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Nasser Djemaï, entre rêve et cauchemar

De Marseille à Sartrouville, Nasser Djemaï propose Kolision. Un monologue percutant dont s’empare Radouan Leflahi. Un fils d’immigré à la réussite triomphante, souvent « cabossé » au fil de son parcours. Entre rêve et cauchemar, une pudique confession.

La prédestination, pour gratifiante qu’elle soit, peut connaître quelques embardées, susceptibles demalmener le trajet d’un sujet humain élu dès sa naissance. N’est-ce pas ce qui advient à Mehdi (soit « le guide éclairé par Dieu »), septième enfant de la lignée de garçons, dans une famille d’émigrés où l’on travaille dur ? Il est le héros de Kolision, la fable écrite et mise en scène par Nasser Djemaï au TQI, le Théâtre des Quartiers d’Ivry qu’il dirige, avant son envol en tournée. Lire le texte constitue déjà un bonheur. C’est une nouvelle, une histoire courte (short story, disent les Anglo-saxons), avec un narrateur qui dit « je ». C’est en 18 tableaux, ce qui nous conduit au théâtre, dès lors que l’acteur Radouan Leflahi, s’emparant du texte, le restitue en un monologue percutant.

Sa voix, souple, riche en inflexions multiples, jaillit à l’unisson d’un corps mobile, bondissant tel celui d’un pugiliste. L’image coule de source ; il ressemble à Marcel Cerdan jeune. Que nous dit Mehdi, fils choyé, que la lecture de l’Île au trésor, entre autres merveilles, a transformé en sage premier de la classe au long de ses études, jusqu’à devenir cadre friqué dans l’industrie de l’aviation militaire ? Qu’il faut ne jamais renoncer à l’enfant qu’on fut, soit à la poésie du monde. Il s’est vu sacrément cabossé, à plusieurs reprises, au milieu de son parcours triomphal ; grand brûlé, hôte fréquent de l’hôpital, le crâne explosé contre un arbre… Aussi, ses frangins l’ont baptisé Kolision, avec un K.

La confession turbulente de Mehdi, écrite d’une main sûre et d’un cœur sensible, n’est pas exempte d’une qualité d’humour d’ordre fantastique. Au plus fort d’un délire post-traumatique, le héros dialogue avec George Clooney posté sur une affiche. C’est tordant. Une espèce d’amitié se noue. La star hollywoodienne lui dit : « Salam wa alykoum Kolision ». Ce qui se joue là, sur le sol du terrain vague de la mémoire à la lueur de bougies (Emmanuel Clolus à la scénographie), n’est sans doute pas autre chose, sous forme d’un conte moderne, que l’autobiographie pudique de l’auteur. Ne pas oublier d’où l’on vient. Empreintes de tendresse, les pages sur la famille sont magnifiques. Jean-Pierre Léonardini

Kolision, Nasser Djemaï : Théâtre Joliette à Marseille, du 20 au 22/03. Scène de Bayssan à Béziers, du 25 au 30/03. Théâtre de Sartrouville et des Yvelines, les 3 et 4/04. Théâtre de Nîmes, du 9 au 11/04. Le texte est publié chez Actes Sud papiers (13€).

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Himmler et ses sinistres pouponnières

Jusqu’au 22/04, au théâtre des Gémeaux Parisiens (75), Les petits chevaux conte l’histoire d’une enfant du Lebensborn de Lamorlaye (60), la maternité nazie installée sur le territoire français en Picardie. Aux éditions Gallimard, Caroline De Mulder a publié La pouponnière d’Himmler. L’histoire méconnue de Heim Hochland, la première maternité installée en Bavière en 1936. Une véritable plongée dans un des Lebensborn patronnés par Himmler, visant à créer une race pure et aryenne.

Au détour d’un courrier retrouvé lors d’un déménagement, Violette découvre que sa mère a été adoptée ! Surprise et interrogation : pourquoi Hortense n’en a jamais parlé ? Entre colères et disputes familiales, sa fille la persuade de partir à la quête de ses origines. S’engage alors une véritable enquête policière qui conduiront les deux femmes jusqu’en Allemagne. Pour découvrir l’inavouable, l’impensable : en vérité, Hortense est née dans l’un des Lebensborn (Fontaines de vie), ces maternités nazies créées pour engendrer des enfants « racialement parfaits » au service du Reich ! Des enfants nés dans l’anonymat en Allemagne et dans les pays occupés : Norvège, Danemark, Autriche, Pologne… En France aussi, à Lamorlaye (60) en Picardie : de février à août 1944, vingt-trois enfants y sont nés. Au final, on estime à 20.000 le nombre de naissances. Sans omettre les 200.000 bébés kidnappés, dont beaucoup d’enfants polonais. Un pan d’histoire que la romancière belge Caroline De Mulder narre, avec finesse-tact et sensibilité, dans son roman La pouponnière d’Himmler (à lire ci-dessous la chronique de nos consœur et confrère de la RTBF). « Le ventre est encore fécond, d’où a surgi la bête immonde« , alertait le grand dramaturge Berthold Brecht dans La Résistible Ascension d’Arturo Ui. Face à la résurgence de l’extrême-droite et des intégrismes, aux saluts nazis décomplexés de divers politiques et puissants industriels, la vigilance s’impose.

Écrite à plusieurs mains (Camille Laplanche, Matthieu Niango, Séverine Cojannot, Jeanne Signé), à partir de témoignages et de faits réels, Les petits chevaux retrace cette page d’histoire méconnue, documentée par quelques rares historiens. Des cartons empilés et brinquebalés sur scène, l’illustration tragique de ces enfants, simples objets manipulables à la merci d’une idéologie mortifère et futures chairs à canon : les petits blonds, symbole de la pureté aryenne, aptes à la survie, les autres, mal nés ou mal formés, condamnés à mort. Dans une mise en scène de Jeanne Signé, d’un costume l’autre, les quatre interprètes incarnent la dizaine de personnages. De l’infirmière dévouée à l’autre fille du géniteur révélé, sinistre suppôt du régime SS... Du théâtre documentaire sans prétention, pédagogique et fort illustratif, qui ouvre et incite surtout à la réflexion : plus jamais ça ! Yonnel Liégeois

Les petits chevaux, Jeanne Signé : jusqu’au 22/04, les lundi et mardi à 19h. Théâtre des Gémeaux Parisiens, 15 rue du Retrait, 75020 Paris (Tél. : 01.87.44.61.11). Des ouvrages à lire : Lebensborn, L’odeur des pins, La fabrique des enfants parfaits.

De la couvaison de bébés sous haute protection nazie à la naissance d’un manuscrit, l’accouchement littéraire n’est pas sans risques. Pourtant, avec La pouponnière d’Himmler, l’auteure belge Caroline de Mulder réussit un magistral enfantement littéraire. S’appuyant sur des documents historiques de première main, la romancière trace par le menu l’extravagante entreprise SS du haut dignitaire du Reich, créateur et patron du réseau de maternités en charge de la sélection « aryenne » des bébés, futurs héros de la nation. De l’arrivée de Renée, une jeune Française enceinte d’un soldat allemand, dans l’un de ces centres médicaux jusqu’à son démantèlement à l’approche des Alliés, une bouleversante plongée dans cette fabrique d’enfants au sang pur, choyés au détriment des nouveaux-nés atteints d’une quelconque déficience et éliminés d’office. Un roman d’une palpitante écriture, d’une foudroyante vérité, d’une sidérante cruauté. Y.L.

La pouponnière d’Himmler (éditions Gallimard, 288 p., 21€50).

Caroline De Mulder, au biberon de la race aryenne !

Heim Hochland, en Bavière, 1944. Dans la première maternité nazie, les rumeurs de la guerre arrivent à peine ; tout est fait pour offrir aux nouveau-nés de l’ordre SS et à leurs mères  » de sang pur  » un cadre harmonieux. La jeune Renée, une Française abandonnée des siens après s’être éprise d’un soldat allemand, trouve là un refuge dans l’attente d’une naissance non désirée. Helga, infirmière modèle chargée de veiller sur les femmes enceintes et les nourrissons, voit défiler des pensionnaires aux destins parfois tragiques et des enfants évincés lorsqu’ils ne correspondent pas aux critères exigés : face à cette cruauté, ses certitudes quelquefois vacillent.

Alors que les Alliés se rapprochent, l’organisation bien réglée des foyers Lebensborn se détraque, et l’abri devient piège. Que deviendront-ils lorsque les soldats américains arriveront jusqu’à eux ? Et quel choix leur restera-t-il ? Reconstituant dans sa réalité historique ce gynécée inquiétant, La pouponnière d’Himmler propose une immersion dans un des Lebensborn patronnés par Himmler, visant à développer la race aryenne et à fabriquer les futurs seigneurs de guerre. Une plongée saisissante dans l’Allemagne nazie envisagée du point de vue des femmes.

Une grande plume belge

Caroline De Mulder s’est imposée en une quinzaine d’années comme une des grandes plumes belges. Originaire de Gand, parfaitement bilingue, elle a fait des études de philologie romane d’abord à Namur, puis à Gand et enfin à Paris. Elle est professeur de littérature comparée et d’écritures fictionnelles à l’Université de Namur. Ce qui frappe chez cette autrice, c’est sa faculté d’adapter son style aux sujets qu’elle traite.  Son premier roman Ego Tango (éditions Actes sud, 2015), couronné du Prix Rossel, plongeait dans l’univers du tango parisien.

Dans Manger Bambi, la romancière belge s’intéressait au phénomène des gangs de filles, au cœur même des banlieues françaises. Pour reproduire au mieux leur champ lexical si particulier, elle s’est plongée dans cette langue en écoutant alors beaucoup de rap français, trainant des jours sur des forums, sur YouTube. Le résultat ? Une langue orale, argotique, presque une scansion. « Je ne pouvais pas voir le monde à travers les yeux d’un gang de filles si je ne maîtrisais pas leur manière de parler ». Dans La pouponnière d’Himmler, paru en mars 2024, elle adopte un style nettement plus sobre. Lucile Poulain et Thierry Bellefroid, chroniqueurs à la RTBF

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Petites formes aux grands effets

D’une scène l’autre, de l’Essaïon (75) à la Reine blanche (75), se jouent Une légende à la rue et L’infâme. La preuve que le théâtre public outrepasse le simple divertissement. Mettant le nez dans des faits de société criants, au cœur même du politique au sens large.

Un bel exemple en est fourni par Une légende à la rue, de Florence Huige (Cie Les Cintres), qu’elle interprète dans une mise en scène intelligemment partagée avec Morgane Lombard. À l’automne 2011, Florence Huige croise une femme étrange aux cheveux orange, bardée de sacs en plastique. Elle parle de torture, de danger de mort… Deux ans après, Florence Huige apprend par les journaux que cette femme n’était autre que Sakine Cansiz, héroïne de la résistance kurde, fondatrice du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), dont le dirigeant élu, Öcalan, est en prison depuis une éternité. On parle enfin à son sujet, ces temps-ci, de pourparlers avec la Turquie.

Sakine Cansiz, alias Sara dans la clandestinité, incarcérée douze ans, torturée, mutilée, a été assassinée avec deux autres femmes, rue Lafayette à Paris, par un « loup gris », membre d’une faction de l’extrême droite turque. Bouleversée, Florence Huige se penche sur l’histoire généralement ignorée du peuple kurde. L’autorité de l’actrice, qui fait ainsi œuvre pie, n’exclut pas le zeste d’autodérision qu’elle s’impose, face au malheur de ces autres lointains, qu’elle révèle avec feu sur une scène nue. Sur une autre scène sans apparat, La Reine blanche (75), deux jeunes comédiennes au tempérament de vif-argent ont joué l’Infâme, la pièce de Simon Grangeat mise en scène par Laurent Fréchuret.

Tana (Louise Bénichou), apprentie couturière et brodeuse, s’éloigne d’une mère toxique (Flore Lefebvre des Noëttes lui prête sa voix) qu’elle ne peut plus supporter. Elle a pour amie et seul soutien Apolline (Alizée Durkheim-Marsaudon). Chemin faisant, on assiste à la conquête de soi par Tana, qui va s’émanciper par le savoir-faire acquis dans son métier. D’une écriture simple, droite, juste, qui fait la part belle au mal-être puis à l’émancipation de Tana, les vertus concrètes du texte font de l’Infâme une sorte d’idéal modèle à proposer à un public jeune, apte à se retrouver dans les interrogations de son propre devenir. La preuve en est la belle audience déjà rencontrée par ce spectacle, si brillamment défendu, dans les lycées et collèges. Jean-Pierre Léonardini

Une légende à la rue, Florence Huige : jusqu’au 30/04, les mercredi et jeudi à 21h. Théâtre Essaïon, 6 rue Pierre-au-Lard, 75004 Paris (tél. : 01 42 78 46 42).

L’infâme, Laurent Fréchuret : Le 18/03 à la Mi-Scène de Poligny (39), les 20 et 21/03 au lycée Honoré-d’Urfé à Saint-Etienne (42).

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Simone de Beauvoir, aujourd’hui

Créée en 1923 sous l’impulsion de Romain Rolland, la revue Europe consacre sa livraison de mars à Simone de Beauvoir. L’écrivaine et philosophe aura jeté sur son temps un regard aiguisé par une vigilance toujours en éveil. Un numéro emblématique qui invite aux explorations nouvelles d’une œuvre complexe, subtile et radicale.

Au lendemain de la journée du 8 mars, il est temps, sans doute, de se demander : avons-nous bien lu Simone de Beauvoir ? Son œuvre foisonnante, faite de romans, d’essais philosophiques ou politiques, de journaux de voyages, de mémoires, d’une abondante correspondance aussi, s’est déployée sur l’essentiel du XXe siècle et constitue un témoignage décisif sur son époque. C’est que Beauvoir aura jeté sur son temps, sur les soubresauts de l’Histoire et sur la façon dont ses contemporains y ont réagi, un regard aiguisé par une vigilance toujours en éveil.

Dès la publication de L’Invitée, en 1943, son écriture, fondée sur l’authenticité d’une relation au lecteur et à soi-même, lui aura valu son succès, sanctionné en 1954 par l’obtention du prix Goncourt pour Les Mandarins. Philosophe autant qu’écrivain, elle fut profondément marquée par la pensée existentialiste, qu’elle défendit et illustra. C’est peut-être cette philosophie mettant au premier plan la liberté du sujet – et dont elle fit un mode de pensée et de vie – qui lui permit de se défaire de ses préjugés de classe, et de se faire une infatigable combattante de toutes les libérations : l’émancipation des femmes bien sûr, mais aussi la lutte anticoloniale ou le combat contre les discriminations subies par les homosexuels.

Contemptrice de toutes les aliénations, c’est certainement le combat féministe qui fut la grande affaire de sa vie, de la publication du Deuxième Sexe à la fin des années 1940 à son engagement au sein du Mouvement de Libération des Femmes, en 1970. Un combat dont elle ne négligea jamais la dimension politique. Alors qu’on peut s’inquiéter aujourd’hui de la dérive différentialiste de certains discours féministes qui réduisent les femmes à leur « identité », il est indispensable de renouer le dialogue avec l’œuvre complexe, subtile, authentiquement radicale de Simone de Beauvoir. Jean-Baptiste Para, directeur éditorial

La revue littéraire Europe (Mars 2025, n°1151, 22€)

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Torreton, au fil de Genet !

Au théâtre de la Ville/Les Abbesses (75), Philippe Torreton propose Le funambule. En compagnie des fildeféristes Lucas Bergandi/Julien Posada (en alternance) et du musicien Boris Boublil, la mise en piste du chant d’amour de Jean Genet à Abdallah Bentaga, son amant et acrobate. Du poème funèbre au discours sur le spectacle vivant, un texte percutant, un trio flamboyant.

Un chapiteau de cirque miteux, l’orage qui gronde et la toile qui risque de prendre l’eau…De part et d’autre de la piste, un fil de fer pas encore tendu, un homme assoupi sur un lit de fortune. Résonne une voix grave, profonde et presque caverneuse. Dans un filet de lumière, le poète soliloque. Sur la vie et la gloire, la mort au rendez-vous du saut périlleux arrière à dix mètres du sol, les regards complices d’un public ingrat ou amoureux : en coulisses l’artiste n’est rien, en piste il est tout ! Sous réserve de ne pas rater son pas de danse sur le fil, d’accorder mouvements du corps et battements du cœur, risquer sa vie juste pour éblouir…

La main du récitant effleure la peau du Funambule. Qui se redresse, beau, sculptural en son slip de scène, claudiquant d’un pied bandé, hésitant à braver son fil… L’un muet, l’autre bavard tandis que le multiinstrumentiste claque ses notes, piano-guitare-percussions, graves ou aigues, sombres ou lumineuses, pianissimo ou fortissimo. Chacun à son agrès, un original chant choral : pied souple mais ferme pour un équilibre parfait sur le fil (Lucas Bergandi/Julien Posada), voix claire aux intonations finement placées (Philippe Torreton), doigts agiles gambadant sur le clavier (Boris Boublil). Sous les lumières du chapiteau improvisé, salle des Abbesses au pied de la butte Montmartre, le trio décline son art à la perfection. « L’acteur prodige, qui a joué avec les plus grands noms du théâtre et du cinéma (…), se frotte ici à l’écriture enflammée et inflammable de Genet », commente Marina Da Silva, notre consœur et contributrice aux Chantiers, « une écriture avec laquelle on ne peut pas tricher, où la prise de risque de l’acrobate et le souffle du poète imposent la radicalité d’un jeu plus vrai que vrai ».

L’auteur des Bonnes et des Nègres, théâtre lui-aussi sur le fil entre amour et obscénité, écrit Le funambule en 1958, fulgurant poème pour Abdallah, son amant fildefériste. Qui chute, se blesse irrémédiablement et se suicide de désespoir… L’éloge du cirque et de ses artistes, du spectacle vivant en général pour ses contraintes et exigences, triomphes et désillusions, se mue de facto en chant funèbre d’une extrême flamboyance. Tendu sur son fil pour l’un, les deux pieds dans la cendrée pour l’autre, l’impromptu d’un dialogue inattendu, un spectacle d’une beauté et d’une profondeur sidérantes. Yonnel Liégeois, photos Pascale Cholette

Le funambule, Philippe Torreton : jusqu’au 20/03, du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 15h. Théâtre des Abbesses, 31 rue des Abbesses, 75018 Paris (Tél. : 01.42.74.22.77). Du 06 au 10/05 au Théâtre des Célestins, Lyon (69).

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Dans le chaos du monde

Aux Plateaux sauvages (75), Cécile Garcia Fogel présente In situ. En dialogue avec le jazzman Pierre Durand, la comédienne s’empare du poème de Patrick Bouvet. Un duo de choc, ardent et abrasif, avec la complicité de Joël Jouanneau.

Venu de la musique, pratiquant du sampling, Patrick Bouvet applique cette technique de collage à sa poésie sonore. « J’utilise des échantillonneurs qui permettent de prendre des bouts de sons à droite à gauche, et peut-être ce geste-là est-il à l’origine de ma démarche d’écriture ». Il enchâsse sauvagement les mots dans les phrases et les envoie balader hors contexte, tels des électrons libres, pour subvertir la langue et créer des effets (d)étonants. In situ, son premier livre est paru aux éditions de l’Olivier en1999, Shot suivra en 2000, puis d’autres, tous ancrés dans une même expérimentation langagière dans l’esprit de la Beat Generation états-unienne.

Dans In situ, les vocables qui traînent un peu partout dans les conversations et les médias se percutent dans la grande lessiveuse du verbiage paranoïaque contemporain pour dire, selon l’auteur, l’état du monde. Terrorisme, vidéosurveillance, guerre, hélicoptères et sirène, désertification et catastrophes en tous genres, prises d’otages, pétrole et fric… En vrac, le capitalisme libéral précipite la planète et les hommes à leur perte : “ la sortie de la ville/ le charnier/ de la paix : l’eldorado / de la mort”, selon Patrick Bouvet. Quelque’un.e. aspire cependant à retrouver le paradis perdu, sur les pas d’un Adam cherchant son Eve (et vice versa)

Le choc des mots en terrain miné

Dès les premiers mots, Cécile Gargia Fogel nous entraîne dans cette prose bousculée, à l’instar de la réalité violente des temps présents : « “le risque zéro/ça n’existe pas »/ une femme aurait traversé les barrages/avec une arme à/feu/dans son sac/des scénarios de détournement d’avion de prise d’otages de/ gaz toxiques dans le métro ont été testés/mais/ »le risque zéro ça/n’existe pas ». Elle est cet individu qui traverse des paysages incendiés, bombardés, à la recherche d’un territoire encore vierge (le Sahara d’antan, couvert le lacs)… Dans d’héroïques cavalcades ou sur des tempos plus apaisés, sa voix épouse cette écriture de l’urgence construite en boucles successives. En dialogue avec sa rage et ses coups de gueule, ses indignations ironiques, ses fatigues passagères, ses repos de la guerrière, ses mélopées envoûtantes, la guitare de Pierre Durand joue une partition heurtée à la manière de la prose : tantôt jazz, tantôt riffs discordants, tantôt larsen, tantôt silences.

L’ardente actrice et le musicien abrasif s’engagent physiquement dans des jeux de scène pas toujours nécessaires. Pourtant, cette énergie mise au service d’un verbe poétique et brutal emporte l’auditoire. Une immersion charnelle et poétique dans un monde qui nous échappe sans cesse davantage. Mireille Davidovici, photos Laurent Pasche

In situ, Cécile Garcia Fogel : jusqu’au 15/03 (spectacle présenté en partenariat avec le Théâtre Nanterre-Amandiers/Hors les murs), du lundi au vendredi à 20h, le samedi à 17h30. Les plateaux sauvages, 5 rue des Plâtrières, 75020 Paris (Tél. : 01.83.75.55.70). Le texte est publié aux Éditions de l’Olivier.

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Longwy, la sidérurgie au cœur

En pays minier, la comédienne Carole Thibaut présente Longwy-Texas. Fille de métallo, de son enfance à l’aujourd’hui, la metteure en scène et directrice du CDN Les Îlets de Montluçon retrace l’histoire de la sidérurgie lorraine et de ses luttes. Un récit d’une profonde humanité, cœur vibrant et cœur d’acier.

À la manière d’une conférencière de l’intime, avec Longwy-Texas, Carole Thibaut nous conte l’histoire de la sidérurgie lorraine et de ses luttes à travers les figures de ses père, grand-père et arrière-grand-père. Outre sa mémoire de petite fille et des documents d’archive, il y a aussi des photos, des bouts de films Super 8, les journaux télévisés de l’époque. Les uns les autres narrant le quotidien des salariés, leur colère devant le naufrage industriel, leur refus des licenciements et de la mort de leur région. Il y a surtout les archives sonores de Lorraine Cœur d’Acier, première radio libre créée par la CGT à Longwy en 1979, animée par Marcel Trillat et Jacques Dupont, journalistes de La Vie Ouvrière, alors l’hebdomadaire de l’organisation syndicale.

De l’émetteur clandestin installé au sommet du clocher de l’église, défendu et protégé par la population locale, elle colore rouge sang la fermeture des usines, les manifestations, les concerts de soutien, le quotidien des femmes de sidérurgistes et la galère des salariés immigrés. Enfin, il y a Carole Thibaut seule en scène qui, dans un cheminement allant de l’intime à l’universel, interroge héritages symboliques et constructions culturelles (identité, filiation) dans un récit mêlant petite et grande histoire. Des forges de Longwy où elle est née jusqu’aux anciennes forges des Îlets à Montluçon, où elle vit aujourd’hui… Premier acte artistique de la metteure en scène et directrice à son arrivée dans l’Allier en 2016 au Théâtre des Îlets, cœur vibrant et cœur d’acier, une conférence atypique coulée aux fortes chaleurs des hauts fourneaux ! Yonnel Liégeois

Longwy-Texas, Carole Thibaut : le 06/03 au Théâtre de Cristal, Vannes-le-Châtel (54). Le 07/03 en la salle des Petits nez rouges, Favières (54). Le 20/03 au Musée de la mine, Saint-Eloy-les-Mines (63). Le 20/06 à Lavaveix-les-Mines (23). Texte disponible chez Lansman éditeur.

Retour sur histoire

Un père, comme une petite légende personnelle, le chant distendu d’un pays enfoui sous la terre. Un père, d’autres avant lui, ouvriers et ingénieurs des hauts-fourneaux qui ont fait la grandeur de la sidérurgie lorraine avant que les usines soient remplacées par des terrains vagues et des golfs. Dans une conférence intime, au fil de photographies et de documents d’archives, Carole Thibaut se retourne sur son histoire familiale. Non par nostalgie, mais pour interroger avec minutie les mythes qui ont peuplé son enfance, la grandeur industrielle, l’ascension sociale et la dure noblesse des « métiers d’hommes ». « Fille au pays des pères », (…) comment, dans un même geste, arracher Longwy à l’oubli et rompre les liens qui l’y rattachent encore ?
Victor Roussel, conseiller artistique au Théâtre de la Bastille, lors des représentations parisiennes.

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Amour et mort, le duo

Au théâtre de la Bastille (75), Tiago Rodrigues présente Antoine et Cléopâtre. Entre mots d’amour et paroles de mort, une étonnante chorégraphie du verbe. Magnifiquement orchestrée par le directeur du festival d’Avignon, superbement interprétée par les deux artistes-chorégraphes lisboètes, Sofia Dias et Vitor Roriz.

Le mot précède ou accompagne le geste, et réciproquement… Des mots scandés et répétés jusqu’à épuisement, psalmodiés et parfois criés pour en appeler d’autres sur le même mode. Devenant alors phrases, strophes, poèmes, épopées verbales tandis qu’un bras s’abat ou se lève, qu’un pas s’esquisse d’avant ou de retrait, que la main d’Antoine frôle celle de Cléopâtre, que le doigt tendu de l’un appelle celui de l’autre sans jamais devoir le toucher… Un inattendu ballet de mots et de gestes en lisière de scène, quelques mobiles suspendus tournent et s’agitent en arrière-fond au gré d’un souffle venu des berges du Nil ou d’une fenêtre ouverte de la chambre royale : nul ne sait, sinon qu’Antoine et Cléopâtre s’aiment d’une folle passion ! De l’événement, Plutarque a légué des pages d’histoire à la postérité. Shakespeare a traduit en tragédie les tourments amoureux du couple, Mankiewicz immortalisa leur image sous les traits de Richard Burton et Liz Taylor.

En ces diverses sources, Tiago Rodrigues a puisé l’inspiration. Pour nous livrer un étrange récital, langage du corps et vague à l’âme où, paradoxe, les deux protagonistes parlent amoureusement l’un de l’autre sans jamais engager un quelconque dialogue amoureux ! « Antoine dit… » dit Cléopâtre, « Cléopâtre dit… » dit Antoine, « Antoine respire… » constate l’une et « Cléopâtre respire… » rétorque l’autre sans que les regards se croisent. « Antoine expire » dit l’une comme « Cléopâtre expire » dit l’autre, ainsi en va-t-il de toute la représentation. Une fusion amoureuse qui se « dit » et se révèle puissamment charnelle alors que les corps gardent en permanence leur distance : singularité exclusive du théâtre qui autorise l’imaginaire du spectateur à vaquer sur des images insoupçonnées ! Coulent le miel et le vin délicieux, embaument les fruits odorants, la tiédeur des corps et la couche fraîche. Pourtant, si les oiseaux volent encore en un ballet harmonieux, bientôt le sang des guerriers se répandra sur terre, bientôt la flotte égyptienne sombrera en mer, bientôt « Antoine verra son corps allongé transpercé par son épée » dit Cléopâtre. La fin nous est bien connue, bientôt la mort, « le même futur trempé de sang » disent et répètent Antoine et Cléopâtre ! D’hier à aujourd’hui, le temps du bonheur et l’issue en horreur pour eux comme pour nous, le duo éternel qui scande la vie : l’amour et la mort. Le Styx ou le Sphinx, Éros et Thanatos…

De temps à autre, surgit un air de musique pour esquisser un pas de danse et signifier la modernité du propos. Sans rompre l’envoûtement d’une enivrante mélopée de paroles et gestes, sans troubler l’étreinte d’une symphonie incantatoire où attirance et répulsion, passion et trahison s’épousent en un délirant crescendo. Une mise en scène d’une extrême délicatesse et finesse, une double interprétation d’une sublime beauté et de la plus haute perfection ! Yonnel Liégeois

Antoine et Cléopâtre, Tiago Rodrigues : Jusqu’au 14/03, du lundi au vendredi à 20h, le samedi à 18h. Théâtre de la Bastille, 76 rue de la Roquette, 75011 Paris (Tél. : 01.43.57.42.14).

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Port-au-Prince, la nuit

Au Théâtre 14 (75), Lucie Berelowitsch présente Port-au-Prince et sa douce nuit, la pièce de Gaëlle Bien-Aimé. Au cœur du chaos qui sévit en terre haïtienne, le cri d’amour d’un jeune couple. D’une capitale fracassée à une idylle meurtrie, la chaleur d’une passion en dérive.

Dans une chambre de Port-au-Prince, à la lumière d’une bougie, un couple s’aime et doute, se souvient et s’interroge au rythme d’une ville en proie à la violence. Zily veut partir mais Ferah, qui travaille à l’hôpital de la ville, ne se résout pas à quitter son île. Que dire, que faire, que décider ? Au rythme du souffle des amants, la pièce de l’auteure haïtienne Gaëlle Bien-Aimé (Prix RFI Théâtre 2022) se déploie dans la chaleur moite d’un clair-obscur créole. Dans une langue musicale et poétique, Port-au-Prince et sa douce nuit est une véritable déclaration d’amour à cette capitale autrefois joyeuse, aujourd’hui ruinée par des années de chaos. Depuis sa création au Festival des langues françaises de Rouen en 2023, de représentation en représentation, l’œuvre s’est affinée, enjolivée. Un bijou littéraire devenu joyau théâtral !

Dans la nuit déchue d’une cité des Amériques, amas de pierres et tombeau de misères tant par les séismes que par l’errance politique et les bandes mafieuses, le jeune couple se retrouve ainsi au pied du mur : fuir ou rester ? D’une étreinte l’autre, de leur passion partagée à l’amour viscéral éprouvé pour leur terre, l’aspiration à la liberté et au bonheur fissure leur devenir… La mise en scène épurée, chaude et colorée de Lucie Berelowitsch, la directrice du CDN de Vire, fait chanter et pleurer les accents créoles. La pièce est servie par deux comédiens d’une incroyable puissance évocatrice (Sonia Bonny, Lawrence Davis), d’une irradiante et sensuelle humanité : un vrai bonheur et grand plaisir de retrouver ce spectacle à l’affiche d’une salle parisienne réputée ! Yonnel Liégeois, photos Samuel Kirszenbaum

Port-au-Prince et sa douce nuit : du 06 au 22/03, du mardi au vendredi à 20h, le jeudi à 19h et le samedi à 16h. Théâtre 14, 20 avenue Marc Sangnier, 75014 Paris (Tél. :  01.45.45.49 77). Les 24 et 25/04, au Préau-CDN de Vire, le temps fort haïtien.

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Robin et L’oiseau

Au théâtre Paris-Villette (75) pour l’un, au Canal théâtre à Redon (35) pour l’autre, se jouent R.O.B.I.N et Oiseau. Deux spectacles « Jeune Public », respectivement mis en scène par Maïa Sandoz et Anna Nozière, qui traitent de précarité et de mort. Entre humour et sérieux, deux propositions qui réjouiront aussi les parents.

Christabelle et Robin vivent une enfance heureuse, dans une famille aimante. Las, précarité et pauvreté frappent à la porte. Au point de devoir voler pour subvenir à leurs besoins, avoir de quoi manger et s’habiller, vivre ou survivre en quelque sorte… Se livrer à quelques petits larcins, non par vice, par nécessité ! Jusqu’au jour où la gamine se fait arrêter et emprisonner, alors que son frère réussit à s’échapper et disparaît de la circulation.

« Les riches sont de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres », constate la metteure en scène Maïa Sandoz, à l’unisson de Clémence Barbier et Paul Moulin, les deux autres co-auteurs de la pièce. L’ambition du trio de choc avec un tel projet ? S’inscrivant dans la tradition orale et populaire des contes et légendes pour enfants, revisitant l’histoire de Robin des Bois, « inviter les jeunes spectateurs à voir le monde tel qu’il est, leur permettre de le comprendre et de le critiquer et, pourquoi pas, de passer à l’action ! ». Une affaire de justice sociale rondement menée, une cascade de rebondissements jusqu’à la mise en accusation de la société, la libération de Christabelle au terme de son procès. Des dialogues enlevés, de l’humour à profusion pour dénoncer l’injustice et, « commun commune », nourrir l’espoir d’un autre possible : une belle réussite !

Au même titre qu’Oiseau, la pièce écrite et mise en scène par Anna Nozière ! Un thème bien différent, la mort, pourtant traité avec semblable sensibilité et, osons l’écrire, légèreté. Un sujet grave, pourtant : Mustafa a perdu son papa, Paméla son petit chien, chagrin et tristesse sont au rendez-vous. Jusqu’à ce que les deux enfants rencontrent Françou, une copine de CP qui, mystère et miracle, sait comment on passe de l’autre côté… Revoir les disparus, renaître à l’espoir, la bande lance alors l’idée d’organiser une belle fête au cimetière ! Contre l’avis de la maîtresse d’école et d’une majorité de parents d’élèves, avec le soutien pourtant de quelques papas et mamans.

« Quand on commence à parler des personnes qu’on aime et qui sont décédées, tout le monde a quelque chose à raconter », commente Anna Nozière, « nos enfants ne devraient pas être exclus de ces échanges ». Pour l’auteure et metteure en scène, nous avons le devoir de partager avec eux des récits où la mort fait partie de la vie. « C’est ce que réclament les enfants d’Oiseau, ils revendiquent la parole ». En un mot, être considérés pour leur intelligence, leur capacité à faire face… Des adultes plus affolés que les enfants devant l’échéance de la mort, un superbe spectacle où l’imaginaire, l’innocence et la spontanéité des petits bousculent et transgressent la peur des grands. Sans mièvrerie ni pleurnicheries, servi par deux formidables comédiennes, entre humour et profondeur un beau regard sur la vie, touchant, poétique et puissant. Yonnel Liégeois

R.O.B.I.N, Maïa Sandoz : jusqu’au 02/03 au théâtre Paris-Villette (75), les 03 et 04/04 au théâtre du Fil de l’eau, Pantin (93).

Oiseau, Anna Nozière : le 28/02 au Canal théâtre, Redon (35). Le 07/03 au Dôme, Saint-Avé (56). Du 12 au 15/03 au CDN de Lorient (56). Les 27 et 28/03 au Théâtre national La criée, Marseille (13). Les 02 et 03/04 à La garance, Cavaillon (84). Le 15/05 à L’escapade, Hénin-Beaumont (62).

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Sobel, le besoin criant de poètes

Au théâtre de L’épée de bois (75), Bernard Sobel propose L’exception et la règle (Bertolt Brecht) et La mort d’Empédocle (Friedrich Hölderlin). Pour l’une et l’autre pièce, un travail scénique en épure, du théâtre politique et poétique de belle facture.

Bernard Sobel propose, au théâtre de L’épée de Bois, deux spectacles d’importance qui parlent du monde d’une façon radicale dont on a perdu le secret. Il y a d’abord L’exception et la Règle, de Bertolt Brecht, pièce de 1933, l’année où, après l’incendie du Reichstag, il gagne le Danemark. La fable a lieu dans un désert asiatique parcouru par un marchand, un coolie chargé comme une mule et le guide de l’expédition. Les réflexes de classe agissant, le marchand abattra le coolie parce qu’il s’est senti menacé par l’homme de peine. Sous la forme d’un chœur, dix jeunes comédiens de la Thélème Théâtre École, assis en tailleur dans l’espace vide, se répartissent les rôles au fil d’une sorte d’oratorio dont l’unique musique serait celle du bourdonnement de la pensée dialectique.

Une démonstration parfaite, d’une main de maître

Suit le procès. Apparaissent, entre autres, les acteurs Marc Berman, Claude Guyonnet, Matthieu Marie, dans les rôles respectifs du marchand (acquitté en toute injustice immanente), du juge de mauvaise foi et du guide qui n’en peut mais. Ce travail scénique, en épure, révèle l’écorché du projet de Brecht, visant à rendre le réel intelligible, par-delà les apparences trompeuses de l’idéologie du possédant, laquelle de nos jours se veut hégémonique à l’échelle planétaire. Sans aucun doute, n’est-ce pas ? Le coolie a tendu sa gourde au marchand, qui affirme qu’il a cru que c’était une pierre destinée à le frapper. D’où son geste meurtrier. La démonstration est parfaite, fournie de main de maître par un poète qui met au jour sa conception du théâtre « épique », à l’heure où il étudie le marxisme.

La soirée se poursuit avec La mort d’Empédocle, de Friedrich Hölderlin (1770-1843), que Bernard Sobel avait déjà montrée en janvier 2023. Dûment reprise, cette épopée philosophique, dans laquelle le poète qu’on dira fou explore la raison d’Empédocle d’Agrigente (physicien, philanthrope, guérisseur et démocrate) de refuser la royauté et les cortèges d’honneur, demeure un sommet de la plus rigoureuse politique des signes.

Pour en arriver là, avec ce grand chant caractéristique des Lumières, dans notre ère d’extinction des feux, il faut bien toute une vie d’artiste conscient de l’état du monde au jour le jour. À quoi bon des poètes en ces temps d’incertitude ?  soupirait un jour Hölderlin, en son temps d’idéalisme effervescent. À garder l’espérance, sans nul doute, quand bien même l’incertitude fait place à l’effroi. Jean-Pierre Léonardini

L’exception et la règle, La mort d’Empédocle : jusqu’au 02/03, du jeudi au samedi à 19h et 21h, le dimanche à 14h30 et 16h30. Théâtre de l’Épée de Bois, Cartoucherie, route du Champ de manœuvre, 75012 Paris (Tél. : 01.48.08.39.74).

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Artaud et son double

À la Petite croisée des chemins (75), Khadija El Mahdi présente et interprète Le théâtre et son double. La mise en espace du fameux texte d’Antonin Artaud, une série de courts essais sur le théâtre publiés en 1938. Entre génie et folie, une plongée hallucinée et masquée dans l’œuvre d’un magicien du verbe.

En l’espace réduit du petit théâtre du 15ème arrondissement de Paris, la proximité se fait plaisante, l’intimité réjouissante. Ni luxe ni lumières éblouissantes, point de rideau à lever ni de machinerie impressionnante, juste des petits coussins colorés pour asseoir notre impatience à l’intrusion de la comédienne…

Lumineuse, souriante, tout de noir vêtue et pieds nus, Khadija El Mahdi ouvre la séance, entame la conversation. Sur le ton de la confidence, nous relatant sa découverte de la scène, sa relation avec la tradition théâtrale balinaise et sa rencontre avec l’écriture d’Artaud, avec Le théâtre et son double : pour l’une et l’autre, le rapport fondamental avec le corps, l’intelligence et l’esprit intimement liés à la chair et au sang. Atteint de syphilis héréditaire, perclus de douleurs depuis sa prime enfance, shooté aux diverses drogues et aux électrochocs administrés durant ses internements psychiatriques, Antonin Artaud sait d’expérience de quoi il parle ! Entre génie et folie, il écrit poèmes et textes divers, s’improvise comédien reconnu sous la férule de Charles Dullin, rejoint les surréalistes pour s’en faire exclure par André Breton, avance la théorie d’un « théâtre de la cruauté » où la violence de l’acteur est censée réveiller la sensibilité du spectateur. Le théâtre ? Appétit de vie, faim et soif de culture sans bornes ni frontières.

Petits papiers lancés à la cantonade sous le portrait de l’écrivain inspiré, Khadija El Mahdi nous conte avec tendresse et conviction les épisodes marquants de la vie du bel Antonin : sa passion de l’écriture et de la scène, ses expéditions chez les indiens Tarahumaras du Mexique et en Irlande dont il sera expulsé, son accoutumance aux diverses drogues tant pour atténuer ses souffrances que pour divaguer en création, ses internements répétitifs en asile psychiatrique (Ville-Évrard, Ivry, Rodez)… Une vie incandescente, torturée, illuminée où la force du verbe, la virulence du propos, la puissance des maux et des mots explosent en l’interprétation captivante de la récitante. Qui nous revient, en un second temps, masquée et coiffée d’une parure indienne, encore plus émouvante et envoûtante quand, thèse fulgurante d’Artaud, l’esprit et le corps dans semblable enchevêtrement ne font véritablement plus qu’un en cet espace confiné, la Croisée des chemins portant alors bien son nom !

Le théâtre et l’art dans tous ses états ? Appétit de vie, faim et soif de culture sans bornes ni frontières, à corps et à cris selon Mômo, l’inoubliable et improvisé conférencier en janvier 1947 sur la scène mythique du Vieux-Colombier… Chantiers de culture ne se trompait donc point de folle lucidité lorsqu’il concluait son édito de présentation par les propos d’Artaud, extraits justement du Théâtre et son double : « Le plus urgent ne me paraît pas tant de défendre une culture dont l’existence n’a jamais sauvé un homme du souci de mieux vivre et d’avoir faim que d’extraire, de ce qu’on appelle la culture, des idées dont la force vivante est identique à celle de la faim ». Une affirmation qu’il devient urgent d’entendre et de faire sienne. Yonnel Liégeois

Le théâtre et son double, Khadija El Mahdi : jusqu’au 01/03, les vendredi et samedi à 21h. La petite croisée des chemins, 43 rue Mathurin Régnier, 75015 Paris (Tél. : 01.42.19.93.63).

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Le Ciel, la nuit et la fête à Molière !

Le nouveau théâtre populaire, le NTP, enchaine Le Tartuffe, Dom Juan, et Psyché d’un même élan. Trois mises en scène, trois esthétiques. En prime, des intermèdes éclairant le Grand Siècle.

Le nouveau théâtre populaire, le NTP, s’inspire de pionniers tels que Jacques Copeau, Charles Dullin, Maurice Pottecher ou encore Jean Vilar. Il est né à l’été 2009 dans un jardin de Fontaine-Guérin, village de mille habitants au cœur du Maine-et-Loire. La troupe, composée alors d’une douzaine de membres, a construit un théâtre de plein air pour y monter en peu de temps des grands classiques de la littérature. Depuis, chaque mois d’août pendant deux semaines, il présente trois œuvres jouées d’affilée, pour un tarif unique de 5€ la place. Quinze ans plus tard, un millier de spectateurs se presse, l’été, à Fontaine-Guérin où la convivialité n’entame en rien l’exigence artistique. Le collectif rassemble aujourd’hui 21 membres permanents, il fonctionne sur un mode démocratique défini par un manifeste, lu en amont de chaque représentation. En 2020, la troupe décide de faire une première création hors du jardin, en juillet 2021 au Festival d’Avignon et toujours en tournée : une trilogie de Molière Le Ciel, la nuit et la fête (Le Tartuffe / Dom Juan / Psyché).

Dans l’esprit de Molière, la troupe construit un parcours sinueux d’une œuvre à l’autre en posant, avec l’auteur, la question des rapports, intime et politique, entre pouvoir et religion : Le XVIIe siècle de Louis XIV levait des yeux inquiets vers le ciel ! Il se manifeste dans les trois pièces sous forme d’un deus ex machina qui vient mettre fin aux dérèglements. Dans Tartuffe, un envoyé du roi sauve la mise à Orgon, dans Dom Juan, c’est le commandeur qui fait justice, et dans Psyché, Jupiter en personne propose un happy end. Le Ciel c’est le point d’ancrage d’une escroquerie, La Nuit, la fuite en avant d’un homme sans foi ni loi, La Fête, un ballet décomplexé où les dieux forniquent avec les humains. Entre les pièces, la troupe propose le Cabaret du Grand Siècle, sous forme d’une radio branchée Versailles, avec réclames d’époque, et interview de Monsieur, le duc d’Orléans, frère du roi, qui fait et défait les modes, et collectionne les mignons. Ambiance garantie, le temps de déguster son sandwich au bar aménagé pour l’occasion. Il n’est pas interdit d’échanger avec ses voisins et les artistes.

Avec Le Tartuffe ou l’Imposteur Léo Cohen-Paperman, sur le mode de la farce, démonte les ressorts comiques de la fable. De gag en gag, les jeux de scène ne sacrifient en rien les savoureux alexandrins. Pour Molière, ce n’était pas pour lui le moindre paradoxe que d’utiliser cette forme noble pour une comédie, mais il tricote si ironiquement langue vulgaire et sophistiquée que c’est un régal pour les acteurs d’en faire entendre la saveur. Le metteur en scène a choisi, parmi les trois versions de Molière, celle de 1667, sous-titrée L’Imposteur. Il en tire une farce impertinente, proche de la commedia dell’arte. Ce grand classique n’a pas encore livré toute sa sève et les artistes n’en finissent pas de l’explorer. Ici c’est dans un étroit couloir, entre deux portes qui s’ouvriront et claqueront maintes fois, derrière lesquelles les personnages se plaisent à écouter, que se situent les appartements d’Orgon. Le public est placé de part et d’autre de ce mini espace de jeu. Voici paraître toute la compagnie, les corps contraints dans de sinistres costumes noirs vaguement d’époque, en rangs serrés pour une oraison muette conduite par la mère d’Orgon, Mme Pernelle. La bigote vante le parangon de vertu qu’est Tartuffe, mais l’on sent déjà, par quelques mimiques impatientes, les jeunes gens-la servante Dorine et Elmire-la maitresse de maison bouillir de réticences aux sermons de la vieille. Léo Cohen-Paperman n’hésite pas à grossir le trait. Les actions sont menées allegro, les séquences s’enchainent sans temps morts. C’est à qui prendra l’autre de vitesse dans les jeux de scène : gifles, coups, bousculades, gestes et mouvements répétitifs. « Du mécanique plaqué sur du vivant », pour reprendre la formule de Bergson définissant le rire, comme chez Molière où, à ce que rapportent ses contemporains, les acteurs ne reculaient pas devant grimaces, mimiques outrées, gestes excessifs.

Émilien Diard Detœuf traite Dom Juan en libertin de notre temps, sous forme de parodie de Buster Keaton. En costumes contemporains, les personnages arpentent la salle, à commencer par Sganarelle qui vient nous raconter quel monstre est son maître. Les gradins sur lesquels les spectateurs du Tartuffe étaient assis sont devenus l’escalier conduisant à une mystérieuse porte, ouvrant sur le vide : tombeau du commandeur, entrée de l’enfer ou siège du Ciel invoqué à tout instant par Sganarelle, d’où viendra la vengeance divine. Dans l’inséparable couple valet-maître, c’est Sganarelle qui prend tous les coups : il trébuche, tombe, glisse et se casse le nez contre l’intraitable et incorrigible séducteur. Il tente de le sauver malgré lui et va jusqu’à chapitrer l’organe de ses délits tandis que Dom Juan fait feu de tout bois, des paysannes à quelques spectatrices draguées dans la salle… Casse-cou, Valentin Boraud doit l’être pour incarner ce serviteur en perpétuel déséquilibre entre ses convictions et les caprices d’un noble sans scrupules. Emilien Diard-Detœuf est un Dom Juan fidèle à la légende, d’une élégance détachée, jusque dans la mort.

Pour Psyché, la fête s’annonce par un défilé SM, dans la salle. Acteurs et actrices, en bas résilles, string et bustiers plongeants, provoquent le public en maniant fouets et onomatopées de rigueur. Cette tragi-comédie-ballet, d’une durée initiale de cinq heures, écrite avec le concours de Corneille et Quinault, fut donnée en 1671 dans la salle des Machines à Versailles, avec des intermèdes musicaux de Lully et une chorégraphie de Pierre Beauchamp. Avec une petite dizaine de saltimbanques pour un spectacle d’1h30. Julien Romelard en fait un cabaret contemporain déjanté. Il faut dire que l’histoire de Psyché l’est aussi. La pièce se passe entre l’Olympe, domaine des dieux et l’ici-bas des humains. Comme la reine de Blanche-Neige, Vénus apprend que, parmi les mortels, il y a plus belle qu’elle. Psyché ! Pour se venger, elle envoie son fils Eros planter une flèche maléfique dans le cœur de sa rivale. C’est sans prévoir que le dieu ailé tombera raide amoureux de sa proie, sans compter sur une Vénus en drag queen accompagnée de deux molosses tenus en laisse… La fantasmagorie de Molière se prête à une parodie trash, animée par un coryphée salace qui commente, gestes à l’appui et sur une musique techno, les amours tumultueuses d’Eros et Psyché qui conduisent la belle au tombeau. Quelques chansons plus tard, tout est bien qui finit bien. L’amour triomphe de la mort, Jupiter veille au grain. Un peu brouillonne, la mise en scène montre, question humour et fantaisie, que Molière demeure notre contemporain.

Avec ces trois pièces pour trois metteurs en scène, dix-huit acteurs et une scénographie commune, Le Ciel, la nuit et la fête proposent une traversée théâtrale réjouissante à voir en pièce détachée ou d’affilée. Un travail de troupe qui fait entendre ce que les œuvres du passé ont encore à nous dire. Espérons fort que ce triptyque s’offre une belle et longue tournée ! Mireille Davidovici

Le Tartuffe – Dom Juan – Psyché, Molière : mise en scène de Léo Cohen-Paperman, Emilien Diard-Detœuf, Julien Romelard. Avec : Marco Benigno, Pauline Bolcatto, Valentin Boraud, Julien Campani, Philippe Canales, Léo Cohen-Paperman, Emilien Diard- Detœuf, Clovis Fouin, Joseph Fourez, Elsa Grzeszczak, Eric Herson-Macarel, Lazare Herson-Macarel, Frédéric Jessua, Morgane Nairaud en alternance avec Camille Bernon, Julien Romelard, Claire Sermonne, Sacha Todorov. Durée : 6h45

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Le viol, un long silence

Les effets du viol sur les victimes ont longtemps été ignorés. Des femmes font entendre leur voix pour en révéler les ravages psychiques. Paru dans le mensuel Sciences Humaines (N°375, février 2025), un article d’Achille Weinberg.

Triste tigre de Neige Sinno, Le Consentement de Vanessa Springora, La Familia grande de Camille Kouchner… On ne compte plus les parutions de ces « romans autofictionnels » qui dénoncent les violences sexuelles subies par les femmes et les enfants – filles et garçons. En 1999 pourtant, lors de la parution de L’Inceste (Stock), l’autrice Christine Angot avait essuyé nombre de critiques insultantes, traitée entre autres d’« écrivain provocateur et histrionique ». En 2011, Delphine de Vigan dans son roman Rien ne s’oppose à la nuit (Lattès) ne suggérait qu’à mots couverts l’inceste subi par sa mère, atteinte par la suite de troubles bipolaires.

Pourquoi alors un tel renversement ? Une « véritable déflagration mondiale », selon les mots de l’historienne Michelle Perrot, s’est produite en 2017 : précédé de son hashtag, le mouvement MeToo s’est répandu sur toute la planète. Selon Irène Théry, #MeToo a dévoilé « un véritable continent de violences sexuelles cachées en permettant à des centaines de milliers de victimes de braver la honte et d’oser parler ». Cette sociologue y voit « une lutte inédite des nouvelles générations contre la disqualification sociale de la parole des victimes, contre l’aplomb insensé que peuvent donner l’exercice d’un pouvoir ou le dévoiement d’une autorité quand ils sont animés, non seulement par la haine (comme dans le viol de guerre) ou par la pure puissance de réification (comme dans le viol pédocriminel), mais aussi par la condescendance, cette forme si banale et encore si méconnue de suffisance et de mépris masculinistes ».

Harcèlements, viols collectifs, incestes familiaux… De tous temps, les violences sexuelles ont été nombreuses. Mais, comme l’a montré l’historien Georges Vigarello, le viol était perçu jusqu’au 18e siècle seulement comme un acte immoral, une transgression dans des sociétés patriarcales où il portait atteinte au droit de propriété des hommes sur les femmes. C’était le père ou l’époux de la victime qui portait plainte et s’estimait déshonoré. Ce n’est qu’à partir du 19e siècle, avec la psychologie naissante, que la souffrance des victimes commence à être évoquée et prise en charge par des psychiatres et des psychanalystes. Progressivement, dans des sociétés de plus en plus intolérantes à la violence, on commence à mesurer les ravages psychiques engendrant, selon Vigarello, un « irrémédiable traumatisme ».

Débat sur le consentement

Depuis les années 1970 en outre, la puissance croissante du mouvement féministe fait entendre sa voix, en voyant le viol comme le produit d’un système politique et social fondé sur la domination masculine. Une sorte de « quintessence » d’un système patriarcal qui certes se délite aujourd’hui, mais encore davantage dans la lettre que dans les faits… Promulguée en 1980, la loi sur le viol le définit comme « tout acte de pénétration sexuelle ou tout acte bucco-génital commis sur la personne d’autrui ou sur la personne de l’auteur par l’usage de la violence, de la contrainte, de la menace ou de la surprise » (formulation actuelle élargie après la loi « Schiappa » de 2018). Article du Code pénal cependant toujours suivi de peu de condamnations. À l’heure où les paroles se libèrent, où la honte a changé de camp, où les effets d’emprise et de sidération décrits par les victimes commencent à être entendus, cette loi doit-elle être modifiée ? Faut-il y introduire la notion de consentement comme l’ont déjà fait de nombreux pays comme le Canada, la Suède ou l’Espagne ?

Cette question montre une avancée dans la reconnaissance des violences sexuelles. Elle fait cependant l’objet de nouveaux débats et controverses. Selon la philosophe Manon Garcia, un fond sexiste sous-tend cette acception qui revient à considérer que « le consentement est l’affaire des femmes qui doivent choisir d’accepter ou de refuser les assauts sexuels des hommes », selon le vieux schéma « l’homme propose, la femme dispose ». Donc, à remettre la focale sur la victime qui devra se justifier lors de son procès. Achille Weinberg

– Neige Sinno : Triste tigre (P.O.L). Vanessa Springora : Le consentement (Le livre de poche). Camille Kouchner : La Familia grande (Points). Christine Angot : L’inceste (J’ai lu) et Le voyage dans l’Est (J’ai lu).

– Camille Froidevaux-Metterie : Patriarcat, la fin d’un monde (Seuil). Manon Garcia : La conversation des sexes, philosophie du consentement (Flammarion). Michèle Perrot : Le temps des féminismes (Le livre de poche). Irène Théry : Moi aussi, La nouvelle civilité sexuelle (Points essais). Georges Vigarello : Histoire du viol, 16e-20e siècle (Points histoire).

Pour ses 35 ans, Sciences Humaines s’est offert une nouvelle formule ! « Entièrement pensée et rénovée, la pagination augmentée et la maquette magnifiée », se réjouit Héloïse Lhérété, la directrice de la rédaction. L’objectif de cette révolution éditoriale ? « Faire de Sciences Humaines un lien de savoir à un moment où l’histoire s’opacifie et où les discours informés se trouvent recouverts par un brouhaha permanent ». Au sommaire du numéro, le dossier traditionnel (Les lents, les bordéliques, les rêveurs : la résistance discrète des inadaptés) et un formidable entretien avec Souleymane Bachir Diagne, philosophe et enseignant à l’université de Columbia (« Penser l’universel dans un monde tribalisé« ). Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des Sites amis. Un magazine dont nous conseillons la lecture. Yonnel Liégeois

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De Gaulle à La Fontaine…

Jusqu’au 09/03 pour l’un et le 22/02 pour l’autre, Lionel Courtot propose De Gaulle apparaît en songe à Emmanuel Macron au Dejazet, Camille Granville Foi d’animal au Théâtre du Soleil. Des bêtes politiques aux animaux du fabuliste, une satire mordante et farcesque du temps présent.

Jean-Marie Besset a écrit De Gaulle apparaît en songe à Emmanuel Macron, que met en scène Lionel Courtot au Théâtre Déjazet. Cette « fantaisie politique » installe donc face à face l’encombrante figure de « l’homme du 18 juin » confite dans l’histoire et celle, volatile, vibrionnante, de l’homme de la dissolution. En robe de chambre et pyjama rayé, il s’endort dans l’aile est de l’Élysée. Surgit le fantôme du Général. S’engage un dialogue, au cours duquel la haute existence passée de l’un va surplomber la vie présente aléatoire de l’autre. Les interrogations de Macron sur le monde actuel se heurtent au destin accompli du Général, qui eut affaire à des circonstances géostratégiques d’une envergure cardinale. Il le rappelle en brèves répliques, sur un ton paternaliste et bourru. Macron veut lui faire saisir, quitte à s’énerver, combien les enjeux ne sont plus les mêmes…

L’attraction gît dans l’aspect des deux personnages, dont il faut attraper la ressemblance. Stéphane Dausse en de Gaulle, cela devient sa spécialité. Dans une autre pièce de Besset, Jean Moulin, évangile, il endossait déjà la gestuelle économe et l’intonation singulière du modèle. C’est presque à s’y casser le nez. Nicolas Vial invente un Macron plausible, avec des sursauts d’égotisme exaspéré et exaspérant. La partition verbale est fidèle (sans doute trop) à ce que l’on sait du Général, car on pouvait espérer que cette rencontre de nuit soit « shakespearisée », c’est-à-dire plus mordante ou farcesque, au-delà du constat attendu.

Avec Foi d’animal !, la comédienne Camille Granville nous plonge à ravir, de façon neuve, dans l’univers des fables de Jean de La Fontaine. Elle en a choisi de peu connues : le cerf se voyant dans l’eau, le Rat et l’Huître, le Chat et les Deux Moineaux, les Deux Rats, le Renard et l’Œuf, etc… Sauf à la fin, en apothéose du spectacle, la Cigale et la Fourmi… Ces fables, elle les commente avec esprit, elle les théâtralise, par la mimique, la gestuelle, le dire inventif jusqu’au chant, avec l’épatante complicité de Michel Froehly à la guitare électrique, maître pince-sans-rire de riffs impayables. Jean-Pierre Léonardini

De Gaulle apparaît en songe à Emmanuel Macron : jusqu’au 09/03, du mardi au samedi à 20h30, les samedi et dimanche à 16h. Théâtre Déjazet, 41 boulevard du temple, 75003 Paris (Tél. : 01.48.87.52.55). Le texte édité chez l‘Aucèu libre.

Foi d’animal ! : jusqu’au 22/02, du jeudi au vendredi à 20h, les samedi et dimanche à 16h. Théâtre du Soleil, la Cartoucherie, Route du Champ de manœuvre, 75012 Paris (Tél. : 01.43.74.24.08).

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