Jusqu’au 21/07, au Palace d’Avignon (84), Mathieu Touzet propose Jean Moulin, d’une vie au destin. Une pièce qui retrace la vie d’un des héros de la Résistance, préfet de la République et assassiné par les nazis. Une page d’histoire, entre liberté et solidarité.
Pas de pathos ni de commémoration policée. Les acteurs (Léo Gardy, Pauline Le Meur, Thomas Dutay, Manon Guilluy et Elie Montane) ont presque l’âge des jeunes gens dont ils parlent. Leur costume est aussi passe-partout : jeans et tee-shirts noirs. Ils seront ainsi un personnage puis un autre et ainsi de suite. Il y a beaucoup de monde et du rythme dans cette aventure. Des anonymes et des hommes politiques connus, des militaires comme le Général de Gaulle… Un seul ne changera pas d’emploi, son nom est inscrit sur son dos : Jean Moulin.
Pour répondre à une commande du musée de la Libération, Mathieu Touzet, qui dirige avec Édouard Chapot le Théâtre 14 à Paris, a écrit et mis en scène cette pièce Jean Moulin d’une vie au destin. Il y a quatre-vingt-un ans, le 8 juillet 1943, le préfet de la République et résistant était torturé à mort par les nazis. Son nom était peu connu jusqu’à la cérémonie d’entrée de ses cendres au Panthéon, avec le discours du ministre André Malraux (« Entre ici… »). Mathieu Touzet retrace la vie de Jean Moulin depuis son passage du bac en 1917, jusqu’à l’arrestation à Lyon, à la suite d’une dénonciation. Ce parti pris lui permet de dérouler le fil de cette existence tumultueuse. Moulin est un jeune homme qui dévore la vie par tous les bouts. Il est ambitieux. Vise le costume de préfet. Et il l’obtient. Mais ce n’est pas pour la gloire.
Lors d’un voyage à Londres, où se trouve le quartier général du Général de Gaulle, il reçoit la mission de coordonner les forces de la résistance intérieure. Ce qui n’est pas une opération simple, chaque réseau défendant, à juste titre d’ailleurs, son autonomie d’action mais aussi politique. La mise en scène est alerte, dynamique et légère. L’humour est aussi au rendez-vous. L’ensemble permet de comprendre à la fois l’histoire en marche mais aussi de mieux saisir comment la Résistance s’est construite dans un idéal de liberté et de solidarité. La pièce Jean Moulin, d’une vie au destin ? Un vrai spectacle utile. Gérald Rossi
Jean Moulin, d’une vie au destin : Jusqu’au 21/07, 11h45.Au Palace, 38 cours Jean-Jaurès, 84000 Avignon (Tél. : 04.84.51.26.99).
Le 16/07, sur l’île de la Barthelasse d’Avignon (84), Claire Laureau et Nicolas Chaigneau présentent Les galetsau Tilleul sont plus petits qu’au Havre. Un spectacle à l’humour déjanté, où la légèreté des situations frise avec l’absurdité du propos. Servi par de jeunes interprètes au tonus survitaminé.
Il était une fois… un délire verbal qui n’en finit plus avec quatre incongrus ou farfelus, qui l’affirment sans ambages ni discussion possible, Les galets au Tilleul sont plus petits qu’au Havre ! Et d’ajouter d’ailleurs, pour ceux qui en douteraient, que c’est justement ce qui rend la baignage bien plus agréable… Une discussion sans intérêt, diriez-vous ? Affirmatif, ce qui en fait donc charme et nécessité, ce qui confirme son degré de pertinence : parler pour ne rien dire est une affaire trop sérieuse et de trop grande importance pour être confiée à la bouche de n’importe qui. Le quotidien, la routine, l’inutile, le presque tout et n’importe quoi ? Il faut de l’audace et une belle dose d’innocence, surtout d’inconscience, pour faire spectacle avec le rien dela pensée, le néant de la réflexion, le vide de tout dialogue. Du théâtre de l’absurde, comme on en avait point goûté depuis fort longtemps : le lieu commun, ineptie patentée et homologuée, élevé au rang de système philosophique incontournable !
Jeux de mots et jeux de chaises, une dizaine sur le plateau, s’enchaînent ainsi à grande vitesse ! Une overdose de mots scandés ou chantés qui s’étirent en folles envolées à ne jamais tarir, un charivari de propos sur tout et rien échangés entre les jeunes membres de la bande où le non-sens, au final, prend sens pour le public estomaqué et éberlué par tant de virtuosité à enfiler et déclamer les futilités. Et de s’interroger en retour sur la banalité et l’incohérence pour nombre de nos dialogues et débats quotidiens… Assis, debout, allongés ou enlacés, en solo ou duo, les quatre garçons et filles nous entraînent dans une danse des mots, une sarabande ubuesque où le vertige du verbe nous projette dans un absurde langagier des plus jouissifs ! Un rythme endiablé, un humour corrosif qui électrisent cœurs et corps pour nous projeter dans un ailleurs, le monde mystérieux et secret de la parole et de l’alphabet. Yonnel Liégeois
Les galets au Tilleul sont plus petits qu’au Havre, la compagnie PJPP : Le 16/07, 22h. L’île de la Barthelasse, 2201 route de l’Islon, 84000 Avignon (Réservation obligatoire : 06.80.37.01.77).
Outre sa présence à la Reine blanche d’Avignon (84) avec L’affaire Rosalind, jusqu’au 21/07 Julie Timmerman propose Zoé et Un démocrate à la Factory. Une double scène, l’une parlant de psychose maniaco-dépressive, l’autre traitant propagande et manipulation… Sans oublier lectures et débats, de la Chapelle du Verbe incarné à celle des Italiens en passant par le Cloître Saint-Louis.
Julie Timmerman (Cie Idiomécanic Théâtre) a écrit et mis en scène Zoé, une œuvre, de son propre aveu, dictée par son histoire personnelle. Le sujet en est grave. Il s’agit de l’émancipation progressive d’une fillette, devenant femme et mère sous nos yeux, au sein d’une famille dont le père, aimé, aimant, est atteint de variations pathologiques de l’humeur. On le dirait aujourd’hui bipolaire. Il y a peu encore, on parlait de psychose maniaco-dépressive. Sublimant ses souvenirs, après s’être fortement documentée sur l’affection chronique en question, Julie Timmerman a su, avec une rare élégance, théâtraliser une délivrance chèrement conquise. La partition verbale est vive, inventive, riche d’une sorte de folklore familial plausible, dans un climat électrique où se mêlent le goût partagé de la poésie et les paroxysmes de crise, du dynamisme déchaîné à l’abattement. Les beaux coups de théâtre abondent entre les bouffées d’un délire incoercible et le lavage musical à grande eau de Wagner, quand Zoé-Siegfried brandit l’épée pour symboliquement tuer un père accablé. Julie Timmerman révèle ainsi, avec une grâce nerveuse, un talent d’écriture parfaitement joint à celui de mettre en scène. Jean-Pierre Léonardini
Zoé, Julie Timmerman : jusqu’au 21/07, 11h. Théâtre de l’Oulle, 19 Place Crillon, 84000 Avignon (Tél. : 09.74.74.64.90).
C’est une histoire authentique que nous conte Julie Timmerman avec Un démocrate au théâtre de l’Oulle. Celle de l’américain Edward Bernays, le neveu de Freud, qui inventa au siècle dernier propagande et manipulation… S’inspirant des découvertes de son oncle sur l’inconscient, il vend indifféremment savons, cigarettes, Présidents et coups d’État. Goebbels lui-même s’inspire de ses méthodes pour la propagande nazie. Pourtant, Edward l’affirme, il est un parfait démocrate dans cette Amérique des années 20 où tout est permis ! Seuls comptent la réussite, l’argent et le profit. Quelles que soient les méthodes pour y parvenir… Entre cynisme et mensonge, arnaque et vulgarité, une convaincante illustration du monde contemporain : de la Tobacco Company à Colin Powell et les armes de destruction massive de l’Irak. Du théâtre documentaire de belle composition quand l’humour le dispute à l’effroi, tout à la fois déroutant et passionnant. Yonnel Liégeois
Un démocrate, Julie Timmerman : jusqu’au 21/07, 19h10. Théâtre de l’Oulle, 19 Place Crillon, 84000 Avignon (Tél. : 09.74.74.64.90).
Entre lectures et débats
– Conversations critiques : Le cloître Saint-Louis, le 15/07 à 17h30. Les critiques dramatiques, membres du Syndicat de la critique (Théâtre, Musique et Danse), passent en revue les spectacles à l’affiche du Festival. Ils confrontent en public analyses et points de vue, dialoguent avec les spectateurs. Une rencontre animée par Marie-José Sirach (présidente du Syndicat, journaliste au quotidien l’Humanité) et Olivier Frégaville-Gratian d’Amore (vice-président de la section « Théâtre » et rédacteur en chef du magazine en ligne L’Œil d’Olivier). Y.L.
–Quand le travail entre en scène : La Chapelle des Italiens, le 16/07, de 10h à 19h. Dans le cadre de ses rencontres Culture-Art/Travail, en partenariat avec Motra, l’association Travail&Culture organise propositions artistiques et tables rondes entre artistes, chercheurs et acteurs du monde du travail. Une journée scandée en trois temps : Dans l’intimité du geste du travail, Le meilleur des mondes du travail, La comédie humaine du travail… De la place du travail sur la scène théâtrale, deux questions centrales au coeur des débats : pourquoi le dialogue entre artistes et monde du travail demeure trop souvent un territoire inexploré ? Les artistes ont-ils un rôle à jouer dans la narration contemporaine des réalités professionnelles ? Y.L.
– Claude McKay, lecture à trois voix : La chapelle du verbe incarné, le 18/07 à 10h00. Claude McKay est un auteur afro-américain d’origine jamaïquaine. Figure phare de la Harlem Renaissance dans les années 20, précurseur de l’éveil de la conscience noire, il a inspiré Aimé Césaire et son concept de négritude. Christiane Taubira, le conteur-comédien Lamine Diagne et le poète-slameur afro-américain Mike Ladd lisent textes et poèmes. Marseille, où McKay vécut de 1924 à 1929, lui inspira deux romans,Banjo etRomance in Marseille( à lire aussi : Retour à Harlem et Un sacré bout de chemin). Le 17/07 à 20h30, au cinéma Utopia, sera projeté le film Claude McKay de Harlem à Marseille, suivi d’échanges avec le réalisateur Matthieu Verdeil et Lamine Diagne. Y.L.
Soixante-dix ans après sa mort, le 13 juillet 1954, Frida Kahlo, l’artiste mexicaine devenue icône, n’en finit pas de captiver. Au cours d’une existence menée au rythme de l’incendie, elle a tout vécu avec grâce et courage, au mépris de la douleur et des conventions. Communiste et féministe, libre et transgressive, elle s’est battue contre tous les carcans.
La postérité est capricieuse. C’est là son moindre défaut. Advient qu’elle ait du génie, gardant longtemps en lumière des êtres littéralement d’exception. Frida Kahlo est de ces élus. Soixante-dix ans après sa mort, elle n’est pas sortie de la mémoire de son pays natal, le Mexique, où elle concurrence la Madone, et sa peinture continue d’être exposée et admirée de par le monde. Il y a deux ans, l’exposition « Frida Kahlo, Au-delà des apparences » rencontrait un succès fou au palais Galliera, ce temple de la mode. Frida Kahlo n’a-t-elle pas inspiré de grands noms de la haute couture, tels Karl Lagerfeld, Jean Paul Gaultier, Alexander McQueen, Maria Grazia Chiuri, Yohji Yamamoto ou Ricardo Tisci ? On entrait dans son intimité, grâce à plus de 200 objets en provenance de la Casa Azul, sa demeure de famille devenue musée, sise à Coyoacan, au sud de Mexico. Il y avait de ses fameux vêtements aux couleurs vives, des lettres, des bijoux, des colifichets, des cosmétiques… Et aussi des prothèses, des corsets, ses bottines aux talons compensés. Cette artiste à l’insolite beauté, dont on connaît bien, désormais, la vie ardente et passionnée, comme on dit dans les journaux, a terriblement souffert dans son corps, depuis l’enfance jusqu’à son dernier souffle.
Alitée, elle entre en peinture comme en religion
À 6 ans, Magdalena Frida Carmen Kahlo est victime de la poliomyélite. Les morveux, en classe, la baptisent « Frida la coja » (Frida la boiteuse). Frida est née en 1904, sa mère analphabète dévote et son père photographe officiel au temps du général-président Porfirio Diaz. À la chute de ce dernier, il se retrouve simple photographe. Survient l’époque de la révolution mexicaine. Entre 1910 et 1920, le pays connaîtra soulèvements armés, coups d’État, conflits militaires. Le cinéma, local ou Hollywoodien, en popularisera les figures, celle du chef guérillero Zapata, par exemple, sous les traits de Marlon Brando dans une réalisation d’Elia Kazan. Quant au film Que viva Mexico !, du grand cinéaste soviétique Sergueï Eisenstein, il demeurera, par la force des choses, un chef-d’œuvre empêché.
Frida a 15 ans en 1922. Elle quitte le cours supérieur du Colegio Aleman, pour entrer dans le meilleur établissement du pays. Sur un total de 2 000 élèves, il n’y a que 35 filles. Le sort va s’acharner sur ce corps fragile. Le 17 septembre 1925, Frida monte dans l’autobus qui doit la ramener chez elle. Le véhicule percute un tramway. Il y a des morts. Frida est atrocement blessée. Une barre de métal a traversé son abdomen et sa cavité pelvienne. Cela lui causera, ultérieurement, fausses couches et curetages. Sa jambe droite est fracturée en onze endroits. Bassin, côtes et colonne vertébrale sont brisées.
Elle reste alitée durant trois mois, dont un à l’hôpital. Elle y retourne un an après l’accident. On découvre qu’une de ses vertèbres est fracturée. Pendant neuf mois, elle est forcée de supporter des corsets en plâtre. C’est alors qu’elle entre en peinture comme en religion. Elle a ces mots : « Je ne suis pas morte et j’ai une raison de vivre, c’est la peinture ». Elle doit encore subir de nombreuses interventions chirurgicales et rester couchée. On fabrique un chevalet spécial. On installe un baldaquin au-dessus de son lit, avec un miroir pour ciel, ce qui lui permet d’user de son reflet comme modèle. N’est-ce pas, dans ce dispositif, qu’il faut voir la raison des 55 autoportraits en petit format qu’a peints Frida Kahlo, sur un total de 143 tableaux ?
Une vie amoureuse bien remplie
Elle apprend seule, acquiert d’emblée, en toute savante innocence, une maîtrise singulière, la franchise du trait, l’alchimie chromatique. En 1928, elle rencontre Diego Rivera, lui montre de ses toiles. Plus tard, il dira qu’elles « révélaient une extraordinaire force d’expression, une description précise des caractères et un réel sérieux. Elles possédaient une sincérité plastique fondamentale et une personnalité artistique propre ». Ces toiles « véhiculaient une sensualité vitale, encore enrichie par une faculté d’observation impitoyable, quoique sensible. Pour moi, il était manifeste que cette jeune fille était une véritable artiste ».
Le titan qui glorifie, sur une grande échelle, la geste révolutionnaire des paysans et des ouvriers, a reconnu, en Frida Kahlo, une âme sœur dans l’art. Ils se marient le 29 août 1929. C’est l’aube d’une relation intensément passionnée, devenue légendaire, entre la jeune femme aux bandeaux noirs, à la vénusté singulière, au gabarit corporel de statue de Tanagra et cet homme de vingt et un ans son aîné, grand et gros, qui semble un ogre bienveillant. Avec ça, deux tempéraments de feu. Diego n’a que faire de la fidélité conjugale. Frida, de bon cœur, lui rend la monnaie de sa pièce. Bisexuelle sans complexe, elle séduit hommes et femmes à parts égales. Ils divorcent en décembre 1938, se remarient en décembre 1940. On ne peut entrer, ici, dans tous les chapitres du roman érotique de Diego et Frida, à laquelle on prête de nombreuses liaisons, entre autres avec Joséphine Baker. Il y a, sur ce thème, une dizaine d’ouvrages en librairie.
Frida n’aime ni les États-Unis, ni les Américains
Un autre aspect de la personnalité de Frida ? Son adhésion au communisme. En 1928, son amie très chère, la photographe italienne Tina Modotti, l’incite à s’inscrire au Parti communiste mexicain. Elle n’en démordra pas. Elle considère son adhésion comme un acte résolu d’émancipation, dans un pays où le machisme a des fondements historiques. Au rebours de la majorité des femmes mexicaines, elle aspire à étudier, voyager, être libre, à connaître le plaisir. En 1935, elle ne peindra que deux tableaux. L’un a pour titre « Quelques petites piqûres ». Le thème en est le meurtre d’une femme par son mari jaloux. Frida a voyagé, seule ou avec Diego. Aux États-Unis voisins, d’abord, où au début des années 1930, à la faveur du New Deal(la nouvelle donne) institué par Roosevelt, il est invité à peindre dans diverses institutions. Frida n’aime ni les États-Unis, ni les Américains.
En 1939, elle est invitée à participer, à Paris, à l’exposition sur le Mexique organisée par le gouvernement Lazaro Cardenas. Elle est présentée à Yves Tanguy, Picasso, Kandinsky… Elle déteste Paris, qu’elle trouve sale. La nourriture l’indispose. Elle attrape une colibacillose. Quant aux surréalistes, elle écrit à l’un de ses amants, le photographe Nickolas Muray : « J’aimerais mieux m’asseoir par terre dans le marché de Toluca pour vendre des tortillas que d’avoir quoi que ce soit à voir avec ces connards artistiques de Paris ». Elle loge chez André Breton, qu’elle juge « prétentieux ». Elle sent chez lui, à son égard, du mépris et de l’incompréhension. Il la range abusivement dans le tiroir du surréalisme. Elle, c’est du réalisme et non du rêve qu’elle se réclame, de ce réalisme plus tard dit « magique », consubstantiel à l’Amérique latine. Elle se venge sur place, en ayant une histoire avec Jacqueline Lamba, la femme du « pape du surréalisme ».
Frida Kahlo et Léon Trotsky
Cet épisode prend la suite de la venue de Breton à Mexico, l’année précédente, pour une série de conférences. Breton et son épouse sont accueillis par Frida et Diego. Breton, fasciné, écrit : « L’art de Frida Kahlo de Rivera est un ruban autour d’une bombe ». La formule n’amena pas Frida à de bonnes intentions, sa liaison avec Jacqueline s’était nouée à Mexico. En septembre 1937, Frida et Diego ouvrent les bras à Léon Trotsky et son épouse. C’est à Coyoacan qu’il sera assassiné, le 21 août 1940, par Ramon Mercader, d’un coup de piolet dans le crâne. Quelque trente ans plus tard, Joseph Losey tourne L’assassinat de Trotsky, avec Richard Burton dans le rôle de l’ancien chef de l’Armée rouge et Alain Delon dans celui de l’agent de Moscou.
Frida Kahlo et Léon Trotsky se sont aimés. Elle a peint Autoportrait dédié à Léon Trotsky, ou Entre les rideaux ainsi dédicacé : « Pour Léon Trotsky, cette peinture avec tout mon amour ». En août 1953, Frida est amputée de la jambe droite jusqu’au genou. Après une pneumonie, elle s’éteint dans la nuit du 13 juillet 1954. Son dernier mot aurait été « Viva la vida ». Ayant été couchée trop longtemps, elle veut être incinérée. Ses cendres sont à la Casa Azul, dans une urne qui a la forme de son visage. Diego Rivera lui survivra trois ans. Avant de s’éteindre, Frida Kahlo avait peint « Autoportrait avec Staline ».
Ancrée dans la culture populaire
Frida Kahlo, stoïque créature désirée, désirante, a souffert dans sa chair à l’instar d’une martyre chrétienne. Convertie au communisme, entrée en peinture par la fenêtre de l’hôpital, ne s’est-elle pas révélée souveraine dans sa liberté infinie, conquise avec grâce ? Avec ça quel caractère ! Sa peinture est crue. Elle a pu y faire figurer son arbre généalogique, s’y montrer avec une fleur dans les cheveux, un perroquet, Pancho Villa, des fruits rouges ou un bloc de métal dans sa poitrine ouverte. Elle est unique. La bellissime Salma Hayek l’a incarnée dans le film de Julie Taymor.
En 2022, à Toulon, c’était la création de Viva Frida, mise en scène de Karelle Prugnaud, avec Claire Nebout dans le rôle. J.-M. G. Le Clézio, l’un de nos prix Nobel, a écrit Diego et Frida et Gérard de Cortanze s’est fait, en plusieurs volumes, l’historiographe de celle qu’il nomme « le petit cerf blessé ». Ne dirait-on pas une héroïne de Luis Buñuel ? Dans son film « Tristana », Catherine Deneuve souffre d’une tumeur à la jambe… Étendard féminin du Mexique, déité aztèque sophistiquée aux grands sourcils arqués, cette fille nature, à la fois princesse et peuple, règne aussi dans les rues. Des gens se font tatouer son visage sur les biceps, le ventre, les mollets.
On trouve à l’effigie de Frida la mexicaine des tapis, des puzzles, des T-shirts et moult autres babioles. Son existence posthume s’inscrit aussi dans la pacotille. Jean-Pierre Léonardini
Jusqu’au 21/07, au Petit Chien d’Avignon (84), Anne-Marie Lazarini propose L’os à moelle. La mise en voix des annonces parues dans l’hebdomadaire loufoque lancé en 1938 par Pierre Dac. Le saut dans un grand bain d’humour entre absurdité et délire assumé.
Divers numéros grand format de l’hebdomadaire en fond de scène, deux petits bureaux d’où émergent les têtes des trois protagonistes, rédacteurs éphémères de ce journal insolite au succès inattendu : en une seule journée, cent mille exemplaires vendus du quatre pages ! Un titre incongru déjà, L’os à moelle, qui attise la curiosité, soulève questions et soupçons. « Pourquoi ce titre ? et pourquoi pas… », répond Pierre Dac du tac au tac, sans autre explication. Une révolution journalistique en fait, ce 13 mai 1938, jour de parution du premier numéro : d’apparence austère, un véritable brûlot qui, sous couvert d’absurdité et de loufoquerie, renverse l’esprit cartésien, sème le trouble et le doute dans la tête des lecteurs. Avec une dose d’humour à décrocher la mâchoire d’un kangourou égaré sur la banquise, des articles de fond (que l’on râcle…), des recettes de cuisine (forcément épicée…) ou des petites annonces déjantées (la plupart rédigées par un débutant, Francis Blanche) : vente de pâte à noircir les tunnels, de porte-monnaie étanches pour argent liquide, de trous pour planter les arbres…
On demande cheval sérieux connaissant bien Paris pour faire livraisons seul
Il vaut parfois mieux passer hériter à la poste que passer à la postérité
Ce n’est pas une raison, parce que rien ne marche droit, pour que tout aille de travers
Quand on prend les virages en ligne droite, c’est que ça ne tourne pas rond dans le carré de l’hypoténuse
Tout avare de pensée est un penseur de radin
Le fait d’avoir la tête en feu n’exclut pas, toutefois et néanmoins, d’avoir le feu au cul
« Organe officiel des loufoques », chaque semaine l’hebdomadaire fait le bonheur de ses lecteurs, un canard déchaîné avant l’heure… D’autant plus qu’il n’a de cesse de rappeler régulièrement dans ses colonnes qu’Hitler n’a toujours pas réglé son abonnement ! En cette année des accords de Munich et de l’entrée des troupes allemandes à Vienne, Pierre Dac ne rate jamais l’occasion d’apostropher, voire de vilipender, les dictateurs en puissance. Jusqu’à passer une petite annonce significative : « Recherchons, mort ou vif, le dénommé Adolf. Taille 1m47, cheveux bruns avec mèche sur le front. Signe particulier : tend toujours la main, comme pour voir s’il pleut… Énorme récompense ». Le 31 mai 1940, une semaine avant que les Allemands n’envahissent Paris, paraît le 108ème et dernier numéro : « Il est bien connu que l’os à moelle se décompose au contact du vert de gris ». Après un long périple (Espagne, Portugal, Algérie) et diverses incarcérations, Pierre Dac rejoint alors la capitale anglaise. Pour animer les ondes de Radio Londres, incarner la célèbre voix des Français qui parlent aux Français : « Radio-Paris ment, Radio-Paris ment, Radio-Paris est allemand » !
Il vaut mieux prendre ses désirs pour des réalités que de prendre son slip pour une tasse à café
Le crétin prétentieux est celui qui se croit plus intelligent que ceux qui sont aussi bêtes que lui
Si rien n’est moins sûr que l’incertain, rien n’est plus certain que ce qui est aussi sûr
Les pommes sautées par la fenêtre sont des pommes de terre qui se suicident
Celui qui dans la vie est parti de zéro pour n’arriver à rien dans l’existence n’a de merci à dire à personne
Un amour débordant, c’est un torrent qui sort de son lit pour entrer dans un autre
En ces jours d’imbroglios politiques, un tel spectacle a l’outrecuidance de nous signifier que le rire, l’humour peuvent être de formidables armes de résistance ! Le non-sens éclaire d’un puissant feu de projecteur les aberrations et désastres d’un monde en totale déshérence. Sur le plateau du Petit Chien, puisant dans l’imagination débridée d’Anne-Marie Lazarini, les trois comédiens (Cédric Colas, Emmanuelle Galabru et Michel Ouimet) s’y emploient avec force talent. Faisant vivre, rebondir et exploser sur scène les calembours et autres élucubrations du « Maître 63 », du Pape de l’absurde ! Entre humour et désespoir, tragique et dérision, derrière le bon mot perce la lucidité d’un homme qui, envers et contre tout, tenta de garder confiance en la force rédemptrice de l’humanité. De la seconde guerre mondiale aux conflits contemporains, la transposition s’impose, jeux de mots et sautes d’humour affichent leur cinglante actualité. Dérisoires signaux d’alarme, nous alertant qu’aux éclats d’obus sont préférables les éclats de rire ! Yonnel Liégeois
L’os à moelle, Anne-Marie Lazarini : jusqu’au 21/07, 16h. Théâtre Le petit chien, 76 Rue Guillaume Puy, 84000 Avignon (Tél. : 04.84.51.07).Les Pensées qui jalonnent l’article sont extraites de l’album Les pensées de Pierre Dac, illustrées par Cabu (Le cherche midi éditeur, 202 p., 15€). Chez le même éditeur, est parue l’intégrale des Petites annonces de L’os à moelle.
Les temps sont durs, votez MOU !
Pierre Dac et Cabu sont nés à Châlons-en-Champagne, à des années d’écart mais à seulement quelques centaines de mètres de distance.Le roi des loufoques est resté jusqu’à l’âge de 3 ans dans une ville qui s’appelait alors Châlons-sur-Marne et que, origines juives obligent, il voulait faire rebaptiser Chalom-sur-Marne.
Le père du Grand Duduche et du Beauf y a grandi et commencé sa vie professionnelle dans le journal local. Pendant ses jeunes années, il a nourri son humour naissant en dévorant des numéros de L’Os à moelle conservés dans le grenier familial.
S’il est vrai, comme l’a écrit Guillaume Apollinaire, que sous le pont Mirabeau coule la Seine, il est non moins vrai, comme l’a écrit le préfet de la Seine, que sur le pont Mirabeau ne poussent pas les mirabelles
Le leader du MOU (le parti du Mouvement Ondulatoire Unifié, fondé lors de l’élection présidentielle de 1965) et Cabu se sont rencontrés qu’une seule fois, en 1969, à Paris. Les voici à nouveau réunis à travers Les Pensées du maître 63, devenues des classiques, illustrées par des dessins en noir et blanc mais résolument hauts en couleur. Pour le meilleur, mais surtout pour le rire.
Jusqu’au 24/07, de la Vendée au Poitou-Charentes, Yannick Jaulin et les musiciens du Projet Saint-Rock battent la campagne. Un concert joué sur une scène mobile et repliable, remorquée par un tracteur. Un voyage au cœur de parlers oubliés.
Le comédien et conteur Yannick Jaulin revendique haut et fier ses origines poitevines et le parlanjhe dit aussi poitevin saintongeais,une langue d’oïl comme le gallo ou le picard. Lui qui n’a découvert le français qu’en arrivant à l’école se bat pour garder sa langue vivante, ainsi que tous les parlers en voie d’extinction sur ce territoire ou ailleurs. Ses créations s’inspirent librement de collecte des musiques, chants, danses et contes populaires. Dans Ma langue maternelle va mourir, il dénoue les fils de la domination que cache l’histoire des langues non nationales. Des parlers estampillés minoritaires et méprisés, des oralités menacées de mort annoncée. « Toute sa vie, mon grand-père a baissé sa casquette devant son maître, un noble loqueteux et dégénéré », dit-il. « Adolescent, je n’étais qu’un belou de la campagne, avec mes pat’d’éph et ma Flandria, sans aucune réflexion critique. On disait : « C’est d’même qu’ol aet », c’est comme ça ». La langue est donc devenue son cheval de bataille face aux langues dominantes qui, comme le soulignait Pierre Bourdieu, symbolisent un pouvoir qui ostracise l’autre. Il réinvente les classiques du conte populaire, interroge l’actualité et aborde des thèmes comme la mort (J’ai pas fermé l’œil de la nuit), les religions (Comment vider la mer avec une cuiller), la domination culturelle (Le Dodo), et plus récemment Ma langue maternelle va mourir et j’ai du mal à vous parler d’amour.
Une ferme pour jardiner la langue
Le Projet Saint Rock a choisi d’entamer La Tournée mondiale locale à Saint-Jean de Monts, dans le marais Nord Vendéen chez de vieux complices de l’artiste : l’association A.R.EX.C.PO, depuis les années soixante-dix s’est attelée à la collecte des langues et traditions du Marais Breton pour constituer un patrimoine vivant. Elle dispose aujourd’hui d’une bibliothèque de 12 000 ouvrages et 9 800 heures d’enregistrements sonores, 2400 heures de films ainsi que de fonds d’autres régions (Flandres françaises, Jura) … Un fond énorme qu’on peut trouver sur internet ! Yannick Jaulin a conduit son gros tracteur vert et déplié son plateau mobile à la Ferme du Vasais, rescapée du lotissement voisin. Les bâtiments ont été rénovés par des bénévoles, dans le cadre d’un partenariat avec la Mairie. Une belle écurie transformée en salle de conférence ou de spectacle, des granges et des annexes neuves permettent à A.R.EX.C.PO d’abriter ses collections et de mener ses activités : spectacles, cinéma, concerts, bals, initiation à la langue maraichine.
Comme à chaque étape de la tournée, une causerie autour de l’artiste précède le concert. Ici, elle est animée par les membres d’A.R.EX.C.PO. Il est question « la survie de la culture maraichine face à l’économie touristique ». Là où les « ébobés » demandent de la couleur locale, il faut proposer une culture vivante, loin de la caricature du paysan, dit Jean-Pierre Bertrand, l’un des fondateurs de l’association. « Pour qu’une culture existe sur un territoire, il faut de la création et non de la reproduction folklorique », acquiesce l’artiste : « I’est à vous de vous laisser crever ou pas ; si vous ne transmettez pas, vous êtes criminels, vous tuez votre langue ».
Il ne prêche ici que des convaincus : « Il faut que les patois portent sur des problèmes contemporains : foncier, luttes sociales, etc. », dit l’un d’eux. Car l’association s’acharne à créer des « cafés patois », proposer des comptines dans les écoles, à diffuser des jeux de la région, baptiser les rues de noms locaux, établir des lexiques… Depuis plusieurs années, Yannick Jaulin, lui, accompagne et parraine une nouvelle génération de conteurs et conteuses qui explorent d’autres formes de l’oralité. Il a, entre autres, fondé le Nombril du Monde, célèbre festival du conte de Pougne-Hérisson. Il se présente parfois comme faisant du « stand-up mythologique ». Un mélange de légèreté et d’érudition, de rappels historiques et d’anecdotes amusantes, hymne à la diversité et à la différence.
Une gueroée de musiciens et quelques parsouneïs
Jaulin et le Projet Saint Rock, sur leur tracteur-scène nous offrent un savoureux tour de chant d’une heure, qui oscille entre le folk, le rock, et le blues. Pascal Ferrari à la guitare électrique ou acoustique, Nicolas Meheust aux claviers et accordéon, ils développent un gros son qui laisse la part belle aux paroles de Yannick Jaulin, dans sa langue maternelle. En préambule, il se moque de ceux qui disent « Mais je ne vais rien comprendre !!! » et leur rétorque que personne ne se pose la moindre question en allant écouter du rock en anglais, langue mondiale et dominante.
Avec force diphtongues, il martèle les paroles répétitives de Faire la fête, réitérationsde sonorités d’un autre temps, à la façon du parler croquant des comédies de Molière. Après une transition à propos du SRAS (Syndrome Répétitif d’Attitude de Soumission), l’artiste se lance dans un Blues du beucheur de mougettes en hommage aux Maraichins de Vendée qui ont émigré dans les Deux-Sèvres pour travailler dans les plantations de haricots blancs. Les mots se glissent en douceur dans les mélodies, non sans rappeler les airs du répertoire québécois des années 70. Pas étonnant quand on sait que le saintongeais et le poitevin ont fortement influencé l’acadien, le cadien ou le québécois. « Le français de France se parle sphincter serré », plaisante Yannick Jaulin, « il n’est pas fait pour chanter le rock’n roll ! ». I’ame, (J’aime) passe en revue avec tendresse les petits et les grands bonheurs de l’amour et de la vie, et le chanteur nous explique que, dans sa langue il n’y a pas de « je » ni de « nous » pour conjuguer les verbes. Le poitevin se contente d’un « i » qui signifie il, elle, je et nous… Toute une mentalité.
L’universel, c’est le local moins les murs
Il y a dans ces chansons, tous les mots « qui ne voulons pas mourir » et que le projet Saint Rock sauve de l’oubli, quand le poitevin saintongeais est répertorié, dans l’Atlas Unesco, parmi les langues en danger dans le monde. Ce spectacle redonne une fierté à ceux qui ont dû faire un trait sur leur patois et leur culture, avec les résultats que l’on sait dans ces périphéries abandonnées des services publics. Dans une ambiance chaleureuse, baignée par la fraicheur des grands arbres, chacun d’où qu’il vienne se souvient qu’il a des racines. « L’universel, c’est le local moins les murs », disait l’écrivain portugais Miguel Torga (1907-1995). Pour lui, au-delà de tout localisme, c’est au sein d’une fraternité faite de convictions et d’échanges que naît la culture. Une philosophie que ces généreux artistes partagent avec le public, le temps d’un soir d’été. Mireille Davidovici
La tournée se poursuit jusqu’au 24 juillet (Informations, dates et réservations sur la page La Tournée). Livre CD :Jaulin et le Projet saint Rock (manuel de résistance en langue rare).
Jusqu’au 21/07, au théâtre Présence Pasteur d’Avignon (84), Juliet O’Brien propose Rêveries. Entre danses et violences, en un XXème siècle finissant, l’histoire d’un peuple qui a vécu la guerre et moult transformations sociales. Qui a gagné le droit de rêver.
Hommes et femmes, en leur for intérieur, ils n’en ont jamais douté : la vie ? Qu’elle est belle, entre paix et fraternité ! Las, en ces années 50-60, il faut bien vite déchanter. Lendemains de seconde guerre mondiale, ruines et misère à la ville comme à la campagne… En terre bretonne, le gamin marche encore en sabots, il a obligation de parler français à l’école. L’usine accapare les jours et les nuits des citadins, beaucoup squattent des abris de tôle et de carton en périphérie des villes. Une vie nouvelle, ils en rêvent entre guerre d’Algérie et absence de contraception.
Julie O’Brien, l’auteure et metteure en scène de ces Rêveries, a bâti le spectacle à partir de témoignages divers recueillis autour d’une simple question : à quoi rêviez-vous au temps de votre jeunesse, que sont devenus vos rêves ? Les réponses se matérialisent sur les planches entre valses effrénées et dialogues prestement relevés, du sortir de la guerre à l’entrée dans les Trente glorieuses. Un tour de piste au bal populaire, un baiser deci delà, un poupon à naître… Au fil des décennies, les costumes évoluent, changements à vue des spectateurs avec quatre porte-manteaux pour seul décor, du béret à la casquette mai 68 est passé par là, la parole se libère, la femme conquiert de nouveaux droits, l’ouvrier aussi… Trois générations se relaient ainsi, entre coups de colère, grands bonheurs et petites misères.
Un rythme soutenu, musique et lumières appropriées, quatre comédiens pour jouer moult personnages… Le propos est convaincant, entraînant. Du théâtre populaire qui ne sombre pas dans le populisme, une épopée historique qui chavire du frisson à l’émotion, de la rêverie au rêve. Une plongée dans le passé pour interpeller notre présent : et vous, à quoi rêvez-vous aujourd’hui ? Yonnel Liégeois
Rêveries, Juliet O’Brien : jusqu’au 21/07, 19h45. Présence Pasteur, 13 rue Pont Trouca, 84000 Avignon (Tél. : 04.32.74.18.54).
Le 12/07, à la Maison Jean-Vilar d’Avignon (84), s’ouvre un débat sur l’œuvre d’Armand Gatti. Les nombreuses publications à l’occasion du centenaire de la naissance du dramaturge permettent de plonger dans l’univers théâtral vertigineux d’un poète frondeur, libertaire. En témoigne Armand Gatti Théâtre-Utopie, le livre d’Olivier Neveux.
Marie-José Sirach : Qu’entendez-vous par théâtre et utopie chez Armand Gatti ?
Olivier Neveux : Il n’y a pas vraiment de représentation de l’utopie chez Gatti. L’utopie se situe ailleurs : dans ce que le théâtre peut accomplir. Malgré son incessante critique du théâtre, il n’a jamais cessé d’écrire des pièces. Mon hypothèse est qu’il mise sur le théâtre pour produire des choses extraordinaires. Elle est là, l’utopie.
M-J.S. : La méfiance de Gatti à l’égard du théâtre est des plus paradoxales…
O.N. : Gatti est un fils de prolétaire. Il n’est pas à l’aise dans ce monde bourgeois. Il en critique le fonctionnement, se méfie des « acteurs et des actrices mercenaires », auxquels il va d’ailleurs substituer des interprètes militants, non-professionnels. Mais, au-delà même de cette critique, il formule une exigence plus essentielle : comment dire et jouer la vie sans la rétrécir ? Comment représenter la réalité, toute la réalité, c’est-à-dire aussi les possibles qu’elle n’arrête pas d’empêcher ? Peut-on changer le passé ?
M-J.S. : Vous parlez d’un théâtre de la résurrection des morts…
O.N. : À sa manière, Gatti applique la proposition « révolutionnaire » du philosophe Walter Benjamin : c’est le présent qui détermine l’interprétation du passé. S’il arrive, par exemple, à réaliser aujourd’hui ce qui a été précédemment écrasé, il modifie la teneur des défaites qui nous précèdent. Quand Gatti dit qu’il faut changer le passé, cela ne signifie pas qu’il faut le réécrire et le rendre conforme à ce que l’on a espéré, mais que le présent doit prendre en charge les utopies défaites du passé. Convoquer aujourd’hui, sur scène, des noms calomniés ou effacés. Walter Benjamin avertit : « Si l’ennemi triomphe, même les morts ne seront pas en sûreté. » Le score actuel de l’extrême droite rend cet avertissement brûlant. Avoir le souci de la sûreté de nos morts…
M-J.S. :Rosa Luxemburg est une des figures récurrentes chez Gatti…
O.N. : Aux côtés de Rosa, Gatti convoque régulièrement d’autres grandes figures historiques, mais il ne le fait pas dans un rapport héroïsant. Il ne s’agit pas pour lui d’élever des stèles. Quand il écrit Rosa collective, il est en Allemagne après que la censure gaulliste a interdit sa pièce sur Franco à Chaillot (la Passion en violet, jaune et rouge, 1968). Il interpelle : « Avez-vous vu Rosa ? » Il sait bien que Rosa est morte depuis cinquante ans. Mais, par là, il interroge : qui, aujourd’hui, dans une conjoncture différente, poursuit le combat initié par Rosa ? Il ne s’agit pas, on le voit, d’une commémoration. Le fascisme avec ses « Viva la muerte » a le goût de la mort. L’œuvre de Gatti, elle, au contraire, fait advenir la vie qui déborde la mort, et cette vie, c’est l’utopie non réalisée des morts.
M-J.S. : Une histoire de passation…
O.N. : Oui, un passage de témoin. Walter Benjamin écrit : « Nous avons été attendus. » Se savoir attendu, ce n’est pas rien. Cela signifie que, au moment de la défaite, des individus ont probablement espéré que d’autres viendraient après. Benjamin parle d’un « rendez-vous tacite entre les générations ». Comment être à la hauteur de ce rendez-vous ? Pour cela, il y a les luttes, bien sûr, et l’art ne saurait les remplacer. Et il y a ce que le théâtre peut, à sa façon, pour les luttes. Gatti investit cette aire de jeu, composée de corps, de voix, de mots, de langages.
M-J.S. : L’écriture dramaturgique de Gatti semble difficilement transposable sur un plateau…
O.N. : L’œuvre de Gatti n’a jamais cessé de lancer des défis à la scène. Il refuse d’écrire en fonction de ce qui est possible et de ce qui ne l’est pas. Tout est possible et surtout l’impossible. C’est au théâtre de se débrouiller pour trouver des formes scéniques hospitalières à l’écriture. À ce titre, il est au plus près de certaines expériences des avant-gardes du XXe siècle. Comme si, à ses yeux, le théâtre en était encore à sa préhistoire. C’est un point récurrent, presque de méthode, chez Gatti : ne jamais se satisfaire de ce qui a été concédé. Vouloir plus encore, élargir, conquérir d’autres ampleurs, changer d’échelle. Cela a des conséquences politiques : dans les années 1980, on a tant reproché aux militants politiques d’avoir voulu changer le monde. On a ricané : l’histoire ne se change pas. Gatti admet l’échec. Mais il ne l’associe pas à la même cause. Si l’on a échoué, c’est non d’avoir visé trop grand, mais d’avoir encore manqué d’ambition ! La révolution nécessite, à la façon d’un Blanqui, de formuler quelques hypothèses cosmiques.
M-J.S. : On en revient à l’utopie, à l’idée, la nécessité d’un théâtre politique…
O.N. : Le théâtre-utopie me permet de désigner une veine souvent négligée dans l’histoire du théâtre politique. On a beaucoup insisté, et légitimement, sur la force du théâtre réaliste avec, par exemple, l’œuvre majeure de Brecht. Je crois qu’il y a une autre voie, moins reconnue, probablement plus hétérodoxe, qui peut regrouper des artistes aussi éloignés que Jean Genet ou Armand Gatti et qui considère que la scène n’est pas tant l’espace d’une représentation critique de la réalité que l’expérience d’une utopie. Chez Genet, c’est écrire des œuvres si fortes qu’elles « illuminent » le monde des morts. Chez Gatti, c’est refuser aux vainqueurs l’éternité de leur victoire. C’est leur contester le « dernier mot » de l’histoire.
M-J.S. : Peut-on caractériser le théâtre de Gatti ?
O.N. : Oui et non. Non car il a convoqué tant de genres que son théâtre est impossible à stabiliser dans une forme fixe et reproductible. Mais, oui, cette œuvre témoigne du projet inlassable d’agrandir le théâtre à l’égal de la vie, de lui donner des dimensions démesurées, de rendre justice à l’invraisemblable, de traverser tous les langages, avec, pour s’y aventurer, la « parole errante » et pour horizon la quête du « mot juste ». Gatti n’invente pas des formes par plaisir d’esthète mais, au contact des batailles du siècle, il cherche à produire d’autres représentations de la réalité que celles qui nous sont imposées. À ce titre, ce théâtre peut être une source d’inspiration puissante pour celles et ceux qui viennent buter, à leur tour, sur l’apparente contradiction qu’il y a à inviter, dans l’espace délimité du théâtre, l’immensité de ce qui s’est pensé, de ce qui a été essayé et de ce qui continue, aujourd’hui, à s’espérer. Propos recueillis par Marie-José Sirach
Armand Gatti, « Une œuvre du XXe siècle pour le XXIe siècle » : Le 12/07, 18h30. Rencontre avec Olivier Neveux, Catherine Boskowitz et David Lescot. Maison Jean Vilar,8 Rue de Mons, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.86.59.64). Le livre d’Olivier Neveux a obtenu le prix du meilleur livre sur le théâtre décerné par le Syndicat de la critique.
Jusqu’au 21/07, au Petit Louvre d’Avignon (84), Alfredo Cañavate propose Gorki-Tchekhov 1900. Adaptée par Evelyne Loew, la correspondance entre deux géants de la littérature. Dans le Off du festival, Jean-Pierre Baudson et Patrick Donnay portent haut ces deux auteurs russes majeurs.
Ils surgissent dans un décor léger, symbolisant aussi bien le temps présent que les cernes d’un arbre centenaire décapité. Voilà deux bonshommes qui s’apprivoisent, ignorant tout l’un de l’autre, ou presque. Avant d’entamer une amitié qui durera quelques années, jusqu’à la fin prématurée de l’un d’eux, en 1904. Tel est le fil conducteur suivi par Evelyne Loew qui signe l’adaptation de la correspondance assidue qui lia Anton Tchekhov et Maxime Gorki. La traduction est de Jean Pérus. Ces deux géants de la littérature russe, reconnus mondialement, n’ont pas toujours été fêtés ni appréciés à leur juste valeur. Ce sont leurs parcours, leurs évolutions et questionnements qui traversent leurs échanges le plus souvent épistolaires, que font vivre Jean-Pierre Baudson et Patrick Donnay, deux comédiens qui ont travaillé ensemble pendant une trentaine d’années au Théâtre national de Bruxelles. Accompagnés ici par un vieux complice qui les met en scène : Alfredo Cañavate.
Gorki-Tchekhov 1900, dans cette version qui a connu un beau succès sur les scènes de Belgique dès sa création en 2002, n’avait jamais été présenté en France. Voilà une injustice réparée. «Leurs échanges nous parlent encore aujourd’hui, car ils se déroulent à la charnière de deux siècles (…) leurs questions ne sont pas forcément les nôtres, mais elles les rejoignent », souligne Alfredo Cañavate. Les deux comédiens avec beaucoup de sensibilité et de finesse donnent donc la parole à des écrivains passionnés. L’un Gorki, débutant dans l’écriture et l’autre Tchekhov, ayant fait le plus grand chemin de son existence. Les deux sont à l’avant-garde de la création. Sans être suivis forcément par leurs contemporains. Ainsi La Mouette, l’un des textes de Tchekhov aujourd’hui parmi les plus connus, fut un échec public lors de sa création en 1896.
Cette correspondance évoque le besoin vital de se confronter à l’écriture, et incidemment à la vie familiale, l’actualité sociale voire politique : 1917 n’est pas très loin. Sur la fin de sa vie, Tchekhov (il meurt à 44 ans) se rapproche de la gauche russe, sans prendre parti franchement. Gorki, lui, fut un temps proche de Lénine, et plus tard soutenu par Staline, jusqu’à une mésentente trouble. L’auteur des Bas-fonds, pièce interdite par la censure avant de tourner au triomphe sur les scènes de Russie, meurt d’une pneumonie suspecte le 18 juin 1936. Cette correspondance, remarquablement portée au théâtre avec Gorki-Tchekhov 1900, est un moment délicat et brillant. Gérald Rossi
Gorki-Tchekhov 1900, Alfredo Cañavate: Jusqu’au 21/07, 15h35. Le Petit Louvre (Chapelle des Templiers), 23 rue Saint-Agricol, 84000 Avignon (Tél. : 04.32.76.02.79).
Le 09/07, au stade de Bagatelle d’Avignon (84), Boris Charmatz propose Liberté Cathédrale. Après la cathédrale de Neviges en Allemagne, puis le théâtre du Châtelet à Paris, le chorégraphe libère son ballet en plein air. L’art au ras de la pelouse, sans crampons.
En septembre 23, Boris Charmatz, le nouveau directeur du Tanztheater Wuppertal Pina Bausch a présenté sa première création avec la compagnie, placée sous le signe de la liberté. La cathédrale de Neviges, en Allemagne, a été l’espace de jeu de vingt -six danseurs. Pour faire connaissance avec la troupe qui porte en héritage le répertoire de Pina Bausch, le chorégraphe a invité huit de ses interprètes familiers à la rejoindre – dont Ashley Chen et Tatiana Julien – rassemblés dans son projet Terrain, afin de créer un « précipité » entre les corps. L’architecture « brutaliste » de l’église a dicté musiques et silences et une danse au style dépouillé et à l’énergie brute. « Le silence bruissant des lieux transforme toute action en chorégraphie », dit Boris Charmatz. « Un peu de silence dans Liberté Cathédrale… et beaucoup de musique et de sons nous traversent. Celui des cloches, des grandes orgues. Et les chants dans les architectures résonnantes des églises percent les corps et l’air ».
Présentée ensuite au Théâtre du Châtelet, la pièce se compose de cinq morceaux distincts, marqués par des musiques contrastées. En ouverture, Opus : les vingt-six interprètes se précipitent en grappe sur le plateau, chantant à l’unisson, a capella, les notes du deuxième mouvement de l’Opus 111 de Beethoven… Chœur désordonné, ils s’arrêtent et font silence, puis reprennent leur course et leurs « la la la » accompagnent cavalcades ou convulsions au sol… Un exercice vocal impressionnant que le chorégraphe a vécu avec Somnole, un solo magique d’un corps devenu musique. « Aux moments principaux de ce chanté-bougé où le souffle est étiré au maximum », dit-il, « la danse reste attachée à la voix tant qu’un peu de souffle nous reste ». Pendant les vingt minutes de Volée, les corps se balancent sur un concert de cloches. Sons profonds ou carillons allègres impulsent aux danseurs des mouvements saccadés et ils nous emportent dans leurs élans forcenés… Le chorégraphe a laissé libre cours à l’improvisation pour chaque artiste, comme pour les volets suivants. Dans Silence, les interprètes retrouvent leur concentration sur l’envoûtante partition pour orgue de Phill Niblock, jouée en direct par Jean-Baptiste Monnot. Ils nous offrent un beau moment d’intériorité en rupture avec la transe de Volée. Enfin, Toucher clôt ces 90 minutes, avec des figures acrobatiques et un joyeux amalgame des corps enfin rassemblés.
Le noir et le silence font le lien entre ces pièces discontinues. La Mariendom de Neuviges, architecture austère en béton brut, se prêtait sans doute mieux au recueillement du public. Ici, malgré l’énergie et l’engagement des danseurs, la liberté qui leur a été accordée ne semble pas toujours maîtrisée. Ce spectacle s’inscrit, pour Boris Charmatz « dans des expérimentations chorégraphiques sans murs fixes. Une assemblée de corps en mouvement, réunissant public et artistes ». Liberté Cathédrale, réalisée dans cet esprit, peut aussi être dansée en plein air. « La pièce pourrait se déployer un jour à ciel ouvert, « église sans église » ! Y serons-nous plus libres, ou moins libres ? », s’interroge le chorégraphe. Au public d’en juger en Avignon, sans crampons ! Mireille Davidovici
Liberté Cathédrale, Boris Charmatz : le 09/07, 21h30. Stade de Bagatelle, chemin de la Barthelasse, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.27.66.50).
Les 14-15 et 16/07, à la Maison Jean Vilar d’Avignon (84), Christian Gonon propose La pensée, la poésie et le politique. Paroles, écrits et convictions de Jack Ralite, l’amoureux du théâtre et de la poésie. Un « seul en scène » d’après les entretiens réalisés par Karelle Ménine avec l’ancien élu et ministre communiste, une pensée d’une vitalité salutaire et d’une actualité brûlante.
Il aurait été heureux, l’ami Ralite. Lui qui fréquentait sans relâche les salles de théâtre, se rendait au Festival d’Avignon – on entend dans la salle les cigales et les bruissements d’ailes des martinets -, toujours curieux de voir des spectacles, bien sûr, mais aussi de rencontrer et dialoguer avec les artistes, les comédiens, les metteurs en scène qu’il croisait dans les ruelles mal pavées d’Avignon, de rester des heures durant à l’annexe de la BNF de la Maison Jean Vilar, où il lisait et relisait des ouvrages de théâtre, d’histoire, de poésie, noircissant des pages de notes qui s’entassaient dans sa fidèle sacoche de cuir noir.
« Il nous manque, Ralite »
Il aurait été heureux, Ralite. Cela fera six ans le 12 novembre prochain qu’il est mort.Sa disparitiona créé un manque. Combien d’artistes, d’intellectuels, de médecins, de chercheurs le disent : « Il nous manque, Ralite. »Il nous manque mais ses discours, ses prises de parole constituent un héritage précieux : ses multiples interventions au Sénat, à l’Assemblée nationale, à Aubervilliers, aux états généraux, au comité central du PCF comme on disait alors. Tout comme ses entretiens ou ses tribunes parus, ici et là, dans la presse. Le spectacle conçu et interprété par Christian Gonon, 517ᵉ sociétaire de la Comédie-Française, a été imaginé à partir du livre d’entretiens réalisés par Karelle Ménine, La pensée, la poésie et le politique (Dialogue avec Jack Ralite), publié aux Solitaires intempestifs.
« Comment dirais-je… » Ainsi commence le spectacle, par cette politesse de langage dont Ralite usait sans en abuser et qui annonçait une idée, un argument, une pensée. Un signe annonciateur pour susciter chez son interlocuteur l’attention mais surtout la concentration. Alors Ralite, tel le peintre sur le motif, dessinait à voix haute les contours d’une réflexion en mouvement, aux aguets. Le découpage opéré par Christian Gonon, son parti pris, principalement axé sur les rapports que Ralite entretenait avec les poètes, les artistes ou les présidents de la République, à qui il écrivait de longues lettres pour plaider, d’une plume courtoise mais ferme, la cause des artistes, ce parti pris, donc, donne toute la mesure de la personnalité de Ralite. Un homme politique d’envergure qui avait une haute idée de la politique et constatait la dérive – ce glissement sémantique – où le mot « politicien » s’est substitué insidieusement au mot « politique ».
L’acteur évite l’écueil du biopic
Seul en scène, une petite table recouverte de feuilles éparses, une simple lampe et une chaise pour tout accessoire, Gonon donne une amplitude intérieure à son « personnage ». En réajustant sa cravate, en tripotant ses lunettes ou en consultant fiévreusement des notes prises sur des bouts de papier, l’acteur évite l’écueil du biopic et parvient à glisser quelques signes comme autant de preuves d’existence. Christian Gonon recrée des instantanés de vie, parsemant le spectacle de réflexions, d’indignations devant l’assèchement des politiques culturelles joyeusement mêlées à des souvenirs d’enfance, à son admiration pour Robespierre l’Incorruptible, à ses premières émotions au théâtre, à son adhésion « au parti », à ses désaccords critiques et sa fidélité à l’idéal communiste, jusqu’à évoquer ses complicités affectives avec Rimbaud, Baudelaire, Vilar, Vitez, Hugo, Aragon, Picasso, René Char, Bernard Noël, Julien Gracq…
On entend soudain l’Affiche rouge
Aragon occupe une place importante, particulière dans le spectacle. Il était, disait Ralite, un « camarade de briganderie culturelle, mais aussi de lucidité politique ». On entend soudain l’Affiche rouge, dit sobrement, sans effet de manche. Mais aussi Étranges étrangers de ce même Prévert qui avait écrit les Enfants d’Aubervilliers, ces « gentils enfants des prolétaires/Gentils enfants de la misère/Gentils enfants du monde entier/Gentils enfants d’Aubervilliers ». Ralite était né à Châlons-sur-Marne mais il était devenu un de ces enfants d’Aubervilliers, à jamais.
« Je cite souvent les poètes parce qu’ils m’ont éclairé. Je me dis que puisqu’ils m’ont éclairé, ils peuvent en éclairer d’autres. Un politique qui se prive de cela mutile sa pratique », disait-il encore. Lorsque tous les acteurs de la troupe forment un chœur sonore où les voix s’entrechoquent pour lire cette fameuse adresse au président de la République, on mesure combien toute la pensée de Ralite demeure d’une vitalité et d’une actualité brûlantes. Marie-José Sirach, Photos Christophe Raynaud de Lage
La pensée, la poésie et le politique, Christian Gonon : les 14-15 et 16/07, 15h. Maison Jean Vilar, 8 Rue de Mons, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.86.59.64).
Jusqu’au 21/07, au Train Bleu d’Avignon (84), Nathalie Fillion présente Sur le cœur. Au cabinet d’une neuropsychiatre experte en recherche après le mouvement #MeToo, Iris a brutalement cessé de parler… Un huis clos hospitalier où parole et langage se révèlent essentiels, la vision d’un futur aussi désastreux que désopilant.
La dramaturge Nathalie Fillion (compagnie Théâtre du Baldaquin) définit sa pièce, Sur le cœur, comme une « fantasmagorie du siècle 21 ». L’argument est quasiment d’actualité. On est à Paris en 2027. « Depuis que les femmes parlent et qu’on les écoute, précise Nathalie Fillion, de nouvelles pathologies apparaissent, qui touchent les deux sexes : peurs, anxiétés, phobies nouvelles (…), autant de symptômes qui alertent l’OMS… ». Nous sommes à la Pitié-Salpêtrière, dans le cabinet-laboratoire de la neuropsychiatre Rose Spillerman (Manon Kneusé), experte en recherche après le mouvement #MeToo. Voici le cas Iris (Marieva Jaime-Cortez), jeune fille brune, flanquée de sa sœur Marguerite (Rafaela Jirkovsky). Iris a brutalement cessé de parler. Allez savoir pourquoi… À partir de là, s’offre à nous, sur un fond de gravité essentielle, un plaisir effréné de théâtre en liberté. On y chante, on y danse (chorégraphie de Jean-Marc Hoolbecq). On y pense, aussi, dans le droit fil d’une constante allégresse.
C’est écrit avec esprit, sur un mode un tant soit peu mi-figue, mi-raisin qui fait tout le prix de la situation énigmatique dans laquelle se meut Iris. Ne traduit-elle pas en un seul geste, sans mot dire, la fameuse parole qu’on prête au Christ après sa résurrection à l’adresse de Marie-Madeleine : « Noli me tangere » (ne me touche pas) ? Iris encore, en femme des temps les plus reculés, n’appose-t-elle pas l’empreinte de sa main rougie sur la paroi supposée de la grotte pariétale ?Sur le cœur organise ainsi brillamment, dans toute sa grâce joueuse, l’exposé d’une visée anthropologique travestie en comédie musicale. Et l’on rit souvent, d’un bon rire sans bassesse, quand l’acteur Damien Sobieraff vient s’excuser d’avoir à jouer, dans cette pièce de femmes, tous les rôles d’hommes. Il est en effet, successivement, l’Ex, Mario l’assistant, le chef de la chorale de l’hôpital et Rémi l’orthophoniste. En vrai Fregoli, il se transforme en un clin d’œil et jette, dans le gynécée, le grain de poivre d’une masculinité discrètement piquante.
Nathalie Fillion, dont le talent ne se dément jamais, affirme en préalable, sans ambages, qu’on peut « rire du désastre », « faire du beau avec du laid », « chanter et danser sur les ruines ». Elle le prouve à l’envi dans un spectacle à l’esthétique moderne harmonieuse. L’honnêteté nous oblige à reconnaître que n’y sont pas pour rien, entre autres, la scénographie et les costumes de Charlotte Villermet, tout comme les lumières de Denis Desanglois. Jean-Pierre Léonardini
Sur le cœur, Nathalie Fillion : Jusqu’au 21/07, 20h20. Théâtre du Train bleu, 40 rue Paul Saïn, 84000 Avignon.
Jusqu’au 20/07, au Jardin de la rue Mons en Avignon (84), Gwenaël Morin s’empare du roman de Cervantès, Don Quichotte. Pour nous rappeler que, face à l’obscurantisme et aux autodafés, hommes et femmes peuvent renverser les moulins à vent, changer le monde, le transformer. Avec Jeanne Balibar, magistrale, dans le rôle-titre.
Qu’il est difficile de se concentrer ces jours, on ne pense qu’à ça ! Aux élections, aux menaces qui pèsent sur nos libertés, sur celles des artistes. Dans la nuit du 1er juillet, les locaux de la CGT d’Avignon et de l’association LGBTQ+ ont été tagués d’une croix celtique. Il nous faut être imaginatifs, unis face à la barbarie, aussi nous faut-il parler de Don Quichotte. Parce que les rêves d’un monde plus beau, plus juste, plus libre, ces rêves nés dans la tête d’un des écrivains les plus fabuleux de son temps, sont plus que jamais utiles et nécessaires. Face à l’obscurantisme et aux autodafés, face à la brutalité du monde, Don Quichotte nous rappelle que les hommes et les femmes peuvent renverser les moulins à vent, changer le monde, le transformer.
Dans le jardin de la rue Mons, l’aire de jeu est vide. Un sol poussiéreux, deux platanes. Dans un coin, à l’abri des regards, de vieilles tables, un piano posé à la va-comme-je-te-pousse, au fond, la silhouette sombre de la Maison Jean Vilar veille… C’est Jeanne Balibar qui incarne Don Quichotte. Facétieuse, têtue, revêtue d’une armure et d’un heaume en carton, brandissant à tout vent lance et épée en bois, elle s’élance à l’assaut des injustices, repoussant les hauts murs qui cernent le jardin jusqu’à nous emporter non loin de Toboso, dans cette Mancha aride et désertique. Parce que ses rêves sont plus beaux, plus forts que la réalité. Et malgré les coups qui pleuvent, les moqueries, la cruauté, la lâcheté, « Doña Quichotta » se relève, encore et encore. Jeanne Balibar incarne la fragilité, la force et le courage. Elle porte avec intensité cette partition cousue main. Tour à tour pétillante et spirituelle, avec une foi – païenne – inébranlable, elle nous fait éprouver la puissance du théâtre.
« Dans une bourgade de la Manche, dont je ne veux pas me rappeler le nom… », ainsi commence cette variation don quichottesque imaginée par Gwenaël Morin. Projet chimérique, utopiste, projet aussi fou et joyeux que celui de notre chevalier à la triste figure… Gwenaël Morin s’est engouffré dans ce récit vertigineux avec gourmandise. Marie-Noëlle joue la narratrice et Rossinante, le cheval de Don Quichotte. Elle ne cesse de trébucher sur les mots, mais aussi sur ce sol cabossé. Tout au long du spectacle, elle va jongler sur cette ambiguïté, somme toute très cervantine, du dédoublement permanent, du dedans/dehors, de cette mise en abîme du récit dans le récit, du théâtre dans le théâtre. C’est aujourd’hui banal, Cervantès fut le premier à s’émanciper des codes narratifs en vigueur (et de rigueur), provoquant la naissance du roman moderne. Comme le narrateur officiel du Quichotte, qui s’adresse, par un tour de passe-passe directement aux lecteurs, Marie-Noëlle, avec la complicité de Thierry Dupont et Léo Martin, prendra à témoin les spectateurs tout au long de la représentation. Nous sommes même invités à faire battre les ailes des géants…
Artiste complice du Festival pour quatre années, l’an passé Gwenaël Morin avait mis en scène un Songe d’une nuit d’été de Shakespeare des plus truculents. Par sa mise en scène, son découpage comme son montage tout en subtilité, il donne à voir et à entendre la quintessence du roman de Cervantès. C’est du théâtre de tréteaux, du théâtre estampillé arte povera, du théâtre qui privilégie le jeu, le plaisir, sous toutes ses coutures. Il y a de la générosité dans l’air, on aime que ce spectacle nous emporte dans son sillage. Et n’oublions pas, Don Quichotte est si libre, qu’il finit par échapper à son auteur… Marie-José Sirach
Quichotte, Gwenaël Morin d’après Miguel de Cervantès : Jusqu’au 20/07, à 22h00. Jardin de la rue Mons – Maison Jean Vilar, rue de Mons, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.14.14.14). Le spectacle sera en tournée à partir de septembre jusqu’en avril 2025 (Annecy, Paris, Chambéry, Martigues, Saint-Gervais (Suisse), Mulhouse, Lausanne (Suisse), Toulouse, La Rochelle et Aix-en-Provence…).
Jusqu’au 21/07, au Théâtre 11* d’Avignon (84), Arnaud Aldigé propose Il n’y a pas de Ajar. Une partition écrite par Delphine Horvilleur, rabbin de son état, sur la double figure Romain Gary/Émile Ajar. Un objet théâtral étincelant d’intelligence.
Avec, à ce jour, 110 représentations au compteur, Il n’y a pas de Ajar devrait intégrer le Livre des records. Un tel succès perpétué, c’est justice. On est rarement en présence d’un objet théâtral aussi étincelant d’intelligence, conçu et concrétisé haut la main par une conjuration de talents. Il y a la partition écrite par Delphine Horvilleur, rabbin singulier de son état. Au sein de l’association Judaïsme en mouvement, elle explore sans répit la Bible et le Talmud à la cantonade. À partir de la figure duplice d’Émile Ajar, qui permit à Romain Gary de récolter, sous ce patronyme d’invention, un second prix Goncourt clandestin avec la Vie devant soi, elle a composé un monologue d’une époustouflante virtuosité langagière et philosophique. Elle imagine que peut exister – ou prétendre être – un fils présumé d’Émile Ajar vivant dans un trou ! Cet Abraham Ajar va passer, sous nos yeux, grâce à l’actrice Johanna Nizard (cosignataire de la mise en scène avec Arnaud Aldigé) par les vertiges d’une identité protéiforme, tantôt garçon plutôt mal élevé, tantôt cagole intempestive, tantôt déité à la Gustave Moreau (du moins vois-je ainsi, à la hussarde, ces métamorphoses).
Au passage, sous le sceau d’un humour impavide, libérateur, c’est toute velléité d’identité monocorde qui est balayée. Les religions révélées, citées à comparaître, n’assignent-elles pas à chacun la faculté d’être immuable ? « Monologue contre l’identité », affirme avec force Delphine Horvilleur qui n’a pas froid aux yeux, en un élan proprement politique, voire prophétique. Johanna Nizard s’avance souveraine, dans ce conte moral résolument moderne, changeant de voix et d’apparence en un clin d’œil, distillant tous les sucs d’une partition spirituelle, qu’elle incarne en dibbouk bienfaisant.
C’est d’ailleurs tout un fond merveilleux de culture et de littérature juives qui surgit à tout moment, au cœur de ce soliloque proféré avec art, les yeux dans les yeux du public, en un constant rapport de connivence éclairée. Il en est ainsi d’instants rares où les virtualités du théâtre retrouvent, par éclairs, le bien-fondé irréfutable d’une pratique sociale digne de ce nom au plus haut prix. On est aussi l’enfant des livres qu’on lit, nous rappelle Delphine Horvilleur, à toutes fins utiles. Ne naît-on pas aussi du théâtre qu’on voit ? Jean-Pierre Léonardini
Il n’y a pas de Ajar, Arnaud Aldigé et Johanna Nizard : Jusqu’au 21/07, à 17h15 (relâche les 8 et 15/07). Théâtre le 11* Avignon, 11 boulevard Raspail, 84 000 Avignon (Tél. : 04.84.51.20.10). Reprise du 23 au 28/09 aux Plateaux sauvages (75), en décembre à l’espace Cardin (75). Le texte est paru chez Grasset.
Jusqu’au 13/07, au Théâtre de Poche (75), Stéphanie Tesson propose La tempête. La pièce de William Shakespeare, écrite il y a plus de 400 ans, et toujours à l’affiche de nombreux théâtres… Une Tempête rafraîchissante, entre légèreté et spontanéité.
À la toute fin de cette pièce de William Shakespeare, donnée pour la première fois en 1611, Prospero demande au public de frapper dans ses mains. Ainsi, les applaudissements permettent au duc de Milan de dissiper pour toujours les pouvoirs magiques qu’il possédait, redevenant alors un simple mortel. Au petit jour, il reprendra la mer sur des flots apaisés pour rejoindre son pays. La Tempête est l’une des comédies les plus connues de l’auteur considéré aujourd’hui comme l’un des plus grands dramaturges de langue anglaise. Avec à son actif 39 pièces comme Le songe d’une nuit d’été, Hamlet ou encore Beaucoup de bruit pour rien, des sonnets et des poèmes.
L’histoire, pour résumer, est la suivante. Voilà douze années, Prospero, régnant sur le duché de Milan, a été chassé du trône par son frère Antonio. Le souverain déchu est alors exilé sur une île lointaine, avec sa fille Miranda, âgée de trois ans. Le voyage aurait pu les conduire à la mort, si un certain Gonzalo, conseiller du roi de Naples, ne leur avait pas fourni des vivres, des livres et des vêtements… Débarquant sur une île où vivent quelques démons, Propéro poursuit ses expériences scientifiques avec l’aide d’un esprit volatil, Ariel. Ce dernier, libéré du tronc d’un arbre où il avait été enfermé par feue la sorcière Sycorax, entre à son service. L’envouteuse laissa aussi sur place un rejeton, Caliban, sorte de monstre aux petits pieds, désormais contraint de travailler pour Prospero.
Simplicité et spontanéité, élégance et légèreté
Stéphanie Tesson, qui a pris la succession de son père à la direction du Poche Montparnasse, a traduit et mis en scène cette « Tempête », assistée par Elsa Goulley. « Notre mot d’ordre est la simplicité et la spontanéité » dit-elle, justifiant l’absence de décor, si ce n’est un ciel vaguement nuageux. L’essentiel repose en effet sur l’interprétation de cette histoire fantastique, magique et drôle. Pierre Val est un imposant et malicieux Prospero, avec Marguerite Danguy des Déserts en Ariel. Quentin Kelberine et Aurélien Palmer se partagent plusieurs rôles pendant que Gérard Bonnet prête sa voix à l’aventure. Sans oublier Jean Dudant qui est dans un même mouvement Miranda et Antonio, le roi de Naples. Avec juste un modeste changement de costume selon le personnage, le jeune comédien réussit ce tour de force avec élégance et légèreté.
Créée en juin dernier à Versailles, lors du 28e « Mois Molière », cette Tempête rafraîchissante bénéficie aussi des arrangements musicaux signés Emmanuelle Huteau. Avec des airs connus comme le célébrissime « What power art thou, king Arthur » de Henry Purcell. Elle est à l’affiche du Poche jusqu’à mi-juillet. Elle y reviendra à compter du 29/08. Histoire de prendre le large en méditant sur ces vers : « certains ont été repêchés par le destin pour jouer une pièce, dont le passé est le prologue, et dont la suite nous appartient ». Gérald Rossi
La tempête, Stéphanie Tesson : Jusqu’au 13/07, du mardi au samedi à 21h, le dimanche à 17h. Théâtre de Poche, 75 boulevard du Montparnasse, 75006 Paris (Tél. : 01.45.44.50.21).