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Camille Peugny, la fracture sociale

Dans les colonnes du quotidien Libération, Camille Peugny répondait aux questions de notre consœur Laure Bretton. Pour le sociologue, l’épidémie de coronavirus révèle la fracture entre deux mondes : les « vainqueurs de la mondialisation » sont chez eux, tandis que ceux qui sont « à leur service » sont dehors. Disponible sur les réseaux sociaux, Chantiers de culture se réjouit de pouvoir partager cet article.

En ces temps de confinement, à (re)lire, acheter ou télécharger : Sociologue, Camille Peugny enseigne à l’université Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines. Spécialiste des inégalités sociales, il est l’auteur de Le destin au berceau : inégalités et reproduction sociale et Le déclassement.

 

Laure Bretton – Cette crise agit-elle comme un miroir grossissant des inégalités au travail ?

Camille Peugny – La crise que nous traversons rend visibles ceux qui sont d’ordinaire invisibles dans le fonctionnement social de notre pays. Notre société est quasiment à l’arrêt, cantonnée à ses fonctions essentielles : protéger, soigner, nourrir. Il y a des métiers entiers qui sont dehors pendant que la plupart d’entre nous sommes dedans : caissières, livreurs, soignants, éboueurs, gendarmes et policiers, boulangers… Ce sont eux les premiers de cordée : comme en montagne, ils assurent les autres pour leur survie.

L.B. – L’économie française étant de plus en plus « tertiarisée », on avait perdu de vue ces cols bleus…

C.P. – Dans l’économie mondialisée, le modèle de référence c’est plutôt le cadre très diplômé, mobile et vendant très cher ses compétences sur le marché du travail. La réalité, c’est que ce genre de société n’est rendu possible qu’à la condition qu’une armée de l’ombre s’occupe de leurs enfants après l’école ou nettoie leurs appartements. On peut aussi parler de la caissière du supermarché parisien qui reste ouvert jusqu’à 23h pour que le cadre supérieur puisse aller s’acheter un repas sous-vide en sortant du boulot. Cette organisation aggrave la dualisation du travail. On peut même parler de deux marchés du travail : le premier, celui des salariés qualifiés, et le deuxième auquel sont cantonnés les autres, sous ou mal payés et mal protégés. Avec cette crise, on a fait rentrer chez eux bon nombre de « vainqueurs » de la mondialisation et on laisse dehors ceux qui sont en partie à leur service.

L.B. – Certains appellent à un changement de paradigme social après la crise. Vous pensez qu’on ira vers une plus grande prise en compte de ces invisibles ?

C.P. – Il est toujours compliqué de faire des prédictions en pleine crise. Je crois qu’on ne peut pas attendre d’effet magique : tous les gens qui applaudissent les soignants à 20 heures ne vont pas subitement se transformer en défenseurs du service ou de la dépense publics. Mais il peut quand même y avoir des changements, comme arrêter de supprimer des lits dans les hôpitaux ou revaloriser les salaires des personnels hospitaliers… Tout le reste sera un combat. Ce qui caractérise ces premiers de cordée, hors personnel soignant, c’est qu’ils sont isolés. Ceux qui travaillent dans le service à la personne ou les caissières n’ont pas de collectif de travail. Cela les fragilise. Un livreur est seul dans son camion, sans mobilisation syndicale possible. Ce sera un combat politique de longue haleine pour prendre en compte cette division du travail. Mais on ne peut plus ignorer le déséquilibre total entre la hiérarchie des revenus et du prestige social d’un côté et celle de l’utilité sociale de l’autre.

L.B. – Le registre martial adopté par l’exécutif visait à mobiliser les Français pour qu’ils continuent à travailler. Le trouvez-vous adapté ?

C.P. – Pas du tout : les salariés dont on parle ne sont pas en guerre, ils sont au travail. L’aspect positif de cette catastrophe, c’est que tout le monde les voit alors qu’on fermait les yeux sur leurs conditions de travail jusque-là. On peut aussi rappeler que la réforme des retraites prévoit la suppression des régimes spéciaux, bénéficiant justement à une partie de ces salariés de l’ombre.

L.B. – Vous êtes un promoteur de la « société du care », du soin. C’est dans cette direction qu’il faut aller, une fois la crise sanitaire passée ?

C.P. – Une des perspectives d’avenir, c’est que l’épidémie et ses conséquences économiques et sociales nous amènent à repenser les relations entre groupes sociaux. On a parlé de « société de la connaissance », il faut aujourd’hui inventer une nouvelle économie des rapports sociaux. Mais il faut défendre une idée extensive du « care » qui ne se limiterait pas au soin porté aux malades, aux personnes âgées et aux enfants. Nous devons l’étendre à toutes ces fonctions qui permettent à la société de tenir debout. La caissière du Monoprix parisien qui habite en banlieue et qui termine à minuit fait partie de ce « care ». Il est urgent de repenser la place de ceux qui sont au service des autres. Propos recueillis par  Laure Bretton

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Neumann, ouvrier à temps plein

Jusqu’au 26 juin, Arte.TV diffuse Le temps des ouvriers, une passionnante épopée signée de Stan Neumann. Du début du XVIIIe siècle à nos jours, en quatre épisodes, une synthèse éblouissante de tout ce que nos sociétés doivent aux luttes des « damnés de la terre ».

 

Une série documentaire intitulée Le Temps des ouvriers pourrait tendre à faire fuir, en ce temps de confinement forcé où l’envie de s’évader nous démange. La proposition pourrait sembler rébarbative car trop historique, idéologique, poussiéreuse, bref, plombante. Il n’en est rien. Sobrement intitulés Le Temps de l’usine, Le Temps des barricades, Le Temps à la chaîne et Le Temps de la destruction, les quatre épisodes d’une heure chacun déploient en réalité une fresque passionnante. Passionnante parce que, pour retracer l’épopée ouvrière qui remonte au 18e siècle, Stan Neumann s’appuie sur de grands repères chronologiques sans se laisser enfermer dans une logique didactique ou linéaire.
Solidement documenté par des photos, des films, des témoignages et des entretiens avec des historiens, des syndicalistes ou de simples ouvriers, son voyage ne cesse de faire des sauts dans le temps et dans toute l’Europe, au gré des lieux, des luttes, des liens… La notion du temps est au cœur de l’analyse proposée. Élément récurrent des titres de chaque épisode, le temps marque également la charte graphique et la bande sonore de la série. Les temps sont multiples, il y a celui qui dure à la chaîne, celui qui file quand il ne sert qu’à récupérer physiquement, celui que s’imagine l’ouvrier pour s’émanciper du travail posté, celui qui se compense lors des congés payés, celui qui se grappille au temps de travail pour résister à l’aliénation. Le temps, décidément, rapproche le salarié du 21e siècle des masses d’ouvriers qui luttèrent pour ne pas perdre leur vie à la gagner.
Le ton et le regard employés sont ceux d’une mise en perspective distancée, loin de toute idéologie et notamment de l’historiographie marxiste traditionnelle. Partant des origines du mouvement ouvrier, pendant la seconde moitié du 18e siècle dans le Nord de l’Angleterre, où des familles entières de paysans et de petits artisans sont chassés de leurs terres pour aller rejoindre les villes où ils allaient s’entasser comme des esclaves dans les premières usines de textile, Stan Neumann retrace les révolutions, les guerres et les grandes grèves pour souligner les conquêtes sociales et les échecs souvent sanglants du mouvement ouvrier. Il n’est jamais démonstratif ni partisan mais assume sa préférence pour une pédagogie vivante, concrète. Politique, finalement. Puisque derrière cette passionnante peinture de l’histoire ouvrière, se dessinent les enjeux d’un capitalisme qui prévaut encore aujourd’hui. Dominique Martinez

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Racine, en avoir le cœur net !

Fondée en 1923 par Romain Rolland, la revue Europe consacre son numéro d’avril à Jean Racine. Un regard passionnant, et exhaustif, sur le territoire du « poète du cœur ». Par les plus grands spécialistes et les plus belles signatures.

 

La revue Europe, fondée en 1923 – dont le rédacteur en chef est le poète et traducteur Jean-Baptiste Para – consacre son numéro d’avril à Jean Racine. L’ensemble s’avère passionnant, dans la mesure où les études y sont des meilleurs chercheurs et spécialistes de l’heure. Georges Forestier en tête, auteur d’une biographie de Racine, ordonnateur de ses Œuvres complètes dans « la Pléiade », après Raymond Picard qui, en 1966, s’était attelé à la même tâche dans l’illustre collection, après avoir mené une rude polémique autour du Sur Racine (1965) de Roland Barthes. De l’eau a passé sous les ponts.

En finira-t-on jamais avec Racine ? Non. Cette fois, pour l’essentiel, c’est dans les lieux de la « topographie racinienne » (Alain Génetiot et Tristan Alonge) que cela se passe, soit le cabinet de lecture à Port-Royal où méditer sur les Anciens et apprendre le grec, le métier d’avocat et, subrepticement, celui de poète dramatique ; l’atelier où écrire et peaufiner les féroces répliques aux adversaires ; la scène du théâtre et la fréquentation des comédiens et, enfin, la cour. Racine y mène sa barque, à la fois « spectateur et metteur en scène, dramaturge et historien, janséniste caché et courtisan obséquieux ».

Ainsi résolument quadrillé, le territoire du « poète du cœur » (Voltaire ) permet d’approfondir ses secrets, depuis « Port-Royal lancinant » (Laurence Plazenet ) jusqu’à « Fidélité au vers racinien » (entretien de Jean-Pierre Han avec Claude Degliame et Jean-Michel Rabeux), en passant par « Racine lecteur d’Aristote » (Emmanuel Bury), « Racine lecteur de Cicéron et de Quintilien » (Jérôme Lecompte), « Racine devant les tragiques grecs » (Katsuya Nagamori), « Simplicité de Racine » (Jean -Yves Vialleton), « La querelle des Anciens et des Modernes » (Larry F. Norman), « Racine et la troupe de Molière » (entretien avec Georges Forestier), « Du côté de la comédie » (Charles Mazouer), « Sorties finales chez Racine » (Michael Hawcroft), « L’art de défaillir » (Jennifer Tamas), « Racine et ses livres » (Alain Riffaud), « Racine, Louis XIV et le revers des médailles » (Christian Biet), « Madame de Maintenon et Racine » (Anne Piéjus), « Racine à Saint-Cyr » (Rainer Zaiser), « Les feux de Pyrrhus » (Michel Delon) et « Un durable emportement » (entretien avec Olivier Barbarant). En prime, le cahier de création et les chroniques habituelles. Jean-Pierre Léonardini

Europe, revue littéraire mensuelle. N° 1092 (345 p., 20€) : à commander sur le  site de la revue (4 rue Marie-Rosé, 75014 Paris. Tél. : 01.43. 21.09.54).

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Lucien Sève, une pensée en mouvement

Grand philosophe marxiste,Lucien Sève est décédé le 23 mars. Il laisse derrière lui une œuvre intellectuelle considérable et trop méconnue. À l’occasion des trente ans de l’écroulement du mur de Berlin, le 8 novembre 2019, il se confiait au journal L’Humanité sous la plume de notre confrère Pierre Chaillan. En hommage à cette grande figure intellectuelle que nous avons eu l’immense privilège de rencontrer, Chantiers de culture se fait humble passeur en proposant à ses lecteurs cet ultime entretien.

 

LE « COMMUNISME » EST MORT, VIVE LE COMMUNISME !

 

Pierre Chaillan – L’écroulement du mur de Berlin, le 9 novembre 1989, est présenté par les médias dominants comme « la mort du communisme ». Vous venez de publier Le Communisme ?, où vous affirmez au contraire sa pleine actualité. Comment comprendre alors ce qui s’est produit au XX e siècle ?

Lucien Sève – Pour résumer à l’extrême ce que j’expose dans ce livre, à partir d’un vaste retour critique inédit sur Staline et le stalinisme, je répondrai d’une phrase, mais qui appelle de longs justificatifs : ce qui est mort sous le nom foncièrement frauduleux de « communisme », fin 1989, avec la chute du mur de Berlin, puis, en 1991, avec l’effondrement de l’Union soviétique, n’avait en profondeur rien à voir avec le communisme en son authentique sens marxien. En 1917, la victoire de la révolution bolchevique en Russie a pu faire accroire que l’ère du communisme allait commencer. Mais, en 1921, une fois gagnée l’effroyable guerre civile déclenchée par les officiers tsaristes avec l’appui militaire des pays capitalistes, Lénine a la lucidité de comprendre que le passage de la Russie au socialisme, entendu comme première phase du communisme, est impossible avant longtemps pour cause de prématurité historique. Nous avons tout le pouvoir, dit-il, mais « nous sommes arriérés », « nous ne sommes pas assez civilisés », et le devenir à suffisance va demander des décennies. D’où le choix d’une politique, la NEP, tournée vers la longue maturation des pré-conditions matérielles et culturelles d’un vrai passage au socialisme. La mort de Lénine, en 1924, est une catastrophe. Staline se croit plus fort. Liquidant la NEP, violentant la paysannerie et les ouvriers, brutalisant ses opposants avant de les liquider, il va faire voir si le socialisme n’est pas possible à court terme… En fait, tournant le dos à Lénine qu’il en est venu à haïr, comme le montre le grand historien de l’URSS Moshe Lewin, il engage l’Union soviétique dans un national-étatisme étranger à la visée communiste marxienne, qu’il n’a jamais vraiment comprise et tient même pour pure utopie – j’en donne les preuves. Avec la lutte sanglante contre toute une part de la paysannerie et le succès des plans quinquennaux cher payé par les travailleurs, l’URSS s’engage dans ce que Lewin appelle « un développement sans émancipation ».

P.C. – La portée de la révolution d’Octobre, pourtant émancipatrice à travers le monde, se retrouve-t-elle alors condamnée ?

L.S. – L’origine révolutionnaire du régime, l’élimination des classes exploiteuses, la haine mortelle du capital international, le soutien passablement aveugle des forces révolutionnaires du monde entier donnent corps à ce faux-semblant dramatique que ce qui se construit à l’Est serait bien « le communisme », à l’école duquel doivent se mettre tous les partis de la III e Internationale – terrible méprise. Et qui s’étend après la Seconde Guerre mondiale : la funeste logique de stalinisation s’impose aux « démocraties populaires » d’Europe, aux révolutions de Pékin à La Havane, aux partis communistes du monde entier, ce qui n’empêche pas les avancées sociales des unes, ni les combats émancipateurs des autres, mais les limite et même les contredit très gravement. Et qu’est-ce qui rend donc cette logique si implacable ? C’est le couple d’une prématurité objective et d’une incapacité subjective. Prématurité : au siècle dernier, non seulement la révolution n’a lieu qu’en des pays à faible développement matériel et culturel, mais même dans les plus avancés, le monde du travail est loin encore d’être prêt à prendre en main le sort de tous. Incapacité : formés au stalinisme, les communistes n’ont nulle part vraiment appris à penser et agir en communistes au plein sens marxien du mot. Conclusion politique capitale, hélas trop peu comprise : ce qui est mort à la fin du siècle dernier sous le nom trompeur de « communisme » était étranger en profondeur au communisme, et c’est même de cela qu’il est mort.

P.C. – En quoi le communisme, en ce que vous appelez la « visée communiste marxienne », répond-il aux conditions d’aujourd’hui ?

L.S. – C’est bien toute la question, à laquelle va s’efforcer de répondre la deuxième partie de mon livre. Si l’échec général d’hier a pour raison de fond la prématurité du passage à la société sans classes, génialement annoncé par le Manifeste communiste, mais avec deux siècles d’avance sur l’histoire, alors la première et décisive question à se poser est celle-ci : le mouvement en direction du communisme vient-il enfin à maturité historique, de façon à la fois locale et globale ? J’estime que nous avons des raisons majeures de répondre oui, ce qui est d’immense conséquence pratique. Je ne peux faire plus ici qu’indiquer la logique de l’argumentation. D’abord, engager sans aucun délai la sortie du capitalisme devient une tâche mûre en ce sens que nous n’avons littéralement plus d’autre choix. La dictature mondiale du profit financier nous conduit à une proche catastrophe écologique, perçue de tous et à une non moindre catastrophe anthropologique incroyablement peu dite. Engager le passage à un post-capitalisme viable est devenu une question de survie pour le genre humain civilisé. À quoi s’ajoute la véritable entrée en folie suicidaire du système : le capitalisme de la « nouvelle économie » et des plateformes détruit le travail social, sacrifie l’économie réelle à sa boulimie de richesse virtuelle en constante menace d’éclatement, avoue de plus en plus ouvertement son caractère parasitaire et sa perte de justification civilisée, pousse l’idéologie californienne jusqu’à la prétention de régenter tout l’avenir humain sans l’aveu de personne – le gigantesque péril du XXI e siècle est moins le renaissant fascisme d’hier que la terrifiante omnipotence des nouveaux milliardaires. Ces deux raisons de juger mûre l’exigence de communisme sont aussi, hélas, des raisons d’envisager le pire : le capitalisme ne va pas s’effondrer de lui-même, il a encore la force de nous conduire tous à la mort, comme ces pilotes d’avion qui se suicident avec leurs passagers. Il urge d’entrer dans le cockpit pour nous emparer ensemble des commandes. Ici apparaît la troisième donnée, encore subalterne mais en essor très sous-estimée : des « déjà-là de communisme » potentiel ou même effectif se forment partout.

P.C. – Des « déjà-là de communisme » ? Qu’entendez-vous par là ?

L.S. – Possibles technologiques gigantesques de bien-être pour tous, bourgeonnement multiple de rapports post-classes, irrésistible poussée d’émancipation humaine que domine l’entrée en scène des femmes, foisonnement d’initiatives des individus et des peuples pour prendre en main leur sort, et le nôtre à tous… On est encore bien loin du but, et pourtant, en un sens, il est à portée de main. Qu’est-ce qui manque tragiquement ? Je dirai : l’audace intellectuelle de juger venue l’heure d’engager pour de bon le passage au communisme, à rien de moins que le communisme. L’obstacle décisif n’est pas en l’adversaire mais en nous. La tâche vraiment cruciale d’aujourd’hui, c’est la prise de conscience. Un mois avant la chute du mur de Berlin, Mikhaïl Gorbatchev disait aux dirigeants de la RDA : « La vie punit sévèrement ceux qui prennent du retard en politique. » Propos de criante actualité pour nous aussi. Entretien réalisé par Pierre Chaillan

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Lucie Branco, tailleure de préjugés

En titre de son livre, Lucie Branco l’affirme, On ne bâtit pas de cathédrale avec des idées reçues. Durant douze ans, elle dut combattre celles des Compagnons du Devoir avant qu’ils ne l’adoptent dans leur confrérie. La première femme parmi une nouvelle génération de tailleurs de pierre.

 

« Quand  il était petit, mon frère Benoît avait une passion pour les Lego Technic. Dès que ma mère me voyait jouer avec lui, elle pestait. « Lucie, n’embête pas ton frère, les Lego Technic, c’est pour les garçons ! ».  Le poison du préjugé, et de la discrimination, préexistait déjà à toute ambition. Lucie Branco subira longtemps la morale des derniers mots de sa mère… Son enfance est  marquée par l’absence du père : elle y voit un signe qui explique que « j’ai tout fait pour intégrer une famille d’hommes qui, par-dessus le marché, ne voulait  pas de femmes ». C’est une fillette effacée, timide et peu sportive qui « se contente à l’école du ventre mou de la moyenne ». Au collège, puis au lycée, les choses ne s’arrangent pas. Elle est attirée par des études médicales mais ses résultats médiocres, et peut-être un manque de motivation, lui ferment cette porte. Mal orientée, elle vit une scolarité un peu cahotique et aborde la classe de terminale sans idée précise sur son avenir. Pourtant, quand elle se présente aux épreuves du baccalauréat en 1996, elle a trouvé.

Lucie a l’habitude de fréquenter la Pirogue, un bar du Vieux-Lille, lieu incontournable pour les soirées de la jeunesse Lilloise. C’est un soir d’hiver 1995 que les choses basculent. Dans le brouhaha du bar, elle remarque non loin d’elle un groupe de quatre garçons dont l’allure et le comportement diffèrent des autres jeunes. La conversation s’engage, « ils dégagent une énergie que j’ai rarement perçue chez des jeunes de notre âge : ils sont rayonnants, enthousiastes, fiers. À côté d’eux, mes amis me semblent soudain apathiques, ennuyés par la vie ». Les quatre garçons sont apprentis au sein des Compagnons du Devoir, passionnés par leur formation et leur futur métier de chaudronnier, serrurier, charpentier et tailleur de pierre. « J’ai craqué pour leur état d’esprit », avoue-t-elle, « je veux partager leur enthousiasme, comme s’il était contagieux » Elle noue une profonde amitié avec Benjamin, Luc, Stéphane et Samuel. Rapidement, ses nouveaux amis l’invitent un samedi soir à la Maison des compagnons : c’est jour de pleine activité pour les apprentis compagnons après le travail en entreprise toute la semaine. Il y règne une atmosphère studieuse, bruyante et calme à la fois, surtout sereine. D’emblée, elle est frappée par les effluves de bois et de métal, surtout par l’odeur puissante de la pierre lorsqu’elle entre dans l’atelier des tailleurs. Elle y découvre Jean, en plein travail. Tapant de sa massette pour dégrossir la matière, taillant ensuite la pierre avec son ciseau. Le jeune homme s’active à son travail de réception qui lui permettra d’entrer définitivement chez les Compagnons…. « Courbé, concentré, blanchi par la matière, il ressemble à une gargouille. Il n’a que vingt-trois ans, sa prestance me donne l’impression qu’il en a dix de plus », se souvient Lucie, « la taille de pierre, qui m’était  totalement inconnue, m’a cueillie ».

Ce premier contact sera décisif. Les Compagnons du Devoir ont fait irruption dans sa vie pour le meilleur et pour le pire. Pour faire de cette passion naissante son métier, il lui faudra batailler dur et très longtemps. En effet, le Compagnonnage, dont la tradition remonte au Moyen-âge, est de tout temps exclusivement réservé aux hommes. C’est le cas au sein de l’Association ouvrière des Compagnons du Devoir et du Tour de France (AOCDTF), la plus importante créée en 1941 par le tailleur de pierre Jean Bernard. Ses nouveaux amis la soutiennent. « Ils prennent au sérieux mon souhait d’intégrer les Compagnons et de devenir tailleure de pierre, ils m’encouragent à viser un contrat d’apprentissage et à voir ensuite la tournure des évènements. »  Sa demande de pré-stage est refusée de façon humiliante par le prévôt de l’époque fortement  opposé à l’arrivée d’une femme. Son bac en poche, elle enchaîne les petits boulots en attendant l’arrivée d’un nouveau prévôt plus ouvert d’esprit : ce sera un certain Flamand, compagnon menuisier. « Il me donne l’autorisation de venir tailler les samedis à l’atelier, il m’accepte et m’ouvre grand les portes ». Le pré-stage effectué (journée en entreprise, soir en cours), elle peut prétendre à un contrat d’apprentissage à condition de trouver un employeur qui l’accepte. Là aussi, sa féminité fera barrage pour la grande majorité d’entre eux. Cette féminité qu’elle met de côté, qu’elle gomme pourtant pour s’intégrer, s’habillant comme les garçons, parlant et buvant comme eux, riant avec eux de leurs blagues parfois sexistes. L’apprentissage est rude : poids des matériaux, lourdeur des outils, règles de sécurité inexistantes sur les chantiers de l’époque. « Dès la fin de mon apprentissage, on me diagnostique une première déchirure musculaire dans le dos ». Pourtant, en juin 1999, elle obtient son CAP avec un 13 de moyenne ! Première victoire, mais aussi premier obstacle : pour elle une simple remise de diplôme, pour les garçons cérémonie d’adoption avant de partir sur le Tour de France interdit aux femmes…

Cependant, les choses bougent à l’AOCDTF. Jean-Paul Houdusse, le premier conseiller du siège parisien, l’invite à la patience, la question de l’admission des femmes est à l’ordre du jour. Une ouverture qui ne plaît pas à tout le monde : « en l’an 2000, lors du congrès des tailleurs de pierre, un certain nombre d’entre eux font scission et décident de quitter l’AOCDTF en partie à cause de l’ouverture aux femmes qui se profile ». Elle le fera donc, ce Tour de France, mais « en renard » c’est-à-dire de manière non officielle ! Travailler avec différents compagnons en mesure de lui transmettre les savoir-faire propres à chaque région est une expérience indispensable. Plusieurs années de combats et de travail acharné aux quatre coins de la France lui seront nécessaires. Au détriment de sa santé et de sa vie de couple, avant que les assises de l’association de juin 2004 ne votent enfin la mixité totale et qu’on la convie à rédiger un travail de mémoire pour son adoption prévue en décembre 2004. La cérémonie a une portée historique, Lucie et ses deux amies Jocelyne et Erika sont les trois premières femmes à être adoptées. « Il s’agit d’ouvrir le bal pour toutes celles qui suivront et pourront prétendre au même traitement que les garçons ». Elle ne cache pas ses larmes, certains de ses compagnons pleurent également. « Je reçois mes attributs compagnonniques, ma canne et ma couleur, et je prends mon nom de province. Je deviens Flamande ».

Reste une dernière marche à gravir et non des moindres : la réception pour laquelle le protocole exige qu’elle soit parrainée par un référent pour la réalisation de son chef d’œuvre. Et les candidatures ne se bousculent pas… Un seul tailleur de pierre, Marcel, lui proposera spontanément son aide. Son projet d’escalier hélicoïdal est ardu, « il vient me voir régulièrement… je reçois un soutien bienveillant et généreux de sa part. Il vérifie que je ne suis pas en train de me tromper ». Le grand jour arrive en novembre 2007 : première femme reçue, elle devient la coterie Branco, honnête Compagnon passant tailleur de pierre du Devoir sous le nom compagnonnique « La Sincérité de Lille ». Fin de l’histoire, sauf que son corps dévasté lui enjoint d’envisager une reconversion au sein de la confrérie. Se succéderont des périodes de formation en master à l’université, puis de transmission en tant que maître de stage au CFA de Poitiers. Deux ans après, elle apprend qu’un de ses anciens élèves a été sélectionné pour représenter la France aux « WorldSkills », les Olympiades des métiers. Par ailleurs, elle participe à un projet qui aboutit en 2010 : l’Unesco reconnaît le compagnonnage comme mode de transmission du patrimoine culturel immatériel de l’humanité, une belle revanche pour un mouvement longtemps dénigré et parfois interdit ! En 2019, Lucie devient la première femme à occuper une haute fonction d’encadrement au sein de l’AOCDTF. Parmi ses collègues de formation, elle avait retrouvé le prévôt Flamand, celui qui le premier lui avait ouvert les portes de l’atelier à Villeneuve-d’Ascq, une Maison des compagnons où l’on compte désormais 27 filles sur 146 jeunes ! Des statistiques qui la confortent dans ses certitudes : sur le chantier de reconstruction de Notre-Dame, « une génération de tailleurs de pierre va se former grâce aux entreprises qui les embaucheront et sur les échafaudages, j’en suis persuadée, il y aura des femmes ! ». Chantal Langeard

Le limon d’escalier circulaire, chef d’oeuvre de réception de Lucie Branco, est toujours exposé à l’Institut de la pierre de Rodez.

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Didier Bezace, la douleur du partir

Comédien, metteur en scène, Didier Bezace est décédé le 11 mars. Cofondateur du Théâtre de l’Aquarium à la Cartoucherie avec Jean-Louis Benoit et Jacques Nichet, l’ancien directeur de La Commune (1997-2013), le Centre dramatique national d’Aubervilliers (93), fut un éminent serviteur du théâtre public. Récompensé de plusieurs Molière, homme de talent sur et hors les planches, au cinéma comme à la télévision, exigeant et d’une extrême rigueur, surtout chaleureux et grand partageur.

Nombre de spectacles qu’il mit en scène nous reviennent en mémoire, images et émotions fortes : La Femme changée en renard de David Garnett, L’École des femmes de Molière avec Agnès Sourdillon et Pierre Arditi,  La Noce chez les petits bourgeois et Grand-peur et misère du IIIe Reich de Bertolt Brecht, La Tige, le poil et le neutrino de Thierry Gibault, Savannah Bay de Marguerite Duras avec l’emblématique Emmanuelle Riva… Des mises en scène tissées au cordeau, aussi gouleyantes que savantes, celles-ci et tant d’autres à Aubervilliers, en Avignon, à Grignan ou bien ailleurs. Bezace ? Un  compagnon fidèle, dirigeant souvent une bande de comédiens

Co Sonia Barcet

choyés et attitrés. Molière, Marivaux, Brecht, Feydeau mais aussi Duras, Garnett, Keene, Tabucci : autant d’auteurs qu’il servit avec constance et jubilation.

En 2015, doubles retrouvailles ! D’abord, à Grignan : en la cour du château, avec son réjouissant Quand le diable s’en mêle, la mise en scène de trois courtes pièces de Georges Feydeau (Léonie est en avance , Feu la mère de Madame , On purge bébé )… Ensuite, à la Comédie de Saint-Etienne en compagnie de Catherine Hiegel, deux « monstres sacrés » ou « bêtes de scène » attitrées, pour un éblouissant Retour au désert de Bernard-Marie Koltès mis en scène par Arnaud Meunier. Jusqu’à son ultime apparition en 2019 au Théâtre du Lucernaire dans Il y aura la jeunesse d’aimer : au côté d’Ariane Ascaride, un duo emblématique rendait hommage à un couple mythique dans un choix de textes d’Elsa Triolet et Louis Aragon. Yonnel Liégeois

Bezace, passions et convictions

En 2012, Didier Bezace nous accordait un entretien à l’occasion de la création de « Un soir, une ville… ». Rassemblées sous un même titre, trois courtes pièces de l’auteur australien Daniel Keene qu’il révéla au public français. Mieux que de vains propos de circonstance, Chantiers de culture invite ses lecteurs à retrouver les mots-mêmes du génial passeur qu’il fut, passions et convictions ouvertement affichées.

Yonnel Liégeois – Pourquoi avoir choisi, aujourd’hui, de mettre en scène ces trois courtes pièces de Daniel Keene ?

Didier Bezace – J’entretiens un compagnonnage de longue date avec Daniel Keene. Je suis ravi d’être devenu en quelque sorte le porte-parole sur scène d’un homme qui jette un regard si précieux sur le monde. La grande force de son théâtre ? Montrer les « invisibles » : les chômeurs, les perclus de solitude, les malades atteints de pathologies lourdes. Toutes ces petites gens que le théâtre ignore trop souvent. Et Daniel, dans une écriture ni pessimiste ni désespérée, le fait avec beaucoup de respect et d’affection, avec un regard nourri d’espoir ! Il donne à voir des hommes et des femmes à qui l’on dénie souvent le droit à la représentation, encore plus à une esthétique. Daniel sait allier le sens du réel à une poétique du théâtre. Mettre en scène ce théâtre-là est pour moi un vrai choix.

Y.L. – N’est-ce pas ces mêmes lignes de force qui vous avaient conduit à accepter la direction du Théâtre de la Commune en 1997 ?

D.B. – Oui, même si à cette date je répondais d’abord positivement à un appel de Jack Ralite, alors sénateur-maire d’Aubervilliers. Avec une mission première : contribuer à la refondation sur un territoire bien déterminé de ce théâtre initié par Gabriel Garran, une grande figure du spectacle vivant qui fera de ce lieu en 1965 le premier théâtre permanent en banlieue parisienne. L’objectif ? Séduire et conquérir le public en faisant le choix de la création sur ce département, le « 9-3 ». Trop de gens, par méconnaissance ou par peur, portent un regard injuste sur la banlieue. En fait, c’est un territoire riche de sa diversité, fort de ses contradictions autant que de ses possibles… J’y ai découvert un public pour qui faire théâtre a du sens, pour qui c’est une autre façon d’interroger la vie. Un mouvement de la pensée, ici comme ailleurs, dont les citoyens ont besoin. Selon moi, travail et création vont de pair : si le travail s’étiole, la création s’abîme ! Les hommes ont besoin du travail pour être eux-mêmes, le chercheur Yves Clot analyse ce double mouvement avec justesse et beaucoup de pertinence.

Y.L. – Si globalement la société française va mal, qu’en est-il de la culture : êtes-vous plutôt optimiste ou pessimiste pour l’avenir ?

D.B. – Ni l’un ni l’autre, je suis combatif d’abord, et j’essaierai de le rester ! Mon inquiétude, si je puis m’exprimer ainsi, ne concerne pas spécialement le monde de la culture, elle se porte d’abord et avant tout sur l’état mental qui caractérise notre pays actuellement. Cette déliquescence, ce renfermement sur soi-même,  cet individualisme exacerbé, ce manque de sens de l’intérêt collectif et de l’effort font des dégâts dans tous les domaines et ils en font forcément dans celui de la culture. Comme dans celui de la vie sociale, du travail et de l’entreprise, du service public en général : il y a quelque chose d’une ambition collective qui manque au citoyen français. On vit dans une France de luxe qui produit aussi une grande pauvreté : un paradoxe insupportable, d’une certaine façon. Une affaire de citoyenneté que l’on doit analyser et changer collectivement, sans attendre une réponse des seules élites. Et plus cet état de médiocrité empire, plus on demande à la culture de nous en distraire ! C’est ça qui m’inquiète le plus, culturellement parlant : on crée un conformisme de la distraction, plutôt que de penser l’art comme moyen d’investigation de nos propres existences.

À lire : D’une noce à l’autre…

« Je suis venu à la Commune avec une Noce (chez les petits bourgeois, ndlr), celle de Brecht, créée  quelques semaines auparavant au Festival d’Avignon. J’en repars aujourd’hui après une autre Noce qui ne nous vient pas d’Allemagne mais de Roumanie (Que la noce commence, d’après Au diable Staline, vive les mariés ! d’Horatiu Malaele et Adrian Lustig. NDLR)… C’est une coïncidence que je n’ai pas prévue, confortant au fil des spectacles et des saisons ma volonté de construire un répertoire de théâtre populaire au cœur de la banlieue : notre art, né du peuple,doit y retourner ».

« Le théâtre n’a pas de mémoire et ce livre n’y pourra rien. Il me donne juste l’occasion de m’arrêter un moment avant de partir et de réfléchir à une démarche artistique que j’ai construite au présent d’année en année, pendant quinze ans. À travers les témoignages, les réflexions, les images, il fait resurgir, pêle-mêle et sans volonté chronologique, des objets, des bouts d’espace, des regards, des gestes et des expressions volés sur scène… Ce sont les moments de la création théâtrale telle que j’ai voulu la vivre en banlieue à Aubervilliers, entouré d’une équipe fidèle qui m’a accompagné durant tout ce temps ». Un superbe album nourri de mémoire, d’histoire et d’espoir.

D’une noce à l’autre, un metteur en scène en banlieue, par Didier Bezace. Les solitaires intempestifs, 210 p., 23€.

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Pôle emploi, la machine à broyer ?

Trois journalistes de France-info publient Pôle emploi : la face cachée, Enquête sur la souffrance des agents. Un ouvrage qui lève le voile sur la situation des quelque 50 000 salariés : Pôle emploi serait-il devenu une machine à broyer ?

 

À l’heure où les demandeurs d’emplois découvrent les ravages de la réforme de l’assurance chômage, trois journalistes (Margaux Duguet, Catherine Fournier, Valentine Pasquesoone) décrivent le chaos interne à Pôle emploi dans La face cachée, enquête sur la souffrance des agents : politique du chiffre, déshumanisation par le numérique, management délétère. Les personnels débordés affrontent une perte de sens du métier, il y a vraiment quelque chose de pourri chez Pôle emploi ! L’histoire commence en 2009 avec le mariage forcé de l’Assedic et de l’ANPE voulu par Nicolas Sarkozy. Une décennie n’a pas suffi pour homogénéiser la situation. Institution privée d’un côté, service public de l’autre : une culture, une éthique professionnelle, des métiers, des conceptions de carrière, des repères qualitatifs radicalement différents. Alors que les personnels chargés de l’indemnisation ignorent tout de l’accompagnement, ceux chargés du placement sont noyés par la technicité de l’indemnisation. L’injonction à la double compétence est une gageure. D’ailleurs, après l’avoir encouragée, Pôle Emploi va du jour au lendemain revenir à la spécialisation. En un mot donc, la fusion se passe mal, très mal. La plupart des personnels croulent littéralement sous la masse de travail avec des objectifs inatteignables, tandis que d’autres, placardisés, sombrent dans la dépression et la culpabilité, le sentiment d’inutilité en prime. Certains personnels ne s’en remettront jamais.

L’enquête démarre ainsi par la plainte pour harcèlement moral déposée en 2014 par les parents d’Aurore Moësan et initialement soutenue par la CFTC. Aurore, une jeune conseillère Pôle Emploi francilienne, s’est suicidée en 2012. Mais on s’aperçoit au fil des pages qu’elle n’est pas la seule à avoir commis l’irréparable chez Pôle Emploi, et à avoir subi un management délétère. Bien que moins médiatisés que la vague de suicides qui a frappé France Télécom, les enquêtrices, trois journalistes, ont recueilli des témoignages qui attestent bel et bien de faits de harcèlement chez Pôle Emploi. Et au cœur de ce harcèlement, le « lean management » qui ressemble à s’y méprendre à celui de France Télécom… La nouvelle philosophie introduite par les dirigeants de Pôle Emploi s’inspire du new public management. C’est une politique du chiffre, une politique dite de l’efficacité, en réalité une culture du « reporting » avec des indicateurs de placement et une informatisation à outrance. Le tout avec une inflation de procédures et de logiciels non maîtrisés que les personnels peinent énormément à assimiler. À moins encore qu’ils ne les contournent pour répondre à des exigences statistiques de performances aberrantes et en total décalage avec les besoins humains. Alors que nombre de demandeurs d’emplois sont peu familiers de l’informatique, tout, ou presque, se fait en ligne. On passe d’une politique de service public et d’aide au demandeur d’emploi à une philosophie de la suspicion, du contrôle et de la radiation…

Comment être à la fois conseiller et dénonciateur ? Le demandeur d’emploi n’est pas le seul suspect pour le management. Les agents de Pôle Emploi sont aussi désormais soumis à des outils managériaux comme l’ORS (observation de la relation de service), autrement dit des moments où la hiérarchie observe les agents, tel Big Brother. Des outils d’asservissement qui rendent littéralement fous. Depuis le 1er novembre 2019, la réforme de l’assurance chômage durcit de manière dramatique l’ouverture des droits aux allocations pour perte d’emploi. Ainsi, il faut avoir travaillé six mois sur les 24 derniers pour pouvoir y prétendre. Jusqu’alors, il suffisait de quatre mois sur les 28 derniers mois. Face à ces mesures monstrueuses, les auteurs soulignent toutefois que le gouvernement a surpris en annonçant en même temps qu’il arrêtait la suppression programmée des postes chez Pôle Emploi, et même qu’il y aurait 1000 créations de postes. Important mais très insuffisant, ne précisant pas s’il s’agit de CDI ou de CDD, ce qui ne saurait suffire pour atténuer la souffrance présente des deux côtés du guichet. Régis Frutier

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Et boum, là, Vian !

Il y a cent ans, le 10 mars 1920, naissait Boris Vian. Disparu en 1959 d’un malaise cardiaque, il n’avait que 39 ans ! Une date anniversaire, l’année d’un centenaire prétexte à rendre hommage à un auteur et créateur d’exception. Un incroyable homme-orchestre.

 

Seigneur de la Butte Montmartre où il avait élu domicile cité Véron à proximité de son compère Prévert, prince de St Germain dont il écumait les caveaux à musique, Boris Vian demeure encore trop méconnu du grand public. Sinon une chanson, « Le déserteur », un livre ensuite, J’irai cracher sur vos tombes, l’une et l’autre censurés par le pouvoir de l’époque…

Enfant terrible des lettres françaises, génial touche-à-tout, « les épithètes quasi homériques ne manquent pas pour le désigner », écrit Audrey Camus dans la préface du numéro que la revue Europe lui consacra en 2009. « Quoique auteur prolifique, il fut de son vivant connu davantage pour son personnage et ses provocations que pour ses écrits. Poésie, romans, nouvelles, théâtre, l’œuvre disparaissait derrière les scandales », poursuit l’éminente biographe. « Aujourd’hui encore, le plus souvent, l’attrait exercé par la personnalité de Boris Vian et la curiosité pour son singulier parcours tendent à prendre le pas sur l’attention portée à son œuvre littéraire. Or, cette œuvre mérite que l’on s’y intéresse de près ». Dilettante par nature et de vocation, il est prouvé que Vian ne fit rien de son vivant pour s’accommoder les éloges de ses pairs, littérateurs reconnus ou simples chroniqueurs. « Critiques, vous êtes des veaux ! », écrit-il dans la postface aux Morts ont tous la même peau ! Bienvenue au Collège de Pataphysique, dont il fut un éminent satrape, anarchiste pour les uns, anticonformiste inclassable pour les autres…

Il y a cent ans, le 10 mars 1920, naissait à Ville-d’Avray Boris, le futur Vernon Sullivan ! À n’en pas douter, Vian le premier se serait probablement moqué de ce chapelet de festivités qui, sous l’égide du ministère de la Culture et de la Ville de Paris, s’égrène en France mais aussi en Belgique, en Suisse, au Canada et aux États-Unis. « Autour de la Cité Véron, qui conserve l’empreinte de Boris Vian, s’est constituée au fil des ans une confrérie complice où figurent désormais de jeunes Borissiens revendiquant un même esprit. Metteurs en scène de théâtre, comédiens, musiciens ou documentaristes, leur enthousiasme a contribué à faire du programme de ce centenaire un vrai feu d’artifices », écrit Vian le fils, Patrick. Et d’affirmer que toutes les facettes du personnage seront dévoilées : l’écrivain, l’auteur-interprète, le trompettiste, le scénariste, l’acteur, le peintre, le critique, l’ingénieur, le prince du jazz, de Saint Germain des prés, et de l’anagramme… Pour l’heure, une seule certitude en vue de satisfaire notre curiosité littéraire, picturale et musicale : devant la longue file d’attente, la visite programmée de « l’appartelier » du génial satrape en mai, ce joli mois de toutes les révoltes et de tous les espoirs !

Outre CD de chansons revisitées par des artistes contemporains, spectacles de théâtre et de cabaret, albums et hors-série publiés par divers journaux et magazines, une occasion à saisir parmi toutes ces publications, puisque c’est sûr, On n’y échappe pas ! « J’ai un sujet de roman policier que j’écris pour Duhamel (le directeur de la fameuse Série noire, la collection de romans policiers créée par Gallimard. NDLR), c’est un sujet tellement bon que j’en suis moi-même étonné et légèrement admiratif », confie Boris Vian. « Si je le loupe, je me suicide au rateloucoume et à la banane frite », ajoute-t-il avec humour. Las, boulimique de projets et souvent débordé par les échéances, le manuscrit s’ensommeille, il n’en a écrit que les quatre premiers chapitres lorsqu’il est terrassé par une crise cardiaque le 23 juin 1959 à l’âge de 39 ans. Une sombre histoire de meurtres en série… Frank Bolton, un jeune colonel de l’US Army de retour de la guerre de Corée avec une main en moins, n’en croit pas ses yeux au point d’en donner l’autre à couper : toutes ses anciennes conquêtes féminines disparaissent les unes après les autres ! Comme Vian était lui-même satrape au Collège de pataphysique, ses héritiers ont donc confié à six écrivains de l’ OUvroir de LIttérature POtentielle le soin d’achever le polar et d’y mettre un incroyable point final sous la jaquette des éditions du Scorpion d’antan ! Un fantasque roman familial à l’humour noir dont nous nous garderons bien de dévoiler la chute, agrémenté de moult références et clins d’oeil « vianesques » à décrypter de chapitre en chapitre.

La publication des œuvres romanesques de Vian, en deux volumes dans la célèbre collection de la Pléiade, lui rend aussi justice en quelque sorte. Un hommage mérité à ce baroudeur des lettres et à cet irrévérencieux homme-orchestre : ingénieur de formation et trompettiste par inadvertance, chansonnier sans vergogne et pataphysicien de bon aloi, traducteur et auteur de romans noirs, chroniqueur à Jazz-Hot comme aux Temps Modernes de Sartre, initiateur au jazz et à la littérature de science-fiction en France ! De ses Écrits de jeunesse aux ultimes Textes pataphysiques, de ses romans les plus célèbres ( L’écume des jours, L’arrache-cœur…) aux plus méconnus ( Les fourmis, L’herbe rouge…), de ses articles de presse à ses diverses chroniques jusqu’à sa mort en 1959, Vian se révèle formidable conteur. « Rien ne fait plus ou ne devrait plus faire obstacle à la prise de conscience de l’originalité profonde de son œuvre inclassable », souligne à juste titre Marc Lapprand dans la préface à cette édition nouvelle. Boris Vian ? Un amoureux de la langue à (re)découvrir, un franc-tireur du Verbe qui n’hésitait point à apostropher tous les « pisse-copies » : « Quand admettrez-vous qu’on puisse écrire aux Temps modernes et ne pas être existentialiste, aimer le canular et ne pas en faire tout le temps ? Quand admettrez-vous la liberté ? ». Yonnel Liégeois

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Dominique Lhuilier, la « dope » au travail

Sous la direction de Renaud Crespin, Gladys Lutz et Dominique Lhuilier, est paru Se doper pour travailler. Un collectif de chercheurs et de syndicalistes tente de sortir la consommation de produits psychoactifs d’une vision morale pour interroger les transformations du travail. Entretien avec Dominique Lhuilier, psychologue du travail et enseignante au Conservatoire national des Arts et Métiers (CNAM).

 

Jean-Philippe Joseph – En janvier, le gouvernement a publié un plan de mobilisation contre les addictions. À l’intérieur, pas un mot sur le travail…

Dominique Lhuilier – La question de la consommation des substances psychoactives est toujours abordée à travers le prisme de l’addiction, de la dépendance, de la pathologie, et comme relevant d’un désordre privé. Si le travail est évoqué, alors l’usage de produits est considéré comme un trouble à l’activité professionnelle, un risque pour la sécurité ou la productivité. En focalisant sur l’alcool et en réduisant la question à des problématiques personnelles, on fait l’économie d’une interrogation sur la manière dont les transformations du travail poussent à la consommation de produits licites et illicites (alcool, cannabis, cocaïne), et de plus en plus

massivement de médicaments psychotropes (antidépresseurs, anxiolytiques, analgésiques), pour tenir les objectifs ou tout simplement tenir la journée.

J-P.-J. – Votre dernier livre, co-écrit avec des chercheurs et des syndicalistes, s’intitule Se doper pour travailler. Quel rapport entre le sport et le travail ?

D.L. – Il y a une pluralité de motifs dans le fait que des sportifs professionnels se dopent : améliorer les performances, récupérer plus vite, calmer la douleur, se désinhiber quand le stress, la peur de l’échec risquent de faire perdre ses moyens. Dans le monde du travail, on voit une même quête infinie de l’excellence, de la performance, de la productivité, dans le déni des limites du corps humain, de la vulnérabilité humaine, au profit du développement d’une idée centrale qui est qu’il y aurait des personnes fragiles et d’autres non. Nous avons pris la formule du dopage pour montrer que cette pratique est bien une problématique professionnelle dans le monde du sport comme ailleurs. Le monde du sport fait partie du monde du travail. Et il n’est pas rare que les entreprises invitent d’anciens sportifs de haut niveau à s’exprimer sur la manière de manager une équipe ou développer la performance dans les services.

J-P.-J. – Quelle est la réalité du « dopage » dans les milieux de travail ?

D.L. – Il existe quelques études quantitatives sur l’évolution de la consommation de tabac, d’alcool, de cannabis, de médicaments… Nous savons par exemple que la France est l’un des premiers consommateurs de médicaments psychotropes. Ou que la consommation d’alcool diminue globalement, mais qu’elle augmente chez les femmes. Les modes de consommation vont de pair avec les transformations du travail et l’évolution des organisations. Ils se sont individualisés avec l’individualisation des rapports au travail et l’affaiblissement des collectifs de travail. Ce qui conduit à reporter la charge de la qualité du travail sur les seules personnes.

J.P.-J. – C’est-à-dire ?

D.L. – Longtemps, dans les milieux de travail, on buvait ensemble, on faisait des pots. Parfois même, c’est l’employeur qui organisait la consommation. Aujourd’hui, celle-ci est plus encadrée, et parfois interdite. Mais ça ne veut pas dire que les gens ne boivent plus. Ils boivent autrement, dans la clandestinité, avant ou après le travail. Il est de plus en plus difficile d’oser dire que l’on rencontre des difficultés dans le travail. Il faut résoudre ses problèmes tout seul. On est dans une concurrence individuelle. Et quand les ressources nécessaires (l’expérience des anciens, l’entraide entre collègues, le temps pour apprendre…) viennent à manquer pour surmonter les écueils ou relever les défis, il reste les pilules. Cette consommation est solitaire. On peut partager un verre ou un joint, pas sa plaquette d’antidépresseurs ou ses anxiolytiques.

J.P.-J. – Pourtant, des plans de prévention en entreprise existent…

D.L. – L’accent est mis sur le dépistage. Il faut d’abord identifier les fautifs. Ensuite, il y a deux modes de règlement du problème : soit on les envoie en soins, soit à Pôle emploi. Cette approche met totalement de côté la prévention. Il y a une certaine hypocrisie de la part des employeurs. La consommation de produits permet, jusqu’à un certain point, que le travail se fasse. Ils savent très bien par exemple que ce qui permet à la personne qui souffre de troubles musculo-squelettiques (TMS) d’être là, ce sont les anesthésiants. Sinon elle serait en arrêt de travail. Seulement, à mesure que le corps s’habitue aux produits, il faut augmenter les doses. Aussi la question des médicaments est-elle en grande partie occultée. L’employeur se cache derrière la prescription médicale. Et le médecin du travail est mal à l’aise sur ce terrain car il ne peut pas donner l’impression de contredire son confrère médecin traitant.

J.P.-J. – En somme, on focalise une fois les problèmes installés…

D.L. – Tout à fait ! Sans s’intéresser aux processus qui, en amont, fabriquent ces situations. Il y a un déni du travail réel. En Ehpad, par exemple, il est recommandé aux aides-soignantes d’utiliser les lève-malades pour éviter de s’abimer le dos. Or, le rythme de travail imposé par la charge de travail est en contradiction avec les prescriptions de prévention de TMS. Si elles utilisent le lève-malade, alors elles ne réussiront pas à faire leurs dix-huit toilettes en deux heures. Une autre raison tient au fait qu’une partie du travail consiste à préserver l’humanité dans ces établissements. Préserver l’humanité, c’est résister à l’idée qu’une personne peut supporter d’être manipulée par une machine ; c’est tolérer aussi que le résident puisse personnaliser son espace de vie, avec certains de ses meubles, notamment. Mais, dans ce cas, le lève-malade ne peut plus entrer dans la chambre.

J.P.-J. – Comment les syndicats s’emparent-ils de la question ?

D.L. – Le sujet est aussi un peu tabou dans le monde syndical. Il n’y pas de différence fondamentale avec les milieux de travail. On ne va pas dénoncer, alors on va chercher à cacher, protéger, temporiser, aider celui qui a du mal à contrôler sa consommation. Les syndicats sont par ailleurs traversés par une idéologie virile forte. Quand on est militant de la cause, il faut « en avoir ». Et quand « on en a », on ne se plaint pas, on ne met pas en avant ses difficultés. Alors, au besoin, pour ne pas montrer sa fragilité et soutenir le combat, on va prendre de quoi se rebooster. Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph

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Marie Étienne et Antoine Vitez, la part cachée

Marie Étienne a travaillé dix ans durant au côté du metteur en scène Antoine Vitez. Elle publie au Castor astral Antoine Vitez & la poésie. Un livre où se mêlent souvenirs émus, réflexions et témoignages. Sans oublier Profils perdus d’Antoine Vitez, de Jean-Pierre Léonardini, à lire ou relire.

 

Antoine Vitez s’est éteint brutalement le 30 avril 1990, à l’âge de 59 ans. Marie Étienne a travaillé à ses côtés dix années durant, à Ivry puis à Chaillot. Elle est poète. Son dernier ouvrage a justement pour titre Antoine Vitez & la poésie. C’est un livre de « divagations », comme disait Stéphane Mallarmé, où se mêlent souvenirs émus, réflexions et témoignages (entre autres, précieux, de Jeanne et Marie, filles d’Antoine). On y trouve des extraits du journal de Marie Etienne à diverses périodes. Il y a surtout que l’enjeu principal est à voir dans le champ poétique, essentiel pour Vitez, sans doute même au-dessus du théâtre, qu’il a porté au plus haut.

L’interrogation lancinante qui court dans ces pages ? « Et pourtant, il n’écrit que dans les marges arrachées à son dévorant emploi du temps de metteur en scène. Pourquoi ? » La question est, tout du long, criblée d’assertions et d’hypothèses, au milieu de subtiles évocations des lieux de vie d’Antoine, de sa pratique d’acteur, de pédagogue, de régisseur, de ses écrits théoriques, de son travail de traducteur et de sa façon unique – et multiple – de dire la poésie d’autrui. Il refuse de « jouer les poèmes », de « faire l’artiste, le fin diseur », autant que « la voix blanche et inexpressive sous prétexte de sobriété ». Un chapitre particulièrement lumineux est donc consacré à quatre lectures de poètes contemporains à Chaillot, dont Marie Étienne fut partie prenante. Magnifiques « plateaux » : Guennadi Aïgui, André Frénaud, John Cage, Andrea Zanzotto, Jacques Roubaud, Claude Mouchard, Saül Yurkievich, Valère Novarina, Julio Cortazar, Dominique Fourcade, Jacques Darras (qui signe une belle postface), Jude Stéfan, Paroles d’Afrique noire. On rencontre également, pour sûr, les noms de Claudel, Maïakovski, Pasolini, Ritsos et Aragon, le mentor et l’ami.

Antoine Vitez & la poésie, c’est au fond une enquête fervente sur l’être profond et secret d’Antoine Vitez. Il a écrit : « Ceci est un désir ancien : tout dire et surtout la vérité des poèmes. / Ce qu’ils cachent. Ce pourquoi, finalement, ils sont faits : cacher, celer, sceller. / Le poème est un recéleur. / Je commence aujourd’hui ma mémoire générale ». Ce vœu n’a pas été conduit à son terme. Par crainte de l’aveu ? Par manque de temps dû à la mort précoce ? Marie Étienne, qui a choisi pour sous-titre « La part cachée », garde intacte l’énigme. Ce qui ajoute une vertu à son essai si éclairant. Jean-Pierre Léonardini

Léonardini, Vitez et Le Clos Jouve

« Le chagrin est intact et la consolation impossible », écrit Jean-Pierre Léonardini dans ses Profils perdus d’Antoine Vitez. Paru sous le coup de l’émotion provoquée par la disparition foudroyante en 1990, il y a trente ans déjà, du metteur en scène, poète et photographe, le recueil  est bienheureusement réédité au Clos Jouve, une jeune maison d’édition nouvellement créée à Lyon, sur les pentes du quartier de la Croix-Rousse. À peine une cinquantaine de pages, certes, pourtant d’une sensible émotion contenue et d’une puissante évocation créatrice… Léonardini, grand maître de la critique sur la place de Paris, couronné en 2018 par ses pairs du grand Prix du même nom pour son remarquable Qu’ils crèvent les critiques !, ne se complaît ni dans la plainte nauséeuse ni dans l’emphase médiatique. Son projet, lorsqu’il coucha sur le papier ces quelques lignes écrites dans l’immédiateté ? « Pour ceux qui ont connu et aimé Antoine Vitez, la succession des années ne compte pas, mais il importe de ranimer la flamme de son souvenir pour les autres qui n’ont pas voix au chapitre, à plus forte raison si, de son vivant, ils n’étaient pas nés ». Une pensée concise et dense, une écriture finement ciselée, une réflexion nourrie de la mastication prolongée des grands classiques interprétés ou mis en scène par Vitez ( Brecht, Claudel, Molière, Racine, Shakespeare, Sophocle…).

Une réédition dont peuvent s’enorgueillir les deux fondateurs des éditions du Clos Jouve, Philippe Bouvier et Frédérick Houdaer… Deux baroudeurs, éclaireurs ou provocateurs, agitateurs patentés de la voix et de la plume, l’un dans le domaine social et l’autre dans le genre littéraire. « Dans une période éditoriale où le formatage est la règle, où le roman règne, les Éditions Le Clos Jouve publieront tout texte à nos yeux essentiel (inédit ou épuisé), sans rien s’interdire : ni le champ littéraire, ni le champ politique, ni le champ historique », confessent-ils sur les fonds baptismaux. Un nouveau-né arrosé fort probablement d’un gouleyant Côte du Rhône plus que d’une insipide eau bénite ! Outre celui de Jean-Pierre Léonardini, deux autres ouvrages ( La Rome d’Ettore Scola, de Michel Sportisse. Toutes mes pensées ne sont pas des flèches, de Jindra Kratochvil ) constituent la première livraison de la jeune maison. Bonne lecture et longue vie au Clos Jouve ! Yonnel Liégeois

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Olivier Neveux, d’un mariage contre nature

Enseignant à l’École nationale supérieure de Lyon, Olivier Neveux publie Contre le théâtre politique. Un ouvrage qui passe au crible les conséquences de la sentence « Tout est politique », jadis autrement porteuse de sens. Dans une langue jamais empoissée dans un dogme, toujours en alerte.

 

Olivier Neveux enseigne l’histoire et l’esthétique du théâtre à l’École nationale supérieure de Lyon. Il publie Contre le théâtre politique (1). Cet essai prend la suite logique de ses Politiques du spectateur (La Découverte, 2013). Nourri d’une infinité de réflexions menées sur la pente de la dialectique, il passe au crible les conséquences de la sentence « Tout est politique », jadis autrement porteuse de sens, sur le statut et le devenir du théâtre public « par gros temps néolibéral ». Le constat est imparable. L’auteur, doté d’une sorte d’ironie philosophique impavide, ausculte le projet latent, de plus en plus manifeste, d’un État de moins en moins bailleur de fonds qui adjoint aux artistes de « créer du vivre-ensemble » et de parler du monde. Le théâtre est donc officiellement sommé « de s’impliquer dans la réalité », de « la documenter, voire de la critiquer », à charge pour lui d’en panser les plaies à des fins proprement politiciennes. Du coup, « le théâtre doit prendre part à la réconciliation nationale, porter haut les valeurs occidentales, attester la liberté d’expression, semer doutes et questions mais aussi démontrer que notre République répressive connaît encore quelques ostentatoires poches critiques ».

S’il met en avant des exemples frappants de cette dérive idéologique, Olivier Neveux ne se prive pas d’en citer à comparaître quelques saillants contre-exemples (fournis entre autres par Milo Rau, Maguy Marin, Adeline Rosenstein…). N’est-il pas temps, en effet, que l’art, le théâtre donc, s’empare de radicalités insoupçonnées afin de participer, avec ses moyens propres, au mouvement qui œuvre à l’abolition de l’ordre persistant ? Notre brève recension ne peut rendre compte de la pertinence coupante de cet essai, étayé sur des pensées vives (Bensaïd, Rancière, Philippe Ivernel, Walter Benjamin, etc.), composé dans une langue jamais empoissée dans un dogme, toujours en alerte, qui ménage même la part du rêve, soit de l’utopie, renouant ainsi, à la fois, sans coup férir, avec une pensée radicale de la politique et du théâtre, grâce à quoi l’une et l’autre, enfin en toute gravité essentielle, recouvreraient la réalité brûlante qui n’est pas près de s’éteindre.

Pour Olivier Neveux, ce livre se dresse « contre ce qui neutralise le théâtre et la politique dans le conformisme de leur alliance ». Dont acte. Jean-Pierre Léonardini

(1) 320 pages, 14 euros. La Fabrique éditions, 64 rue Rébeval, 75019 Paris (Tél. : 01.40.15.02.63), distribution-diffusion Les Belles Lettres.

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Arthur Lochmann, un auteur bien charpenté

Arthur Lochmann a publié, aux éditions Payot, La vie solide, la charpente comme éthique du faire. Il a délaissé études de droit et de philosophie pour devenir charpentier. Un très beau récit d’apprentissage.

 

Arthur Lochmann est l’auteur d’un livre poignant, La vie solide, la charpente comme éthique du faire. Réflexion conduite, non pas comme une recherche sur le travail en général ni même sur un travail singulier, mais bien construite de l’intérieur même de l’apprentissage et de l’exécution d’un travail dès lors forcément spécifique. Où l’on voit qu’apprendre un métier, exécuter un travail avec soin, c’est tout autre chose que de se conformer à des prescriptions, à des protocoles préétablis. C’est interpréter. C’est entrer en intelligence exigeante de soi, s’initier, se confronter à celles des compagnons du chantier, mais aussi de ceux d’autres lieux, régions et pays. De ceux d’avant, des autres générations. C’est entrer dans de nouvelles hybridations de savoirs. Ainsi, c’est vers la fin du livre que l’auteur nous fait découvrir qu’en Allemagne l’initiation des compagnons se fait autrement encore qu’ici, qu’au Japon il y a d’autres façons, d’autres savoir-faire, d’autre formes d’outillages pour le même usage… et que l’on solutionne autrement les mêmes problèmes. D’autres clefs à la charpente. C’est entrer dans d’incertaines transformations, sensibles, cognitives, corporelles, sensitives… C’est fabriquer de l’imaginaire, réinventer des mathématiques, des calculs, construire de nouvelles figures géométriques, mécaniques (et  gymniques !…), tendre l’oreille autrement, se faire tout attentif, faire des découvertes écologiques et développer les vertus propres à chacun des  éléments.

Explorer, dire l’agir d’un travail spécifique, ici celui du charpentier, porte  bien quelque chose d’universel mais pas d’unificateur, justement pas  « généralisant ». Creusement de la pensée qui se développe dans l’exécution de la tâche, qui ne lâche pas la main. Le travail peut ouvrir alors l’espace à la joie large de la connaissance active, à la générosité du don …

C’est un très beau livre, très fort. Instructif. Tout à l’opposé d’un témoignage larmoyant ou exaltant  mais qui, du pareil au même, nous mettrait l’arme au pied, à l’opposé aussi d’une analyse simplement sociologique qui ne laisserait pas prise. Tout cela n’est pas ici rejeté mais ce n’est pas là l’objet. Et on lui est reconnaissant, ô combien, à Arthur Lochmann, de s’en tenir fermement à son objet. C’est de cela dont nous avons le plus besoin aujourd’hui pour rester debout, pour ne pas succomber à la dépression collective, tout comme à son  revers, à cette excitation où nous conduit la condition de ces salariés surmenés du vide que nous devenons, comme  le disait Guy Debord. Son objet, Arthur Lochmann n’y déroge pas : c’est la recherche de la dynamique anthropologique propre du  travail et le soin qu’il faut apporter à la tâche pour être. Être vraiment, et porter ainsi sa contribution au  commun de l’existence. Ici, aider à habiter… Voilà l’éthique. C’est par là, c’est ainsi fondamentalement, entrer en résistance aux affaires et aux affairistes du temps présent. Et le livre le dit, c’est valable pour tout métier, mais à inventer librement. Absolument.

C’est « homo-faber » qui prend lui-même la parole, qui se fait « homo-sapiens » comme rarement. On pourra contester la formule à l’emporte-pièce. Pas d’importance, ayons l’obligeance de la prendre pour ce qu’elle veut dire. On pense à Henri Bergson : « En définitive, l’intelligence, envisagée dans ce qui en paraît être la démarche originelle, est la faculté de fabriquer les objets artificiels, en particulier des outils à faire des outils, et d’en varier indéfiniment la fabrication ». Des échos également à  Hannah Arendt, à Simone Weil, à Gaston Bachelard dans ce que ces auteurs apportent de plus concret… Nous sommes loin ici des considérations théoriques, et plus loin encore des bavardages idéologiques. Nous sommes entrés  en expérimentations, en travaux pratiques. C’est aussi d’un autre rapport de la théorie et du savoir, y compris dans la constitution même des savoirs, que ce livre et son auteur, par sa démarche courageuse, témoignent. Jean-Pierre Burdin

Un récit d’apprentissage

« Arthur Lochmann a délaissé ses études de droit et de philosophie pour devenir charpentier. La charpente est une activité à nulle autre pareille, on y travaille le bois […] On y mêle continuellement savoirs traditionnels et méthodes modernes pour construire de manière durable et écologique. On y vit dehors, par tous les temps. […]  C’est un métier immensément exigeant, une vie solide à laquelle on s’attache ».

« Ce récit d’apprentissage entremêle souvenirs de chantiers, réflexions sur le corps, le savoir, l’équipe, le travail, le patrimoine, le temps […] L’auteur montre comment cette activité lui a donné des clés précieuses pour s’orienter dans notre époque […], Arthur Lochmann offre une bouffée de plein air. La vie solide nous ramène les pieds sur terre, le cœur au soleil ».

Texte d’invitation des « Violons de la baleine blanche », l’association de quartier du 13ème arrondissement de Paris, initiatrice de la rencontre-débat du 18/11 à la librairie Jonas (75).

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Kilt et kebab mettent les voiles !

Tout ça, c’est à cause du Brexit !
Des Écossais, qui refusaient de quitter l’Europe, immigrèrent en masse vers la France. Faute d’argent, de travail, ne parlant pas la langue, ils s’entassèrent bientôt dans les cités insalubres de nos banlieues. Des quartiers entiers, où hier encore il faisait bon vivre, furent désertés par les Français et l’on n’y trouva bientôt plus que des échoppes de panse de brebis farcie. On n’était plus chez nous !
C’est ainsi qu’un matin, mais comment s’en étonner, un enfant se présenta à l’école en kilt ! On avertit le ministre, qui exigeât que l’enfant retire son accoutrement : il s’y refusa. On convoqua les parents : le père vint, il était en kilt. L’enfant fut chassé de l’école mais d’autres élèves suivirent son exemple. Bientôt, le nombre d’Écossais en kilt ne fit qu’amplifier, on en voyait partout !

Sociologues, philosophes et journalistes autoproclamés experts en moeurs et coutumes républicaines, dirent qu’ils y étaient forcés par leurs femmes, à cause de l’aération nécessaire des parties intimes. Les Écossais, fiers de leur tablier ancien et accepté, répondirent que non, qu’ils se kiltaient de leur proche chef en respect de leurs croyances et de leurs traditions. Un petit rappel historique : la première fois que le monstre du Loch Ness apparut, il était vêtu d’un kilt ! On se pencha sur la loi de 1905. Si le texte évoque bien quelques monstres, il ne disait rien de celui-ci.
On aurait pu en rester là, mais les évènements se précipitèrent. On parla de jeunes gens qui avaient été insultés par des Écossaises parce qu’ils avaient voulu garder leur pantalon, on disserta sur cet hôpital où l’on exigeait que les infirmières soient en jupe à carreaux. Jusqu’à ce coup de vent violent qui traversa la France et fit se soulever tout ce qui pouvait l’être…

Alors, de guerre lasse et soucieux avant tout de sa réélection, le président de la République se résigna à interdire le kilt dans l’espace public. Aussitôt, les flics lâchèrent les derniers Gilets jaunes qu’ils tabassaient encore pour se ruer sur les Écossais. Dans les rues, les bureaux, les usines, dans les cafés, ce fut un carnage. Les pandores tombèrent sur ces malheureux et, sans ménagement, leurs arrachèrent leur kilt.
Horreur ! Car si on s’en doutait, on en n’était pas sûr, les Écossais ne portaient rien en dessous ! Le scandale fut pire encore. Les Écossais, vexés qu’on exhibe leurs cornemuses, se mirent à pleurer. Leurs sanglots émurent jusqu’à la reine d’Angleterre qui, après avoir vu les photos et consciente que le Royaume-Uni ne pouvait se passer de tels gaillards, les rapatria tous.

Dans un premier temps, il fut quelques Français pour s’en féliciter mais l’on ne tarda pas à s’apercevoir que le whisky aussi avait disparu de nos boutiques. Déjà, quelques années auparavant, pour une affaire presque similaire, on avait perdu nos couscous et nos kebabs. Aussi, chacun l’aura compris : quand les Mexicains sont arrivés avec la Paloma, la téquila et les tacos, on a tous fait mine de ne pas remarquer les sombreros ! Jacques Aubert

PS : À celles et ceux qui douteraient de la véracité de mon propos, je ne résiste pas au plaisir de l’illustrer par quelques photos que m’a transmises mon vieux frère et ami Patrice Antona.

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Christian Gauffer, pour un management humain

Fort de son expérience avec les travailleurs sociaux, le psychanalyste Christian Gauffer décrypte les dégâts d’un management déconnecté du réel. Dans La responsabilité humaine du management, il plaide en faveur d’un dialogue autre au sein de l’entreprise. Et de proposer un « manuel à l’usage des cadres et des travailleurs en quête de sens ».

 

Selon une étude parue récemment (Rapport du cabinet de conseil Gras Savoye Willis Towers Watson, dévoilé dans Le Parisien du 27 août 2019), l’augmentation de 16 % du taux d’absentéisme au travail enregistrée depuis cinq ans serait notamment liée à « une perte de sens du travail ». L’essai de Christian Gauffer sur La responsabilité humaine du management apporte un nouvel éclairage, révélateur sur le lien entre cette perte de sens et le management. Un des éléments clés est la diffusion du lean management, qui prend des allures de tsunami ravageant sur son passage toutes les règles de métier. Les méthodes initialement inventées pour les usines automobiles japonaises Toyota, puis revues et corrigées par les penseurs américains du Massachusetts Institute of Technology (MIT), déferlent, entre autres, dans les hôpitaux et les services sociaux de l’Hexagone avec la bénédiction de l’État.

Gérer la souffrance humaine avec les méthodes identiques à celles de la segmentation et de l’intensification de la production de pièces automobiles relève d’une idéologie délirante, celle du néolibéralisme aveugle et sourd à ce qu’est l’humain. Un totalitarisme basé sur la toute-puissance du marché et dont la particularité est d’ignorer toutes les bornes du réel. Aussi bien celles de la morale que celles de son impact sur la planète. À travers le vécu des travailleurs sociaux, Christian Gauffer montre le processus de déshumanisation en cours insufflé par ce new management. On ne parle plus de personnes, mais de gestion de portefeuilles. Les cadres, pris dans le processus de l’imposture chiffrée, sont enjoints d’obéir aux injonctions d’un management de plus en plus déconnecté du réel. Résister comporte des risques, sans compter que viennent se greffer à cela, parfois, des motivations inavouables telles que la jouissance du pouvoir, l’esprit de caste ou encore ce que le chercheur décrit comme « le refus de castration ».

Christian Gauffer s’inspire de la psychanalyse pour étudier le manager, et évoque en quelque sorte une référence à l’autorité du père qui, s’il acceptait de redescendre sur terre, pourrait peut-être restituer la confiance nécessaire à ses collaborateurs. Et de plaider pour des rencontres entre humains « sujets »… Cette vision du travailleur « sujet » et non du travailleur « citoyen » ne questionne toutefois pas directement le lien de subordination. C’est là le parti pris de l’auteur qui, pour autant, milite pour un management à visage humain ainsi que l’indique le sous-titre de son ouvrage, « manuel à l’usage des cadres et des travailleurs en quête de sens ». En parallèle, et alors qu’il souligne la nécessité de contrepouvoirs, il adresse aux syndicats la même critique d’éloignement du réel que celle qu’il adresse aux managers, avec le risque, dit-il, qu’ils restent enfermés dans l’idéologie. Il puise là dans d’autres écoles de pensée, celles d’Yves Clot et de Christophe Dejours en particulier. Avec notamment son souhait de revaloriser la « disputio », la dispute ou le débat. Pour lui, le syndicalisme devrait ainsi prioritairement se mettre au service de l’expression des salariés.

Tandis que le management actuel tend à nier le conflit, Christian Gauffer estime au contraire essentiel qu’il puisse s’exprimer. Il accorde ainsi à l’expression du rapport de force une dimension fondamentale, en appelant à la défense de l’éthique professionnelle. Ainsi qu’à la responsabilité des travailleurs. Régis Frutier

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Ma planète, la faim ou la fin ?

Moi-aussi, je tente de sauver la planète ! La preuve ? Je ne mange plus de viande depuis que j’ai vu défiler, à la télé, d’éminents spécialistes. Outre les bienfaits pour la santé (la nôtre et celle des bêtes concernées), ils expliquaient que cela évite la multiplication et l’élevage intensif de ces mammifères, cornus et brouteurs, dont les déjections produisent du méthane.
Depuis, donc, malgré ma peur des arêtes, je me suis mis au poisson.
Or, hier, alors que j’attaquais ma sole meunière devant ma télé, un autre éminent spécialiste est passé à table. Prédisant qu’à cause de la surpêche, les poissons n’allaient pas tarder à disparaitre, du coup les pécheurs et les poissonniers itou… En outre, avec la montée des eaux, il était catégorique : les vagues nonchalantes qui s’abattront sur nos côtes ne charrieront plus demain que des déchets, certes variés et multicolores, mais surtout plastiques et toxiques.  C’est à peine si j’ai pu finir mon assiette.
Ce midi, bonne résolution : haricots verts !

Las, en fin de bulletin météo, la présentatrice a été formelle. Avec les sècheresses successives, les récoltes aussi sont menacées et la famine nous guette.
Alors, que faire ? J’avais faim, j’ai mordu la télé ! Ce qui, à terme, peut s’avérer très bon pour la planète. Devant ma détresse, un bon ami m’a consolé et rassuré, « ne t’inquiètes pas, bientôt nous allons passer aux insectes ! » De toute façon, l’automne arrivant, il me reste les escargots ! Jacques Aubert

PS : je pense à ce pauvre de Rugy, encore un incompris ! Le homard que je sache, ce n’est pas vraiment un poisson, encore moins un mammifère et certainement pas un légume !

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