Archives d’Auteur: Y.Liégeois

Les tréteaux d’Olivier Letellier

Du 11/07 au 24/08, les Tréteaux de France posent chapiteau et ateliers de lecture en Île de France. Directeur du seul Centre dramatique national itinérant, Olivier Letellier ne manque pas de projets poétiques et musclés. La mission de l’incorrigible passeur ? Porter le théâtre là où il n’est pas.

Des rafales de vent gonflent le chapiteau. Les cordes qui le maintiennent au sol claquent comme les haubans dans un port par gros temps et une averse de grêlons tambourine sur la toile. En dépit des éléments aujourd’hui déchaînés, Olivier Letellier ne perd pas sa bonne humeur. Montrant un furtif rayon de soleil, il lance, tout sourire : « Voilà le beau temps qui revient ! » Et il accueille des gamins venus participer avec leur professeure de CM2 à une des séances de Killt, autrement dit « ki lira le texte », un dispositif hybride entre théâtre et lecture participative. Le comédien Nicolas Hardy s’empare alors, avec les jeunes, de la Mare aux sorcières, une belle fable écologique et fortement humaine, écrite par Simon Grangeat.

Des textes pour « outiller » les jeunes et leur donner à penser

Directeur des Tréteaux de France, unique Centre dramatique national itinérant, Olivier Letellier présente avec ce Killt l’esprit essentiel de son projet, à savoir passer commande de textes à des auteurs comme Catherine Verlaguet, Antonio Carmona, ou encore Marjorie Fabre, pour n’en citer que quelques-uns, puis les confronter au public. Avec Robin Renucci, désormais à la tête de La Criée, à Marseille, les Tréteaux de France avaient mis en lumière les grands classiques. Son successeur mise sur les « écritures contemporaines,nous voulons faire des Tréteaux un CDN ancré dans le présent pour aider à construire les citoyens de demain ». Il défend ainsi un théâtre pour tous, « de 0 à 110 ans, car on ne voit jamais les petits venir seuls au théâtre. Les textes pour la jeunesse ou les adultes sont pour nous identiques, mais avec une particularité quand même : pour les enfants, il y a toujours de la lumière au bout de l’histoire ».

Né en 1972 dans la région parisienne, soit bien après la création de ce CDN original par Jean Danet en 1959, Olivier Letellier a toujours eu le théâtre et sa transmission dans son ADN. À tel point qu’il lui est arrivé de sécher des cours au lycée pour animer des ateliers théâtre dans une école primaire. Avec de la suite dans les idées, il explique que, désormais, « consacrer les Tréteaux de France à la création pour l’enfance et la jeunesse est un choix politique ». Et de préciser avec conviction : « Les jeunes, on ne va pas les protéger et les mettre sous cloche. Leur parler de la société et des grandes questions en débat comme l’environnement, le genre, les sexualités, les familles recomposées, les migrations, etc., ça ne fait que les outiller, leur donner des moyens de penser pour les rendre plus forts ».

350 représentations, avec une dizaine de spectacles différents

À la question « il n’y a pas de Molière dans votre programmation ? », après l’année du 400 e anniversaire et alors que de tout temps des classes entières sont invitées à découvrir en « séance scolaire » le Bourgeois Gentilhomme ou le Malade imaginaire, Letellier, toujours souriant, répond : « Eh bien non, je le laisse à tous ceux qui le veulent. Je suis convaincu que l’on a aujourd’hui d’autres choses à raconter ». Cette saison, se réjouit-il, les Tréteaux proposent 350 représentations, avec une dizaine de spectacles différents. Cet été, ils sont présents notamment sur les bases de loisirs d’Île-de-France, les séances sont gratuites et ouvertes à tous. Jusqu’au 14/07, Killt est aussi présent à la Maison Jean-Vilar, dans le cadre du Festival d’Avignon, avec les Règles du jeu de Yann Verburgh . Avant les Tréteaux, Olivier Letellier animait la Compagnie du phare, désormais en sommeil, et dont le répertoire a été repris par le CDN, qui emploie donc les ex-salariés et intermittents de la compagnie. Le groupe s’est étoffé avec plus de personnels administratifs, plus de techniciens, plus de comédiens…

Et les projets ne manquent pas, poétiques et musclés. « Pour des salles de spectacle comme pour des lieux non équipés, c’est cela aussi notre mission, porter le théâtre là où il est absent ». Il imagine ainsi de jouer « dans des mairies, des écoles et autres lieux publics. Un auteur pourrait écrire une fiction sur des débats au conseil municipal d’une commune, par exemple, en y interrogeant le mythe de l’opposante Antigone ». Olivier Letellier, toujours pour porter du théâtre ailleurs, pense aussi à des scènes dans des commerces. « Imaginez que dans la boucherie du quartier ou du village, on vous raconte l’histoire de Barbe bleue. Est-ce que, le lendemain, vous ne porterez pas un regard différent sur le boucher et sur son billot ? ». Propos recueillis par Gérald Rossi

Les Tréteaux de France : le CDN sera présent du 11 au 16/07 sur l’île de loisirs du Port aux cerises de Draveil (91), du 22 au 27/07 sur celle de Créteil (94), du 8 au 13/08 sur celle de Cergy-Pontoise (95), du 19 au 24/08 sur celle de Saint-Quentin en Yvelines (78). Entre ateliers et lectures, il présentera notamment Killt-La mare à sorcières, une expérience en immersion dans un texte de théâtre, Échappées belles : issue de secours, un spectacle déambulatoire en plein air et La mécanique du hasard, jouée sous chapiteau.

Poster un commentaire

Classé dans Festivals, Les flashs de Gérald, Rencontres, Rideau rouge

La Rotonde, la Bourse et la vie

Jusqu’au 22/07 pour l’un et 29/07 pour l’autre en Avignon (84), le Théâtre de la Rotonde et celui de la Bourse du Travail présentent Hospitalis anima et Jean-Jaurès, une voix, une parole, une conscience. Deux lieux atypiques, consacrés au spectacle vivant durant le festival : le siège des cheminots de la région PACA, celui des syndicats CGT du Vaucluse. Sans oublier Faire commune ?, au Théâtre des Trois Soleils.

Attention, un spectacle peut en cacher un autre ! Comme les locos roulant à proximité, en quête de la bonne voie sur le plateau tournant de la gare SNCF d’Avignon : le théâtre de la Rotonde porte bien son nom ! Qui, au cœur des cités ouvrières, distille depuis de nombreuses années musique et chansons, théâtre pour petits et grands loin du tumulte qui agite la ville intra-muros… Une initiative du CASI, le Comité d’activités sociales et culturelles des cheminots de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur qui, sans contrepartie financière, accueille avec dégrèvement les comédiens en son théâtre de pierre ou sur son aire de verdure, les invite à « exercer leur art avec la seule contrainte du plaisir », affirme Sébastien Gronnier, l’original chef de train. Dont la compagnie L’épicerie culturelle, avec Hospitalis anima : un spectacle créé en 2019, une commande de la MTH, la mutuelle des hospitaliers et territoriaux. D’un témoignage l’autre, la mise en voix du malaise et mal-être des personnels soignants aggravés par la pandémie de la Covid, de la crise du système hospitalier avec la fermeture de services d’urgence et l’ampleur des déserts médicaux.

La tradition perdure, à l’heure du festival la salle de réunion de l’Union départementale CGT du Vaucluse se transforme en théâtre éphémère ! Avec la mise à disposition des lieux gratuitement pour les compagnies sélectionnées. « Comme chaque été, vous pourrez à loisir apprécier le travail des comédiens qui s’y produisent et partager des moments d’échanges et de débats dans notre cour. La culture a toujours été indissociable de l’activité syndicale », souligne Frédéric Laurent, le directeur du lieu. Où l’inoubliable « Thierry la Fronde » de notre jeunesse, alias Jean-Claude Drouot à la barbe fleurie par le temps, nous conte l’épopée d’un jeune paysan devenu député et orateur de génie : Jean Jaurès, une voix, une parole, une conscience ! « Je poursuis mon parcours Jaurès pour faire entendre la conviction profonde et loyale de cet apôtre de paix, ses adresses aux lycéens, aux instituteurs, son indignation devant toute forme d’égoïsme et de barbarie », confie le talentueux interprète. Incarnant, avec forte ressemblance et force persuasion, le défenseur des opprimés et le tribun de la classe ouvrière ! Yonnel Liégeois

Hospitalis anima : par L’épicerie culturelle. Jusqu’au 22/07, à 16h00 (relâche les 14 et 15/07).    Théâtre de la Rotonde, 1A rue Jean Catelas, 84000 Avignon (Tél. : 06.80.50.43.87).

Jean Jaurès : avec Jean-Claude Drouot. Jusqu’au 29/07, à 13h00 (relâche les 10-17 et 24/07). Théâtre de la Bourse du Travail, 8 rue Campagne, 84000 Avignon (Tél. : 06.08.88.56.00).

À voir aussi :

Jusqu’au 29/07, au Théâtre des Trois Soleils, Garance Guierre présente Faire commune ? De 1871 à nos jours, une histoire du mouvement ouvrier contée avec humour et en musique. Créée en 2017, la pièce est coproduite par la Bourse du Travail de Malakoff (92). « Une création artistique qui n’aurait pu voir le jour sans le financement participatif », souligne Gérard Billon-Galland, son président. Dans la tradition de l’éducation populaire, des épisodes marquants de l’histoire ouvrière squattent ainsi les planches du théâtre : de la Commune de Paris au Front Populaire, du Conseil national de la Résistance à la grève des mineurs en 1963… Produit de la rencontre du travail en recherche historique des militants de la CGT et de la représentation vivante avec la compagnie Megalocheap, la pièce éclaire la dimension humaine inscrite dans les soubresauts et la mémoire du mouvement social. Régis Frutier

Faire commune ? : par la compagnie Megalocheap. Jusqu’au 29/07, à 20h45 (relâche les 11-18 et 25/07). 3 Soleils-Chapelle Sainte Marthe, rue Saint Bernard, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.88.27.33).

Poster un commentaire

Classé dans Festivals, Rencontres, Rideau rouge

Jean Moulin, celui qui a dit non

Arrêté en juin 1943, atrocement torturé par la gestapo sous les ordres de Klaus Barbie, Jean Moulin décède le 8 juillet lors de son transfert en Allemagne. La célébration du 80ème anniversaire de sa mort braque les projecteurs sur cette grande figure de la Résistance. Par-delà l’image du personnage mythique, s’impose surtout la stature de celui qui osa dire non à Vichy et à l’occupant nazi.

En ce mois de juin 1940, le spectre de la défaite militaire cède le pas à la débâcle. Le gouvernement de Vichy ordonne aux fonctionnaires de se replier. Alors en poste à Chartres, celui qui fut en 1937 le plus jeune préfet de France décide de rester en place. Premier acte d’insoumission à l’égard du régime de Pétain, premier geste héroïque devant l’envahisseur : face au commandant allemand qui veut le contraindre à signer un document relatant les prétendues exactions des troupes françaises, Jean Moulin préfère se trancher la gorge plutôt que d’obtempérer ! De retour en sa préfecture, tentant vaille que vaille d’assurer la légitimité républicaine au fil des semaines, il est révoqué de sa charge le 2 novembre par le ministre de l’Intérieur.

« Bien avant les heures noires de l’occupation allemande, puis celles de la clandestinité, Moulin a déjà eu le temps de prouver ses convictions républicaines », précise l’historienne Christine Levisse-Touzé, directrice du musée Jean-Moulin à Paris jusqu’en 2017. « Fils d’un professeur d’histoire engagé dans le combat politique au côté des radicaux-socialistes, l’enfant qui naît à Béziers le 20 juin 1999 est à bonne école. En réponse aux vœux de son père et en dépit de ses goûts affirmés pour le dessin et la peinture, il entreprend des études de droit et se destine alors à une carrière dans la préfectorale ». Sous-préfet du Finistère, il n’hésite pas à saluer en 1932 la victoire électorale du Cartel des Gauches. En 1936, directeur de cabinet de Pierre Cot, ministre de l’Air dans le gouvernement du Front Populaire présidé par Léon Blum, c’est lui qui organise l’aide clandestine aux Républicains espagnols : recrutement des pilotes et envoi d’avions civils et militaires… « Dès cette époque, dans ses tâches de haut fonctionnaire comme dans les cabinets ministériels auxquels il participe, Jean Moulin révèle aux yeux de tous, qu’ils soient amis ou adversaires politiques, ses grands talents d’administrateur et son attachement indéfectible aux valeurs de la république », insiste l’historienne.

Entre ici, Jean Moulin ! André Malraux, 1964

Que faire après l’épuration décrétée par Pétain ? D’emblée, Moulin entend poursuivre le combat. Réfugié à Lisbonne, après avoir noué de premiers contacts avec les réseaux de résistance d’Henri Frenay et d’Astier de La Vigerie et au terme de moult péripéties, il s’envole enfin pour Londres dans la nuit du 19 au 20 octobre 1941. « Loin d’être un gaulliste patenté, comme beaucoup de républicains et d’hommes de gauche, Jean Moulin éprouvait une méfiance certaine à l’égard des militaires, encore plus à l’encontre d’un général que l’on taxait de sympathie maurassienne », nous affirmait en 1999 de source autorisée l’ancien secrétaire de « Rex » puis « Max » dans la clandestinité, le regretté Daniel Cordier, Alias Caracalla devenu ensuite historien avisé. Que représente alors de Gaulle, aux yeux de celui qui n’a même pas entendu l’appel du 18 juin ? L’officier rebelle condamné à mort par Pétain pour désobéissance, l’homme qui refuse de capituler pour l’honneur et la patrie… Le chef de la France Libre, après sa première rencontre avec Jean Moulin le 25 octobre, perçoit très vite les qualités de l’ancien préfet. Sans arrière-pensée, il le désigne comme son « représentant et délégué du Comité national pour la zone non directement occupée de la métropole » à l’heure où un avion le parachute sur le sol français le 1er janvier 1942.

Jusqu’au 21 juin 1943, date de son arrestation à Caluire dans la banlieue lyonnaise, fort de l’autorité conférée par le général et au prix de dialogues incessants et parfois tumultueux entre les divers chefs des réseaux clandestins, Jean Moulin réussit l’impossible. Il assoit le général Delestrain à la tête de « l’Armée secrète », il fédère les divers mouvements de résistance des zones Nord et Sud et les forces vives du pays, syndicales et politiques, au sein du « Conseil de la Résistance » dont la séance inaugurale se tient à Paris le 27 mai 1943. « Le parlement officiel dans la France occupée », souligne Daniel Cordier, « un fait majeur et unique dans l’Europe d’alors qui dotera les combattants de l’ombre d’une structure efficace et d’une représentation nationale. C’est ce rôle de fondateur, plus que l’image de martyr liée aux circonstances tragiques de sa mort, qui justifie l’entrée de Jean Moulin au Panthéon en 1964 comme symbole de la Résistance », souligne l’historien. « Gabriel Péri ou Danielle Casanova y auraient tout autant leur place, la figure de Moulin s’impose comme celle qui a réconcilié la France libre et la France captive, les Français de l’extérieur et ceux de l’intérieur. Un symbole fort, au demeurant : celui d’un homme de gauche, un citoyen du Front populaire luttant pour l’avènement d’une république sociale ».

Autant de raisons qui, paradoxalement, ouvriront en grand la porte aux affabulations et calomnies de toutes sortes sur la personnalité de Jean Moulin. Les premières graves accusations sortent de la bouche même de résistants avec la publication en 1977 de L’énigme Jean Moulin, livre dans lequel Henry Frenay, l’ancien chef du réseau Combat, traite l’envoyé de de Gaulle de « crypto-communiste ». Une accusation dénuée de tout fondement historique, qui scandalisera la majorité des acteurs de ce temps mais qui contribuera désormais à alimenter le fiel de la rumeur jusqu’à faire de Moulin pas moins qu’un agent soviétique… « Au nom de la collusion supposée, tous les adversaires des valeurs républicaines défendues par la Résistance, Liberté-Egalité-Fraternité, y ont trouvé matière pour alimenter rancœur et nostalgie », constatait Daniel Cordier qui n’a cessé de s’interroger sur le pourquoi des attaques répétées à l’encontre du personnage. « Quoiqu’on ait pu en dire au lendemain de la Libération, il faut reconnaître au préalable que la Résistance ne fut l’affaire que d’une minorité de Français. Aussi, est-il difficile à un peuple de s’identifier à un héros alors que majoritairement il n’a pas fait acte de résistance. Ensuite, les hommes de gauche se reconnaissent avec peine en l’un des leurs qui s’est rallié à de Gaulle tandis que ceux de droite le considèrent encore comme un adversaire politique. Enfin, pour tous les nostalgiques du Maréchal et de Vichy, Moulin n’est rien moins qu’un traître qui a ruiné la politique de collaboration engagée pour relever la France ».

Au regard des générations futures et face aux falsificateurs de l’histoire, s’impose pourtant la figure héroïque et exemplaire de Jean Moulin : contre vents et marées, jusqu’au péril de sa vie, un ardent défenseur de la République et de ses valeurs fondamentales. Yonnel Liégeois

Les catacombes de Daniel Cordier

Auteur déjà d’une somme aux éditions Lattès, Jean Moulin, l’inconnu du Panthéon, Daniel Cordier (1920-2020) publia un document aussi explosif qu’incontournable. Avec Jean Moulin, la République des catacombes, il livre d’abord une chronique passionnante, loin du mythe et des affabulations, de ce que furent pour les hommes de l’ombre les années de la Résistance quand le devoir d’improvisation se jouait allègrement de la loi du secret. Une époque où l’opposition clandestine à l’occupant se construit au cœur des conflits de personnes et des combats idéologiques entre chefs de réseaux, partisans ou adversaires de de Gaulle. Un regard avisé sur la Résistance des chefs qui n’édulcore en rien celle des militants, humbles saboteurs ou anonymes « boîtes aux lettres » qui mettaient chaque jour leur sécurité et leur vie en péril. Un livre qui se révèle au fil des pages vibrante leçon de démocratie quand des hommes et des femmes n’hésitent pas à débattre parfois violemment sur la conduite à tenir au cœur même de la tourmente.

Témoin privilégié de cette époque et dépositaire de documents inédits, Daniel Cordier narre surtout, dans le menu et avec talent, l’action essentielle de Moulin. Et de Jacques Bingen, son successeur injustement oublié de l’Histoire, qui se suicida entre les mains de la Gestapo en mai 1944. Preuves à l’appui, il démonte enfin avec brio les faux procès intentés contre l’ancien préfet d’Eure-et-Loir et il n’hésite pas à instruire de nouveau l’affaire de Caluire pour conclure à la culpabilité de René Hardy. Plus qu’un manuel d’histoire, le témoignage poignant sur un passé récent qui n’en finit pas d’interpeller survivants d’hier et vivants du temps présent. Y.L.

La République des catacombes, de Daniel Cordier (Folio histoire, deux volumes, 976 p. et 896 p., 15€10 chacun). Une lecture à poursuivre avec La victoire en pleurant nouvellement paru, la suite d’Alias Caracalla, les mémoires de Daniel Cordier ( Folio, 400 p., 9€20. Préface de Bénédicte Vergez-Chaignon).

Poster un commentaire

Classé dans Documents, Pages d'histoire, Rencontres

Aragon, Picasso et… Staline

En ce 5 mars 1953, il y a 70 ans, les communistes du monde entier se sentent orphelins : le camarade Staline, le « petit père des peuples » est mort ! Directeur de l’hebdomadaire Les Lettres Françaises, Louis Aragon sollicite un dessin auprès de son ami Picasso. Scandale, profanation, désapprobation… Paru dans le mensuel Sciences Humaines (N°360, juillet 2023), un article de François Dosse, historien des idées et épistémologue.

Le 5 mars 1953, coup de tonnerre : on apprend la mort du « petit père des peuples », le camarade Staline. Le choc émotionnel, qui laisse les communistes du monde entier orphelins, est tel qu’il déborde de loin les rangs militants. Le jdanovisme bat alors son plein, avec sa conception de l’art prolétarien, sommé de répondre aux canons du réalisme socialiste. Le PCF a son peintre officiel : André Fougeron, qui représente une classe ouvrière en souffrance. Louis Aragon a soutenu ce choix et préfacé en 1947 un de ses albums de dessins : « André Fougeron, dans chacun de vos dessins se joue aussi le destin de l’art figuratif, et riez si je vous dis sérieusement que se joue aussi le destin du monde ».

La mort de Staline conduit pourtant Aragon à faire un pas de côté en demandant à son camarade Pablo Picasso un dessin du héros pour Les Lettres françaises, l’hebdomadaire culturel soutenu par le Parti communiste, qu’il dirige. Tandis que tous les communistes français pleurent la disparition de leur chef, Aragon attend avec impatience ce dessin de Picasso qui tarde à arriver. Quand Aragon en prend enfin connaissance, il découvre le portrait d’un Staline désacralisé ; ce n’est pas la représentation attendue, mais le journal en est au bouclage, il faut le porter à clicher. Aussitôt, le dessin fait scandale : on a porté atteinte à l’image de Staline ! Rien dans ce portrait ne renvoie à l’icône du communisme international. Dans les locaux mêmes où se fabriquent Les Lettres françaises, les rédacteurs de L’Humanité et ceux de France nouvelle dénonçent une agression intolérable.

Le 12 mars 1953, Pierre Daix, collaborateur d’Aragon tente de le joindre pour l’avertir, c’est Elsa Triolet qui répond : « Oh oui, je sais déjà ! J’ai déjà reçu des coups de téléphone d’injures… Mais vous êtes fous. Louis et vous, de publier une chose pareille ! — Mais enfin Elsa, Staline n’est pas Dieu le Père ! — Justement si, Pierre. » Quand Pierre Daix réussit à parler à Aragon, il le trouve en état de choc : « Je prends tout sur moi, petit, tu entends. Je t’interdis de faire quelque autocritique que ce soit. Toi et moi avons pensé à Picasso, à Staline. Nous n’avons pas pensé aux communistes », lui déclare-t-il. André Fougeron, qui qualifiera ce dessin de profanation, participe à cette fronde. Les lettres affluent de camarades scandalisés s’adressant à Auguste Lecœur, qui tient les rênes du Parti en l’absence de Maurice Thorez. L’émoi est tel que le 17 mars 1953, le secrétariat du Parti publie une déclaration sur ce qui est devenu une affaire : il désapprouve la publication du portrait. Tout en précisant qu’il ne remet pas en question les sentiments du grand artiste qu’est Picasso, dont chacun connaît l’attachement à la cause ouvrière, il regrette qu’Aragon ait permis cette diffusion. Tancé vertement, ce dernier, qui a pourtant fait preuve jusque-là d’une servilité exemplaire, vit si mal cette semonce qu’Elsa Triolet va trouver François Billoux, responsable des intellectuels au sein du Parti et lui demande s’il est possible d’agir pour son époux qui menace de se suicider : il aurait déjà fait plusieurs tentatives.

En définitive, l’affaire n’ira pas bien loin. Aragon s’en tirera avec une autocritique modérée, prenant la défense de Picasso, qui sera publiée dans L’Humanité le 29 avril 1953. La raison majeure de cette résolution rapide tiendrait au fait que, depuis Moscou où il est en convalescence, Maurice Thorez, secrétaire général du PCF, a télégraphié sa désapprobation non du dessin, mais de la condamnation d’Aragon. François Dosse

Dirigées pendant près de vingt ans par Louis Aragon (de 1953 à 1972), Les Lettres Françaises sont désormais sous la responsabilité de l’écrivain et poète Jean Ristat. Jean-Pierre Han, critique dramatique et fondateur de la revue Frictions/théâtres-écritures, assume la rédaction en chef. Outre la littérature, le mensuel ouvre ses colonnes à tous les savoirs, artistiques et esthétiques : bande dessinée, cinéma, peinture, théâtre… Son ambition ? Devenir le grand journal culturel de notre temps.

Dans ce même numéro de juillet, Sciences Humaines propose un original dossier, fort instructif : Les pouvoirs de la musique. « Bien avant de savoir écrire, l’humanité chante, danse et tambourine ensemble pour communiquer, chercher l’accord et créer du commun », écrit dans son éditorial Héloïse Lhérété, la directrice de la rédaction. Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des « Sites amis ». Une remarquable revue dont nous conseillons vivement la lecture. Y.L.

Poster un commentaire

Classé dans Documents, Pages d'histoire

Trois femmes à la hauteur

Aux éditions Le Clos Jouve, Michel Sportisse publie Yannick Bellon, toute une tribu d’images. Une captivante monographie, d’une écriture chaleureuse et empathique, sur l’œuvre et la vie de la cinéaste et féministe. Avec de beaux portraits de famille, ceux de la sœur et de la mère, Loleh et Denise.

Quand Yannick Bellon (1924-2019) devient cinéaste dans les années 1950, on compte sur les doigts d’une main les femmes derrière la caméra. Il y a Nicole Védrès, laquelle a tourné en 1948 Paris 1900 (Yannick Bellon était son assistante), puis Agnès Varda, dix ans plus tard, avec son film la Pointe courte. Michel Sportisse, historien du cinéma, publie sous le titre Yannick Bellon, toute une tribu d’images, une captivante monographie sur celle qui, élève de l’Institut des hautes études cinématographiques (Idhec), finira par totaliser quelque quinze courts métrages de qualité, huit longs métrages marquants et quantité d’émissions exigeantes pour la télévision, sans compter ses travaux de monteuse, sa formation initiale.

Michel Sportisse analyse précisément, une à une, les œuvres de son héroïne, toutes inscrites dans l’ardent souci du réel de la documentariste ( Goémons, d’une durée de 23 minutes, sorti en 1949, fruit d’un filmage ardu dans une île perdue de Bretagne, fut couronné d’un grand prix à Venise), qu’on retrouve dans ses œuvres de fiction de longue haleine, dont la Femme de Jean (1974), Jamais plus toujours (1976), l’Amour violé (1978), l’Amour nu (1981), la Triche (1984) ou encore les Enfants du désordre (1989)… « L’enracinement réaliste » qu’évoque l’auteur va de pair avec un féminisme inspiré en exact rapport avec l’époque de la réalisatrice, qu’il s’agisse du couple, du cancer, du souvenir, du viol, de l’homosexualité ou de l’adolescence délinquante.

Remarquablement informé, d’une écriture chaleureuse et empathique, l’ouvrage brosse de surcroît un beau portrait de famille où sont dépeintes Loleh, la sœur magnifiquement actrice, et la mère, Denise, pionnière de la photographie, tendrement honorée dans le Souvenir d’un avenir. Et l’on croise, dans ces pages érudites et émues, les frères Prévert et le groupe Octobre, l’oncle Brunius, surréaliste impénitent, Jean Rouch, Claude Roy, Jorge Semprun, Henri Magnan, hommes à des moments aimés, tout un bel épisode de la vie intellectuelle et artistique de Paris où ont évolué ces trois femmes à la hauteur dûment ressuscitées. Jean-Pierre Léonardini

Yannick Bellon, toute une tribu d’images : Michel Sportisse, avec une préface d’Éric Le Roy, archiviste au Centre national du cinéma (CNC). Aux éditions Le Clos Jouve où sont déjà parus, du même auteur, des ouvrages sur les réalisateurs italiens Ettore Scola et Mauro Bolognini.

Poster un commentaire

Classé dans Cinéma, Documents, La chronique de Léo

Alice Guy, pionnière du cinéma

L’année 2023 est l’année du 150ème anniversaire de la naissance d’Alice Guy-Blaché. Pamela B.Green lui rend hommage avec Be natural, le film qui conte l’histoire de la première femme cinéaste. Un nom gommé des mémoires du cinéma, enfin sorti de l’oubli.

Au début, sa vie est « un beau roman, une belle histoire… », comme le dit la chanson. Alice Guy naît à Saint-Mandé (94) le 1er juillet 1873 et commence sa carrière comme sténo-dactylo chez Léon Gaumont en 1894. C’est avec lui qu’elle découvre, l’année suivante, la première projection organisée par les Frères Lumière. Gaumont, très intéressé, souhaite développer le procédé. Le cinématographe n’étant alors qu’un divertissement pour amateurs, il accepte  la proposition d’Alice de créer des petits films. « C’est un métier pour jeunes filles », affirme-t-il. Elle y excelle très rapidement, trouvant là une vraie vocation. Sa Fée aux choux, en 1896, est de fait le premier film de fiction au monde. Elle ne s’arrête pas en si bon chemin, des centaines d’autres suivent, près de mille  selon Martin Scorsese ! Elle sait tout faire (scénariste, réalisatrice, décoratrice, costumière), elle gère toute la production. Elle aborde tous les styles, comique ou sentimental, elle tourne des westerns et invente le « clip musical » avec les chansonniers de l’époque, Mayol ou Dranem. Point d’orgue en 1906, elle tourne La vie du Christ. Un film de 35 mn, une durée exceptionnelle à l’époque, en 25 tableaux, sans doute son chef d’œuvre !

À l’origine de nombreuses innovations technologiques, comme la colorisation et le chronophone (ancêtre du parlant), elle les introduit aux États-Unis où elle suit son mari Herbert Blaché en 1907. Léon Gaumont l’encourage à partir, craignant peut-être que son talent protéiforme ne lui fasse ombrage… Elle crée sa propre société de production à Fort Lee dans le New Jersey, la Solax, qui restera le studio de cinéma le plus important de toute la période pré-hollywoodienne et fera d’elle la première femme directrice de studio. Elle travaille d’arrache-pied, la maternité ne freine pas sa passion. Elle tourne avec les stars de l’époque, mais aussi avec des acteurs noirs, elle révolutionne sur bien des aspects ce que l’on appelle alors la « photoscène ». À savoir la mise en scène : apparition des gros plans, sonorisation et direction d’acteurs résolument moderne avec pour seule consigne « Be natural »… À l’avant-garde quant aux thèmes de ses films souvent teintés d’humour, elle aborde le féminisme et parfois des sujets aussi graves que la maltraitance des enfants ! Plus étonnant pour l’époque, elle tourne en 1916 un film sur le planning familial, Shall the parents decide.

Après des années d’intense activité et d’un large succès, les  choses se gâtent : une partie de ses studios est la proie d’un incendie, elle est en instance de divorce. Alice Guy-Blaché décide de regagner l’hexagone avec ses deux enfants mais la France l’a oubliée et elle ne trouve pas de travail. Dans les premiers ouvrages relatant l’histoire du cinéma, elle constate que son nom n’apparaît pas. Pire, certaines de ses œuvres sont attribuées à d’autres qu’elle a fait travailler, comme Louis Feuillade ! Elle tombe dans les oubliettes, même dans l’histoire de la maison Gaumont : Léon Gaumont promet une correction pour la seconde édition de l’ouvrage, mais il meurt en 1946, ce n’est qu’en 1954  que son fils Louis rétablit l’« oubli ». Alice Guy décide alors de s’attaquer à sa propre réhabilitation. Elle cherche à retrouver ses films, non sans mal. Sans copyright ni générique, ils sont déjà égarés ou disséminés chez les premiers collectionneurs…. Découragée, elle entreprend alors d’écrire ses mémoires, Autobiographie d’une pionnière du cinéma qui, refusée par les éditeurs, ne sort qu’en 1976 chez Denoël : à titre posthume, elle meurt en 1968. À noter que Daniel Toscan du Plantier lui-même, directeur de la maison Gaumont de 1975 à 1985, ignorait son existence !

Comme l’explique l’historienne Laure Murat, « encouragée par Léon Gaumont qui sut lui confier d’importantes responsabilités, objet d’hommages appuyés signés Eisenstein ou Hitchcock, Alice Guy n’a pas tant été victime « des hommes » que des historiens du cinéma. Son effacement est l’exemple même d’un déni d’histoire ». En 1916, l’un de ses derniers films a pour titre Que diront les gens ? Ceux qui verront le documentaire de Pamela B.Green applaudiront à la découverte de ce personnage méconnu. Selon l’aveu de la réalisatrice, reconstituer la vie et l’œuvre d’Alice Guy nécessita un véritable travail d’enquête qu’elle mena en France et aux USA pendant près de dix ans pour dénicher des bobines, des documents, des correspondances, des photos d’époque et glaner des témoignages de son épopée américaine. On y découvre notamment celui de sa fille Simone et, plaisir suprême, deux interviews d’Alice Guy (1957 et 1964) où la vieille dame toujours élégante évoque ses souvenirs. La masse d’informations recueillies est telle que le format du film (103mn) n’y suffit pas. Parfois, on s’y perd un peu sans que l’intérêt ne faiblisse pour ce documentaire exceptionnel.

Sorti en 2019 aux États-Unis et depuis dans plusieurs pays, non sans peine le film trouva enfin un distributeur en France. La Covid 19 coupa le souffle au film, lors de sa sortie nationale… Sans tarder, courez voir Be natural, Alice ne peut sombrer à nouveau dans le jardin de ses merveilles ! Chantal Langeard

Be Natural : L’Histoire cachée d’Alice Guy-Blaché, de Pamela Green. Avec la voix de Jodie Foster (durée : 1h42). Sur Youtube, quelques films d’Alice Guy. Notamment Les résultats du féminisme de 1906, une audacieuse inversion des rôles de genre.

Poster un commentaire

Classé dans Cinéma, Pages d'histoire

Naples au Louvre

Jusqu’au 03/07 à 20h, en la mystérieuse Cour Lefuel du Louvre (75) exceptionnellement ouverte au public, Emmanuel Demarcy-Mota présente Les Fantômes de Naples. Un spectacle magique, à l’occasion de l’exposition Naples à Paris. Un portrait de la métropole italienne, sous couvert des écrits et poèmes de l’écrivain Eduardo De Philippo.

En l’écrin de la Cour Lefuel, alors que le jour décline et que le double escalier s’habille de chaises solitaires, Le Louvre résonne étrangement du ressac de la mer ! Au devant de la scène, le double d’Eduardo De Filippo déambule, nous alertant qu’un étrange spectacle s’annonce : Les fantômes de Naples ont investi le majestueux bâtiment à la pyramide… Sans tarder, Pulchinella, l’inénarrable Polichinelle, ouvre le bal masqué. Unis par l’amour du théâtre et de la poésie, Théâtre de la Ville de Paris et Théâtre della Pergola de Florence, comédiens et musiciens français et italiens déclament et chantent Naples, la ville de toutes les couleurs et de toutes les odeurs. Magnifique Serge Maggiani, magistral Francesco Cordella, majestueuse Valérie Dashwood, sans omettre les superbes voix des interprètes de la péninsule !

Déroutant et touffu le récital poétique conçu par Emmanuel Demarcy-Mota et Marco Giorgetti, inutile de chercher une unité de genre, sinon les mots -théâtre et poème- de Filippo et de son maître vénéré Pirandello : de Six personnages en quête d’auteur à autant de fantômes illustrant grandeurs et misères de la cité portuaire ! Des instants volés à l’histoire chaotique d’une ville aux ruelles miséreuses, aux amours contrariés et passionnés pour la femme enfer et paradis, à la luxuriance d’une langue qui devient pépite sur la portée de musique. Une tranche napolitaine qui nous offre en un même souffle colères du peuple, chants du cœur, senteurs des vagues, vapeurs de cuisine qui flottent dans l’air et se posent sur les chaises à jamais vides des spectres du passé. La nostalgie nous étreint, la beauté nous émeut. L’embarquement pour Cythère est improbable, pour Naples assurément. Yonnel Liégeois

Les fantômes de Naples : jusqu’au 03/07, spectacle en plein air, cour Lefuel du Louvre (Tél. : 01.40.20.55.00).

Les étés du Louvre

Jusqu’au 20/07, le musée du Louvre convie le public à un festival qui se déploie sur l’ensemble de son domaine : concerts sous la Pyramide (Nu Genea Live Band, le 20/07), danse dans la cour Lefuel (Static Shot, les 10 et 11/07), cinéma en plein air dans la cour Carrée (Cinema Paradiso, du 06 au 09/07)…

Sans oublier la visite de la grande exposition, Naples à Paris, quand le musée du Louvre invite celui de Capodimonte jusqu’en janvier 2024 ! Une soixantaine des plus grands chefs-d’œuvre du musée napolitain est exposée : Capodimonte est l’un des seuls musées de la péninsule dont les collections permettent de présenter l’ensemble des écoles de la peinture italienne. Il s’affiche comme l’un des plus grands musées d’Italie et l’une des plus importantes pinacothèques d’Europe, tant par le nombre que par la qualité exceptionnelle des œuvres conservées.

Poster un commentaire

Classé dans Expos, Festivals, Littérature, Rideau rouge

De Kaboul à Villeurbanne, des Antigones afghanes

Du 28 au 30/06, à Villeurbanne (69), Jean Bellorini propose Les messagères. Sur la scène du Théâtre National Populaire, neuf jeunes comédiennes afghanes formidables jouent leur propre révolte corps et âme. Une aventure humaine et théâtrale exceptionnelle.

Elles sont neuf : Hussnia Ahmadi, Freshta Akbari, Atifa Azizpor, Sediqa Hussaini, Shakila Ibrahimi, Shegofa Ibrahimi, Tahera Jafari, Marzia Jafari, Sohila Sakhizada. Elles ont entre 19 et 24 ans. Elles faisaient partie de l’Afghan Girls Theater Group, la seule troupe exclusivement féminine fondée à Kaboul fin 2015 par le metteur en scène Naïm Karimi, alors qu’elles étaient encore lycéennes. La troupe avait passé un partenariat avec l’Institut Français en Afghanistan. Ensemble, elles écrivaient et jouaient régulièrement. Puis leur vie a basculé, avec celle de toute la population et des femmes plus particulièrement, lorsque fin juillet 2021, les  talibans ont repris le pays et fait main basse sur Kaboul le 15 août de cette année-là.

En France, à l’initiative de la plasticienne et performeuse Kubra Khademi, un appel est lancé pour secourir ces artistes afghans menacés de mort ou d’emprisonnement. Plusieurs directeurs et directrices de centres dramatiques nationaux, de centres chorégraphiques et de scènes nationales y répondent et s’engagent à les accueillir dans leur exil. Les toutes jeunes femmes de l’Afghan Girls Theater Group vont atterrir dans la métropole lyonnaise et bénéficier de dispositifs d’accompagnement, soutenues par Joris Mathieu (directeur du Théâtre Nouvelle Génération) et Jean Bellorini (directeur du TNP, Théâtre National Populaire). Elles ne seront pas séparées, auront accès à des cours de français – aucune d’entre elle ne le parlait -, pourront suivre des études, travailler et, surtout, poursuivre leur formation théâtrale. 

Aujourd’hui, elles à sont l’affiche du Théâtre National Populaire avec Les Messagères, d’après Antigone de Sophocle, dans la mise en scène de Jean Bellorini, joué en dari et surtitré en français. Aucune d’entre elles ne connaissait ce texte – traduit du persan au dari par Mina Rahnamaei – qu’elles ont choisi parmi nombre de propositions. Une véritable révélation pour elles tant la dialectique du NON d’Antigone à Créon, de la désobéissance d’une femme à un tyran (« tant que je serai vivant aucune femme ne me dominera »), est au cœur de leur propre histoire. Une révélation aussi pour le public qui les découvrira dans la grande salle du TNP, avant une tournée à mettre en place. C’est ce que promettent les dernières séances de travail, impressionnantes d’exigence et de beauté. Saluons les choix de mise en scène – un immense plan d’eau au-dessus duquel évolue un astre dans sa lumière et sa noirceur – qui laissent tout l’espace au jeu des actrices, et surtout à leur présence, une à une et ensemble. 

Ce chœur de jeunes femmes qui entre en scène avec fragilité et puissance, ancrage et légèreté, confrontant sa propre langue et histoire à une histoire millénaire universelle, va bien au-delà d’une aventure théâtrale. Pour elles, c’est aussi la construction de leur être en devenir et en autonomie qui est en jeu. Pour nous, la mise en partage du monde d’où elles viennent. Marina da Silva

Les messagères, d’après Antigone de Sophocle : du 28 au 30/06 au Théâtre National Populaire – Villeurbanne, dans une mise en scène de Jean Bellorini (Tél. : 04.78.03.30.00). Une tournée est en cours d’élaboration.

Poster un commentaire

Classé dans Pages d'histoire, Rideau rouge

Annie Ernaux, en mémoire

Jusqu’au 16/07, au Vieux Colombier (75), Silvia Costa présente Mémoire de fille. Avec force et délicatesse, trois comédiennes du Français portent à la scène l’impressionnant récit d’Annie Ernaux. Une partition rare, douce, autant que bouleversée et bouleversante. 

L’été 1958 fut « celui du retour du général de Gaulle, du franc lourd et d’une nouvelle République (…) et de la chanson de Dalida Mon histoire c’est l’histoire d’un amour », écrit Annie Ernaux, dans les premiers paragraphes de Mémoire de fille. Ce livre, publié seulement en 2016, est un regard sur deux années de sa jeune existence, quand des milliers d’hommes étaient envoyés à la guerre en Algérie. La voix magique de Dalida enveloppe l’espace d’une couleur à la fois rayonnante et intime. Tout comme l’est la parole de l’autrice qui, dans ce récit, remonte le temps sur sa première expérience sexuelle. En quelques mots : monitrice dans une colonie de vacances cet été-là, presque amoureuse, elle se retrouve au lit avec un homme, le moniteur chef, à peine plus âgé, qui se conduit comme un crétin de macho dominant, quasi violent, quasi-violeur.

Pour la metteuse en scène Silvia Costa, à qui l’on doit aussi la scénographie (avec Thomas Lauret), les costumes et les lumières, il s’agit d’une recréation, après une première présentation en 2021 en Allemagne, avec d’autres interprètes. C’est sa première collaboration avec le Français, où l’on devrait la retrouver la saison prochaine salle Richelieu avec Macbeth, de Shakespeare. Ici, elle a choisi de confier le rôle aux trois sociétaires Anne Kessler, Coraly Zahonero et Clotilde de Bayser. Trois personnages qui n’en font qu’un, puisqu’il s’agit de raconter un fragment de la vie de cette demoiselle qui ne se nommait alors qu’Annie Duchesne, fille d’épiciers installés dans un quartier populaire de la petite ville normande d’Yvetot.

Les trois comédiennes n’incarnent pas chacune un âge différent de l’autrice, mais elles sont, successivement, comme un chœur, comme un reflet, comme une illustration du personnage. Et cela n’en est que plus impressionnant. Silvia Costa, en adaptant ce texte-récit, en suit la trame essentielle, c’est-à-dire une certaine chronologie, en respectant les questions posées, les interrogations d’alors et d’aujourd’hui. Prix Nobel de littérature en 2022, Annie Ernaux a longtemps « tourné » autour de cette aventure intime avant de s’en libérer du bout de sa plume. Mais ce « n’est pas un livre du regret, c’est un livre de dénonciation, peut-être celui où elle dénonce le plus directement la société patriarcale, la condition féminine », note Silvia Costa.

Le décor est aussi délicat qu’indéfini, et il se prête à l’imagination, tout comme la petite exposition d’objets présentée à l’entrée de la salle, lesquels, fournis par les comédiennes, sont comme des marqueurs du vécu intime du rôle. Les costumes sont des traces subtiles d’une époque mais aussi des sentiments et des rêves. Il faut aussi dire combien l’enveloppe sonore et musicale conçue par Ayumi Paul contribue à faire de cette Mémoire de fille une partition rare, douce, autant que bouleversée et bouleversante. Gérald Rossi

Mémoire de fille, d’Annie Ernaux : une mise en scène de Silvia Costa, jusqu’au 16/07 au Théâtre du Vieux Colombier (Comédie-Française), 21 rue du Vieux-Colombier, 75006 Paris ( tél. : 01.44.58.15.15).

Poster un commentaire

Classé dans Les flashs de Gérald, Littérature, Rideau rouge

Emma Dante, fabuleuse conteuse

Jusqu’au 28 juin, au Théâtre de la Colline (75), la metteure en scène Emma Dante présente La scortecata. Un conte de l’écrivain et poète napolitain Giambattista Basile (1583-1632) : quand la vieillesse rêve d’une nouvelle jeunesse… Au rendez-vous de l’imaginaire, entre humour et détresse.

Assises face à face, les deux sœurs offrent un triste spectacle : vieilles, elles sont usées, voûtées, brisées, cassées… Pire encore, d’une laideur à faire pâlir ou vomir, elles ont fait fuir tous les éventuels prétendants de leur entourage ! Deux vieilles filles qui ne cessent de se quereller, d’échanger de sempiternels reproches, voire des insultes, se mouvant avec peine, éructant à loisir, d’une chaise l’autre se crêpant le chignon à défaut de s’envoyer des mots doux : tel est le tableau, pas vraiment engageant, qui s’impose aux yeux du public, lorsque les projecteurs inondent de lumière le grand plateau du Théâtre de la Colline à l’occasion de l’adaptation du conte du napolitain Giambattista Basile, La scortecata.

Dans des combinaisons élimées et d’un autre âge, les deux commères ne cessent de sucer leurs doigts pour les rendre aussi lisses qu’une peau de jeunette. Sans manquer d’entrecouper leur manie mandibulaire de réparties plus ou moins fleuries à l’encontre l’une de l’autre : bouche édentée, morue qui pue, sorcière poilue… La liste est longue, ce n’est qu’un bref aperçu, ce n’est que le début. De surprise en surprise, les deux évadées d’un potentiel ehpad implanté en terre napolitaine au XVIIème siècle nous en réservent plus d’une ! La plus explosive, la plus incroyable ? L’une des mamies a envoûté le roi. Subjugué dans la profonde nuit italienne par une voix de vierge effarouchée, le jeune monarque libidineux et péteux, dont seul l’assouvissement de ses bas instincts lui sert de conduite générale, rêve d’une nuit de luxure avec la donzelle.

Plus dure sera la chute, et sa déconvenue, lorsqu’il découvrira la supercherie et ce corps flétri aux portes de l’outre-tombe : il se souviendra longtemps de cette orgie royale ! La seconde surprise, aussi déroutante et délirante ? Comme le veut la tradition théâtrale aux grandes heures du royaume de Naples, ce sont des hommes qui endossent le costume, piteux et miteux, des deux mégères. Deux comédiens prodigieux, Salvatore d’Onofrio et Carmine Maringola, qu’Emma Dante dirige sous les faux airs de la commedia dell’arte ! Un délire grandiose, faire fi de la vieillesse ennemie et succomber enfin au désir de la chair qu’ils explorent, du verbe et du geste, avec une incroyable audace. Se moquant du pouvoir des puissants, brocardant les rêves de jeunesse éternelle, renvoyant les vieilles dames comme le roi à leurs pires insanités ! Entre humour noir et farce macabre, un conte vraiment pas sage, à déguster sans aucune modération, sur le poids des ans et la fuite du temps. Yonnel Liégeois

La scortecata : jusqu’au 28/06, du mercredi au samedi à 20h30, le dimanche à 15h30 au Théâtre national de La Colline. Aux mêmes dates, Emma Dante présente aussi Pupo di zucchero, l’adaptation d’un autre conte de Giambattista Basile. Deux spectacles en napolitain, surtitrés en français.   

Poster un commentaire

Classé dans Littérature, Rideau rouge

Le palmarès de la critique

Le 19 juin, à la Philharmonie de Paris, le Syndicat de la Critique a remis les prix décernés aux spectacles de la saison : Chloé Dabert pour la mise en scène du Firmament, le chorégraphe Thomas Lebrun pour L’envahissement de l’être (danser avec Duras), ex aequo pour le Grand prix musical Katharina Kastening avec Manru et Célie Pauthe avec L’annonce faite à Marie, Jean-Marie Hordé pour son livre Au cœur du théâtre 1989-2022 (éd. Les solitaires intempestifs).

Célébrer la création musicale, chorégraphique et théâtrale, rendre hommage à un parcours, consacrer une œuvre qui a su non seulement trouver son public, mais aussi séduire, toucher, émouvoir, marquer les esprits, fait partie de nos missions de journalistes, de critiques. C’est une joie chaque année renouvelée de pouvoir nous réunir le temps d’une cérémonie pour mettre en lumière une écriture, un geste, une vision. Depuis maintenant soixante ans, le Syndicat professionnel de la Critique de Théâtre, Musique et Danse a institué ce rituel, ce moment unique de partages et d’échanges. Ni la pandémie, qui a fragilisé le secteur et précarisé de nombreuses compagnies, de nombreux lieux, de nombreux artistes, de nombreux techniciens et de nombreux confrères, ni les grèves de cet hiver, ni les mouvements sociaux liés à une réforme des retraites particulièrement décriée, n’ont empêché notre institution, âgée de cent-cinquante ans, d’honorer ses engagements et de décerner ses prix.

Dans le contexte social, économique et mondial actuel, difficile de se réjouir. Les signes avant-coureurs d’une crise à venir de la culture et tout particulièrement du spectacle vivant sont au rouge. Face à l’inflation, à l’augmentation des factures énergétiques et de l’ensemble des charges, un changement de paradigme, une réflexion de fond sur les modes de production et de diffusion s’impose, que ce soit dans le secteur privé ou public. En raison d’une non-réévaluation, d’une baisse importante voire d’une suppression de leurs subventions, la plupart des établissements culturels et des compagnies sont confrontés à des choix drastiques. Après deux saisons pléthoriques, conséquence directe des confinements, force est de constater une réduction des programmations. De nombreux théâtres et salles de spectacle n’ont eu d’autres possibilités que de réduire la voilure, de renoncer à certaines productions, de diminuer leur soutien à nombre de créations. Le temps est à l’économie, aux budgets serrés, à une modification en profondeur des pratiques.

En résonance aux mutations de la société, un regard particulier des institutions, des syndicats et des structures artistiques, s’est porté sur le respect de la parité et l’ouverture sur la diversité. On en est loin, il suffit de se pencher sur le rapport de l’association des centres nationaux chorégraphiques pour s’en persuader. En 2022, Sur dix-neuf centres en France, seuls trois – faisant partie des moins bien dotés – ont une directrice. Le chemin est encore long. En tant qu’observateur, nous nous devons d’en faire écho, d’en suivre de près les évolutions. Le syndicat s’engage depuis plusieurs années en ce sens.

La situation est inquiétante mais pas désespérée. Dans le ciel assombri, des trouées laissent passer le soleil. Depuis que les spectateurs peuvent revenir sans contraintes dans les salles, ils sont de plus en plus nombreux à franchir le pas, à vouloir partager leur expérience, à privilégier les festivals, plus conviviaux, plus festifs. Ce n’était pas gagné. Les changements d’habitudes, la baisse du pouvoir d’achat, les réticences face à un virus qui reste aux aguets ont fait craindre le pire. Mais plus vibrant que jamais, l’art vivant n’a pas dit son dernier mot. Irremplaçable, non reproduisible ailleurs que dans le réel, dans le face-à-face unique entre un artiste et son public, il ne cesse de surprendre, de questionner, d’interroger l’état de nos sociétés. Porteur d’espoir, de joie, de tristesse ou de mélancolie, poétique ou lyrique, il est, à l’instar de la culture, dont il est un des éléments capitaux, une des pierres angulaires de nos démocraties et un indicateur de sa bonne santé.

À la Philharmonie de Paris ce 19 juin 2023, le temps fut à la fête. Mais en ce jour de célébration, et le palmarès en est le reflet, nous ne pouvons oublier la guerre qui se déroule aux portes de l’Europe, les drames féminicides qui trop régulièrement font la une de nos journaux. Nous ne pouvons non plus oublier que de grands noms des arts vivants et du journalisme nous ont quittés cette saison. Alors profitons d’être réunis pour avoir une pensée pour François Tanguy, Peter Brook, Jean-Louis Trintignant, Colette Nucci, Pascale Bordet, Kaija Saariaho, mais aussi pour Lucien Attoun, qui fut longtemps notre secrétaire général, Georges Banu, Philippe Tesson et Colette Godard.

Pour aujourd’hui, mais surtout pour demain, continuons à célébrer le théâtre, la danse et la musique, continuons à hanter les couloirs, les foyers, à user les sièges rouges ou bleus des salles de spectacle… Ensemble, alimentons toujours ce souffle vital qui fait de l’art un moteur pour changer le monde. Olivier Fregaville-Gratian d’Amore, Président du Syndicat Professionnel de la Critique

Prix Théâtre

Grand Prix (meilleur spectacle théâtral de l’année)
Le Firmament, de Lucy Kirkwood, mise en scène de Chloé Dabert

Prix de la meilleure création d’une pièce en langue française
L’amour telle une cathédrale ensevelie, de Guy Régis Jr

Prix Laurent-Terzieff (meilleur spectacle présenté dans un théâtre privé)
Fin de partie, de Samuel Beckett, mise en scène de Jacques Osinski 

Prix du meilleur comédien
Gilles Privat dans En attendant Godot, de Samuel Beckett, mise en scène d’Alain Françon

Prix du meilleur livre sur le théâtre
Au cœur du théâtre 1989-2022, de Jean-Marie Hordé. Éd. Les Solitaires Intempestifs 

Prix du meilleur compositeur de musique de scène
Dakh Daughters pour Danse macabre, mise en scène de Vlad Troitskyi

Prix spécial
La Mort d’Empédocle (Fragments), de Johann-Christian-Friedrich Hölderlin, mise en scène de Bernard Sobel

Prix Musique

Grand Prix (meilleur spectacle musical de l’année) ex aequo
Manru, d’Ignacy Jan Paderewski, direction musicale de Marta Gardolińska, mise en scène de Katharina Kastening
L’Annonce faite à Marie, de Philippe Leroux, direction musicale Guillaume Bourgogne, mise en scène de Célie Pauthe

Prix Danse

Grand Prix (meilleur spectacle chorégraphique de l’année) 
L’envahissement de l’être (danser avec Duras), de Thomas Lebrun

Poster un commentaire

Classé dans Documents, Littérature, Rideau rouge

Antigone, une femme libre

Jusqu’au 2 juillet, à la Cartoucherie (75), le Théâtre du Soleil d’Ariane Mnouchkine propose la première édition de son festival Départ d’incendies. L’accueil de cinq jeunes compagnies, invitées à vivre « une expérience de partage, de poésie et d’école de la vie en troupe » : Les Barbares avec Mephisto d’après Klaus Mann, , la compagnie Populo avec Les aveugles de Maurice Maeterlinck, la compagnie Immersion avec Platonov d’Anton Tchekhov, le Théâtre de l’hydre avec sa création originale Macabre Carnaval. Sans oublier la compagnie Dyki Dushi dirigée par la metteure en scène suisse-romande Madeleine Bongard qui collabore depuis 2016 avec des artistes de plusieurs régions d’Ukraine : elle invite des comédiennes restées au pays et propose au public francophone une rencontre originale, au-delà des frontières, avec la création de Blach Hole, sur la ligne de front. Pour l’heure, Chantiers de culture ouvre ses colonnes à Sébastien Kheroufi, metteur en scène d’Antigone de Sophocle avec la compagnie La tendre lenteur. Yonnel Liégeois

Le point de départ de la création Antigone se trouve à Annaba, en Algérie. Après la guerre, mon père et ses frères décident de quitter leur pays natal pour une terre qu’ils pensent plus paisible, la France. Mes tantes, désireuses de se battre, restent en Algérie. Mon père terminera sa vie dans la chambre d’un centre d’hébergement d’urgence parisien, à Emmaüs, là où je passerai une partie de mon enfance.

Antigone, je suis bouleversé par Ismène. Tandis qu’Antigone lutte jusqu’à la mort pour ses idées, Ismène se range du côté de la vie. Ismène me rappelle mon père. À la fin de la pièce, nous ne savons plus rien d’elle, seule survivante de la famille des Labdacides. J’ose imaginer qu’elle s’exilera, qu’elle fuira pour échapper à la tyrannie, à l’horreur des guerres recommencées et aux tristesses répétées des frères qui s’entretuent. Ismène incarnera peut-être cette pulsion de vie qui pousse des femmes et des hommes à tout quitter quand ce tout n’est plus fait que de cadavres et de fantômes.

Quant à Antigone, elle est ces femmes que je n’ai pas connues, une tante restée au pays pour lutter, pour résister aux violences et aux misères de l’après-guerre. Elle est cette ardeur admirable, cette force libre qui s’enracine et qu’aucun homme, aucun diktat, ne pourra jamais faire ployer.

Lors de la création du spectacle, nous avons cherché à saisir l’humanité de cette pièce qui expose, à la lumière des sentiments, les raisons de vivre de chacun des personnages et à l’envers de celles-ci, les raisons de mourir. Nous avons chassé le manichéisme, il fallait atteindre les essences, donner vie à une langue commune, à sa poésie, au rituel du spectacle vivant, se livrer au concret du texte, succomber à la théâtralité. J’ai la chance de travailler avec les mêmes comédiennes et comédiens depuis plusieurs années. Pour Antigone, quatre nouveaux visages ont intégré la bande et ont permis la réalisation de nos désirs de théâtre. Quatre femmes rencontrées au Foyer Emmaüs de Saint-Maur-des-Fossés. Quatre forces venues d’ailleurs ayant connu l’exil. Des Ismène, des Antigone. Elles forment ici le Chœur du spectacle. Vive le théâtre ! Sébastien Kheroufi

Antigone, de Sophocle : Compagnie La tendre lenteur, dans une mise en scène de Sébastien Kheroufi. Les 20-21 et 22/06 à 20H, le 23/06 à 20H30, les 24/06 et 01/07 à 14H (La Cartoucherie, route du Champ de manœuvre, 75012 Paris. Tél. : 01.43.74.24.08).

Poster un commentaire

Classé dans Festivals, Littérature, Rideau rouge

Pelloutier cherche patron !

Organisé par le Centre de culture populaire de Saint-Nazaire (44), le prix littéraire Fernand Pelloutier 2023 a rendu son verdict. Il est décerné à Il est où le patron ?, signé Maud Bénézit&Les paysannes en colère. Un roman graphique qui dénonce le patriarcat et le machisme en milieu agricole.

Il fut un temps, presque glorieux et pas si lointain, où moult entreprises s’enorgueillissaient de posséder en leur sein une bibliothèque riche et active. Sous la responsabilité des responsables du Comité d’entreprise, parfois dirigée par un bibliothécaire professionnel, elle proposait des prêts de livres aux salariés et à leurs ayant-droits, organisait des rencontres avec libraires et auteurs sur le temps de pause, initiait des ateliers d’écriture qui rencontraient un certain succès. Las, depuis les années 2000, chômage et réduction d’effectifs, emplois précaires et crise du syndicalisme, nouveau statut des C.E. et démotivation des engagements militants ont radicalement changé le paysage. En bon nombre d’entreprises, désormais, le livre n’a plus son ticket d’entrée et le service Culture s’apparente à un banal comptoir à billetterie.

Comme Astérix et Obélix en pays breton, le Centre de culture populaire (CCP) de Saint-Nazaire fait de la résistance ! Il défend, contre les envahisseurs à spectacle de grande consommation et les hérauts d’une culture bas de gamme, la place et l’enjeu du livre au bénéfice de l’émancipation des salariés. Bibliothécaire à Assérac en pays de Guérande et animatrice de la commission Lecture-Écriture au sein du CCP, Frédérique Manin en est convaincue et n’en démord pas : au cœur de l’entreprise, le livre demeure un outil majeur dans l’expression et la diversité culturelles, un formidable vecteur d’ouverture au monde pour tout salarié. Depuis 1992, le CCP organise donc le prix Fernand Pelloutier. Consacré à la bande dessinée et au roman graphique, un original prix littéraire du nom du militant nazairien (1867-1901), l’emblématique « patron » de la fédération des Bourses du travail.

Le 8 juin, dans les locaux de l’école des Beaux-Arts de Saint-Nazaire, Pelloutier a rendu son verdict ! Des votes très diversifiés, des résultats très serrés entre les sept albums en compétition… Au final, il a couronné Il est où le patron ?, le roman graphique signé Maud Bénézit&Les paysannes en colère. L’argumentaire ? Au fil d’une saison agricole, dans un petit village de moyenne montagne, trois femmes paysannes se rencontrent, s’entraident et se lient d’amitié. Toutes trois sont confrontées au sexisme ambiant. En les suivant dans la pratique de leur métier, on accompagne leur cheminement quotidien sur les questions féministes et aussi sur la difficulté de la vie agricole. Bonne lecture et rendez-vous l’an prochain pour de nouvelles aventures ! Yonnel Liégeois

Il est où le patron ?, un roman graphique signé Maud Bénézit&Les paysannes en colère (éd. Marabout/Marabulles, 176 p., 19€95). Le Centre de culture populaire : 16, rue Jacques Jollinier, 44600 Saint-Nazaire (Tél : 02.40.53.50.04),  contact@ccp.asso.fr.

Poster un commentaire

Classé dans Littérature

Jean Moulin, portrait d’un résistant

Aux éditions Rue du monde, le romancier Didier Daeninckx et le dessinateur PEF publient Jean Moulin, les cent vies d’un héros. Le portrait d’une figure majeure de la Résistance, artiste et amateur d’art. Une victime de la barbarie nazie et de Klaus Barbie, le chef de la gestapo lyonnaise.

Il y a cette photo, prise en mars 1940 à Montpellier. Une photo iconique. Jean Moulin, appuyé contre un mur blanc, chapeau vissé sur la tête, écharpe nouée autour du cou, les mains glissées dans les poches de son manteau d’hiver, ne regarde pas l’objectif. Son regard est profond et inquiet. Partout, en Europe, le fascisme avance à grands pas. Allemagne, Italie, Espagne, la peste brune s’étend. Haut fonctionnaire, ayant connu les affres de la Première Guerre mondiale, Jean Moulin sait que le compte à rebours qui va plonger la France et l’Europe dans l’horreur a commencé.

Il va désobéir à Pétain, refuser de collaborer et rejoindre le général de Gaulle à Londres. Lequel lui confie la mission de réunir, d’unifier la Résistance française et, en février 1943, de créer le Conseil national de la Résistance. Jean Moulin est arrêté le 21 juin 1943 par la Gestapo, sous les ordres de Klaus Barbie. Atrocement torturé, il meurt lors de son transfert en Allemagne, le 8 juillet 1943. C’était il y a quatre-vingts ans.

Le récit de Didier Daeninckx démarre par l’enfance de Jean Moulin. Il brosse un portrait concis et précis de l’itinéraire d’un homme qui a dit non, dès son plus jeune âge : le portrait d’un homme courageux, audacieux, qui n’a jamais renoncé à ses idéaux de justice et de liberté. Les dessins de Pef font mouche à chaque page. Ils organisent le récit, lui apportent une dimension sensorielle et organique. Un ouvrage de très belle facture, nécessaire et utile, à mettre entre toutes les mains. Marie-José Sirach

Jean Moulin, les cents vies d’un héros, par Didier Daeninckx et PEF (éd. Rue du monde, collection Grands Portraits, 56 p., 18€).

Poster un commentaire

Classé dans Documents, Pages d'histoire

Morts au travail, l’hécatombe

Aux éditions du Seuil, Matthieu Lépine publie L’Hécatombe invisible, enquête sur les morts au travail. Entre 2019-2022, ils furent 1339 à mourir sur le chantier ou à l’entreprise. Un fléau qui touche en priorité les jeunes, amplifié par la précarisation et de mauvaises conditions de travail. Paru dans le mensuel Sciences Humaines (N°359, juin 2023), un article de Clément Lefranc.

Chaque jour, en France, des femmes et des hommes meurent au travail. Le silence qui entoure ces tragédies, constate l’auteur, ne peut pas laisser indifférent. C’est pourquoi, depuis quatre ans, il relève minutieusement dans la presse les accidents du travail aboutissant à un nombre de décès qui, sur la période 2019-2022, s’élève à 1 399 cas. Parce qu’ils ne sont pas toujours bien encadrés, qu’ils manquent de formation ou encore qu’ils entretiennent un rapport au risque différent de celui de leurs aînés, les jeunes sont davantage touchés par ce fléau.

Par ailleurs, la précarisation et les conditions de travail dérégulées amplifient les risques, comme l’illustre le cas de ce jeune ouvrier happé par une machine agricole alors qu’il enchaînait sa onzième journée de travail d’affilée. Professeur d’histoire et de géographie, Matthieu Lépine ne fait pas que témoigner des drames qui endeuillent le monde professionnel. En mettant en perspective la construction du droit du travail, et les coups de boutoir dont celui-ci a été victime récemment (à l’exemple de la disparition des Comités d’hygiène et de sécurité, noyés dans les Comités sociaux et économiques), l’auteur ne cache pas son pessimisme. Les tragédies qu’il décrit établissent le fait que les reconfigurations récentes du monde du travail (sous-traitance, précarisation) sont largement responsables d’une vulnérabilité accrue, dont certains secteurs, tels que le BTP, les transports et l’agriculture sont les porteurs emblématiques. Les politiques de prévention sont impuissantes à contenir les dérives et les inspecteurs du travail bien trop rares pour agir efficacement.

Le système judiciaire, quant à lui, va même jusqu’à compliquer les démarches des familles des victimes en quête de vérité et de réparations. Mourir au travail, conclut l’auteur, n’est pourtant pas une fatalité. Il fallait déjà, pour s’en persuader, prendre conscience de la fréquence des accidents qui fauchent prématurément tant de jeunes travailleurs. Le travail documenté de Matthieu Lépine en apporte la démonstration. Clément Lefranc

L’Hécatombe invisible. Enquête sur les morts au travail, Matthieu Lépine (Le Seuil, 224 p., 19 €). Dans ce même numéro de juin, la revue s’interroge : Qu’est-ce que l’amitié ? Un imposant dossier, fort instructif. Sans oublier l’éclairant entretien avec Bertrand Badie, « La géopolitique est une affaire humaine ».

Dès sa création, Chantiers de culture inscrit le mensuel Sciences Humaines sur sa page d’ouverture au titre des « Sites amis ». Une remarquable revue dont nous conseillons vivement la lecture. Y.L.

Poster un commentaire

Classé dans Documents, Sciences