Archives d’Auteur: Y.Liégeois

La révolte des livres

Aux Bords de scènes d’Athis-Mons (91), Simon Delattre présente Vents contraires. D’après un texte de Mike Kenny, l’histoire d’une bibliothèque menacée de fermeture… Pour petits et grands, un spectacle de marionnettes qui en dit long sur l’enjeu de la lecture. Motivant, ludique et poétique

L’une fréquente assidument la bibliothèque de son quartier, l’autre pas vraiment, Mona et Oscar y font connaissance par hasard. L’une s’éclate entre les rayons des livres, l’autre est accro à son téléphone portable. « Je ne suis qu’une petite fille mais je sais lire, le monde me fait peur mais j’adore les histoires », confie-t-elle à son nouvel ami, toujours dubitatif. De visite en visite, Oscar se prend au jeu, commence à tourner les pages, à laisser courir son imaginaire ! Jusqu’à cette date où des Vents contraires se mettent à souffler insidieusement…

Les autorités prétendument compétentes exigent d’enlever certains ouvrages des rayons avant la fermeture définitive du lieu. De la censure clairement affichée, la culture mise au ban. Face à un tel diktat, dans la petite tête de Mona grandit l’incompréhension, Oscar complice et solidaire. Plus fort encore, désabusés et désemparés, les trois bibliothécaires constatent aussi de curieux bouleversements : des objets changés de place, des livres classés au mauvais rayon… Même si un public averti vaut mieux que des spectateurs incrédules, Chantiers de culture ne vous révèlera rien, rien de rien, de ces étranges chambardements, à chacune et chacun suspens et plaisir de la découverte en ces lieux bizarrement hantés !

L’extraordinaire envahit l’espace, entre rêves et réalités : les contes et légendes, histoires et épopées, jusqu’au corsaire à la découverte de nouvelles terres et civilisations, semblent avoir fui les pages des albums pour s’immiscer dans le quotidien des petits et grands. Des trois comédiens grandeur nature aux marionnettes superbement animées, costumes-décors-lumières et musiques font de ce spectacle un formidable moment de grâce et de suspens. De la poésie à chaque réplique, sans mièvrerie une invitation à combattre la censure à hauteur d’enfant et à accueillir l’autre au cœur de ses différences. Du pouvoir du livre à éveiller l’imaginaire de tout lecteur, un appel ludique mais puissant à faire acte de résistance et à plonger encore plus et mieux dans le monde des vivants. Un délice pour les yeux et les oreilles ! Yonnel Liégeois, photos Simon Gosselin

Vents contraires, Simon Delattre : le 10/04 à 10h et 14h15, le 11/04 à 18h. Les bords de scènes, Salle Lino Ventura, 4 Rue Samuel Deborde, 91200 Athis-Mons (Tél. : 01.69.57.81.10).

Les 13 et 14/10 à la Maison de la culture, Scène nationale de Bourges (18), les 13 et 14/11 aux Points communs-Scène nationale de Cergy-Pontoise (95), du 28 au 30/01/27 à la Manufacture-Centre dramatique national de Nancy (54), les 02 et 03//02 à l’Espace culturel Boris Vian des Ulis (91), les 12 et 13/04 au Théâtre d’Arles (13), du 11 au 13/05 à L’onde, Scène conventionnée de Vélisy-Villacoublay (78).

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Olympe, féministe au temps présent

Au théâtre Debussy de Maisons-Alfort (94), Rachel Arditi et Justine Heynemann présentent Olympe(s). Une tribune forte, et musicale, en l’honneur d’une figure féministe méconnue de la Révolution de 1789.

En ces journées fiévreuses de 1789, Olympe de Gouges tente de faire représenter par la Comédie-Française sa pièce « Zamore et Mirza ». Mais l’illustre institution n’est pas encore prête à considérer qu’un texte écrit par une femme est aussi estimable que celui d’un homme… Ainsi débute Olympe(s) de Rachel Arditi et Justine Heynemann, laquelle signe aussi la mise en scène. Rien n’est faux, mais tout est théâtre dans cette évocation« Loin d’un biopic en costumes d’époque, nous ne cherchons pas à raconter la vie d’Olympe, mais une histoire liée à sa vie », soulignent les autrices. C’est l’occasion de croiser des personnages aussi célèbres que Beaumarchais et Marie-Antoinette.

Une page d’histoire multiple

Pas moins de dix artistes (Rachel Arditi, Éléonore Arnaud, Valérian Béhar-Bonnet, Simon Cohen, Juliette Perret, Antoine Prud’homme, Marie Sambourg, Sylvain Sounier, Adrien Urso, Kim Verschueren) sont présents sur scène. À parité hommes et femmes, ils interprètent plusieurs personnages, dansent et chantent avec une bonne humeur communicative. Sinistrement guillotinée le 3 novembre 1793, Olympe de Gouges (de son nom de naissance Marie Gouze) a laissé de nombreux écrits dont la « Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne », publiée en 1791. Elle a aussi milité en faveur de l’abolition de l’esclavage.

Sur scène, Olympe(s) porte haut les couleurs de ses convictions sur une société autre à propos du mariage, du divorce, des droits des enfants, des chômeurs… Elle dévoile une page d’histoire multiple qui se vit aussi au présent. Gérald Rossi, photos Julien Piffaut

Olympe(s), Rachel Arditi et Justine Heynemann : le 10/04, 20h30. Théâtre Claude Debussy, 116 avenue du Général de Gaulle, 94700 Maisons-Alfort (Tél. : 01.41.79.17.20). Le 28/04 au Palais des congrès de St Raphaël, Fréjus. En juillet à la Scala Provence, lors du festival d’Avignon. En octobre à Saint-Quentin, Herblay…

Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, Olympe de Gouges (Folio Gallimard, 112 p., 3€00). Olympe de Gouges, Olivier Blanc (éditions Tallandier, 256 p., 9€50). Olympe de Gouges : « Non à la discrimination des femmes », Elsa Solal (Actes Sud, 96 p., 9€90).

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Déshabillez-moi, déshabillez-vous !

Sur la scène de la Comédie de Béthune (62), Bérangère Vantusso présente Faire le beau. La manière de nous habiller en dit long sur notre rapport au monde. De la blouse d’école au bleu de travail, un défilé haut en couleurs, ludique et poétique.

Sur la grande scène du Théâtre de Montreuil (93), ils vont et viennent, font le beau, s’habillent et se déshabillent, défilent et disparaissent. Derrière un grand rideau stylisé, sont nichés les trésors, des dizaines d’habits et de vêtements : de la bonne sœur à l’ouvrier du bâtiment, de la blouse d’école au jogging du sportif… Les cinq garçons et filles paradent avec adresse et précision, jeunes et tous élèves de la Jeune Troupe du Théâtre Olympia, le Centre dramatique national de Tours dirigé par Bérangère Vantusso.

Pour sa nouvelle création, la metteure en scène s’est interrogée à rebours de la pensée commune : et si l’habit faisait le moine ? Toujours en complicité d’écriture avec Nicolas Doutey, elle orchestre un affriolant duo entre parole et vêtement ! Aux changements d’habit, endossé en solo ou à plusieurs, se déclament en cortège tirades et citations, de La distinction de Pierre Bourdieu au Goût du moche d’Alice Pfeiller, du Système de la mode de Roland Barthes à Quand les vêtements nous déshabillent de Patrick Avrane… Une cavalcade de couleurs et de mots qui en dit long sur le monde du costume, les modes et coutumes, les préjugés de classe selon ce que portent hommes et femmes au fil des temps.

La troupe s’en donne à cœur joie, humour et poésie envahissent l’espace, la musique aussi avec la guitare de Tatiana Paris. Sous les apparences d’une fantasque comédie burlesque, entre sérieux et légèreté, Bérangère Vantusso transforme un défilé de haute prestance en une audacieuse analyse sociologique de ce brin de tissu qui couvre ou dénude les corps. Finement cousu, de fil en aiguille, un spectacle qui nous déshabille avec maestria, élégance et drôlerie, comme nos habitudes vestimentaires. Un régal pour l’œil et l’esprit, de la tête aux pieds, le miroir de nos lubies et fantasmes. Yonnel Liégeois, photos Ivan Boccara

Faire le beau, Bérangère Vantusso et Nicolas Doutey, avec Félix Amard, Joséphine Callies, Claire Freyermuth, Camille Grillères, Luka Mavaetau et Tatiana Paris : les 08 et 10/04 à 20h, le 09/04 à 18h30. La comédie de Béthune, 138 rue du 11 novembre, 62400 Béthune (Tél. : 03.21.63.29.19).

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Emma et Anne Sylvestre, l’embellie !

Au théâtre de Bligny (91), Merieme Menant présente Emma la clown ose Anne Sylvestre. Un spectacle où elle revisite le répertoire de l’artiste, autre que celui des fabulettes. Accompagnée au piano par Nathalie Miravette, entre humour et émotion, du grand art !

Anne Sylvestre s’est éteinte en 2020, des suites d’un AVC. Étincelante carrière entamée en 1950 à la rude école des cabarets successifs où elle côtoyait Barbara, Brassens, Moustaki… Il y eut la Colombe, le Cheval d’or, le Port du salut, Chez Moineau, les Trois Baudets. À l’Olympia, elle précède Bécaud en scène. « On commence à s’apercevoir qu’avant sa venue dans la chanson, il nous manquait quelque chose et quelque chose d’important », écrit Brassens sur la pochette du deuxième album d’Anne Sylvestre. La voilà adoubée à juste titre. En octobre 1963, c’est la sortie de ses premières Fabulettes, « ces bijoux de paroles à destination de l’enfance, qu’elle sèmera tout au long de son existence et qui ouvriront de jeunes cœurs, jusqu’à aujourd’hui, de mère en fils et en fille », commente le journaliste et critique Jean-Pierre Léonardini. En 1989, ayant composé paroles et musique des chansons, elle tenait le rôle-titre de la pièce qu’il avait écrite, la Ballade de Calamity Jane, mise en scène par Viviane Théophilidès. Jouée au Bataclan, salle mythique où le petit-fils d’Anne, Baptiste Chevreau, perdit la vie à 24 ans, lors du massacre du 13 novembre 2015.

Le doute n’est point de mise : Anne – Merieme – Nathalie, trois prénoms faits pour s’entendre, trois femmes faites pour se comprendre… La Miravette fut la pianiste de la Sylvestre pendant plus de dix ans. Merieme l’a rencontrée un soir, la grande dame venue la féliciter au final de son spectacle Emma la clown. L’une et l’autre le reconnaissent, sans fausse pudeur : amour, admiration et respect pour Anne Sylvestre, la femme et l’artiste ! De toute façon, ce spectacle devait voir le jour, il ne pouvait en être autrement, il suffit d’oser ! Emma la clown connaît son répertoire par cœur et elle en informe l’auditoire, les sondages l’ont révélé, « je suis la plus grande admiratrice sur la planète de l’auteure-interprète ».

Et en complicité avec Nathalie Miravette au piano, Emma la clown ose tout sur la scène du théâtre de Bligny. Jouant des mimiques de son personnage au nez rouge, s’emparant du balai maudit ou béni de la Sorcière comme les autres, flânant sur les berges du Lac Saint Sébastien, se dandinant telle la Bergère au chevet de son troupeau, Les blondes courant aux abris tandis que résonne impérativement le Tiens-toi droitOn rit beaucoup, la tendresse au rendez-vous, l’émotion surtout à l’évocation des Lettres d’amour. D’une chanson l’autre, ce n’est point un banal récital chansonnier auquel le public est convié, c’est un spectacle à part entière. Les deux interprètes, parole et musique, mêlent leur partition à la perfection. Un dialogue tout à la fois pudique et public entre les deux artistes où perle leur bonheur d’avoir croisé la route d’Anne la bourguignonne, douleur et nostalgie lorsqu’elle déserta la scène en 2020, presque une mort par effraction.

Emma la clown a osé, elle a bien fait et elle le fait bien ! Un spectacle comique assurément, émouvant et touchant certainement, revitalisant absolument. Yonnel Liégeois

Emma la clown ose Anne Sylvestre, Merieme Menant et Nathalie Miravette : le 04/04, 20h30. Théâtre de Bligny, Centre hospitalier, 91640 Briis-sous-Forges. Vente des billets sur place le jour du spectacle, réservation en mairie de Briis-sous-Forges : par téléphone (01.64.90.70.26), par e-mail (accueil@briis.fr). Le 08/05 au festival Bernard Dimey à Nogent (52), le 16/05 au festival de l’Oreille en fête à Salins les Bains (39), le 22/05 au festival d’Anères (65), le 28/08 à la Scène Volubile de Guissény (29).

Coquelicot et autres mots que j’aime, Anne Sylvestre (Points, 228 p., 11€40). L’intégrale des Fabulettes (263 fabulettes, 18 CD et un livret de 160 pages, 80€). Aimer aimer et le chanter, toutes les chansons d’Anne Sylvestre (Points poésie, préface et présentation d’Olivier Hussenet, 896 p., 16€90). Anne Sylvestre : elle enchante encore !, Daniel Pantchenko (Fayard, 504 p., 26€).

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Julie Delille, la belle et la bête

Sur la scène de La Manufacture, à Nancy (54), Julie Delille présente Je suis la bête. Superbement réussie, l’adaptation du livre d’Anne Sibran : l’histoire d’une enfant abandonnée, réfugiée en forêt. Entre imaginaire et naturalisme, une aventure théâtrale déroutante.

Entre rêve et réalité, une lumière de lune en la profondeur de la nuit… Dans le clair obscur, le silence… Profond, long, très long ! Noirceur et silence s’allongent, se prolongent dans l’univers singulier du Théâtre de la Manufacture. Pour se propager et s’immiscer, énigmatiques, dans la tête des spectateurs. Jusqu’à ce que s’élève une voix, enfantine semble-t-il, presque inaudible. Les mots surgissent, tout à la fois doux et violents, pénétrants. Pour nous conter une étrange histoire quand, à l’âge de deux ans, « celle qui l’avait portée dans son ventre et l’homme qui la portait parfois l’ont laissée », enfermée dans un placard avant de quitter la maison ! Par intermittence, lucioles éphémères, éclosent alors d’infimes traits de lumière : une patte, une main ? Le mystère.

Durant plus d’une heure, il en sera toujours ainsi. Une expérience déroutante, à en perdre nombre de repères, Je suis la bête nous plonge dans une aventure théâtrale d’une originalité absolue entre imaginaire et naturalisme. Julie Delille, interprète et metteure en scène, directrice du Théâtre du Peuple de Bussang (88), se joue à merveille du texte d’Anne Sibran. Dans cette version scénique revisitée à l’occasion du 130ème anniversaire de l’utopie Maurice Pottecher et Tante Cam, son épouse, lumière et son, volutes blanches et piaillements de la nature, participent grandement à la qualité de la représentation : l’osmose totale. Deux ans tout juste lorsqu’elle est abandonnée, allaitée aux tétons d’une chatte, nourrie de la chair fade des chatons morts-nés… Elle se souvient, ses petites mains rappant la porte du placard jusqu’au sang, ses ongles devenus rouges griffes avant que ses yeux, prunelles comme celles de la chatte, découvrent l’infime orifice pour s’évader et se fondre dans la forêt.

Sauvage, obscure, impénétrable, exhalant fureurs et senteurs. Sur la scène, herbes et feuilles foulées, sons et sifflements feutrés, se tapissent et rôdent les vivants de la forêt qui l’agressent et la blessent, dont se repaît aussi la gamine carnassière durant des années. Bête parmi les bêtes, femme enfant à l’unisson de la nature, tantôt apaisante tantôt menaçante. Jusqu’au jour où les abeilles, fuyant leur « boîte », la recouvrent et lui fassent manteau. « Ça fait un bourdonnement qui me berce, me console, avec parfois des explosions d’étoiles. Jusqu’à ce moment où je m’endors enfin », nous confie-t-elle en mots chuchotés. Jusqu’à ce moment où une « bête blanche au regard d’homme », d’un jet de fumée, disperse les butineuses et la conduise dans une maison dont elle reconnaît l’odeur. L’horreur.

Il lui faut apprendre à oublier, à effacer ce que la forêt lui a révélé, à prononcer des paroles dont elle ignore le sens et qu’elle ne fait que répéter, à invoquer les cieux et un « père transfiguré ». La nuit, elle court l’aventure en quête de viande, le jour elle est contrainte de « nettoyer sa parole qui avait trop traîné sur la terre noire de la forêt ». Sur le plateau, la lumière devient un peu plus vivace, quoique toujours volatile, éphémère. Un visage apparaît, une longue chevelure aussi. Tantôt debout, immobile, tantôt à quatre pattes, fuyant pour toujours, à jamais… L’appel de la forêt est trop pressant.

Femme et bête, Julie Delille épouse sans faillir les contours de l’une et l’autre, nous invitant à cerner et discerner de quel côté avance, masquée, la sauvagerie. L’instinct ou l’intellect, la nature dénaturée ou l’humanité déshumanisée ? Un spectacle intense et fascinant, d’une suprême beauté quand la voix, couplée à la lumière et au son, se révèle plus qu’un mariage de raison. D’une « extra-ordinaire » puissance à nourrir notre imaginaire et à interpeller nos habitudes et certitudes, quand la comédienne libère moult images poétiques pour raviver le dialogue interrompu entre l’humain et sa conscience égarée. Yonnel Liégeois

Je suis la bête, texte et adaptation Anne Sibran, mise en scène et interprétation Julie Delille : le 08/04 à 19h, les 09 et 10/04 à 20h. Théâtre de la Manufacture, CDN Nancy Lorraine, 10 Rue Baron Louis, 54000 Nancy (Tél. : 03.83.37.42.42) . L’ouvrage d’Anne Sibran est disponible dans la collection Haute enfance – Gallimard.

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Du viol, police et justice

Au théâtre de la Colline (75), Pauline Bureau présente Entre parenthèses. D’une enquête policière poursuivant un pédocriminel en série à la mémoire traumatique d’une jeune femme violée dans son enfance… Dans une mise en scène et en image minutieuse, alternent retour du refoulé pour la victime et condamnation des violences par la justice.

Des cas de viol d’enfants, enterrés pendant trente ans, refont surface grâce à deux policières acharnées. Entre parenthèses, c’est l’histoire d’Alma, une enfant qui n’a pas les mots et d’une femme qui va les trouver, comme Adélaïde Bon l’a fait dans son récit, La Petite Fille sur la banquise : « J’ai écrit pour toucher du doigt ma vérité, pour ne pas laisser mon histoire à l’auteur du viol. L’autrice c’est moi ». Parallèlement, deux policières de la brigade des mineurs remontent le temps, sur les traces du violeur qui aurait sévi sur 72 fillettes. Tandis que les commissaires font des recherches, Alma, de son côté tente de surmonter l’amnésie traumatique qui l’empêche de se souvenir du viol et de comprendre les séquelles psychiques qu’il lui a laissées. Pauline Bureau est elle-même allée sur le terrain. Elle a consulté les archives de l’affaire jugée en avril 2016, a rencontré avocats et psychologues, assisté à des procès d’assises. Elle tisse ce double matériau pour construire une pièce documentaire pour huit interprètes, certains endossant plusieurs rôles.

Un espace unique pour récits pluriels

La scénographe d’Emmanuelle Roy a conçu un espace modulable. Côté jardin, le domicile d’Alma ; côté cour, le bureau de la brigade des mineurs. Entre les deux, au centre, un écran où seront projetés les réminiscences traumatiques d’Alma, inspirées par le texte d’Adelaïde Bon. Il s’ouvre sur une sorte de boite noire où l’héroïne se retire pour y rejouer des scènes muettes du passé. Les vidéos de Clément Debailleul rendent de manière sensorielle le ressenti de l’héroïne. Les images accompagnent ses crises d’angoisse et les moments de dissociation où elle se revoit enfant, dans l’escalier de l’agression. Scènes que Kim Héloïse Janjaud interprète avec délicatesse et sans pathos. Sur les murs s’inscrivent dates et lieux, permettant aux spectateurs de se repérer dans cette double intrigue, qui se termine en procès, après des allers et retours dans le temps, entre l’enfance et âge adulte d’Alma

Pauline Bureau reconstitue étape par étape ces démarches parallèles. On suit par le menu le travail des policières sans qu’aucune étape ne nous soit épargnée : portrait robot du prédateur, recherches d’ADN, ouverture des scellés et autres procédures pour identifier le criminel, Giovanni Costa. Au bout de cette longue traque, il fut condamné, à l’âge de 77 ans, à 18 ans de prison pour des crimes commis depuis les années 1990. Coraly Zahonero joue une Vanessa Wagner offensive, en duo avec Rebecca Finet tout aussi pugnace dans le rôle de Johanne Lacaille, une enquêtrice expérimentée à la retraite, appelée en renfort. Pauline Bureau leur invente des motivations personnelles de se battre au nom de toutes les enfants abusées. En écho se déroule le long calvaire d’Alma avec de nombreux interrogatoires, entretien avec l’avocate, confrontation caricaturale avec l’experte judiciaire… Tout cela pour montrer que rien n’est épargné aux victimes, mais qui nuit à l’économie globale du spectacle. Fallait-il s’appesantir si longuement et à répétition sur ses crises de boulimie, ses pertes de contrôle ? Et pourquoi avoir convoqué sur scène le personnage du violeur, d’autant qu’il a tout d’une grossière caricature de méchant ? On ne peut que le regretter car ce spectacle répond à une nécessité : en finir avec le silence viral qui recouvre les faits de viols sur mineurs.

Le viol sur mineur de moins de 15 ans

Il dénonce l’inertie de la police et la justice sur ces questions. Au moment des faits, trente ans auparavant, les deux policières furent empêchées d’approfondir leur enquête sur ce criminel qui avait déjà sévi par trois fois, dans les cours et escaliers d’immeuble du 17e arrondissement de Paris. Pour la loi, les attouchements ou agressions sexuelles n’étaient pas encore systématiquement qualifiés de viol. Sous la pression des mouvements féministes, ce n’est que depuis 2021 que le législateur considère que « tout acte sexuel entre un majeur et un mineur de moins de 15 ans est considéré comme un viol  ». Du côté des petites victimes, c’est aussi le règne du silence. À leur âge, elles ne sont pas armées mentalement pour mettre des mots sur ce qui leur est arrivé et le traumatisme déclenche chez elles une amnésie. Quant aux parents, ils occultent souvent les faits, ravalés au rang de secret de famille.

Après Neige, Pour autrui et Dormir cent ans, la metteuse en scène poursuit, avec Entre parenthèses, son exploration des liens entre intime et politique. Sa pièce apporte de l’eau au moulin des revendications actuelles, formulées notamment par la Fondation des femmes : « Nous demandons une loi intégrale contre les violences sexuelles, qui se pencherait sur les dysfonctionnements de nos institutions qui donnerait un cadre et les moyens d’agir et de protéger, afficherait une réelle volonté de lutter contre la culture du viol dont nous sommes abreuvés (via le porno), dès le plus jeune âge. (…) Une loi intégrale pour prendre enfin au sérieux toutes les victimes ». Malgré le talent des comédiens, le spectacle peut paraître laborieux par son abondance de détails. Pour autant, il faut vraiment le prendre comme un plaidoyer. Mireille Davidovici

Entre parenthèses, Pauline Bureau : jusqu’au 19/04, du mercredi au samedi à 20h30, le mardi à 19h30 et le dimanche à 15h30. Théâtre de la Colline, 15 rue Malte Brun, 75020 Paris (Tél. : 01.44.62.52.52). La Petite Fille sur la banquise, Adelaïde Bon (Le Livre de poche, 256 p., 8€40).

Tournée : le 28/04 à la Scène nationale 61, Alençon-Flers-Mortagne. Les 06 et 07/05 à la Maison des Arts, Scène nationale de Créteil. Du 17 au 22/11 au Centquatre, Paris. Les 13 et 14/01/27 à La Passerelle, Scène nationale St Brieuc. Les 21 et 22/01 au Théâtre de Sartrouville, Centre dramatique national de Sartrouville. Le 29/01 au Théâtre Roger Barat, Herblay-sur-Seine. Les 11 et 12/03 au Théâtre du Beauvaisis, Scène nationale de Beauvais. Les 18 et 19/03 au Bateau feu, Scène nationale de Dunkerque.

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Godot, encore et toujours !

Au théâtre de l’Atelier, Jacques Osinsky présente En attendant Godot. La pièce emblématique de Samuel Beckett, interprétée par quatre comédiens exceptionnels : Peter Bonke, Jacques Bonnaffé, Denis Lavant et Aurélien Recoing ! Entre l’insolite et le burlesque, l’humanité à nu, un grand moment de théâtre.

Godot, on l’attend encore et toujours… Même si l’on connaît le fin mot de l’histoire, même s’il est gravé en notre mémoire, le dialogue entre Vladimir et Estragon qu’ils renouvellent à intervalles réguliers au fil de la représentation : « On s’en va ?/Non, on ne peut pas/Pourquoi ?/ On attend Godot/ c’est vrai ». Avant, dès le rideau levé dans un étrange bruit de ferraille, il y aura un long moment de silence au pied de l’arbre presque mort, l’un tournant le dos au public et contemplant le ciel dépeuplé, l’autre tête basse entre les mains et terré sur son caillou. Solitude de l’attente, l’humanité désenchantée, misère des corps et des cœurs. Le temps s’allonge, le décor est planté, la salle retient son souffle. D’emblée, l’on pressent que va se jouer là un grand moment de théâtre. Non, un grand moment de vie.

Depuis sa création par Roger Blin en 1953, la pièce emblématique de Samuel Beckett attise les convoitises de moult metteurs en scène. Chacun avec son regard singulier, Luc Bondy en 1999, le trio Bozonnet/Lambert-Wild et Malguerra en 2014, Jean-Pierre Vincent en 2015, Alain Françon en 2023 pour ne citer que les derniers en date… Aujourd’hui, sur la scène de l’Atelier, Jacques Osinski qui maîtrise avec grand talent l’univers beckettien ! Du maître irlandais exilé à Paris depuis 1937 et reposant désormais au cimetière Montparnasse, l’ancien directeur du Centre dramatique national des Alpes de Grenoble a déjà mis en scène nombre de ses textes, de Fin de partie à Cap au pire, de La dernière bande à quelques Foirades

« Je ne sais pas qui est Godot. je ne sais même pas, surtout pas, s’il existe. Et je ne sais pas s’ils y croient ou non, les deux qui l’attendent. Les deux autres qui passent vers la fin de chacun des deux actes, ça doit être pour rompre la monotonie. Tout ce que j’ai pu savoir, je l’ai montré. Ce n’est pas beaucoup. Mais ça me suffit, et largement. Je dirai même que je me serai contenté de moins ».

Samuel Beckett. Lettre à Michel Polac, 1952

Un événement à ne pas manquer quand s’affiche au fronton d’une grande salle parisienne le plus français des auteurs irlandais, prix Nobel de littérature en 1969 : Samuel Beckett, le maître de l’insolite, subtil défaiseur de langage et tricoteur de mots ! Sous la direction d’Osinski, les quatre personnages gagnent égale valeur, grandeur et saveur, tant le couple Lavant-Bonnaffé que celui de Bonke et Recoing. Sous un ciel vaporeux, la faim tenaillant le ventre, le froid s’immisçant au pied de l’arbre décharné, Estragon (Denis Lavant) tente désespérément d’enlever le godillot qui blesse son pied tandis que Vladimir (Jacques Bonnaffé) le rejoint braguette ouverte…

Le dialogue s’engage. Répétitif, désopilant : sur la mémoire qui flanche au souvenir d’être déjà passé par là, sur l’état miséreux des deux paumés que lie une tumultueuse mais solide amitié, sur le rendez-vous sans cesse décalé avec l’énigmatique Godot. Comme chaque soir, ils croisent le chemin du fantasque Pozzo (Aurélien Recoing) tenant en laisse Lucky (Peter Bonke), son porteur de valise. Chacun y va de sa tirade, pleureuse ou rieuse, doucereuse ou coléreuse. Rien n’avance ni ne bouge, l’action au point mort alors que s’agitent les protagonistes, en perpétuel mouvement ! Estragon et Vladimir repartiront comme ils sont venus, même pas déçus lorsqu’un jeune messager leur annonce un nouveau report. Demain, les deux compères en sont convaincus, ils rencontreront l’étrange inconnu.

Les quatre interprètes font preuve d’une sublime prestance, donnant force et vigueur aux personnages qu’ils incarnent. Avec un naturel désarmant, illustrant la relation maître-esclave pour les uns, la complicité amourachée pour les deux autres, de l’authenticité au plus haut degré entre bon geste et bonne intonation rendant tout à la fois limpide et sulfureuse l’écriture du dramaturge, faisant advenir complicité et compassion envers cette galerie d’êtres égarés et détonants, déconcertés et déconcertants. Une tranche d’humanité partagée entre rire et détresse, cruauté et tendresse dans l’aridité d’un monde où la rencontre avec l’autre désormais ne va plus de soi. Avec Beckett, c’est peu dire, entre humour et férocité, les rapports entre humains sont d’une étrange complexité.

La lune s’est levée, s’annonce un autre jour, défile le temps, demain peut-être le vieil arbre bourgeonnera, demain peut-être enfin Godot viendra. Pour l’heure, il s’agit de survivre autant que de vivre, peut-être qu’au plus sombre de l’existence peut briller une lueur d’espérance… Une seule certitude, le regard vraiment novateur porté sur un monument du théâtre contemporain. Yonnel Liégeois, photos Pierre Grosbois

En attendant Godot, Jacques Osinski : jusqu’au 03/05, du mardi au samedi à 21h, le dimanche à 15h. Théâtre de l’Atelier,  1 place Charles Dullin, 75018 Paris (Tél. : 01.46.06.49.24). 

Les écrits de Samuel Beckett (théâtre, nouvelles et récits, essais et poèmes) sont disponibles aux éditions de Minuit.

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Les recluses de Cadillac

Jusqu’au 26 avril, les Archives départementales de la Gironde présentent Effacées, l’enfermement au féminin au château de Cadillac (1822-1951). Une exposition sur une histoire peu connue, qui en dit long sur le sort réservé aux femmes et aux filles qui ne filaient pas droit sur un chemin plus qu’étroit.

© Reproduction Jean-Luc Paillé / CMN //

À 35 km de Bordeaux, trône le château de Cadillac en plein cœur du vignoble. Si son apparition remonte au début du 17e siècle avec l’ascension du premier duc d’Épernon, son propriétaire et favori du roi Henri III, l’exposition aux Archives départementales de la Gironde nous retrace un tout autre récit. Qui démarre en 1822, le lieu acquis trois ans plus tôt par l’État qui en fait la première prison française destinées aux femmes jusqu’en 1891, puis un établissement de correction pour mineures jusqu’en 1951. Pour raconter ces 130 ans d’un enfermement au féminin longtemps passé sous silence, cinq archivistes dont Cyril Olivier, coordinateur des recherches, ont fouillé les rayons en quête de traces, forcément parcellaires. « Si l’on peut établir qu’environ 10 000 femmes ont été détenues au château de Cadillac, on ne connaît pas le nombre exact des pupilles. Certains documents livrent des indices tels une facture de menuisier pour la réfection de 140 cellules « cages à poules », explique Cyril Olivier. Après l’incendie d’une partie du château en 1928, on estime qu’une cinquantaine de jeunes filles y vivaient en permanence.

© Reproduction Jean-Luc Paillé / CMN //

L’intitulé de l’exposition se justifie à plus d’un titre : rares sont les documents produits par la prison comme la maison de correction qui ont été conservés. Certains bien qu’obligatoires n’ont sûrement jamais existé comme les dossiers individuels des mineures demandés en vain dans les années 1930 par une circulaire, alors que pointe le scandale des colonies pénitentiaires (1), indique l’archiviste. Restent les archives de la préfecture et de l’État quant aux coûts financiers et au maintien de l’ordre. « Grâce à ces traces administratives, on sait ce qu’elles mangent, ce qu’elles coûtent, ce qu’elles fabriquent. Les rapports annuels des directeurs ou des directrices nous renseignent aussi sur leurs emplois du temps, sur les mutineries ou les tentatives d’évasion ». En majorité déjouées, elles étaient nombreuses tant les conditions d’incarcération étaient terribles à l’image des punitions : diète, retenue sur salaire, camisole de force, lance à incendie, cachot… « Effacées », les prisonnières comme les pupilles l’étaient, vu le peu de considération de l’institution à leur égard. 

Le cas de Cadillac
Au tournant du 20e siècle, la prison devient l’une des trois écoles de préservation publiques destinées aux jeunes filles en France, avec celle de Doullens (Somme) et de Clermont (Oise). L’étude de l’établissement est assez récente. En 1987, la psychologue Béatrice Koeppel publie Marguerite B, une fille en maison de correction sur une jeune fille qui s’y est suicidé en 1950. En 2018, Anna Le Pennec consacre une thèse d’histoire aux Femmes incarcérées dans les maisons centrales du sud de la France au XIXème siècle (2). « Il y a deux ans, nous avons fouillé les archives afin de livrer un récit chronologique de l’établissement, sortir du prisme de Marguerite alors que bien d’autres pupilles ont mis fin à leurs jours. Livrer une vue d’ensemble au-delà des fantasmes », raconte Cyril Olivier. Ainsi, dans les années 1930, le ministère de la Justice charge le photographe Henri Manuel de rendre compte du quotidien d’une trentaine d’établissements pénitentiaires dont le château de Cadillac. « Si ses clichés relèvent de la mise en scène afin de donner une image positive du lieu, ils renseignent sur la vétusté du château, sur le fait que les pupilles participaient aux tâches ménagères comme au jardinage ».

Devenue école de préservation en 1905 puis institution publique d’éducation surveillée (IPES) en 1940, elle est destinée aux jeunes filles acquittées par la justice pour avoir agi sans discernement et placées jusqu’à leur majorité. D’autres y sont envoyées sur décision du père alors tout puissant. Vols, vagabondages, enivrements, relations sexuelles consenties ou non, parents déficients… Les motifs d’enfermement de ces mineures, issues des classes sociales les plus pauvres, sont multiples. Leurs conditions de vie au château sont effroyables au point qu’à la veille de l’adoption de l’ordonnance de 1945 qui actera le devoir de prévention vis-à-vis des mineurs, le docteur Blouin écrit : « Elles ne sont pas vêtues, leur cachot est un parc à cochons et leur dortoir un pigeonnier ». Il faudra attendre 1951 et le suicide de deux jeunes filles pour que l’établissement ferme enfin ses portes. L’exposition, riche de quelque 200 documents, des créations de l’artiste Agnès Geoffray et de diverses conférences, les sort de l’oubli. Vraiment, il était temps ! Amélie Meffre

 Effacées. L’enfermement au féminin au château de Cadillac (1822-1951) : jusqu’au 26/04, entrée libre et gratuite. Du lundi au vendredi 9h-17h, les samedi et dimanche 14h-18h. Archives départementales de la Gironde, 72 cours Balguerie-Stuttenberg, 33300 Bordeaux.

Une réalité historique à rapprocher du scandale du Bon Pasteur : l’histoire poignante de « mauvaises filles » placées par la justice dans les couvents de l’institution religieuse, tant en Irlande qu’en France.

(1) Sur la révolte des enfants du bagne de Belle-Île en 1934, on peut lire le formidable roman de Sorj Chalandon L’Enragé (Le livre de poche, 432 p., 9€90), dont Emmanuelle Bercot tourne l’adaptation cinématographique.

(2) Histoires de prisonnières, les femmes incarcérées dans les maisons centrales du sud de la France au XIXe siècle, Anna Le Pennec (Presses universitaires du Midi, 334 p., 25€00).

Pour aller plus loin : Marguerite B., Une jeune fille en maison de correction, Béatrice Koeppel (Hachette, 1987). Mauvaises filles. Incorrigibles et rebelles, Véronique Blanchard et David Niget (Textuel, 2016). Vagabondes. Les écoles de préservation pour les jeunes filles de Cadillac, Doullens et Clermont, Sophie Mendelsohn et Henri Manuel (L’Arachnéen, 2015). Vagabondes, voleuses, vicieuses. Adolescentes sous contrôle, de la Libération à la libération sexuelle , Véronique Blanchard (Les Pérégrines, 2019). La Révolte des filles perdues, Dorothée Janin (Stock, 2023). La violence dans les maisons centrales de femmes de Cadillac et de Montpellier au XIXe siècle, Anna Le Pennec  (Criminocorpus, 2015)

À voir, le film remarquable de Peter Mullan : Les Magdalene Sisters. Couronné du Lion d’or à la Mostra de Venise 2002, il narre l’histoire authentique de ces institutions religieuses chargées de punir les femmes « déchues » d’Irlande. La pénibilité du travail de blanchisserie symbolisait la purification morale et physique dont les femmes devaient s’acquitter pour faire acte de pénitence. Quatre congrégations religieuses féminines (les Sœurs de la Miséricorde, les Sœurs du Bon Pasteur, les Sœurs de la Charité et les Sœurs de Notre-Dame de la Charité du Refuge) avaient la main sur les nombreuses Magdalene laundries réparties sur l’ensemble du pays (Dublin, Galway, Cork, Limerick, Waterford, New Ross, Tralee et Belfast). À voir aussi Mauvaises filles, le film d’Emérance Dubas, l’histoire secrète des Magdalene Sisters françaises.

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Antisémitisme, l’éternel retour ?

Aux éditions La Découverte, Mark Mazower publie Antisémitisme, métamorphoses et controverses. Un terme apparu en 1879, dont le chercheur retrace l’histoire. Il rappelle que le concept n’est pas insensible au contexte et au travail du temps. Paru dans le mensuel Sciences humaines (N°386, 03/26), un article de Nicolas Journet.

Professeur à l’université de Columbia, Mark Mazower est historien, pour lui les mots ne tombent pas du ciel des idées. S’il y a métamorphose de l’antisémitisme, c’est que le concept n’est pas insensible au travail du temps, et s’il y a controverses, c’est que tous ses emplois ne sont pas acceptés. Il rappelle bien sûr que la discrimination et la persécution des Juifs sont des pratiques anciennes en Europe, mais aussi que l’antisémitisme est un concept politique moderne. Le mot est forgé par le journaliste Wilhelm Marr, créateur en 1879 de la première Ligue antisémite en Allemagne. Il appelle alors au rejet des Juifs hors de la communauté nationale allemande et raciale aryenne.

Émancipation des Juifs d’Europe

C’est à l’époque, explique Mark Mazower, une réaction à l’émancipation des minorités, dont celle des Juifs, qui s’accomplit en Europe occidentale au long du 19e siècle, et en Russie un peu plus tard. Il constate que c’est aussi en cette fin de siècle que se cristallise le mouvement sioniste, qui en quelque sorte entérine l’étrangèreté des Juifs. L’antisémitisme ne connaîtra de véritable succès politique qu’après la Première Guerre mondiale, avec la montée des fascismes et du nazisme. Il s’internationalise, et son argumentaire, débordant l’antijudaïsme religieux, est complotiste : conspiration judéo-capitaliste pour certains partis populistes, complot judéo-bolchevique selon les nazis, ou les deux en même temps…

Après 1933, il fait tache d’huile en Europe centrale, où l’on n’hésite pas à remettre en question la citoyenneté des Juifs. Les victoires militaires allemandes mèneront, dans les territoires exposés au joug nazi, à la mise en œuvre de l’holocauste, sur lequel l’historien n’a pas à s’étendre, si ce n’est qu’en incarnant le premier génocide ainsi nommé de l’histoire, il fait de l’antisémitisme un fléau contre lequel les démocraties renaissantes s’engageront à lutter, en même temps qu’il légitimera le projet sioniste en Palestine. De fait, au lendemain des crimes nazis, la haine antijuive deviendra à peu près inaudible, réduite à des marges qui par ailleurs, remarque Mark Mazower, s’accommodent d’un soutien à Israël.

Un « nouvel antisémitisme », vraiment ?

Qu’en est-il aujourd’hui ? La réponse à cette question occupe la seconde moitié du livre. Elle prend en considération l’histoire conflictuelle de l’État juif et ses conséquences pour s’interroger sur l’existence d’un « nouvel antisémitisme » attribué à certains pays musulmans et à des personnes qui partagent leur point de vue. Pour Mark Mazower, si antisémitisme il y a, ce n’est plus le même. Au départ, il y a le fait que la présence juive dans le monde a profondément changé : réduite en Europe, en Russie et dans les pays arabes, elle est aujourd’hui concentrée en Israël et aux États-Unis, son soutien indéfectible. Selon Mazower, cette géographie ouvre la porte à une assimilation du pays à la communauté juive, et en retour, permet de dénoncer toute hostilité à la politique israélienne comme antisémite. Il souligne que cette confusion est assumée par des décideurs politiques israéliens : la loi fondamentale votée sous leur impulsion en 2018 par la Knesset est venue préciser qu’Israël est l’État-nation des seuls Juifs, et non de tous ses citoyens.

Quittant un peu la réserve de l’historien, Mark Mazower s’insurge contre cette dérive, dont la conséquence est d’isoler le combat contre l’antisémitisme d’autres causes antiracistes, dont le partage fut longtemps la force. Une critique qui n’occulte pas le fait que des agressions bel et bien antisémites ont eu lieu en France et dans le monde, tout en se réclamant d’une vengeance contre Israël. Nicolas Journet

Antisémitisme – métamorphoses et controverses, Mark Mazower (éd. La Découverte, 365 p., 23€50).

« Faire de Sciences Humaines un lien de savoir à un moment où l’histoire s’opacifie et où les discours informés se trouvent recouverts par un brouhaha permanent », Héloïse Lhérété, la directrice de la rédaction, s’en réjouit ! Au sommaire du numéro 386, un imposant dossier sur L’école au bord du burn out (de la sélection érigée en norme aux cibles que sont devenus les professeurs…) ainsi qu’un sujet sur Mohammed Iqbal (1877-1938), de la philosophie des Lumières à l’Islam spirituel et moderne. Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel en ouverture de ses pages au titre des Sites amis. Un brillant magazine dont nous conseillons la lecture. Yonnel Liégeois

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Téhéran, de l’exil à l’asile

Au Studio Marigny (75), Aïla Navidi propose 4211 km. Entre Téhéran et Paris, la distance qui sépare de ses proches une famille contrainte à l’exil. De la dictature sous le règne du chah à la torture sous le joug du régime islamique, à l’heure de l’intervention israélo-américaine, le dilemme entre l’amour d’un pays et l’espoir d’un retour.

Le plateau recouvert d’un immense tapis persan, la fête peut commencer : Yalda donne naissance à son premier enfant, ses parents Mina et Fereydoun rayonnent de bonheur ! Il n’en fut pas toujours ainsi du temps où, épris de démocratie et de liberté, ils combattaient le régime du chah d’Iran. Prison et torture déjà jusqu’à la chute et à la fuite en Egypte des Pahlavi en 1979, torture et prison encore au lendemain de leur révolution avortée et confisquée par l’ayatollah Khomeini avec l’instauration de la République islamique… Face à la répression programmée, l’exil obligé en 1980 par instinct de survie !

Entre humour et tragédie, Yalda raconte et se raconte. Avec passion, en un langage fleuri et coloré : sa propre naissance en France, ses années de jeunesse en banlieue parisienne, sa découverte d’un pays que ses parents ne cessent de lui décrire et louer, leur confiance chevillée au corps en un avenir radieux, l’accueil incessant de réfugiés iraniens dans le petit appartement… Des scènes fortes de la vie au quotidien loin des leurs et de leurs racines, ponctuées de musique et de chants, entrecoupées de flashbacks où reviennent en mémoire les atrocités commises par les mollahs et leurs affidés, les gardiens de la révolution. « Quand nous sommes partis, nous pensions que c’était pour six mois, ça fait trente-cinq ans », raconte un jour son père à Aïla Navidi, l’auteure et metteure en scène de 4211 km (deux Molière en 2024 : meilleur spectacle dans le théâtre privé, révélation féminine pour Olivia Pavlou-Graham). D’où cette envie d’écrire, vite transformée en nécessité « pour mettre en lumière le destin d’une famille déracinée et d’une fille en quête d’identité », confesse-t-elle.

Hommage d’une jeune femme à ses parents, Aïla Navidi donne à comprendre, voir et entendre la douleur du partir de tout exilé, l’attachement viscéral à une terre d’origine, l’espérance ancrée dans le cœur et les tripes d’un possible retour. De parcours individuels en saga universelle, une pièce qui bouscule nos certitudes et ravive nos convictions en la liberté sauvegardée à l’heure où des milliers d’hommes et femmes, d’Iran en Ukraine, de Palestine en Afghanistan, combattent et meurent pour la défense de leur droit à la parole et à la vie. Au tableau final, pour mémoire, défilent en fond de scène les noms des victimes torturées, assassinées ou pendues, depuis la mort de la jeune Mahsa Amini en septembre 2022 pour avoir mal porté son voile ! Au bilan de l’ultime répression, l’ampleur du massacre en janvier 2026 : de 30 000 à 50 000 morts, un bilan très provisoire, 100 000 blessés… Qu’en sera-t-il demain, à l’heure de l’intervention guerrière israélo-américaine ? Des cris de désespoir aux lueurs futures, un spectacle de toute beauté et d’une profonde humanité. Yonnel Liégeois

4211 km, Aïla Navidi : jusqu’au 03/05, du mercredi au samedi à 21h00, le dimanche à 15h00. Théâtre Marigny, Carré Marigny, 75008 Paris (Tél. : 01.86.47.72.77).

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En deuil d’inspiration…

Au Grand théâtre d’Albi (81), Sébastien Bournac présente Sans suite [un air de roman]. Signée Baptiste Amann pour le texte et Pascal Sangla pour la musique, la comédie musicale nous conte la chute d’un homme, alors en pleine réussite. Entre errement psychologique et partition chansonnière, un spectacle qui laisse à penser.

Compositeur de musiques de film, Thomas a tout pour plaire : la reconnaissance de ses pairs, une ascension professionnelle de bel augure. D’autant qu’une boîte de production réputée vient de lui commander le livret de leur prochaine comédie musicale… Son interprète et petite amie ouvre le bal des répétitions, une chanson au rythme endiablé qui déraille promptement, le compositeur en mal d’inspiration, la tête ailleurs ! Entre la chanteuse et Thomas, l’atmosphère se gâte, le dialogue s’envenime jusqu’à ce que la jeune artiste claque la porte du studio.

Le mal qui mine Thomas : le surmenage, la dépression ? Un traumatisme plus conséquent, la mort de sa mère, pas vraiment aimante et pas spécialement aimée… Un fils qui s’enfonce dans la crise existentielle malgré le soutien de ses amis, entre deuil d’inspiration et fausses notes à répétition, incapable de faire le tri entre réalités et ressentis ! De l’écueil professionnel aux turbulences amoureuses, le texte de Baptiste Amann embrasse toutes les thématiques dramaturgiques mais il achoppe quelque peu à une totale empathie : trop focalisé, peut-être, sur les errements psychologiques du héros qui peinent à émouvoir ? Heureusement l’humour est au rendez-vous, tel le succulent repas orchestré entre sponsors et mère fantomatique, musique et chants apportent aussi chaleur et saveur à une mise en scène globalement maîtrisée dans un registre -la comédie musicale- qui exige doigté et précision. Malgré fumigènes et vidéo, ces modes et tics qui polluent la scène contemporaine… Si la musique adoucit les mœurs, Thomas en fait l’amère expérience, elle ne permet pas toujours de surmonter le vague à l’âme quand le poids de l’enfance refait surface.

Anciennement directeur du théâtre Sorano à Toulouse, depuis janvier 2026 Sébastien Bournac est aux commandes du Théâtre des Îlets, le Centre dramatique national de Montluçon. Pour qui, chevillée au corps, « la question des auteurs et autrices contemporains est essentielle », avec cette volonté d’ancrer la création artistique sur un territoire… « Je suis très attaché à l’héritage et à la transmission », confesse le metteur en scène. Nul doute qu’en terre bourbonnaise, entre tradition rurale et mémoire ouvrière, le fils spirituel du regretté Jacques Nichet aura de quoi se frotter à la mémoire d’un trio infernal qui a marqué de son empreinte la cité de l’Allier, les Perrier-Wenzel-Hourdin ! Entre vaches et cochons, Un ennemi du peuple (Henrik Ibsen) et Des arbres à abattre (Thomas Bernhard), Bournac l’affirme, ici ou là-bas le théâtre se jouera toujours portes ouvertes. Yonnel Liégeois, photos François Passerini.

Sans suite [un air de roman], Sébastien Bournac : le 31/03, 20h. Grand Théâtre, Scène nationale d’Albi-Tarn, Place de l’amitié entre les Peuples, 81000 Albi (Tél. : 05.63.38.55.55).

Tournée : du 18 au 21/11, Théâtre des Îlets – CDN de Montluçon. Du 03 au 13/12, Théâtre de la Tempête – Paris. Du 27 au 30/01/27, Théâtre de la Cité – CDN Toulouse-Occitanie. Le 02/02, Théâtre Molière – Sète – Scène nationale archipel de Thau. Le 04/02, Théâtre + Cinéma, Scène nationale Grand Narbonne. Du 21 au 25/04, Théâtre des Quartiers d’Ivry – CDN du Val-de-Marne.

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Reggiani, un italien à Paris

Le 29/03, au Théâtre de Bligny (91), Annick Cisaruk et David Venitucci ont Rendez-vous avec Serge Reggiani. C’est moi, c’est l’Italien / Ouvre-moi, ouvrez-moi la porte… Une immersion poignante dans l’univers du sublime comédien et chanteur : silenzio !

Certes L’Italien, la chanson écrite par Jean-Loup Dabadie, n’est pas inscrite au récital d’Annick Cisaruk. Peu importe, quel récital : la chanteuse et comédienne vit, danse et chante intensément l’univers du copain de Vincent, François, Paul et les autres et de Casque d’or ! Après avoir côtoyé Barbara, Ferré, Aragon, Annick Cisaruk et David Venitucci prêtent musique et voix à Serge Reggiani qui mit à profit ses talents de comédien pour faire exister pleinement ses chansons sur scène. Un spectacle qui explore toutes les époques de Reggiani en gardant la quintessence du répertoire de ce très grand interprète qui a marqué la chanson française et inspiré les plus grands auteurs et compositeurs : de Boris Vian à Jacques Prévert en passant par Georges Moustaki, Jean-Loup Dabadie, Claude Lemesle, Bernard Dimey ou Michel Legrand !

Dans la lignée de leur précédents spectacles, avec l’élégance et l’exigence qui sont leur marque de fabrique, Annick la chanteuse et David l’accordéoniste nous font (re)découvrir la diversité du répertoire du beau Serge sous son meilleur jour. Public collé-serré, ambiance des années 60 dans les caves à musique, le piano à bretelles entame sa litanie. Jusqu’à ce que la dame en blanc, longue crinière caressant les épaules, enchaîne de la voix sur les planches du théâtre de Bligny… Regard complice, œil malicieux, elle se révèle convaincante, aimante, émouvante ! C’est vrai que c’est pas exprès, comme le chantait l’ami Brel, que le public se découvre « les yeux mouillants » lorsqu’elle entonne Les Loups sont entrés dans Paris d’Albert Vidalie ou Le déserteur de Boris Vian. Des chansons de grande classe qu’elle revisite avec maestria sur des arrangements originaux de son compère musicien. Les deux artistes nous embarquent à la découverte d’un grand poète.

Serge Reggiani ? « On est saisi de la profondeur des textes, ça parle d’amour à vous faire fondre, de la mort « même pas peur », de la misère qu’on ose plus chanter », confesse une spectatrice, « de la folie, des marginaux, de la société, de la guerre, de la dictature … et la drôlerie aussi ! ». La chanteuse n’a rien perdu de ses talents de comédienne lorsqu’elle déclame, en prélude à Quand j’aurai du vent dans mon crâne (Boris Vian) et Sarah (Georges Moustaki), le Pater noster de Prévert et Je n’ai pas pour maîtresse une lionne illustre de Baudelaire… Plus tard, elle fait entendre Le dormeur du val de Rimbaud en introduction au Déserteur. D’ironiques et sublimes instants de poésie, intermèdes à un récital magistralement habité !

C’est en compagnie de Didier-Georges Gabily le grand auteur dramatique trop tôt disparu, que la belle interprète découvre théâtre, littérature et chanson. En 1981, elle entre au Conservatoire de Paris. Sous la direction de Marcel Bluwal, elle joue Le Petit Mahagonny de Brecht au côté d’Ariane Ascaride, régulièrement elle foulera les planches sous la houlette de Giorgio Strehler et Benno Besson. Derrière le micro, elle fait les premières parties des récitals de Pia Colombo et Juliette Gréco. D’hier à aujourd’hui, Annick Cisaruk cultive ses talents avec la même passion. Toujours elle aura mêlé chant, théâtre, comédie musicale. Un moment crucial pour la chanteuse et… l’amoureuse ? Sa rencontre avec les doigts d’orfèvre de David Venitucci ! Du classique au jazz, en passant par la variété, d’une touche l’autre, l’accordéoniste et compositeur libère moult mélodies enchanteresses. Lorsqu’il n’accompagne pas Patricia Petibon ou Renaud Garcia-Fons, Michèle Bernard à la chanson ou Ariane Ascaride au théâtre, en duo ils écument petites et grandes scènes.

De l’Olympia à la petite scène de quartier, Annick Cisaruk éprouve autant de bonheur et de plaisir à chanter. « Je prends tout de la vie », affirme-t-elle avec conviction. Sous le regard d’Ariane Ascaride à la scénographie, fille d’immigrés italiens, un récital de haute intensité, d’une incroyable force de séduction ! Yonnel Liégeois

Rendez-vous avec Serge Reggiani, Annick Cisaruk/David Venitucci : le 29/03, à 16h au Théâtre de Bligny, Centre hospitalier de Bligny, 91640 Briis-sous-Forges (Tél.: 01.60.81.90.18/réservation conseillée auprès de la M.J.C. de Fontenay-lès-Briis).

Le 21/04, à 19h30, au Kibélé, 12 rue de l’échiquier, 75010 Paris (réservation indispensable : 01.82.01.65.99).

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Estelle Meyer, contre la fatalité !

Aux mythiques Bouffes du Nord, à Paris, Estelle Meyer propose Niquer la fatalité. Un hymne passionné à la mémoire de Gisèle Halimi, un plaidoyer passionnant en faveur de l’égalité femme-homme. Du théâtre à la chanson, un spectacle électrique, une comédienne et chanteuse envoûtante au propos percutant.

Entre piano et batterie, en la salle à l’ambiance surchauffée du théâtre Berthelot à Montreuil (93), Estelle Meyer s’avance face à la foule des hommes et femmes, toutes générations confondues, qui ont répondu à l’appel… Longue crinière noire et lèvres rouge sang, elle s’apprête à chanter, rire et pleurer à l’évocation de la relégation féminine au fil de l’histoire ! Révolte en bouche, main sur le cœur et chanson de douleur pour toutes celles qui l’ont précédée : maltraitées, répudiées, violées, assassinées, condamnées à ne pouvoir disposer de leur corps sous le diktat de la gente masculine. Au nom de la déesse grecque Niké-Victoire, l’heure est donc venue de Niquer la fatalité. La preuve est là, clamée et certifiée, « depuis des millénaires, le deuxième sexe a accouché le premier, le deuxième sexe a accouché l’humanité » ! D’entre les cuisses d’une femme, de tout temps, l’homme est né.

Lovée en un large fauteuil, dans son micro cravate, la femme soliloque. D’abord à mots couverts puis, levant les yeux, pudique, directement avec le public… Pour nous conter l’enfance de Gisèle Halimi, la célèbre avocate et féministe née en Tunisie, née femme et condamnée à servir, à obéir. Et d’emblée, enfant pourtant, la rébellion, la révolte, le refus de perpétuer les traditions et de consentir aux injonctions d’une société inégalitaire. Plus tard, jeune femme inscrite au barreau, s’adressant au général de Gaulle, le président de la République qui l’interpelle sur le « Madame ou Mademoiselle ? », elle lui répond avec aplomb « appelez-moi Maître » !

Estelle Meyer le confesse, en parole et chanson, « le combat de Gisèle Halimi, sa route, ses forces me devancent, me donnent du courage et du sang pour faire battre mes pas ». Et de la voix, tantôt langoureuse tantôt plantureuse, clins d’œil et battements de paupière au rythme de la batterie, s’élève un chant d’espoir, caressant et enveloppant homme-femme, main dans la main. Du vieux monde pourtant, il faut secouer les oripeaux, que le mâle conquérant laisser advenir sa part féminine, oser croire et reconnaître que le corps peut être beau, que la sexualité peut être belle, qu’il ne faut avoir peur ni de l’un ni de l’autre…

En dialogue constant avec son auditoire, Estelle Meyer s’avoue sœur complice de l’inoubliable Halimi, l’avocate et la femme. De la plaidoirie pour l’une à la partition pour l’autre, de mots en notes, une militante confiante hier pour l’aujourd’hui et une artiste rayonnante scandant ces lendemains, beaux jours d’humanité où chacune, chacun, enfin, trouvera et prendra place, toute sa place. « Tout le travail de Gisèle part d’une cause intime pour faire avancer le tout. Le combat, la défense d’une femme devenant celui de toutes les femmes et faisant avancer la société entière », déclare-t-elle de sa voix lumineuse et ensorceleuse. Qui en joue, autant que de son corps virevoltant en surprenant derviche tourneur, une interprète à la parole libérée, déshabillée mots autant que de ses vêtements carcans.

En robe d’avocate ou tenue légère, debout ou à genoux, féline ou mutine, battant tambour Estelle Meyer bat le rappel. Avec grâce, sensuellement, poétiquement, une invite à chanter et changer la vie, commun commune ! Yonnel Liégeois, photos Emmanuelle Jacobson Roques/Caroline Deruas Peano

« Niquer la fatalité est un récit parlé, chanté, hurlé, sur le chemin qu’est vivre (…) Avec Gisèle Halimi pour miroir, pour Mère, pour amie, pour protectrice et puissance de vie, nos chemins s’entrelacent pour créer une multitude de témoignages sur ce qu’est être femme, sur la façon dont tout ce continent a été transmis et vécu, sur comment survivre et renaître. Avec pour issue la liberté. La liberté d’être. Pour les hommes et les femmes ». Estelle Meyer

Niquer la fatalité, chemin(s) en forme de femme : Estelle Meyer, mise en scène de Margaux Eskenazi. Piano et clavier : Grégoire Letouvet, Thibault Gomez. Batterie et percussions : Pierre Demange, Maxime Mary. Du 02 au 11/04, du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 16h. Théâtre des Bouffes du Nord, 37bis boulevard de La Chapelle, 75010 Paris (Tél. : 01.46.07.34.50). Disponible, la version radiophonique du spectacle, réalisée par Laurence Courtois.

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De case en case…

Au Studio Hébertot, à Paris, Jean-Claude Cotillard présente Les p’tites cases. La pièce de Joël Chalude illustre avec humour et bon sens comment la société méprise les personnes souffrant d’un handicap, telle la surdité. À bon entendeur, salut !


Voilà une aventure (presque) vraie portée au théâtre. Histoire dans laquelle le spectacle n’est pas forcément où on le croit. Les dernières minutes, que l’on ne révélera pas (avec la voix de Christine Murillo), sont en fait la clé de cette petite énigme. Les p’tites cases démontre par l’absurde et le comique combien il est difficile de ranger les individus dans de petites définitions administratives. C’est l’histoire d’un homme qui se présente dans un service officiel pour obtenir un document certifiant sa qualité de travailleur handicapé. Il est, comme l’on dit avec pudeur : malentendant.

Joël Chalude, l’auteur qui tient le rôle de « monsieur Szaludowski », est lui-même sourd. « Ma longue histoire d’éducateur, d’enseignant, de militant et d’artiste s’est principalement construite sur l’inaptitude chronique du plus grand nombre à communiquer, autrement dit à être en empathie avec autrui » dit-il. Sur le plateau, il est en compagnie d’Elliot Jenicot, et Benoît Cassard, qui interprètent respectivement le rôle d’un psychiatre et de son assistant. La mise en scène est de Jean-Claude Cotillard. Une porte, étrangement installée et des panneaux indicateurs muets font partie de cet univers étrange.

Monsieur Szaludowski, le malentendant, semble avoir de bonnes raisons, concrètes, d’être là. Las, les deux autres ne l’écoutent pas vraiment, ils semblent poursuivre leur but dicté par un « protocole » qui leur échappe de minute en minute. Il ne suffit pas d’être sourd pour ne pas s’entendre, rappelle cette pièce qui, comme le souligne le metteur en scène, « est un bel éclairage de la bêtise humaine ». À bon entendeur salut, avec bonne humeur s’entend ! Gérald Rossi, photos Sophie Recompsat-Monnier

Les P’tites cases, Jean-Claude Cotillard : jusqu’au 12/04, du jeudi au samedi à 21h, le dimanche à 14h30. Studio Hébertot, 78 bis Boulevard des Batignolles, 75017 Paris (Tél. : 01.42.93.13.04).

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Le saut de la mort

Au théâtre de la Tempête, à la Cartoucherie de Paris, Delphine Hecquet présente Requiem pour les vivants. Face aux jeunes de Marseille qui risquent leur vie en sautant dans la mer du haut des falaises, l’auteure et metteure en scène explore le traumatisme de la mort. Entre danse et chant, une réflexion intime de haute intensité.

Le soleil et la mer, les calanques de Marseille… Comme à leur habitude, une bande de jeunes a pris possession des falaises. Leur objectif ? Sauter dans les vagues, dix ou douze mètres plus bas, éprouver le vertige du vide et du vent, vaincre la peur et éprouver l’invincibilité. Au risque permanent de s’écraser sur les rochers, la mort au rendez-vous des embruns ! Ce jour-là, effroi et stupeur, Jonas rate son envol. Vision atroce à l’arrivée des pompiers, il venait de fêter ses vingt printemps.

Sur scène, une maison et un rocher : l’appartement de la mère de Jonas et le toit comme tremplin pour les jeunes, le gros caillou comme rappel du danger. Les questions sautent à l’esprit : comment affronter la mort ? Comment l’annoncer aux parents ? Comment faire son deuil ? Delphine Hecquet s’empare de la rythmique du requiem, « un chant que j’écoute depuis très longtemps, qui me trouble à la fois par sa beauté, mais aussi par son adresse aux défunts », danse et chant envahissent alors le plateau. Pour exprimer douleur et finitude, libérer des émotions qui se partagent ainsi plus fort et autrement. Une autre gestuelle des corps qui relie symboliquement les uns les autres parmi les vivants, une autre voix que de simples paroles impuissantes à circonvenir le noir du deuil et le poids de l’absence.

Mots et dialogues se font précieux, impétueux ou consolants, la prestation collective l’emporte sur la performance individuelle. En vagues rugissantes ou flots lancinants, entre vie et néant, saut de la mort et chute existentielle vont et viennent. Curieusement, s’inspirant du roman de Maylis de Kérangal, Corniche Kennedy, émouvant, le spectacle se révèle étrangement apaisant. En solo ou en chœur, l’inconscient libéré, la beauté du chant supplante la violence refoulée, au pied des rochers l’étreinte des corps renoue les liens désarticulés. Yonnel Liégeois, photos Simon Gosselin

Requiem pour les vivants, Delphine Hecquet : jusqu’au 12/04, du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 16h. Théâtre de la Tempête, route du Champ de manœuvre, 75012 Paris (Tél. : 01.43.28.36.36).

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