Archives d’Auteur: Y.Liégeois

Frictions ne dore pas la pilule

Fondée en 1999 par le critique dramatique Jean-Pierre Han, consacrée au théâtre et aux écritures, la revue Frictions affiche un ton singulier dans le paysage littéraire. Mêlant les genres et n’hésitant pas à frapper fort sur les clichés et propos convenus… Entendant se faire lieu d’émergence d’une authentique pensée critique, elle fait appel aux signatures venues d’horizons divers.

Jean-Pierre Han amorce le numéro 39 de la revue Frictions avec un éditorial bien senti, dans lequel il s’interroge sur l’esthétique des grands machins spectaculaires, censés illustrer « le roman national ». Au Puy du Fou, où se glorifie la vulgate historique réactionnaire, convient-il d’opposer une version républicaine au grand sens ? Marc Sagaert a traduit, de l’écrivain cubain Anton Arrufat (1935-2023), très peu connu en France, un texte éclairant sur les pièces courtes de Tchekhov. Hervé Petit, comédien et metteur en scène de théâtre, propose, avec Figuration, une nouvelle sur son expérience vécue lors d’un film à gros budget. De Joséphine Serre, voici la partition verbale d’un oratorio, Partir. Face à Ulysse, rusé guerrier couvert de sang, Nausicaa déclare : « Je ne suis rien/Que deux bras qui s’ouvrent ». Grégoire Letouvet a composé la musique, Laëtitia Guédon mettra en scène.

Jérôme Hankins a suivi, vers l’an 2000, divers stages pour acteurs animés par Edward Bond (1934-2024). C’est sur le thème du massacre des innocents que le grand auteur britannique, à qui l’on doit de mémorables Pièces de guerre, s’attelle à un « nouveau paradoxe du comédien » et conduit ses auditeurs au bord du gouffre de l’époque, en prolongeant sans merci, dans l’épouvante concrète, des scènes prélevées dans Shakespeare, Brecht ou Ibsen. Thierry Besche, créateur sonore, donne à penser sur l’histoire de la voix humaine au théâtre, à partir d’exemples par lui vécus. Gilles Aufray adresse une lettre émue à Hélène Bessette (1918-2000), romancière si injustement oubliée, dont les œuvres complètes, par bonheur, sont de nouveau en cours de publication aux éditions Nouvel Attila, collection « Othello ». D’Hélène Bessette, de 1953 à 1973, étaient parus treize romans chez Gallimard. Gilles Aufray livre aussi un assez long poème, Lettre à un enfant à venir, pour conjurer dans le futur les malheurs du temps présent.

La dernière livraison est consacrée à Noëlle Renaude-Ziegler. Avant de devenir, « grâce à Théâtre ouvert et aux Éditions théâtrales », celle qui écrit des pièces infiniment singulières et des romans, elle a pratiqué l’activité critique avec du style et un fin discernement. En témoignent, entre autres, ses interventions sur le peintre Jean-Charles Blais, les acteurs Gérard Desarthe-André Marcon-Jean-Quentin Châtelain, l’auteur « paléolithique » Valère Novarina, dont Philippe Sollers disait : « Il fait bouillir la langue ». Jean-Pierre Léonardini

Frictions, numéro 39, 138 p., 18€. Rédaction-abonnements : 27 rue Beaunier, 75014 Paris (Tél. : 01.45.43.48.95).

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La France, en pire !

Jusqu’au 20/12, au Théâtre de Belleville (75), Nicolas Lambert se joue de La France, Empire. Après Bleu-Blanc-Rouge, l’a-démocratie qui dénonçait les travers de la Vème République, le comédien s’attaque à « l’empire républicain », cette France coloniale écartée du récit national.

« Montrer en quelques lignes que l’armée française est au service des valeurs de la République et de l’Union européenne » : le sujet du brevet des collèges que l’ado doit rendre le lendemain fait bondir le paternel ! La France en paix depuis la deuxième Guerre mondiale ? D’abord, on ne dit pas la deuxième mais la Seconde, sinon ça veut dire que ce n’est pas la dernière… La gamine a beau le supplier de ne corriger que les fautes d’orthographe avant de partir se coucher, il va passer la nuit à cogiter sur la France coloniale, celle que l’on tait dans le récit familial comme national. Seul en scène, Nicolas Lambert va nous révéler des secrets camouflés depuis des lustres, en endossant tous les rôles : lui petit garçon ou lycéen, ses grands-parents picards, De Gaulle, un tirailleur sénégalais, Pierre Messmer et même maître Capello comme l’emblème de sa génération qui veillait à la justesse de la langue. Quand on s’attaque à lever le voile sur l’histoire de La France, Empire, entre les silences et les mensonges, il importe d’être précis.

La force de la pièce est de mêler les récits, ceux entendus dans sa famille ou dans les allocutions présidentielles, plus enclins à causer de 14/18 et de 39/45 que des tueries perpétrées en Indochine, en Algérie, à Madagascar ou au Sénégal.  La chape de plomb est tenace depuis notre enfance jusqu’à aujourd’hui. Nicolas Lambert, deux heures durant, s’emploie à déboulonner les statues – celles de Faidherbe ou de Gallieni, administrateurs coloniaux – à rappeler les massacres comme celui de Thiaroye où le 1er décembre 1944, des tirailleurs sénégalais furent abattus par l’armée française pour avoir réclamer leurs soldes. En miroir de cette histoire coloniale effroyable, le comédien nous rejoue Sarkozy prononçant son discours à Dakar en 2007 : « Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire » ou Jean Castex en 2020 : « Nous devrions nous autoflageller, regretter la colonisation, je ne sais quoi encore ! ».

Comme pour mieux nous montrer que notre histoire coloniale reste un enjeu politique, il nous raconte encore la colonisation des Comores et de Mayotte, histoire de remettre les pendules à l’heure. Un précieux spectacle durant lequel on s’indigne, on rit parfois et dont on ressort moins ignare. Amélie Meffre

La France, Empire : Du 13/09 au 20/12, le samedi à 15h30. Le Théâtre de Belleville, 16 passage Piver, 75011 Paris (Tél. : 01.48.06.72.34).

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Camus, un juste

Au Théâtre de Poche, Maxime d’Aboville met en scène Les Justes. Écrite en 1949, la pièce d’Albert Camus s’empare d’un fait historique, l’attentat contre le Grand-Duc Serge à Moscou en 1905, pour proposer une intense réflexion sur l’idée de violence. Du théâtre « philosophique », magistralement orchestré par la compagnie des Fautes de frappe ! Sans oublier Ceci n’est pas une religion, de et avec Élodie Emery, à la grande halle de La Villette.

Sur le plateau, trois hommes et une femme… Qui fomentent un attentat, excédés par la politique antisociale du gouvernement tzariste. Ils réclament justice contre l’arbitraire imposé aux populations paysanne et ouvrière. Le jeune Kaliayev est chargé de lancer la bombe contre l’oncle du tzar. Stupeur, il renonce à son geste : le grand-duc est accompagné de ses deux jeunes neveux !

Avec Les justes, Albert Camus pose la question de front : le droit à la justice autorise-t-il toute forme d’action, jusqu’à la mort d’enfants ou de femmes innocents ? Après cette première tentative, avortée volontairement, les quatre protagonistes s’interrogent avant de passer à l’action de nouveau. Le débat central : « Quel est le prix de la vie d’un homme ? Jusqu’où peut-on aller pour défendre une cause ? » L’idéal révolutionnaire ne s’interdit aucun acte, la mort n’est point un crime en regard de la cause à défendre, affirment d’aucuns avec autorité et conviction. D’autres, dont Kaliayev et Dora sa compagne, en doutent fortement. Pas un théâtre d’action, un théâtre d’idées passionnant et émouvant grâce à l’adaptation réussie du metteur en scène Maxime d’Aboville… Une pièce dont les attendus résonneront bien plus tard dans les réflexions de Camus au cœur du conflit algérien, une pièce qui n’est pas sans faire écho aux conflits qui agitent aujourd’hui notre planète, tant en Ukraine qu’en Palestine.

Dans un autre registre, plus léger et drolatique, en recherche d’un juste équilibre de sa vie, Élodie Emery dévoile sa quête et son enquête autour du bouddhisme et de ses dérives. Ceci n’est pas une religion reprend sur scène le travail journalistique qu’elle a conduit sur les sévices sexuels, attentats à la pudeur et viols, commis au sein de certaines communautés. En particulier celle dirigée par le maître lama Sogyal Rinpoché… Un gourou très proche du dalaï-lama, au courant de ses méfaits depuis des décennies mais silencieux jusqu’à leur révélation fracassante risquant de nuire à son image médiatique…

De la plume à la scène, mêlant quête personnelle et recherche de la vérité, la journaliste livre son témoignage avec force conviction et humour. Un « seule en scène » comme suite logique et bien menée de son documentaire réalisé avec Wandrille Lanos, récompensé de deux prix au Figra (Festival international du grand reportage d’actualité), finaliste du prestigieux prix Albert-Londres ! Une conférence-confession publique bienvenue, invitant chacune et chacun à la vigilance dans sa quête éperdue de spiritualité et de bien-être. Yonnel Liégeois

Les justes, Maxime d’Aboville : du mardi au samedi à 19h, le dimanche à 15h. Théâtre de Poche, 75 boulevard du Montparnasse, 75006 Paris (Tél. : 01.45.44.50.21).

Ceci n’est pas une religion, Élodie Emery : salle Boris Vian jusqu’au 13/09, du mardi au vendredi à 20h, le samedi à 18h. La grande halle de la Villette, 211 avenue Jean Jaurès, 75019 Paris (Tél. : 01.40.03.75.75). Les 20 et 21/01/26 à Wolubilis, Bruxelles.

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Stéphane Hessel, l’indigné

En ces temps troublés et troublants, Rue de l’échiquier réédite Indignez-vous !, le fameux appel à la création et à l’action de Stéphane Hessel. Le 27 février 2013, s’éteignait ce grand nom de la Résistance, un infatigable défenseur du respect de la dignité humaine et du droit des peuples à disposer de leur avenir, un amoureux fou de la vie et de la poésie. Chantiers de culture publie l’entretien qu’il nous accordait en décembre 2010 lors de la sortie de l’ouvrage.

Stéphane Hessel ? Un homme de lumière, l’humanisme incarné ! Il n’a reçu aucun prix littéraire et pourtant il a plafonné au firmament des ventes ! Pas vraiment un pavé de l’édition, juste un petit ouvrage d’une cinquantaine de pages : Indignez-vous !, un vibrant et passionné cri d’espoir… Le souvenir est vivace, l’empreinte profonde : rencontrer Stéphane Hessel, c’était plonger à cœur perdu dans un authentique bain de jouvence ! Tendresse du regard, chaleur de la main, élégance du verbe. Le révolté d’hier ne cultivait pas la sagesse du repenti, il était un paradoxe vivant : la douceur de la gazelle et la vigueur du lion ! Qui se faisait discret sur son parcours personnel pour devenir insatiable et gouleyant sur ses convictions et idéaux. Hessel ? Un « homme de bien » comme on l’entendait en des temps révolus, un « juste » comme on le dit de certains depuis le mitan du siècle écoulé.

S’indigner et Résister, Espérer et Créer

Yonnel Liégeois – Merci d’abord, cher monsieur Stéphane Hessel, d’accepter ce rendez-vous en dépit d’un agenda surchargé. La rançon du succès, en quelque sorte ?

Stéphane Hessel – Je vous en prie, c’est un plaisir pour moi. Pour vous confesser d’emblée que les responsables de la maison d’édition Indigènes, et moi-même, sommes tout à la fois étonnés et ravis de l’accueil du livre par un large public. Son succès tient surtout à Sylvie Crossman qui l’a mis en musique. Je luis dois beaucoup, tant sur le format que sur la longueur. C’est elle qui a pensé qu’il fallait un texte court et un peu agressif, avec ce titre audacieux et ambitieux « Indignez-vous ! ». C’est ainsi que l’ouvrage est né pour susciter un extraordinaire engouement. Visiblement, jeunes et moins jeunes qui le lisent le trouvent superbement intéressant. Je viens de recevoir la lettre d’un grand-père m’informant qu’il m’envoie vingt-cinq exemplaires de la brochure, « j’ai quatre enfants et onze petits enfants, je vous prierai de me les dédicacer pour eux » !

Y.L. – N’est-il pas emblématique, voire symbolique de votre parcours, d’habiter à l’angle de l’avenue Jean-Moulin ?

S.H. – Je vous l’avoue, je n’ai pas choisi cet appartement uniquement pour cette raison, mais je fus ravi de le constater ! Jean Moulin fut d’autant plus important dans ma vie que je l’ai rencontré à Londres lorsqu’il venait en mission rapide auprès du Général de Gaulle. Je lui ai serré la main sans connaître son nom, qui demeurait secret à l’époque. Engagé moi-même au sein du B.C.R.A (les services secrets, ndlr), j’ai suivi pas à pas ses efforts en vue de l’unification des mouvements de résistance et je fus traumatisé par sa mort. Un moment d’autant plus tragique qu’il venait de faire ce qui demeurait son objectif : créer et présider le Conseil National de la Résistance au nom de de Gaulle. Oui, Jean Moulin m’est si proche qu’en 1958, lors du retour du Général presque à la pointe des baïonnettes, nous avons estimé à quelques-uns que la démocratie était peut-être en péril et nous avons créé un club du nom de Jean Moulin. Pendant six ans, ce club fut au cœur de mes activités.

Y.L. – Votre livre porte un titre fort et provocateur, « Indignez-vous ! ». Pourquoi semblable appel à la révolte morale ?

S.H. – Peut-être d’abord par succession intellectuelle de Jean-Paul Sartre. J’ai fait mes études à l’École Normale Supérieure au moment il était l’écrivain, le philosophe auquel tout le monde se référait. En outre, j’ai eu la chance d’avoir Merleau-Ponty comme « caïman » (un enseignant chargé de préparer les élèves au concours de l’agrégation, ndlr), un philosophe remarquable. Quelle est la percée sartrienne, le nœud de sa pensée ? « Il faut s’engager ». Une notion d’engagement que j’ai traduit par « on devient quelqu’un lorsqu’on exprime son indignation » ! Devant les défis, on peut considérer qu’il n’y a rien à faire, que l’on ne peut rien faire ou bien se dire que telle ou réalité on ne l’accepte pas. Et je vous avoue que monsieur Sarkozy fait bien évidemment partie des personnes qui m’indignent (rires, ndlr) ! Aussi, je n’ai aucun souci pour appeler à l’indignation à un moment où la France est très mal gouvernée.

L’indignation est l’une des composantes essentielles qui font l’humain avec l’engagement qui en est la conséquence. Stéphane Hessel

Y.L. – C’est osé de jouer au rebelle à votre âge ! D’où vient cet optimisme, vous croyez en une avancée forcément positive de l’histoire ?

S.H. – Justement, elle n’est pas forcément positive mais elle peut l’être s’il y a suffisamment de gens qui s’indignent ! C’est précisément ce refus d’accepter l’échec, tant national qu’international des dix premières années de ce nouveau millénaire, qui conduit de l’indignation à l’action. Mon optimisme relève aussi naturellement de ma biographie. Lorsqu’on a eu la chance, comme moi, de passer à travers de grandes épreuves et de ne point y avoir laissé sa peau, c’est déjà pas mal ! En outre, regardez comme le monde a changé en cinquante ans : c’est non seulement Hitler, Staline et même Mao qui ont été remplacés par d’autres personnes, c’est aussi le temps de la décolonisation, c’est aujourd’hui celui de l’alerte à l’avenir de notre planète… Non pas que tout soit réglé mais notre monde a avancé, nous avons travaillé, nous avons fait des progrès, il s’agit maintenant d’apporter de nouvelles réponses à de nouvelles questions.

Y.L. – Comme vous le suggérez, avoir expérimenté la déshumanisation la plus extrême de ce qui constitue notre humanité, avoir fait l’expérience des camps autorise- t- il ce regard chargé d’optimisme ?

S.H. – Je ne sais pas mais, en tout cas, on devient plus sensible au « triste » que courent les sociétés humaines Car enfin, souvenons-nous que la société allemande de 1933 était une société cultivée, au riche passé littéraire et artistique. En l’espace de quelques années, elle s’est laissée manipuler pour donner corps à une véritable barbarie. La civilisation est fragile, ne l’oublions jamais, c’est ce que j’appellerai l’héritage des camps. En ne confondant pas les camps d’exterminations des juifs que je n’ai pas connus, une tâche noire sur l’humanité, inconcevablement horrible, avec ceux de Buchenwald et de Dora où je fus déporté… Ce dernier, certes, était plutôt destiné à tuer qu’à sauver, il était aussi barbare.

Vous m’autoriserez une digression sur la notion même de camp : où qu’il soit et quel qu’il soit, même un camp de réfugiés censé protéger une population, il est une façon de concevoir l’homme qui donne naissance à la brutalité, à la servilité. Nous sommes entrés dans une conception de la société à forts relents sécuritaires, dont le camp est la forme la plus aboutie. Pour en revenir à Dora, j’ai plus souffert du froid que de la torture ou de la faim. Ce ne fut pas une catastrophe pour moi, je ne suis pas un être catastrophé, mais je l’ai vécu avec bien des gens qui l’étaient et dans des conditions qui y tendaient. Je parle volontiers de ma chance, rien que d’appeler sa biographie Danse avec le siècle est signe chez moi d’une certaine joie de vivre ! Une remarque, cependant, ne pas tout à fait confondre optimisme et joie de vivre…

 

Y.L. – Plus qu’une nuance, à vrai dire…

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S.H. – Si l’on dit « il est optimiste : quoiqu’il arrive, il trouve ça bien ! », c’est de la naïveté… Au contraire, j’essaye aussi de comprendre les choses qui vont mal et contre lesquelles il faut réagir. On a titré un documentaire tourné à mon sujet « Sisyphe heureux », c’est pas mal, c’est assez bien trouvé ! J’ai essayé effectivement de m’atteler à la solution de nombreux problèmes, le développement – l’immigration – la lutte contre le totalitarisme, j’ai essayé de soulever des rochers, beaucoup sont retombés, il faut les remonter mais je le fais sans perdre le goût de la vie. Voilà un peu ce qui me caractérise, voilà pourquoi beaucoup d’amis sont ravis de converser avec moi, prétextant que je leur donne de bonnes raisons de ne pas perdre pied et de continuer à travailler !

Y.L. – Est-ce justement ce goût de la vie qui vous conduit à affirmer que le programme du Conseil National de la Résistance, adopté en mars 1944, se révèle d’une brûlante actualité ?

S.H. – C’est un texte très utilisable. D’abord parce qu’il est court, vous connaissez mon penchant pour les textes courts, ensuite parce qu’il dit l’essentiel… A mon avis, il existe des valeurs universelles qui, pour moi, sont les valeurs historiques de la gauche au sens premier du terme. Celles de la Révolution Française, celles des fondements de la Troisième République, celles des efforts de libération portés par le C.N.RCes valeurs-là sont tellement importantes que la succession historique n’y change rien. Du fond du Moyen-âge jusqu’à 1945, de 1789 à 2010, elles demeurent ces valeurs sur lesquelles fonder un espoir dans la bonne marche des sociétés : des moyens d’existence assurés à tous les citoyens, la primeur de l’intérêt général sur l’intérêt particulier, le juste partage des richesses contre le pouvoir de l’argent. En trois mots, encore une fois une formule très courte, ces chose-là sont dites : Liberté, Égalité, Fraternité !

Ajoutons que ces valeurs sont plus gravement mises en question à certains moments de l’histoire. Telle est la réalité aujourd’hui, le socle des conquêtes sociales de la Résistance est ébranlé. La seule remise en cause de ces valeurs essentielles suffit, et devrait suffire à quiconque, pour s’indigner et tenter de travailler à un avenir positif pour notre pays. Les choses sont relativement simples pour moi. Après vingt ans d’un gouvernement de droite, il est temps qu’advienne un gouvernement de gauche Avec la conjonction du Parti communiste, du Parti socialiste et d’Europe Écologie qui y ajoute ce qui me tient très à cœur maintenant, la Terre, voilà les forces sur lesquelles on peut construire un avenir autre. Avant même l’élaboration de tout programme électoral, il importe cependant que ces diverses forces politiques acceptent et reconnaissent ces valeurs essentielles.

 

Y.L. – Des valeurs portées dans le programme du CNR en 1944, des valeurs proclamées dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme en 1948 : entre l’un à portée nationale et l’autre de dimension internationale, où se fait la jonction selon vous ?

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S.H. – Avec la création de l’ONU, bien sûr. Les hommes qui ont élaboré le programme du CNR n’avaient ni responsabilité ni pouvoir dans la gestion du pays, ils s’appuyaient juste sur leur grande liberté face au gouvernement de Vichy. Sans contrainte mais avec ambition, sans obligation de se demander si les choses seront réalisables ou non, ils ont simplement couché sur le papier ce qui serait fort et utile à la Nation au lendemain de la victoire sur l’ennemi… Idem pour les rédacteurs de la Déclaration Universelle : des hommes choisis par le secrétaire général de l’ONU et non par leurs gouvernements respectifs, c’est lui qui a voulu une équipe libre et indépendante, au sein de laquelle il faut souligner le rôle moteur du français René Cassin ! Certes, il était autrement plus compliqué de rédiger un texte qui s’adresse au monde entier, dans ses droits et libertés. Ce texte à portée universelle, dont les sociétés avaient besoin au sortir de la guerre, nous ramène à notre « indignez-vous » initial, justement par cet « avoir besoin ». Je crois qu’il y a des choses dont une société a vraiment besoin à un moment de son histoire.

Aujourd’hui, nous avons besoin de ce que nous avons essayé de mettre dans ce texte et qui représente un changement profond par rapport à ce que nous subissons. Dont un point qui me tient très à cœur, que l’on appellera immigration d’un mot un peu vague : nous avons besoin de constituer partout dans le monde, notamment en Europe et particulièrement en France, des sociétés multiculturelles capables de comprendre ce qui se passe autour d’elles. Toute politique qui rejette les Roms et met des gens à la porte parce qu’ils sont clandestins, toute politique de ce genre est scandaleuse. D’où, à juste titre, notre indignation… Même chose au regard de l’écart abominable entre la très grande pauvreté dans le monde et la pauvreté assez grande en France, entre la très grande richesse dans le monde et la richesse assez grande en France : c’est un scandale contre lequel il est bon de s’indigner, maintenant ! Penseurs, philosophes et sociologues, nous aident à pointer du doigt les problèmes majeurs à résoudre. Pour ma part, je suis un admirateur d’Edgard Morin et de son ouvrage La méthode, dont le dernier volume porte précisément le titre « Éthique ». Une réflexion importante pour moi, signifiant qu’au nom de certaines valeurs morales on peut conduire une société vers un meilleur équilibre.

Y.L. – Et vers ce meilleur équilibre auquel notre monde doit tendre, une réalité qui focalise aujourd’hui tant votre attention que votre indignation : la Palestine et son devenir ?

S.H. – Tous, au sortir de la guerre, nous avons considéré que l’extermination des juifs par les nazis constituait pour l’humanité un problème qui ne pouvait rester sans solution. D’où la volonté de leur donner un État sur la terre ancestrale dont ils se réclamaient, et de permettre aux populations arabes qui l’habitaient d’y revenir, une fois la paix rétablie… Ce qui ne s’est jamais produit et, en 1967, un état fort remporte une victoire extraordinaire : c’est là que « l’hubris » (l’orgueil, la démesure, ndlr) israélienne a commencé. « Nous pouvons faire tout ce que nous voulons, personne ne va nous y empêcher, nous sommes chez nous puisque Dieu nous a donnés ces terres, et non les Nations Unies. De Dieu ou des Nations Unies, qui est le plus fort ? » Pour Israël la réponse est évidente, pour la communauté internationale il en va tout autrement.

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Depuis 1967 donc, je considère que les textes adoptés par l’ONU, les résolutions 242 – 238 et 195, nous obligent à exercer toute action possible pour empêcher Israël de continuer à ignorer la Palestine, à faire comme si elle n’existait pas. Parmi les israéliens, j’ai des amis très chers qui pensent comme moi, las minoritaires. En fait, je me trouve en opposition ouverte avec des gens pour qui toute critique de l’État d’Israël s’apparente à de l’antisémitisme. C’est d’autant plus ridicule lorsqu’on est comme moi à moitié juif et que l’on a combattu le nazisme, ce n’est pas très normal de subir une telle accusation ! Au final, ça m’est tout à fait égal, je n’en souffre pas, ce sont mes accusateurs qui souffrent, tel le dénommé Taguieff. Comme je l’écris dans le livre, je suis allé à Gaza en 2009 grâce à mon passeport diplomatique et j’en témoigne, Gaza est une prison à ciel ouvert pour un million et demi de Palestiniens. Nous sommes nombreux en France avec les associations pro-palestiniennes à défendre le droit des Palestiniens à un État, comme le stipule d’ailleurs la Déclaration Universelle à l’égard de tout peuple. Sur ce sujet, comme sur d’autres à débattre et régler, il faut espérer, il nous faut toujours espérer. D’où mon appel pressant à s’indigner, résister et créer ! Propos recueillis par Yonnel Liégeois

Indignez-vous !, Stéphane Hessel. Nouvelle édition revue et corrigée, accompagnée d’une préface inédite de Salomé Saqué, journaliste et auteure de Résister. Postface mise à jour de Sylvie Crossman et Jean-Pierre Barou (Rue de L’échiquier, 48 p., 4€90).

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Le triptyque de Mickaël Délis

Au théâtre de la Scala (75), de septembre à janvier 2026, Mickaël Délis propose sa Trilogie du troisième type : Le premier sexe ou la grosse arnaque de la virilité, La fête du slip ou le pipo de la puissance, Les paillettes de leur vie ou la paix déménage. Avec humour et sincérité, un triptyque consacré aux mecs dominants mais dépassés.

Et de trois ! Sans doute que la boucle n’est pas définitivement bouclée, mais Mickaël Délis a déjà fait un beau trajet sur le chemin du seul en scène passionné et disons-le passionnant. Avec Les paillettes de leur vie ou la paix déménage, il présentera en effet, début octobre, le volet trois du triptyque engagé dès 2022 sur les planches. Avec comme point de mire les états affectifs, déroutants, insupportables, dérisoires, charmants, touchants… des mâles. Reprise le 09/09 au théâtre de la Scala, l’aventure a débuté avec Le premier sexe, ou la grosse arnaque de la virilité. Elle s’est poursuivie par La fête du slip ou le pipo de la puissance. Et voilà Les paillettes avec toujours la même autodérision, la même sensibilité à fleur de peau, la sincérité et la naïveté d’un garçon un peu perdu, errant dans l’univers des hommes blancs dominants. Dans une société où le patriarcat a forgé des générations dressant des barrières entre les sexes, les genres et les rôles de chacun (e) dans un univers toujours verrouillé.

Dans ce récit à la fois autobiographique et très écrit, Mickaël Délis a mis les choses au point dès le commencement. Il n’a pas toutes les réponses aux questions qu’il pose, mais au moins, lui, l’homosexuel revendiqué, ose les poser. Avec un beau talent de comédien, mais aussi avec beaucoup d’humour. Et de tendresse aussi, comme en témoigne l’hommage à sa maman récemment disparue. Ce très beau moment qui clôt le spectacle gagnerait d’ailleurs à être un peu abrégé et introduit avant la fausse fin, pour ne pas égarer le spectateur qui risque de perdre un peu le fil de la narration. Comme à chaque fois, il interprète les différents personnages qui surgissent sur la scène, certains comme de jolis diables qui déclenchent des cascades de rire. Sa mère occupe une incontournable place dans cette galerie. Quelques attitudes, un tissu, suffisent à la rendre présente, attachante et horripilante souvent, vraie en un mot. Le père est un absent, fauché lui aussi par la maladie.

C’est dans un hôpital parisien que débute ce troisième volet. Mais dans ce lieu il est aussi question d’offrir la vie, par le truchement du service du don de sperme. Pour faire face à une pénurie de donneurs, voilà notre comédien qui se porte volontaire. Au Cecos, c’est-à-dire le Centre de conservation des œufs et de la semence humaine, on lui demande aussi, c’est la nouvelle législation, s’il veut bien écrire une lettre aux enfants qui naîtront éventuellement de son don. Que peut-il exprimer, lui qui en vérité ne souhaite pas ou plus enfanter ? Enfin, lui ou l’un de ses doubles dont il campe les doutes et les craintes, les colères devant la naissance, et surtout l’angoissante responsabilité de s’engager pour au moins vingt ans d’éducation.

 Mickaël Délis ne se veut pas passeur de recettes, ni d’angoisses. Il veut porter un regard lucide sur l’univers masculin bouleversé de ses contemporains, avec forcément un effet de miroir. Le résultat est franchement réjouissant. Gérald Rossi

La trilogie du troisième type, Mickaël Délis : Le premier sexe (du 09/09 au 30/12), La fête du slip (du 12/09 au 31/12) et Les paillettes de leur vie (du 03/10 au 03/01/26). Théâtre de la Scala, 13 boulevard de Strasbourg, 75010 Paris (Tél. : 01.40.03.44.30).

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Blanc, une colère (a)mère !

Aux éditions la Bouinotte, Sylviane Van De Moortele publie Maternité(s) en colère, le combat pour la maternité du Blanc. En 2018, l’annonce de sa fermeture provoque une immense émotion parmi la population de la sous-préfecture de l’Indre (36). Entre heures glorieuses et moments d’épuisement, un récit palpitant.

Dans son ouvrage Maternité (s) en colère, le combat pour la maternité du Blanc, Sylviane Van de Moortele entraîne le lecteur au cœur d’une mobilisation, sans doute jamais connue dans la sous-préfecture de l’Indre. Elle décrit la succession des événements à partir de la création, en juin 2018, du collectif « cpasdemainlaveille », qu’elle suit pas à pas. L’existence de ce mouvement répond d’abord à une frustration. « Un constat s’impose : ce qui ne leur convient pas dans les manifestations statiques telles que celle du 18 juin, c’est que cela ne se voit pas. Il y a des discours mais rien ne permet aux participants présents d’exprimer leur colère. Seuls les élus et les organisateurs ont droit à la parole ». L’acte fondateur de la mobilisation ? L’invitation à la population d’assister à un simulacre d’accouchement sur la voie publique ! Une mise en scène provocatrice qui vise à marquer les esprits.

Dès lors le collectif n’aura de cesse de redoubler d’imagination pour inventer des formes d’actions percutantes. Un seul objectif : visibiliser la protestation, en attirant les médias. Parmi les expressions les plus frappantes, la très visuelle présence des Servantes Écarlates lors d’initiatives publiques. Des femmes défilent, vêtues de capes rouges, la tête baissée et couverte d’une coiffe. Des personnages inspirés d’un livre de science-fiction où les femmes sont des esclaves sexuelles, exclusivement réservées à la reproduction. Depuis, les Servantes Écarlates symbolisent la lutte pour la condition féminine. Assurer un service de qualité pour les accouchements relève en premier lieu du respect de la santé et du droit des femmes. Exigence pour la future maman, le bébé à venir, et… le papa ! Moult raisons pour que la défense d’une maternité de proximité soit une revendication portée tant par les femmes que par les hommes.

Aussi retrouvera-t-on les unes et les autres au coude à coude dans toutes les actions. Ensemble, elles et ils décideront d’investir les locaux de la maternité suite au cadenassage de la salle d’accouchement. Une occupation jour et nuit, qui durera onze jours. En décembre 2018, temps fort de la mobilisation avec la Marche des oreilles qui mènera les manifestants du Blanc à Paris. Symboliquement, les marcheuses et marcheurs veulent offrir à Macron des oreilles, puisqu’il ne les entend pas. « En trois semaines tout était prêt pour le départ. Les compétences des uns et les réseaux des autres ont été fortement sollicités. Il a d’abord fallu cerner un itinéraire qui passerait obligatoirement par Châteauroux et Orléans (les deux cités administratives de référence pour l’Indre) et le tronçonner en portion de vingt à trente kilomètres, distance journalière réalisable pour des marcheurs non émérites, trouver pour chaque journée de marche un lieu abrité pour la halte du déjeuner de midi et surtout, une ville ou un village qui accepte d’héberger l’équipée pour l’étape du soir ».

L’opération sera sans doute l’une des plus médiatisées, suscitant un vaste soutien de l’opinion publique et l’intervention de nombreux responsables politiques. Dans le livre de Sylviane Van de Moortele, elle reste cependant une action parmi tant d’autres. C’est précisément cette multitude d’interventions, relatées avec précision, qui donne toute sa force à un ouvrage enrichi de nombreux témoignages, pris sur le vif. Des personnes impliquées dans cette bataille expriment leur ressenti. Enthousiasme, colère, espoir, déception. Toute une palette de sentiments partagés par des hommes et des femmes fermement décidés à obtenir gain de cause.

Maternité (s) en colère montre à quel point ce mouvement a soulevé des enjeux dépassant le simple cas de la maternité du Blanc. Un collectif de citoyens sans « chef » a fait l’expérience d’un fonctionnement démocratique. Il a prouvé qu’il était possible de gérer des organisations lourdes, de se faire entendre des médias et des dirigeants, de porter des revendications touchant une grande partie de la population française ( développement des territoires ruraux, présence des services publics), de dénoncer les double langages et les mensonges des gouvernants, d’élaborer des propositions.

Si au final, la maternité ne fut pas réouverte, l’expérience accumulée tout au long de ce mouvement n’est pas sans suite. Elle a donné naissance à Carte Blanche qui « s’installe en lieu et place du quartier général de cpasdemainlaveille dont il est l’émanation directe. Ici naît un projet collectif et citoyen porté par des habitants à qui on a confisqué un service public majeur, mais qui n’ont jamais accepté la défaite ». Loin d’être l’album nostalgique d’une cause perdue, le livre ouvre des réflexions pour la construction d’une démocratie réinventée et d’une citoyenneté active. N’est-ce pas l’urgence du moment ? Philippe Gitton

Maternité (s) en colère, le combat pour la maternité du Blanc, Sylviane Van de Moortele (232 p., 21€). Éditions La Bouinotte, 26 rue de Provence, 36000 Châteauroux (Tél. : 02.54.60.08.06). Les photos sont issues de différents sites : Transrural intitiatives, Organisez-vous et le quotidien régional La Nouvelle République.

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Une mamie à la gâchette facile !

Jusqu’au 01/11, au théâtre de l’Essaïon (75), Antoine Herbez présente Mamie Luger. L’adaptation réussie du roman noir de Benoît Philippon. En garde à vue, la confrontation décoiffante entre une mamie à la gâchette facile et un inspecteur de police. Un spectacle truculent, émouvant, réjouissant !

Six heures du matin, ça pétarade dans le quartier ! C’est au fusil à petits plombs que Berthe accueille l’équipe de policiers venue l’interpeller, soupçonnée d’avoir tiré sur son voisin pour un prétendu vol de voiture. Il n’en faut pas plus pour qu’elle se retrouve, deux heures plus tard, en garde à vue dans les locaux de la maréchaussée. En charge de l’interrogatoire, l’inspecteur Ventura n’est pas au bout de ses surprises ! Fièrement campée sur sa chaise, verbe cru et réparties en rafale, la mamie de 102 ans ne semble nullement intimidée. Au point que son interlocuteur s’en trouve fortement déstabilisé : doit-il croire tout ce que lui avoue la centenaire au caractère bien trempé ?

Fille d’une tenancière de maison close, elle-même un temps « fille de joie », elle dut parfois accueillir quelques soldats allemands du temps de l’occupation. Le résultat ? Entre règlements de compte divers et variés, pas moins de sept meurtres, avec quelques cadavres toujours enfouis à la cave ou dans le jardin… En précisant qu’elle n’hésite pas aujourd’hui à ouvrir sa porte à quiconque dans le besoin, à secourir et héberger quelques jeunes désœuvrés, en rupture de ban ou en mal de toit. Elle a toujours eu un penchant pour l’accueil, la mamie ! Il n’y a pas à dire, Berthe a le sens de l’honneur, une insoumise qui refuse lâcheté et compromissions, une femme libre. Certes surprenante dans ses choix, mais qui revendique liberté de parole et liberté d’agir, avant l’heure une féministe décoiffante !

Josiane Carle, 85 ans et à l’initiative de l’adaptation théâtrale, est pétillante de santé dans son rôle de composition. Déclinant, avec un naturel renversant, ses révoltes et colères à la face de l’inspecteur déconcerté, alias Antoine Herbez. « En s’appropriant les mots de Berthe, Josiane m’a fait le plus beau des cadeaux », avoue Benoît Philippon le romancier. Un duo détonant qui se joue de l’émotion et de l’humour pour nous gratifier d’un spectacle fort plaisant. Yonnel Liégeois

Mamie Luger, d’après le roman de Benoît Philippon, mise en scène Antoine Herbez : jusqu’au 01/11, les vendredi et samedi à 19h. Théâtre de l’Essaïon, 6 rue Pierre au lard, 75004 Paris (Tél. : 01.42.78.46.42).

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Mengele, le tortionnaire impuni

Au théâtre de la Pépinière (75), Benoît Giros met en scène La disparition de Josef Mengele. Adaptateur du roman biographique d’Olivier Guez, au titre éponyme, le comédien Mikaël Chirinian décrit et dénonce avec passion la fuite en Amérique du Sud du nazi Josef Mengele, bourreau du camp d’Auschwitz. Le récit, glaçant, de la traque d’un personnage ignoble.

Des photos et quelques affiches sur le mur du fond assurent un décor minimaliste, complété par deux chaises, et quelques jeux de lumière. Cela suffit. La création sonore est d’Isabelle Fuchs. Mikaël Chirinian, également adaptateur du roman biographique d’Olivier Guez (prix Renaudot 2017), est face au public, avec passion. La Disparition de Josef Mengele n’est pas une gentille pièce de théâtre historique. Elle est le récit d’une fuite, puis d’une traque. Celle d’un personnage ignoble. Jusqu’en 1945, le docteur Josef Mengele est un dignitaire nazi. Dans le camp d’Auschwitz, il se livre à de monstrueuses expériences sur les corps d’humains vivants.

À la chute du Reich, il prend la fuite. Il est rapidement interpellé mais, sa véritable identité étant dissimulée, il passe entre les mailles du filet de la justice. Commence alors une fuite d’une quarantaine d’années en Argentine, au Paraguay, au Brésil, bénéficiant à chaque fois de solides complicités pour rester aussi bien caché que possible. De nombreux nazis ont trouvé refuge et appui dans ces contrées où l’extrême droite a souvent pignon sur rue. La mise en scène de Benoît Giros est sobre, le récit glaçant. La traque se resserre, progressivement. Les services secrets israéliens sont sur ses traces. Le fils du nazi ne lui accorde aucun pardon, accentuant sa solitude.

C’est une banale noyade qui mettra fin en 1979 à la vie du médecin bourreau, dans la région de São Polo. L’individu est enterré sous une fausse identité. Ce n’est qu’en 1985 que ses restes sont exhumés, les analyses confirmant alors l’identité réelle du nazi. Une pièce coup de poing, toujours utile. Gérald Rossiphotos Jean-Philippe Larribe

La disparition de Josef Mengele, Benoît Giros : jusqu’au 15/11, les mardi et mercredi à 21h. Le lundi à 21h, jusqu’au 22/12. La Pépinière théâtre, 7 rue Louis le Grand, 75002 Paris (Tél. : 01.42.61.44.16).

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À lire ou relire, chapitre 11

En ce mois d’août finissant, entre inédits ou rééditions en poche, Chantiers de culture vous propose sa traditionnelle sélection de livres. Juste avant la rentrée littéraire où 485 nouveaux ouvrages sont annoncés à la devanture des librairies… D’un village oublié (Véronique Mougin) à la guerre d’Algérie (Florence Beaugé), d’un meurtre ignoble (Jurica Pavicic) à une parole libérée (Anouk Grinberg) … Pour finir avec un jeune enragé (Sorj Chalandon) et de subtiles saveurs (Erri De Luca). Yonnel Liégeois

Le dialogue est vif, souvent complice. Magrit est une jeune épousée, son homme est parti à la guerre, elle fait son marché rue de la Roquette, à Paris… Marguerite, de son vrai prénom, est la grand-mère de Véronique Mougin, la romancière bien connue des lecteurs et abonnés aux Chantiers de culture ! Dans son dernier ouvrage, À propos d’un village oublié, elle redonne vie à son aïeule pour nous conter une bien belle histoire entre l’horreur et l’humour. Trente-huit chapitres en autant de petits actes de résistance au quotidien, des dialogues finement ciselés où la grand-mère se permet d’interpeller la romancière d’un air enjôleur et cavalier…

En ces heures tragiques où le gouvernement de Vichy a décrété la traque des Juifs de France, enceinte Magrit court tous les dangers : femme, émigrée hongroise, juive, communiste… Échappant à la grande rafle de 1942, réfugiée en zone libre, elle est recueillie dans un petit village de la Drôme. Qui organise une chaîne de solidarité pour la cacher, l’héberger, la soigner et la nourrir avec ses enfants ! « Mes voisines, et le pasteur bien sûr, le fermier, plus la secrétaire de mairie… », témoigne Magrit la revenante. Et bien d’autres, pour qui bonté et générosité ne prêtaient point à débat. Une galerie de portraits en ces temps troublés, auxquels la plume alerte de Véronique Mougin redonne vie et couleurs, un acte de foi en l’humanité partagée.

Des petites aux grandes pages d’Histoire, les une éclairant les autres, les éditions du Passager clandestin ont eu la bonne idée de rééditer l’ouvrage de Florence Beaugé, Algérie, une guerre sans gloire. L’ancienne journaliste au quotidien Le Monde fut en charge de la couverture des pays du Maghreb des années 2000 à 2015. « Il faut avoir lu ce livre pour mieux comprendre quelle guerre « sans gloire » mena en effet la France en Algérie pour tenter d’empêcher son indépendance », précisent Malika Rahal et Fabrice Riceputi dans leur préface à ce document initialement paru en 2005. Qui s’ouvre avec la publication de l’entretien avec Louisette Ighilahriz, une militante en faveur de l’indépendance qui dénonce les sévices, torture et viol, dont elle fut victime en 1957. Pour se poursuivre avec Massu, Bigeard et Aussaresses, les trois généraux qui furent en charge de la « pacification » du territoire… Jusqu’à l’affaire du poignard du lieutenant Le Pen perdu lors d’une opération dans la Casbah, modèle identique à celui en usage chez les Jeunesses hitlériennes ! Entre doutes et découragements, accusations mensongères et procès retentissants, la journaliste relate aussi ses difficultés à mener à bien son travail d’enquêtrice. Un ouvrage éclairant et percutant, à l’heure où diverses voix s’élèvent pour nier les « Oradour sur Glane » commis en Algérie, pourtant certifiés par moult historiens reconnus.

De duplicités en mensonges, d’actes ignobles en silences complices, la recherche de la vérité est aussi affaire de sens au cœur de Mater dolorosa, le roman de Jurica Pavicic. Split, station balnéaire de luxe en Croatie, entre nouveaux riches et pauvreté héritée de l’ex-Union soviétique… Dans les décombres d’une usine désaffectée, gît le corps d’une toute jeune fille, mortellement agressée et violée. Aux premières images de l’assassinat retransmises aux actualités télévisées, le doute n’est point de mise pour Katja et Ines, mère et fille ! Un policier quelque peu désabusé devant la faillite de son pays, mène l’enquête. Talent reconnu et récompensé par de multiples prix (prix du polar européen et grand prix de littérature policière pour L’eau rouge), Jurica Pavicic mêle avec talent ces trois voix, trois univers et trois consciences prises dans l’étau de pensées contradictoires : protéger, dénoncer, oublier ? Mieux encore, l’auteur croate, sous couvert d’une banale enquête policière, plonge son lecteur dans une réalité sociale où s’affichent sans nuance les disparités entre nantis et petit peuple, corruptions et débrouilles pour la survie. Riche d’une langue superbement maîtrisée dans la traduction d’Olivier Lannuzel, le quatrième ouvrage de Pavicic paru en France, lourd et puissant.

D’autres agressions et viols, d’autres histoires atterrantes, une autre femme bien vivante, Anouk Grinberg… Pas un roman, le témoignage bouleversant d’une magnifique comédienne à la destinée fracassée dès sa plus jeune enfance : une parole qui force le Respect ! Avec Metoo, elles sont nombreuses à dénoncer les propos et/ou actes qu’elles ont subi sur les plateaux de cinéma ou dans les coulisses des théâtres. Rompant le silence qui la ronge depuis des décennies, Anouk Grinberg prend la plume pour raconter, dénoncer, accuser. Son objectif ? Plonger sans œillères ni détours au cœur du mal, « exploser le tombeau où j’étais endormie« … Dans un climat familial délétère, un père trop absent (le grand dramaturge Michel Vinaver) et une mère au lourd passif psychiatrique, la gamine subit un premier viol à ses sept ans. Avec des conséquences désastreuses : le dégoût de soi, la chute dans l’autodestruction, la « cage de honte. Ça dure quelques minutes pour l’homme et une vie entière pour la femme ». Pire, la relation toxique qu’Anouk Grinberg déroule ensuite avec le cinéaste Bertrand Blier, qu’elle décortique au fil des films et pages tournées. « Je me jetais dans la gueule du loup, parce que c’est ça aussi les gens qui ont été agressés étant enfant. Ils ont été tordus à l’âge où ils devaient se former. Quelque chose fait qu’ils vont aller au-devant du danger, ils vont le minimiser, ils vont se raconter des salades » : adulée pour ses rôles au cinéma ou au théâtre, niée et broyée dans l’intimité ! D’une sincérité à fleur de peau, entre noirceur des maux et lucidité des mots, un livre poignant sur les chemins de la libération et de la réparation.

Colonie pénitentiaire pour mineurs de Belle-Île-en-Mer, les jeunes supportent de moins en moins leurs conditions de détention. Gamins des rues embastillés pour des pacotilles, enfants turbulents ou non désirés menacés de « maison de redressement » par la famille, ils végètent entre la violence des surveillants et celle parfois des plus grands de la chambrée. La prison agricole, un euphémisme pour ne pas user du mot bagne, fermera ses portes en 1977. Près de cinquante ans plus tôt, en 1934, une mutinerie éclate, cinquante-six jeunes se révoltent et s’enfuient. Gendarmerie, insulaires et touristes se mettent en chasse, une récompense de 20 francs pour chaque capture. Recueilli par un jeune couple de marins, un seul échappe à la traque : Jules « la teigne » ! Livre d’apprivoisement et d’apprentissage, roman de la réhabilitation et de la réconciliation avec le monde des adultes, amitié entre gens de la mer et amour retrouvé de la gente humaine, L’enragé est un hymne à la bonté partagée, d’un regard ou d’une parole. Après Le quatrième mur et Enfant de salaud, la longue épopée d’un gamin invité un jour dans les brumes matinales de Belle-Île à « desserrer le poing », jeune résistant de 28 ans fusillé en 1942 par la Gestapo.

Nous connaissions les recettes culinaires du regretté catalan Manuel Vasquez Montalban distillées dans les aventures de son fameux détective Pepe Carvalho, il nous faut désormais savourer les Récits de saveurs familières du napolitain Erri De Luca ! « Aux tables où j’ai grandi, on ouvrait grand son appareil oropharyngé pour recevoir une bouchée consistante, l’exact opposé d’un picorage », nous avoue l’auteur dès la préface. Un recueil de nouvelles qui sentent bon le terroir, recettes familiales ou plats servis dans les osterie populaires de Naples ou de Rome. Du plus loin des odeurs et saveurs, Erri De Luca se souvient : du ragù de sa grand-mère Emma, du pique-nique en montagne, des descentes de police à l’heure des repas partagés avec les camarades de Lotta Continua, de la gamelle sur les chantiers du bâtiment… De l’usage du sel à la tarte aux fraises, de l’assiette de pâtes sur les pentes de l’Himalaya à la vive dans la soupe de poisson, l’auteur se fait passeur de recettes, conteur à la langue épicée. Pendant que mijotent les délices sur le réchaud, poétique et littéraire, la plume du convive émérite nous parle autant de la vie, de l’enfance à l’aujourd’hui, de l’amour à l’amitié, de la solidarité à la fraternité, que de cuisine : c’est appétissant, c’est gouleyant comme la madeleine de Proust, un bon carré de chocolat, une belle sardine à l’huile ! Entre chaque chapitre, les commentaires et conseils du nutritionniste Valerio Galasso, en fin de recueil la liste des recettes rassemblées par Alessandra Ferri. Un ouvrage à déguster, feu vif ou doux, par tous les gourmands de mots, celles et ceux qui confessent une grande faim de vivre.

À propos d’un village oublié, de Véronique Mougin (Flammarion, 196 p., 20€). Algérie, une guerre sans gloire, de Florence Beaugé (Le passager clandestin, 381 p., 14€). Mater dolorosa, de Jurica Pavicic (Agullo éditions, 396 p., 23€50). Respect, d’Anouk Grinberg (Julliard, 144 p., 18€50). L’enragé, de Sorj Chalandon (Livre de poche, 432 p., 9€90). Récits de saveurs familières, d’Erri De Luca (Gallimard, 250 p., 18€).

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Bourdieu-Podalydès, une famille

Aux éditions Julliard, Denis Podalydès a publié L’ami de la famille, souvenirs de Pierre Bourdieu. Le récit du tendre et inattendu compagnonnage du grand comédien avec la famille Bourdieu, père et fils. Paru dans le mensuel Sciences humaines (N°380, juillet-août 2025), un article de Jean-Marie Pottier.

Parmi les signatures réunies dans La Misère du monde, énorme succès de librairie dirigé par le sociologue Pierre Bourdieu en 1993, s’en glissait une inattendue : celle de l’acteur Denis Podalydès, recruté pour accoucher la parole d’une comédienne précaire et d’un jeune militant du Front national. Alors surtout actif au théâtre, l’interprète allait ensuite se révéler au grand public dans deux productions majeures du jeune cinéma français des années 1990, Comment je me suis disputé… (ma vie sexuelle) d’Arnaud Desplechin, puis Dieu seul me voit, premier long-métrage de son frère Bruno Podalydès. Le premier de ces deux films était coscénarisé par un des fils de Pierre Bourdieu, Emmanuel, rencontré sur les bancs de la khâgne du lycée parisien Henri IV. Également metteur en scène, ce dernier confia à Denis Podalydès, dans son film Vert paradis (2003), le rôle d’un sociologue parti étudier son Béarn natal, comme Pierre Bourdieu en son temps.

De tous ces liens croisés, le comédien a tiré un récit à la fois tendre et ému de son compagnonnage avec la famille Bourdieu, dont il était en quelque sorte devenu le « quatrième fils ». Il se livre, au prisme des concepts bourdieusiens, à une « autosocioanalyse » en acteur débutant tiraillé entre plusieurs habitus : grand bourgeois versaillais, fils de pied-noir, étudiant des écoles de l’élite. Au-delà du portrait impressionniste du sociologue, disparu en 2002, se dégage sous la plume de Denis Podalydès une subtile analyse des rapports entre sociologie et théâtre. Si Pierre Bourdieu, ou la sociologie plus généralement, se méfiait de la « théâtralité exubérante » et du jeu des péripéties, son œuvre, et celles d’auteurs l’ayant influencé tels Erving Goffman ou Norbert Elias, participent d’une description fine de la société comme théâtre. Jean-Marie Pottier

L’ami de la famille, souvenirs de Pierre Bourdieu, par Denis Podalydes (Julliard, 256 p., 21€).

« Sciences Humaines s’est offert une nouvelle formule », se réjouit Héloïse Lhérété, la directrice de la rédaction. L’objectif de cette révolution éditoriale ? « Faire de Sciences Humaines un lien de savoir à un moment où l’histoire s’opacifie et où les discours informés se trouvent recouverts par un brouhaha permanent ». Au sommaire du numéro 380, un remarquable dossier sur ce qui nous relie à notre enfance et deux passionnants sujets (un entretien avec le philosophe Marcel Gauchet « Le néolibéralisme ne passera pas », le portrait de l’historienne Malika Rahal « Une autre histoire de l’Algérie »). Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des Sites amis. Un magazine dont nous conseillons vivement la lecture. Yonnel Liégeois

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Marianne Basler, un événement !

Du 12/09 au 19/10, au Théâtre de l’Atelier (75), Marianne Basler interprète L’événement. L’adaptation du récit d’Annie Ernaux, prix Nobel de littérature 2022, qui narre son avortement clandestin dans les années 60. Entre pudeur et conviction, la vérité d’écriture d’une grande auteure et la puissance d’évocation d’une grande comédienne.

Dans la pénombre, d’un pas furtif et lent, elle arpente les planches de cour à jardin. S’autorisant parfois de longues pauses au mitan de la scène pour clamer, du début à la fin de L’événement, stupeur et douleur, colère et désarroi… Pour tout décor, une table et une chaise, un espace aussi modeste que l’appartement de la « faiseuse d’anges » où s’est rendue la protagoniste quelques décennies plus tôt. Nous sommes dans les années 60, la loi juge encore l’avortement comme un crime. La jeune étudiante en littérature est résolue, catégorique : elle refuse cette grossesse. La seule issue ? Trouver la bonne adresse, clandestine évidemment ! Paru en l’an 2000, L’événement, le récit au titre éponyme d’Annie Ernaux, fait sensation. L’auteure confesse, en une centaine de pages d’une écriture dense et serrée, l’avortement auquel elle s’est résolue.

Le fœtus entre les jambes

Âgée d’à peine 24 ans, fille de petits commerçants, sur les bancs de la fac de Rouen elle se sent seule, perdue face à son état. Rares sont les médecins à risquer le geste interdit. Celui qu’elle consulte, à l’absence de ses règles ? Elle découvrira que, sans l’informer, il lui a « prescrit un médicament utilisé pour empêcher les fausses couches » ! Constat terrible, sans appel : « les filles comme moi gâchaient la journée des médecins. En face d’une carrière brisée, une aiguille à tricoter dans le vagin ne pesait pas lourd ». Deux visites chez la matriarche parisienne, une nuit à la résidence universitaire… Une sonde dans le corps, assise sur son lit dans sa petite chambre, elle se retrouve avec le fœtus entre les jambes. Une voisine d’étage « va chercher un sac de biscottes vide et je le glisse dedans. Je vais jusqu’aux toilettes (…) Je retourne le sac au-dessus de la cuvette, je tire la chasse ». Les deux filles pleurent.

Violence des situations, violence des maux et des mots… Tels ceux de cet interne, lorsqu’Annie Ernaux est hospitalisée pour cause d’hémorragie : « Je ne suis pas le plombier » ! Des propos que Marianne Basler, pétrie de douleur, jette à la face des spectateurs… L’un des rares moments où la comédienne, entre réserve et pudeur, hausse le ton en cette émouvante mémoration du temps d’avant où les femmes n’avaient toujours pas conquis le droit de disposer de leur corps. Jeu minimaliste, voix chuchotée, un spectacle d’une incroyable puissance pour évoquer les combats passés et à venir de la moitié de l’humanité en vue de l’égalité. Flamboyante Marianne, magistrale interprète et sculpturale égérie de la République des Lumières ! Yonnel Liégeois, photos Pascal Gely / Hans Lucas

L’événement, d’Annie Ernaux : du 12/09 au 19/10, les vendredi et samedi à 19h, le dimanche à 15h. Le théâtre de l’Atelier, 1 place Charles Dullin, 75018 Paris (Tél. : 01.46.06.49.24). Le texte est disponible chez Folio-Gallimard (144 p., 7€60. Nouvelle édition annoncée pour novembre 2025).

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Quand Lacroix se taille un costume…

Jusqu’en janvier 2026, à Moulins dans l’Allier (03), le Centre national du costume et de la scène présente Christian Lacroix en scène. Une rétrospective consacrée à l’ancien créateur de mode, désormais réclamé par les scènes de théâtre, de danse et d’opéra.

Profession, costumier ! Christian Lacroix, qui a participé à la grande fiesta périodique de la mode, avec ses défilés et chroniques mondaines, pendant plus de 20 saisons dès les années 1980, n’a « jamais aimé coudre ». Désormais, mais en fait depuis une quarantaine d’années, le Camarguais natif d’Arles, qui porte beau ses 73 printemps, est un homme de spectacle« Je suis designer », s’amuse-t-il. En vérité, il conçoit, dessine, assemble (avec toute une équipe il est vrai) des tenues pour la scène, que ce soit au théâtre ou à l’opéra. Jusqu’en janvier, le Centre national du costume et de la scène (CNCS), installé depuis 2006 dans l’ancienne caserne de cavalerie construite en 1768 à Moulins, lui consacre une imposante et belle exposition, judicieusement intitulée Christian Lacroix en scène. La rétrospective, avec environ 140 costumes, vaut le déplacement dans l’Allier. Même si la ligne de chemin de fer qui dessert la cité auvergnate montre souvent des signes de fatigue.

Un artiste flamboyant et baroque

Christian Lacroix est un peu chez lui à Moulins. D’une part, parce qu’il est depuis 2009 président d’honneur de ce musée national, mais aussi parce qu’il est avec quelques autres, dont Martine Kahane, la première directrice, un des fondateurs de cette maison unique en son genre. Déjà par deux fois, en 2007 et 2012, ses créations pour le plateau ont été montrées au public, notamment pour la danse à l’Opéra de Paris. Cette fois, il est incontestable que l’on a sous les yeux le véritable cheminement d’un parcours passionné. Delphine Pinasa, la directrice du CNCS et commissaire de cette exposition, évoque « l’univers fascinant » d’un « artiste visionnaire, célèbre pour son style flamboyant et baroque ». De vitrine en vitrine, s’exprime en effet toute la palette vibrante de celui qui n’envisage pas de travailler autrement que comme un artisan. Véronique Dollfus, la scénographe de cette exposition, fut également celle de Tous Léger au musée du Luxembourg, à Paris.

Dans chacune des vitrines, devant des toiles peintes rappelant l’univers du spectacle, les costumes présentés sur des mannequins sont mis en lumière comme pour une représentation. Ils témoignent des spectacles créés comme le Phèdre mis en scène par Anne Delbée en 1995, ou encore, en 2006, le Cyrano de Bergerac, par Denis Podalydès et la troupe de la Comédie Française. Avec quelques absents, car ils sont encore en tournée ou annoncés pour des reprises. Christian Lacroix a créé les costumes de plus de 30 productions lyriques, pour l’Opéra de Paris, le Festival d’Aix-en-Provence, le Capitole de Toulouse, l’Opéra du Rhin, la Monnaie de Bruxelles, et d’autres scènes lyriques en Allemagne, Suisse, Espagne, Chine, etc…

Sans oublier, en décembre 2024, le Soulier de satin, de Paul Claudel, mis en scène au Français par Éric Ruf. Lequel, visiteur d’un jour, devant la tenue de Lucrèce Borgia portée sur la scène de la salle Richelieu par Elsa Lepoivre, souligne « la qualité de ce costume, qui était la même que celle des robes portées par les jeunes académiciennes de la troupe. Preuve que, pour Lacroix, les figurants ont droit aux mêmes égards que les premiers rôles ».

Des gens qui aiment les puces

« Je n’ai pas une façon de dessiner très académique », affirme Christian Lacroix. Désormais, il utilise surtout une palette graphique. N’empêche, l’exposition démarre par la présentation dans le Salon d’honneur de dizaines de croquis. Suivent, dans une sorte de chronologie : la Renaissance, le XVIIIe siècle, la mythologie, etc… En passant par la vitrine des robes de mariée, un peu comme dans les présentations de mode, quand elles concluent le défilé. Mais ici chacune porte la trace de son rôle, sanglant parfois. Voici celles de Roméo et Juliette, Pelléas et Mélisande

Elles n’en sont que plus saisissantes, rappelant les drames vécus par les héroïnes qui les ont portées. Un peu plus loin, saluons le Bourgeois gentilhomme, mis en scène par Podalydès, puis le Georges Dandin de Michel Fau. Toujours, poursuit le costumier, « je travaille avec des gens qui aiment l’archive, les puces… J’ai la chance de pouvoir utiliser beaucoup de bijoux récupérés, des broderies qui viennent parfois de vêtements liturgiques. Cela fait partie d’une magie qui m’est très chère, mais qui n’est pas forcément très onéreuse ». Une pratique qui assure cependant la richesse de ces costumes et la symphonie de leurs couleurs.

Plus loin, le « grand final » dans une vaste salle tout habillée de noir accueille « Anges et démons ». Place aux « momies enluminées des catacombes de Roméo et Juliette ». Mais aussi aux trolls du Peer Gynt d’Éric Ruf, lesquels voisinent avec les squelettes des ecclésiastiques de l’Aïda de Johannes Erath donnée à Cologne. Sans oublier le pape échappé de la Vie de Galilée joué en 2019 à la Comédie-Française.

La patte du costumier se retrouve sans difficulté dans chacune de ces réalisations fantastiques, qu’elles soient en tissus patinés et usés par la vie ou délicatement assemblées en papiers collés. Avec toujours une intention particulière. Parfois dans la création pure et libre, d’autres fois, dans le respect des origines, comme pour les tenues de la Carmen de Bizet donnée en janvier dernier à l’Opéra royal de Versailles, dans des costumes absolument fidèles à ceux de la création initiale en 1875 à Paris, salle Favart. L’histoire continue. Gérald Rossi

Christian Lacroix en scène : jusqu’au 04/01/26, tous les jours de 10h à 18h. L’exposition permanente consacrée à Noureev, l’espace dédié à la scénographie, les salles présentant Une petite histoire de la création des costumes sont ouvertes toute l’année. Le CNCS, quartier Villars, route de Montilly, 03000 Moulins (Tél. : 04.70.20.76.20).

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Cosne, les mécanos du théâtre

Du 27au 31 août, à Cosne-sur-Loire (58), le Garage Théâtre propose la sixième édition de son festival d’été. Un lieu conçu par le dramaturge Jean-Paul Wenzel et sa fille Lou, directrice de la compagnie La Louve En ce troisième millénaire, une décentralisation réussie pour une programmation de haute volée.

Jean-Paul Wenzel n’est point homme à s’effondrer devant l’adversité ! Que la Drac Île-de-France lui coupe les subventions et l’envoie sur la voie de garage pour cause d’âge avancé ne suffit pas à l’intimider… Bien au contraire, jamais en panne d’imagination, avec le soutien de sa fille Lou et d’une bande de joyeux drilles, il retape « au prix de l’énergie de l’espoir, et de l’huile de coude généreusement dépensée » selon les propos du critique Jean-Pierre Léonardini, un asile abandonné pour voitures en panne : en 2020, les mécanos nouvelle génération inaugurent leur nouvelle résidence, le Garage Théâtre ! Loin des ors de la capitale, dans la Bourgogne profonde, à Cosne-sur-Loire, bourgade de 10 000 habitants et sous-préfecture de la Nièvre… À la veille de l’ouverture de la sixième édition de leur festival d’été, du 27 au 31 août, ils peuvent s’enorgueillir du succès : ni panne d’essence et encore moins d’inspiration, ni pénurie de pièces moteur et encore moins d’erreurs d’allumage, l’imagination au volant et le public conquis sur la banquette arrière !

« J’avais envie de créer une nouvelle aventure de décentralisation », confie Jean-Paul Wenzel. « Grâce à Agnès Decoux, une amie de longue date qui habite Cosne, m’est venue l’idée de rechercher un lieu pour y fabriquer un abri théâtral et j’ai trouvé cet ancien garage automobile avec une maison attenante ».

Wenzel est connu comme le loup blanc dans le milieu théâtral. Comédien, metteur en scène et dramaturge, avec une bande d’allumés de son espèce, les inénarrables Olivier Perrier et Jean-Louis Hourdin, il co-dirige le Centre dramatique national des Fédérés à Montluçon durant près de deux décennies. Surtout, il est l’auteur d’une vingtaine de pièces, dont Loin d’Hagondange, un succès retentissant, traduite et représentée dans plus d’une vingtaine de pays, Grand prix de la critique en 1976. Loin de courir après les honneurs, l’homme de scène peut tout de même s’enorgueillir d’être deux fois couronné par la SACD, la Société des auteurs et compositeurs dramatiques : en 2022 pour l’ensemble de son œuvre et quarante-cinq ans plus tôt, en tant que… jeune talent ! Le 27 août, première soirée des festivités, il met en scène l’ultime volet de sa trilogie : après Loin d’Hagondange et Faire bleu, Au vert ! interprété par Lou Wenzel, Calille Grandville et Gilles David, sociétaire de la Comédie française…

Depuis six ans maintenant, le Garage Théâtre accueille donc à l’année des compagnies où le public est convié gratuitement à chaque représentation de sortie de résidence. À l’affiche également un printemps des écritures où, autour d’un atelier d’écriture ouvert aux habitants de la région, sont conviés des auteur(es) reconnus comme Michel Deutsch, Marie Ndiaye, Eugène Durif… Enfin, se tient le fameux festival organisé par la Louve, du nom de la compagnie de Lou Wenzel : au programme théâtre, musique et danse avec des spectacles ouverts à tous et unanimement plébiscités par le public.

« Cette nouvelle aventure de décentralisation est passionnante, elle ouvre à un avenir joyeux », confie Jean-Paul Wenzel avec gourmandise. « Après la création du Centre dramatique national de Montluçon et les Rencontres d’Hérisson (petit village de 700 habitants) dont j’ai partagé l’animation avec Olivier Perrier pendant 28 ans, ce désir de poursuivre un théâtre de proximité et d’exigence ouvert au plus grand nombre, tel le Théâtre du Peuple à Bussang, me tenait vraiment à cœur », avoue le dramaturge sans cesse à fouler les planches !

Confiant en l’avenir, Jean-Paul Wenzel l’affirme, persiste et signe, « le théâtre ne peut pas mourir » ! « J’ai fait toute ma carrière dans le théâtre public, je suis un enfant de la République ». Se désolant cependant qu’aujourd’hui « cette même République s’éloigne peu à peu de son rôle essentiel qui est de soutenir ce lien si précieux entre l’art et le peuple », élargissant son regard à tous les services publics en déshérence : éducation, hôpital, transports… « Un peuple sans éducation, sans culture, sans confrontation à l’art, est un grand danger pour la République », affirme-il avec force et moult convictions. Jean-Paul Wenzel ? Un grand homme des planches, un citoyen de haute stature. Yonnel Liégeois

Le festival, du 27 au 31/08 : spectacles à 19h dans le jardin, à 21h en salle. Pour tout savoir et réserver : Les amis du garage. Le Garage Théâtre, 235 rue des Frères-Gambon, 58200 Cosne-sur-Loire (Tél. : 06.26.75.38.39). Courriel : le.garage.theatre@gmail.com

CHANTEZ, DANSEZ, JOUEZ : MOTEUR !

Le mercredi 27/08 : La surprise du jardin à 19h. Au vert ! à 21h : « Il y a vingt-cinq ans, j’écrivais Loin d’Hagondange : un couple de retraités des usines sidérurgiques se retire à la campagne dans une maison isolée. Vingt-cinq ans plus tard, j’écris Faire bleu : leurs enfants ont la mauvaise idée de s’installer dans la même maison à l’heure de leur pré-retraite, les usines d’Hagondange sont devenues un parc de Schtroumpfs ! Aujourd’hui, j’écris Au vert ! : moi-même à la campagne, vingt-cinq ans après, un troisième volet sur la vieillesse quelque peu désenchantée ». Jean-Paul Wenzel

Le jeudi 28/08 : La surprise du jardin à 19h. Voyage au bout de la nuit, de Céline à 21h. Adaptation et jeu Felipe Castro : « Faire résonner aujourd’hui ces mots, cette langue, celle de Céline, celle du Voyage, celle de sa guerre, de son pacifisme acharné. Le faire maintenant. C’est ce qui m’a semblé nécessaire, évident. Partager la fascination qu’exerce cette langue unique, puissante, charnelle ». Felipe Castro

Le vendredi 29/08 : La surprise du jardin à 19h. L’intranquillité, de Fernando Pessoa à 21h. Dans une mise en scène de Jean-Paul Sermadiras, avec Thierry Gibault et Olivier Ythier. « Pour être grand, sois entier : rien en toi n’exagère ou n’exclue. Sois tout en chaque chose. Mets tout ce que tu es dans le plus petit de tes actes. Ainsi en chaque lac brille la lune entière pour la raison qu’elle vit haut ». Fernando Pessoa

Le samedi 30/08 : La surprise du jardin à 19h. Error 404 à 21h : formé au cirque, à la danse, au théâtre, au clown, Eliott Pineau-Orcier s’inspire du cinéma muet pour développer un impressionnant travail sur le mouvement. Un seul-en-scène mêlant mime, acrobatie, ombres chinoises et arts de la marionnette. Une succession de séquences soigneusement chorégraphiées, intégrant musique et vidéos pour un spectacle aussi brillant qu’enjoué !

Le dimanche 31/08 : L’auberge espagnole à 13h, où chacune et chacun apportent ses meilleures quiches, salades, tartes salées ou sucrées, gâteaux. Le bar sera ouvert… Récital à 15h, dans le jardin : musicien et compositeur, le syrien Hassan Abd Alrahman se consacre à l’oud depuis l’âge de 16 ans. Il a étudié la musique traditionnelle du Moyen Orient à Alep. Son style de musique ? Le jazz oriental !

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Uzeste, le village en fête

Jusqu’au 23/08, se déroule à Uzeste (33) la 48ème Hestejada. Un festival créé en 1978 par le musicien Bernard Lubat, une initiative artistique qui privilégie improvisation et convivialité. Loin de la culture standardisée, mêlant sans vergogne innovations musicales et palabres sociales en pays de Gascogne.

​Bientôt quinquagénaire, la 48ème Hestejada (fête au village, en gascon) bat de nouveau le rappel à soixante kilomètres de Bordeaux, dans la commune d’Uzeste. Coorganisé avec la CGT d’Aquitaine depuis le bicentenaire de la Révolution française en 1989, un festival qui ne ressemble à aucun autre, une « mine d’art à ciel ouvert » aussi déjantée que le dénommé Lubat Bernard, percussionniste de renommée internationale mais pas seulement, multi-instrumentiste et jazzman émérite, fondateur du festival et maître œuvrier de la compagnie Lubat de Jazzcogne…

Le signataire du Manifeste des œuvriers dévoile l’événement en un langage fleuri dont il est coutumier : « La Cie Lubat et ses artistes œuvriers associés ne perdent ni leur temps ni leur talent à la pro-duction de spectacles déclarés marchandisants télessivants ! Improètes distingués en libertés, esprits critiques en situation critique, ils risquent leur existence sur l’audacieux fil de l’inventé de l’exploré de l’expérimenté de l’exigé, minoritaires bien ou mal compris ! », commente le batteur-persifleur en son propos « jazzgasconnant » et cognant fort singulier, à jamais déroutant pour les non-initiés ! Rien que çà au programme mais pas seulement, avec une féérie d’étoiles musiciennes, conteuses, chanteuses ou débatteuses dans le ciel de Gascogne jusqu’au 23 août : André Minvielle, Juliette Caplat Dite Kapla, Zabou Guérin, Lucile Marmignon, Louis Sclavis et Benjamin Moussay, Marc Perrone, Margot Auzier, François Corneloup, Fabrice Vieira… Sans oublier, le 22/08, l’hommage à Eddy Louiss !

« C’est quoi l’art ? C’est ce qui n’existe pas, c’est pour ça qu’il faut l’inventer », ose proclamer le musicien émérite, multi instrumentiste à tout vent et contre courant, génial producteur de sons et rimeur de mots.

Qui m’aime se suive Urgent créer, criait l’autre
Sauve qui veut la vie…
À la recherche du contre-temps perdu
Et comme disait Thélonius Monk,
compositeurimprovisionnaire d’en base
« Le jazz c’est la liberté… pensez-y ! »

Bernard Lubat

Outre représentations théâtrales, récitals chansonniers et concerts de jazz (de la clarinette aux percussions, de la trompette à l’accordéon…), avec Alain Delmas (un entretien en date de 2023) à la baguette, l’un des responsables régionaux de la CGT et président d’Uzeste musical, comme de coutume temps forts et débats sont à l’affiche de cette 48ème Hestejada : l’exposition des dessins du regretté Gilles Defacque (« Pour l’exposition tu leur diras bien (…) que c’est pas morbide, bien sûr il y a l’hôpital, il y a la mort mais c’est le processus créatif qui ne peut pas s’arrêter. C’est pas morbide. C’est pas un hommage« ), clown poétique et fondateur du Prato à Lille, cet incroyable Théâtre international de Quartier. Sans oublier les diverses rencontres autour de la guerre en Ukraine et en Palestine, la conférence-débat sur Syndicalisme européen et extrême droite à l’ombre de la traditionnelle cabane du gemmeur (ouvrier chargé de récolter la sève des pins), l’hommage rendu au cinéaste Jean-Pierre Thorn, infatigable filmeur des réalités et luttes sociales, des usines et des immigrés ainsi que celui à Jack Ralite autour de Mon alphabet d’existence, son ultime ouvrage publié aux éditions Arcane 17.

D’ici d’en poètes et paysans cultivateurs de culture artistisans techniciens œuvriers
chercheurs créateurs pionniers passeurs transformateurs faux menteurs…
Pour une colère joyeuse dans un océan d’indifférence généreuse…
Le village comme écrin et ses habitants comme partenaires solidaires salutaires
Humour humeur humanité humidité !

Pour une lutte à vie à vivre éperdue d’avance d’enfance…
Ni d’avant ni d’arrière-garde mais bien plus tôt d’avant les gardes…
Bio diversité créatrice artistique culturelle sociale éducative…
Ne pas confondre éducation populaire et démagogie participative
Ne nous laissons pas simplifier, enfumer, entuber, marchandiser !

Musique, cinéma, théâtre mais aussi réflexion-question-confrontation… Uzeste ? Un lieu privilégié, unique en son genre, où se croisent artistes et chercheurs, universitaires et travailleurs : un festival vraiment pas comme les autres ! Yonnel Liégeois

La 48ème Hestejada : du 17 au 23/08. Uzeste Musical visages villages des arts à l’œuvre, 18 rue Faza, 33730 Uzeste (Tél. : 05.56.25.38.46) – uzeste.musical@uzeste.org).

Œuvriers et Ouvriers

Le swing des œuvriers, de Jean-Michel Leterrier avec la complicité d’Alain Delmas (coédition NVO/IN8, 248 p., 25€), est un bel ouvrage, tant par la photographie que par le texte, qui relate les trois décennies de fréquentation/création entre le festival d’Uzeste et la CGT de la Gironde ! « Le compagnonnage s’est vivifié année après année, les artistes se conjuguant aux ouvriers pour donner naissance aux œuvriers, fabuleux exemples de créolisation », soulignent les deux auteurs. De chapitre en chapitre, entrecoupés de portraits aussi savoureux que cocasses des têtes d’affiche comme des « petites mains » à la réussite du chantier, Jean-Michel Leterrier et Alain Delmas dressent avec allégresse l’aventure culturelle de l’organisation syndicale. Des bourses du travail en 1892 jusqu’à l’élaboration de la « Charte de la lecture à l’entreprise » en 1981…

Plus tard, lancée conjointement par l’UD CGT des Vosges et l’hebdomadaire La Vie Ouvrière, il y aura l’invitation d’un « Grand Témoin » aux représentations du Théâtre du Peuple à Bussang (88) dans les années 2000… Sans oublier les initiatives à chaque festival d’Avignon (84) et à celui de la BD d’Angoulême (16), la présence forte de la CGT des Ardennes au Mondial des Marionnettes de Charleville-Mézières (08), la participation au Printemps des Poètes à Paris et au festival de la poésie de Lodève (34) « Les voix de la Méditerranée »… Sans compter les multiples invitations au siège de la centrale syndicale à Montreuil (93) à des rencontres-débats avec écrivains-comédiens ou plasticiens, l’organisation de plusieurs colloques « Travail-Culture-Syndicat » sous l’égide de la Commission confédérale Culture animée en son temps par Jean-Pierre Burdin puis Serge le Glaunec, eux-aussi singuliers œuvriers d’Uzeste et d’ailleurs dont les portraits manquent à l’appel ! En supplément d’âme, le livre s’enrichit d’un DVD symbolisant le mariage heureux entre texte-image et son !

Le manifeste des œuvriers, de Roland Gori/Bernard Lubat/Charles Sylvestre (coédition Actes Sud/Les liens qui libèrent, 80 p., 9€50), affiche et décline le retour à l’œuvre du désir sous toutes ses formes lorsqu’il sonne aux portes de l’existence : la vie de l’humain qu’on soigne, qu’on éduque, à qui on rend justice, qui s’informe, qui se cultive, qui joue, qui s’associe, qui se bat, fort de la solidarité qui s’offre à qui sait la chercher. Ce manifeste revendique la place de l’homme au centre des activités de production et de création pour lutter contre la normalisation technocratique et financière.

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Monsieur Jouvet, bonjour

Le 16 août 1951, Louis Jouvet meurt dans son bureau de l’Athénée. En hommage à l’inoubliable comédien et metteur en scène, Chantiers de culture imagine un entretien exclusif avec le docteur Knock et l’évêque de Bedford dans Drôle de drame, le film de Marcel Carné avec Michel Simon. Tirés de ses ouvrages et répliques, Vous avez dit bizarre, moi j’ai dit bizarre ? Comme c’est bizarre…, les propos authentiques d’un maître dans tous les arts.

Yonnel Liégeois – Bonjour, monsieur Jouvet. Quelle étrange destinée, vous avez failli être pharmacien plutôt que comédien !

Louis Jouvet – Comédien, ce n’est pas un métier… Toute ma famille en chœur me l’a chanté et répété avec toutes les variations que comporte l’art de la fugue. J’ai découvert le théâtre au collège, mais à 17 ans j’ai dû m’inscrire à l’école de pharmacie de Paris. Je l’avais juré aux miens et c’est grâce à cette promesse qu’ils m’ont lâché… Pour interpréter des petits rôles tout en passant brillamment mes examens. C’est en 1909, chez Léon Noël au théâtre Montparnasse, que j’ai fait mes véritables débuts de professionnel.

« On fait du théâtre parce qu’on a l’impression de n’avoir jamais été soi-même et qu’enfin on va pouvoir l’être »

Y.L. – En 1911, c’est la rencontre déterminante avec Jacques Copeau. Qui vous demande de devenir son régisseur au futur théâtre du Vieux Colombier…

L.J. – Alors que j’obtiens mon diplôme de pharmacien de première classe en 1913, je rassure Copeau en lui affirmant que « je serai des vôtres ». En octobre, une affiche orange au nom du Vieux Colombier couvre les murs de la rive gauche. C’est un appel « à la jeunesse pour réagir contre toutes les lâchetés du théâtre mercantile et défendre les plus sincères manifestations d’un art dramatique nouveau ». À la première, je joue Macroton dans L’amour médecin. Les critiques remarquent d’emblée mon phrasé particulier et me surnomment « le grand cadavre bègue ». Si j’ai cette diction, c’est évidemment le trac qui me la donne !

Y.L. – Mobilisé comme infirmier en 1914, c’est la guerre et l’horreur des tranchées…

L.J. – Dans le boyau à côté de moi, il y a des Arabes, des Malgaches, des Sénégalais. Que je soigne, réconforte, aide à mourir… Le soir venu, j’allume ma bougie et me plonge dans la lecture de Molière. Autour de moi, des milliers d’yeux m’observent et me regardent : des rats, des centaines de rats ! C’était horrible, insupportable, c’est vraiment des instants où l’on touche le fond.

« Rien de plus futile, de plus faux, de plus vain, rien de plus nécessaire que le théâtre »

.Y.L. – Nouveau directeur de la Comédie des Champs-Elysées, vous créez Knock de Jules Romains en 1923. Un triomphe ?

L.J. – Certes, mais inattendu… André Gide se précipite sur scène pour me féliciter. Pour le public et la critique, désormais, je suis Knock ! Même si le succès de la pièce ne se démentira jamais, je l’ai jouée quelque 2000 fois en 17 reprises, c’est une façon simpliste et commode de voir les choses. L’autre grande rencontre de ma vie ? Jean Giraudoux. Je créerai à la scène la majorité de ses œuvres. Un véritable ami, une vraie complicité littéraire et artistique.

Y.L. – Vous lancez le Cartel en 1927 : un accord inédit entre « théâtreux » ?

L.J. – Notre ambition avec Baty, Dullin et Pitoëff ? Défendre l’esprit du théâtre face à la comédie de boulevard, coordonner nos répertoires, pratiquer une politique commune d’abonnements et de publicité… Chaque associé conserve sa pleine liberté artistique, mais les quatre s’engagent à se solidariser dans toutes les affaires où les intérêts professionnels ou moraux de l’un sont en jeu. Notre communion de vues vivra jusqu’en 1939, date de la déclaration de guerre et de la mort de Pitoëff.

« Le théâtre est une de ces ruches où l’on transforme le miel du visible pour en faire de l’invisible »

Y.L. – Pourquoi avoir quitté la Comédie en 1934 pour l’Athénée ?

L.J. – Les cinq cents places de l’Avenue Montaigne ne suffisaient plus à équilibrer le budget et il faut de l’argent pour que l’œuvre d’art soit une chose parfaite. S’installer sur les boulevards, et alors ? Je n’ai jamais cessé d’être Jouvet, je ne me suis pas déshonoré en changeant de lieu, en prenant la direction du théâtre de l’Athénée. La classe de Giraudoux, c’est cela qui donne la ligne de conduite à mon théâtre : un beau langage, un décor et une mise en scène au service d’un texte.

Y.L. – La Marseillaise, Drôle de drame, Entrée des artistes, Quai des orfèvres, La kermesse héroïque, Hôtel du Nord… 32 films au total, dont plusieurs chefs-d’œuvre : il se dit pourtant que vous haïssez le cinéma ?

L.J. – Foutaises… Demander à un acteur s’il préfère le cinéma au théâtre revient à penser au choix que ferait un poisson entre un vivier champêtre et un aquarium climatisé ! Certes, j’ai toujours considéré le cinéma comme mon « gagne-théâtre ». Il n’empêche, qu’on me donne encore 25 ans à vivre et je montrerai à tous de quoi je suis capable !

« Le cinéma, c’est du théâtre en conserve »

Y.L. – Professeur au Conservatoire, comment définissez-vous votre métier ?

L.J. – D’abord une incompréhensible possession et dépossession de soi. Un art exigeant, un exercice qui demande à l’interprète un travail acharné pour s’ouvrir peu à peu au personnage et lui offrir une technique, une voix, un visage. Disons tout de suite que la pensée n’est pas nécessaire au théâtre et qu’elle lui est contraire. J’appelle pensée ces raisonnements qui recouvrent la sensibilité des faits ou des choses au profit de théories ou d’idées, qui éteignent ce dont les comédiens ont besoin : la spontanéité, la vivacité. Le connais-toi toi-même de la philosophie antique, c’est tout le métier du comédien, tout son art. Se connaître soi-même par rapport à Alceste, Marguerite Gauthier ou bien Elvire, ce n’est pas donné à tous les gens qui font de la philosophie ! Propos recueillis par Yonnel Liégeois

À lire : Le comédien désincarné, de Louis Jouvet (Flammarion, 400 p., 10€). Les Cours de Louis Jouvet au Conservatoire, analysés par Ève Mascarau (Deuxième époque, 536 p., 29€). Elvire Jouvet 40, préface de Brigitte Jaques-Wajeman (Actes Sud, 56 p., 12€50). Louis Jouvet, d’Olivier Rony (Folio Gallimard, 416 p., 9€70).

Louis Jouvet, à l’avant-garde

Né à Crozon en Bretagne, le 24 décembre 1887, celui qui faillit être prénommé Jésus par sa mère s’éteindra en son bureau du théâtre de l’Athénée le 16 août 1951. Exceptionnel interprète, génialement doué en décors et éclairages, metteur en scène d’une intransigeance absolue, Louis Jouvet maîtrise à la perfection tous les arts du théâtre. « De l’architecture à l’éclairage en passant par le décor et la machinerie. Jouvet fut un personnage combattant du théâtre », dit de lui le grand critique Jean-Pierre Léonardini. Hanté par les œuvres majeures de Molière (L’école des femmes, Dom Juan et Tartuffe), Louis Jouvet sera aussi à l’avant-garde du théâtre contemporain : Giraudoux, Genêt, Sartre…

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