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Saint-John Perse, cinquante ans après…

Aux éditions Honoré Champion, sous la direction d’Henriette Levillain et Catherine Mayaux, est paru Saint-John Perse 1975-2025, priorité à la poésie. Cinquante ans après la mort du poète, prix Nobel de littérature en 1960, cet ouvrage collectif montre l’attraction qu’il exerce aujourd’hui auprès des chercheurs et créateurs. Un article d’Henriette Levillain, professeur à l’université de la Sorbonne.

Le 10 décembre 1960, Saint-John Perse reçut le prix Nobel de littérature à Stockholm. L’obtention du prix avait été le résultat d’une campagne longue de six années, au milieu desquelles l’attribution du prix à Albert Camus en 1957 parut compromettre définitivement la candidature de Perse. Le jury avait préféré un prosateur à un poète. En outre, il était devenu improbable qu’un candidat de nationalité française pût être à nouveau lauréat avant quelques années. Mais que la campagne ait été longue ne constitue pas la véritable singularité de l’attribution du prix à Saint-John Perse. L’enjeu symbolique du Nobel est tel qu’il est nécessairement précédé de tractations laborieuses et incertaines, au cours desquelles les considérations de politique mondiale ont un rôle prépondérant. En revanche, il est plus rare que le combat, au lieu d’avoir été engagé en France, ait été mené aux États-Unis où résidait Alexis Léger, après avoir été congédié du poste de secrétaire général du Quai d’Orsay en juin 1940.

Depuis son refus en 1942 de rallier le général de Gaulle, sa position de conseiller occulte du président Roosevelt, sa décision de ne pas rentrer en France dès la Libération alors qu’il avait été réintégré dans la plénitude de ses droits de citoyen français et de diplomate, Alexis Léger s’était enfermé dans la posture de poète exilé. Il y avait de fameux précédents ! Il était fâché avec les gaullistes qui le lui rendaient bien, observait non sans une certaine inquiétude le succès des jeunes écrivains existentialistes qui, de leur côté, l’ignoraient. Mis à part Claudel qui avait rédigé une belle étude sur Vents en 1949 et Jean Paulhan qui avait rassemblé avec ténacité quelques voix importantes dans un hommage international des Cahiers de la Pléiade (1950), peu de lecteurs prêtaient attention à ce poète lointain, dans tous les sens du mot. Le grand massif de son œuvre poétique avait pourtant été écrit entre 1941 et 1959 et publié chez Gallimard à partir de 1945. Lui-même, se sentant étranger aux milieux littéraires parisiens, affirmait ne plus rien attendre de toutes les formes de reconnaissance provenant de sa patrie.

C’est à Henri Hoppenot, ami de longue date, poète lui-même et diplomate de carrière, que revint l’initiative de chercher à obtenir le Nobel pour Saint-John Perse. En 1952, il avait été nommé chef de la délégation française auprès de l’ONU à New York. Son appui auprès du jury de Stockholm était tout trouvé. En 1953, Dag Hammarskjöld était nommé Secrétaire général de l’ONU. Il était suédois, venait d’être nommé membre de l’Académie suédoise et du comité Nobel de celle-ci, cultivait la poésie en secret, partageait avec Léger le goût du nomadisme ainsi que ses réticences vis-à-vis du général de Gaulle ; ceci a fortiori après le retour au pouvoir du général en 1958, puisqu’il devra s’affronter à l’anti-atlantisme de celui-ci. Or, en 1953, un important massif de l’œuvre de Saint-John Perse avait été réuni sous la couverture blanche des éditions Gallimard (Éloges, La Gloire des Rois, Anabase, Exil, Vents). Et, à cette même date, le précédent ensemble était accessible aux lecteurs anglophones grâce aux traductions de T.S. Eliot (Anabase), Denis Devlin (Exile and other poems), Hugh Chisholm (Winds), et au remarquable travail éditorial de la fondation américaine Bollingen.

Une poésie à valeur universelle

Convaincu de la valeur « universelle » de la poésie de Saint-John Perse, Hammarskjöld se fit donc l’intermédiaire entre le comité Nobel et la fondation américaine Bollingen ; parallèlement, il s’entremit pour obtenir du poète suédois Erik Lindegren qu’il traduise rapidement Exil, Vents et Amers, ce qu’il fit, et alla jusqu’à le doubler en s’attribuant lui-même la traduction de Chronique (1959) ; à partir de 1955, sans se décourager, il sollicita les recommandations des anciens Nobel, Martin du Gard et Mauriac, qui s’exécutèrent. La correspondance régulière qu’il entretint tout au long de ces années avec Saint-John Perse est un témoignage de ténacité autant que de science diplomatique. (Cahiers SJP, n° 10, Gallimard, 1993).

De son côté, Saint-John Perse accueillit l’initiative de Hoppenot avec une évidente fausse modestie, soutint les efforts de Hammarsjköld avec une évidente fausse indifférence et invita T.S. Eliot à entreprendre une nouvelle édition anglaise de ses œuvres avec une fausse innocence. S’étant posé la question d’un éventuel retour en France après la Libération, au fur et à mesure de la rédaction de Vents, le poète s’était persuadé qu’il ne connaîtrait jamais ailleurs que dans le Nouveau Monde l’énergie qui lui avait permis de respirer des poèmes de longue haleine. Dix ans plus tard, à l’approche de ses soixante-dix ans, il avait certes le sentiment d’avoir accédé à l’âge de la maturité poétique (Amers), mais aussi de pressentir celui de la défaillance du langage, du déclin des forces physiques, du bilan de vie : À d’autres d’édifier, parmi les schistes et les laves. À d’autres de lever les marbres à la ville (Chronique VIII). Si grand que fût son ressentiment vis-à-vis des milieux politiques et littéraires français, il ne perdait pas l’espoir d’être reconnu comme un des grands créateurs de ce temps. Mais ne pouvant l’être à partir de la France, il lui fallait se faire connaître de l’extérieur. La gloire du Nobel lui permettrait, pensait-il, de faire un pied de nez à la critique parisienne, de prendre sa revanche sur l’opinion des gaullistes et de s’imposer au-dessus des factions littéraires et politiques comme le poète « de l’universel ».

Réconcilier l’homme avec lui-même

Encouragés dans cette direction par l’efficace parrain suédois, les membres du jury avaient motivé l’affectation du prix « pour l’envolée altière et la richesse imaginative de sa création poétique, qui donne un reflet visionnaire de l’heure présente. » Face à l’œuvre de Saint-John Perse, le comité Nobel n’avait pas évité la tentation trop fréquente de la grandiloquence. Néanmoins il avait saisi que, en dépit de son éloignement géographique et d’une solitude revendiquée, le poète était un contemporain ; et que sa poésie, en dépit d’une tendance à l’intemporel et à l’impersonnel, cherchait à réconcilier l’homme de « l’heure présente » avec lui-même.

Dans l’allocution qu’il prononça à Stockholm, devant la cour, Saint-John Perse rendit tout au long hommage à la poésie. Précédée d’une majuscule, celle-ci en est tout à la fois l’intitulé, le sujet et l’objet. L’enregistrement vaut la peine d’être écouté (INA) : la haute tenue oratoire du discours, faisant écho aux panégyriques du siècle classique, souligne la solennité de l’événement ; l’intonation déclamatoire et les ravalés de l’accent créole accentuent l’impression insolite d’une voix venue de loin : que la poésie puisse éclairer la conscience de l’homme et, mieux encore, le relier à la circulation de l’énergie spirituelle dans le monde, était à l’époque une révélation de taille dont l’intention était de discréditer les philosophies du néant. Au vu de l’usage et de la fréquence des citations du Discours de Stockholm, il peut être déduit sans risque que la révélation est encore d’actualité. Henriette Levillain, in FranceArchives.

Saint-John Perse, 1975-2025, Priorité à la poésie montre l’influence d’une œuvre au fil des générations. De jeunes lecteurs livrent des approches nouvelles, graves ou teintées de drôlerie. Ensuite, des spécialistes plus âgés relisent l’œuvre dans un contexte littéraire et critique tout autre que celui des années 70, au miroir de notre époque menacée des mêmes spectres qu’au XXe siècle. Enfin, écrivains antillais, poètes et artistes proposent leur rencontre stimulante avec un aîné qui, s’interdisant de s’abandonner à la tristesse, n’a cessé de chanter « l’émerveillement d’être au monde » (éditions Honoré Champion, 258 p., 42€).

La fondation Saint-John Perse : Elle rassemble le patrimoine littéraire et politique dont l’écrivain a fait don à la ville d’Aix-en-Provence. Les objectifs de la fondation ? Valoriser le fonds (plus de 14 000 documents), développer la recherche, organiser divers événements. Bibliothèque Méjanes, 8/10 rue des Allumettes, 13100 Aix-en-Provence (fondationsaintjohnperse@orange.fr).

Saint-John Perse, poète et diplomate : Jusqu’au 30/12/25, une grande exposition se tient à Pointe-à-Pitre. Poète de l’exil, diplomate de la République, prix Nobel de littérature, Saint-John Perse a porté haut le nom de la Guadeloupe et de Pointe-à-Pitre, sa ville natale. Son œuvre, exigeante et visionnaire, a su puiser dans la lumière des Caraïbes, ses paysages et son souffle créole, les ressources d’un lyrisme souverain et ouvert à l’universel. Pavillon de la ville, angle des rues Alexandre Isaac et Bebian, 97110 Pointe-à-Pitre (entrée libre, du lundi au vendredi).

Saint-John Perse, à lire : Œuvres complètes (La Pléiade Gallimard, 1472 p., 67€). Dictionnaire Saint-John Perse, sous la direction d’Henriette Levillain et Catherine Mayaux (éditions Honoré Champion, 664 p., 60€).

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Camus-Casarès, un amour fou

Au théâtre Essaïon (75), la metteure en scène Elisabeth Chailloux propose Camus/Casarès, une géographie amoureuse. D’après leur correspondance (1944-1959), avec Jean-Marie Galey et Teresa Ovidio. La mise en espace de leurs lettres, théâtralisées avec art et subtilité.

La publication par Gallimard, en 2017, de la Correspondance Albert Camus-Maria Casarès 1944-1959, a révélé au grand jour, sur l’initiative de Catherine Camus, fille de l’écrivain, l’histoire d’un amour entre deux êtres d’exception, d’autant plus ardent que contraint par les aléas de leur vie. Mis en scène par Élisabeth Chailloux avec Jean-Marie Galey et Teresa Ovidio, le spectacle Camus-Casarès, une géographie amoureuse suggère à la perfection les affres désordonnées de la plus brûlante passion dans des circonstances historiques imposées.

Pour ce faire, sur la petite scène judicieusement baignée dans les lumières de Franck Thévenon, des nouvelles du temps d’alors nous parviennent grâce à la radio (indicatif de Radio Londres, voix de Camus recevant le Nobel, trompettes du Festival d’Avignon, bruits de la guerre d’Algérie, musiques d’époque…), le tout dû au savoir-faire de l’ingénieur du son Thomas Gauder. Après cela, tout n’est plus qu’affaire de jeu, car il n’était pas question de simplement lire au micro, debout, ces lettres dignes d’une carte du Tendre contemporaine. Il fallait théâtraliser avec art. Les deux interprètes s’y emploient subtilement. Jean-Marie Galey invente un Albert Camus à l’élégance crispée, romancier fêté dès la parution de l’Étranger en 1942, soit à deux ans de sa rencontre avec la jeune actrice qui monte, à peine âgée de 21 ans. Plus tard, on verra l’homme rongé de doutes, l’auteur de théâtre sollicité par Vilar qu’il n’aime guère, le « pied-noir » ravagé par les événements, en proie à la concurrence larvée avec Sartre, l’amant qui est un homme marié non sans mauvaise conscience.

Le portrait dessiné par Jean-Marie Galey, d’une facture classique approfondie, s’impose avec rigueur face à Teresa Ovidio, à qui revient l’emportement passionnel sans frein. Elle ne singe pas Maria Casarès, elle en propose une version tourbillonnante, comme dansée, en déployant toutes les ressources d’un instinct sûr. Elle offre une interprétation proprement physique, face à l’intériorité anxieuse de son partenaire. Ici aussi, outre les mots du désir en alerte, on saisit des bribes de la biographie du modèle : évocation de ses rôles dans des pièces de théâtre, son premier triomphe au Festival d’Avignon, elle rapporte un de ses rêves où figure Serge Reggiani… Ainsi, face à l’amant tourmenté, elle déploie toutes les armes de la séduction en toute liberté. Le spectacle se clôt sur leur rupture et la mort tragique de Camus. Jean-Pierre Léonardini

Camus/Casarès, une géographie amoureuse, Elisabeth Chailloux : jusqu’au 17/11/25, les lundi et mardi à 20h50. Du 18/11 au 06/01/26, le lundi à 20h50 et le mardi à 19h. Du 12/01 au 31/03/26, les lundi et mardi à 20h50. Théâtre Essaïon, 6 rue Pierre-au-Lard, 75004 Paris (Tél. : 01.42.78.46.42).

Albert Camus/Maria Casarès, correspondance 1944-1959, présentation de Béatrice Vaillant et avant-propos de Catherine Camus (Folio, 1472 p., 15€90).

À lire : les quatre volumes des Œuvres complètes publiées dans la Pléiade chez Gallimard, sous la direction de Jacqueline Lévi-Valensi. Tous les titres sont disponibles aussi chez le même éditeur en Folio dont La mort heureuse présenté par Agnès Spiquel. Cahier Camus, dirigé par Raymond Gay-Crosier et Agnès Spiquel (Ed. de L’Herne, 376 pages, 39€). Œuvres d’Albert Camus, dans la collection Quarto Gallimard avec une préface de Raphaël Enthoven (1536 p., 29€). Le monde en partage, itinéraires d’Albert Camus, de Catherine Camus (Gallimard, 240 p., 35€)

À découvrir : Dictionnaire Albert Camus, sous la direction de Jeanyves Guérin (Robert Laffont, collection Bouquins, 975 p., 30€). Dictionnaire amoureux d’Albert Camus, par Mohammed Aïssaoui avec la complicité de Catherine Camus (Plon, 528 p., 28€)

À écouter : La peste, lue par Christian Gonon, de la Comédie Française (CD Gallimard, 26€40, deux CD MP3 à 18€99)

À savourer : La postérité du soleil. Sous le regard de René Char, les textes de Camus et les photos d’Henriette Grindat (Gallimard, 80 p., 28€)). L’étranger, illustré par José Munoz (Futuropolis-Gallimard, 144 p., 24€). Avec Le premier homme (272 p., 30€), les deux volumes en coffret (416 p., 54€)

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Christine Pawlowska, un livre à soi

Aux Éditions du sous-sol, réédition et biographie ressuscitent la figure de Christine Pawlowska. Autrice au milieu des années 1970 d’un seul roman, Écarlate, la chronique d’une adolescence écorchée vive. Paru dans le mensuel Sciences humaines (N°382, octobre 2025), un article de Jean-Marie Pottier.

L’œuvre unique, orpheline, celle qui est apparue comme la première d’un artiste avant de se révéler sa dernière, fascine. Pour quelles raisons son auteur n’a-t-il pas poursuivi ? Avait-il une seule œuvre en lui ou le destin s’en est-il mêlé ? Et parce qu’on ne peut pas toujours pleinement comprendre pourquoi les choses ne se font pas, une autre interrogation, très vite, surgit : puisque l’artiste n’a pas pu, ou voulu, continuer, pourquoi et dans quelles circonstances s’était-il lancé ? C’est le genre de questions que le journaliste Pierre Boisson s’est posé à la lecture de Écarlate de Christine Pawlowska. Un livre déniché dans une bibliothèque de vacances, et jamais reposé une fois passée sa première phrase définitive : « Jamais, jamais je ne deviendrai adulte. » Paru en 1974, ce roman remarqué d’une autrice de vingt-deux ans, son premier et son dernier, se retrouve réédité lors de cette rentrée littéraire en même temps que sort en librairies Flamme, volcan, tempête, une biographie de la jeune femme signée par ce rédacteur en chef du magazine Society.

À la sortie de Écarlate, son éditeur, le prestigieux Mercure de France, voit dans cette fille d’un mineur de fond d’origine polonaise installé dans la région d’Alès, « la prochaine étoile de la littérature française », peut-être. La presse, le critique Claude Mauriac et le romancier François Nourissier en tête, salue ce court livre, « un chef-d’œuvre du genre. Quel genre ? Le genre chef-d’œuvre ». Si l’on devait, au-delà du superlatif, réduire Écarlate à un genre, on parlerait de la chronique d’une adolescence tourmentée par une soif d’absolu : l’amour-haine pour une mère modèle et rivale à la fois, l’amitié passionnelle pour une camarade de classe, la première expérience sexuelle avec un garçon croisé un après-midi sur une plage (« En somme, il n’était rien arrivé »), une tentative de suicide comme on lance un dé (« J’avais tout de même dû mourir un peu »). Fidèle à son titre d’un rouge « trop rouge », le roman s’écorche de partout et ne cesse de saigner, des premières règles à la flaque sombre qui forme comme une auréole autour de la tête d’un motard couché mort sur le bitume. Il dessine un camaïeu de sentiments sur lequel on hésite à apposer le beau nom grave de tristesse, le vilain nom d’ennui, le pesant nom de frustration, celui plus lourd de colère – parce que ce n’est pas tout à fait cela, ou plutôt tout cela en même temps, et d’autres encore.

Des sentiments que l’on retrouve aussi à la lecture de la biographie sensible consacrée par Pierre Boisson à cette romancière hypersensible, tissée de comparaisons avec d’autres figures d’autrices comme Virginia Woolf, Sylvia Plath ou Annie Ernaux, qui publia elle aussi son premier roman, Les Armoires vides, en 1974. Christine Kujawa, de son vrai nom, écrit Écarlate à 18 ans alors qu’elle plonge tête la première dans une marginalité post-Mai 68 riche de promesses et d’impasses, tissée d’échappées plus ou moins belles et d’accalmies trompeuses, de révoltes et d’accès de dépression. De longs témoignages, ses fils et quelques proches, permettent à l’auteur de renouer le fil d’une existence ballottée et hantée de lourds secrets, jusqu’à sa disparition prématurée en 1996. Marquée aussi, du début à la fin, par la littérature puis par l’écriture, de manuscrits perdus ou refusés en poèmes inédits, ici ressuscités. Christine Pawlowska n’a publié qu’un livre, mais elle n’a jamais cessé d’écrire. Jean-Marie Pottier

Écarlate, Christine Pawlowska (Éditions du sous-sol, 112 p., 13€). Flamme, volcan, tempête. Un portrait de Christine Pawlowska, Pierre Boisson (Éditions du sous-sol, 224 p., 21€).

« Faire de Sciences Humaines un lien de savoir à un moment où l’histoire s’opacifie et où les discours informés se trouvent recouverts par un brouhaha permanent », Héloïse Lhérété, la directrice de la rédaction, s’en réjouit ! Au sommaire du numéro 382, un dossier sur Hypersensibles Comment vivre quand tout vous affecte ? et deux passionnants sujets (un entretien avec l’historien Gérard Noiriel, le portrait de Bell Hooks qui a bousculé le féminisme occidental). Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des Sites amis. Un magazine dont nous conseillons vivement la lecture. Yonnel Liégeois

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Jessica et son chien

Au théâtre de La reine blanche (75), Laurène Marx présente Jag et Johnny. L’auteure et metteure en scène inaugure un style théâtral nouveau genre, le « stand-up triste ». Où l’on rit cependant en compagnie de Jessica Guilloud, lors de retrouvailles avec son chien Johnny et sa famille d’origine rurale.

Jessica, dite Jag, préfère ne pas prévenir ses parents lorsqu’elle décide de leur rendre visite à la ferme familiale. Pour éviter les refus ou remontrances, juste un coup de fil à sa mère pour qu’elle la récupère en voiture… Le dialogue entre les deux femmes se réduit au minimum, l’état de santé du cousin ou de la grand-mère, les potins du village… Jessica retrouve frère et sœur sans émotion particulière, ravie surtout de batifoler avec son chien Johnny malade du cœur. Une « famille de beaufs », comme elle la qualifie elle-même, sa famille dont l’immersion en épisodiques allers-retours lui permet de mesurer décalage et distance entre ce qu’ils sont et ce qu’elle est devenue.

Une transfuge de classe, selon l’expression consacrée, qui se remémore l’ambiance familiale dont elle est l’héritière : un beau-père qui ne cesse de la harceler, une grand-mère raciste et une tante homophobe… Elle raconte aussi l’alcoolisme d’un cousin, la maladie mentale d’un autre, les fêtes d’anniversaire à la salle communale, les rires grossiers et les histoires insipides narrées par les uns les autres. Un univers terne entre bouses de vaches et chemins boueux, sans éclaircie ni lueur d’avenir, des hommes et des femmes engoncés dans un quotidien sans relief. La seule embellie pour Jessica ? La tendresse et l’amour dans les yeux de son chien au cœur trop gros, qui va bientôt en crever. Un texte âpre, violent, sans concession, qui frappe là où ça fait mal : le désespoir d’une ruralité abandonnée des gouvernants et des pouvoirs publics, le mépris affiché à l’encontre des classes populaires, la misère sociale et la déchéance morale d’une population sans perspectives d’un ailleurs autre.

Laurène Marx orchestre la partition avec justesse. Seul un micro sur pied, des gestes mesurés, de judicieux clins d’œil au regard du public, quelques chansons fredonnées, Johnny le chien très présent dans l’imaginaire de la récitante… Le rire, bienvenu, évite de sombrer dans le pathos le plus morbide, la flûte traversière de Jessica Guilloud scande avec grâce ce « seule en scène » qui donne fort à penser. Sur le désir de « raconter toutes les histoires et pas juste celle qui nous arrange », sur les questions de classe et de féminisme, sur l’enjeu impérieux de ne point oublier d’où l’on vient sur le chemin où l’on va. Yonnel Liégeois

Jag et Johnny, Laurène Marx : jusqu’au 15/11, les mardi et jeudi à 21h, le samedi à 20h. La reine blanche, 2bis passage Ruelle, 75018 Paris (reservation@scenesblanches.com). Le 16/04/26, au théâtre Jean Vilar de Montpellier.

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Les gros cartonnent fort !

Au théâtre La Pépinière (75), Pierre Guillois et Olivier Martin-Salvan présentent Les gros patinent bien. Molière 2022 du meilleur spectacle de théâtre public, une comédie hilarante qui ne quitte plus l’affiche ! Une histoire de cartons loufoque et inénarrable, d’une originalité déconcertante, à l’humour inégalé.

D’abord, ils ne sont pas si gros qu’on le dit, l’un d’eux offre même l’image d’un grand échalas, avec pas grand chose sur la peau sinon son slip de compétition, d’une élégance approximative ! Quant à l’autre, s’il paraît quelque peu empâté, c’est qu’il ne quitte pas son siège de fortune durant toute la représentation… Et les deux, Pierre Guillois et Olivier Martin-Salvan cartonnent fort, d’une énergie débordante sans une minute de répit. Envahis, dépassés, submergés par des centaines de cartons, petite ou grande taille, dans un spectacle à l’originalité déconcertante !

Récompensé en 2022 du Molière du meilleur spectacle de théâtre public, depuis lors Les gros patinent bien n’a jamais quitté l’affiche, écumant toutes les salles de Paris et de Navarre, plébiscité par un public conquis par son esprit de créativité, la qualité de son interprétation réglée au cordeau, sa dose d’humour inégalée ! L’histoire ? Loufoque et inénarrable, en raison de dialogues distillés au compte-goutte et dans une langue absconse, à cause de multiples rebondissements sans queue ni tête (enfin, pas tout le temps…) à la suite de la pêche inattendue d’une sirène dans les eaux du grand nord, au final un amour éperdu pour la belle aux senteurs poissonnières qui entraîne son amoureux d’un continent l’autre, de conquêtes en défaites, d’illusions en déboires, de rebondissements plus abracadabrantesques les uns que les autres… Pour tout décor et expression, des bouts de carton qui défilent à grande vitesse, dessus leur signification et destination inscrites à l’encre noire : de quoi « seicher » l’imaginaire du public… En fin de représentation, une grande marée de pâte à papier submerge la scène !

Cartoonesques sans limite, hilarants jusqu’au débordement en rires pleureurs, les deux compères, Laurel et Hardy des temps modernes, ne reculent devant aucune excentricité, offrant aux spectateurs une pochade jubilatoire qui, sous couvert de gags dignes des plus grands fantaisistes, ne manque pourtant point de poésie. Vraiment à ne manquer sous aucun prétexte, pour petits et grands qui s’en souviendront longtemps, promesse de poissonnier ! Yonnel Liégeois, photos Fabienne Rappeneau

Les gros patinent bien, Pierre Guillois et Olivier Martin-Seban. En alternance avec Pierre Thionois, Jonathan Pinto-Rocha, Clément Deboeur, Alexandre Barbe, Édouard Penaud et Félix Villemur-Ponselle : jusqu’au 28/12, les jeudi et vendredi à 19h, le samedi à 16h et le dimanche à 15h. Théâtre la Pépinière, 7 Rue Louis le Grand, 75002 Paris (Tél. : 01.42.61.44.16).

Du 05/11 au 04/01/26, la même bande reprend Bigre, son précédent spectacle Molière 2017 de la comédie. Il était une fois trois petites chambres de bonnes sous les toits de Paris. Un gros homme, un grand maigre et une blonde pulpeuse sont voisins de palier. L’histoire de trois hurluberlus qui ont comme particularité de tout rater. Absolument tout… Les catastrophes s’enchaînent, les gags pleuvent, tandis qu’ils s’accrochent à tout ce qui ressemble à l’amour, à la vie, à l’espoir ! Du rire et de l’émotion à gogo. Théâtre de l’Atelier, 1 place Charles Dullin, 75018 Paris (Tél. : 01.46.06.49.24).

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Villerupt et le cinéma italien

Du 24/10 au 11/11, à Villerupt en Lorraine (54), se déroule le Festival du cinéma italien. La 48ème édition met à l’honneur le réalisateur Andrea Segre pour l’ensemble de son œuvre. Avec Berlinguer la grande ambition, son dernier film actuellement en salles.

En passant par la Lorraine, chaque automne, on peut y déguster entre frimas et pasta les meilleurs crus cinématographiques transalpins. L’histoire débute en 1976, la MJC de Villerupt organise une Semaine du cinéma italien, sous l’impulsion d’un groupe de jeunes cinéphiles amoureux de leur péninsule d’origine. Le succès est immédiat, la région est terre d’immigration depuis la fin du XIXème siècle jusqu’aux années cinquante. La plaisanterie à l’époque ? L’annuaire téléphonique est entièrement italien ! Presque vrai, plus de 60 % de la population de Villerupt est alors d’origine transalpine. En hommage à tous ces « ritals » qui ont largement contribué à la force de leurs bras à l’essor sidérurgique de la Lorraine, avant d’être sacrifiés sur l’autel du profit industriel, une imposante machine, provenant du site minier de Micheville et sauvée de la casse, est installée Place de la mairie en 1988.

 Au début, le festival reflètera l’âge d’or du cinéma italien avec moult réalisateurs de grand talent et de nombreux chef-d’œuvres. Puis vint la crise, de mauvaises langues prétendaient le cinéma italien à l’agonie… À Villerupt pourtant, l’équipe continue et déniche la relève année après année avec la découverte des films de Giuseppe Tornatore, Gabriele Salvatores, Pupi Avati et tant d’autres… Ainsi qu’une nouvelle génération de comédiens talentueux. Peu à peu, le festival s’est professionnalisé pour s’étendre aux communes avoisinantes jusqu’au Luxembourg. Il accueille désormais plus de 35.000 spectateurs à chaque édition. La programmation est variée avec les rétrospectives des trésors du patrimoine. Elle se veut aussi panorama de la production cinématographique italienne contemporaine et tremplin pour les premières œuvres et des films inédits.

En outre, les spectateurs sont friands des rencontres-débats avec les réalisateurs et les acteurs, souvent surpris de s’entendre interpelés dans la langue de Dante… Le 06/11, Andrea Segre se prêtera au jeu à la suite de la projection de son film Berlinguer, la grande ambition. Celui-ci retrace l’épopée politique et humaine du chef du Parti communiste italien, le plus puissant d’Europe en 1975. Il propose une évocation d’Enrico Berlinguer, intelligemment incarnée par Elio Germano, qui montre avec sensibilité et énergie le combat de cet homme de conviction. En dépit des menaces, il prend ses distances avec le grand frère soviétique puis tente de mettre en place le fameux compromis historique avec la Démocratie Chrétienne.

On y découvre aussi son humanité en famille, face à ses enfants adolescents et déjà très politisés qui s’opposent parfois à lui. La réalisation de Segre, assez classique mais bien rythmée, laisse la part belle aux débats d’idées, aux doutes et finalement à la solitude de l’homme face à son destin historique. Chantal Langeard

Festival du film italien de Villerupt, 48ème édition : Du 24/10 au 11/11, pas moins de 70 films projetés. Hôtel de Ville de Villerupt, 6 rue Clémenceau, 54190 Villerupt (Tél. : 03.82.89.40.22). À ne pas manquer le spectacle Roberta, « la plus italienne des Parisiennes et la plus parisienne des Italiennes » (au théâtre de La Boussole à Paris, du 30/10 au 04/12, le jeudi à 20h) : le 10/11 à 20h30, l’Arche, 1 Esplanade Nino Rota, 54190 Villerupt.

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Laurent Gaudé, les mains en cendre

Au théâtre de l’Essaïon (75), Alexandre Tchobanoff présente Cendres sur les mains. D’après le texte de Laurent Gaudé au titre éponyme, paru en 2001 chez Actes Sud-Papiers… Deux fossoyeurs et une rescapée, la mort en face et la vie en prime.

Quelque part sur terre, au pays de la Grande Boucherie, deux individus sans état d’âme, fossoyeur I et fossoyeur 2, entassent les corps des morts et entretiennent le feu qui les réduit en poussière. Parmi ces victimes de la barbarie, d’une lutte armée dont on ne saura rien de plus, une femme se relève, une rescapée. Vivante parmi les défunts. Fantôme de chair et de sang. Mais muette, volontaire ou non.

Les deux hommes, personnages absurdes et pitoyables, interprétés par Arnaud Carbonnier et Olivier Hamel, accomplissent leur mission sans se poser la moindre question au-delà de la pénibilité de leur tâche. Mais sans jamais en concevoir l’horreur. Ils sont au bout de la chaine de l’extermination de masse, et s’ils se plaignent, c’est de leurs yeux qui piquent et de leurs membres qui démangent. Leur totale absence de conscience les amène quand même à donner à manger à la femme (Prisca Lona), avant de l’employer à les aider. Ce qu’elle fait à sa façon, redressant les corps entassés, les habillant, les coiffant, fermant leurs yeux ouverts sur les étoiles.

La mise en scène d’Alexandre Tchobanoff permet au texte de Laurent Gaudé de déployer sa démesure. Cendres sur les mains est un voyage dont on ne sort pas indemne. Les fossoyeurs, n’en reviendront pas. Le corps brulé par les vapeurs du feu, et la conscience humaine détruite par leur fonction. Pour Laurent Gaudé, « la scène doit avoir cette ambition-là : s’ouvrir aux fureurs du monde ». Avec la rescapée, il fait une démonstration clinique de l’injustice de ce temps, et des horreurs absolues de toutes les guerres. Avec les mots qui résonnent en elle-même seulement, la survivante, emportée par ce poème sombre, rejoindra les vivants, au-delà de l’anéantissement de masse. Gérald Rossi

Cendres sur les mains, Alexandre Tchobanoff : jusqu’au 06/11, les mercredi et jeudi à 19h. Essaïon théâtre, 6 rue Pierre-au-Lard (à l’angle du 24 rue du Renard), 75004 Paris (Tél. : 01.42.78.46.42). Le texte est disponible chez Actes Sud.

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Made in France, grève et désarroi

Au théâtre de la Renaissance (75), Samuel Valensi et Paul-Eloi Forget proposent Made in France. Un spectacle survolté qui plonge dans le désastre industriel et humain : le démantèlement d’une usine dans une petite ville, loin de la capitale. Entre fiction et réalité…

Avec leur compagnie théâtrale La poursuite du bleu, Samuel Valensi et Paul-Eloi Forget savent se saisir de grands thèmes sociaux et sociétaux avec énergie. Coupures, en 2023 mettait en lumière le désarroi des ruraux face à l’installation à marche forcée d’antennes de téléphonie mobile. Ici, dans une petite ville loin de la capitale, Made in France s’intéresse à la fermeture d’une usine. Le groupe propriétaire veut en ouvrir une identique, dans un pays lointain ou l’on paye les ouvriers avec de la menue monnaie… Le décor est sobre, de grands panneaux sombres glissent sur le plateau et symbolisent les espaces. Une batterie, sur laquelle s’activent avec bonheur les musiciennes Mélanie Centenero en alternance avec Chloé Denis, est mobile elle aussi. Elle représente les machines de production. Manipulées par des hommes et des femmes menacés.

Après avoir fait le vide dans les bureaux, en mettant à la rue les administratifs et autres personnels d’encadrement, le groupe a préparé de longue date son affaire. Cette farce, et l’on rit de bon cœur de situations et de quiproquos savoureux, est en fait sinistre. Elle dénonce, parfois à coups de hache, les méfaits d’un capitalisme toujours à la recherche des meilleurs profits financiers, au mépris le plus total des personnes sacrifiés. Les comédiens, June Assal, Michel Derville (en alternance avec Bertrand Saunier), Thomas Rio (en alternance avec Paul-Eloi Forget), Valérie Moinet, et Samuel Valensi endossent plusieurs rôles dans lesquels ils sont convaincants. Et le récit n’est pas sans évoquer les fermetures réelles, plus d’une centaine en France en 2024.

Le président entre dans le jeu

Ici, le politique est aussi de la partie, au plus haut niveau. Avec un président de la République en pleine campagne pour sa réélection, avec une ministre de l’industrie prête à presque tout pour devenir calife à la place du calife. Et cela ne sent pas bon. Un peu comme les abords des usines de traitement des eaux qui tombent en panne les unes après les autres. La faute à des pièces défectueuses livrées par l’usine sacrifiée. Comme la syndicaliste qui tente de la jouer perso dans l’ombre pour sauver une indemnité de départ plus élevée, là encore, les personnages sont facilement caricaturaux mais, en même temps, la fiction rejoint une certaine réalité. Le repreneur, qui semble aimable comme un mouton, sait montrer les dents du véritable chacal qu’il est vraiment.

Les salariés, qui tentent de garder le moral, décident alors la grève. Puis acceptent de produire plus, tout en abandonnant de maigres avantages comme « la prime de Noël ». Sans illusion, ils savent qu’ils seront bernés« Tu en connais, toi, d’autres usines qui embauchent dans le coin ? Il n’y en a pas d’autre » lance, réaliste, une des salariées. Pendant ce temps-là, le pouvoir en place poursuit sa démagogie. Et c’est presque comme dans la vraie vie. Même si se donne là du théâtre militant et futé qui se joue devant un public passionné. Gérald Rossi, photos Jules Despretz

Made in France, Samuel Valensi et Paul-Eloi Forget : Le lundi à 20h jusqu’au 05/01/26. Théâtre de la Renaissance, 20 Bd Saint-Martin, 75010 Paris (Tél. : 01.42.08.18.50).

Représentations suivies d’un débat :

Le 24/11 avec Dominique Méda (sociologue, philosophe, professeure à l’Université Paris Dauphine), Christopher Guérin (Directeur Général de Nexans), Eric Duverger (Fondateur de la Convention des Entreprises pour le Climat), Bertrand de Singly (DGA de France Industrie).

Le 01/12 avec Houria Aouimeur (juriste et lanceuse d’alerte, ex-directrice du régime de garantie des salaires de l’AGS), Alexandre Fleuret (responsable de département, Syndex).

Le 08/12 avec Olivier Leberquier (dirigeant de la coopérative Scop-Ti créée après la victoire des Fralibs), Amine Ghenim (avocat spécialisé en droit du travail et avocat des Fralibs durant leur combat judiciaire contre Unilever), Aurélie Chamaret (DG de la Fédération des SCOP et SCIC de l’industrie).

Le 15/12 avec Stéphane Brizé (réalisateur et scénariste), Coline Serreau (réalisatrice et scénariste), Samuel Valensi (auteur et metteur en scène).

Le 22/12 avec Alexis Sesmat (Représentant syndical Sud Industrie chez General Electric), Delphine Batho (députée GÉ, membre de la commission d’enquête sur la vente d’Alstom), Frédéric Pierucci (fondateur d’Ikarian et ancien cadre commercial d’Alstom, auteur du Piège Américain).

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Une corde pour funeste plaisir

Au studio Marigny, à Paris, Guy-Pierre Couleau présente La corde. De la pièce de l’américain Patrick Hamilton en 1929 au film d’Alfred Hitchcock en 1948, l’adaptation de Julien Lambroschini et Lilou Fogli livre un huis clos pétri d’humour et de suspense. À trop tirer sur la corde, d’aucuns risquent pourtant d’en perdre le souffle !

Les cartons sont faits, les valises bouclées, Louis et Gabriel déménagent : de bon matin, demain, ils prennent la route de la Suisse pour affaires. Une destination rêvée pour ces deux jeunes parvenus, fiers de leur réussite financière, condescendants et arrogants. Ce soir, ils ont invité un petit comité pour fêter leur départ : la mère de Louis l’intriguant, son ancien professeur de philosophie et leur voisin d’étage, un serrurier de métier pas très fûté mais sympathique… Plus tôt dans la soirée, Louis et Gabriel ont accueilli un copain de promotion, Antoine, qu’ils n’apprécient guère. Il travaille dans le social, un choix de vie radicalement différent, un tempérament profondément humaniste… Un pauvre type, un raté donc au prisme de l’échelle de valeurs des deux compères. Qui ne mérite pas de vivre, sa mort préméditée par pur plaisir, La corde au cou et le corps dans la malle.

Un petit cadenas pour la boucler, la vigilance s’impose, le serrurier à surveiller tout de même, le tour est joué. Précaution supplémentaire, on n’est jamais à court d’idées chez ces gens-là, elle servira de table pour éteindre l’éventuelle curiosité des convives. Bien sûr, lorsque Marie arrive, elle est inquiète, sans nouvelles de son fiancé. La soirée de dupes peut commencer. Entre coupes de champagne et blagues de bas étage, les dialogues fusent, la tension monte, les bourdes de Gabriel s’amoncellent. Pas rassuré, transpirant de peur à l’idée que l’on découvre le cadavre, alors que Louis son comparse n’en finit pas de minauder, de persifler, de se moquer des uns et des autres. Comme à l’accoutumée, soutenu par sa mère (merveilleuse Myriam Boyer) engoncée dans des principes d’un autre âge, soucieuse surtout de ce qu’il est advenu de la soupière en porcelaine prêtée à son si charmant garçon. Tout sonne faux dans cette famille de nantis, tout est vrai pour le public, complice du meurtre commis sous ses yeux. Le paradoxe ? Humour et fous rires ponctuent les discussions, on grignote les amuse-gueules sur la tête du mort, planqué dans le coffre.

Le crime presque parfait, sans mobile apparent, sinon le mépris de classe et la conviction de se croire intouchable au regard de son statut social… Cinéphile averti ou public avisé, nous savons bien que la comédie prendra fin, pourtant l’intrigue nous passionne jusqu’au dénouement. La philosophie en sort grandie, le prof aura le dernier mot pour une pipe oubliée et un ticket de cinéma égaré… Une mise en scène diabolique, sous tension et sans temps mort, une bande d’acteurs au talent machiavélique. Point de « doute raisonnable », corde au cou ou pas, le verdict : une pièce à couper le souffle ! Yonnel Liégeois, photos Bertrand Exertier

La corde, Guy-Pierre Couleau : du mercredi au samedi à 21h, le dimanche à 15h. Théâtre Marigny, Carré Marigny, 75008 Paris (Tél. : 01.86.47.72.77).

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Octobre 61, un massacre d’Algériens

Paris, le 17 octobre 1961. Contre les discriminations dont ils sont victimes, et revendiquant l’indépendance de leur pays, les Algériens travaillant en France manifestent. Plusieurs centaines d’entre eux sont tués par la police du préfet Papon.

La guerre d’Algérie déborde jusque dans les rues de Paris : 47 agents sont tombés sous les balles des militants métropolitains du Front de libération nationale (FLN) algérien, dont 22 depuis le mois de janvier de cette année 1961. Le malaise policier n’a bien sûr pas échappé au préfet de police Maurice Papon (en 1998, il sera condamné pour complicité dans la déportation de Juifs durant la Seconde Guerre mondiale). Il a décidé de lâcher la bride aux agents : « Pour un coup donné, nous en rendrons dix », a-t-il lancé lors des obsèques d’un brigadier. C’est le volet répression imaginé par Papon. Côté prévention, il ordonne un couvre-feu : interdiction aux Algériens de se déplacer dans les rues de Paris et de sa banlieue entre 20h30 et 5h30, tandis que les débits de boissons tenus ou fréquentés par les « Français musulmans » sont tenus de baisser le rideau dès 19h30.

Mohamed Zouaoui, responsable de la branche parisienne du FLN, en réfère au comité fédéral de l’organisation. Contre ce qui est qualifié de mesure « à caractère raciste », il reçoit l’aval pour une manifestation de masse dont la date ne doit être communiquée aux organisateurs que le jour même. Il est prévu une action en trois temps : une manifestation de masse le 17 octobre, puis une grève des cafés, hôtels et commerces le 18 et une nouvelle manifestation, de femmes et enfants cette fois, devant la préfecture de police le 19. Avec un mot d’ordre commun aux trois mouvements : ils doivent être pacifiques.

Porter une arme vaudrait la mort, prévient Omar Boudaoud, chef de la fédération FLN de la métropole. Le secret a été si bien gardé que la préfecture de police n’est alertée le 17 que vers 16 heures par un regroupement de FMA (Français musulmans d’Algérie, dans le jargon de l’époque) entre la Madeleine et l’Opéra. Il ne s’agit de rien d’autre que de travailleurs qui, refoulés de la gare Saint-Lazare par le débrayage des cheminots, devancent l’appel à manifester prévu à 20h30.

Depuis son bureau de la préfecture, Papon mesure mal l’ampleur que pourrait prendre le mouvement. Il déploie un peu moins de 1700 hommes, trop peu pour contenir le mouvement. Cette faiblesse des effectifs voudrait expliquer en partie la violence de la répression qui s’ensuivra. Une violence exacerbée par les fausses informations circulant sur les radios de la police, qui font état de morts dans les rangs des forces de l’ordre. On passe ainsi de cinq à dix tués du côté de La Défense, l’un des points de fixation de la répression, avec le quartier Saint-Michel. Deux endroits où des ponts enjambent la Seine et où va se nouer le pire de la répression policière. Au cours des jours suivants, des corps d’Algériens sont repêchés en aval de Paris. À ces morts, il faut ajouter ceux des manifestants tombés sous les coups dans les rues. Élie Kagan, et son confrère Georges Azenstarck, furent deux des rares photographes ayant pu fixer sur la pellicule les violences et ratonnades policières.

Le nombre total de victimes a fait débat. Entre 38 et 98 selon des rapports d’enquête, 393 d’après les recherches menées par l’historien Jean-Luc Einaudi et recensées dans son livre La Bataille de Paris : jetés dans la Seine, tués par balle ou morts le crâne fracassé par des manches de pioche ou des crosses de fusils… Les vivants, eux, sont entassés dans des cars qui les emmènent au Palais des Sports, porte de Versailles. À minuit, ils sont 6000 à 7000 dans ce « centre d’identification » saturé, et 2600 au stade Pierre-de-Coubertin. La mémoire de la répression du 17 octobre 1961, jugée par les historiens britanniques Jim House et Neil MacMaster comme « la répression d’État la plus violente qu’ait jamais provoqué une manifestation de rue en Europe occidentale », s’est estompée dans la mémoire collective. Occultée sans doute par celle du métro Charonne du 8 février 1962 et ses neuf victimes. L’effarant constat, établi en 1981 à l’occasion du vingtième anniversaire de l’événement ? Au ministère de l’Intérieur, la plupart des rapports ont disparu. Alain Bradfer

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Robespierre et Danton, roc et choc

Au théâtre des Gémeaux parisiens, Morgane Lombard présente Danton Robespierre/Les racines de la liberté. Sur un texte d’Hugues Leforestier, le dialogue puissant et intempestif entre les deux géants de 1789 à l’heure de la Terreur. Du théâtre historique de belle facture, qui ose interpeller nos sociétés contemporaines.

Tels deux monstres à la puissance verbale insoupçonnée, Danton et Robespierre se font face. Se disputant la parole, s’interpellant, vitupérant, gesticulant autour d’une longue table au bois nu… Presque une rencontre entre amis, dans l’intimité d’une folle époque, loin de leurs partisans qui deviendront prochainement de féroces opposants ! L’un, tel un roc, ne démord pas de son bon usage de la guillotine, l’autre ne cache point le choc à l’idée d’une démocratie bâtie entre mort et sang. Le débat s’engage, d’une haute intensité politique et philosophique.

Fusent alors les arguments de l’un et l’autre. Robespierre en est convaincu, les adversaires de la Révolution sont trop puissants, trop imbus de leurs privilèges et de leur pouvoir de droit divin pour tenter de les convaincre : c’est peine perdue, dialogue et persuasion sont d’emblée voués à l’échec ! Danton doute de l’efficacité d’une telle vision, d’autant que la peur gagne les rangs du petit peuple, artisans du bouleversement politique en cours. La preuve est là, d’aucuns ont déjà grimpé les marches vers l’échafaud. Personne ne semble épargné, personne ne peut se prétendre à l’abri de la sentence. Sous couvert d’une répression ciblée, tombent les têtes pensantes qui ont l’outrecuidance de s’opposer à la ligne de celui qui dirige le Comité de Salut public. Dictateur et réformateur ? Les termes sont trop lourds de sens pour différencier aussi radicalement Robespierre et Danton.

Le texte d’Hugues Leforestier joue intelligemment de la nuance, la complexité d’approche est au rendez-vous. L’un se sent contraint par les difficultés du temps présent pour imposer durablement le changement de régime, l’autre a le regard déjà tourné vers l’avenir, le bien-être et le bien vivre de chaque citoyen. Plus fort encore, sachant que tous les mots prononcés sont authentifiés de la bouche de l’un et l’autre, des thématiques d’une brûlante actualité envahissent alors l’espace théâtral : quid de la démocratie directe, quid de la place et du rôle des femmes, quid d’une économie de proximité à l’heure où le mot écologie n’a pas encore effleuré les mentalités ? Des questions-réponses qui se multiplient à l’envie au risque de la répétition, une mise en scène à la gestuelle sobre et efficace, une joute verbale qui rebondit par-delà les siècles pour interpeller le piteux spectacle démocratique qui se joue, ici et maintenant, sous nos yeux…

Nathalie Mann (Robespierre) et Hugues Leforestier (Danton) incarnent à la perfection les caractères opposés de leur personnage qui colorent leur rapport à la réalité. L’un, l’une devrait-on dire (!), spartiate et solitaire, l’autre jovial et bon vivant… Deux ogres à la personnalité bien différente, immergés dans la grande histoire en train de s’écrire, qui subiront au final le même sort. Une mise en perspective qui gagnerait peut-être force et vigueur dans un espace plus intimiste, en plus grande proximité avec le peuple-public. Une leçon d’histoire à laquelle il est bon de prêter l’oreille en ces temps controversés. Yonnel Liégeois, photos Francis Grojean

Danton Robespierre/Les racines de la liberté, Morgane Lombard : jusqu’au 03/01/26, le mardi à 19h et samedi à 15h30. Les Gémeaux parisiens, 15 rue du Retrait, 75020 Paris (Tél. : 01.87.44.61.11).     

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Des contes, plein le sac !

En région de Brenne (36), du 20 au 24/10, se déroule le traditionnel festival de contes La clef dans le sac. Comme chaque année, la programmation n’exclut personne. Pour petits ou grands enfants, tout le monde y trouvera son conte !

Le festival La clef dans le sac s’ouvre avec un premier spectacle, réservé aux adultes et présenté le lundi 20/10 à 20h, salle des fêtes de Martizay. Colette Migné interprétera Le cri d’amour de l’huitre perlière, une création érotico-délirante sur la reproduction des mollusques et des crustacés. Costumière, actrice-clowne, conteuse, elle anime des stages clown et conte, elle accompagne des conteurs dans leur création pour la mise en scène et le travail du texte. Elle a suivi une formation en clown avec Don Jordan, Amédée Bricolo, les Karamazones, André Riot-Sarcey, et les Bataclowns. Le public la retrouvera le lendemain, le mardi 21/10 à 20h, dans Contes pour rire (à partir de 7 ans) à la médiathèque du Blanc.

Le mercredi 22/10 à10h30, Sophie Verdier prendra le relais pour Loulou, un spectacle très jeune public (0 à 3 ans) présenté à la médiathèque de Mézières-en-Brenne. L’après-midi à 15h, en ce même lieu, elle s’adressera aux enfants de 3 à 6 ans avec Vive le coquettes. Enfin, le jeudi 23/10 à 10h30, le jeune public (1 à 5 ans) sera concerné par Piti Piou. C’est d’abord comme comédienne que Sophie monte sur les planches. Très vite, le conte s’impose à elle comme une évidence. Dans ses récits se mêlent les mots, le chant, la musique et le clown n’est jamais très loin. Elle pose un regard drôle et pétillant sur le monde et ses histoires sont peuplées de personnages joliment déjantés. Les filles ont la part belle et dépoussièrent les contes sans avoir besoin de balayer.

Pour la première fois, la salle des fêtes de Saulnay accueille le festival. Elle ouvrira ses portes à Émilie Renoncet et Louise Toyer, le 23/10 à 15h, pour un public familial. C’est y possible emmènera le public dans l’univers de la « Fraisie » paysanne. Conteuses et chanteuses berrichonnes, Émilie et Louise s’allient pour faire sonner cette parole avec leur langue d’aujourd’hui.

Le vendredi 24/10, le dernier jour de La clef dans le sac sera réservé à Victor Cova Corréa. À partir de 5 ans, à 10h30 en la médiathèque d’Azay-le-Ferron, tout le monde pourra écouter Chiqui chiqui, riqui riqui miaou miaou. Le soir à 20h00, salle des fêtes d’Azay-le-Ferron, il récidive avec Picaflor quitapesares (à partir de 12 ans). Il est un artiste, citoyen du monde à la double nationalité française et vénézuélienne. Né à Caracas, ville de son enfance, il grandit dans les Andes au côté d’un grand-père cordonnier ambulant qui était aussi docker, marcheur inépuisable, inventeur d’histoires, ami du petit peuple et compagnon des épaves humaines. C’est le grand-père Temistocles qui lui apprit l’alchimie du sourire lumineux et du regard bavard. Conteur et réalisateur, Victor aime observer les réalités trop amères pour être entendues. Au final, il les baigne dans le miel d’un récit afin de les rendre plus digestes. Philippe Gitton

La clef dans le sac, du 20 au 24/10 : le festival est organisé par la communauté de communes « Cœur de Brenne », les médiatèques d’Azay-le-Ferron, Martizay et Mézières-en-Brenne. Spectacles « jeune public » en journée : 3 € pour les adultes, gratuit pour les moins de 10 ans. Spectacles tout public en soirée : 5 €, 3 € tarif réduit. Réservation conseillée (Destination Brenne : 02.54.28.20.28. Médiathèques d’Azay 02.54.29.40.97), du Blanc 02.54.28.05.20, du Martizay 02.54.37.87.86, de Mézières 02.54.38.12.67).

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Les raisons de la colère

Au théâtre Hébertot (75), Charles Tordjman propose Douze hommes en colère. Une adaptation de la pièce du dramaturge américain Reginald Rose, signée Francis Lombrail. Captivante, poignante. Sans oublier Pauline&Carton, mise en scène de Charles Tordjman, avec la délicieuse Christine Murillo au théâtre de La Pépinière.

Les débats sont houleux, serrés, la sentence pourtant ne souffre aucun doute dans l’esprit de la majorité des jurés : la chaise électrique ! Des images sont gravées dans notre mémoire, celles du célèbre film de Sidney Lumet réalisé en 1957 avec Henry Fonda dans le rôle-titre. Sur la scène du théâtre Hébertot, point de salle des délibérations, juste une longue et large banquette… Au banc des accusés, un jeune noir, 16 ans, soupçonné du meurtre de son père. Les douze jurés se sont retirés pour statuer. Un jugement qui doit être rendu à l’unanimité : acquittement ou condamnation à mort.

Francis Lombrail et Charles Tordjman, l’adaptateur et le metteur en scène, en conviennent, il faut de l’audace pour s’intéresser à une œuvre dont tout le monde, aujourd’hui, connaît la fin ! Comment étonner, surprendre encore dans cette affaire de meurtre, si typique de la société américaine des années 50 : un jeune noir des ghettos déjà bien connu des services de police selon l’expression consacrée, un père truand patenté, un avocat commis d’office de piètre stature… « D’abord, je fus intrigué à l’idée que l’on adapte Douze hommes en colère de nos jours », reconnaît Charles Tordjman, « comme les trois quarts de l’humanité, je connaissais le film mais je ne pensais pas au théâtre ». Ce qui emporte l’adhésion des deux hommes ? En ce huis-clos serré dans une chaleur étouffante, plus que le débat juridique sur la place du « doute raisonnable » entre présomption d’innocence et preuves de culpabilité, la mise à nu des choix et convictions intimes de chacun des douze jurés ! En fait, d’hier à aujourd’hui, d’un film devenu un classique à la représentation théâtrale, l’illustration de toutes les composantes de nos sociétés décortiquées à vif.

Une société encore traumatisée par le soupçon mortifère du maccarthisme à l’heure où Réginald Rose écrit sa pièce et change de patronyme quand le couple Rosenberg est condamné puis exécuté, un peuple toujours fracturé par la ségrégation raciale, un pays où les préjugés de classe et de race ont force de loi… « Ce gamin a le crime dans les veines, ceux de sa race tous les mêmes », avance l’un des jurés. Inutile de perdre son temps en de longues conjectures et tous, petits Blancs de bonne fréquentation dans leur costume-cravate, d’acquiescer. Sauf l’un d’eux, ni meilleur ni plus juste que les autres, qui invite seulement ses partenaires à examiner plus en détail le dossier, les affirmations des deux témoins-clefs : l’arme du crime, la reconnaissance des voix, la claire vision du présumé coupable sur la scène de crime.

Les dialogues fusent, vifs et virulents. Les insultes et agressions verbales aussi, au point d’en arriver parfois presque aux mains… Chacun se confond en propos et arguments hérités de l’enfance, de l’éducation ou des convenances sociales, douze hommes affichent diversité et complexité avec leurs failles et blessures intimes. Une mise en scène sobre et toute en nuances, captivante et poignante quand s’immisce progressivement le doute dans les consciences. Qui ouvre petit à petit au dialogue, à l’écoute de l’autre quand tombent masques et préjugés. Au final, d’une main unanime, douze hommes paraphent leur colère contre la faillite d’un système judiciaire : non coupable ! Yonnel Liégeois

Douze hommes en colère, mise en scène de Charles Tordjman : les jeudi, vendredi et samedi à 19h. Le théâtre Hébertot, 78 bis boulevard des Batignolles, 75017 Paris (Tél. : 01.43.87.23.23).

CHRISTINE ET PAULINE

Derrière sa petite table de camping, elle batifole, joue l’ingénue, distille avec humour et générosité, surtout avec suprême talent, les petits et grands moments de la vie d’une célèbre comédienne. Christine (Murillo), l’espace d’une heure, devient Pauline (Carton), inoubliable vedette de la scène, complice de jeu aux belles heures de Sacha Guitry et belle amoureuse d’un poète genevois. Une petite boîte en carton, qui devient boîte à secrets et pépites, pour clamer et chantonner les souvenirs de feu sa consœur des planches. Une déclaration d’amour au théâtre superbement égrenée par une grande dame, Molière 2025 du meilleur « Seule en scène » ! Y.L.

Pauline&Carton, Charles Tordjman : jusqu’au 30/11, du samedi au lundi à 19h. La Pépinière, 7 Rue Louis le Grand, 75002 Paris (Tél. : 01.42.61.44.16).

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Boileau-Narcejac, maîtres du suspense

À l’occasion des 30 ans de la collection Quarto des éditions Gallimard, paraît un volume consacré au duo de choc Boileau-Narcejac, dont les écrits furent adaptés par les plus grands cinéastes. À la clef, sept romans qui nous tiennent en haleine de bout en bout.

Après avoir mené des carrières solos, les écrivains Pierre Boileau (1906-1989) et Thomas Narcejac (1908-1998) vont conjuguer leurs talents pour écrire plus d’une cinquantaine de romans et nouvelles, renouveler le genre du roman policier. Ni détective fétiche, ni condamnation de l’assassin, leurs intrigues se focalisent sur le parcours psychologique d’une victime en proie à des machinations. Comme l’écrivait Narcejac, « si le roman policier était le roman du détective et le roman noir celui du bourreau, le suspense est celui de la victime ». En suivant les angoisses comme les stupeurs de celle-ci, on se délecte de la mécanique implacable imaginée par le duo qui sème l’effroi. On dévore Les visages de l’ombre (1953), Les louves (1955) ou Maléfices (1961).

Fausses pistes, cadavres qui disparaissent, morts qui réapparaissent, identités doubles, personnages tourmentés, complots démoniaques, tous les ingrédients sont là pour captiver l’attention du lecteur jusqu’au dénouement. C’est le cas au fil des sept romans réunis dans ce Quarto, tous portés à l’écran. Les auteurs sont vite devenus scénaristes-dialoguistes et adaptateurs au cinéma. Outre les romans, le volume nous retrace les parcours singuliers de Boileau-Narcejac, la déclinaison de leurs œuvres comme leur place dans la littérature policière, sous la plume de Dominique Jeannerod, grand spécialiste du genre qui dirige le groupe de recherches international Crime Friction.

Dans Celle qui n’était plus (1952), on suit la frayeur d’un représentant de commerce dupé par sa femme et sa maîtresse. Le roman est porté à l’écran par Henri-Georges Clouzot sous le titre Les diaboliques. Un film qui va lancer la carrière littéraire du duo et lui garantir un franc succès. Idem pour D’entre les morts (1958) qui nous raconte les tourments d’un homme trompé par un ami, dont s’empare Alfred Hitchcock pour réaliser Sueurs froides. La filmographie tirée de leurs écrits est impressionnante, tant au cinéma qu’à la télévision : une quarantaine de films au total. Il faut dire que leurs histoires sont rondement menées au point que le spectateur, comme le lecteur, s’y perd quand les victimes s’avèrent parfois être des bourreaux ou l’inverse. Du grand art ! Amélie Meffre

Suspense, du roman à l’écran, Boileau-Narcejac (Quarto Gallimard, 1280 p., 35€)

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Une écriture froide qui brûle

Au théâtre de L’échangeur à Bagnolet (93), Gabriel Dufay met en scène Vent Fort. Une pièce du dramaturge norvégien Jon Fosse, prix Nobel de littérature en 2023, dont les œuvres sont régulièrement présentées en France. Une écriture, toute à la fois froide et incandescente, d’une incroyable puissance poétique.

Gabriel Dufay met en scène Vent fort, du Norvégien Jon Fosse, dont les pièces sont jouées en France depuis un demi-siècle. C’est toujours avec le même étonnement qu’on dresse l’oreille à l’écoute de ses textes laconiques, subtilement allusifs, empreints d’un mystère dû à son art poétique. On irait chercher la théorie des climats pour tenter d’expliquer cette écriture froide qui brûle. Un homme revenu d’un long voyage (Thomas Landbo) nous dit qu’il regarde par la fenêtre du quatorzième étage d’un appartement. Au fil d’un monologue semé de considérations insolites sur le langage, on saisit qu’il a perdu toute notion du temps et de l’espace. Il s’efforce de se souvenir de ce qui l’a amené dans cet appartement, où surgit une femme (Alessandra Domenici), qu’il reconnaît pour sienne, avec laquelle il aurait eu un enfant, qu’on ne verra pas. Puis on découvre le jeune amant (Kadir Ersoy) de l’épouse…

Se déroule alors un fait divers conjugal sensiblement tragi-comique, chorégraphié avec soin (conseils de Kaori Ito et Corinne Barbara). Les hommes s’empoignent, en viennent aux mains, la femme n’en peut mais. À la fin, l’homme désemparé, qui vient de revivre son passé ou de prévoir son futur dans un présent aléatoire, se jette dans le vide, du haut de la fenêtre d’où il a contemplé son existence. C’est si expressif, dans l’ordre métaphysique, qu’en terre catholique on jurerait qu’on vient d’assister à l’étape de purification d’âmes de défunts expiant leurs péchés. Des âmes, certes, mais furieusement organiques dans le jeu. À point nommé, une sorte de coryphée féminin (Founémoussou Sissoko) sillonne la scène en tous sens, faisant entendre, dans une pénombre savante, la voix chantée du destin inéluctable.

Après les rappels, Gabriel Dufay a déclaré que la réalisation de Vent fort n’a pu se faire qu’au prix de son endettement personnel. Il a lu le beau discours de Jon Fosse, lors de la cérémonie de son prix Nobel en 2023, où il affirmait, avec force, la défense de l’art. Quant à l’avenir du théâtre de l’Échangeur, de restrictions budgétaires constantes en menaces implicites, on le voit compromis, non loin de la disparition pure et simple. Ce serait là un nouveau chapitre de la forfaiture d’État, à l’encontre d’un théâtre dont les vertus culturelles et esthétiques ne sont plus à démontrer depuis belle lurette. Jean-Pierre Léonardini

Vent fort, Gabriel Dufay : jusqu’au 17/10, du lundi au vendredi à 20h, le samedi à 18h (relâche le 15/10). L’Échangeur, 59 avenue du Général-de-Gaulle, 93170 Bagnolet (Tél. : 01 43 62 71 20). Gabriel Dufay met également en scène, de Jon Fosse, Étincelles, au studio de la Comédie-Française jusqu’au 02/11.

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