Archives d’Auteur: Y.Liégeois

Algérie, le silence de l’exil

Jusqu’au 09/02, au Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis (93), Sabrina Kouroughli présente L’art de perdre. De l’exil algérien à l’éveil des consciences, surtout au sortir du silence pour tous les déracinés, l’adaptation du livre d’Alice Zeniter. Entre espoir et tragédie, humanité et dignité.

Deux femmes, un homme… Le grand-père prostré en fond de scène, la grand-mère attablée à éplucher les légumes et au premier plan, la jeunesse qui s’affiche pleine de vie et cependant comme en attente d’une parole, d’une histoire. Le silence est roi dans L’art de perdre. Petite-fille de harki, Naïma ignore tout de ses origines, elle décide de partir à la quête de ses racines. Le travail de mémoire est une épreuve de longue haleine. Progressivement, perce la vérité, les langues se délient. « Si on arrive à se rendre jusqu’à Tefeschoun, nous pourrons passer en France. Là-bas ils ont un camp pour les harkis », raconte alors Ali, l’ancêtre. Son objectif ? Sauver Yema son épouse et les enfants. L’exil, la déchirure lorsqu’il quitte son village de Kabylie, du bateau glissant loin des quais d’Alger il sait que c’est un adieu définitif à sa terre, aux oliviers, au vent du désert !

Metteure en scène et comédienne, Sabrina Kouroughli signe aussi l’adaptation de L’art de perdre, le livre emblématique d’Alice Zeniter, prix Goncourt des lycéens. « Je me suis rendu compte que j’avais un point commun avec elle : sa grand-mère kabyle et la mienne sont analphabètes, parlent à peine français, tandis que nous, les « petites-filles », sommes le fruit de l’école de la République », commente la dramaturge. « Le cœur de la pièce ? La relation intime de Naïma avec sa grand-mère, elle va briser la loi du silence d’une génération qui avait choisi, malgré elle, de ne pas nommer l’innommable ». Un spectacle tout en finesse et délicatesse qui avance par petites touches, qui libère maux et mots avec infinie tendresse.

Les maux et mots des exilés d’hier à aujourd’hui, de tous les déracinés de ce troisième millénaire qui fuient la Syrie ou l’Afghanistan, l’Érythrée ou l’Ukraine… Une émotion à fleur de peau pour signifier la douleur de l’exil, quand la mémoire n’oublie rien de ce que le silence s’obstine à masquer. Yonnel Liégeois

L’art de perdre, dans une mise en scène de Sabrina Kouroughli : Jusqu’au 09/02, du lundi au vendredi à 20h, samedi à 18h, dimanche à 15h30, relâche le mardi. Théâtre Gérard Philipe, 59 Bd Jules-Guesde, 93200 Saint-Denis (Tél. : 01.48.13.70.00).

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Le Moyen Âge, festif et coloré

Les 27 et 28/01, au Théâtre des Quartiers d’Ivry (94), puis en tournée nationale, Olivier Martin-Salvan et Valérian Guillaume proposent leur Péplum Médiéval. Un étonnant conte poétique et truculent pour quinze comédiens, une image du Moyen Âge fort éloignée de la grisaille coutumière.

Comme un immense jeu de construction, un château moyenâgeux occupe le plateau. Rien ne tranche dans sa teinte ivoire, uniforme comme aseptisée. Le contraste vient avec les premiers personnages vêtus de tenues ajustées, de jupettes, de cagoules, de bonnets et chaussés comme il se doit. Tous ces costumes, signés Yvan Clédat et Coco Petitpierre, à qui l’on doit aussi scénographie et lumières, sont certes étonnants mais flamboyants, déployant de multiples couleurs vives. Ceci histoire de bien marquer que le Moyen Âge, imaginé puis porté au plateau par le comédien et metteur en scène Olivier Martin-Salvan, est un univers très éloigné de la grisaille souvent racontée pour cette longue période de l’histoire. Des tableaux, ceux par exemple de Pieter Bruegel l’Ancien, témoignent de cette vivacité.

Loin d’un monde « marronnasse malodorant et cruel où les hommes et les femmes ressemblent plus à des bêtes qu’à des êtres humains, j’ai découvert un monde subtil, poétique, rempli d’humour et d’une puissance créatrice puisant sa source dans le merveilleux », explique Olivier Martin-Salvan. Et c’est la bonne humeur qui domine dans cette aventure pas commune qui réunit une quinzaine de comédiens, dont sept issus de la troupe Catalyse. Cet atelier d’établissement médico-social de travail protégé accueille depuis vingt-six ans des comédiennes et comédiens professionnels subissant un handicap. Tous (Romane Buunk, Tristan Cantin, Manon Carpentier, Victoria Chéné, Fabien Coquil, Guillaume Drouadaine, Maëlia Gentil, Lise Hamayon, Mathilde Hennegrave, Rémy Laquittant, Emilio Le Tareau, Olivier Martin‑Salvan, Christelle Podeur, Jean-Claude Pouliquen, Sylvain Robic) participent à cette « fresque des XIVe et XVe siècles », avec conviction. Si le public s’amuse des situations et de la verdeur de certains propos, le texte n’est pas forcément facile d’accès.

Il faut en vérité se laisser porter par la musicalité des mots pour réussir ce voyage dans le temps. Valérian Guillaume a déjà partagé les univers d’Olivier Martin-Salvan avec, notamment, un remarqué Nul si découvert qui pointait la solitude dans la société de consommation. Cette fois, le jeune auteur a poursuivi son travail sur le langage en poussant la recherche jusqu’à inventer un vocabulaire parallèle à celui de l’époque, mariant le parler actuel, celui d’alors et un autre purement fictif mais pourtant totalement crédible. « J’ai rencontré longuement chaque interprète afin de comprendre comment ils et elles rêvaient intérieurement leur propre Moyen Âge », raconte l’auteur. Ainsi, a-t-il conçu un monde dans lequel une malédiction fait que la nuit n’existe plus ni le sommeil, permettant aux esprits de mener une belle sarabande. Jusqu’à ce qu’un jeune garçon, le seul resté tout de blanc vêtu, s’écrie : « J’ai trop rêvé sans vivre. (…) Je veux tout vivre, tout voir, tout sentir ». Nul ne peut en douter, le Moyen Âge avait bien les couleurs d’un arc-en-ciel. Gérald Rossi

Péplum médiéval : Les 27 et 28/01 au Théâtre des Quartiers d’Ivry. Du 1er au 3/02 au Centquatre Paris, les 8 et 9 à Perpignan. Les 14 et 15/03 à Anglet, du 26 au 30 à Nantes. Les 4 et 5/04 à Saint-Nazaire, les 10 et 11 à La Rochelle, les 17 et 18 à La Roche-sur-Yon. Les 17 et 18/05 au Creusot.

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Zoé, s’en allant promener…

Jusqu’au 29/02 pour l’une au Théâtre de Belleville (75), seulement trois dates pour l’autre à la Comédie Nation (75), Zoé et M’en allant promener… se révèlent deux pièces fortes d’intelligence et d’humanité. Les metteurs en scène Julie Timmerman et Serge Sandor, dans leur registre respectif, signent avec une rare élégance deux œuvres bouleversantes.

Julie Timmerman (Cie Idiomécanic Théâtre) a écrit et mis en scène Zoé, une œuvre, de son propre aveu, dictée par son histoire personnelle. Le sujet en est grave. Il s’agit de l’émancipation progressive d’une fillette, devenant femme et mère sous nos yeux, au sein d’une famille dont le père, aimé, aimant, est atteint de variations pathologiques de l’humeur. On le dirait aujourd’hui bipolaire. Il y a peu encore, on parlait de psychose maniaco-dépressive. Lui et son épouse, la mère de Zoé, sont comédiens de leur état. Julie Timmerman, sublimant ses souvenirs, après s’être fortement documentée sur l’affection chronique en question, a su, avec une rare élégance, théâtraliser une délivrance chèrement conquise. La partition verbale est vive, inventive, riche d’une sorte de folklore familial plausible, dans un climat électrique où se mêlent le goût partagé de la poésie et les paroxysmes de crise, du dynamisme déchaîné à l’abattement.

Ils sont quatre en scène : Alice Le Strat (Zoé), Anne Cressent (la mère), Mathieu Desfemmes (le père) et Jean-Baptiste Verquin (Victor, le copain d’école, le psy, la mort), tous animés d’un feu constant, dans les registres du tragique ou du pittoresque, non loin du comique parfois. Il y a là un fier courage dans le jeu, à l’unisson d’un texte qui, ma foi, ne s’éloigne, à aucun instant, du ton épique dans l’intime. Les beaux coups de théâtre abondent, entre la sirène du Samu, les embrassades, les bouffées d’un délire incoercible et le lavage musical à grande eau de Wagner, quand Zoé-Siegfried brandit l’épée pour symboliquement tuer un père accablé. Julie Timmerman révèle ainsi, avec une grâce nerveuse, un talent d’écriture parfaitement joint à celui de mettre en scène.

Serge Sándor (Cie du Labyrinthe) a mis en scène M’en allant promener, de Jean-Frédéric Vernier, qui a été bénévole pour l’association caritative les Petits Frères des pauvres. L’acteur Denis Verbecelte tient son rôle. Il est censé visiter, l’une après l’autre, sept personnes enfermées dans un hôpital-prison, jouées par des gens qu’accompagne l’association. Le spectacle est repris pour trois dates au théâtre de la Comédie Nation. La pièce est belle, forte d’une humanité criante et joueuse à la fois, avec les accents infiniment justes d’une commisération proprement fraternelle. Serge Sándor, depuis des années, est passé maître dans la direction d’acteurs qui ne sont pas du métier, de surcroît cabossés, comme on dit couramment. Cette fois encore, c’est bouleversant. Jean-Pierre Léonardini

– Zoé, dans une mise en scène de Julie Timmerman : jusqu’au 29/02, du mercredi au samedi à 21H15. Théâtre de Belleville, 16 passage Pivert, 75011 Paris (Tél. : 01.48.06.72.34) jusqu’au 29 février. En tournée, du 2 mars au 28 mai, sous l’égide des Amis du théâtre populaire.

– M’en allant promener, dans une mise en scène de Serge Sandor : les 30 janvier, puis les 6 et 13 février à 20h. Comédie Nation, 77 rue de Montreuil, 75011 Paris (Tél. : 01.48.05.52.44).

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Steinlen, Montmartre et le peuple

Jusqu’au 11/02, à l’occasion du centenaire de sa mort, le Musée de Montmartre consacre une grande exposition à Théophile-Alexandre Steinlen. Personnage emblématique du Montmartre de la fin du XIXe siècle, un vibrant hommage à cet artiste inclassable et protéiforme, dessinateur-graveur-peintre-sculpteur, qui n’appartint qu’à une seule école : celle de la liberté.

Originaire de Lausanne (1859) en Suisse, Théophile-Alexandre Steinlen s’établit dès son arrivée en 1881 à Montmartre, qu’il habite et arpente sans relâche jusqu’à sa mort en 1923. Le peintre Adolphe Willette, avec qui il reste ami toute sa vie, lui fait découvrir les hauts-lieux du quartier, et notamment ses fameux cafés et cabarets. En signant l’affiche iconique La Tournée du Chat Noir, il est irrévocablement associé au Montmartre bohème et anarchiste de la fin du XIXème siècle, considéré comme l’un des les plus fidèles témoins de l’histoire et de l’atmosphère de la Butte. Porté par des idées de justice et d’égalité universelles, Steinlen rêve un monde meilleur et espère l’avènement d’une société nouvelle. Avec ferveur et éloquence, humour et gravité, ironie et tendresse, l’artiste n’a de cesse d’utiliser son crayon pour faire valoir la revendication politique et sociale de son temps. Son œuvre extrêmement prolifique et multiforme est engagée au service du peuple, son principal sujet : « Tout vient du peuple, tout sort du peuple et nous ne sommes que ses porte-voix », écrit-il.

Steinlen compte parmi les dessinateurs de presse les plus prolifiques de la fin du XIXe siècle. Dans le contexte de l’essor des périodiques illustrés entrainé par la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse, il gagne principalement sa vie comme illustrateur. Au cours de sa carrière, il exécute des dessins pour une vingtaine de revues françaises et internationales. Il laisse ainsi plusieurs milliers de dessins ; pour le seul Gil Blas illustré, entre 1891 et 1900, il en réalise 703. Il est le principal illustrateur du Mirliton, journal associé au cabaret fondé par Aristide Bruant. Entraîné dans les faubourgs par ce dernier, Steinlen met en scène le peuple des rues mais aussi la société de spectacles du XIXe siècle, sur un ton humoristique, ironique et parfois grave.

Dans le contexte des années 1890, des grands mouvements sociaux de la Troisième république, du scandale de Panama, de l’Affaire Dreyfus et de la montée en puissance des mouvements socialistes et anarchistes, Steinlen prend ses distances avec le Chat Noir. Il travaille avec des personnalités et organes de presse aux positions radicales, sans pour autant s’attacher clairement à un parti politique. Méfiant envers toutes les chapelles, Steinlen croit en la mission sociale et politique de l’art, comme voie et voix vers un monde meilleur. Tout au long de sa carrière, il s’engage au service du peuple. Son arme est son crayon : il l’utilise pour railler et dénoncer les pouvoirs politiques, religieux et bourgeois, considérés comme les tyrans modernes. À travers des œuvres allégoriques de la Révolution populaire – Le Cri du Peuple (1903) et Le Petit Sou (vers 1900) – ou des compositions naturalistes, Steinlen dénonce la misère sociale, les conditions de vie du petit peuple et toutes les formes d’oppression. Dans la lignée des artistes réalistes, tels que Daumier, Grandville ou Balzac, Steinlen réalise une véritable typologie des travailleurs. Paysans, blanchisseuses, porteuses de pain, terrassiers, charretiers, mineurs, trieuses de charbon… sont représentés avec vérité dans leur milieu de manière naturaliste et synthétique.

Marqué dès sa jeunesse par les idées de Zola, l’artiste se rend sur le terrain pour y prendre des notes et mieux saisir les physionomies, attitudes et habitudes des travailleurs dans leur milieu. Il visite ainsi les mines de Courrières en 1906, lors du drame qui conduit plus d’un millier de mineurs à la mort, pour observer les travailleurs. Il se fait le témoin de la vie populaire contemporaine. En 1902, Steinlen milite pour la constitution d’un syndicat des artistes peintres et dessinateurs dont il prononce le discours d’adhésion à la CGT en juillet 1905. En 1904, il adhère à la Société des dessinateurs et humoristes dont, en 1911, il est un des présidents d’honneur. En 1907, il figure parmi un comité constitué pour ériger une statue à Louise Michel. À 64 ans, le 14/12/1923, Théophile-Alexandre Steinlen décède à Paris d’une crise cardiaque. Propos croisés de Geneviève Rossillon (présidente du Musée de Montmartre), Fanny de Lépinau (directrice) et Leïla Jarbouai (commissaire de l’exposition)

Théophile-Alexandre Steinlen, l’exposition du centenaire : Jusqu’au 11/02, au Musée de Montmartre, 12 rue Cortot, 75018 Paris. Ouvert tous les jours, de 10h à 18h (Tél. : 01.49.25.89.39). Le catalogue de l’exposition (coéd. Musée de Montmartre et In fine, 176 p., 29€). L’artiste qui aimait les chats, l’histoire inspirante de Théophile-Alexandre Steinlen, un album de Susan S. Bernardo, illustrations de Courtenay Fletcher (éd. In fine, 32 p., 19€).

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L’amour de l’art, ou l’art de détourner l’image

Jusqu’au 20/01 au Théâtre de la Bastille (Paris 11e) puis du 24 au 27/01 au 104 (Paris 19e), Stéphanie Aflalo et Antoine Thiollier proposent L’amour de l’art. Sous couvert d’une conférence sur l’art, le tandem facétieux s’amuse à balader le public d’un faux semblant à l’autre. Rires et interrogations sur la culture sont au rendez-vous.

On s’attend à du sérieux, avec ce titre emprunté à l’essai de Pierre Bourdieu et André Darbel sur les inégalités sociales de l’accession à l’art. D’autant que Stéphanie Aflalo inscrit ce spectacle dans un projet au long cours, Récréations philosophiques, qui entremêle théâtre et philosophie, réunissant ainsi les deux disciplines qu’elle a étudiées. Après Histoire de l’œil, adapté du roman de Georges Bataille, et Jusqu’à présent, personne n’a ouvert mon crâne pour voir s’il y avait un cerveau dedans, inspiré de la philosophie de Wittgenstein, la comédienne et metteuse en scène s’est associée à Antoine Thiollier pour créer en 2022 L’Amour de l’art, au Studio-Théâtre de Vitry.

Rien de philosophique, en apparence, chez ces deux médiateurs culturels un peu benêts qui se présentent maladroitement devant nous. L’une tirée à quatre épingles en tailleur rouge et escarpins façon années soixante, l’autre en tenue moins soignée. Ils nous font attendre sans raison puis, en guise de préambule, ils s’excusent d’éventuels dérapages dus à des « rétroversions » anatomiques ou des handicaps émotionnels. Syndromes qui affectent œil, bras, hanches, cerveau, continence urinaire, jusqu’à leurs prestations qui pourraient être « rétroversées « sous l’influence de l’observateur », à savoir le public.

Parodier les codes et détourner les images 

Après une trop longue entrée en matière, qui met cependant les spectateurs dans leur poche, Stéphanie Aflalo et Antoine Thiollier en viennent au fait. Ils se lancent, lasers en main, dans le décryptage de tableaux de maitres (Rembrandt, Chardin, Caravage…) et, faisant fi des références académiques, ils nous en donnent une lecture extravagante et anachronique, usant de digressions triviales pour illustrer leurs propos. Parmi les peintures, un bon nombre de Vanités, dont ils esquivent le message : memento mori, souviens-toi que tu es mortel. Ce défilé sinistre de crânes et d’ossements finit par déclencher une crise d’angoisse chez la conférencière… Effet comique garanti avec ce malin détournement d’images qui renvoie à la manipulation dont elles font l’objet, notamment sur les réseaux sociaux.

Ce n’était pas le but premier de cette réflexion sur l’art menée par Stéphanie Aflalo. Par ce simulacre de conférence qui s’appuie sur la cuistrerie langagière de certains guides souvent infantilisants, le spectacle se moque gentiment de la manière dont le musée, malgré une volonté́ d’inclusion, renforce par un discours « savant » un sentiment d’illégitimité chez les non initiés. « Ce qui m’intéressait, c’était de laisser de la place à des discours non contraints », dit la metteuse en scène, « et si les conventions du monde de l’art étaient ridicules ? ». Les deux compères tournent aussi en dérision leur propre aspect physique et vestimentaire, en particulier Stéphanie Aflalo qui se critique elle-même comme un tableau imparfait, avec un humour décapant. Elle nous rappelle les dérives d’un théâtre conceptuel en croquant un oignon : jusqu’où l’amour de l’art ne mène-t-il pas !

Nous ne verrons pas le dernier tableau à commenter. Les comédiens se contentent de nous le décrire, et petit à petit, s’élabore l’image d’une assemblée hétéroclite d’anonymes plus ou moins bien peints, éclairés ou flous… Scrutant la salle, ils nous renvoient l’image que les spectateurs offrent à leur vue… Les regardeurs regardés : belle rétroversion de focale ! Ce bel exercice de détournement, drôle et finement joué, se trouve parasité par les préliminaires laborieux et les commentaires racoleurs qui ramènent au jeu d’acteur. Dommage, car le rire est au rendez-vous et L’Amour de l’art renferme quelques piquantes pépites.  Et de quoi nous interroger sur le regard que nous portons et le discours que nous tenons sur la culture, notamment sur le théâtre. Mireille Davidovici

L’amour de l’art : Jusqu’au 20/01 au Théâtre de la Bastille (Paris 11e) puis du 24 au 27/01 au 104 (Paris 19e).

De L’amour de l’art à Notre vie dans l’art

Dans le cadre du Festival d’automne, Ariane Mnouchkine a confié les clefs du Théâtre du Soleil au dramaturge américain Richard Nelson. Qui propose jusqu’au 03/03, écriture et mise en scène, Notre vie dans l’art. Le sous-titre intégral de la pièce, interprétée par la troupe de la Cartoucherie ? Conversations entre acteurs du Théâtre d’Art de Moscou pendant leur tournée à Chicago, Illinois en 1923… Une journée de repos pour la troupe dirigée par l’emblématique et célèbre metteur en scène Constantin Stanislavski, l’occasion d’échanger pour les comédiens, entre une tasse de thé et deux verres de vodka, sur les bienfaits et aléas de ce cycle de représentations aux États-Unis ! Un spectacle donné en bi-frontal, qui autorise à jeter un œil sur l’assistance qui lui fait face… Et de repérer alors l’ennui, voire un certain malaise qui se propage à l’écoute d’échanges ni percutants ni convaincants, énoncés sans ferveur ni passion ! Du théâtre documentaire qui manque de puissance et de profondeur, alors qu’il y aurait tant à dire et à montrer sur Stanislavski, sur son parcours et son discours sur la place, l’enjeu et le jeu de l’acteur. Yonnel Liégeois

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Judith Rosmair face au rideau !

Jusqu’au 21 janvier, au Théâtre de la Colline (75), Judith Rosmair propose Curtain Call ! (Tombée de rideau). Un spectacle où se mêlent fantasmes et réalité, mémoire et insomnie à la veille d’une première théâtrale où elle endosse le rôle d’Anna Karénine, l’héroïne de Tolstoï. De la crise de nerfs à la crise d’identité.

Demain est un grand jour ! Veille de première pour l’adaptation théâtrale du roman de Tolstoï, veille stressante pour celle qui endosse le rôle-titre, doit assumer le destin tragique d’Anna Karénine… Impossible de trouver le sommeil, difficile de mémoriser son texte, terribles doutes sur ses qualités d’interprétation ! Seule en scène, gisante dans la pénombre sur la table haute faisant office de couche, la comédienne égrène avec force quelques propos échevelés, appels angoissants à sa mère et délires mortifères de l’héroïne de papier. Côté cour, s’élèvent les notes discordantes d’un trombone. Images furtives et littéraires, erre en gare une femme désemparée : sons d’une loco vapeur, le train est annoncé, le suicide avancé… Lumières, Judith Rosmair se redresse, demain sur scène elle fera face à Vronski, son compagnon de jeu. Anna Karénine doit vivre, Anna Karénine vivra !

Tantôt frêle et désemparée, tantôt lucide et combative, l’auteure et interprète nous entraîne dans une hallucinante histoire entre fantasmes et réalité, revêtant avec conviction les divers habits de son « seule en scène » : la chapka d’Anna Karénine, le gilet élimé de sa mère disparue… Voix, musiques et chansons se mêlent en cette nuit de tous les dangers où se refuse le sommeil, où le corps flotte en semi inconscience et divague l’esprit entre souvenirs heureux à la lecture du roman de Tolstoï et dures contingences à l’apprentissage du texte. Le destin de la comédienne sera-t-il à l’identique de l’héroïne de Tolstoï, suicidée sous la plume du romancier ? Doit-elle poursuivre cette relation amoureuse avec son partenaire de scène interprétant Vronski, beau et con tout à la fois comme le chanterait Brel ? Que penser de sa propre mère autant aimée que détestée, soi-disant partie sans laisser d’adresse au temps d’avant, juste décédée d’une tumeur au cerveau ? Comment réagir à la découverte de ce journal intime dont elle entame la lecture en cette nuit cauchemardesque ? L’hier et l’aujourd’hui se brouillent et se télescopent, comment faire face ici et maintenant ?

Découverte en France dans Tous des oiseaux, la pièce de Wajdi Mouawad où elle interprétait le rôle de Norah, formée au Conservatoire de Hambourg et multi primée sur les scènes allemandes, Judith Rosmair déploie tout son talent en ce monologue aussi singulier qu’étrange. Une poignante plongée dans les tréfonds d’une conscience révoltée et malmenée par les soubresauts de l’existence, nuit blanche et sombre doute quand le rideau de scène se la joue frontière entre vie et mort. Lumineuse, virevoltante sur cet assemblage de tables qui lui sert d’estrade, colérique ou ingénue, espiègle ou désespérée, elle compose un subtil duo avec Johannes Lauer, l’émérite musicien qui scande la partition. Yonnel Liégeois

Curtain Call ! : Jusqu’au 21/01, du mercredi au samedi à 20h, le mardi à 19h et le dimanche à 16h. Spectacle en allemand surtitré en français. Théâtre de la Colline, 15 rue Malte Brun, 75020 Paris (Tél. : 01.44.62.52.52).

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Extrême droite et roman noir

Avec la publication de son roman Menaces italiennes, l’écrivain et journaliste Jacques Moulins conclut une trilogie inaugurée en 2020 sur l’extrême droite en Europe. L’occasion pour l’auteur d’alerter sur le danger terroriste qu’elle représente.

Jean-Philippe Joseph – Votre trilogie est consacrée à l’extrême droite en Europe : ses réseaux, ses financements occultes, sa haine de l’étranger… Pour quelles raisons avez-vous choisi ce sujet ?

Jacques Moulins – Disons qu’il s’impose à moi, comme à tous. L’extrême droite progresse depuis des années, accède au pouvoir dans de nombreux pays. Ce n’est pas un phénomène passager, il est illusoire de penser qu’on peut la noyer dans des alliances, comme l’imaginait Konstantin von Neurath, ministre des Affaires étrangères de Franz von Papen, puis d’Adolph Hitler. Par mon travail dans une agence de presse qui couvre toute l’Europe, je rencontre des gens de milieux très différents. Des verrous ont clairement sauté. On entend des choses que l’on n’entendait pas avant. Quand je retourne à Marseille, peut-être la ville la plus cosmopolite en France, je suis sidéré par le racisme qui s’exprime.

J-P.J. – Sommes-nous confrontés, selon vous, à une résurgence des années 1930 ?

J.M. – L’extrême droite garde une stratégie de conquête par les urnes, avec les moyens qu’on lui connaît : la désignation d’un bouc émissaire – les juifs hier, les migrants aujourd’hui -, la désinformation, l’instrumentalisation des peurs, des colères, du ressentiment. La différence est qu’elle est désormais incarnée par des femmes : Giorgia Meloni, présidente du Conseil des ministres en Italie ; Alice Weidel, numéro 1 de l’AFD (parti politique allemande de la droite populiste, ndlr) ; Marine Le Pen en France, qui a plus ou moins réussi à gommer les aspects clivants de son père. Les choses peuvent aller vite. Regardez l’Italie : Meloni avait fait 26% au premier tour des élections de septembre 2022, la disparition de la droite absorbée par la Ligue et Forza Italia a fait le reste.

J-P.J. – Vous abordez aussi les liens avec les groupuscules de l’ultradroite, leurs méthodes basées sur le rançonnage numérique, la violence, le noyautage des groupes de supporteurs de foot…

J.M. – C’est une tradition en Italie : qu’il s’agisse de l’ultradroite, de la gauche, de l’extrême-gauche ou du centre, tous ont investi des groupes de tifosi (supporteurs italiens). Mais la violence est une composante forte de l’ultradroite. Ses membres sont très organisés, très présents dans les villes autrefois acquises à Mussolini, comme Bergame ou Gênes. Cette dernière compte deux clubs, dont l’un des groupes de supporteurs était tenu par Matteo Salvini, vice-président du Conseil des ministres et dirigeant de la Ligue (parti d’extrême droite italien, ex-Ligue du Nord).

J-P.J. – Cette nébuleuse s’appuie également sur les milieux intellectuels représentés dans votre livre par l’universitaire Pietro Ferreri, qui rêve d’un ordre nouveau…

J.M. – Une partie de l’intelligentsia italienne a toujours affiché sans complexe sa sympathie pour le Duce. Ces penseurs inspirent l’ensemble de l’extrême droite européenne.

J-P.J. – Le roman noir interroge souvent les dérèglements économiques et sociaux. Moins l’extrême droite…

J.M. – En effet ! Le genre parle d’individus, souvent marginalisés, moins d’organisations. C’est ce qui m’intéressait : créer par la littérature un imaginaire pour comprendre ce qui se passe.

J-P.J. – Y aura-t-il une suite à la trilogie ?

J.M. – Non, je ne voulais pas d’un personnage de flic récurrent. Derrière Deniz Salvère, le chef de la cellule antiterroriste, il y a une équipe. Des femmes, des hommes qui vont prendre vie. Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph

Jacques Moulins est né à Montpellier en 1959. Entre 1975 et 1981, il poursuit des études d’histoire et de philosophie à la Sorbonne, qu’il achève avec un doctorat. De 81 à 86, il devient journaliste au quotidien régional La Marseillaise. En 1987, il confonde Naja, une agence de presse d’information générale dont il dirige la rédaction.

Il publie Le réveil de la bête en 2020, chez Gallimard, le premier volet de sa trilogie. Suit Retour à Berlin un an plus tard, puis le dernier opus, Menaces italiennes, en février 2023.

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Andromaque, figure de la passion

Jusqu’au 28/01, au théâtre de L’épée de bois (75), Jean-Yves Brignon met en scène Andromaque, la pièce de Jean Racine. Portée par quatre formidables comédiens, la puissance allégorique de la tragédie touche droit au cœur et aux sens.

Après un passage à La Folie Théâtre, on souhaite à l’Andromaque de Jean-Yves Brignon, qui se donne jusqu’à fin janvier au théâtre de L’épée de bois, de prendre toute la lumière ! C’est la première pièce de sa nouvelle compagnie À visage découvert après de longues années consacrées au théâtre jeune public puis à bourlinguer en Australie. Il y a quelque chose d’enfantin et de dépaysant dans cette façon de s’emparer avec quatre formidables acteurs, en alternance, de tous les rôles de la tragédie de Racine résumée par la célèbre formule : « Oreste aime Hermione, qui aime Pyrrhus, qui aime Andromaque, qui aime Hector, qui est mort. »

Des relations triangulaires fascinantes et écrasantes

Ici, elle démarre comme un jeu entre quatre jeunes gens qui découvrent des costumes dans une malle et se glissent, pour brouiller leurs propres sentiments, dans la peau de personnages d’un autre temps. Celui de la guerre de Troie au cours de laquelle Achille a tué Hector et capturé Andromaque dont son fils Pyrrhus est tombé éperdument amoureux alors qu’il était promis à épouser Hermione, fille du roi de Sparte. Andromaque, elle, ne survit que pour son fils Astyanax et abhorre Pyrrhus. Elle n’aura que sa propre mort à mettre en jeu pour échapper au désir du roi d’Épire et au chantage auquel il l’assigne, l’épouser pour empêcher la mort de l’enfant qu’est venue réclamer Oreste, au nom des Grecs. Hermione, elle, est prête à toutes les manipulations et au crime pour garder Pyrrhus.

Pour démêler l’écheveau de ces relations triangulaires fascinantes mais aussi écrasantes, Jean-Yves Brignon a d’abord placé ses acteurs, Suzanne Legrand ou Claire Delmas, Emma Debroise ou Sophie Neveu, Joël Abadie, Augustin Guibert ou Benoit Guibert (respectivement Andromaque et Cléone, Hermione et Céphise, Oreste, Phœnix, Pyrrhus et Pylade) à l’intérieur d’un cercle délimité par une guinde (pour le mot corde, de tradition interdit sur scène ou sur un plateau de cinéma) épaisse symbolisant à la fois la piste de cirque et l’espace d’un ring où les protagonistes vont s’affronter dans une lutte à mort. Ils déplient toutes les nuances de l’amour et de la haine auxquelles viennent se frotter et se brûler les protagonistes, explorent leur mise en relation les uns avec les autres, analysent leur façon de se perdre l’un après l’autre et jusqu’au dernier.

Plaies de la guerre et déchirures de la passion

Andromaque seule, auréolée de fidélité et de pureté, survivra au carnage, passant de captive à veuve et reine à la fois. On aime la fièvre du jeu des acteurs, l’expression exacerbée de leurs troubles, leur dextérité à changer à vue de costumes, d’accessoires et de registres d’interprétation. Leur énergie vocale et corporelle, sans cesse renouvelée et subtilement sertie par la musique de Robinson Senpauroca, est à la hauteur de la beauté des alexandrins qu’ils rendent incantatoires et familiers. On est aussi sensible à la scénographie dépouillée mais puissante de Sevil Gregory à laquelle les lumières de Vincent Lemoine donnent des éclats et des ombres.

Les plaies de la guerre et les déchirures de la passion ne se font pas entendre comme la restitution historique d’un texte écrit en 1667 – Racine a alors 28 ans et est follement amoureux de la comédienne pour qui il a créé le rôle d’Andromaque – mais sont déchiffrées et vécues dans une sensibilité contemporaine par des jeunes gens qui sans rien sacrifier à la rigueur exigeante de la langue incorporent sa poésie pour venir nous toucher au cœur et à l’âme. Marina Da Silva

Andromaque de Jean Racine, mise en scène de Jean-Yves Brignon : Jusqu’au 28/01, du jeudi au samedi à 19h, les samedi et dimanche à 14h30. Théâtre l’Épée de bois, la Cartoucherie, Route du Champ de Manœuvre, 75012 Paris (Tél. : 01.48.08.39.74).

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Catherine Hiegel, en gratitude !

Les 12 et 13/01, à la Coupe d’Or de Rochefort (17), Fabien Gorgeart met en scène Les Gratitudes, d’après Delphine de Vigan : douceur et tendresse pour une vie qui chemine vers ses derniers feux. Avec Catherine Hiegel, impressionnante en autrice devenant aphasique.

D’abord détendre l’atmosphère… Le public, et il joue le jeu avec bonheur, est invité par Pascal Sangla, musicien et comédien, à chanter quelques tubes plutôt anciens comme Mistral gagnant de Renaud, le Sud de Nino Ferrer, ou encore Une chanson douce d’Henri Salvador. Une petite dame, plus très jeune, prend le relais sur scène. Ces premières minutes des Gratitudes sont des instants de simplicité et de chaleur humaine. Largement inspirés par le roman de Delphine de Vigan, ici adapté avec le concours de l’autrice.

Pour sa première mise en scène, Fabien Gorgeart avait mis en chantier la nouvelle d’Emmanuèle Bernheim, Stallone, dont l’héroïne, Lise, très modeste secrétaire médicale, décidait de reprendre sa vie en main après avoir vu Rocky III au cinéma. Un spectacle éclatant vers une nouvelle vie. Avec les Gratitudes, il n’est pas question de flamboyance, mais de douceur, de tendresse, dans une vie qui chemine vers ses derniers feux. Pascal Sangla quitte vite le rôle du gentil maître de chant pour celui de Jérôme, orthophoniste intervenant en milieu hospitalier. Tout se passe alors dans un décor volontairement dépouillé, avec un large fauteuil et une table supportant les claviers, rythmé seulement par des couleurs changeantes.

Depuis peu, Michka (Catherine Hiegel), jusque-là vieille dame indépendante, a intégré cet Ehpad. Progressivement elle glisse dans les zones troubles où la mémoire se perd. Elle devient aphasique, consciente de mélanger les mots, en prend un pour un autre, ne les assemble plus. Nommer une lampe torche devient une victoire remportée sur la nuit. Parfois, utiliser un mot pour un autre peut aussi être comique, même si ce ne sont pas ces ressorts qui sont recherchés. Michka n’est pas dupe. Elle s’en amuse, un peu, parfois, et quand elle chante, les mots reviennent. Parce que, paraît-il, la mémoire musicale est différente de la mémoire courante. Les efforts de Jérôme sont vains, il le sait, la maladie est inéluctable. Et d’autant plus glaçante que Michka, parolière de profession, a passé toute sa vie en compagnonnage absolu avec les mots et leur sonorité.

Cette dislocation du langage qu’elle réussit à merveille rappelle, mais en est-il besoin, que Catherine Hiegel, impressionnante, est une grande comédienne. Le succès des Gratitudes lui doit beaucoup. Même lorsque se greffe une histoire dans l’histoire, quand Michka tente de retrouver le couple qui, pendant la guerre, a hébergé et de fait sauvé la vie de la gamine juive qu’elle était. Une jeune femme, Marie (Laure Blatter), sa voisine, l’aide dans cette dernière quête. Pour que tous les souvenirs ne disparaissent pas, pas encore. Gérald Rossi

Les gratitudes, Fabien Gorgeart : Les 12 et 13/01 au Théâtre de la Coupe d’Or, Rochefort (17). Les 16 et 17/01 aux Espaces Pluriels de Pau (64). Les 23 et 24/01 au Grand R, La Roche-sur-Yon (85). Le 27/01 au Bateau Feu, Dunkerque (59). Les 30/01 et 01/02 au Théâtre Sorano, Toulouse (31).

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De Téhéran à Paris, l’exil

Du 10/01 au 25/02, au Studio Marigny (75), Aïla Navidi met en scène 4211km. La distance entre Téhéran et Paris, celle qui sépare de ses proches une famille contrainte à l’exil. De la dictature sous le règne du chah à la torture sous le joug du régime islamique, l’émouvant combat pour la liberté entre l’amour d’un pays et l’espoir d’un retour. Sans oublier An irish story au Théâtre de Belleville et J’ai si peu parlé ma propre langue à La reine blanche.

Le plateau recouvert d’un immense tapis persan, la fête peut commencer : Yalda donne naissance à son premier enfant, ses parents Mina et Fereydoun rayonnent de bonheur ! Il n’en fut pas toujours ainsi du temps où, épris de démocratie et de liberté, ils combattaient le régime du chah d’Iran. Prison et torture déjà jusqu’à la chute et à la fuite en Egypte des Pahlavi en 1979, torture et prison encore au lendemain de leur révolution avortée et confisquée par l’ayatollah Khomeini avec l’instauration de la République islamique… Face à la répression programmée, l’exil obligé en 1980 par instinct de survie !

Entre humour et tragédie, Yalda raconte et se raconte. Avec passion, en un langage fleuri et coloré : sa propre naissance en France, ses années de jeunesse en banlieue parisienne, sa découverte d’un pays que ses parents ne cessent de lui décrire et louer, leur confiance chevillée au corps en un avenir radieux, l’accueil incessant de réfugiés iraniens dans le petit appartement… Des scènes fortes de la vie au quotidien loin des leurs et de leurs racines, ponctuées de musique et de chants, entrecoupées de flashbacks où reviennent en mémoire les atrocités commises par les mollahs et leurs affidés, les gardiens de la révolution. « Quand nous sommes partis, nous pensions que c’était pour six mois, ça fait trente-cinq ans », raconte un jour son père à Aïla Navidi, l’auteure et metteure en scène de 4211km. D’où cette envie d’écrire, vite transformée en nécessité « pour mettre en lumière le destin d’une famille déracinée et d’une fille en quête d’identité », confesse-t-elle.

Hommage d’une jeune femme à ses parents, Aïla Navidi donne à comprendre, voir et entendre la douleur du partir de tout exilé, l’attachement viscéral à une terre d’origine, l’espérance ancrée dans le cœur et les tripes d’un possible retour. De parcours individuels en saga universelle, une pièce qui bouscule nos certitudes et ravive nos convictions en la liberté sauvegardée à l’heure où des milliers d’hommes et femmes, d’Iran en Ukraine, de Palestine en Afghanistan, combattent et meurent pour la défense de leur droit à la parole et à la vie. Au tableau final, pour mémoire, défilent en fond de scène les noms des victimes torturées, assassinées ou pendues, depuis la mort de la jeune Mahsa Amini en septembre 2022 pour avoir mal porté son voile ! Des cris de désespoir aux lueurs futures, un spectacle de toute beauté et d’une profonde humanité. Yonnel Liégeois

4211km, de Aïla Navidi : jusqu’au 25/02, du mercredi au samedi à 20h30, le dimanche à 16h. Studio Marigny, Carré Marigny, 75008 Paris (Tél. : 01.86.47.72.77).

Une balade irlandaise

An irish story : jusqu’au 30/01, au théâtre de Belleville. Il était une fois… une histoire irlandaise qui pourrait fort bien être française, italienne ou autre, à l’heure où des hommes et des femmes, fuyant la misère de leur existence et de leur pays, tentent d’aller voir ailleurs si plus verte est la vallée ! Mêlant les langues et jouant des accents, tantôt volubile tantôt secrète, toujours volontaire dans sa quête du grand-père mystérieusement disparu entre l’Irlande et l’Angleterre, Kelly Rivière s’inspire d’une authentique histoire familiale. Entre joies et frustrations au détour de ses recherches, elle nous entraîne avec ravissement et conviction à la quête de ses racines. La saga joliment contée d’une génération l’autre, un spectacle à la tendresse infinie et à l’émotion retenue, à ne pas manquer ! Y.L.

Algérie, au soleil d’une langue

J’ai si peu parlé ma propre langue : du 11/01 au 03/02 au théâtre de La reine blanche. La bonne humeur règne dans les studios de la Radio du Soleil : la station locale rend hommage à une figure emblématique du quartier : Carmen Sintès ! Amies et copines, personnalités hautes en couleurs, se disputent le micro pour évoquer le passé et se remémorer quelques bons souvenirs. Du temps de la minijupe et du yéyé, du grand Charles à la télé et des premières revendications féministes… Sur scène, entre légèreté et gravité, c’est l’évocation d’une jeunesse insouciante marquée pourtant de blessures et déchirures : la nostalgie de l’Algérie, terre de l’enfance qu’il a fallu abandonner, la musique d’une langue qu’on a peu parlée ! Entre images et paroles retrouvées, la metteure en scène Agnès Renaud renoue avec les racines d’une mère trop longtemps silencieuse, faisant de sa propre histoire l’épopée d’un monde perdu gravé en la mémoire de milliers de concitoyens « pieds-noirs ». Distillés au soleil de Méditerranée, les mots sont aptes à panser les plaies et renaissent alors rires et sourires ! Y.L.

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In memoriam François Tanguy

Le 07/12/2022, François Tanguy, maître d’œuvre du Théâtre du Radeau, s’éteignait d’une septicémie foudroyante à l’âge de 64 ans. Dans un numéro hors-série de la revue Frictions, une poignée de contributeurs accuse le coup en une suite de « traces ». Qui sont autant d’hommages émus à plusieurs mains.

En couverture, un regard anxieux, dans le beau visage de l’homme encore jeune, fixe le lecteur avec insistance. D’autres portraits de Tanguy ponctuent la publication, qui tente « de lui laisser la parole, ou parler, de manière forcément décalée, de, ou avec lui », comme le dit Jean-Pierre Han, le directeur de la revue, dans son éditorial. Pari tenu, mais l’énigme à la fin demeure, de l’inspiration d’un artiste qui ne livrait pas facilement les clés ouvrant les portes d’une singularité proprement existentielle. « Faire école ? Surtout pas ! » écrit-il un jour.

Est donc précieux le long entretien dans lequel il éclaire les critères de sa pratique, sous le titre « Une pensée en mouvement », au cours duquel il se livre à une réflexion approfondie sur le statut du texte, ou plutôt de la parole, dans ses 19 créations mémorables successives. La seule récapitulation des titres (entre autres, de Mystère Bouffe à Par autan, en passant par Chant du boucChoral, Coda, Passim, Soubresaut ou Item, actuellement toujours en tournée) prélude, dans la mémoire, à une fastueuse levée d’images tremblées, qu’accompagnent des murmures diffus troués de sons stridents. C’était à l’instar d’un opéra sensiblement grotesque, au sein duquel d’étranges figures humaines déménageaient sans fin les planches de salut de l’Histoire brinquebalante.

Au nombre des interventions, outre Un accompagnement de Jean-Pierre Han, on note le texte intitulé Ateliers – Faire lieu. Laurence Chable y rapporte que Tanguy « se refusait à tout enseignement, transmission d’un savoir », cherchant avant tout « la rencontre dans ce qu’on pourrait nommer un rapport d’égalité ». Elle fonde en 1977 le Théâtre du Radeau. François Tanguy en devient le metteur en scène en 1982, deux ans avant l’installation au Mans, dans la Fonderie, ancien garage automobile devenu haut lieu d’une aventure théâtrale hors pair. À lire aussi d’Alexis Forestier, Lazare, Samuel Boré, Patrick Condé, Anne Baudoux, Simon Gauchet et Anaïs Muller, entre moult photographies, d’autres évocations de François Tanguy, toutes en forme d’élans du cœur. Jean-Pierre Léonardini

François Tanguy, traces : un numéro hors-série de la revue Frictions (194 p., nombreuses photographies de spectacles, 15€).

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Ciel couvert sur Olympie !

À vous tous, lectrices et lecteurs au long cours ou d’un jour, en cette époque toujours aussi troublante et troublée, meilleurs vœux pour 2024 ! Que cette année nouvelle soit pour vous un temps privilégié de riches découvertes, coups de cœur et coups de colère, passions et révoltes en tout domaine : social et artistique, culturel ou politique.

D’Israël en Ukraine, de Palestine au Niger, ils seront plus de 10 000 participants, originaires de 206 comités nationaux olympiques, à concourir en 2024 aux J.O. d’été à Paris ! Au menu des épreuves où les athlètes sont invités à se mesurer en toute équité et fraternité, 28 sports olympiques et 4 sports additionnels sont inscrits au panthéon de l’événement ! Dans cet original concert des nations, où chauvinisme et populisme rivalisent parfois de mauvais goût au lever des couleurs, les argentiers de la grand-messe sportive brandissent une bannière neutre pour apaiser les esprits des dissidents, satisfaire les appétits des nantis et des puissants. Au palmarès d’un monde en déshérence, une épreuve à haute valeur symbolique manque toujours à l’appel : la course à la paix !

D’Israël en Ukraine, de Palestine au Niger, il est un secteur qui bat tous les records et ne connaît pas la crise : sans crainte de disqualification pour cause de dopage, jamais les industries de l’armement ne se sont aussi bien alignées sous les ordres du starter ! Les chiffres explosent au tiroir-caisse des ventes : 592 milliards de dollars en 2021, un montant en hausse pour la sixième année consécutive ! Grâce à ses canons Caesar et à ses avions de combat Rafale, un grand cocorico pour la France : la part de l’hexagone sur le marché mondial des exportations d’armes est passée de 7,1% sur la période 2013-2017 à 11% sur la période 2018-2022. Loin derrière les États-Unis, le pays des Lumières décrochera peut-être une belle médaille d’argent en 2024 ! Au prix d’un remarquable effort dans la dernière ligne droite, la patrie de Voltaire, Rousseau et Diderot au temps d’avant, Ernaux et Chamoiseau au temps présent, est en passe de surclasser la Russie, numéro deux du secteur depuis des décennies.

Vers la fin d’un discours extrêmement important
le grand homme d’État trébuchant
sur une belle phrase creuse
tombe dedans
et désemparé la bouche grande ouverte
haletant
montre les dents
et la carie dentaire de ses pacifiques raisonnements
met à vif le nerf de la guerre
la délicate question d’argent.

Jacques Prévert, in Paroles

D’Israël en Ukraine, de Palestine au Niger, de conflits en conflits, les objectifs seront-ils homologués au final de la XXIIIème olympiade : l’intégrité de son territoire pour les uns, la conquête de sa souveraineté pour les autres ? La peur de mourir, l’horreur du souvenir, la douleur du partir, la négation de tout avenir colorent rouge sang le ciel d’Olympie : le poète a dit la vérité, il doit être exécuté. Fervents défenseurs et combattants du droit à la terre, à la dignité, souvenons-nous pourtant : quelle connerie la guerre, disait Prévert ! Yonnel Liégeois

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Pour le meilleur et le rire…

Puisés parmi les articles publiés sur le site gilblog, voici une série de bons mots d’auteurs, célèbres ou non : Coluche, Pierre Dac, Groucho Marx, Montaigne, Prévert et d’autres… Une sélection de Philippe Gitton pour aborder l’année nouvelle avec humour !

Si tu crois qu’il n’y a plus d’espoir, pense aux homards du Titanic dans l’aquarium du restaurant… César Castique


De tous ceux qui n’ont rien à dire, les plus agréables sont ceux qui se taisent. Coluche

Les hommes naissent égaux. Dès le lendemain, ils ne le sont plus. Jules Renard

– Ceux qui ne bougent pas ne sentent pas le poids de leurs chaînes. Rosa Luxemburg

Le vin d’ici est meilleur que l’eau de là. Pierre Dac

– Il n’y a pas cinquante manières de faire la guerre. Il n’y en a qu’une : la sale. François Cavanna

On ne prostitue pas impunément les motsAlbert Camus

– Assieds-toi au bord du chemin et regarde passer ta vengeance. Proverbe Chinois

Il paraît qu’il faut cueillir les cerises avec la queue. J’avais déjà du mal avec la main ! Coluche

– Quand un cachalot de 45 tonnes vient de tribord, il est prioritaire. À bien y penser, quand il vient de bâbord aussi…. Olivier de Kersauson

Je ne bois jamais à outrance, je ne sais même pas où c’est. Pierre Desproges

– Mieux vaut être bon à rien que mauvais en tout. Marcel Pagnol

Une bonne rigolade vaut un bon steak, dit-on. C’est peut-être pour ça que les végétariens font toujours la gueule. Blanche Gardin

– L’avantage d’être livré à soi-même, c’est qu’on ne paye pas de frais de port. Pierre Dac

La difficulté de ne rien faire ? On ne sait jamais quand on a fini. Groucho Marx

– Sur le plus haut trône du monde, nous sommes encore assis sur notre cul. Montaigne

Le confort ménager corrompt : un homme droit est un homme qui n’a pas d’évier. Marc Escayrol

– Pour avoir de l’argent devant soi, les gens mettent de l’argent de côté. Philippe Geluck

Si la matière grise était plus rose, nous aurions moins d’idées noires. Pierre Dac

– La théologie, c’est simple comme dieu et dieu font trois. Jacques Prévert

Les aspirations des pauvres ne sont pas très éloignées des réalités des richesPierre Desproges

Ceux qui luttent ne sont pas sûrs de gagner

Ceux qui ne luttent pas ont déjà perdu

Berthold Brecht

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Thomas Reverdy, justice pour les profs

Dans son numéro 364 (Décembre 23/Janvier 24), le magazine Sciences Humaines consacre un passionnant dossier à La société française vue par les écrivains. Avec Clara Arnaud, Annie Ernaux, Laurent Gaudé, Maylis de Kerangal, Alain Mabanckou, Mathieu Larnaudie, Lola Lafon, Camille Leboulanger… Recueillis par Ève Charrin, les propos du romancier Thomas Reverdy.

J’essaie d’écrire au plus près du réel. J’observe les gens, et pour inventer leur subjectivité, je puise dans ma propre expérience. Candice, une des protagonistes, est prof de français comme moi – mais elle a sur moi l’avantage d’enseigner le théâtre, elle fait jouer les élèves, ce qui crée une relation un peu différente. Paul, venu animer un atelier, est écrivain comme moi. Parmi mes collègues, certains ont lu le livre dès sa parution, d’autres l’ont découvert plus tard. Ils m’ont dit s’y reconnaître, ce qui me touche. De fait, je m’inspire d’eux, de leurs récits. Le livre, disent-ils, rend justice à leur travail. Je raconte le déferlement d’émeutiers dans la cité scolaire, ce qui est une fiction, mais ce roman est une concaténation de faits et de personnes réelles.

C’est troublant car j’ai terminé le manuscrit au printemps 2023, et quelques mois après, en juin, à la mort de Nahel, des émeutes ont éclaté dans les banlieues populaires. J’ai trouvé ça triste. Certains gamins ont reçu des balles de défense dans l’œil. D’autres ont été incarcérés alors qu’ils n’avaient pas pris part aux émeutes. Comme romancier, j’invente une catastrophe pour prévenir, au double sens du terme : pour alerter et empêcher à la fois. Et voilà qu’avant même la parution du livre, la catastrophe se produit, pire qu’imaginée ! Lors des émeutes de 2005, sous Nicolas Sarkozy, des conventions d’éducation prioritaires ont été mises en place pour permettre à des jeunes des quartiers populaires d’entrer à Sciences po-Paris. Cette fois, la seule réponse a été policière. J’y vois un signe de faiblesse et une marque d’abandon des banlieues populaires.

De la même façon, les établissements scolaires de ces territoires sont négligés par les pouvoirs publics. Au lycée, à Bondy, les profs et les agents de l’administration (conseillers principaux d’éducation, proviseurs) se sentent méprisés. Pourtant, comme les travailleurs de deuxième ligne pendant la pandémie de covid, ce sont eux qui font tenir l’édifice. Pour enseigner, il faut être généreux et croire à la mission émancipatrice de l’Éducation nationale. Pour être ministre, il y a d’autres motivations, mais face à une classe de 35 élèves en Rep (réseau d’éducation prioritaire), si on n’y croit pas, on craque. C’est à nous, romanciers, de montrer cette réalité. Thomas Reverdy, propos recueillis par Ève Charrin

Le grand secours

Lauréat du prix Interallié en 2018 pour L’hiver du mécontentement (J’ai lu, 224 p., 7€50), Thomas Reverdy publie en 2023 Le grand secours (Flammarion, 320 p., 21€50). Le roman raconte la naissance d’une émeute à Bondy (Seine-Saint-Denis), à proximité d’une cité scolaire que la violence ambiante finit par submerger. Alors que les tensions s’accumulent tout autour, l’auteur retrace heure par heure le quotidien des enseignants et des élèves.

« Il est 7 h 30, sur le pont de Bondy, au-dessus du canal. C’est un de ces lundis de janvier où l’on s’attend à ce qu’il neige, même si ce n’est plus arrivé depuis très longtemps. Sous l’autoroute A3 qui enjambe le paysage, un carrefour monstrueux, tentaculaire, sera bientôt le théâtre d’une altercation dont les conséquences vont enfler comme un orage, jusqu’à devenir une émeute capable de tout renverser. Nous la voyons grossir depuis le lycée voisin où nous suivons, au fil des cours et des récréations, la vie et le destin de Mo et de Sara, de leurs amis, mais aussi de Candice, la prof de théâtre, de ses collègues et de Paul, l’écrivain qu’elle a fait venir pour un atelier d’écriture ». 

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Chagall, le peintre de la liberté

Jusqu’en janvier 2024, à Roubaix (59), le musée La Piscine propose Le cri de liberté, Chagall politique. Le parcours d’un artiste au cœur des soubresauts de l’histoire du XXe siècle. Une spectaculaire exposition où dessins et peintures révèlent son idéalisme, sa foi inébranlable en l’harmonie et la paix universelle entre les hommes.

C’est la quatrième exposition que la Piscine de Roubaix consacre à Chagall. Cette fois, l’approche croise peinture, engagement artistique, histoire de l’art et Histoire pour présenter un « Chagall politique » à l’aune du parcours singulier de cet artiste. 140 œuvres sont mises en relation à partir d’un travail minutieux d’archives et de nouvelles traductions croisées pour saisir l’essence même de la réflexion de l’artiste sur son art, mesurer sa conscience politique et son humanisme constant tout au long de sa vie.

Né en 1887 à Vitebsk, autrefois dans l’Empire russe, désormais en Biélorussie, Marc Chagall traverse le XXe siècle fort de sa culture juive, russe et, plus tard, française. Le judaïsme familial de tradition hassidique, un courant rigoriste, prône une communion joyeuse avec Dieu. Chagall s’y réfère souvent, tout en instaurant un rapport libre avec la religion, sans dogmatisme, y puisant une spiritualité à la fois respectueuse et facétieuse où les souvenirs d’enfance, joyeux et colorés, s’invitent dans la plupart de ses tableaux. Chagall apprend son métier à l’académie des Beaux-Arts de Saint-Pétersbourg, où il croise l’enseignement de Léon Bakst, rendu célèbre à Paris pour ses décors et costumes des ballets russes de Diaghilev.

Une explosion de couleurs primaires

Paris, capitale des avant-gardes, l’attire. Il y séjourne une première fois au tout début du siècle dernier, se lie d’amitié avec Cendrars, Apollinaire, le couple Delaunay. Il ne cesse de faire des allers-retours entre la France et la Russie, s’imprégnant de tous les courants artistiques, du fauvisme au cubisme, fréquente assidûment le musée du Louvre. De retour en Russie, il va connaître la Première Guerre mondiale et la révolution bolchevique à laquelle il adhère, mais il s’éloigne très vite de ceux qui veulent imposer un nouvel académisme, aussi « révolutionnaire » soit-il. Retour à Paris, séjours à Berlin, Chagall ne cesse de peindre et sa peinture se distingue par cette explosion de couleurs primaires, de personnages fantaisistes, d’animaux familiers humanisés, de paysages aux perspectives renversées.

Ce « jeune homme joyeux et insouciant », comme il se définissait, peint le tragique, celui des pogroms, de l’exil des juifs d’Europe et la montée de l’antisémitisme dans l’entre-deux-guerres. Son Autoportrait aux sept doigts (1912) – clin d’œil au chandelier à sept branches ou à ce proverbe yiddish : celui qui a sept doigts est très habile – le met en scène, silhouette cubiste chic devant une toile en devenir où l’on devine son village natal avec fermière aérienne et vache et, dans un coin du tableau, Paris et sa tour Eiffel. Il parsème ses tableaux de mots écrits en yiddish, qu’il considère comme une langue vivante et révolutionnaire – le Juif en vert (1914) et le Juif rouge (1915) –, peint des décors pour le Théâtre juif de Moscou (1921).

Le marchand d’art et éditeur Vollard lui commande des gouaches et eaux-fortes pour illustrer les Fables de La Fontaine (1926), puis des illustrations pour la BibleAu-dessus de Vitebsk (1922) impressionne par sa composition, ses disproportions volontaires et ses a-plats de couleur : cet « Homme de l’air » symbolise à la fois le rêveur, le vagabond, la figure du juif errant, l’artiste lui-même. Sa silhouette sombre plane au-dessus d’une ville recouverte d’un manteau de neige. La douceur du paysage contraste avec le destin de celui toujours prêt à partir, son baluchon jeté sur l’épaule.

Une humanité en lévitation

Autre thème qui traverse l’œuvre de Chagall, le cirque. Ce motif y est récurrent sous les aspects féeriques, carnavalesques ou folkloriques, Chagall percevant la Révolution comme une fête joyeuse. Évidemment, cela ne sera pas du goût de certains commissaires politiques, qui verront dans ses peintures des images immorales. Cela n’empêchera pas Chagall de peindre les circassiens et animaux avec des palettes de couleurs primaires où le jaune soleil côtoie le rouge matissien et des bleus profonds. Entre le sacré et le profane, entre la tradition et l’avant-garde, l’artiste ne renoncera jamais aux couleurs, à la vie, à l’art.

Qu’il s’attaque à la Guerre (1943) ou, plus tard, à la Commedia dell’arte (1959), il peint une humanité en lévitation, des hommes et des femmes flottant au-dessus de la Terre, des animaux familiers et pourtant mystérieux. Il fut à la fois « prophète et témoin engagé de son temps » comme l’écrit Bruno Gaudichon, le directeur de la Piscine, qui nous convie, à travers cette exposition d’une très grande richesse, à une relecture sensible de l’œuvre et de l’engagement de l’artiste. « Le peintre assis devant sa toile, a-t-il jamais peint ce qu’il voit ? » écrivait Aragon, dans les Oiseaux déguisés, poème mis en musique et interprété par Jean Ferrat. Marie-José Sirach

Le cri de liberté, Chagall politique : Jusqu’au 07/01/24 (du mardi au jeudi 11h-18h, le vendredi 11h-20h, les samedi et dimanche 13h-18h) à La Piscine de Roubaix. Une exposition coproduite avec la Fundación MAPFRE (à Madrid, du 31/01 au 05/05/24) et le Musée National Marc Chagall (à Nice, du 01/06 au 16/09/24). Le catalogue est paru chez Gallimard (312 p., 35€). Le site officiel : marcchagall.com

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