Jusqu’au 26/07, le théâtre de la Manufacture présente Soudain, chutes et envols. Un spectacle à l’humour parfois déjanté, servi par de jeunes interprètes au tonus survitaminé.
Elles sont trois à se retrouver et s’aimer, se quereller et se séparer… Trois filles qui pourraient aussi bien être des garçons en proie au vertige du sentiment amoureux, à la sensuelle découverte de l’autre. On se touche, on se frôle, Soudain chutes et envols, on se quitte et on revient, perdu ou reconnu, en tout cas l’un l’une semblent ne pouvoir se passer de l’une l’autre.
Un chassé-croisé plaisant et ludique en ce jardin public où les trois jeunes interprètes sautillent d’une réplique l’autre extraite des Fragments d’un discours amoureux de Roland Barthes revisités par Marie Dilasser. Il n’est pas sûr qu’au terme du spectacle le public obtienne la réponse claire et incontournable, il n’empêche, la question a le mérite d’être exposée. Qu’est-ce, en vérité, que ce mystérieux sentiment amoureux : un désir, un penchant, une inclination, un plaisir, une attirance ? En tout cas, le metteur en scène Laurent Vacher orchestre un truculent délire verbal, un subtil marivaudage des temps modernes qui prétend « dégommer les conventions et jouer avec insolence des clichés ».
Pour le bonheur de la Compagnie du Bredin, trois drôlesses et charmants gredins qu’Ambre Dubrulle, Constance Guiouillier et Inès Do Nascimento : allez, les filles, on ne lâche rien ! Yonnel Liégeois
La Factory, fabrique d’art vivant
C’est en 2015 que Laurent Rochut assume la direction du Théâtre de l’Oulle et crée la Factory ! L’ancien spécialiste en finance internationale s’est épris de théâtre et de littérature. Son projet, lorsqu’il dépose les valises en Avignon ? Créer une fabrique d’art vivant dédiée à toutes les disciplines de la scène : théâtre, danse, musique… Devenue lieu pérenne en la cité des Papes, la Factory s’enrichit au fil des ans de deux autres sites de création : la salle Tomasi, puis la Chapelle des Antonins. L’ambition de la Factory, à plus ou moins longue échéance ? Hors le temps du festival d’été, fédérer d’autres salles pour faire d’Avignon un lieu permanent de recherche et de création. Y.L.
Jusqu’au 26/07, au théâtre Transversal d’Avignon (84), Elise Noiraud laboure bien plus que son Champ des possibles ! Avec ses deux spectacles précédents, elle propose l’intégrale sous le titre générique Elise, la trilogie. Une épopée de 4h30, avec entractes (!), pour un périlleux voyage du Poitou à Paris.
C ‘est une expérience théâtrale originale que le public est convié à partager au Transversal : avec Elise, la trilogie, suivre un personnage de ses 9 à 19 ans ! Après avoir évoqué l’enfance et l’adolescence dans les deux premiers épisodes (La banane américaine et Pour que tu m’aimes encore), Elise Noiraud s’empare au final d’un moment souvent épineux de la vie, le passage à l’âge adulte. Nul doute que la comédienne a puisé dans ses propres souvenirs pour nous conter l’histoire de cette jeune fille qui, nantie de son baccalauréat, décide de quitter son Poitou natal pour s’inscrire dans une université parisienne.
Une rupture avec les amis, un environnement connu, un milieu familial, surtout avec une mère fort aimante… Qui n’a de cesse de rappeler à sa fille ses devoirs et obligations envers la tribu ! Une atmosphère pesante, contraignante, étouffante pour la jeune étudiante qui, dans Le champ des possibles, aspire enfin à couper le cordon en dépit des contraintes de la vie parisienne et du sentiment de solitude pour la première fois intensément éprouvé. D’où les questions qui la taraudent : comment régénérer des liens sans blesser, comment affirmer sa liberté sans renier son passé, comment acquérir son autonomie sans rompre avec ses géniteurs ? À l’école de la vie, la conquête de la liberté n’est pas toujours un long fleuve tranquille.
Solitaire et solaire, une chaise et une tenue de rechange pour seuls accessoires, Elise Noiraud excelle en cet exercice d’introspection particulièrement périlleux ! Une narration-confession rondement menée, avec force naturel et sans un mot de trop, des effets comiques qui désamorcent toujours à bon escient l’éventuelle pesanteur psychologisante des situations… Une comédienne surtout au talent rare dans son incroyable capacité à interpréter moult personnages d’un revers de main ou de réplique. À l’instar de son héroïne en quête de maturité, elle use d’une énergie débordante, entre humour et émotion, et d’une exceptionnelle qualité de jeu, pour emporter le public dans ses pérégrinations poitevines. Et le convaincre avec Elise, cette surprenante trilogie avignonnaise, de son statut de grande interprète. Yonnel Liégeois
Jusqu’au 29/07 pour l’un, au 30/07 pour l’autre, le 11*Avignon et le Théâtre des Halles présentent respectivement L’art de perdre et Angela Davis. De l’exil algérien au sortir de la guerre d’indépendance à l’éveil des consciences au cœur des pires crimes raciaux au États-Unis, deux pièces superbes, poignantes. Entre espoir et tragédie, des paroles embuées d’humanité et de dignité.
Deux femmes, un homme… Le grand-père prostré en fond de scène, la grand-mère attablée à éplucher les légumes et au premier plan, la jeunesse qui s’affiche pleine de vie et cependant comme en attente d’une parole, d’une histoire. Le silence est roi dans L’art de perdre, petite-fille de harki, Naïma ignore tout de ses origines, elle décide de partir à la quête de ses racines.
Le travail de mémoire est une épreuve de longue haleine. Progressivement, perce la vérité, les langues se délient. « Si on arrive à se rendre jusqu’à Tefeschoun, nous pourrons passer en France. Là-bas ils ont un camp pour les harkis », raconte alors Ali, l’ancêtre. Son objectif ? Sauver Yema son épouse et les enfants. L’exil, la déchirure lorsqu’il quitte son village de Kabylie, du bateau glissant loin des quais d’Alger il sait que c’est un adieu définitif à sa terre, aux oliviers, au vent du désert ! Metteure en scène et comédienne, Sabrina Kouroughli signe aussi l’adaptation de L’art de perdre, le livre emblématique d’Alice Zeniter, prix Goncourt des lycéens. Un spectacle tout en finesse et délicatesse qui avance par petites touches, qui libère maux et mots avec infinie tendresse. Une émotion à fleur de peau pour signifier la douleur de l’exil, d’hier à aujourd’hui, quand la mémoire n’oublie rien mais que le silence masque tout.
Et c’est encore une histoire, celle du continent nord-américain, qui se révèle à travers la figure d’Angela Davis, une histoire des États-Unis. Seule en scène, avec sincérité et intensité, Astrid Bayiha se fait multiple pour narrer les combats d’hommes et femmes unis contre moult dérives et dangers qui persécutent et avilissent le peuple américain : la guerre du Vietnam, la ségrégation raciale, le racisme mortifère du Ku-Klux-Klan… Mêlant musique, chansons et archives video, véritable acte artistique, le spectacle se refuse au discours militant pour mieux encore frapper les esprits : pas de langue de bois, les maux d’Angela Davis portés par les mots de Faustine Noguès et vivifiés par la mise en scène épurée de Paul Desveaux.
Rien de superflu sur le planches du Théâtre des Halles, les faits seulement d’une vie engagée qui conduira la femme éprise de justice et de liberté en prison : seize mois d’incarcération pour son engagement au côté des Black Panthers et du Parti communiste américain ! Déchirante et vivifiante tout à la fois, une histoire à laquelle Angela Davis, grande dame, n’a pas encore mis le point final. Pacifiste, féministe, elle élève toujours la voix contre toutes injustices sociales et exactions policières à l’encontre de la communauté noire. Yonnel Liégeois
Du 15 au 17 juillet à Jaugette (36), le Manoir des arts fête le 10e anniversaire de son festival. La promesse de rencontres musicales exceptionnelles quand le monde de l’illusion et de la musique se conjuguent en un projet ambitieux et poétique. Une invitation à l’évasion.
La plongée dans cet univers étonnant est garantie tout au long du week-end, grâce à une programmation exigeante et variée : la marque de fabrique des festivals de Jaugette ! Musique et Magie se déclineront en plusieurs rendez-vous. Ce sera la présentation d’une œuvre de Maurice Ravel, L’enfant et les sortilèges, une fantaisie lyrique en deux parties composée entre 1919 et 1925, en collaboration avec Colette qui en a écrit le livret. Il s’agit de la seconde et dernière fantaisie lyrique de Ravel, après L’Heure espagnole (1907). L’histoire est celle d’un enfant harcelé par des objets qui s’animent et des animaux qui parlent.
Les festivaliers pourront aussi écouter le quatuor des Ondes Martenot. Un instrument électronique aux sonorités magiques, créer par Maurice Martenot, et présenté au public en 1928. Le Manoir accueillera le magicien Bruno Monjal, qui présentera son métier dans une conférence en musique. Surtout, l’illusionniste posera son regard et son jeu sur les musiques des grands compositeurs interprétées durant l’ensemble du festival. Notamment deux concertos de Mozart pour piano et orchestre, le quintette à cordes n°2 de Brahms en ouverture ce vendredi soir , trois préludes de Debussy le dimanche matin dans le jardin du château d’Azay-le-Ferron… Bruno Monjal participera également aux moments musicaux, proposés pendant les trois jours, dans la réserve animalière de la Haute-Touche.
L’édition 2022 des rencontres musicales s’achèvera dimanche par une soirée consacrée au Jazz. Le manoir recevra Shai Maestro. Pianiste de renommée mondiale, il se produit avec les plus grands jazzmen du moment. Il exprimera son talent à l’occasion de ce festival, à l’instar des artistes qui se seront succédés durant ces trois jours. Parmi eux, on notera la présence des musiciens des orchestres nationaux d’Auvergne et d’Ile-de-France, Thomas Zehetmair et Pierre-Laurent Aimard.
Musique et Magie ? Un mariage de sons, de rythmes, de gestes et de couleurs qui, à n’en pas douter, entraînera le public dans un monde féerique ! Philippe Gitton
Jusqu’au 15/07, au gymnase Aubanel d’Avignon (84), Olivier Py propose Ma jeunesse exaltée. Une pièce-fleuve, dix heures avec entractes, des acteurs montés sur ressorts. Qui conjugue poétique, politique, religion avec une effervescence contagieuse.
En 1995, le public d’Avignon découvre un jeune metteur en scène à travers un marathon théâtral de vingt-quatre heures. La Servanted’Olivier Py pose les jalons d’une œuvre qu’il ne cesse de remettre sur le métier. Avec ses obsessions, ses passions, ses turbulences, ses provocations, ses cascades de paroles. La servante, c’est cette petite lumière au théâtre qui ne s’éteint jamais, sorte de luciole qui brille dans la nuit, même la plus noire. Au fronton de la scène de la Servante était écrite au néon cette phrase : « Ça ne finira jamais ». Un quart de siècle plus tard, une autre phrase, toujours écrite au néon, s’affiche : « Quelque chose vient ». Quoi ? Qu’est-ce qui vient ou, peut-être, qu’est-ce qui s’en va, si ce n’est cette Jeunesse exaltée, un chapitre de sa vie dont Olivier Py tournerait la page pour partir à l’aventure, ailleurs.
Derrière le rire, les piques et répliques acérées, cette profusion de mots à en avoir le tournis, ces boursouflures et ses pantalonnades, Arlequin, le double d’Olivier Py, se livre sans fard, rembobine l’histoire, la sienne, celle de son théâtre, celle du théâtre aussi. D’aucuns y verront là un geste d’une arrogance agaçante. Chez Py, il faut toujours chercher ce qui se cache derrière le masque : une lucidité féroce, une réflexion sur l’art de la scène, cette rencontre que l’on croyait éternelle entre le poème, le théâtre (Py conchie l’expression « spectacle vivant ») et le public. Il faut être deux pour danser le tango. Trois pour danser une valse à mille temps et se déjouer des contretemps. On se marche sur les pieds, qu’importe, on recommence. Py recommence.
Un hymne à la joie et aux statues déboulonnées
Il était une fois, son histoire, celle d’un jeune homme fou d’amour pour le théâtre. Arlequin, c’est son double, un double démultiplié à l’infini. Il traverse l’histoire du théâtre, il en est un personnage emblématique. Hier bouffon, aujourd’hui livreur de pizzas dans les faubourgs reculés de la ville. C’est là, sorte de no man’s land urbanistique de notre monde moderne, qu’Arlequin croise son mentor, Alcandre, jadis poète adulé, désormais tombé dans l’oubli et l’alcool. Alcandre, dévoré d’amour pour Arlequin, voit en lui le seul être capable de rouler dans la farine l’Église, la politique et le capitalisme, une trinité qui n’a rien de divin personnifiée par un évêque, un ministre de la Culture et un patron, les uns plus cyniques que les autres. L’un capable de soulever sa soutane aussi prestement que les deux autres de retourner leur veste. Ils ont le pouvoir, de faire et de défaire, de nuire aussi.
Arlequin et une jeune troupe de théâtre (celle qui était déjà dans la Servante) vont imaginer des canulars, histoire de piéger ce trio, le premier étant l’apparition d’un inédit de Rimbaud. Désormais, tout s’achète, tout se vend. Y a pas de petits profits. Arlequin fait monter les enchères. Après le faux Rimbaud, il y aura le faux miracle, la fausse mort. Les puissants tomberont à chaque fois dans le panneau et même si on sait, au fond de nous, que tout ça n’est qu’une illusion, que lorsqu’on quittera le théâtre, évêques, ministres et capitalistes seront toujours en poste, pendant quelques heures, on se sera ri d’eux, sans limites, sans complexes. Le théâtre de Py tient du théâtre de tréteaux, du music-hall, de la fête foraine où l’on peut déboulonner les statues. C’est peu et c’est beaucoup.
Sur le vaste plateau du gymnase Aubanel, on retrouve le même décor que pour la Servante, de grands panneaux de bois qui vont glisser, bouger à foison, se déboîter pour délimiter les espaces de jeu successifs et des pans de rideaux qui déroulent d’incroyables motifs bigarrés. À jardin, deux musiciens dans une fosse virtuelle, Antoni Sykopoulos au piano et Julien Jolly à la batterie et autres percussions. Bertrand de Rouffignac campe un Arlequin monté sur ressorts, exalté (c’est peu de le dire), pirouettant, dansant, chantant. À ses côtés, Xavier Gallais est un Alcandre troublant, complexe dont les tirades sont saluées par les applaudissements de la salle. Le triumvirat cocasse et outrancier jusqu’à la lie est joué par Olivier Balazuc (l’évêque), Flannan Obé (le ministre de la Culture) et Damien Bigourdan (le PDG). Émilien Diard-Detoeuf, Geert Van Herwijnen, Eva Rami et Pauline Deshons forment la jeune troupe de théâtre idéaliste. Enfin, Céline Chéenne, qui était déjà de la Servante, incarne tour à tour sœur Victoire, une nonne quasi mystique totalement perchée qui se métamorphose en une tragédienne old school, mais si craquante…
C’est un hymne à la joie, avec ses scories, ses fulgurances, ses tunnels (la deuxième partie est peut-être de trop), un voyage au cœur du théâtre, du poème, un spectacle où l’on nous distribue des psaumes et un manifeste révolutionnaire. Certains signent des pactes avec le diable, Py a signé un pacte avec le théâtre. Marie-José Sirach
Jusqu’au 15/07 au gymnase Aubanel. Du 11 au 19/11/23 aux Amandiers de Nanterre. Les 25 et 26/11/23 au TNP de Villeurbanne.
Jusqu’au 29/07, au 11*Avignon (84), Denis Laujol met en scène Le champ de bataille. L’adaptation du roman de Jérôme Collin, magistralement interprété par Thierry Hellin. Les tribulations d’un père en rupture de ban avec sa maisonnée, surtout une réflexion acerbe sur les travers d’une société à la dérive.
Une première au théâtre, le Belge ose tout, il ne recule devant aucune audace : dans la fière et digne descendance des artistes et plumitifs surréalistes ou anarchistes, de nos jours Par Jupiter à la radio et Jean-Pierre Verheggen à l’écriture, c’est d’abord par cette disposition d’esprit et non par l’accent qu’il se distingue du Français. La preuve avec ce Champ de bataille créé au Théâtre de Poche de Bruxelles, aujourd’hui en terre avignonnaise : le cabinet d’aisances comme unité de lieu ! Assis sur la cuvette, tel un roi déchu sur son trône, l’homme soliloque : sur sa progéniture, sa femme, l’école, le boulot, la société en général… Les toilettes ? Son refuge, son havre de paix, il est peu commun de squatter le petit coin en quête de calme, de sérénité et tranquillité retrouvées.
Dérouté par son ado de fils, plongé en pleine crise conjugale, ce père des temps modernes est lassé d’entendre les portes claquer, son gamin jurer comme un charretier ou s’exprimer qu’en banales onomatopées, sa compagne le rabrouer à longueur de journée… Dure la crise d’identité, la crise de paternité quand un beau jour le fils devenu grand vous déclare que vous n’êtes plus son héros d’enfance, que vous n’êtes plus à la hauteur : juste un mec embourgeoisé, engoncé dans le train-train quotidien « avec son petit chapeau, son petit manteau, sa petite auto » comme le chantait Brel, un célèbre compère belge ! Ici, en terre wallonne comme en France, on ne rêve plus trop. Ils ont tué Jaurès, mon brave Monsieur, entre coups de chaleur et coups de pompe aux utopies, le spectacle d’une société en déliquescence ne fait plus fantasmer les nouvelles générations.
Alors, solitaire sur sa cuvette, ce père en perte de repères fait un constat amer : ses révoltes, rebellions et ambitions, il les a bien enterrées, noyées à coups de soumission et de démission face aux impératifs du quotidien : un foyer, un métier, une maison, des enfants… Un homme perdu, défait, morne plaine et triste champ de bataille. Résigné, feuilletant les brochures qui s’accumulent à ses pieds, il lui reste juste à consulter sa psy, écouter les trains siffler, songer aux voyages qu’il n’a pas fait. Faut-il se condamner à tirer la chasse définitivement sur ses désirs et ses rêves, le feu ne peut-il donc jamais rejaillir du volcan que l’on croit trop vieux ?
Perdu assurément, dépassé certainement, fragile et tendre tout à la fois, ce père-là nous touche. Si proche, si près de chacune, chacun d’entre nous vraiment… Plus vrai que nature, Thierry Hellin épouse une génération, lui donne figure et existence. Les mots de Jérôme Collin sonnent juste, la faillite d’une société et d’un système scolaire qui broient plus qu’ils n’instruisent, qui avilissent plus qu’ils ne libèrent. Sobre et colorée, la mise en scène de Denis Laujol se joue de l’immobilité pour nous embarquer dans un étonnant voyage intérieur. D’un personnage l’autre, de sa psy au directeur de l’école de son fils, Thierry Hellin les incarne à tour de rôle avec délicatesse, finesse et humour. La vie, notre vie avec ses hauts et ses bas, avec ses doutes et remises en cause, le poids des échecs mais aussi les fragrances d’espoir.
Entre cris et délires, pleurs et rires, Hellin est des nôtres. Allez viens, bouge tes fesses, tu n’es pas tout seul, quitte ton cabinet ! La vie renaît en attendant que ta fille, la petite dernière, à son tour… Pas de tram 33 en Avignon ? Qu’importe, sur le coup de midi allez-y donc tous, empruntez le boulevard Raspail et faites halte à hauteur du 11. Au sortir du théâtre, vous irez manger des frites chez Eugène ! Yonnel Liégeois
Jusqu’au 26/07, au théâtre Artéphile en Avignon (84), se donne Le cas Lucia J. [un feu dans sa tête]. Un texte d’Eugène Durif, mis en scène par Éric Lacascade et prodigieusement interprété par Karelle Prugnaud ! Le tragique destin de Lucia Joyce, la fille du célèbre écrivain James Joyce, internée durant la plus grande partie de sa vie.
Sans producteur principal important, pris en charge par les compagnies respectives d’Éric Lacascade et d’Eugène Durif avec Karelle Prugnaud (L’envers du décor), avec l’aide de quelques fidèles (la Rose des Vents de Villeneuve d’Ascq, la Scène nationale de Dieppe), Le cas Lucie J. (un feu dans la tête)a vu le jour non sans difficultés pour se donner aujourd’hui àl’Artéphilelors du festival d’Avignon… L’auteur, Eugène Durif, est hanté par la double figure de Lucia Joyce et de son père. Voilà plusieurs années déjà qu’il tourne autour d’elles au point qu’entre deux conférences sur le sujet, il a entrepris d’écrire à la fois une pièce de théâtre et un roman sur la question, ce que voyant France Culture lui a confié un cycle de 5 émissions – un véritable feuilleton – pour décrire le destin de la jeune femme (ce sera donc un troisième type d’écriture que Durif devra trouver et mettre en œuvre). Qui était cette Lucia Joyce née en 1907 à Trieste et disparue en 1982 à l’hôpital psychiatrique de Saint-Andrew’s à Northampton ?
Le titre du spectacle a le mérite de poser clairement les termes de la question : Le cas de Lucia J. (Un feu dans la tête). À voir le déroulé de la vie de Lucia J., on peut effectivement parler de « cas » avec l’image du « feu dans sa tête », allusion au fait qu’elle passa la plus grande partie de sa vie, dès les années 30, d’un hôpital psychiatrique (à Zürich) à un autre (Saint-Andrew’s) avec une halte à Ivry où mourut Artaud en 1948… Feu dans sa tête, mais sans doute aussi feu dans son corps, ce que Karelle Prugnaud exprime sur scène avec une belle fureur toujours maîtrisée. Feu dans le corps, puisque Lucia J. commença son parcours artistique par la danse. « Avant que tout s’arrête, je danse des journées entières, pendant plusieurs années. Mes parents suivent cela de près, ils ne me quittent presque jamais. Quand je suis allée faire un stage à Salzbourg, à l’école d’Isadora Duncan, dirigée en fait par sa sœur, ils sont venus en vacances tout près »… Promise à un bel avenir, après avoir côtoyé Jacques Delcroze, Raymond Duncan (le frère d’Isadora), Madame Egorova, pédagogue des ballets russes, qui fut également le professeur de Zelda Fitzgerald qu’elle croisa, elle s’arrête brusquement à l’âge de 22 ans.
Elle écrit, dessine (Calder fut un temps son professeur de dessin), fréquente Samuel Beckett qui est alors le secrétaire de son père, mais refuse de s’engager plus avant comme elle le désire… et commence à connaître ses premiers troubles psychiatriques. Elle est soignée par Jung avant d’être internée. Le moins que l’on puisse dire est que sa relation avec son père, James, est trouble et complexe, ce dernier pensant simplement que sa fille retrouverait la raison dès qu’il aurait terminé l’écriture de son Finnegans wake entamée en 1923, et achevée seulement quinze ans plus tard ! Un temps largement suffisant pour que Lucia recouvre la santé, elle qui se confond parfois avec l’héroïne du livre, Anna Livia Plurabella, au cœur de toutes les langues inextricablement mêlées. Durif fera dire à Lucia – car c’est elle qui parle dans son texte, ce qui donne à l’ensemble une tonalité singulière – « je déteste cette anna livia plurabella, elle m’a volé ma vie, volé à toi/Anna Livia Plurabella »… Où sommes-nous ? Dans quelles pages de quel livre ? Celui de la vie enserrée dans une camisole de force ?
L’écriture de Durif est superbe, la forme séquencée épousant le rythme de la pensée malade, en perpétuelle mouvance et agitation, de Lucia : « Ça crie dans ma bouche, ça crie dans ma tête, tous leurs mots qui me déchirent l’intérieur, vous voulez que je gueule encore pour que vous les entendiez mieux ? » Sur le plateau rendu à l’état brut par Magali Murbach, Karelle Prugnaud cisèle les cris de Lucia ; elle le fait avec une rare détermination, entre grâce et violence. Sa troublante beauté fascine en ce qu’elle recèle de dangerosité, celle de la folie. Guidée par Éric Lacascade elle est prête à jouer, de toutes les tonalités et de tous les registres qu’il lui demande. Lui, tout comme Durif qui finira par apparaître physiquement, rôde aux alentours de ce qui tient lieu de plateau. Un lieu hanté par ces trois personnages et que balaye un authentique souffle poétique. Jean-Pierre Han
Frictions, carnet n°6
LE CAS LUCIA J. tourne, comme une fiction et de façon très libre, autour de l’étrange relation entre l’écrivain James Joyce et sa fille Lucia. Eugène Durif est l’un des écrivains les plus captivants de notre univers littéraire et dramatique. Auteur de théâtre, il a été mis en scène par Alain Françon, Jean-Louis Hourdin, Patrick Pineau, Anne Torrès, Karelle Prugnaud, Éric Lacascade…
Poète, romancier, nouvelliste, essayiste, journaliste, Eugène Durif ne cesse d’expérimenter toutes les formes d’écriture. Le Carnet n°6 (88 p., 8€) propose le texte intégral de la pièce. Il est accompagné d’un superbe portofolio, signé du photographe Michel Cavalca et réalisé par la comédienne Karelle Prugnaud (disponible en librairie sur commande ou sur le site de Frictions).
Sise à Roubaix (59) et consacrée aux rapports culture et travail, l’associationTravail&Culturea répertorié spectacles et rencontres qui abordent la question du travail au Festival d’Avignon. Une initiative à saluer, une invitation à découvrir des spectacles hors des sentiers convenus. Ancrés sur paroles et réalités ouvrières, souvent de belle facture et d’une puissante intensité dramatique.
Forte de sa démarche d’éducation populaire, l’association initie de nombreux projets culturels et artistiques (spectacles, lectures, expositions, ateliers, films, résidences d’écriture…) entre créateurs et milieux populaires. Elle est reconnue par le ministère de la Culture comme référent national sur les questions culture/monde du travail. Yonnel Liégeois
Rvi – Spectacle mis en scène par Maryse Meiche (Cie Combines) – Théâtre de la Bourse du Travail CGT, Avignon (84) – du 07/07/22 au 17/07/22 – 15h en savoir plus
La R’vue – Création collective de et par la Compagnie Théâtre de L’Aventure ! – Théâtre de la Bourse du Travail CGT, Avignon (84) – du 07/07/22 au 17/07/22 – 21h en savoir plus
Chambre 2 – Spectacle mis en scène par Catherine Vrignaud Cohen (Cie Empreinte(s)) – Théâtre Golovine, Avignon (84) – du 07/07/22 au 25/07/22 – 16h10 en savoir plus
Dépôt de bilan – Spectacle de et par Geoffrey Rouge-Carrassat (Cie La Gueule Ouverte) – Avignon-Reine Blanche, Avignon (84) – du 07/07/22 au 25/07/22 – 22h30 en savoir plus
À la ligne (Feuillets d’usine) – Spectacle mis en scène par Mathieu Létuvé (Cie Caliband Théâtre) – Théâtre de la Manufacture, Avignon (84) – du 07/07/22 au 26/07/22 – 13h50 en savoir plus
Le geste – Spectacle mis en scène par Hélène Tisserand (Cie Le plateau ivre) – Artéphile, Avignon (84) – du 07/07/22 au 26/07/22 – 17h15 en savoir plus
Cartable – Spectacle mis en scène par Vincent Toujas (Cie Toujours Là) – L’Espace Alya, Avignon (84) – du 07/07/22 au 28/07/22 – 20h45 en savoir plus
Paying for it – Création collective mise en scène par le Collectif La Brute – Théâtre des Doms, Avignon (84) – du 07/07/22 au 28/07/22 – 21h30 en savoir plus
Grès (tentative de sédimentation) – Spectacle mis en scène par Guillaume Cayet (Cie Le désordre des choses) – 11 • AVIGNON, Avignon (84) – du 07/07/22 au 29/07/22 – 10h35 en savoir plus
Pourquoi les lions sont-ils si tristes ? – Spectacle mis en scène par Karim Hammiche (Cie de L’Œil Brun) – 11 • AVIGNON, Avignon (84) – du 07/07/22 au 29/07/22 – 12h en savoir plus
Étienne A. – Spectacle mis en scène par Florian Pâque (Cie Le nez au milieu du village) – La Scala Provence, Avignon (84) – du 07/07/22 au 29/07/22 – 15h25 en savoir plus
Des femmes respectables – Pièce chorégraphique de Alexandre Blondel (Cie Carna) – Avignon-Reine Blanche, Avignon (84) – du 07/07/22 au 29/07/22 – 18h15 en savoir plus
Leurs enfants après eux – Spectacle mis en scène par Hugo Roux (Cie Demain dès l’Aube) -11 • AVIGNON, Avignon (84) – du 07/07/22 au 29/07/22 – 22h15 en savoir plus
Bartleby – Spectacle mis en scène par Bruno Dairou (Cie des Perspectives) – Théâtre Le Casbestan, Avignon (84) – du 07/07/22 au 30/07/22 – 11h10 en savoir plus
Le prix de l’ascension – Spectacle de et avec Antoine Demor et Victor Rossi (Les créations manta) – Théâtre des Béliers, Avignon (84) – du 07/07/22 au 30/07/22 – 12h55 en savoir plus
Jules – Spectacle mis en scène par Mickaël Allouche (Carrelage Collectif) – Théâtre des Barriques, Avignon (84) – du 07/07/22 au 30/07/22 – 13h05 en savoir plus
Dream job(s) – Spectacle mis en scène par Alice Safran (Cie du Théâtre de l’Oiseau-Tonnerre) – Théâtre Tremplin, Avignon (84) – du 07/07/22 au 30/07/22 – 13h45 en savoir plus
Gueules noires – Spectacle mis en scène par Ali Bougheraba (Cie Rentrez dans l’art) – Théâtre Le Grand Pavois, Avignon (84) – du 07/07/22 au 30/07/22 – 13h50 en savoir plus
On vous rappellera – Spectacle mis en scène par Christophe Lavalle (Cie des Recruteurs) – Les Étoiles, Avignon (84) – du 07/07/22 au 30/07/22 – 14h10 en savoir plus
Petit boulot pour un vieux clown – Spectacle mis en scène par Virginie Lemoine – Théâtre du Balcon, Avignon (84) – du 07/07/22 au 30/07/22 – 16h en savoir plus
RISE (et si on transformait le monde ?) – Spectacle mis en scène par Ariane Boumendil (Cie Les Vagues Tranquilles) – Théâtre des Béliers, Avignon (84) – du 07/07/22 au 30/07/22 – 17h40 en savoir plus
Petit paysan tué – Spectacle mis en scène par Yeelem Jappain (Cie Cipango) – Théâtre des Lucioles, Avignon (84) – du 07/07/22 au 30/07/22 – 21h45 en savoir plus
Débrayage – Spectacle mis en scène par Nikson Pitaqaj (Cie Libre d’Esprit) – La Chapelle des Italiens, Avignon (84) – du 07/07/22 au 30/07/22 – 21h45 en savoir plus
La Mâtrue – Adieu à la ferme – Spectacle de et par Coline Bardin (Cie La Mâtrue) – Théâtre du train bleu, Avignon (84) – du 08/07/22 au 24/07/22 – 16h15 en savoir plus
Élémentaire – Spectacle mis en scène par Clément Poirée (Théâtre de la Tempête) – Théâtre du train bleu, Avignon (84) – du 08/07/22 au 27/07/22 – 10h en savoir plus
La passe imaginaire – Pièce chorégraphique mis en scène et interprétée par Etcha Dvornik (Cie Etcha Dvornik) – Théâtre Tremplin, Avignon (84) – du 08/07/22 au 30/07/22 – 20h30 en savoir plus
À la ligne – Spectacle mis en scène par Katja Hunsinger (Collectif Artistique du Théâtre de Lorient) – Théâtre du train bleu, Avignon (84) – du 09/07/22 au 27/07/22 – 10h en savoir plus
Camille et la grève des boucher·ères – Spectacle mis en scène par Guillaume Fulconis (Cie Ring Théâtre) – Festival Villeneuve en scène, Villeneuve lez Avignon (30) – du 10/07/22 au 20/07/22 – 22h en savoir plus
Ma prof ? – Pièce chorégraphique de Émilie Buestel et Marie Doiret (Cie Sauf le dimanche) – La Cour du spectateur, Avignon (84) – du 11/07/22 au 27/07/22 – 13h30 en savoir plus
Infirmière, sa mère ! – Spectacle de et par Caroline Estremo – Théâtre Le Paris, Avignon (84) – les 12/07/22 et 13/07/22 – 21h15 en savoir plus
Éducation nationale – Lecture et présentation de la création de Jeanne Lepers et François Hien, mise en scène par Jeanne Lepers (Cie Bloc / Harmonie Communale) – Théâtre du train bleu, Avignon (84) – le 14/07/22 – 10h30 en savoir plus
Libr’ – Spectacle mis en scène par Isabelle Starkier (Cie Poupette et Cie) – Théâtre de la Rotonde, Avignon (84) – du 19/07/22 au 28/07/22 – 16h en savoir plus
Cordialement, – Spectacle mis en scène par Aurélia Ciano (Cie Donc du coup) – La Factory – 3-Chapelle des Antonins, Avignon (84) – du 19/07/22 au 30/07/22 – 10h en savoir plus
Europe Connexion – Spectacle mis en scène par Pablo Dubott (Cie La Mala) – Théâtre Tremplin, Avignon (84) – du 19/07/22 au 30/07/22 – 10h15 en savoir plus
À SAVOIR AUSSI :
–Travailler dans le spectacle ! Sens, engagement, expérience – Forum animé par Catherine Courtet (ANR) et Claire Guillemain (Thalie Santé) – Cloître Saint-Louis, Avignon (84) – le 13/07/22 – 10h à 13h
– Quelle politique sociale pour le spectacle vivant ? – Avec la mutuelle Audiens, en partenariat avec la CGT spectacle – Cloître Saint-Louis, Avignon (84) – le 13/07/22 – 16h30 à 18h
Auteur et metteur en scène palestinien, fondateur et directeur artistique du Théâtre Khashabi, Bashar Murkus est de retour à Avignon avec Milk, son ultime pièce. Avec sa compagnie, il ouvre la voie à la construction d’un théâtre palestinien indépendant et dynamique. En Israël et dans les territoires occupés, pour son rayonnement international.
Marina da Silva – Vous venez de créer Milk, une pièce avec de nombreuses actrices. Quels en sont les enjeux ?
Bashar Murkus – Nous l’avons présentée au public au début du mois, à Jérusalem, au Théâtre Al-Hakawati, puis dans notre théâtre, à Haïfa. Pour cette création, j’ai travaillé avec un groupe de six actrices et un acteur, Khulood Basel pour la dramaturgie, Majdala Khoury pour la scénographie, Raymond Haddad pour la musique et notre équipe technique, tous Palestiniens de l’intérieur ou en exil. Il s’agit d’une performance visuelle. Il n’y a pratiquement pas de texte, car les personnages, des femmes confrontées à la perte de leurs enfants, sont devenus silencieux, sans voix. La pièce traite de ce que la tragédie produit chez les êtres, dans l’immédiat et à long terme. Ça les transforme totalement, tous, sans exception. Et pas seulement les femmes.
M-D.S – À quoi le titre fait-il référence ?
B.M – Milk, en anglais, signifie lait. En arabe, le mot revêt un autre sens, que l’on peut traduire par « c’est à moi ». C’est un double sens très intéressant pour nous. Le spectacle a ainsi à voir avec les matériaux liquides tels le lait, le sang, la sueur, les larmes. Mais nous pouvons explorer la deuxième notion, ce qui est à nous. Nous avons fondé notre compagnie en 2011 (avec Khulood Basel, Shaden Kanboura, Henry Andrews, Majdala Khoury) et sommes devenus indépendants en 2015, après qu’une de nos pièces sur les prisonniers politiques a déclenché la censure du gouvernement israélien. Au fondement de notre travail, il y a toujours une recherche très importante et partagée. Nous avons travaillé près de deux ans sur le spectacle. Beaucoup de monde s’est impliqué à travers de nombreux stages et ateliers que nous avons organisés. Nous avons utilisé des moyens très divers pour imaginer cette création et nous sommes très heureux de son aboutissement.
M-D.S – À propos de votre précédente création, le Musée, vous expliquiez qu’elle ne faisait pas référence au conflit israélo-arabe. Cette fois-ci, traitez-vous de la réalité palestinienne ?
B.M. – C’est plus compliqué. Je refuse que mon travail soit perçu comme traitant exclusivement de la Palestine mais, bien évidemment, je parle de la Palestine tout le temps. Si j’aborde le thème de la mort, cela évoque la Palestine, mais pas seulement, car c’est, hélas, un thème universel. Les mères perdent leurs enfants dans le monde entier. Ce désastre peut être vécu dans n’importe quel endroit du monde. L’actualité regorge de ces tragédies : en Palestine, en Ukraine… Je commence mes recherches à partir de ma propre histoire, de celle de mon peuple, à partir de là où je vis. Je cherche à travailler en profondeur sur ces thèmes, en impliquant les gens autour de moi.
M-D.S – Quelle est la situation aujourd’hui ? L’an dernier, après les révoltes de Jérusalem qui ont embrasé Gaza, la Cisjordanie et Israël, vous espériez l’émergence de nouvelles formes de solidarité et d’organisation…
B.M. – Il est très difficile d’analyser la situation en quelques phrases alors que nous vivons constamment au milieu de troubles. Mais Milk parle de cette solidarité et d’avenir. La situation que nous vivons a beaucoup interféré sur la création. Nous traitons de l’histoire d’un groupe de femmes qui ont perdu leurs enfants. Comment survivre à cela ? Nous explorons les conséquences sur leurs vies et nous interrogeons l’après : à quoi le futur peut-il ressembler après une telle tragédie ? Cela fait naître des questions très importantes comme celle de sa propre responsabilité par rapport à l’avenir. Mais elles sont universelles et j’espère qu’elles auront cette puissance dans la création.
M-D.S – Comment avez-vous vécu votre présence à Avignon en 2021 ? C’était important pour faire connaître la création palestinienne ?
B.M- C’était fantastique ! Il y a quelque chose de très puissant dans ce festival. Je pense qu’il est très important que tous les arts du monde puissent circuler. Cela a une signification considérable aussi bien pour les artistes que pour le public de pouvoir partager des expériences, des formes et des esthétiques différentes. Pour des artistes qui travaillent sous occupation, c’est encore plus important. Marina Da Silva
La scène palestinienne, état des lieux
Deux ouvrages viennent de paraître pour se représenter la carte du théâtre palestinien et son impact sur la société, ses problématiques dans le cadre de l’occupation. La Palestine sur scène, une expérience théâtrale palestinienne, 2006-2016 (Presses universitaires de Rennes) de Najla Nakhlé-Cerruti, docteure en littératures et civilisations à l’Inalco (Institut national des langues et civilisations orientales) : après L’individu au centre de la scène (Presses de l’Ifpo) où elle présentait des auteurs et des textes majeurs, elle montre la difficulté de répertorier un patrimoine peu publié et des pratiques dynamiques et complexes, sur un territoire fragmenté.
La Palestine n’est pas qu’une Terre Sainte ou une zone de conflit, c’est aussi une scène culturelle avec ses poètes prestigieux, ses conteurs et ses comédiens de talent. Rien qu’en Cisjordanie, en y ajoutant Jaffa (près de Tel-Aviv), Haïfa (au nord) et Maghar (près du Golan), on n’y compte pas moins de 26 théâtres installés dans 11 villes ! Dans Voix du théâtre en Palestine (éditions Riveneuve), le photographe Jonathan Daitch présente une cinquantaine de lieux, d’artistes et directeurs de structures, auprès desquels il a recueilli de passionnants témoignages. Tous deux, Najla Nakhlé-Cerruti et Daitch, soulignent le rôle du fondateur du Théâtre national palestinien, François Abou Salem, qui allait ouvrir la voie à l’élaboration d’un théâtre palestinien indépendant.
Pour quiconque apprécie sa sensibilité d’écriture ou souhaite découvrir l’univers de la romancière, Annie Ernaux s’affiche dans les rues d’Avignon. Au théâtre de la Reine blanche, ainsi qu’à celui des Halles… Marianne Basler et Romane Bohringer : deux grandes interprètes au service d’une grande plume.
Annie Ernaux adresse une lettre à sa sœur morte deux ans avant sa naissance. Cette sœur dont elle découvre l’existence en entendant une conversation de sa mère. Les paroles « elle était plus gentille que celle-là » se gravent dans sa mémoire. Elle, l’enfant vivant, se construira contre elle, entre réel et imaginaire, au gré des objets, photos, paroles échappées. Annie Ernaux interroge le pourquoi du silence et son désir d’adresser cette lettre. Marianne Basler est cette voix, précise et douloureuse, attentive et consolante.
Sur la scène de la Reine blanche, Marianne Basler s’empare de L’autre fille, le superbe texte d’Annie Ernaux : au détour d’une conversation, à l’âge de 10 ans, l’auteure découvre par hasard qu’elle a eu une sœur, décédée de la diphtérie deux ans avant sa naissance, « plus gentille que celle-là » aux dires de sa mère ! Des paroles fortes et lourdes de conséquences, une confession intime bouleversante… La scène est troublante, presque intimidante : derrière sa petite table de travail, lumière vacillante, main tremblante, voix chuchotante, il nous semble qu’Annie Ernaux en personne est en train d’écrire à la sœur qu’elle n’a pas connue ! Co-mis en scène avec Jean-Philippe Puymartin, un spectacle lourd de non-dits et d’émotions partagées, Marianne Basler comme percutée et habitée de l’intérieur par ce texte d’une intensité insoupçonnée. « Évidemment, cette lettre ne t’est pas destinée et tu ne la liras pas (…) Pourtant, je voudrais que, de façon inconcevable, analogique, elle te parvienne comme m’est parvenue jadis, un dimanche d’été, la nouvelle de ton existence par un récit dont je n’étais pas non plus la destinataire », ponctue au final la comédienne. Une interprétation unanimement saluée par la critique… Un grand merci, convaincante Marianne, la missive nous est bien parvenue !
C’est au Théâtre des Halles que Romane Bohringer fait siens les mots d’Annie Ernaux, pour donner à entendre L’occupation, un autre texte finement ciselé de la grande romancière. Adaptée et mise en scène par Pierre Pradinas, l’histoire vraie de la passion jalouse d’une femme à l’égard de l’homme qu’elle a pourtant décidé de quitter. La comédienne avoue avoir été impressionnée par cette « écriture flamboyante qui dit « je » mais parle de nous tous. Une langue magnifique qui m’accompagne, me grandit et m’a rendue à moi-même ». Seule en scène, la parole d’Ernaux juste entrecoupée par les séquences musicales de Christophe « Disco » Minck, Romane Bohringer joue de toutes les émotions, du visage-de la voix-du corps, pour exprimer la palette de sentiments et de réactions que lui inspire cette rupture prétendument assumée. Plus son ancien amant fait secret de sa nouvelle vie, plus elle devient irascible et violente à l’évocation de cette supposée rivale. Une étrange plongée, au mitan de l’humour et de l’effroi, entre ce que chacun croit être et ce qu’il peut devenir au gré des événements. Yonnel Liégeois
Jusqu’au 15 juillet, dans la cour d’Honneur du palais des Papes d’Avignon, le prolifique metteur en scène et cinéaste russe Kirill Serebrennikov propose le Moine noir, une pièce adaptée d’une nouvelle fantastique d’Anton Tchekhov. Rencontre
Casquette vissée sur la tête, lunettes à grosse monture transparente, stature imposante, Kirill Serebrennikov ne passe pas inaperçu. Dans tous les sens du terme. Il a quitté Moscou en mars pour s’installer en Allemagne. La guerre en Ukraine, la répression à l’égard de toute contestation en Russie auront eu raison de son engagement artistique. Nommé en 2012 directeur du Centre Gogol de Moscou, Serebrennikov transforme ce lieu alors en déshérence en épicentre d’un théâtre libre, contestataire, renouvelant totalement le répertoire, le public et l’esthétique. Ses mises en scène sentent le soufre et s’il monte une pièce du répertoire russe, c’est pour la dynamiter et montrer sa puissance de subversion. Les autorités l’ont dans le collimateur et sortent du chapeau une accusation de détournement de fonds qui lui vaudra d’être arrêté et assigné à résidence.
En 2018, lors de la conférence de presse de Leto, à Cannes, l’équipe du film avait laissé une chaise vide pour rappeler l’absence de Serebrennikov. En 2019, sa pièce Outside s’est jouée au Festival d’Avignon, en son absence, le metteur en scène ne pouvant quitter la capitale russe. Au Festival de Cannes, cette année, son film la Femme de Tchaïkovski était en compétition officielle. À l’issue de la projection, il prend la parole : « Merci beaucoup d’être avec nous en ce moment difficile de notre vie, Non à la guerre ». Pendant la conférence de presse qui s’ensuit, on le questionne sur le boycott des artistes et de la culture russes. « Dans ces moments difficiles, c’est l’art, la musique, le cinéma, le théâtre qui permettent aux gens de se sentir vivants », répond-il. Des propos qui ne convainquent pas tout le monde… Un article de notre consœur Marie-José Sirach, envoyée spéciale du quotidien L’Humanité
Marie-José Sirach – C’est la quatrième fois que vous venez présenter un spectacle au Festival d’Avignon. Cette fois-ci, vous êtes invité dans la cour d’Honneur, un espace particulier où vous mettez en scène le Moine noir de Tchekhov. Cela vous a-t-il obligé à revoir la scénographie du spectacle ?
Kirill Serebrennikov – Notre scénographie est assez simple, même balayée par le mistral ! Je suis curieux de voir ce que ça va pouvoir provoquer. Le palais des Papes est une sorte de loupe, de miroir grossissant où chaque spectateur vous scrute. Mais ce qu’ils vont découvrir n’a rien à voir avec la version que j’ai créée à Hambourg (au printemps dernier – NDLR). Ce sera un tout autre spectacle.
M-J.S. – Dans le Moine noir, il est question de tenter d’approcher la vérité selon plusieurs points de vue. Dans votre dernier film, la Femme de Tchaïkovski, il s’agit du mensonge. Vérité et mensonge…
K.S. – J’aime tellement cette idée formidable que je n’ai pas envie de la commenter ! Le Moine noir, c’est effectivement la quête de la vérité, sa complexité et l’impossibilité de la trouver. Dans le film, il s’agissait du mensonge qui règne, qui dirige chaque personnage et tente d’étouffer la vérité.
M-J.S. – Peut-on y voir une métaphore de ce qui se passe dans le monde aujourd’hui ?
K.S. – Dans mon travail, je ne pars pas d’une idée autour de laquelle je broderais un spectacle. En général, je pars de mes souvenirs, de mes premières émotions et j’essaie de les assembler. Parfois, j’oublie des fragments. Ces lacunes, j’essaie de les colorer. Je suis traversé d’émotions et, de là, jaillissent des images qui créent cette structure bizarre qu’est un spectacle ou un film, et les gens y voient le reflet de leurs sentiments.
M-J.S. – Vous obtenez l’autorisation de quitter la Russie pour créer votre spectacle en Allemagne et décidez de ne pas retourner dans votre pays. Qu’est-ce qui a provoqué cet exil ? La guerre contre l’Ukraine ? Vos conditions de vie à Moscou ?
K.S. – C’était difficile d’être là-bas, parce que c’était la guerre. On éprouvait un sentiment de violence diffus partout. Je ne sais pas comment me comporter, comment vivre à l’intérieur d’un pays qui a déclenché une telle guerre. Aujourd’hui, on est les représentants d’un pays belligérant qui rase des maisons, des villages, des villes, tue des civils. C’est une tragédie pour nous tous. Tu crois comprendre et tu ne comprends rien. Je m’informe tous les jours sur ce qui se passe, mais tu es incapable de réaliser comment tout ça est possible. Je ne peux justifier cette violence d’État, ni me résoudre à tuer quelqu’un pour des raisons géostratégiques. Je serais mort à l’intérieur si j’étais revenu en Russie.
M-J.S. – On vous a reproché de ne pas avoir pris parti assez vite, d’être resté en retrait, à la suite de l’invasion de l’Ukraine…
K.S. – J’attendais mon procès et je ne pouvais rien dire quand j’étais là-bas. Mes avocats m’appelaient toutes les deux minutes pour me supplier de me taire, de ne rien dire avant mon jugement. Il me fallait serrer les dents jusqu’à ce que je sois libre de partir et de parler.
K.S. – Je veux être triple, même si je ne suis pas un trépied. J’exprime des émotions différentes, parfois contraires ou contradictoires. Je lutte, parfois, contre des sentiments exécrables qui montent en moi. Mais, parfois aussi, ça sort, et j’ai honte. Pourquoi me refuse-t-on le droit de me tromper, de dire des conneries ? Je suis artiste, j’ai le droit de me tromper. Je ne suis pas un homme politique qui mesure chacun de ses mots parce qu’il veut être réélu.
M-J.S. – Vous avez grandi en pleine perestroïka, un moment où les choses bougent, où il souffle un vent de renouveau, pour ne pas dire de liberté. Diriez-vous qu’il est plus difficile aujourd’hui d’être un artiste russe ?
K.S. –C’est plus difficile d’être russe tout court. Mon pays en a attaqué un autre. Quand tu dis que tu viens de Moscou, les gens te regardent de manière pas très amicale. Le plus terrible, c’est quand les gens, en Europe, te chuchotent à l’oreille « Poutine a raison ». Merde ! Où suis-je ?
M-J.S. – Vous avez été démis de vos fonctions de directeur du Centre Gogol. La semaine dernière, on a nommé un nouveau directeur « en phase avec le Kremlin », dites-vous…
K.S. – Quand on ferme un lieu de création, un organisme vivant, un lieu d’effervescence, sans en expliquer les raisons, juste parce qu’un ordre est arrivé, qu’est-ce que ça signifie ? Gogol était un théâtre mondialement connu, reconnu. Le public, le succès étaient au rendez-vous et, tout d’un coup, on le ferme. C’est terrible. Lorsqu’on m’a proposé ce théâtre, ce n’était aucunement une récompense ou parce que j’étais ami avec les autorités. Le théâtre se trouvait dans un état catastrophique. J’ai essayé de relever ce défi car il fallait tout refaire, rassembler une troupe. Ça nous a pris tellement de temps, de force et d’énergie pour que le théâtre devienne un endroit incontournable… J’y ai laissé des litres de sueur, mais c’était passionnant. Et puis, il y a eu les premières manifestations contre Poutine en 2012-2013, puis la Crimée en 2014, et le théâtre était traversé par ce vent de contestation. Et, aujourd’hui, la guerre contre l’Ukraine…
M-J.S. – Comment est-on passé de ces manifestations, il y a dix ans, à cette faible mobilisation contre la guerre en Russie ? D’ici, on a le sentiment que la population est interdite, figée, voire complice parce que nationaliste…
K.S. – Dix années de propagande non-stop, la mainmise et le contrôle de tous les médias… Des journalistes que l’on pensait honnêtes et, après coup, on a compris qu’ils travaillaient pour Poutine. On a cadenassé la télévision, on a commencé à changer les équipes. Certains proches du pouvoir ont racheté des journaux. Désormais, il n’existe plus de presse libre à Moscou. Il restait Internet et les réseaux sociaux mais, maintenant, des lois permettent de traquer les moindres opposants et un seul post sur Facebook peut vous envoyer en prison. Pour résumer, il y a les persécutions, les assignations à résidence, la guerre et le Festival d’Avignon… et tout ça se passe en même temps. Propos recueillis par Marie-José Sirach
Le spectacle est diffusé sur Arte, le 9 juillet. L’adaptation du texte de Tchekhov est éditée chez Actes Sud-Papiers.
Jusqu’au 10 juillet, l’Institut du monde arabe de Tourcoing (59) met en évidence les liens qui unissent Picasso et les avant-gardes arabes. Une rétrospective passionnante qui révèle ce courant moderniste méconnu en France.
Françoise Cohen, ancienne conservatrice du musée des Beaux-Arts du Havre puis directrice du Carré d’art de Nîmes, désormais directrice de l’IMA-Tourcoing, est à l’origine avec l’historien d’art Mario Choueiry de cette exposition consacrée à « Picasso et les avant-gardes arabes ». Parmi toutes celles, passées et récentes, consacrées au maître et celles qui s’annoncent en 2023 autour du cinquantenaire de sa mort, on frôle, parfois, l’indigestion. Mais Picasso ne cesse de nous surprendre et son influence auprès des peintres irakiens, égyptiens, algériens, libanais ou syriens à partir de « Guernica » raconte une histoire passionnante, où toute une génération de jeunes artistes s’inscrit dans son sillage artistique et politique.
En 1938, en Égypte, et 1951, en Irak, deux manifestes clés des modernités arabes affirment une nouvelle conception de la peinture. Les artistes égyptiens se prévalent résolument de « Guernica » et, sous le titre « Vive l’art dégénéré », - en référence à l’exposition « Entartete Kunst » organisée par les nazis à Munich en 1937 -, écrivent : « Cet art dégénéré, nous en sommes absolument solidaires. En lui résident toutes les chances de l’avenir. Travaillons à sa victoire sur le nouveau Moyen Âge qui se lève en plein cœur de l’Occident ». En 1951, la jeune garde de l’art moderne irakien proclame la naissance d’une nouvelle école d’art au nom de la civilisation irakienne et universelle. En 1972, le peintre algérien Mohammed Khadda écrit : « En France, Picasso était accusé d’être un étranger, ici, ils nous accusent d’être des Picasso ».
Les 70 œuvres exposées à l’IMA-Tourcoing témoignent d’un dialogue artistique, esthétique et politique entre cette jeune génération d’artistes arabes et Picasso, mais pas seulement. L’influence des surréalistes est flagrante dans leur soif de liberté et d’émancipation d’un art pictural jusqu’alors corseté ainsi que dans leur désir de s’inscrire dans un art moderne sans frontières. Ils s’engagent contre le fascisme et la colonisation, affirment leur solidarité internationale et le rêve d’un panarabisme progressiste. L’exposition tend un miroir entre ces avant-gardes et Picasso, donne à voir des travaux méconnus en France.
Le « Nu couché, printemps », peint par Picasso en 1908, semble se perpétuer à travers les bruns, les cernes foncés pour délimiter les corps et la rondeur charnelle, que l’on retrouve dans « The Woman, the Moon and the Branch » (1954) de l’Irakien Shakir Hassan Al Said et dans la « Femme au loup » (1973) de l’Égyptien Samir Rafi. Chez l’Irakien Jewad Selim, « The Watermelon Seller » (1953), instantané de la vie quotidienne du petit peuple des rues, décline des croissants de pastèque et des yeux immenses si picassiens dans une composition où les symboles arabes sont à la fois présents et détournés.
Mêmes audaces, même liberté
Le « Guernica », de Picasso, ne va cesser de hanter cette génération de peintres dont les pays, les familles ont été éprouvés par les guerres. Ainsi, Paul Guiragossian, libanais dont la famille a échappé au génocide arménien, va assister à l’expulsion des Palestiniens de leur terre puis à la guerre du Liban. Guiragossian revendique la figure tutélaire de Picasso qui se traduit, dans ses tableaux, par la dénonciation des tueries perpétrées contre les civils. Ainsi son « Homme Machine II » (1981) met en scène une femme, corps blanc laiteux nu, sans visage, en proie à son bourreau emmailloté dans un uniforme métallique. L’Irakien Mahmoud Sabri peint en 1958 « les Massacres d’Alger », une œuvre perdue à jamais lors de l’invasion américaine en Irak en 2003, dont il reste une trace photographique où le peintre pose devant sa toile.
On retrouve l’influence de Picasso dans « Elle est venue vers la tendresse » (1970), de l’Irakien Dia Al Azzawi, dont la silhouette oblongue à peine esquissée d’une femme repose sur des aplats de couleur, d’où surgissent des signes calligraphiques puisés dans l’écriture, un alliage poétique entre tradition et modernité. Mêmes audaces, même liberté chez l’autre artiste irakien, Faik Hassan, dont son « Abstract Man and Woman » (1962) aux traits géométriques puissants est adouci par une palette de couleurs aux tons pastel. Ces allers-retours entre Picasso et ces peintres lointains qui ont écrit une nouvelle page de la peinture du Maghreb au Moyen Orient permettent de découvrir une génération de peintres arabes qui ont revendiqué leur héritage culturel et l’ont fait fructifier à l’aune de ce mouvement artistique. Entre eux et Picasso l’Andalou, « ce musulman qui s’ignore », des liens indéfectibles se sont tressés. L’influence de Picasso leur a permis d’ouvrir des portes, de se libérer des carcans artistiques académiques pour peindre un art « sans hiérarchie formelle, temporelle ou géographique », un art sublimé loin de tout exotisme, une peinture universelle et engagée. Picasso, contrairement à Matisse ou Klee, n’est jamais allé en terre arabe. Et si, se demande malicieusement Mario Choueiry, « Picasso était – ainsi que le dit Kateb Yacine à propos de la langue française – un “ butin de guerre” des modernités arabes » ? Marie-José Sirach
Picasso et les avant-gardes arabes à l’IMA-Tourcoing, jusqu’au 10/07.
Metteur en scène britannique, Peter Brook est mort le samedi 3 juillet, à l’âge de 97 ans. Il aura marqué l’une des pages les plus importantes de l’aventure théâtrale dans le monde. Y compris au Festival d’Avignon, où il a signé les plus grandes créations de la moitié du 20e siècle.
Un article de notre confrère Stéphane Capron, journaliste au service culture de France Inter et créateur du site Sceneweb.
Quelques bouts de bois, des pierres, un peu de sable, les mises en scène de Peter Brook étaient tout sauf tape à l’œil. Il revendiquait un théâtre épuré. Dès la fin des années 60 à Londres à la Royal Shakespeare Company, il renonce au décor.
Pas besoin d’artifice, il laisse le soin aux spectateurs de développer leur propre imagination. Et même pour des spectacles aux longs cours comme le Mahâbhârata qui restera l’un des plus grands succès. Neuf heures dans la carrière Boulbon au Festival d’Avignon en 1985, une adaptation de cette épopée mythologique hindoue écrite avec son ami Jean-Claude Carrière dont il réalise un film en 89.
Au cinéma, Peter Brook a dirigé au début de sa carrière Jeanne Moreau et Jean-Paul Belmondo dans l’adaptation de Moderato Cantabile de Marguerite Duras en 1959. Déjà avec ce goût du vide et du silence.
A Paris, Peter Brook a sauvé le Théâtre des Bouffes du Nord en 1970. Il devait être démoli. Il en fait le cœur de théâtre de recherche, laissant la salle dans son jus, avec ses murs décrépis mais une âme intacte.
Le théâtre de Peter Brook permettait de croiser des acteurs de toutes les couleurs de peau et de toutes les nationalités. Il allait les chercher en Iran, au Sri Lanka, en Inde, au Mexique. C’était sa façon à lui de faire du théâtre politique. Stéphane Capron
Au lendemain des élections, l’historienne Martine Riot-Sarcey commente l‘actualité politique. Par la spécialiste du féminisme et des révolutions du XIXe siècle, une analyse hors des propos convenus. La professeure émérite à l’université Paris-VIII-Saint-Denis plaide pour une vraie démocratie, celle qui s’organise de bas en haut.
Difficile d’aller à l’encontre des espoirs d’un grand nombre d’entre nous, mais il me semble plus que nécessaire d’ouvrir une brèche critique dans l’enthousiasme mesuré au soir du second tour des élections législatives. Tout d’abord, un constat d’échec accablant dont les effets délétères sont à venir : l’entrée en force de l’extrême droite à l’Assemblée quand la victoire électorale revient aux abstentionnistes ! La honteuse propagande du représentant de la France de Vichy, fascinant les médias pendant des mois, a banalisé le rejet de l’autre, et permit ce score inédit de l’extrême droite. Certes la majorité présidentielle a subi un désaveu. Mais force est de constater que la démocratie électorale se révèle telle qu’en elle-même, non représentative, tous partis confondus. La vraie démocratie reste à construire. Or, pas plus que les autres, la Nupes, par l’intermédiaire de son leader, ne s’est engagée vers la participation réelle et immédiate de la population : elle a imposé ses candidats sans la moindre consultation des électeurs à la base dans chaque circonscription. Et l’élection de Rachel Kéké ne suffira pas à provoquer un bouleversement. La vraie démocratie reste à construire.
La catastrophe écologique, en cours désormais, nous oblige à rompre avec les illusions d’hier. Comment imaginer possible une réduction urgente et drastique de la consommation d’énergie sans l’assentiment puis la collaboration étroite de tous et de chacune ? Comment imaginer réalisable la réorientation de l’économie vers une production, non pas guidée par la technique ou la technologie, mais vers un mieux-être de l’ensemble de l’humanité si la prise en charge directe des individus n’est pas engagée ? Comment mettre un terme aux discriminations, sans l’horizon d’une justice sociale partagée, et mise en œuvre par tous, comme nos prédécesseurs n’ont cessé d’en réclamer la réalisation ? Il ne s’agit plus de surseoir aux tâches incontournables en brandissant un illusoire programme de transition, il s’agit tout simplement de renouveler un processus maintes fois entravé en donnant la priorité au « progrès de l’esprit humain » (Condorcet), au service du vivant comme des plus fragiles et de renoncer à la force des choses dont le primat nous a conduits à la catastrophe présente. Le fétichisme de la marchandise, au profit d’une minorité de privilégiés, est à l’origine, nous le savons, de l’exploitation de la nature, comme de l’exploitation de l’homme par l’homme, et donc responsable des inégalités sociales comme de la disparition de certaines espèces.
Tout est à repenser, de la réparation de la planète à l’élimination des différentes formes de domination. La tâche est immense et ne s’accomplira pas à coup de manœuvres parlementaires et de manifestations de rues. Rien désormais, on le sait, ne pourra se faire sans l’engagement de tous dans le respect de l’autre. Cette actualité est inéluctable et la difficulté ne se résout pas en occupant les places d’un pouvoir au service du libéralisme depuis le XIXe siècle, quelle que soit la couleur politique des dirigeants des différents pays. En France, une forme d’union de la gauche a été réalisée dans le cadre électoral, à l’écart de l’immense mobilisation de citoyens qui depuis plusieurs années non seulement réclamaient cette unité mais tissaient des liens avec le plus grand nombre d’habitants de ce pays. La France insoumise a imposé son rythme en suivant les directives de son leader. Aujourd’hui rien n’est prévu pour commencer collectivement cette lourde tâche que nous imposent les méfaits des dirigeants du monde entier. Après la Syrie, l’Ukraine, la domination des puissants par la guerre destructrice se poursuit, tandis que la famine menace de nombreux pays, et que la question sociale se pose partout. L’engagement pour une nouvelle Constituante ne suffit pas, l’expérience du Chili nous le montre.
Il est encore temps de réagir en organisant des débats au plus près du quotidien de chacun, afin d’apprendre à gérer ensemble la chose publique (res publica), laquelle nous concerne tous. Nous pourrions multiplier les universités populaires afin d’égaliser les connaissances en s’autoformant tout en réapprenant à débattre, collectivement, à condition de croire à la responsabilité collective. Dès décembre 2018, des collectifs de gilets jaunes ont opté pour l’apprentissage de la démocratie réelle. Ils nous ont montré le chemin. Il ne suffit pas de s’approprier leur chanson fétiche pour laisser croire que nous sommes de leur côté, encore faut-il, comme ils l’ont fait, mettre en œuvre la démocratie dans tous les lieux communs, en commençant par les mouvements, partis et syndicats etc. Le mode de gouvernement démocratique, en effet, ne se définit pas par la force « de convaincre », comme nous l’avons entendu au soir du premier tour, mais par l’écoute et le débat en cherchant à faire revivre la tradition de la gestion collective.
Nous héritons de deux siècles de délégation de pouvoir, c’est pourquoi la tâche est ardue, et sera longue, mais la conjoncture nous commande d’ouvrir les yeux sur la réalité écologique et sociale dont la dégradation est irréversible si chacun d’entre nous ne prend pas sa part de responsabilité.Rien de « révolutionnaire » ne peut se faire concrètement par de simples décisions gouvernementales, excepté sous les régimes autoritaires dont nous ne sommes pas à l’abri, loin s’en faut. Il est temps que les différents « représentants », se réclamant de la tradition populaire, cessent de faire croire que l’occupation des postes du pouvoir d’Etat détiendrait les clés de l’avenir. L’histoire a été suffisamment éloquente à ce sujet. De l’Urss à la Chine en passant par le Venezuela jusqu’aux mesures d’après-guerre en Europe, les nationalisations ne sont en rien la garantie d’une gestion démocratique.
Au XIXe siècle les ouvriers définissaient la liberté en ces termes : « le pouvoir d’agir dans tous les domaines ». Reprendre à notre compte cette tradition est la nécessité du moment en ouvrant dès maintenant la voie de la vraie démocratie, laquelle, n’en doutons pas, n’advient pas de haut en bas, mais s’organise de bas en haut.Michèle Riot-Sarcey
Jusqu’au 15/07, au Théâtre du Soleil à la Cartoucherie (75), Simon Abkarian reprend Électre des bas-fonds. Une nouvelle version de l’Orestie d’Eschyle : la tragique histoire d’Électre et Oreste, sœur et frère à la main vengeresse. Palpitante, brillante et superbement parlante pour l’aujourd’hui.
Simon Abkarian n’a pas froid aux yeux. Avec Électre des bas-fonds, il met ses pas dans ceux des grands ancêtres : Euripide, Sophocle et surtout Eschyle. De ce dernier, il emprunte le squelette de l’Orestie, pour lui redonner chair à l’aune contemporaine avec le concours de vingt-deux interprètes survitaminés, qu’épaulent trois musiciens. Électre (Aurore Frémont), princesse devenue souillon, bien que mariée par force à Sparos, gardien de nuit pittoresque (dans le rôle, Abkarian s’en donne à cœur joie), demeure la vierge vengeresse de la tradition. Elle rêve de tuer sa mère, Clytemnestre (Catherine Schaub), qui a liquidé à grands coups de hache son épouxAgamemnon, avec la complicité de son amant Égisthe (Olivier Mansard), maquereau de bonne famille.
Le choeur est constitué de Troyennes réduites en esclavage prostitutionnel par les Grecs vainqueurs d’une fameuse guerre interminable. Oreste (Eliot Maurel), frère aîné d’Hamlet, flanqué de Pylade (Victor Fradet), revient au pays déguisé en fille. Va-t-il occire sa mère, laquelle justifie le meurtre d’un père odieux qui n’hésita pas à égorger sa fille Iphigénie, dont est apparu en un éclair le fantôme gracieux… N’en disons pas plus, refusant sciemment de dévoiler les pulsations d’un spectacle ô combien brillant. D’une plastique infiniment chatoyante, dans lequel se mêlent hardiment une écriture de pleine maîtrise, les artifices superbement domptés du fard et de la danse, du chant et des masques (ne sommes-nous pas au Soleil ?) pour conjurer in fine l’orgueil démesuré à goût de sang, que les Grecs nommaient l’hubris.
Eschyle s’en référait aux dieux. Simon Abkarian, même s’il les cite, invente une fable à l’issue laïque, en somme. Il ne recule pas devant le grand spectacle (magnifique est le premier ballet des putains en tutu aux gestes d’Orient). Il « shakespearise » à l’envi, pétrit le sublime avec le grotesque tel un potier aguerri, donne chance à chaque personnage d’affirmer son point de vue. Exemplaire, en ce sens, est la figure de Chrysothémis, la sœur réputée docile, soudain rebelle après avoir subi un viol. Ainsi, la toile de fond archaïque, dûment repeinte d’une main sûre, est tournée vers nous sous un autre angle, tant de siècles plus tard. Jean-Pierre Léonardini
Un spectacle couronné par trois Molières (auteur francophone, mise en scène, théâtre public), deux Prix du Syndicat de la critique (révélation théâtrale Aurore Frémont, meilleure musique de scène Howlin’ Jaws), le Prix Théâtre SACD. Le texte est disponible chez Actes Sud-Papiers (108 p., 15 €)