Près de Manchester en 1844, au cœur de l’industrie britannique naissante, vingt-huit tisserands créent un magasin d’un nouveau type : une coopérative ouvrière. Retour sur une aventure pionnière qui a essaimé partout à travers la planète.
Les formes premières de l’économie sociale ne sont pas nées de théories sociales. Elles sont le fait d’hommes et de femmes engagés sur la base de l’égalité et de la solidarité pour une réponse collective à la nécessité ou pour la prise en charge d’un projet commun. Les Équitables Pionniers de Rochdale sont du nombre. Au cœur de l’industrie phare de la puissance britannique et à la suite d’une lutte sociale inaboutie, à Rochdale près de Manchester, vingt-huit tisserands s’engagent en 1844 dans la création d’un magasin ouvrier. Aussi modestes que soient leurs actions, il s’agit d’un combat pour l’émancipation contre le patronat d’abord, ensuite contre les commerçants qui spéculent sur leur position de monopole.
Les Équitables Pionniers font tache d’huile
Les formes premières de l’économie sociale et du mouvement social sont indissociables. Elles inspireront les théoriciens socialistes, notamment ceux dits « utopistes », mais aussi Karl Marx, qui dans son Adresse inaugurale de l’Association internationale des travailleurs, en 1864, écrira que les coopératives représentent un « triomphe » pour « l’économie politique du travail ». Comme le néolibéralisme aujourd’hui, les pouvoirs de la société libérale du XIXe siècle combattent les corps intermédiaires et refusent toute légitimité aux actions « au nom d’intérêt prétendument commun », comme l’affirme en France la loi Le Chapelier. Malgré tout, différentes formes de collectifs, nés de démarches pragmatiques, émergent : sociétés de secours mutuel, associations ouvrières de production, caisses de crédit populaire, mouvements d’éducation populaire.
À Rochdale, les Équitables Pionniers vont initier un mouvement qui va acquérir une dimension considérable, celui des coopératives ouvrières de consommation. À partir de la mise en commun de faibles contributions, surplus minimes retirés de salaires avoisinant celui de subsistance, le petit magasin de Toad Lane vise à fournir aux travailleurs et à leurs familles des produits de première nécessité à prix réduits. Très vite, la coopérative va voir croître le nombre de ses adhérents en gagnant de nouveaux territoires ; ils seront plus de 10 000 en 1880, quand sera ouvert le grand magasin londonien. Le mouvement va faire tache d’huile. À Paris et dans sa banlieue, en 1900, il y a près de 200 000 adhérents aux dizaines de coopératives comme la Bellevilloise ou la Fraternelle de Ménilmontant.
Rochdale va aussi être le premier maillon d’un ensemble coopératif diversifié, de la production alimentaire à l’habitat. Dans l’Europe entière, en lien plus ou moins institué avec le mouvement social, s’ouvre ainsi une voie qui conduira en France à la proposition que fera Charles Gide d’une « République coopérative » présentée devant les congrès socialistes à la fin du siècle. Mais l’expérience de Rochdale a une autre dimension. Les règles que vont se donner les Équitables Pionniers (la libre adhésion, la gestion démocratique sur la base « un homme (on dit désormais une personne), une voix », l’impartageabilité des réserves) demeurent aujourd’hui celles du mouvement coopératif à travers le monde. Aujourd’hui, plus de trois cents millions de coopérateurs dont les actions touchent plus de deux milliards de femmes et d’hommes partout à la surface de la Terre vivent leur démocratie coopérative selon ces mêmes préceptes. Si ceux-ci se sont inspirés des règles d’une société de secours mutuel, montrant ainsi l’unité de l’associationnisme du XIXe siècle avant la segmentation imposée par les pouvoirs publics, ils n’en ont pas moins créé des dispositions durables de droit, domaine regardé pourtant comme réservé aux élites.
Les coopératives de consommation ont connu, en France, un recul important à partir des années 1950, faisant place à des coopératives de distributeurs, petits voire grands patrons. 180 ans après pourtant, la voie coopérative connaît un renouveau. De plus en plus de penseurs, engagés dans le combat pour l’émancipation, (re)découvrent la coopérative comme modèle d’entreprise solidaire et démocratique, notamment la coopérative de travail (Scop, CAE, Scic). Ainsi, Redonner du sens au travail de Thomas Coutrot et Coralie Perez, comme Ralentir ou périr de Timothée Parrique les présentent comme des entreprises en mesure d’assurer démocratie au travail ou maîtrise de la croissance. Elles sont porteuses de transformation et constituent ce que Lucien Sève appelait, dans Capitalexit ou catastrophe, des « futurs présents ». Jean-Philippe Milésy
Mathématicienne, écrivaine, oulipienne, Michèle Audin était tout ça à la fois, et même historienne. Ses travaux sur l’Algérie coloniale et la Commune sont précieux. Décédée en novembre 2025, la librairie Libertalia lui rendait hommage à la Maison des métallos de Paris.
En ce 18 mars 2026, jour anniversaire du début de la Commune de Paris, la librairie Libertalia de la Maison des métallos honore la figure de Michèle Audin. « Je n’avais jamais imaginé écrire l’histoire des colons de Berbessa – je ne les vois pas descendre de moi. Mais, et je n’y peux rien, je descends aussi d’eux. Ainsi sont mes ancêtres : une ouvrière en soie, une repasseuse, et des colons. » En janvier 2026, un dernier livre de Michèle Audin paraissait aux éditions de l’EHESS, deux mois après sa disparition, Berbessa, mes ancêtres colons. C’est en partant de sa trajectoire singulière qu’elle nous transmet une fois encore l’histoire. Celle de la colonisation de l’Algérie qu’elle avait entamée avec son magnifique récit, Une vie brève, (Folio, Gallimard), sur les traces laissées par son père Maurice Audin, assassiné par l’armée française le 21 juin 1957. Il avait 25 ans et un bébé de six mois. Elle y écrivait : « Ma naissance a été un des premiers « accouchements sans douleur » à Alger, il l’avait « préparée » avec ma mère, il n’a pas attendu dans le couloir en fumant nerveusement des cigarettes, il a « participé », au point, dit ma mère, qu’il a vu le bébé avant elle ».
Mathématicienne comme son paternel et sa mère Josette, elle fit avancer la discipline dont elle dressa l’histoire à travers des biographies de confrères importants. Et une consœur de choix : la mathématicienne russe Sofia Kovalevskaïa. Elle présidera d’ailleurs l’association Femmes et mathématiques en 1990 et 1991. Michèle Audin jonglait brillamment avec les théorèmes comme avec les mots d’une écriture libre mêlant sujets pointus, anecdotes et pastiches. Ce n’est donc pas un hasard si elle devint membre de l’Ouvroir de littérature potentielle, l’Oulipo, un groupe de recherche œuvrant pour moderniser le langage à travers des jeux d’écriture. Autrice de nombreux récits et romans, elle écrivit également plusieurs ouvrages sur la Commune et notamment sur les femmes lancées dans la bataille.
Elle redonne vie à Alix Payen (1842-1903) qui s’engage à 29 ans dans le 153e bataillon de la garde nationale comme ambulancière et infirmière, en rassemblant sa correspondance. Des travaux qu’elle mettait en partage sur son formidable blog consacré à l’événement. Elle y faisait état de ses enquêtes avec un sens aigu des sources. Citant l’historienne Edith Thomas, l’écrivaine Gilette Ziegler ou le journaliste communard Lissagaray, elle nous plongeait au cœur d’une barricade tenue par des femmes. « Place Blanche, elles n’ont pas attendu les ordres. Dans la nuit, elles ont construit elles-mêmes leur barricade et la défendent. Elles sont environ 120, toutes armées de fusils…». Amélie Meffre
Lors de la publication d’une série d’articles sur La Commune de Paris (du 22/03 au 31/05/21), Chantiers de culture interrogeait Michèle Audin sur les références et la pertinence de certains livres parus à l’occasion du 150ème anniversaire de l’événement. Elle avait répondu au courriel, le 16/04/21, du ton naturel et direct qui la caractérisait si bien : « Merci pour votre appréciation sur mon blog… Si vous n’avez rien trouvé sur ces livres, c’est simplement qu’il n’y a rien : je ne mentionne que les livres que j’ai utilisés dans tel ou tel article, et je n’utilise que les livres que j’ai lus. Mais je n’utilise pas tout ce que j’ai lu. Et, bien entendu, je n’ai pas tout lu ! Merci, en tout cas, pour les indications que vous me communiquez. Salut & égalité, Michèle Audin ». Une belle et grande figure des sciences et des lettres nous a quitté, une remarquable mathématicienne et flamboyante écrivaine, une plume à l’écoute de l’Histoire et pétrie d’humanisme. Yonnel Liégeois
Ferme de Bel Ébat, à Guyancourt (78), Ahmed Madani présente Entrée des artistes. Sept jeunes comédiens, gars et filles, expriment colères et joies de vivre, leurs difficultés surtout à pratiquer un métier qui se veut passion. Un bel hommage aux plaisirs de la scène.
Quatre filles et trois garçons, dernière promotion de l’école supérieure de théâtre des Teintureries de Lausanne qui a définitivement fermé ses portes… Le metteur en scène Ahmed Madani, sollicité pour mettre en partition leur spectacle de sortie, est habitué à travailler avec la jeunesse. Après Incandescences et F(l)ammes, sa dernière création Entrée des artistes n’échappe pas à la règle ! Lui qui n’a jamais fait d’école de théâtre, lui pour qui l’art n’a jamais eu place dans la famille, lui le metteur en scène aujourd’hui reconnu sur la place publique s’est autorisé une seule question à la rencontre de cette bande de jeunes : comment et pourquoi devient-on artiste dramatique ? De leurs réponses, diverses et complexes, il a écrit et composé cette ode à l’art théâtral, l’a mise en scène et en lumières avec tact et talent.
Ils s’appellent Jeanne et Aurélien, Dolo et Rita, Côme et Igaëlle, Lisa. Chacune, chacun y va de son monologue, par groupe de deux ou ensemble ils témoignent, revendiquent, dénoncent, tempêtent. Sur les profs, les metteurs en scène, les castings, les copains de jeu… Tous pourtant convaincus que l’art, la scène, le théâtre les ont sauvés de la banalité du quotidien, des carcans sociaux et familiaux, leur ont ouverts les portes de la culture et de l’acceptation de soi. Malgré craintes et espoirs d’un avenir incertain, ils explosent de conviction sur scène, dévoilant toutes les facettes de leur jeu. De la parole au geste, déclamant, dansant, chantant… C’est frais, ensorcelant, parfois d’une naïveté déconcertante dans le texte comme dans la mise en scène, pourtant toujours convaincant face à une jeunesse en devenir. Yonnel Liégeois
Entrée des artistes, Ahmed Madani : le 24/03, 20h. La Ferme de Bel Ébat, 1 place de Bel Ébat, 78280 Guyancourt (Tél. : 01.30.48.33.44). Théâtre Rutebeuf à Clichy (92), les 26 & 27/03. Espace Sarah Bernhardt à Goussainville (95), le 31/03. Théâtre de Sartrouville et des Yvelines – CDN (78), les 02 & 03/04. L’Avant-Seine à Colombes (92), le 14/04. Théâtre de Cahors (46), le 05/05. Scène nationale de Narbonne (11), le 07/05. Théâtre de Charleville-Mézières (08), le 19/05. Le texte est disponible aux éditions Actes Sud-Papiers.
Au théâtre Essaïon, Éric Cénat met en scène Si tu veux que je vive. De la plume de Marie-Neige Coche et Joël Abadie, une pièce d’histoire contemporaine qui redonne aux femmes une place souvent occultée et dénonce l’antisémitisme ambiant.
Dix-neuf septembre 1899. Ce jour-là, Émile Loubet, président de la République, signe la grâce d’Alfred Dreyfus. Mais il faudra attendre 1906 pour que l’officier d’artillerie natif d’Alsace soit définitivement reconnu pleinement innocent. L’affaire, qui suscita des passions vives dans tout le pays, aura duré douze années. Pendant lesquelles le militaire a été emprisonné puis déporté au bagne de l’île du Diable en Guyane. Accusé à tort parce que juif, accusé de trahison, il aurait pu être condamné à mort, mais cette peine avait été abolie pour les actes considérés comme « crimes politiques ». Une chance, si l’on peut dire. La correspondance entre Alfred et Lucie Dreyfus, son épouse, est la base de cette pièce écrite par Marie-Neige Coche et Joël Abadie, mise en scène par Éric Cénat.
Les auteurs affirment leur volonté de regarder cette tranche d’histoire à travers les yeux de l’épouse fidèle que rien ne prédestinait à ce rôle particulièrement engagé. Mère de famille, fille d’un négociant en diamants à Paris, Lucie Dreyfus a été un soutien sans faille, sauvant Alfred d’une profonde dépression qui aurait pu le conduire au suicide. Une autre femme est aussi sollicitée par le metteur en scène, la journaliste Séverine. Un personnage à peu près oublié aujourd’hui mais qui participa activement à la campagne en faveur de Dreyfus le calomnié. Carolina Rémi pour l’état civil, proche de Jules Vallès (homme politique journaliste et écrivain de gauche), à la mort de ce dernier en 1885, elle a dirigé le Cri du peuple, journal qu’il avait fondé. Sur la scène, elle commente et précise les points essentiels. Séverine, qui fut la première femme à diriger un quotidien d’envergure, fut contrainte à la démission face à une rédaction machiste comme on peut l’imaginer. Cela ne l’empêcha pas de poursuivre son métier dans diverses publications, ni d’adhérer au Parti socialiste en 1918 puis au Parti communiste en 1921.
Avec leur compagnie du Théâtre de l’imprévu, Joël Abadie, Lucile Chevalier et Claire Vidoni donnent chair et passion à cette aventure qui a mobilisé nombre d’écrivains et d’intellectuels en faveur de Dreyfus. Comme Charles Péguy, Marcel Proust et bien sûr Émile Zola, dont le texte sobrement titré « J’accuse » publié dans le quotidien l’Aurore du 13 janvier 1898 fit grand bruit. Au fil du temps, il est apparu que le dossier d’accusation était un coup monté, additionnant des ragots mais vide de preuves, et transpirant l’antisémitisme de l’époque. Le lieutenant-colonel Picquart, alors chef du service des renseignements militaires, est convaincu que l’armée se trompe. Il est alors muté loin de Paris. Le commandant Ferdinand Walsin Esterhazy est le véritable auteur du message de trahison attribué primitivement à Dreyfus. Mais il est acquitté par ses pairs le 10 janvier 1898, à l’issue d’un procès à huis clos. La Grande Muette sait aussi être aveugle. « Notre vie, notre futur à tous sera sacrifié à la recherche du coupable. Nous le trouverons, il le faut », a écrit Lucie Dreyfus. Gérald Rossi, photos Clémence Grenat
Si tu veux que je vive, Éric Cénat : jusqu’au 26/03, les mercredis et jeudis à 19 h. Théâtre Essaïon, 6 rue Pierre-au-Lard, 75004 Paris (Tél. : 01.42.78.46.42).
Le 21/03 pour l’un, le 29/03 pour l’autre, Georges Brassens et Gaston Couté donnent de la voix. Jojo et Gaston, deux gâs qu’ont mal tourné : une conférence musicale avec Philippe Gitton et Sylvain Guillaumet à Azay-le-Ferron (36), un récital d’Yves Champigny au Moulin de la filature du Blanc (36). Pour mémoire et plaisir, deux spectacles poétiques et chansonniers qui tournent bien !
C’est une conférence musicale qui attend le public à la médiathèque d’Azay-le-Ferron, le 21/03 à 16h. Philippe Gitton et Sylvain Guillaumet évoqueront la vie de Georges Brassens. Le premier rappellera quelques faits importants du parcours de l’artiste et présentera les douze chansons interprétées par le second. Quarante-quatre ans après sa mort, le répertoire du Sétois suscite toujours autant d’intérêt, y compris parmi les nouvelles générations. Il reçut le Grand prix de poésie de l’Académie française en 1967.
Georges Brassens, à l’instar de Léo Ferré et de Jacques Brel, est considéré comme l’un des artisans d’un âge d’or de la chanson française. Auteur de plus de 200 chansons aux textes soignés, exigeants et littéraires (Chanson pour l’Auvergnat, La Mauvaise Réputation, Le Gorille, Les Amoureux des bancs publics, Les Copains d’abord…), Georges Brassens a également mis en musique des poèmes de François Villon, Lamartine, Victor Hugo, Paul Verlaine, Francis Jammes, Paul Fort ou encore Louis Aragon.
Une semaine plus tard, le 29/03 à 17h00, au Moulin de la Filature du Blanc, Yves Champigny interprète Gaston Coutéqui fit une brève carrière dans les cabarets parisiens au début du XXème siècle. Là, il côtoie les chansonniers du quartier Montmartre. À travers ses textes, il égratigne la vie rurale et les idées rétrogrades, il chante le dur labeur du prolo et la misère du petit peuple. De révolte en révolte, il meurt à Paris en 1911. Il laisse derrière lui des œuvres mémorables. Ce sont ces rimes riches dans un argot parfois détonant qu’Yves Champigny interprète avec brio. En alternant textes et chansons poétiques ou dramatiques, il se révèle en « diseur » remarquable. Fort d’une interprétation talentueuse, il redonne espoir et vie au « gâs qu’a mal tourné ». Yonnel Liégeois
Brassens, Gitton et Guillaumet : le 21/03, 16h, à la médiathèque d’Azay-le-Ferron (Tél. : 02.54.39.40.97). Couté et Champigny : le 29/03, 17h, au Moulin de la filature du Blanc (Téléphone et réservation conseillée : 02.54.37.05.13).
Au Théâtre du Soleil pour l’un, au Théâtre de Nesle pour l’autre, deux spectacles qui titillent l’oreille et réjouissent les esprits : À tous ceux qui de Noëlle Renaude, Nuit, un mur, deux hommes et Deux tibias de Daniel Keene. Deux exquises petites formes.
Dans le mirobolant massif des textes de Noëlle Renaude, Timothée de Fombelle a choisi À tous ceux qui, une pièce qui bouscule fièrement les règles de la représentation. Une petite foule de personnages prend la parole à tour de rôle, sans autres situations que celles qu’ils désignent, en de brèves séquences monologuées. Elles constituent autant d’autoportraits incisifs à l’encontre des autres. Un village français se raconte ainsi à la fin des années 1940, par les voix successives de plusieurs générations (de 4 à 100 ans). Sur la petite scène du Théâtre du Soleil, Laetitia de Fombelle les incarne successivement, avec une exquise espièglerie qui rend tout le sel de l’écriture de Noëlle Renaude : familière et pittoresque, populairement vacharde et sophistiquée, comique et tragique en sourdine, concrète, semée de franche poésie. Bref, un précis de langue française à un moment donné.
Ce sont d’ailleurs des petites histoires de France, où passent les ombres de Pétain et de de Gaulle, au milieu des confidences d’une femme mal mariée, des plaintes d’une gamine de 11 ans mordue par un chien ou des doléances d’un homme qui a perdu un bras… La liste n’est pas limitative, s’agissant d’une communauté contradictoire remuant ses hontes, ses griefs et ses désirs secrets un jour de libations commémoratives. Une très belle idée est d’avoir implanté en scène des blés hauts, dans lesquels peut se réfugier l’actrice. En off, une voix d’homme annonce l’identité et l’âge du personnage à venir. Cette mise en scène de À tous ceux qui…, un oratorio sans merci sur la France d’après la guerre, contribue haut la main à la reconnaissance élargie de la dramaturgie si heureusement singulière et inventive de Noëlle Renaude.
Sur la scène du Théâtre de Nesle, Mouss Zouheyri met en scène et joue, avec Nicolas Roussillon Tronc, deux pièces de Daniel Keene, Nuit, un mur, deux hommes et Deux tibias. Dans un même souffle, deux pièces courtes où l’auteur australien met en jeu une paire de vagabonds en dialogues trébuchants, dans la forte traduction de Séverine Magois, avec sautes d’humeur, querelles bourrues et réconciliation au bout des malheurs partagés. C’est constamment juste dans le ton, vraiment hors de toute facilité dans l’ordre du pathos, au cœur de la rude lignée d’une commisération humaniste de bon aloi. Voilà donc du bon théâtre réaliste, serti dans une petite forme irréprochable. Jean-Pierre Léonardini
À tous ceux qui, Timothée de Fombelle : jusqu’au 22/03, du mercredi au samedi à 20h, le dimanche à 16h. Théâtre du Soleil, 2 route du Champ-de-Manœuvre, 75012 Paris (Tél. : 01.40.13.84.65). Le texte est disponible aux éditions Théâtrales.
Nuit, un mur, deux hommes et Deux tibias, Mouss Zouheyri : jusqu’au 29/03, les vendredi et samedi à 21h, le dimanche à 17h. Théâtre de Nesle, 8 rue de Nesle, 75006 Paris (Tél. : 01.46.34.61.04).
Au théâtre de Poche, Maxime d’Aboville met en scène Les Justes. Écrite en 1949, la pièce d’Albert Camus s’empare d’un fait historique, l’attentat contre le Grand-Duc Serge à Moscou en 1905. Une intense réflexion sur l’idée de violence, du théâtre « philosophique » magistralement orchestré par la compagnie des Fautes de frappe.
Sur le plateau, trois hommes et une femme… Qui fomentent un attentat, excédés par la politique antisociale du gouvernement tzariste. Ils réclament justice contre l’arbitraire imposé aux populations paysanne et ouvrière. Le jeune Kaliayev est chargé de lancer la bombe contre l’oncle du tzar. Stupeur, il renonce à son geste : le grand-duc est accompagné de ses deux jeunes neveux ! Avec Les justes, Albert Camus pose la question de front : le droit à la justice autorise-t-il toute forme d’action, jusqu’à la mort d’enfants ou de femmes innocents ? Après cette première tentative, avortée volontairement, les quatre protagonistes s’interrogent avant de passer à l’action de nouveau.
Le débat central : « Quel est le prix de la vie d’un homme ? Jusqu’où peut-on aller pour défendre une cause ? » L’idéal révolutionnaire ne s’interdit aucun acte, la mort n’est point un crime en regard de la cause à défendre, affirment d’aucuns avec autorité et conviction. D’autres, dont Kaliayev et Dora sa compagne, en doutent fortement. Pas un théâtre d’action, un théâtre d’idées passionnant et émouvant grâce à l’adaptation réussie du metteur en scène Maxime d’Aboville… Une pièce dont les attendus alimenteront bien plus tard les réflexions d’Albert Camus au cœur du conflit algérien, une œuvre qui résonne étrangement face aux tragédies meurtrières qui ensanglantent aujourd’hui notre planète, en Ukraine comme en Palestine. Yonnel Liégeois
Les justes, Maxime d’Aboville : Jusqu’au 12/04/26, du mardi au samedi à 19h, le dimanche à 15h. Théâtre de Poche, 75 boulevard du Montparnasse, 75006 Paris (Tél. : 01.45.44.50.21).
Un documentaire, un essai filmé, une dystopie d’autant plus cruelle qu’elle dit notre présent ? Le film de Raoul Peek, 2+2=5, est tout ça à la fois. Pour disséquer notre monde et les événements qui l’agitent, le cinéaste haïtien s’appuie sur un scalpel des plus acérés : l’écrivain britannique George Orwell, et son fameux roman 1984.
Quel regard Raoul Peck, cinéaste haïtien et citoyen engagé, pouvait-il porter sur un monde saturé de mensonges, fracturé par les extrêmes droites et ravagé par des conflits sans fin ? Après avoir ressuscité la figure d’Ernest Cole, photographe, et figure de lutte contre l’apartheid, il s’attaque à un autre éclaireur : George Orwell. Et le résultat n’a rien de rassurant.
Avec 2 + 2 = 5, le réalisateur de Je ne suis pas votre nègre revient en terrain miné. Peck ne se contente pas de convoquer Orwell : il l’utilise comme scalpel pour disséquer notre présent. Double langage institutionnalisé, mensonge érigé en méthode de gouvernement, novlangue omniprésente, surveillance numérique tentaculaire, guerre permanente comme moteur du capitalisme : tout y passe, sans anesthésie. Les euphémismes managériaux — ces « plans de sauvegarde de l’emploi » qui détruisent des vies — et les récits guerriers réécrits en « lutte contre le nazisme » ne sont que les symptômes d’un système qui s’auto-justifie en boucle.
Les États-Unis occupent le centre du tableau mais Peck n’a pas besoin d’insister, les dérives autoritaires débordent partout : Ukraine, Gaza, Birmanie… Les images s’enchaînent, non comme un catalogue de catastrophes, mais comme les pièces d’un même puzzle. Raoul Peck ne filme pas le chaos, il en expose la logique, les rouages. Plutôt que d’empiler les preuves, il remonte à la source : la vie d’Orwell, ses combats, la gestation et l’écriture de 1984. Le film devient une mise en perspective implacable, nourrie par une lecture de classe assumée. Pourtant, malgré la noirceur du constat, il refuse le désespoir. La voix du comédien et metteur en scène Éric Ruf, grave et intemporelle, guide le spectateur à travers ce labyrinthe idéologique, lui laissant juste assez d’air pour comprendre et surtout ne plus pouvoir dire qu’il ne savait pas. On est prévenu, cette fois personne ne pourra prétendre tomber des nues. Dominique Martinez
Au théâtre de L’échangeur, à Bagnolet (93), Sylvain Maurice présente Le projet Barthes. L’adaptation flamboyante, et fascinante, du cours de Roland Barthes dispensé au Collège de France entre 1978 et 1980. De La préparation du roman à la vie intime de l’universitaire et théoricien critique, une pensée féconde accessible à tout public.
Un rectangle blanc au sol, une chaise et une table avec crayons et feuilles de papier, de temps à autre les couleurs changeantes au fil de la représentation… L’homme s’avance au-devant du public, tout à la fois détendu et concentré sur ses pensées. Pas sur ses notes, qu’il ne consultera presque jamais, pourtant il disserte sur son cours patiemment rédigé, parsemé de citations finement recherchées. Le roman en littérature, tel est le thème, sa genèse, sa conception, mieux encore : comment écrire, pourquoi écrire ? Du théâtre intello pour bobos, aucunement, un solo d’à peine 75mn flamboyant et fascinant, jouissif et festif, truffé d’intelligence et d’humour.
Le point de départ de la réflexion de Barthes, que Vincent Dissez distille avec finesse et malice, la réflexion de Dante qui rêve d’une Vita Nova, une vie nouvelle qui subjugue l’universitaire, l’invite à « une sorte de conversion littéraire », selon son propos. « L’idée d’entrer en littérature, d’entrer en écriture, l’idée d’écrire comme si je ne l’avais jamais fait », que tout instant de sa vie soit désormais intégré à l’écriture… Un projet fou, insensé bien sûr, « une sorte d’illumination » qu’il éclaire de moult illustrations puisées chez ces auteurs qui l’ont nourri et qu’il chérit, de Pascal à Chateaubriand, Flaubert à Rimbaud, Kafka à Proust… Lors de ce séminaire au Collège de France, Roland Barthes a joué de l’oralité, a beaucoup improvisé, surtout comme jamais auparavant il s’est livré, dévoilé en toute intimité, mêlant les épisodes de sa vie à ses divagations littéraires de haute intensité. Un personnage d’une grande sensibilité, proche de son auditoire, un esprit truffé d’un humour renversant.
Une série de cours, dispensés au Collège de France en 1978-80, enregistrée puis publiée en 2015 sous le titre La préparation du roman, dans l’ouvrage de 780 pages Sylvain Maurice a taillé, coupé, sélectionné pour offrir ce florilège d’une incroyable richesse. Dans une mise en scène, comme à l’habitude, épurée, ciselée avec précision, dans une économie de mouvements qui privilégie la parole, son écoute et son partage. Un égal bonheur, pour l’adolescent et ses parents, qui mêle le rire à l’érudition, le plaisir à l’émotion, qui invite avec force chacune et chacun à lire et écrire, à s’engager dans une vie nouvelle où l’intellect et le sensoriel se conjuguent avec semblable acuité. Un récital de mots et pensées que Vincent Dissez, l’un des comédiens fétiches de Sylvain Maurice, délivre avec gourmandise et intensité, d’un naturel confondant sans prétention à copier Barthes, juste pénétré de la parole du maître, l’auteur des Mythologies et des Fragments d’un discours amoureux. D’une voix posée, d’une subtilité hésitante à l’image d’un conférencier cherchant ses mots, le miracle surgit, perdure à l’infini : le spectateur scotché au regard du récitant ! Le miracle du spectacle vivant. Yonnel Liégeois, photos Christophe Raynaud de Lage
Le projet Barthes, Sylvain Maurice : jusqu’au 21/03, du lundi au vendredi à 20h, le samedi à 18h, le jeudi 19/03 à 14h30. Diverses rencontres et débats sont prévus lors des représentations des 16 et 19/03. Théâtre L’échangeur, 59 avenue du Général de Gaulle, 93170 Bagnolet (Tél. : 01.43.62.71.20). Les spectateurs qui le désirent sont invités à rejoindre le collectif qui se bat pour la pérennité de L’échangeur, menacé de fermeture suite à la coupe de subventions.
Du 13 au 29/03, dans les Hauts de Seine (92), se déroule le festival Marto. Avec 18 spectacles de marionnettes et d’objets détournés qui promettent de belles découvertes. Dont Mons la girafe, un conte proposé par une troupe ukrainienne en provenance de Kharkiv.
L’aventure commence aux confins du cercle polaire, dans l’île d’Hyperborée. À défaut d’une rencontre avec le peuple mythique de l’Antiquité qui y demeurait, la compagnie Ersatz propose une exposition immersive dans un glacier. Camille Panza, concepteur et metteur en scène, a imaginé des séances de vingt minutes, accessibles dès 8 ans. Et l’entrée est gratuite dans la petite salle du Théâtre des Gémeaux, à Sceaux. Cet impressionnant moment de sons et de lumières est ouvert, avec deux séances de vingt minutes par jour, pendant toute la 26e édition de Marto, le festival de marionnettes et d’objets détournés. Jusqu’au 29 mars dans les Hauts-de-Seine, pas moins de dix-huit spectacles sont ainsi à l’affiche, dont plusieurs créations. Des spectacles, aussi et souvent, destinés à un public adulte.
Ainsi, la compagnie Morbus Théâtre propose avec Sillages une aventure singulière aux limites des possibilités humaines. Guillaume Lecamus met en scène un texte de Faustine Noguès, avec sur le plateau la comédienne Sabrina Manach, la danseuse Cécilia Proteau et le marionnettiste Cand Picaud. Le texte s’inspire des prouesses de l’Américaine Steph Davis, l’une des meilleures grimpeuses à mains nues sur les parois les plus difficiles d’accès. Avec cette « escalade libre », sans protection aucune, le danger est de tous les instants. Effroi garanti. Le Morbus Théâtre, créé en 2001, a pour principe, dans chacun de ses spectacles, de placer « l’humain face à la brutalité du monde ». En 2021, il a décortiqué l’endurance d’un coureur cycliste dans 54 x 13, l’année suivante 2 h 32 suivait l’engagement physique d’une marathonienne poussée au maximum de ses capacités humaines.
Marionnettistes venus d’Ukraine
Autre incontournable de la scène internationale cette année, Mons la girafe, un conte pour la paix proposé par l’Académie de théâtre de marionnettes de Kharkiv, en Ukraine. Les cinq jeunes comédiens marionnettistes, en tournée en France jusqu’au 8 avril, racontent comment une girafe blessée lors du bombardement russe du 24 février 2022 (premier jour de l’invasion de l’Ukraine) devient amie avec le docteur venu la soigner. « Il n’est pas facile pour les artistes ukrainiens de sortir de leur pays en guerre », soulignent les organisateurs du festival Marto, « c’est l’occasion de leur témoigner notre solidarité ». Le texte, en français surtitré, est d’Oleg Mykhaylov et la mise en scène d’Oksana Dmitrieva.
C’est un autre univers que propose Yngvild Aspeli avec Trust Me for a While, la dernière création de la marionnettiste et metteuse en scène norvégienne, née dans le petit village de Hamar en 1983. On se souvient par exemple de son impressionnant Dracula Lucy’s Dream, inspiré de l’œuvre de Bram Stoker. Cette fois, il s’agit « d’une histoire d’amour tendre mais tragique mettant en scène un magicien raté et un personnage possédé armé d’un couteau ». Pour la première fois, Yngvild Aspeli introduit un personnage ventriloque dans une histoire loufoque. « Je veux utiliser la marionnette comme support pour l’inconnu et l’innommable », ajoute la fondatrice de la compagnie Plexus polaire, en rapport au terme qui désigne en médecine la zone de la poitrine jouant le premier rôle dans la gestion du stress. Gérald Rossi
Festival Marto : du 13 au 29/03, dans dix lieux des Hauts-de-Seine. Pour en savoir plus et réserver : festivalmarto.com
Aux éditions de L’humanité, Marc Perrone publie Tu vois… c’est ça qu’on cherche. L’autobiographie de l’accordéoniste de renommée internationale : de son enfance à Gentilly, puis à La Courneuve, jusqu’à ses derniers concerts… Le musicien, atteint de sclérose en plaques, partage avec générosité tous ses souvenirs. Paru dans le quotidien L’humanité, un article d’Eléonore Houée.
Marc Perrone adore les voitures. En tout cas, il se rappelle de celles dans lesquelles il est monté pour un concert, un voyage en Italie, un séjour à l’hôpital. Dans son autobiographie Tu vois… c’est ça qu’on cherche, parue aux éditions de l’Humanité, elles se manifestent à chacun des chapitres. En 1961, son père obtient son permis de conduire et acquiert « une 2 CV fourgonnette grise en tôle ondulée ». Durant l’été – le gamin né à Villejuif en 1951 a alors 9 ans –, l’auto franchit les Alpes, direction Pallanza, un village au bord du lac Majeur. Nouvelle anecdote, plus tard dans le livre : « Mon premier fauteuil roulant, je suis allé le chercher avec Fred Bourdeau, qui venait d’acquérir le magnifique coupé BMW de son frère ».
Les noms, les lieux, les dates… l’artiste mémorise tout. Le lecteur ne manque rien de la vie du moustachu de 73 ans, ni même de celle de ses proches, à commencer par ses parents italiens, naturalisés français tous les deux. L’enfant grandit jusqu’à ses 6 ans à Gentilly, dans le Val-de-Marne, avant de déménager à la cité des 4000, à La Courneuve, en Seine-Saint-Denis. Au collège, il découvre le lancer de disque, activité physique qui préfigure son « plaisir à jouer et rejouer, des valses de préférence, mélodies répétées en boucle, tel le mouvement dans le cercle d’élan ». En guise de premier emploi, Marc Perrone devient prof de sport, à raison de trois heures par semaine. Dans les vestiaires, sa guitare l’attend.
Une vie sur scène
Il découvre l’accordéon diatonique à la Fête de l’Humanité en 1972 : un « objet has been total » pour une génération biberonnée à Jimi Hendrix et aux Stones. Mais lui se dit « fasciné, comme les enfants, par le soufflet qui se gonfle, se dégonfle et semble rendre cet objet vivant ». Le vieux compagnon lui permet d’« enlacer la musique de ses deux bras comme un être cher ». Le musicien joue d’abord « dans les folk-clubs parisiens » et rejoint, un temps, les copains du Perlinpinpin Fòlc à Agen (Lot-et-Garonne). Dans son ouvrage, il accorde une place particulière à ses amitiés, comme avec Michel Portal et Bernard Lubat. Lors d’une répétition en 1982 à la Fête de l’Huma, le premier s’approche du second et affirme : « Tu vois, Bernard, c’est ça qu’on cherche ! ». L’accordéoniste s’est produit moult fois à Uzeste (Gironde). « Ici, se risquer est toujours possible », raconte-t-il.
En 2018, les Hestejadas de las arts l’accueillent de nouveau, mais l’artiste ne peut plus jouer. « Je suis porteur d’une sclérose en plaques, redit-il. C’est en 1992 que les médecins ont mis un nom sur mes ennuis et diagnostiqué la maladie. » Au fil des pages, elle prend davantage de place et le handicape de plus en plus. Dans ses confidences, il s’enthousiasme aussi de ses nombreuses collaborations avec le septième art, ses compositions pour le grand écran, ou encore sa venue au Festival du court métrage de Clermont-Ferrand, en 2002, en tant que membre du jury. Autre cadeau : les photographies dispersées dans le bouquin, issues de sa collection personnelle. Eléonore Houée, photo Patrick Nussbaum
Tu vois… c’est ça qu’on cherche, Marc Perrone (éditions de L’humanité, 380 p., 24€90).
En ce mois de mars, s’affiche sur grand écran Allah n’est pas obligé. Un long métrage d’animation réalisé par Zaven Najjar, l’adaptation du roman au titre éponyme d’Ahmadou Kourouma, prix Renaudot et prix Goncourt des Lycéens en 2000. Le film donne à voir une réalité dramatique : celle des enfants-soldats, enrôlés de force dans des milices armées dès leur plus jeune âge.
« Le film aborde un sujet d’une extrême violence à travers le regard d’un enfant, sans didactisme. Zaven Najjar maintient l’équilibre entre l’empathie pour son héros et le réalisme cru de la guerre. Parfois dérangeant mais toujours maîtrisé, c’est un film qui n’hésite pas à aborder des thèmes difficiles, mais essentiels à transmettre ». Lola Antonini, Les écrans du Sud
Aujourd’hui, on estime à plus de 250 000 le nombre d’enfants soldats engagés activement dans un conflit armé. Une estimation vague, en l’absence de données officielles. Nombre d’entre eux sont enrôlés de force ou s’engagent « volontairement » pour sortir de la précarité. Du fait de leur vulnérabilité, ces enfants sont avant tout des victimes. Leur participation à un conflit est une violation du droit international et de la Convention Internationale des droits de l’enfant. Avec d’autres organisations humanitaires, Amnesty international s’y oppose fermement.
Créé en 2004 au Salon du livre de Genève, le Prix Ahmadou Kourouma honore chaque année un auteur d’expression française, africain ou d’origine africaine. Pour un ouvrage, roman – récit ou nouvelles, dont « l’esprit d’indépendance, de clairvoyance et de lucidité s’inscrit dans l’héritage littéraire et humaniste légué par le romancier ivoirien ». À l’occasion de la sortie de ce superbe film que nous soutenons et vous invitons expressément à découvrir, Chantiers de culture remet en ligne l’entretien exclusif qu’Ahmadou Kourama nous accordait en son exil lyonnais, quelques semaines avant son décès le 11 décembre 2003. En hommage au grand pourfendeur de toutes les dictatures, au sage griot de l’Afrique contemporaine. Yonnel Liégeois
Ahmadou Kourouma, griot des temps modernes
Né en 1927 à Boundiali en Côte d’Ivoire, Ahmadou Kourouma s’affiche comme l’un des plus grands écrivains d’Afrique noire. Prix du Livre Inter en 1998 avec En attendant le vote des bêtes sauvages, Prix Renaudot et Prix Goncourt des Lycéens en 2000 pour Allah n’est pas obligé, son œuvre littéraire se révèle alors au grand public. Une écriture foisonnante, détonante et luxuriante, la magistrale plume d’un « colossal » romancier ivoirien.
Yonnel Liégeois – Natif de Côte d’Ivoire, vous êtes certainement affecté par les événements dramatiques (en 2003, ndlr) qui secouent actuellement votre pays ?
Ahmadou Kourouma – Je suis très inquiet, à plus d’un titre. D’abord pour ma famille restée là-bas qui me donne des nouvelles pas toujours rassurantes, ensuite pour l’avenir du pays qui s’enfonce progressivement dans la guerre civile. Pour moi-même, enfin, puisque la presse ivoirienne m’accuse d’avoir déclaré en Allemagne la présence de « tueurs à gage dans l’entourage du président Laurent Ghagbo ». Une affirmation erronée : lors de cette conférence de presse à l’occasion de la sortie de mon livre Allah n’est pas obligé en traduction allemande, j’ai simplement dit qu’il y avait des tueurs en Côte d’Ivoire…
Y.L. – Le quotidien ivoirien L’inter écrit que vous êtes dans l’incapacité de dire si vous avez obtenu la nationalité ivoirienne par adoption ou par naturalisation. Que penser de l’idée d’« ivoirité » ?
A.K. – Une absurdité, et c’est cette absurdité qui nous conduit au chaos présent ! L’ivoirité est une absurdité en tant qu’argument politique. Comment peut-on parler de racines séculaires en Afrique, alors que les tribus et les peuples ont été divisés pour constituer des États dans le seul intérêt des puissances occidentales coloniales ? En Côte d’Ivoire, comme pour toute l’Afrique, la démocratie est la seule solution, on n’a pas le choix. Que l’on soit illettré ou non, nous pouvons y arriver. Ne détruisons pas la Côte d’Ivoire, un pays florissant et paisible s’est transformé subitement en un vrai champ de bataille. Mon message est un appel à la paix et à la raison, il nous faut retrouver le chemin du dialogue entre Ivoiriens. Je suis moi-même originaire de la région du Nord, près de la frontière avec le Mali, je suis né en 1927 à Boundiali. Je suis terriblement inquiet, mais je garde encore espoir en l’avenir.
Y.L. – Des Soleils des indépendances, votre premier livre considéré aujourd’hui comme un classique de la littérature africaine, à Allah n’est pas obligé, vous posez un regard sévère sur le pouvoir en Afrique. Pour paraphraser le titre de l’un de vos ouvrages, ne peut-il donc se concevoir qu’en « bête sauvage », qu’en prédateur capable de dévorer ses propres enfants ?
A.K. – Cessons de voir le continent africain avec les seules images d’Amin Dada, de Bokassa et d’autres… L’Afrique compte cinquante-quatre États, ils ne sont pas tous en guerre ! À l’heure des indépendances, après la période de l’esclavage, nous avons hérité des dictatures issues du temps de la « guerre froide » avec des présidents au long cours comme Houphouët-Boigny en Côte d’Ivoire, avec les partis uniques. L’Occident s’est façonné une image de l’Afrique à sa convenance, entre guerres tribales et conflits ethniques, qui l’autorise à se penser comme seul territoire civilisé et démocratique. Or, la démocratie n’est pas une spécificité occidentale, les pays d’Occident ne sont pas nés avec, loin s’en faut ! La démocratie s’impose aux hommes, où qu’ils soient et quels qu’ils soient, mais personne ne peut vous l’imposer. Je crois en l’avenir de l’Afrique, les progrès sont lents, mais l’Afrique est en progrès.
Y.L. – Malgré génocides et catastrophes humanitaires en Sierra Leone et au Libéria, votre dernier roman Allah n’est pas obligé s’en fait l’écho dans une langue paradoxalement chargée d’humour. C’est une histoire terrifiante pourtant que celle de Birahima, ce « p’tit nègre Malinké de dix ou douze ans », sans père ni mère et embrigadé comme enfant-soldat ?
A.K. – Écrire s’apparente pour moi à un devoir de mémoire. Pour dénoncer, de mon premier roman jusqu’à aujourd’hui, le mensonge, la dictature, les atrocités commises pour prendre ou conserver le pouvoir. Des réalités dont l’Afrique, hélas, n’a pas le monopole. Lors d’un récent voyage en Allemagne, l’un de mes interlocuteurs m’a signalé l’existence d’un roman relatant la guerre de Cent ans qui traitait du même sujet. Avec encore plus de force et de violence à propos des enfants-soldats. Outre mon étonnement et ma surprise, est confortée ma conviction que dictature et pouvoir corrompu conduisent partout à semblables atrocités, même en Occident. Je n’ai pas vraiment choisi le thème de ce livre, ce sont des enfants qui me l’ont presque imposé ! Participant en Éthiopie à une conférence sur les enfants-soldats de la Corne de l’Afrique, j’en ai rencontré plusieurs, originaires de Somalie. Ils m’ont demandé d’écrire leur histoire, ce qu’ils avaient vécu. Des événements atroces, terribles, inimaginables : pensez que certains ont dû tuer leurs parents pour être enrôlés. Un mélange de cruauté et d’innocence insoutenable. Faire parler un enfant avec ses mots, exploité dans son innocence et inconscient de la portée réelle de ses actes, était une façon pour moi de rendre cette violence lisible et recevable par le lecteur. Sans volonté délibérée de condamner l’Afrique seule, je le répète, mais avec la ferme intention de dénoncer tous ceux qui fomentent ou entretiennent ce genre de conflit, qu’ils soient d’Afrique ou d’ailleurs.
Y.L. – Mathématicien de formation, vous êtes entré en littérature à quarante-quatre ans. Pourquoi à un âge si tardif ?
A.K. – Ce sont presque toujours les événements qui m’ont obligé à prendre la plume. La Côte d’Ivoire indépendante, je fus accusé de complot et emprisonné par le président Houphouët-Boigny. Libéré, je fus contraint à l’exil en Algérie. De cette époque, a germé l’écriture de mon premier roman, Les soleils des indépendances. Écrit en 1964, publié seulement en 1970 en France : jusqu’alors, les maisons d’édition refusaient le manuscrit pour cause de « mauvais français » que je mêlais au Malinké, ma langue d’origine, par peur peut-être des premières dérives du pouvoir que je dénonçai déjà au lendemain des indépendances. En ces années-là, nous nous disions tous communistes, y compris Houphouët-Boigny, en ces temps de « guerre froide » nous croyions tous sincèrement que le socialisme était l’avenir de l’Afrique. Si le livre connut un grand succès, au point que d’aucuns parlent d’un « classique » de la littérature, mon sort personnel connut un autre cours : dix ans d’exil au Cameroun d’abord, puis dix ans au Togo. Ce n’est qu’en 1993 que je pus enfin revenir au pays.
Y.L. – Vous usez d’une langue métissée qui se joue avec bonheur du français et du malinké, cette langue « p’tit nègre parlée en de nombreuses républiques bananières et foutues ». Au point que votre héros compulse quatre dictionnaires pour bien faire sentir au lecteur « sa vie de merde » ! À vous lire, on songe à la nouvelle génération d’auteurs antillais, de Glissant à Chamoiseau.
A.K. – Votre remarque me fait sourire. Lecteurs et critiques me font souvent la même réflexion : « vous écrivez comme Chamoiseau ». Je m’en amuse, je le reçois avec humour, mais il serait plus juste d’inverser la proposition : il me semble bien que Chamoiseau était encore en culottes courtes lorsque j’écrivais mon premier roman ! Je n’ai pas le sentiment de prendre une revanche sur la langue française. Elle n’est pas une langue passagère, elle est la langue de l’échange et du dialogue, mais il me semble impérieux qu’elle s’adapte à la culture africaine. Je m’y sens à l’étroit, d’où cet enjeu pour moi de la subvertir et de la charger d’un sens nouveau. Au contraire du français qui est une langue écrite et codifiée, la langue africaine relève de l’oralité. D’où son extrême richesse et souplesse, cette créativité de tous les instants à chaque fois qu’elle est parlée. Lorsque vous usez d’un mot pour signifier un objet en français, en Afrique nous en disposons de trente-cinq pour le nommer ! D’où mon admiration pour Céline, en tant qu’écrivain, que je lis et relis : c’est très certainement le romancier français qui a le plus et le mieux travaillé l’oralité de la langue.
Y.L. – En guise de conclusion provisoire à cet entretien, quels sont vos souhaits et projets, tant en politique qu’en littérature ?
A.K. – Je crois toujours que le socialisme peut sauver le monde, l’individualisme n’est pas une voie d’avenir. Le mouvement anti-mondialisation est porteur d’espérance. Il me vient parfois à rêver d’une sorte de plan Marshall pour sortir le continent africain du marasme économique. Après les temps de l’esclavage et de la colonisation, l’Afrique le mérite vraiment ! Quant à mes travaux d’écriture, je songe à un livre qui conterait l’histoire du président Sékou Touré (1922-1984, ndlr), ce « dictateur de gauche ». Une biographie romancée, à la demande de mes amis guinéens. Toujours le devoir de mémoire. Propos recueillis par Yonnel Liégeois
De stature olympienne, à la voix et au rire tonitruants, Ahmadou Kourouma ressemblait à ces sages d’antan, à ces anciens dont la parole, nourrie de l’expérience, de la mémoire et de la coutume, s’imposait comme une évidence. De nature conviviale, empreint d’une chaleur et d’une bonhomie naturelles qui transformaient d’emblée son interlocuteur en ami et en frère, Kourouma l’exilé n’aura donc pas revu sa terre natale avant de s’éteindre. Pour cause de conflit en Côte d’Ivoire, lui le natif de Boundiali en 1927, le Malinké de confession musulmane originaire de la région Nord, près de la frontière malienne.
Ahmadou Kourouma s’est bâti un étonnant itinéraire littéraire. En quatre romans seulement, mais quels romans : tout à la fois fables poétiques, brûlots épiques, manifestes politiques ! C’est le Prix du Livre Inter en 1998 pour En attendant le vote des bêtes sauvages qui le révèle au grand public et lui accorde reconnaissance et notoriété justifiées. Deux années plus tard, il est couronné en 2000 du Prix Renaudot et du Prix Goncourt des Lycéens pour Allah n’est pas obligé. De puissants ouvrages, sans concession envers les potentats locaux, une plume acérée devenue l’arme de prédilection du démocrate et de l’humaniste dès les premières heures de l’indépendance africaine.
De la tradition à la modernité, entre humour et tragédie, Ahmadou Kourouma brosse dans son œuvre un tableau étonnant et détonant de la société africaine. Dans une langue métissée qui marie à profusion le malinké au français, un style qui balance entre poétique et réalisme, une écriture surtout qui se nourrit de cette oralité pour transformer le romancier en authentique griot des temps modernes. À lire ou relire avec jubilation, pour éprouver l’ivresse des mots et découvrir la beauté cachée des terres d’Afrique.Yonnel Liégeois
Au théâtre Gérard Philipe, à Saint-Denis (93), l’auteure et metteure en scène Elsa Granat présente Papy Quichotte. Une pièce qui aborde la question de la vieillesse et de la maladie neurologique : avec humour, c’est toute une famille qui résiste.
Quelque chose ne tourne pas rond dans la famille, plus précisément dans la tête fatiguée de Papy. Le dossier médical évoque une affection neurodégénérative. La famille entre en résistance. Le grand-père n’ira pas en EHPAD. Papy Quichotte, sa dernière pièce qu’Elsa Granat met en scène avec Laure Grisinger, s’adresse à tous et principalement au public adolescent. Sacha (Maëlys Certenais) est en CE 2. Elle dit « ça sent le renfermé chez moi ». Pourtant, son père (Antoine Chicaud), plutôt individualiste, tente de s’aérer le corps et l’esprit en se noyant dans la pratique sportive. Et la mère (Esther Lefranc) finit par plonger la tête dans les fleurs du vase… L’autrice a choisi la veine humoristique, cela fonctionne très bien. La compagnie Tout un ciel confirme « travailler un théâtre qui relie les publics entre eux et les questions humaines entre elles ».
C’est dans la maison familiale que se déroule toute l’action. La scénographie de James Brandily le permet avec aisance,c’est là que Papy peut gentiment délirer. Certes, il perd la boule, par moments, et même souvent. Sagement, il lit Miguel de Cervantes, et plus précisément le roman le plus célèbre de l’écrivain espagnol, publié en 1605, L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche, communément appelé Don Quichotte. Papy, joliment interprété par Dominique Parent file au salon pourfendre les moulins à vent qu’il prend pour des géants guidés par des magiciens maléfiques. Géants qui ne sont ici qu’un ventilateur. Toute la famille se prend au jeu, enfile cotes de mailles et s’harnache d’accessoires. Le cheval Rossinante n’est pas loin, des oiseaux animés par Geraldine Zanlonghi passent dans le ciel, ajoutant une note de poésie en un temps qui regarde la vieillesse avec une bienveillance apaisante. Gérald Rossi, photos Christophe Raynaud de Lage
Papy Quichotte, Elsa Granat : Du 11 au 14/03. Théâtre Gérard Philipe, 59 boulevard Jules-Guesde, 93200 Saint-Denis. Du 26 au 28/03, au Théâtre des Îlets – CDN de Montluçon.
Don Quichotte, Histoire de fou-histoire d’en rire : jusqu’au 30/03, une superbe exposition au Mucem de Marseille (Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée, 7 promenade Robert Laffont, esplanade du J4, 13002 Marseille. Rens. : 04.84.35.3.13).
Sur la scène de la Criée, à Marseille (13), Maurin Ollès présente Hautes perchées. La pièce interroge la prise en charge des usagères de drogues par les institutions de santé, de justice et de recherche. Un spectacle qui mêle théâtre, musique et humour : très fort !
Le metteur en scène Maurin Ollès, à la tête de la compagnieLa Crapule, aime questionner les marginalités – jeunes délinquants, personnes autistes… – et le fonctionnement des institutions publiques à leur égard. Nouvel angle pour sa pièce de théâtre Hautes perchées : les addictions conjuguées au féminin. « Où sont les femmes usagères de drogues ? Elles sont minoritaires dans les lieux de soins : on compte environ une femme pour cinq hommes, en France. Consomment-elles réellement moins ? Quels obstacles rencontrent-elles ? » Telles furent les questions à l’origine de sa dernière création.
Avec son équipe artistique, il est allé à la rencontre des différents acteurs travaillant sur la problématique pour mieux rendre compte de sa complexité. Le sujet est sérieux. Le spectacle le traite avec intelligence et sous bien des angles autour de quatre personnages féminins principaux : Marie-Fleur, consommatrice de drogue (incarnée par Mélissa Zehner), Zouzou, directrice d’une structure de soins (Émilie Incerti-Formentini), Mona, juge de l’application des peines (Clara Bonnet) et Astrid, chercheuse sur les questions de drogues (Mathilde Edith Mennetrier). Aux côtés des comédiennes qui jouent plusieurs rôles, un trio de musiciens-acteurs. Plus de deux heures durant, les séquences s’enchaînent, entrecoupées de musiques et de chansons.
« J’ai pris que des acides. »/« Y a deux frizzy pazzy, un goût pêche, un goût citron »… Quatre gamines, dont Marie-Fleur, se lancent des défis à coup de bonbons dans l’arrière-salle d’une église. Elles se placent ensuite derrière le curé qui prêche contre les addictions, concluant par un « laisse-toi aimer », repris en chœur alors qu’une musique techno s’amplifie et que l’église se transforme en boîte de nuit. Le coup d’envoi donne le la : la question de l’usage des drogues peut être traitée avec humour et en musique. Maintenant, place au tribunal où comparaît Marie-Fleur pour avoir agressé un client dans un bar et les policiers dépêchés sur place. La présidente lui rappelle ses écarts passés : état d’ivresse et consommation de stupéfiants.
Rappels à l’ordre et prise en charge
Elle la condamne à six mois de prison qui seront aménagés par un juge de l’application des peines (Jap). Ce sera Mona qui vient de flirter avec Astrid, chercheuse. On retrouve cette dernière en train de livrer en visio-conférence un cours sur la législation anti-drogue et sur la prévention, citant le sociologue Howard Becker. L’exposé est fouillé, plongeant le spectateur au cœur du sujet. Elle conclue par la politique de réduction des risques (la RDR) qui entend « accompagner les personnes dans leurs vies, dans leurs usages plutôt que de les punir ». Et d’informer les étudiants sur l’ouverture prochaine dans la ville d’une salle de consommation à moindre risques, une HSA : Halte Soin Addiction, improprement appelée « salle de shoot ».
Au Caarud (Centre d’accueil et d’accompagnement à la réduction des risques), Zouzou explique à Elie qui débute au travail, les missions du lieu : distribuer des seringues propres, organiser des activités, parfois exclusivement réservées aux femmes, « sinon elles viennent jamais. En vérité, elles viennent surtout pour se reposer, la plupart sont à la rue, elles ne peuvent jamais dormir tranquille». Sacrément impliquée, la directrice du centre mâchonne des Nicorettes qui la rendent nerveuse. Dans le bureau de Mona, ce sont les condamnés pour usage de stupéfiants qui se succèdent. La Jap tente d’aménager au mieux leurs peines en écoutant leurs parcours. Le soir, elle se pinte au vin blanc pour ne plus penser aux gens cabossés dont elle a la charge. Les drogues légales provoquent aussi des addictions… La pièce se termine en musique, en fanfare ! Elle nous aura fort surpris, bien divertis et sacrément instruits. Amélie Meffre, photos Christophe Raynaud de Lage
Hautes perchées, Maurin Ollès : les 10-12-13 et 14/03 à 20h, le 11/03 à 19h. La Criée-CDN, 30 Quai de Rive Neuve, 13007 Marseille (Tél. : 04.91.54.70.54). Du 02 au 05/06, à la Comédie, CDN de Reims.
La France à la traîne
Depuis de nombreuses années, associations et collectifs se battent à Marseille pour l’ouverture d’une Halte Soin Addiction. Il n’en existe que deux en France (Strasbourgs et Paris) quand la ville de Berlin en compte sept, celle d’Hambourg, quatre. Alors que l’ouverture du lieu marseillais semblait imminente, l’État a récemment fait machine arrière. Divers rapports, pourtant, attestent de son utilité : réduction des risques de contamination par le HIV et l’hépatite C, d’overdose et d’hospitalisation. En d’autres termes, la prévention est bien plus efficace que la répression en matière d’addiction.
Sous l’égide du théâtre Durance (04), Florian Pâque propose Dans le silence des paumes. Le portrait d’une mère de famille dont les années de labeur ont usé le corps, surtout les mains. Un hommage à toutes ces femmes qui ont consacré leur vie à l’avenir de leur progéniture.
Deux-trois tables basses avec leurs jolies lampes de chevet, tout autour des chaises éparpillées dans le salon, dans un coin un imposant fauteuil d’un vert criard… L’ambiance est calme, détendue, les invités s’installent avec curiosité. Plongée dans une intimité sereine, quelques places demeurent libres, réservées probablement aux hôtes des lieux !
Maman, pourquoi que tu me donnes jamais la main ?
Je suis resté sans réponse jusqu’au jour de sa mort. C’est au creux de ses paumes que j’ai entendu l’histoire qu’elle tentait de me cacher
La lumière se fait plus discrète en cet appartement où nous accueillent les trois enfants devenus grands : une fête, un anniversaire, un deuil ? Nul ne sait le motif des retrouvailles, ils sont bien là en tout cas, s’adressant à l’absente, l’inconnue, la distante qui ne leur a jamais donné la main : la mère, dont ils vont nous narrer l’existence, brisant les non-dits et le silence des paumes. En direct ou descendue des cintres en off, à tour de rôle leur voix va décrire leur colère et frustration, d’abord, devant cette génitrice qui n’a jamais daigné poser ce geste de tendresse, prendre son enfant par la main, au contraire de toutes les mamans venues conduire ou rechercher leur progéniture à l’école. Incompréhension, désillusion devant ce fauteuil toujours vide…
« Nous sommes restés sans réponse jusqu’au soir de sa vie », témoignent fille et garçons avec une certaine pointe d’amertume. Jusqu’à ce jour, où là devant nous, spectateurs captifs d’une histoire prégnante et embuée d’émotion, « dans ce salon sans souvenirs, nous avons glissé notre visage dans les mains de notre mère »… Des mains crevassées, usées par le travail, parcheminées par le quotidien ménager, honteuses et indignes à caresser de peur de blesser, surtout d’être rejetées et remisées au rang d’intouchables ! Au passage à la vie d’adulte pour les trois protagonistes, au soir de la vieillesse pour l’absente dont la présence se fait de plus en plus vivifiante au creux du vert fauteuil, la tristesse fait place à la tendresse, le rejet à l’amour filial.
Les flacons de produits d’entretien deviennent lumières d’espoir et de reconnaissance à toutes ces femmes dont la vie exemplaire demeure reléguée dans l’anonymat le plus mortifère. Pourtant héroïnes jour après jour pour que l’enfant grandisse et s’épanouisse, leurs mains toujours disponibles pour servir et protéger. Du théâtre hors les murs, au plus près du public qui communie à la respiration des trois comédiens, un texte et une mise en scène de Florian Pâque qui transpire de poésie et de sensibilité. Un vibrant hommage à ces oubliées de l’histoire, mères et travailleuses contraintes à la double peine, usine – bureau/maison, chevalières de l’amour silencieux. Yonnel Liégeois, photos Narjesse Medjahed
Dans le silence des paumes, Florian Pâque : le 06/03, à 19h. Le théâtre Durance, Scène nationale Les Lauzières, 04160 Château-Arnoux-Saint-Auban (Tél. : 04.92.64.27.34). Du 26 au 28/03 au Maïf Social Club, 37 rue de Turenne, 75003 Paris (Tél. : 01.44.92.50.90). Le texte (72 p., 12€) est disponible aux Éditions Lansman.