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Lou Wenzel, la muse du Garage

Au cœur de la Bourgogne profonde, du 25 au 30/08 à Cosne-sur-Loire (58), le Garage Théâtre organise la 4ème édition de son festival. En lisière de cette bourgade de 10 000 habitants et sous-préfecture de la Nièvre, rôde une Louve fière et indomptée. Du nom de la compagnie de Lou Wenzel, la directrice artistique et muse des lieux !

Formée à l’exigeante et réputée école de la Comédie de Saint-Étienne au début des années 2000, la jeune femme à longue crinière noire déambule en toute liberté de cour à jardin : à Cosne-sur-Loire, plus qu’un vocabulaire théâtral, une réalité bien concrète ! En cet ancien garage transformé en repère atypique de création artistique, le spectacle se joue partout : de la scène classique à l’arrière-cour ombragée et en pleine verdure. Loin des ors de la capitale, à cent lieux des sites à la programmation formatée, une tanière à l’imagination rugissante. Conçue par le renommé dramaturge Jean-Paul Wenzel et sa fille Lou, metteure en scène et directrice artistique de la meute…

« Dès mon enfance, j’ai baigné dedans », avoue Lou Wenzel. Qui parle de théâtre, des plaisirs de la scène, de ses premiers émois en tant que jeune spectatrice… Elle est ainsi faite, la louve du Garage, entière, spontanée, d’un naturel confondant ! D’abord une gamine amoureuse des planches bien évidemment, ensuite une fille de comme disent les langues qui se prétendent bien attentionnées, certes mais pas que, qui a travaillé dur, s’est formée en diverses écoles de théâtre (Chaillot, Saint-Étienne), enfin une comédienne à part entière qui impose ses talents sans rien renier de sa filiation.

« Je suis redevable d’une belle transmission entre mon père et moi. Grâce à lui, j’ai découvert la vie de troupe », confesse la jeune femme, « Lui qui fut codirecteur du CDN Les Fédérés de Montluçon durant près de deux décennies, il m’a surtout appris ce que veut dire le verbe fédérer : créer des liens, faire des projets ». Et même bâtir ensemble un théâtre, réinvestir à leur façon ce temps de la décentralisation si chère aux prédécesseurs de l’après-guerre, la génération Dasté-Gignoux-Vilar ! Jean-Paul Wenzel nous l’assurait dans un récent entretien, « ce désir de poursuivre un théâtre de proximité et d’exigence ouvert au plus grand nombre, tel le Théâtre du Peuple à Bussang, me tient toujours autant à cœur » : là-bas un théâtre plus que centenaire au cœur de la forêt vosgienne, ici aux portes d’une cité nivernaise entre pâturage et petite industrie ! Trois ans après l’inauguration de leur nouvelle résidence, fiers d’un Garage Théâtre au sang bouillant, fille-père et mère (Arlette Namiand, dramaturge) s’affichent en un trio gagnant !

Forte de sa compagnie La Louve, créée en 2015 et inscrite en façade du lieu, Lou Wenzel respire à grandes bouffées la simplicité, la convivialité, la générosité. Une marque de fabrique du Garage où se tissent les liens avec la population locale, où se greffent en association les bénévoles qui assurent l’animation, où se bichonnent surtout les futurs spectacles hors toute pression. Avec, au fil de l’année, ateliers d’écriture et stages d’interprétation pour amateurs, accueil de compagnies, résidences de création avec représentation gratuite de sortie autour d’un repas partagé et le fameux festival d’été, du 25 au 30/08, sous l’égide de sa troupe… Amoureuse des textes et de la belle langue, désireuse de partager ses sensibilités poétiques, la metteure en scène et directrice artistique souhaite aujourd’hui s’investir plus intensément du côté de la danse. « J’aime regarder les corps, disséquer comment ils évoluent et bougent, chercher et trouver le lien entre texte et mouvement, parole et corps ». D’un endroit dévolu aux voitures cabossées, la muse des lieux a fait un surprenant garage à curiosités artistiques. Jamais en panne d’idées, à l’essence-même du théâtre, un fabuleux réservoir d’utopies ! Yonnel Liégeois, photos Jean-Yves Lefevre

Le Garage Théâtre, 235 rue des Frères Gambon, 58200 Cosne-sur-Loire (Tél. : 03.86.28.21.93/Web : le.garage.theatre@gmail.com). Pour tout, tout savoir sur La Louve et compagnie, un petit clic pour le grand choc : les Amis du théâtre vous disent tout !

La sélection du Garage, rien que de grosses cylindrées

– Le 25/08, à 21h00 : « Tout augmente », avec Jean-Louis Hourdin, Olivier Perrier, Jean-Paul Wenzel. Qu’on se le dise, une soirée à ne pas manquer : les trois compères des Fédérés se retrouvent pour nous balancer leurs quatre vérités. Une tragédie joyeusement grotesque qui passe en revue grand nombre de dérèglements du monde, de la préhistoire à nos jours : tout un programme !

– Le 28/08 à 21h00 : « Une trop bruyante solitude », du tchèque Bohumil Hrabal. Voilà trente-cinq ans que Hanta nourrit la presse d’une cave de recyclage où s’engloutissent jour après jour des tonnes de livres interdits par la censure. Diffusé d’abord en 1976 à Prague sous forme de publication clandestine, un splendide apologue de la « normalisation », machine à broyer l’esprit. Dans une adaptation et une mise en scène de Laurent Fréchuret, un texte poignant, une fulgurante interprétation de Thierry Gibault.

– Le 29/08, à 20h30 : « Le banquet de la Sainte Cécile ». De et par Jean-Pierre Bodin, avec la complicité de François Chattot. Avec l’ami Bodin, encore un grand moment de complicité, de tendresse, d’humour et de convivialité : l’histoire d’une fanfare dans un petit bourg, comme jamais elle ne vous sera narrée. Une soirée qui se termine habituellement en musique et autour d’un petit verre !

– Le 30/08, à 21H00 : « Frontalier », de Jean Portante. Une mise en scène de Frank Hoffmann, avec Jacques Bonnaffé. L’épopée de toutes les frontières enjambées depuis Enée, fuyant sa ville de Troie, jusqu’au migrant d’aujourd’hui. Processions des voyageurs contraints par l’exode ou le salaire quotidien à changer de pays. Avec l’inénarrable bateleur de mots à la dérive, de rime en rime et tout le toutime pour réveiller nos pupilles ou épicer nos papilles !

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Bussang, Cyrano à l’assaut

Jusqu’au 02/09, à Bussang (88), le Théâtre du Peuple met en scène pour la première fois Cyrano de Bergerac, la pièce d’Edmond Rostand. Portée par une magnifique troupe d’acteurs, cette tragédie romantique du XIXe siècle soulève émotion et enthousiasme.

Les étés se suivent et ne se ressemblent pas. Soleil radieux l’an dernier pour le Hamlet flamboyant de Simon Delétang, avec Loïc Cordery dans le rôle-titre, temps presque hivernal pour cette ouverture du théâtre vosgien avec Cyrano de Bergerac adapté et mis en scène par Katja Hunsinger et Rodolphe Dana, fondateurs de la Yanua Compagnie. Cela n’a pas empêché le public d’être au rendez-vous. Avec huit cents places réservées pour chacune des vingt-deux représentations, la pièce phare d’Edmond Rostand, l’une des plus populaires et les plus jouées du répertoire, confirme son pouvoir d’attraction. Elle y a trouvé sa place, tandis que la nouvelle directrice du Théâtre du Peuple, Julie Delille et première femme à diriger la vénérable institution, prendra ses fonctions en janvier.

Librement inspiré de la vie et de l’œuvre de l’écrivain libertin éponyme, Savinien de Cyrano de Bergerac, Rostand écrivit sa pièce entre 1896 et 1897, un an après la fondation par Maurice Pottecher du Théâtre du Peuple (1895), mais seul l’Aiglon y fut monté, bien plus tard, en 1994, par François Rancillac. Cette tragédie romantique avec son héros de cape et d’épée, au nez proéminent mais au cœur altruiste, avec sa foule de personnages – plus de quatre-vingts – se prête pourtant à merveille au lieu. Elle répond aussi à sa charte et à sa philosophie, qui exigent le mélange de comédiens professionnels et amateurs au plateau, distinguant toujours aujourd’hui « la pièce de l’après-midi », où les amateurs sont les plus nombreux, de « la pièce du soir », avec seulement des professionnels.

« C’est un roc ! C’est un pic ! C’est un cap ! Que dis-je, c’est un cap ? C’est une péninsule ! »

Pour Katja Hunsinger, qui y joua en tant que comédienne amateur il y a trente ans, puis avec Rodolphe Dana, en 2008, dans Hop là ! Fascinus, c’est la réalisation d’un rêve. Ils ont adapté ensemble la pièce fleuve en cinq actes, écrite en près de mille six cents vers, la ramenant à trois heures avec entracte en supprimant scènes et personnages sans rien enlever au rythme et à l’écriture de Rostand. C’est Rodolphe Dana qui interprète avec panache et émotion Cyrano et donne la pleine mesure de ses tourments. Amoureux depuis l’enfance de sa cousine Roxane, il n’a jamais osé déclarer ses sentiments par peur d’être rejeté à cause de ce nez dont il déclare : « C’est un roc ! C’est un pic ! C’est un cap ! Que dis-je, c’est un cap ? C’est une péninsule ! » Lorsqu’elle lui apprend qu’elle est éprise de l’un de ses hommes, Christian (Olivier Dote-Doevi), un cadet de Gascogne, il s’incline et ira même jusqu’à prêter sa voix et sa plume à son rival. Laurie Barthélémy interprète une Roxane complexe séduite par la beauté de Christian mais plus encore par la poésie et la fougue de Cyrano, qu’elle mettra plus de quatorze ans à découvrir. Antoine Kahan fait du comte de Guiche – qui convoite également Roxane – un antihéros. Tous les autres rôles ont été pris en charge par les comédiens amateurs… Ensemble, ils incarnent la rencontre entre une œuvre, un lieu, une équipe. Tous jouent collectif et font magnifiquement entendre un texte où les répliques fusent.

Barbara et Jean Ferrat viennent décaler le classique des alexandrins. La scénographie artisanale d’Adèle Collé et les costumes d’Irène Jolivard voilent et dévoilent les acteurs. La césure viendra juste après l’entracte, en deuxième partie. Envoyés à la guerre contre les Espagnols, Cyrano et ses hommes sont épuisés et affamés. Roxane, à cheval, a bravé le danger pour venir les rejoindre. L’ouverture du fond de scène tant attendue, qui tient les spectateurs en haleine, se donne dans toute sa beauté et son magnétisme. S’y joueront la mort de Christian puis celle de Cyrano. Du fond de la forêt vosgienne, nous parvient donc, forte et claire, la voix des comédiens : de chacun d’entre eux, aucun n’a de micro ! On est alors saisi par ce théâtre puissant et organique. Marina Da Silva, photos Cristophe Raynaud de Lage

Cyrano de Bergerac : jusqu’au 02/09, du jeudi au dimanche à 15H00. Théâtre du peuple, 40 rue du Théâtre, 88540 Bussang (Tél. : 03.29.61.50.48). Rens : info@theatredupeuple.com

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À lire ou relire, chapitre 9

En ces jours d’été, entre agitation et farniente, inédits ou éditions de poche, Chantiers de culture vous propose sa traditionnelle sélection de livres. Du polar écologique à la chute industrielle (Olivier Norek, Christian Astolfi), d’un coup d’état à un coup d’éclat (Emmanuelle Heidsieck, Sara Bourre)… Pour finir avec quelques nouvelles fraîches en provenance de Croatie (Jurica Pavičić) et d’Italie (Erri De Luca).

En mémoire de sa fille mort-née pour cause de pollution atmosphérique, l’homme a fait promesse de lutter contre les pollueurs de la planète, les entreprises pétrolières en premier chef et les banques qui financent leurs exploitations mortifères. Virgil Solal, l’ancien militaire, use certes de procédés répréhensibles pour aboutir à ses fins, mais à l’Impact médiatique conséquent : le rapt de hauts dirigeants et l’exigence d’une forte rançon contre leur libération, leur exécution en cas de refus des actionnaires !

Un roman noir à l’intrigue vraiment originale, un plaidoyer écologique qu’Olivier Noreck appuie sur une solide documentation à propos des désastres planétaires. Dénonçant les lobbys financiers, les profits à court terme des industriels, l’impuissance voire la complaisance des politiciens à leur égard… Une intrigue forte et haletante, une histoire qui fait froid dans le dos à l’heure du réchauffement climatique, un plaisir de lecture nourri d’une utopie salvatrice.

Et  les requins de la finance n’hésitent pas à diversifier leurs portefeuilles. Usant les hommes jusqu’à leur dernier souffle, les rejetant à terre lorsque les profits ne sont plus au rendez-vous. Ainsi en va-t-il des chantiers navals de La Seyne-sur-Mer, fleuron industriel et identité d’une ville. De notre monde emporté, signé de Christian Astolfi, est plus qu’un petit bijou littéraire, la chronique d’une catastrophe annoncée. La saga d’ouvriers fiers et investis au chevet des mastodontes des mers, racontée par Narval l’un d’eux qui a pris la relève de son père, essoufflé par une insidieuse poussière et victime de la rentabilité financière. Le roman de la fierté ouvrière, de la beauté du métier et de la force de la solidarité, de la lutte aussi pour obtenir réparation face aux commanditaires qui ont distillé le poison de l’amiante alors qu’ils savaient. De la catastrophe industrielle au scandale sanitaire, de l’émouvante fraternité entre prolétaires à la nostalgie d’un monde assassiné, de la mort sociale aux poumons asphyxiés, la sueur et la fureur entre les lignes. L’amour et la tendresse, aussi.

Avec Emmanuelle Heidsieck, le silence a étouffé la fureur, il vaut mieux désormais parler en sourdine. Depuis le coup d’état militaire et la prise du pouvoir par l’extrême-droite, il y a déjà dix ans que la France n’est plus le pays des droits de l’homme ! Avant de quitter Paris en catimini, la vieille dame ose parler et se confier. « On ne voulait pas y croire, on ne pouvait pas y croire. Et pourtant, que de signes avant-coureurs », se souvient-elle dans Il faut y aller, maintenant. Et d’énumérer les mots déversés en continu sur les ondes ou à la télé, comme autant de signes avant-coureurs : grand remplacement/anti-France/climat d’exaspération/rétablir l’ordre/symbole d’autorité… Malgré son âge avancé, Inès sait que son nom est inscrit sur une liste noire, il n’est plus temps de tergiverser, il faut tout quitter. Fuir, n’importe où sauf aux États-Unis, « sur la même pente que nous » ! Une plume sèche, acérée, glaçante pour un signal d’alerte qui transperce la conscience des lecteurs : devant l’avenir incertain, rester ou partir ? Entre fiction et réalité, la littérature avance masquée.

L’absence est pesante, sans rien dire elle a fui. Ce matin-là, ou à un autre moment peu importe, l’enfant se retrouve seul, sa mère a disparu, la fillette s’interroge. Maman, la nuit de Sara Bourre se révèle étrange roman, étranger à toute écriture formatée. Une plume à hauteur d’enfant, dialogue imaginé entre absence et survivance, sidération et incompréhension, pulsions de vie et de mort. Qui conte les joies et les peurs d’un temps pas encore oublié, les sourires et les pleurs au côté d’une mère à l’esprit tourmenté… Un livre surprenant et troublant, aussi poétique qu’énigmatique, qui nous livre au compte-goutte des bribes de vie cabossée : une mère sujette aux cancans du village, l’ambivalence des sentiments entre la fille et la maman qui songea à l’avortement, la présence d’un prof de collège au comportement ambigu entre l’une et l’autre… Entre amour maternel et désir de rébellion, le roman d’une quête d’absolu qui se fracasse dans la chaleur et la violence du quotidien.

La vie du Collectionneur de serpents volera aussi en éclats dans cette guerre fratricide qui oppose les peuples de l’ex-Yougoslavie. La première des cinq nouvelles qui donne son titre au recueil de Jurica Pavičić, l’écrivain croate couronné du Grand prix de littérature policière en 2021 pour L’eau rouge… Entre le polar et le roman (ne pas manquer de poursuivre la lecture avec La femme du deuxième étage, absolument envoûtant), aujourd’hui la nouvelle, l’homme ne choisit pas son camp dans les formes littéraires, titillant l’excellence dans tous les genres ! D’un récit l’autre, l’auteur nous donne ainsi des nouvelles de son pays. Cinq regards emblématiques qui relatent autant l’éclatement des bombes en temps de guerre que l’éclatement des familles et des sentiments en des lendemains pas toujours enchanteurs. Amours et violences, jalousies et trahisons, musique et mauvais alcool rythment le quotidien d’hommes et de femmes happés par la bora, le mistral de là-bas, hantés par le vent de l’histoire. Du mariage aux funérailles, entre solitude et solidarité, la photographie tendre et chaleureuse, pourtant sans concession sur les dérives financières et immobilières, d’un peuple en totale mutation.

De nouvelles, il en est aussi question dans Grandeur nature de l’auteur italien Erri de Luca, espérons-le, prochainement prix Nobel de littérature ! Huit nouvelles inédites, sans compter Le tort du soldat en une nouvelle version… Un recueil centré sur la relation parent-enfant, un paradoxe pour celui qui s’en confesse étranger dans la préface. « Je ne suis pas un père. Ma semence se dessèche avec moi, elle n’a pas trouvé de chemin pour devenir (…) N’étant pas père, je suis resté nécessairement fils ». En fabuleux conteur qu’il demeure, qu’il rende hommage à son propre père qui lui a légué l’amour du livre et de la montagne, qu’il narre les rapports ambigus entre Abraham et son fils Isaac, qu’il raconte les tourments d’une fille à la découverte du passé nazi de son père, De Luca en un phrasé limpide et poétique transfigure chaque histoire en incroyable épopée ou tragédie absolue. Glissant de l’intime à l’universel, l’expression de valeurs qui, tel son regard d’une infinie tendresse, colorent d’un bleu azur chaque ligne couchée sur le papier : fidélité, fraternité, sincérité. Yonnel Liégeois

Impact, d’Olivier Noreck (Pocket, 303 p., 8€). De notre monde emporté, de Christian Astolfi (Pocket, 186 p., 7€30). Il faut y aller, maintenant, d’Emmanuelle Heidsieck (Éditions du faubourg, 107 p., 15€). Maman, la nuit, de Sara Bourre (Les éditions noir sur blanc, 193 p., 19€50). Le collectionneur de serpents, de Jurica Pavičić (Agullo, 178 p., 12€90). Grandeur nature, d’Erri De Luca (Gallimard, 168 p., 18€).

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Prissac, le village aux trois musées

Machinisme agricole, facteur rural, espace Gutenberg : trois musées regroupés sur un même lieu, le village de Prissac (36). Dans le parc naturel de la Brenne, voilà un site qui mérite le voyage. Et même plusieurs, tant est riche le contenu de ces expositions.

Trois musées ? À vrai dire, il faudrait peut-être nommer le site les quatre musées ! La salle d’accueil, ouverte en 2019 et située dans une maison traditionnelle berrichonne, vaut bien plus qu’un rapide coup d’œil. Au rez-de-chaussée, sont présentés une multitude d’objets du quotidien, utilisés en partie fin du XIX ème et début du XX ème siècle. Lit, poussette, machine à coudre, phonographe, torréfacteur de café, cuisinière, coiffes, vaisselle… On ne compte plus tous ces témoins d’un autre temps ! Le voyage se poursuit à l’étage où sont placés les outils des sabotiers et plusieurs modèles de sabots. Dans les pièces attenantes, une scène de traite de vache a été reconstituée ainsi que le nécessaire pour la fabrication du fromage.

Le tour de l’habitation accompli, les visiteurs sont invités à traverser la cour. Qui accueille deux belles sculptures en bois, un homme au chapeau et une tête de chien, taillées à la tronçonneuse par Patrick Van Ingen, exploitant agricole à la retraite. D’autres créations de l’artiste, tel un ours impressionnant, trônent dans le village de 586 habitants. En quelques pas, se franchit le passage qui conduit aux musées, regroupés dans une immense bâtisse.

Celui du machinisme agricole, le plus ancien ouvert en 1986, est le fruit du travail d’un habitant du village. Pierre Cotinat, mécanicien agricole à partir de 1948, a récupéré des pièces destinées à la casse. L’objectif ? Montrer aux nouvelles générations les matériels utilisés par le passé. Environ 500 pièces sont visibles. Un ensemble exceptionnel constitué, notamment, par 47 tracteurs aux marques emblématiques : Mac Cormick, Massey Fergusson, Deutz, Renault. Commercialisés pour l’essentiel aux premières décennies du XX ème siècle, ils succèdent aux moyens plus rudimentaires : charrues tirées par des bœufs ou des chevaux. Viennent ensuite les ancêtres des moissonneuses batteuses. Des machines actionnées par la force animale, comme cette trépigneuse fonctionnant au pas d’un cheval. C’est une véritable immersion au cœur des techniques qui ont conduit aux futurs équipements modernes.

Place ensuite au service public de la poste avec son fidèle représentant, le facteur, sans doute le plus apprécié de la population ! Personne indispensable dans les campagnes, il est présent dans tous les esprits. Il fut immortalisé par Jour de fête, le film de Jacques Tati tourné dans l’Indre en 1949 à Sainte-Sévère, est-il rappelé sur le site. François Würtz et André Ballereau, deux postiers de la Direction départementale de l’Indre, ont eu l’idée de dédier un musée au facteur rural (…) Ils ont regroupé véhicules, sacoches, boîtes aux lettres, documents (affiches, photos, instructions) et divers matériels. Depuis 1994, date de la création de la première salle d’exposition, l’association Les amis du facteur rural poursuit le travail de collecte.

En 1997, un espace consacré à la création et aux progrès de l’imprimerie est ajouté aux deux précédents musées. Outre la collection de grosses machines, démonstration à l’appui, les techniques primaires d’assemblage des signes sont expliquées aux visiteurs qui mesurent ainsi tout l’apport de l’invention de Gutenberg en 1450 : une révolution dans la reproduction de textes, jusque-là confiée aux moines copistes payés à la lettre. Tout comme l’impact de la linotype utilisée jusqu’en 1997. D’un musée à l’autre, forts d’un accueil et d’un parcours à l’esprit convivial, les visiteurs éprouvent un authentique plaisir à contempler tous ces objets et matériels, témoins de l’évolution des modes de vie. Philippe Gitton

Musées de Prissac : de 14h30 à 18h les mercredi-jeudi et vendredi, de 10h à 12h et 14h à 18h les samedi et dimanche. Avec animations chaque samedi d’août, de 10h30 à 11h30. 33 Route de Bélâbre, 36370 Prissac (Tél. : 02.54.25.06.85, ou mairie de Prissac : 02.54.25.00.10). Courriel : museesdeprissac@gmail.com

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Pierre Dac, le parti d’en rire !

Jusqu’au 27/08, le Musée d’art et d’histoire du judaïsme présente Le parti d’en rire, l’exposition consacrée à Pierre Dac. Plus de 250 documents éclairent le parcours personnel et l’œuvre de ce maître de l’absurde. Du résistant, humoriste, comédien et franc-maçon, ses pensées authentiques en caractères surlignés !

Tout penseur avare de ses pensées est un penseur de Radin

Il est beau le progrès, surtout quand on pense que la police n’est même pas fichue de l’arrêter ! La voiture électrique tant vantée par les industriels et publicitaires, une catastrophe humanitaire avec le développement du nucléaire et l’extraction des métaux rares, une avancée technologique dont  bénéficieront avant tout les puissances occidentales… Les milliers de gens confrontés à l’avancée du désert, à la sécheresse des terres et à la montée des eaux en Afrique, en Asie ou en Inde ? Le doute n’est point de mise, avec l’arrivée de Super Nino, les avis mortuaires le confirment : né à Delhi, de petite taille et d’un caractère paisible, c’était un nain doux ! Qu’importe, il n’aurait jamais trouvé où brancher la prise de sa batterie rechargeable.

Malgré le réchauffement climatique, l’avenir est devant nous. Certes, beaucoup l’auront dans le dos à chaque fois qu’ils se retourneront ou feront demi-tour… Voyons loin cependant, à y regarder de près, n’oublions jamais le geste qui sauve : c’est en taillant sa pierre qu’on devient franc maçon, c’est en élaguant son arbre qu’on devient parfait bûcheron, c’est en forgeant qu’on devient forgeron et c’est en sciant que Léonard devint scie ! Rien ne nous empêchera d’aller de l’avant. Hormis peut-être une crise de constipation, ça bloque un peu les mouvements quand la matière fait cale.

Ce n’est pas une raison, parce que rien ne marche droit, pour que tout aille de travers

On ne peut pas être et avoir été, dit un populaire dicton, de prétendus penseurs aussi… C’est faux, on peut très bien avoir été un imbécile et l’être encore. Restons vigilants en 2023, la  vérité avance parfois masquée, ce n’est pas en tournant le dos aux choses qu’on leur fait face. Il est des évidences qui n’en finissent pas de nous surprendre. Un exemple ? Si nous portions nos chaussures à la main plutôt qu’aux pieds, elles s’useraient moins vite.

Lors de chaque crise sociale, le spectacle est grandiose, devant le petit écran surtout. Désormais, tous les doutes sont levés, vraiment la télévision est faite pour ceux qui, n’ayant rien à dire, tiennent absolument à le faire savoir.

Leurs contradicteurs ont intérêt à bien se tenir… Il ne faut pas faire le malin, la sanction risque de tourner à la baston si le citoyen récalcitrant croise trois ou quatre pandores en mal d’exercice. Un accusé est cuit quand son avocat n’est pas cru. Pire encore, il est condamné sans procès s’il ne peut présenter au juge d’images promptes à le disculper. Manifestant ou simple opposant, chacun en est persuadé : les forces de l’ordre sont celles qui sont aux ordres de ceux qui les donnent.

Nous le savons, pour l’oublier aussi vite, parler pour ne rien dire et ne rien dire pour parler sont les deux principes majeurs et rigoureux de tous ceux qui feraient mieux de la fermer avant de l’ouvrir. En parfaite harmonie avec les Pensées du maître 63, le silence s’impose donc : c’est l’éruption de la fin, l’heure du point final. Fort d’une conclusion à haute valeur poétique, sommet du questionnement philosophique : qu’importe le flocon, pourvu qu’on ait l’Everest !

Yonnel Liégeois, à la manière dePierre Dac, Pensées

Si la semaine de quarante heures était réduite de moitié, les fins de mois auraient lieu tous les quinze jours

 

Hommage au MAHJ

Qui sait que, dans les années 1950, Pierre Dac (1893-1975) fut l’inventeur du schmilblick, cet objet au nom yiddish « qui ne sert absolument à rien et peut donc servir à tout » ? Qui se souvient du biglotron ? Qui a en mémoire la désopilante série radiophonique Bons baisers de partout, diffusée sur France Inter de 1966 à 1974 ? Des années 1930 au milieu des années 1970, l’imagination et l’inventivité de Pierre Dac ont nourri la culture française d’un extraordinaire arsenal humoristique. Né André Isaac à Châlons-sur-Marne, Pierre Dac est issu d’une famille juive alsacienne qui choisit la France après Sedan. Il s’engage durant la Première Guerre mondiale, animé du désir de rendre l’Alsace-Lorraine à la France. Après l’armistice, il se tourne vers le métier de chansonnier. Ses sketchs, chansons, et surtout ses « pensées », lui valent un succès immédiat.

Dans les années 1930, il produit les premières émissions d’humour à la radio (La société des loufoques, La course au trésor…), puis il fonde l’hebdomadaire L’Os à moelle. Résistant de la première heure, il rejoint la France libre en 1943. Dans les Français parlent aux Français, au micro de Radio Londres, il mène une guerre des mots contre Radio Paris. Au lendemain de la guerre, Pierre Dac rencontre Francis Blanche, avec lequel il crée « Sans issue ! » aux Trois Baudets, puis le célèbre Sâr Rabindranath Duval et le feuilleton Signé Furax, la série la plus écoutée de l’histoire de la radio, tout en militant à la Lica, ancêtre de la Licra. Il fut aussi un « franc-maçon actif et assidu » selon les historiens de la Grande Loge de France (ndlr), initié dans l’atelier « Les inséparables d’Osiris » en 1926.

L’exposition éclaire la créativité musicale et littéraire de Pierre Dac, ses modes d’expression très divers (cinéma, radio et télévision), tout en restant attaché au cabaret et au théâtre. Elle évoque ses compagnons de route : Francis Blanche, Jean Yanne et René Goscinny. Enfin, elle replace l’œuvre de Pierre Dac parmi celles des maîtres de l’absurde (Beckett, Ionesco, Dubillard…), redevable tant à l’argot des bouchers qu’au Witz freudien, et aborde les résonances de sa judaïté dans son parcours personnel et ses choix artistiques. Anne-Hélène Hoog et Jacques Pessis, commissaires de l’exposition

Pierre Dac, le parti d’en rire : jusqu’au 27/08, une exposition du MAHJ. Hôtel de Saint-Aignan, 71 rue du Temple, 75003 Paris.

Les temps sont durs, votez MOU !

Pierre Dac et Cabu sont nés à Châlons-en-Champagne, à des années d’écart mais à seulement quelques centaines de mètres de distance. Le roi des loufoques est resté jusqu’à l’âge de 3 ans dans une ville qui s’appelait alors Châlons-sur-Marne et que, origines juives obligent, il voulait faire rebaptiser Chalom-sur-Marne.

Le père du Grand Duduche et du Beauf y a grandi et commencé sa vie professionnelle dans le journal local. Pendant ses jeunes années, il a nourri son humour naissant en dévorant des numéros de L’Os à moelle conservés dans le grenier familial.

Quand on prend les virages en ligne droite, c’est que ça ne tourne pas rond dans le carré de l’hypoténuse

Le leader du MOU (le parti du Mouvement Ondulatoire Unifié, fondé lors de l’élection présidentielle de 1965) et Cabu se sont rencontrés qu’une seule fois, en 1969, à Paris. Les voici à nouveau réunis à travers Les Pensées du maître 63, devenues des classiques, illustrées par des dessins en noir et blanc mais résolument hauts en couleur. Pour le meilleur, mais surtout pour le rire. Les éditions du Cherche-Midi (212 p., 15€)

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La pomme de terre a la frite !

Belges, Françaises, Russes ? L’origine des frites, c’est toute une histoire ! Si la question est sujette à controverses, ce plat du Plat Pays est aussi une pomme de concorde outre-Quiévrain. Un élément phare du patrimoine national, qui a déclaré la Journée internationale de la frite belge à la date du 1er août. Paru dans le quotidien L’Humanité, un article de Julia Hamlaoui

Les frites ? Un plat de Belgique, bien sûr. Eh bien, détrompez-vous, les frites n’y sont pas nées. Mais vous n’êtes pas seul à être tombé dans le panneau, tant l’histoire de leur origine est objet de controverses et de vives revendications. Nos voisins d’outre-­Quiévrain ont longtemps cru dur comme fer – et certains n’en démordent pas aujourd’hui – en être les inventeurs. Et pour cause : l’historien belge Jo Gérard a rendu cette thèse célèbre, via une publication de 1984, où est relatée sa découverte d’un manuscrit de 1781 racontant comment les habitants de Namur faisaient frire des pommes de terre en forme de petits poissons, pour remplacer ceux qu’ils n’avaient pu pêcher dans la Meuse lors d’hivers particulièrement rigoureux. Une « pratique (qui) remonte déjà à plus de cent années », y est-il précisé, soit à 1680. La conclusion est sans appel : les Namurois ont été les premiers à cuisinier des frites.

Mais cette démonstration est « aussi fantaisiste que hâtive », tranche l’historien belge de l’alimentation Pierre Leclercq dans une série à la RTBF sur les « grands mythes de la gastronomie ». Le fameux texte parlerait de pommes de terre rissolées. Rien à voir donc avec les bâtonnets ! Pourtant, cette histoire, « principal argument en faveur de la paternité belge de la frite, (…) a fini par entrer dans la conscience collective. Et ce malgré les travaux d’historiens sérieux qui la discréditent complètement », poursuit le spécialiste. Autre hypothèse en vogue, notamment parmi les Belges au début du XXe siècle : une origine russe. L’idée serait née d’un coup marketing, explique notre spécialiste sur le site de l’université de Liège. À l’époque, « le paquet de frites dont on se délectait chaque année à la foire portait ­l’énigmatique nom de “russe” », rebaptisé ainsi par M. Fritz, un forain, pour surfer sur « l’immense vogue médiatique suscitée par la guerre de Crimée ».

Mais où est la vérité alors ? En fait, la frite serait parisienne. « Dans les années 1780, des vendeuses de beignets frits de pommes de terre s’installent sur le Pont-Neuf, à Paris. Il semble bien que ces marchandes soient les premières à avoir plongé des tranches de pomme de terre dans une friture, probablement aux environs de 1800 », affirme Pierre Leclercq. Cette « pomme Pont-Neuf » deviendra bâtonnet. Trente ans plus tard, le plat en cornet serait même devenu « le symbole de la cuisine populaire parisienne », cité dans de nombreux romans, pièces de théâtre ou chansons. L’appellation « french fries » aurait dû nous mettre sur la piste, pensez-vous. Erreur. L’expression viendrait en fait d’un dialecte irlandais dans lequel « french » signifie « coupé en morceaux ». Sans rapport avec la France : un piège dans lequel est tombée la droite américaine qui, pour punir l’Hexagone de son opposition à la guerre en Irak en 2003, avait rebaptisé les frites les « freedom fries ».

Si l’origine belge est aujourd’hui la plus répandue, c’est que, après avoir été introduits par M. Fritz, qui avait fait ses armes à Montmartre puis fondé la toute première baraque à frites à Liège, les bâtonnets dorés sont devenus une institution chez nos voisins. Le pays ne compte pas moins de 5000 fritkots (baraques à frites) et la spécialité affirme ses spécificités : deux bains de cuisson dans de la graisse de bœuf et à déguster avec de la mayonnaise, s’il vous plaît. Les Belges en sont si toqués qu’en 2016 une radio de Bruxelles s’est même lancée dans une mission spatiale : envoyer le premier « paquet de frites » dans l’espace grâce à un ballon-sonde. Un succès !

Mais malgré les « brettes » entre nations sur son origine, la frite est facteur d’unité au pays du surréalisme. Alors que les tensions entre la Wallonie, la Flandre et Bruxelles ont donné lieu, à l’orée des années 2010, à l’une des plus longues crises politiques d’Europe, avec 541 jours sans gouvernement, la patate les a réunies. Chaque communauté l’a classée à son patrimoine, et dès 2014 la Belgique a annoncé son intention de la faire candidater au patrimoine culturel immatériel de l’Unesco. En attendant que la démarche aboutisse, il en fut ainsi pour la bière en 2016, le 1er août a été déclaré « Journée internationale de la frite belge ». Alors, bon appétit, bien sûr ! Julia Hamlaoui

Deux fritures, une fois !

Comme leur origine, la recette des frites est l’objet de multiples querelles. Épluchées ou avec la peau ? À laver, avant ou après la découpe ? À frire à l’huile ou à la graisse de bœuf ? En une ou deux cuissons ? Et la vapeur, vous y avez pensé ? Bref, il existe presque autant de façons de faire les frites que d’amateurs prêts à les savourer. Mais si elles sont nées à Paris, il faut reconnaître que les Belges sont passés maîtres dans l’art du bâtonnet doré. Alors, pour célébrer comme il se doit la Journée internationale de la frite belge, le 1er août, suivez ces quelques conseils :

Abandonnez les surgelées et munissez-vous d’un bon couteau. N’oubliez pas de choisir une variété adaptée, comme la bintje.

Lavez les pommes de terre avant de les éplucher. Vous pouvez aussi garder la peau, mais c’est moins traditionnel.

Taillez des tranches de 1 à 2 cm d’épaisseur, puis des bâtonnets de même dimension.

Rincez les frites encore crues à l’eau froide pour éliminer l’excès d’amidon (afin qu’elles ne collent pas entre elles à la cuisson) et séchez-les bien (pour plus de croustillant).

Chauffez la graisse de bœuf (aussi appelée « blanc de bœuf ») à 140 °C et plongez vos frites pour un premier bain de 4-5 minutes (temps de cuisson à adapter selon la quantité).

Laissez reposer durant au moins 30 minutes sur un papier absorbant.

Plongez-les dans un deuxième bain ! De nouveau pour 4-5 minutes mais à 180 °C cette fois, en les secouant de temps en temps pour les aérer.

Égouttez, salez immédiatement au sel fin, n’oubliez pas la mayonnaise et dégustez !

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La mort au rendez-vous

Jusqu’au 28/07 en Avignon (84), au théâtre Présence Pasteur, Marie Levavasseur et Franck Berthier proposent L’affolement des biches et Voyage à Zurich. Deux spectacles qui traitent avec subtilité, mais aussi humour et fantaisie, de la mort et du choix de la fin de vie.

Comment parler de la mort en famille ? Marie Levavasseur propose d’une part le rire, et de l’autre le regard d’une gamine de treize ans, « Cahuète », pour qui les codes des adultes sont tout simplement dépassés. Zoé Pinelli, avec sa bouille de gentil lutin au féminin, en veut beaucoup à sa grand-mère qui, sans prévenir, a fait le grand bond de l’autre côté du miroir. « Quels récits raconter à ceux qui partent et à ceux qui restent », se demande l’auteure pour qui « ce spectacle est aussi une manière de conjurer nos peurs et de célébrer la vie. Il pose la question de la place du sacré et des rituels dans nos sociétés où les institutions religieuses ou civiles semblent en panne d’inspiration ». Pour donner un coup de main à sa famille laissée sur le quai, Annabelle la défunte (pétillante Marie Boitel) revient parmi eux, pour participer à ces moments un peu particuliers qui précèdent la cérémonie finale.

Annabelle était malade, se savait condamnée. Seul Einstein (Serge Gaborieau) son compagnon et père des enfants, médecin de son état, était dans le secret. Elle avait choisi elle-même son dernier jour, avant de ne plus avoir la possibilité de le faire. Mais voilà que la famille (interprétée par Yannis Bougeard, Béatrice Courtois, Morgane Vallée) est confrontée à cette décision, et à quelques questions annexes comme le choix entre inhumation ou crémation. Pour l’aider, un très étonnant représentant des pompes funèbres (tourbillonnant Valentin Paté) assiste les survivants tout en dialoguant avec la défunte. L’affolement des biches, qui fait une vague référence à ces jolis animaux sensibles et peureux, met sur la table les relations familiales quand chacun, bouleversé par le décès, est aspiré par sa morale, ses convictions, son métier, ses études… Pour son premier spectacle « adulte » après plusieurs pièces destinées au jeune public, la directrice de la compagnie Les Oyates fait entendre une petite partition originale et assez réjouissante.

Inspiré d’une histoire véritable (celle de la comédienne Maïa Simon), le récit de Jean-Benoît Patricot est adapté et mis en scène par Franck Berthier. Sur le plateau, Marie-Christine Barrault, remarquable, est entourée de Yannick Laurent, Arben Bajraktaraj, Marie-Christine Letort, et Magali Genoud. Ce Voyage à Zurich n’a rien d’une ballade d’agrément, puisque c’est là qu’a décidé de mourir la comédienne, se sachant atteinte d’un cancer désormais incurable. Elle a choisi la Suisse, puisqu’en France la loi interdit toujours aux personnes irrémédiablement condamnées de quitter ce monde dans la dignité, quand leur conscience le leur permet encore. La pièce n’écarte pas les multiples questionnements, inévitables. Avec humour, conviction et délicatesse. Gérald Rossi

L’affolement des biches (jusqu’au 28/07, à 12h25) et Voyage à Zurich (jusqu’au 28/07, à 16h20) : théâtre Présence Pasteur, 13 rue du Pont Trouca, 84000 Avignon (Tél. : 04.32.74.18.54/07.89.21.79.44).

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Meslay s’en mêle !

Jusqu’au 29/07 en Avignon (84), au théâtre de La Bourse du travail, Albert Meslay l’avoue, Je n’aime pas rire, ça me rappelle le boulot ! Une affirmation du maître de l’absurde, aussi déjantée que le reste de sa prestation, qui offre un condensé de ses trois derniers spectacles. De l’humour hautement personnalisé !

Héritier de Devos et Desproges, Albert Meslay se joue des mots avec intelligence, mais surtout grande impertinence ! Le cheveu rebelle, truculent prince-sans-rire sous ses insolentes bacchantes, il distille son humour noir et décalé dans l’espoir de dérider bien-pensants et mieux-disants coincés entre point et virgule, assommés à coups de poing-virgule… Habitué à donner son avis sur tout et n’importe quoi sans même qu’on lui ait demandé, surtout sur ce qui ne le regarde pas, en toute bonne foi il est capable de vous faire prendre une crevette pour un homard. Ce qui ne l’empêche pas d’avouer dans la foulée, et avec grand naturel, qu’il n’est pas toujours d’accord avec ce qu’il pense ! Et donc avec ce qu’il déclame, propos et regard altiers derrière pupitre et micro… En cette nouvelle version de sa pataphysique labellisée par les plus éminents futurologues, le professionnel de la profession le reconnaît enfin après plus de trente ans d’exercice, Je n’aime pas rire, ça me rappelle le boulot : il était temps !

Un savoureux condensé de ses trois précédents spectacles : L’albertmondialiste, Je délocalise, La joyeuse histoire du mondeUne prestation peu banale qui confirme nos craintes à l’encontre de ce personnage hautement infréquentable, ce Meslay qui se mêle de tout et de rien ! Un agité du buccal lorsque sa langue fourche sur une affirmation pointue, du bocal quand les poissons rouges perdent de leur couleur, du bocage lorsqu’il s’embourbe sur les terres bretonnes de son enfance, du global lorsqu’il dénonce les grands maux de la planète : le réchauffement climatique qui fait froid dans le dos, le serment hypocrite des médecins, le cerveau des Blancs dénué de toute matière grise. Si divers journalistes sportifs ont coutume de refaire le match à la radio ou à la télé, l’individu avoue des ambitions bien plus nobles : refaire le monde, de l’ère de la pierre mal taillée à celle de la bombe atomique… Il s’improvise aussi historien, affirmant par exemple que Louis XVI, roulant en charrette vers la guillotine, regretta fort de n’avoir point aboli la peine de mort.

Albert Meslay ? Un visionnaire louant les extravagances de sa grand-mère, une femme d’avant-garde qui se fit tondre dès 1945, un humoriste clairvoyant qui brava la crise financière de 2018 en délocalisant sa petite entreprise : pour écrire ses sketches, il s’entoura d’auteurs comiques issus de pays émergents, de préférence à monnaie faible ! Succès garanti, à moindre coût, le rire en sus ! Yonnel Liégeois

Je n’aime pas rire, ça me rappelle le boulot : jusqu’au 29/07, à 19h00. Bourse du Travail, 8 rue Campane, 84000 Avignon (Tél. : 06.08.88.56.00).

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Avignon, ultimes surprises

Lors de cette ultime semaine de festival, Avignon (84) offre encore quelques belles surprises. Dont L’Espèce humaine, Les grandes espérances, La couleur des souvenirs ou Dracula Lucy’s Dream, d’après l’œuvre de Bram Stoker.

Dracula, comte et vampire, né de l’imagination de Bram Stoker en 1897, n’est pas un monstre bavard. Et ça tombe bien, car Yngvild Aspeli, comédienne, marionnettiste et directrice artistique de la compagnie Plexus Polaire, en propose une version sans paroles. Mais pas sans émotions. Comme à son habitude, la metteure en scène norvégienne fait montre de diversité créatrice, en mêlant pantins à taille humaine, masques, illusions, vidéos inondant le plateau avec bonheur, bruitages et acteurs qui démultiplient les personnages. Le roman de Bram Stoker a connu depuis sa publication plusieurs aventures, plusieurs traductions, plusieurs adaptations, et le cinéma ne s’en est pas privé. Ici, Yngvild Aspeli s’oriente principalement sur le personnage féminin, d’où le titre Dracula Lucy’s Dream que l’on peut traduire par « Le rêve de Lucy ». Laquelle se débat contre « un démon intérieur » représenté par Dracula. Mais on peut extrapoler le délire.

Domination, dépendance, addiction… sont au programme, comme les apparitions et les dents pointues. Cette adaptation de l’œuvre de l’écrivain irlandais, créée en décembre 2021 au Théâtre des Quartiers d’Ivry s’apprête à partir en tournée en France, mais aussi au Danemark avant le Canada et les États-Unis. Notons que si le sang coule à flots (enfin pas vraiment, mais on imagine) l’humour n’est pas en reste non plus. Finalement, Dracula aura la fin que l’on sait. Seul un pieu planté dans le cœur d’un vampire peut mettre fin à son existence maléfique. Lucy ne parviendra pas à se libérer autrement de cette emprise diabolique. Les comédiens manipulateurs Dominique Cattani, Yejin Choi, Sebastian Moya, Marina Simonova, et Kyra Vandenenden font partager un envoûtement magique et contagieux.

Robert Antelme est un survivant, dans le sens le plus total du mot. Interné par les nazis dans les stalags de Buchenwald puis de Dachau, il a été sauvé par la libération, à quelques jours d’une mort certaine. Membre actif de la Résistance, il a 26 ans quand il est arrêté par la gestapo en juin 1944. En 1939 il avait épousé l’écrivaine Marguerite Duras qui raconté son retour dans La Douleur.

L’espèce Humaine, le seul livre de Robert Antelme, est un récit douloureux. L’ignominie dont il parle est une tranche de son vécu. Du sien et de ses camarades prisonniers, morts ou rescapés. Mise en scène par Patrice Le Cadre, Anne Coutureau, à qui l’on doit aussi l’adaptation, interprète cette parole unique, sur la pensée d’hommes qui s’imaginaient supérieurs à d’autres, issus dont ne sait quelle autre race. Ce texte brulant, est d’une utilité toujours absolue.

L’humour anglais, c’est, avec l’air de rien, dire beaucoup pour rire. Charles Dickens, qui publie dès 1860 son 13e romanLes grandes espérances, a usé de cet artifice pour développer aussi des thèmes chers comme la défense des droits des enfants, des femmes… en passant par ses combats pour l’éducation pour tous. Il est considéré comme le plus grand romancier de l’époque victorienne et connut un gros succès populaire dès ses premiers ouvrages. La compagnie Mamaille, dans une adaptation d’Hélène Géhin a voulu, en 75 minutes, donner vie à l’un de ses ouvrages les plus célèbres. À destination de tous les publics. L’histoire de Pip, contée également par Augustin Bécard, et June McGrane, dans la mise en scène de Laurent Fraunié est au centre de l’aventure, menée avec quelques masques, un décor original et beaucoup de bonne humeur. 

Cette douzième pièce, La couleur des souvenirs, que Fabio Marra a écrite, qu’il met en scène et joue, est un moment de tendresse. Ses partenaires, Dominique Pinon, et Catherine Arditi, en frère et sœur, lui, perdant progressivement la vue et elle tentant de venir à son secours, sont remarquables. Les reste de la distribution est à la hauteur; citons donc Sonia Palau, Floriane Vincent, Aurélien Chaussade. Vittorio est un artiste peintre méconnu, qui, on le découvre vite, s’est transformé en faussaire. Exhumant quelques tableaux de grands maitres… Que l’on croyait perdus à jamais. Le margoulin marchand d’art qui revend ces toiles après les avoir fait authentifier, le roule dans la farine du mensonge sans qu’il en soit réellement conscient. Seule certitude pour Vittorio, il perd la vue. Et son exécrable caractère n’arrange rien. Gérald Rossi

Dracula Lucy’s Dream : jusqu’au 24/07, à 09h30 à La Manufacture.

Les grandes espérances : jusqu’au 25/07, à 14h30 à La Caserne des pompiers.

La couleur des souvenirs : jusqu’au 26/07, à 21h30 au Théâtre des Halles.

L’espèce humaine : jusqu’au 29/07, à 17h35 au 3 Soleils.

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D’Avignon à Hollywood, paroles de femmes

Au Festival d’Avignon, les spectacles se conjuguent au féminin. Plus loin, de l’autre côté de l’océan, à Los Angeles, l’actrice Fran Drescher a donné le top d’une grève historique des acteurs américains. Là-bas comme ici, les femmes prennent la parole.

La programmation de la 77 e édition du Festival d’Avignon s’annonçait féminine et féministe. Julie Deliquet est la deuxième femme à être programmée dans la Cour d’honneur, le lieu emblématique du Festival depuis sa création. D’autres femmes sont présentes : Pauline Bayle, la Brésilienne Carolina Bianchi, la Canadienne Émilie Monnet, Anne Teresa De Keersmaeker, Bintou Dembélé, Clara Hédouin, la Polonaise Marta Gornicka, Rébecca Chaillon, Patricia Allio, Maud Blandel… L’Antigone de Milo Rau est interprétée par l’actrice et activiste autochtone Kay Sara. À Hollywood, la prise de parole de Fran Drescher qui annonce la grève historique des acteurs états-uniens fait trembler les nababs des studios, de Los Angeles à New York. En Iran, en Afghanistan, les femmes ne renoncent pas, malgré la mort qui les guette.

À mi-parcours du Festival, les bruits du monde ne s’arrêtent pas au pied des remparts d’Avignon. Tous les soirs, des milliers de familles se promènent dans les rues de la ville, assistent aux spectacles rue de la République, achètent pour les gamins des ballons de baudruche qui clignotent, des glaces de toutes les couleurs et croisent des amateurs qui courent au théâtre. Les rues comme les salles font le plein. Il y a ceux qui y vont et ceux qui n’y vont pas, qui n’y vont pas encore. Mais qui sont là, quand même. « Courage », est-il écrit au fronton de la Maison Jean Vilar. Ne pas baisser les bras, ne pas renoncer face aux divisions, face à une extrême droite dont la parole est omniprésente, envahissante, trolle les réseaux sociaux. On coupe son smartphone et on court voir le film, magnifique, de Nanni Moretti Vers un avenir radieux. Parce qu’il est des films, comme des pièces, qui vous redonnent du courage.

On a vu l’Écriture ou la vie au Théâtre des Halles, adaptée du livre éponyme de Jorge Semprun, mise en scène par Hiam Abbass et Jean-Baptiste Sastre. On est embarqué par la puissance des mots, par la pensée en alerte de Semprun. On a vu Tomber dans les arbres, de et mise en scène par Camille Plocki. Elle raconte la vie, l’engagement de son grand-père, qui n’était autre que l’historien Maurice Rajsfus, rescapé de la rafle du Vél’d’Hiv, fondateur de l’Observatoire des libertés publiques. Formidable spectacle, joyeux, frondeur, un hommage à ce grand-père qui détestait la police, « comme tout le monde, non ? » s’amuse-t-elle à dire, et ravive ses idéaux révolutionnaires. Le spectacle s’est joué jusqu’à ce dimanche à la Factory. Il sera repris à Paris aux Déchargeurs, nous y reviendrons plus longuement.

On a vu Angela (a Strange Loop) et All of It. Deux propositions, différentes, qui mettent en scène chacune l’itinéraire d’une femme. L’Angela de Susanne Kennedy est un pur produit des réseaux sociaux, une influenceuse qui s’exhibe et parle à ses followers. Elle a basculé dans un autre univers, totalement virtuel, où le réel s’est dissous dans les limbes d’un monde aux contours factices. À ses côtés, un frère, une mère. Les mots sont rares, les voix robotiques (les acteurs parlent en play-back sur leur propre voix préenregistrée), un petit peuple de plastique – on songe au Plastic People de Frank Zappa – qui vit dans un appartement en Formica made in Ikea. Un doudou-loup, d’une voix calme et posée, intervient par écran interposé tout du long. Cela dit le narcissisme poussé jusqu’à son paroxysme, la perte d’humanité. Spectacle étrange, ésotérique même s’il ne laisse pas indifférent.

Alistair McDowall s’est glissé dans la pensée la plus intime de trois femmes et a composé trois monologues mis en scène par deux membres du Royal Court Theatre de Londres, Vicky Featherstone et Sam Pritchard. All of It est un spectacle d’une grande tenue, d’une très grande sobriété, porté par une actrice au jeu impressionnant, Kate O’Flynn. On est happé par cette histoire qui déroule la vie d’une femme, à travers le temps, avec des mots simples qui racontent son émancipation, son désir de vivre. All of It remet le théâtre au centre, la parole, la pensée, au féminin, singulier et pluriel. Marie-José Sirach

All of It : jusqu’au 23/07, à 19h00, Théâtre Benoît XII, 12 rue des teinturiers, 84000 Avignon.

Antigone in the Amazon : jusqu’au 24/07, à 21h30. L’Autre Scène du grand Avignon – Vedène, avenue Pierre de Coubertin, 84270 Vedène.

L’écriture ou la vie : jusqu’au 26/07, à 11h00 (relâche les 13 et 20/07). Théâtre des Halles, 22 rue du Roi René, 84000 Avignon (Tél. : 04.32.76.24.51).

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François Clavier, un maître !

Jusqu’au 26/07 en Avignon (84), au théâtre Artéphile, François Clavier interprète Maîtres anciens. Adaptée du sulfureux roman de Thomas Bernhard, une pièce à la logorrhée mortifère contre la société autrichienne. Au final, contre tous les travers contemporains, du bien-pensant au mieux-disant.

Impassible, immobile, assis sur la banquette de la salle Bordone du Musée d’art ancien de Vienne, le vieux Reger semble pétrifié, statue taillée dans le marbre : jamais il ne lèvera la jambe, pas même le petit doigt ! Le regard fixe et figé face à L’homme à la barbe blanche, la toile du Tintoret, les mains tremblantes plus que mouvantes, il tue le temps à déverser son ire et sa haine : de la nation autrichienne, de l’état autrichien, de l’art d’état, de l’art tout court, de la religion et du politique, du beau et du laid au final ! La pièce Maîtres anciens ? Un roman sulfureux de Thomas Bernhard paru en 1985, subtilement mis en scène par Gerold Schumann et superbement interprété par le grand François Clavier, au sens propre comme au figuré…

Dans l’enceinte de l’Artéphile, tension et attention du public ne faiblissent point. Comme subjugué, débordé, emporté par cette logorrhée mortifère à laquelle seule échappe l’épouse défunte du réputé musicologue qui, depuis plus de trente ans et tous les deux jours, vient se poser là devant le même tableau. L’acerbe dénonciation d’une société autrichienne gangrénée de relents xénophobes jusqu’aux travers contemporains, du bien-pensant au mieux-disant, des poncifs éculés sur la geste esthétique aux propos véreux de politiciens décervelés. La mise en abîme d’une existence solitaire, condamnée à la vacuité quand le désir de vie chute aux enfers d’une société sans espoir ni utopie. Yonnel Liégeois

Maîtres anciens : avec François Clavier, adaptation et mise en scène de Gerold Schumann. Jusqu’au 26/07, à 18h20 (relâche le 20/07). Théâtre Artéphile, 5bis-7 rue Bourg Neuf, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.03.01.90).

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L’enfant et l’oiseau

Jusqu’au 26/07 en Avignon (84), au Théâtre des Halles, Ingrid Heiderscheidt interprète À cheval sur le dos des oiseaux. Une pièce écrite et mise en scène par Céline Delbecq. Survivante aux injonctions des services sociaux, la parole d’une femme ordinaire revendiquant sa part de vivante depuis la naissance de son enfant.

En fond de scène, une grande fontaine d’eau, salle d’accueil d’un centre social… Les mains croisées sur les genoux, assise solitaire, une femme ordinaire… Au discours quelque peu trébuchant, des paroles saccadées, le visage inquiet, le propos sans fioritures ni éloquence : des mots simples, ceux du quotidien, un vocabulaire peu riche peut-être pour les bien-disants, emprunt pourtant d’une sincérité évidente ! L’assistante sociale l’a prévenue, il ne faut pas dormir avec son enfant, une grave erreur éducative qui interroge ses capacités à s’occuper du bambin ! Depuis longtemps déjà, Carine est sous haute surveillance ! Depuis qu’un fameux test de Q.I. l’a rangée dans la catégorie « handicapé, déficient mental », le système la protège tout autant qu’il lui impose des règles de vie. Qu’on ne discute pas, à exécuter sans mot dire, sans tenir compte de ses désirs.

Logan son fils, c’est son trésor, sa raison de vivre, elle l’affirme et le répète, avec lui elle a « reçu le monde entier » ! Même si l’alcool ne fut jamais bonne conseillère, un petit verre même de mauvais vin lui permet de dormir tranquille, son fils près d’elle. Lui qui ne dit rien le jour, mais ne cesse de crier la nuit… Elle l’emmène en promenade, lui fait écouter le chant des petits oiseaux, le fait danser sur la musique de la fanfare « même si ça va trop fort pour lui ». Son fils, jamais elle ne l’abandonnera, « c’est mon petit, on se regardera jamais de travers lui et moi ». Carine ? Une femme aimante, émouvante, certes tributaire d’un parcours de vie scellé dans la précarité et la pauvreté, fichée à jamais en marge de la société, mais qui revendique le droit à la parole. Pleine et entière, avec fulgurance et poésie, passion et persuasion !

Seule en scène, mains vacillantes et regard d’une beauté troublante, Ingrid Heiderscheidt affiche une présence bouleversante. Un monologue qui interpelle, interroge de manière radicale les règles, normes et statut d’un système social qui veut tout régenter et contrôler. Privant, ceux-là même déjà démunis et diminués, d’espérer ressembler un peu aux autres, d’aimer et rêver un peu comme les autres : un texte fort, d’une inconfortable lucidité, l’humanité de chacun réhabilitée aux confins de nos failles et défaillances. Yonnel Liégeois

À cheval sur le dos des oiseaux : Jusqu’au 26/07, à 16h30 (relâche les 13 et 20/07). Théâtre des Halles, 22 rue du Roi René, 84000 Avignon (Tél. : 04.32.76.24.51).

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À l’Ouest, bien du nouveau…

Jusqu’au 24/07 en Avignon, au Théâtre de la Manufacture, le collectif Bajour propose À l’Ouest. Un spectacle sur les souvenirs, les joies et traumatismes de cinq existences fracassées. Où le tragique le dispute au comique, quand l’enfance part en fumée face au temps qui passe.

En la salle de la Manufacture, une tablée fort joyeuse et turbulente accueille le public avant même l’extinction des feux ! Nul ne se doute encore que prochainement la scène va s’embraser pour plonger les spectateurs dans la stupeur et la douleur… Ils sont frères et sœurs, cinq jeunes gens demeurés de grands enfants à squatter la maison délaissée par les parents. Une fratrie amoureusement liée entre prises de bec et clins d’œil affectueux, jeux de société et oisiveté bien organisée. Une existence banalement ordinaire dans l’insouciance et la légèreté, que viendra déjà perturber leur jeune voisin. Avant la catastrophe annoncée, l’incendie de la maison où périssent deux membres de la famille.

Une tragédie qui bouscule tous les codes, consume le temps d’avant comme le temps présent, enflamme les esprits au point de confondre l’hier et l’aujourd’hui, fait tanguer la mémoire entre le souvenir des disparus et les incertitudes du lendemain ! Les scènes se mêlent et se chevauchent, faisant fi de l’instant entre le bonheur d’avant et la douleur du maintenant… De la table des plaisirs au garage où le magnétophone a enregistré les voix disparues, d’un air enjoué de pipeau aux tristes regards sur le tapis de cendres, le collectif Bajour conduit le public avec audace au travers de moult émotions, jouant du comique au tragique sans crier gare. Un réelle performance pour agencer ainsi la douleur du partir au bonheur du vivre ensemble, la dévastation du mourir à la force génératrice du souvenir. Une vie à en perdre ses repères, à se retrouver À l’Ouest, au sens propre comme au figuré…

Qu’on ne s’y méprenne, l’on rit beaucoup et d’un rire sain, récurrent et à bon escient au fil de l’histoire peu banale qui nous est contée. Comme si le rire était d’une urgence vitale pour plonger, sans transition et sans issue de secours, dans l’enfer du brasier où mots et dialogues sont chargés d’une puissante évocation émotionnelle. Comment surmonter l’effroi de la perte et de l’absence sans la présence réconfortante du souvenir, sans ce présent recomposé à la lumière du passé ? L’épreuve du deuil oblige chacune et chacun à retisser le temps suspendu et à jamais envolé dans les fumées mortifères. Il faut du talent, un bien grand talent, pour manier ainsi l’humour et l’horreur dans un même souffle, sans pause ni répit durant une heure trente de représentation, emportant le public dans un feu d’émotions. Un superbe travail d’improvisation pour accoucher d’une oeuvre magistralement bien construite qui offre autant à rire qu’à pleurer et penser. Qu’on se le dise et l’applaudisse surtout, avec cette bande de comédiens à l’imagination débordante, à l’ouest il y a vraiment du nouveau ! Yonnel Liégeois

À l’Ouest : jusqu’au 24/06, à 11h20 (relâche le 19/07). Théâtre de la Manufacture, 2bis rue des Écoles, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.85.12.71).

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Femme et arabe, libre !

Jusqu’au 24/07 en Avignon (84), au Théâtre de la Manufacture, Anne-Laure Liégeois présente Harems. Une adaptation réussie de l’œuvre de la sociologue marocaine Fatema Mernissi, pour qui le monde n’est pas un harem ! Féministe et politique, une parole portée à la scène sans fioriture mais avec beaucoup de justesse.

Il faut savoir gré à Anne-Laure Liégeois de redonner la parole à la célèbre sociologue marocaine, Fatema Mernissi, disparue il y a un peu moins d’une dizaine d’années à Rabat, en 2015. Sa vie durant, dans ses nombreux ouvrages, tout comme dans ses conférences à travers le monde, Fatema Mernissi s’était évertuée à porter la parole des femmes qui, à bien y regarder, dépassait largement l’immense territoire du monde musulman. Son œuvre dépasse aussi la simple sphère théorique pour aborder des rivages purement littéraires et fictionnels comme en témoigne par exemple son livre le plus connu d’un large public, Rêves de femmes.

C’est dans ce livre que l’autrice précise qu’elle est « née en 1940 dans un harem à Fès, ville marocaine du IXe siècle, située à 5 000 km à l’ouest de La Mecque, et à 1 000 km au sud de Madrid, l’une des capitales des féroces chrétiens », incipit entièrement, et à juste raison, repris par Anne-Laure Liégeois dans le très habile montage qu’elle a opéré dans l’œuvre de Fatema Mernissi, parvenant ainsi à jouer sur tous les tableaux, celui du combat féministe comme sur celui quasiment fictionnel. C’est déjà, de ce point de vue, une première réussite du spectacle dont le titre Harems met avec justesse l’accent sur l’une des thématiques essentielles de l’écrivaine. Ce terme apparaît dans les titres de nombre de ses livres, du Harem et l’Occident au Harem politique en passant par Le monde n’est pas un harem ! Le terme, on le voit, est plus qu’emblématique dans son œuvre, Fatema Mernissi allant même jusqu’à interroger les fantasmes aussi savoureux que déplorables que le mot aura déclenché dans nos sociétés occidentales…

Du harem aux contes des Mille et une nuits, la liaison est toute trouvée et Anne-Laure Liégeois ne rate pas l’occasion pour suivre le parcours. Pour en décrire les connotations, bien sûr éminemment (et subtilement) politiques, la metteure en scène a fait appel à deux comédiennes marocaines, Amal Ayouch et Sanae Assif, « sagement » assises derrière une table pour se partager la parole de Fatema Mernissi. Elles le font sans fioriture et avec beaucoup de justesse. Anne-Laure Liégeois y ajoute de très subtiles touches qui font théâtre avec trois fois rien, mais qui mettent véritablement en lumière la force d’une pensée plus que jamais nécessaire. Jean-Pierre Han

Fatema Mernissi, Harems : jusqu’au 24/07, à 13h00 (relâche les 12 et 19/07). La Manufacture, 2bis rue des Écoles, 84000 Avignon (tél. : 04.90.85.12.71).

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Jorge Semprun, l’écriture ou la vie

Jusqu’au 26/07 en Avignon (84), au Théâtre des Halles dirigé par Alain Timar, Hiam Abbass et Jean-Baptiste Sastre présentent L’écriture ou la vie. Une adaptation du livre de Jorge Semprun, au titre éponyme, où l’écrivain tente d’exorciser la mort après son expérience des camps de concentration, à Buchenwald. Un spectacle poignant, percutant, pour qu’explose la vie.

Chapelle du Théâtre des Halles, un espace confiné, à l’image de la promiscuité qui régnait dans les baraquements de la mort… La faucheuse avance masquée, comme les comédiens au visage d’une blancheur marbrée, encagés entre les murs de pierre. Seuls de minces éclats de lumière scintillent dans les yeux des protagonistes, éclairent la noirceur du temps qui nous est conté. D’un moment l’autre, ils surgissent de derrière de hauts fourneaux, peut-être, hauts rouleaux de carton pliés ou déployés à convenance, aux couleurs sombres ou vives selon l’inspiration de la jeune plasticienne Caroline Vicquenault. Qui partage la scène avec deux immenses comédiens, la palestinienne Hiam Abbass et le hongrois Geza Rohrig, interprète principal du film Le fils de Saul, Grand prix au festival de Cannes 2015 et Oscar 2016 du meilleur film étranger.

De l’une et l’autre, la voix porte, tantôt tonnante et puissante, tantôt chantante ou chuchotante, pour clamer la fureur de vivre de celui qui ne cessera de « remuer le passé, mettre au jour ses plaies, purulentes, pour les cautériser avec le fer rouge de la mémoire ». Une mission salutaire, L’écriture ou la vie, à laquelle se résout Jorge Semprun (1923-2011), matricule 44904, après de longues années de silence sur son expérience mortifère. « Le XXème siècle fut certainement l’un des siècles les plus violents de l’histoire », commente Jean-Baptiste Sastre, le bouillonnant metteur en scène. Celui qui promène son imaginaire explosif des communautés Emmaüs à la Cour d’honneur du Palais des papes d’Avignon, des enfants de Naplouse aux détenus de la prison de Toulon ne pouvait à son tour se taire plus longtemps, à la vue de ce mal au monde qui survit à Auschwitz… Avec ce travail de création sur l’œuvre de Semprun, il tente de répondre à l’interrogation portée par l’auteur en personne : comment raconter une vérité peu crédible, comment susciter l’imagination de l’inimaginable ? « En travaillant la réalité, avec un peu d’artifice ! ».

Jean-Baptiste Sastre et Hiam Abbass en sont convaincus : à l’heure où les survivants glissent dans le silence de l’Histoire, « si parler est impossible, se taire est interdit ! ». D’où ce devoir de mémoire qu’ils font leur, quand le fascisme prend couleur de la haine raciale, du fanatisme, de la purification ethnique et des nationalismes exacerbés. Futilité ou espoir ? Sur le décorum cartonné du final, planant au-dessus d’une large ligne colorée rouge-sang, le vol noir des corbeaux a cédé la place à l’aile blanche d’une colombe. Yonnel Liégeois

L’écriture ou la vie, de Jorge Semprun : avec Caroline Vicquenault, Geza Rohrig, Hiam Abbas et Jean-Baptiste Sastre également co-metteurs en scène. Jusqu’au 26/07, à 11h00 (relâche les 13 et 20/07). Théâtre des Halles, 22 rue du Roi René, 84000 Avignon (Tél. : 04.32.76.24.51).

De Châteauvallon à Toulon

De la production de L’écriture ou la vie par le théâtre Liberté de Toulon à l’explosion de son Festival d’été qui s’ébroue au grand air sur la pinède de Châteauvallon jusqu’au 26/07, la scène nationale du Var au double visage fourmille de créations et de projets. Pour les petits et grands, de la danse du Nederlands Dans Theater aux dialogues musicaux des fantasques Fromager-Laloux, De l’Opéra national du Rhin avec On achève bien les chevaux à l’Opéra de Toulon avec le Mozart-Requiem de Bartabas… Charles Berling, le directeur des lieux, metteur en scène et comédien, n’en démord pas, il veut encore croire que le bonheur est contagieux ! L’interprète de Léon Blum, une vie héroïque a inscrit à l’éphéméride de la prochaine saison, de mars à mai 2024, un temps fort sur la thématique « Oh ! Travail… ». Souffrance, labeur ou émancipation : que pouvons-nous espérer aujourd’hui du travail ? Une question, parmi d’autres, qui surgira d’un spectacle à l’autre, en salle ou en plein air, sur les scènes du Châteauvallon-Liberté.

Châteauvallon : 795 chemin de Châteauvallon, 83192 Ollioules. Le Liberté : Grand Hôtel, place de la Liberté, 83000 Toulon. Tél. : 09.80.08.40.40.

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