Nouvellement réédité, aux éditions L’échappée paraît Passages, le livre de Georges Navel. Ouvrier vagabond, l’écrivain et poète (1904-1993) fuyait la tristesse de l’usine pour une vie de travaux de plein air. Ami de Jean Giono et de Colette, reconnu par les historiens du social, le personnage était hors du commun. Paru dans le mensuel Sciences Humaines (N°378, mai 2025), un article de Régis Meyran.
Tour à tour manœuvre, ajusteur, terrassier, correcteur d’imprimerie et apiculteur, Georges Navel fut parallèlement un auteur publiant à la NRF et dans L’Humanité, un temps pressenti pour le Goncourt. Passages est un roman sur les illusions et désillusions de l’enfance et de l’adolescence. Il s’ouvre sur des descriptions poétiques et enchantées de la nature et de la vie rurale dans un petit village lorrain. On y suit les travaux quotidiens de la maisonnée pauvre des Navel, le père à l’usine et au café pour y noyer la souffrance du labeur, la mère à la cueillette et au potager avec ses treize enfants à élever. Tout cela est vu à travers les yeux innocents d’un gamin, qui dans le même temps s’émerveille des promenades aux champignons le long de la Moselle, des altiers militaires allant à cheval sous sa fenêtre, des jeux avec les papillons et les libellules près du ruisseau dans la langueur de l’été. Maisle récit signe aussi, et surtout, le passage à l’adolescence et à l’âge adulte du jeune Georges, suscitant de l’amertume et rendant plus forts la nostalgie et le souvenir de l’enfance.
Lors de la Grande Guerre, l’exaltation des premiers jours laisse peu à peu la place à une indicible peur de la mort. Son village se situant proche de la ligne de front, il observe les soldats agonisants et ce qui reste des champs de bataille. Puis il est envoyé par la Croix-Rouge, avec d’autres petits, loin du front, en Algérie : il y côtoie le monde colonial – un instituteur guindé, un gardien de prison placide – et voue une admiration aux fiers « indigènes » avec qui il ressent une proximité, peut-être de classe. Le retour se fait à Lyon, où sa famille a été évacuée, et où il apprend le métier d’ajusteur. Sur les pas de son grand frère, il fréquente le milieu anarcho-syndicaliste, suit les cours de l’université syndicale, défile pour le 1er mai derrière le drapeau noir. Esprit rebelle à toute idéologie, il mènera ensuite une vie itinérante. Déserteur du service militaire, il rejoindra l’armée républicaine dans la guerre d’Espagne en 1936.
« J’admire les livres de Georges Navel, la réalité est maniée de main de maître. Elle est nue et crue, c’est incontestable (…) mais le fait vrai est mélangé à la lueur. On trouve l’exemple à chaque ligne et toutes ces lueurs font courir le phosphore romanesque sur une réalité plus vraie que la vérité (…) C’est un travail de héros grec : nous sommes dans les Travaux et les Jours d’un Hésiode syndicaliste ». Jean Giono
Outre sa qualité poétique, l’intérêt historique et sociologique de cette œuvre s’avère considérable. Le lecteur touche du doigt la condition des prolétaires, la vie des campagnes et dans les forges, où un accident pouvait vite mener à se faire scier la main, à chaud – sans anesthésie, par un infirmier peu formé. Des sociologues, de Georges Friedmann à Philippe Ganier, ont noté que la vie de Georges Navel était exemplaire d’une classe en transition, entre une économie rurale déclinante et une société industrielle de production standardisée.Passages ? Un livre empreint du regret romantique d’une impossible vie paysanne autosuffisante, du refus d’une existence épuisante et répétitive à l’usine. Un magnifique hommage, aussi, à la condition ouvrière. Régis Meyran
Passages, de Georges Navel (L’Échappée, 384 p., 22 €).Les autres ouvrages de Georges Navel : Travaux (Folio Gallimard, 256p., 8€50), Parcours (Gallimard, 240 p., 13€), Sable et limon (Préface de Jean Paulhan. Gallimard, 516p., 26€), Chacun son royaume (Préface de Jean Giono. Gallimard, 326p., 22€), Contact avec les guerriers (Plein Chant, Bassac, 208 p., 18€).
« Sciences Humaines s’est offert une nouvelle formule : entièrement pensée et rénovée, pagination augmentée et maquette magnifiée », se réjouit Héloïse Lhérété, la directrice de la rédaction. L’objectif de cette révolution éditoriale ? « Faire de Sciences Humainesun lien de savoir à un moment où l’histoire s’opacifie et où les discours informés se trouvent recouverts par un brouhaha permanent ». Au sommaire du numéro 378, un remarquable dossier sur les récits (Face au chaos du monde, pourquoi en avons-nous besoin ?) et un sujet en hommage à Emma Goldman (1869-1940), l’anarchie au féminin : « Allez manifester devant les palais des riches, exigez du travail. S’ils ne vous en donnent pas, exigez du pain. S’ils vous refusent les deux, prenez le pain » ! Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des Sites amis. Un magazine dont nous conseillons la lecture. Yonnel Liégeois
Au Théâtre 71 de Malakoff (92), la compagnie MégaloCheap présente Faire commune ?. Du centre Benoît Frachon en région parisienne au festival d’Avignon 2025, un voyage original et musical dans l’histoire du mouvement ouvrier.
Tout commence comme une répétition. Un groupe de comédiens souhaite raconter l’histoire sociale d’une ville, en l’occurrence Malakoff, dans le département des Hauts-de-Seine, c’est-à-dire tout près de Paris. Très vite, ils constatent que ce récit, pour être le plus juste possible, doit être mis en résonance avec la grande histoire, nationale, voire au-delà. Un récit très réel, mais qui n’est pas beaucoup présent dans les livres historiques et scolaires. Tel est le défi que s’est lancé la compagnie MégaloCheap. Avec Faire commune ?, « la musique tient une place prépondérante dans le spectacle, avec là aussi un véritable travail de documentation historique, pour une immersion plus grande dans l’ambiance sonore des époques traversées », explique Garance Guierre, à qui l’on doit aussi la mise en scène.
Coproduction avec la Bourse
Comment résumer environ cent cinquante ans d’histoire sociale en moins d’une heure et demie ? À partir de l’histoire locale d’une petite ville – Malakoff, donc –, qui fut une des premières à se doter d’un conseil municipal à dominante communiste et qui, depuis, entretient cette dynamique. Avec en fond sonore toute une palette de solidarités. Jacqueline Belhomme en est aujourd’hui la première magistrate, et un homme, Léo Figuères, qui occupa cette fonction pendant plus de trente et un ans, a durablement marqué l’histoire de sa ville. Il apparaît d’ailleurs dans le spectacle, comme un clin d’œil, applaudi par l’assistance. Alors que les femmes n’avaient pas le droit de vote (accordé en 1944 seulement), on notera aussi qu’en 1925 une ouvrière a été élue au conseil municipal. D’où la date du 10/05 pour la représentation au Théâtre 71, hautement symbolique : 100 ans jour pour jour, après l’élection d’Augustine Variot ! Ce n’est pas la seule originalité mise en lumière. Le spectacle, et ce n’est pas commun, sans jeu de mots, est coproduit par la Bourse du travail CGT de la localité francilienne. Sa présidente, Nawel Benchlikha, se réjouit « qu’un spectacle construit à partir des petites gens qui ont fait l’histoire, avec leurs combats sociaux menés de façon collective, parle à tant de monde ».
Des collégiens de troisième du collège Paul-Bert, proche de la maison de quartier où Faire commune ? a été joué plusieurs fois en avril, ont, avec leur professeur, découvert des moments jusque-là inconnus de leur histoire proche, parfois familiale, le théâtre jouant alors un effet de miroir. Le Front populaire (1936), les grandes grèves des mineurs (1963), la Résistance (etc…) ponctuent la pièce basée sur un imposant travail d’écriture à partir des archives. Ce qui permet d’exprimer, souvent au mot près, la pensée de tous ces hommes et femmes d’alors. MégaloCheap ne se prive pas non plus de convoquer l’humour avec une parodie saignante d’un plateau de télévision justement censé parler d’histoire.
L’assemblage fait mouche, à chaque fois l’équipe fait salle comble. Assurée de participer, comme dit Nawel Benchlikha, « à des actions d’éducation populaire qui, on le constate, parlent vraiment à tout le monde ». La pièce s’interroge, au final, sur les luttes à venir. Forcément, le public se sent bigrement concerné. Gérald Rossi
Le 10/05 à 20h au Théâtre 71, 3 Place du 11 Novembre, 92240 Malakoff. Entrée gratuite, résa conseillée : demolocale@ville-malakoff.fr , boursedutravailmalakoff@gmail.com (Tél. : 01.55.48.06.31). Le 14/05 au Centre Benoît Frachon à Gif-sur-Yvette (91), le site de formation syndicale de la CGT. Du 05 au 26/07 à 13h, Théâtre de l’Arrache-Coeur, 13 rue du 58ème Régiment d’infanterie, 84000 Avignon.
Aux éditions La Découverte, Adam Shatz a publié Frantz Fanon, une vie en révolutions. La biographie d’un « damné » auquel la France n’a pas pardonné son soutien à l’Algérie indépendante, un penseur éminemment reconnu aux États-Unis. Une lecture essentielle à l’heure où s’affiche sur grand écranFanon, le film de Jean-Claude Barny. Paru dans le mensuel Sciences Humaines (N°368, mai 2024), un article de Frédéric Manzini.
Même né il y a près d’un siècle, Frantz Fanon (1925-1961) reste notre contemporain. Remise au centre des débats de société par le mouvement Black Lives Matter notamment, son œuvre radicale interpelle et suscite encore des polémiques. Après tout, ne contient-elle pas, au nom de la lutte anticoloniale, une apologie du terrorisme ? Pour nous faire mieux comprendre ce qu’il appelle la « vie en révolutions » de Frantz Fanon (« revolutionary lives » dans la version originale anglaise), l’essayiste Adam Shatz, rédacteur en chef pour les États-Unis de la London Review of Books, brosse de lui un portrait tout en complexité et en nuances grâce aux témoignages de ceux qui l’ont intimement connu.
Pendant toute sa courte existence, l’auteur de Peau noire, masques blancs (1952) justifia le recours à une certaine forme de violence comme moyen pour les opprimés de regagner leur dignité et le respect d’eux-mêmes. Son expérience personnelle du racisme, sa pratique clinique auprès des malades dans les différents hôpitaux où il a exercé comme psychiatre, sa fréquentation des philosophes – notamment Jean-Paul Sartre –, son opposition à l’idée d’une « négritude » qui figerait l’homme noir dans une essence, son engagement corps et âme en faveur du FLN : tout l’a conduit à devenir ce révolutionnaire fervent et cet écrivain passionné, parfois lyrique, toujours animé par les idéaux républicains de liberté, d’égalité et de fraternité qu’il a tout fait pour traduire en actes.
Son combat pour l’indépendance de l’Algérie lui vaudrait, selon Adam Shatz, une certaine rancune en France, qui expliquerait qu’il n’occupe pas toute la place que sa pensée mérite sur la scène intellectuelle de ce côté-ci de l’Atlantique. «Près de six décennies après la perte de l’Algérie, la France n’a toujours pas pardonné la “trahison” de Fanon», écrit-il. Cette importante biographie contribuera peut-être à faire évoluer les choses. Frédéric Manzini
La fresque (voir photo ci-dessus) du street artiste JBC, réalisée à Montreuil (93), se donne à voir à l’angle du 160 Boulevard Théophile Sueur et de la rue Maurice Bouchor.
Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel Sciences Humaines sur sa page d’ouverture au titre des « Sites amis ». Un excellent magazine dont la lecture est vivement conseillée.
FANON, CIRIEZ ET LAMY
Signé Frédéric Ciriez et Romain Lamy, un magnifique ouvrage d’une fulgurante audace qui nous plonge dans la vie et les combats du célèbre psychiatre martiniquais, durablement engagé en faveur de l’indépendance algérienne. D’un dessin l’autre, grâce à la couleur et au graphisme original, le décryptage à portée de chacun d’une réflexion souvent complexe. Les deux auteurs, de la plume et du crayon, nous projettent à Rome, lorsque Fanon rencontre Sartre le philosophe : le dialogue entre deux grands de la pensée, deux mondes et deux couleurs de peau. Ce roman graphique se donne à lire non seulement comme la biographie intellectuelle et politique de Frantz Fanon mais aussi comme une introduction originale à son œuvre, plus actuelle et décisive que jamais (La Découverte, 240 p., 28€). Yonnel Liégeois
Ancien animateur culturel, Jacques Aubert a publié, en 2017, son premier recueil de chroniques. Au gré du temps et des vents, il offre aux Chantiers de culture ses billets d’humeur à l’humour acidulé.
Pourquoi défile-t-on le 1er mai ? Je m’en souviens comme si j’y étais.
En fait, en 1789, comme je crevais la dalle, j’ai quitté ma campagne pour venir à Paris. Dans un estaminet, un type s’est levé, a grimpé sur une table, il a dit : « et si on prenait la Bastille ? », pourquoi pas, qu’on a répondu… « Et si on renversait la royauté ? », d’accord qu’on a dit… On est sorti et on l’a fait.
Mais la République, ça nourrit pas toujours son homme ! Alors, je me suis fait embaucher dans un atelier du faubourg. Là, c’était pire que les galères : on bossait 16 heures par jour, les femmes et les gosses aussi. C’était sale, bruyant, on se blessait, on tombait malade et on était payé des clopinettes. De plus, si tu gueulais t’étais viré, les syndicats, personne savait ce que c’était. Des années plus tard, un copain nous a dit qu’en Angleterre, un certain Karl Marx prétendait que les travailleurs ne devraient trimer que huit heures par jour et que les patrons on pouvait s’en passer. On n’y croyait pas.
En 1864, à Londres il y eut une réunion, rien que des militants. Nous, on y a envoyé le petit Eugène Varlin, un gars qui causait bien. Quand il est revenu il était tout chamboulé. Il voulait qu’on fasse la révolution. « Encore, qu’on a dit ! Bon, on va essayer ». Et comme en plus les prussiens sont arrivés pour nous chercher des noises, là, on s’est fâché. On a fait des barricades, on a décrété « La Commune de Paris ». On a écrit nos propres lois pour dire que c’était plus les patrons et les curés qui décidaient, que les garçons et les filles devaient aller à l’école et être payés pareil. C’est là que j’ai rencontré Marianne, elle soignait les blessés. Mais ça n’a pas duré… ils sont arrivés avec les fusils et ce fut un massacre.
En 1880, le fameux Karl Marx, qui décidément avait la tête dure, il a appelé son copain Friedrich Engels, qui a prévenu Jules Guesde, lequel en a causé à Paul Lafargue qui lui-même nous a avertis. Et on a relancé l’idée des 8 heures de travail, 8 heures de sommeil, 8 heures de loisirs. Dans tous les pays, les travailleurs ont dit qu’on avait raison, ça gueulait si fort qu’il a bien fallu nous entendre. Du coup, les syndicats ont été autorisés. Alors en 1889, à Paris avec des camarades d’un peu partout, on a eu l’idée de faire une journée de lutte, tous ensemble, à la même date, pour qu’on reconnaisse les droits des travailleurs à vivre mieux.
Comme le 1er mai 1886 à Chicago, lors d’une manif, ils y avaient tué des potes et que des syndicalistes avaient été condamnés à mort, on a dit que ce jour de lutte ce serait le 1er mai. La première manifestation du 1er mai, qu’on avait baptisée « Journée internationale des Travailleurs », elle a eu lieu le 1er mai 1890. Dans plusieurs pays, on a défilé et en France on était quasiment 100.000, plus deux : Marianne et moi !
L’année suivante, à Fourmies, chez nos copains mineurs, l’armée, pour faire plaisir aux patrons, elle a tiré sur la foule. Il y a eu dix morts, dont deux petits gosses. C’était à vomir, ça ne nous a pas arrêtés et les années suivantes, on était de plus en plus nombreux. Je me souviens qu’en 1906 on était sacrément remonté parce qu’on a défilé en criant « grève générale révolutionnaire ». En 1936, vu que les fachos montraient le bout de leur nez, on s’est rabiboché avec des potes avec qui on avait eu des mots et on a de nouveau défilé tous ensemble. Mais voilà que le lendemain, un gars du Havre a été viré parce qu’il s’était mis en grève le 1er mai.
Ça nous a pas plu ! De suite ses collègues ont cessé le travail, d’autres usines ont suivi, puis d’autres encore et à la mi-mai il y avait un sacré paquet d’usines qui étaient occupées. Comme le « Front Populaire », la gauche unie quoi, venait de gagner les élections, on a obligé les patrons à négocier. On a eu les 8 heures, des augmentations de salaires et des conventions collectives, on a même eu des congés payés. Marianne m’a dit « Fais les valises, on va à La Baule ». Mais la guerre est venue et ce cochon de Pétain, en 41, il a voulu que le 1er mai devienne la fête du travail mais sans qu’on parle des revendications.
On a repris les défilés à la Libération avec encore plus d’ardeur, même qu’en 1947 le 1er mai est devenu un jour férié, chômé et payé. Pendant les guerres d’Indochine et d’Algérie, comme pendant toutes les guerres, les manifestations ont été interdites. Ça ne nous empêchait pas de nous réunir mais impossible de battre le pavé. Il faudra attendre 1968 pour que le grand Charles, qui sentait la température monter, autorise la manifestation du 1er mai à Paris. 100.000 personnes défilent, plus Marianne et moi bien sûr… à ce moment-là, on ne se doutait pas qu’on allait être plus d’un million, trois semaines plus tard ! En 2002, hasard du calendrier, le 1er mai tombe entre les deux tours de l’élection présidentielle. Et comme un facho était qualifié pour le 2ème tour, c’est un million cinq cent mille (+2) qu’on était, pour dire qu’on ne voulait pas de ça.
Maintenant, je commence à me faire vieux mais Marianne, elle lâche rien. « Allez mon gars, faut y aller au 1er mai, la lutte elle est loin d’être finie ». « T’inquiètes pas » que je réponds, « je me rappelle encore où j’ai rangé le drapeau rouge ». Jacques Aubert
Le 1er mai 2025, Paris et ailleurs :
Dans un communiqué commun, l’intersyndicale CGT, FSU, Solidaires, Unef et divers mouvements de jeunesse incite les Français à manifester le 1er mai 2025 pour la paix, les retraites et les salaires. À Paris, le cortège partira de la place d’Italie à 14h, dans le 13e arrondissement, pour rejoindre celle de la Nation dans le 20ème. Comme chaque année, des milliers de personnes défileront dans les rues, ce sont ainsi pas moins de deux cent cinquante rassemblements et manifestations qui sont prévus dans toute la France, petites ou grandes villes de l’Hexagone : Auxerre, Bordeaux, Dijon, Lille, Limoges, Lyon, Marseille, Nantes, Nevers, Rennes, Rouen, Strasbourg, Toulouse… Au regard des conflits en Palestine et en Ukraine, pour le respect du droit des peuples et du droit international, là-bas comme ici pour une société démocratique et de justice sociale libérée de tout racisme et discriminations.
Si FO envisage de participer localement à certaines initiatives, CFDT et UNSA ont décidé pour leur part de tenir, à la capitale ce 1er mai, une table ronde consacrée au travail. « Les organisations ont cherché à donner une dimension internationale à la manifestation parisienne« , précise de son côté Sophie Binet, la secrétaire générale de la CGT, « avec la présence d’Esther Lynch responsable de la C.E.S., la Confédération européenne des syndicats ». Seront aussi présents des syndicalistes, hommes et femmes, venus d’Ukraine, d’Argentine, de Belgique. Il importe de dénoncer avec force le « nouvel ordre mondial que veulent imposer Trump, Poutine et Nétanyahou ». Yonnel Liégeois
Le 26 avril 1937, en pleine guerre civile espagnole, les bombardiers allemands anéantissent la petite ville basque de Guernica. Pour la première fois dans l’histoire moderne, une population civile est sciemment massacrée par les militaires. À Paris, Picasso peint son célèbre tableau en réponse à l’horreur.
Fouler des pieds les ruines, marcher sur les décombres d’une ville sous lesquels on imagine les corps ensevelis… Dans le parcours de cette originale salle du Musée de la Paix à Guernica ( Gernica y Luno en espagnol, Gernika-Lumo en langue basque) où le plancher est vitre transparente, certains visiteurs déambulent ainsi avec d’infinies précautions, osant à peine marquer le pas, tant l’émotion est forte ! Le sol vibre, le bruit assourdissant des bombardiers en approche envahit l’espace.
En ce mois d’avril 1937, la guerre civile en Espagne fait rage depuis neuf mois déjà. Le général Franco, soutenu par une partie de l’armée, n’a pas admis le choix de ses concitoyens et s’oppose par la force, depuis juillet 36, au gouvernement républicain sorti démocratiquement des urnes. Au nord du pays, le Pays basque subit les conséquences de la guerre civile. Mobilisation et rationnement touchent toutes les familles, des réfugiés commencent à affluer, la frontière avec la France est proche… Dans ce contexte particulier, la petite ville de Guernica représente plus qu’une paisible bourgade, plus qu’un point anodin sur la carte du conflit. « Gernika est la capitale spirituelle du Pays basque, s’attaquer à Gernika c’est vraiment s’attaquer à un symbole », rappelle Iratxe Momoitio Astorkia, la jeune directrice du Musée de la Paix. « Celui d’un peuple à l’esprit libre et indépendant, celui d’un pays à l’identité forte et reconnue ». Franco ne s’y trompe pas, les historiens attestent qu’une réunion s’est tenue à Hendaye quelques jours avant le bombardement entre généraux franquistes et militaires allemands.
Le 26 avril, c’est jour d’affluence à Gernika, c’est jour de marché. C’est le jour que choisit la Légion Condor, la sinistre unité aérienne créée par Hitler, pour piquer sur la ville : obus, bombes incendiaires, mitraillage des civils en déroute par des vols en rase-mottes… En près de quatre heures, 50 tonnes de bombes et 3000 engins incendiaires lâchés ! Ville anéantie, gigantesque incendie, 300 morts et des milliers de blessés, l’horreur à son comble. Comme le souligne Alain Serres dans Et Picasso peint Guernica publié chez Rue du monde, « le bombardement de Guernica marque l’histoire des hommes : il est le premier qui vise une population aux mains nues, non une cible militaire« .
En son atelier des Grands – Augustins à Paris, à la lecture de la presse Picasso découvre l’ampleur de la tragédie. C’est décidé, en réponse à la commande que lui a passée la République espagnole pour la prochaine Exposition internationale qui ouvrira bientôt à Paris, Picasso peindra « Guernica ». Le 1er mai 1937, il se met au travail et couche sur le papier ses premiers croquis : un cheval hennissant, une tête de taureau, un visage d’enfant… Dès les premiers jours, s’impose aussi à l’esprit du peintre l’idée d’une grande fresque : au final, près de huit mètres sur quatre ! Grâce aux dizaines de documents contenues dans le livre conçu par Alain Serres, chacun plonge alors véritablement dans le processus de création. « Une démarche passionnante », avoue l’auteur, « tel ce tout premier dessin de Picasso lorsqu’il apprend l’événement : la porteuse de lumière y apparaît déjà comme si, dans la nuit de l’horreur, l’artiste ne veut surtout pas perdre espoir ! Plus d’une centaine d’esquisses suivront, c’est important que les enfants en particulier découvrent ce colossal chantier ». Pour Alain Serres, il est évident que l’immersion dans l’élaboration de l’œuvre met à mal un point de vue un peu primaire mais fort répandu : « c’est facile de faire un Picasso ! ».
Proximité géographique oblige, la ville française d’Hendaye fut aussi durement ébranlée, tant par les événements de la guerre d’Espagne que par le bombardement de Guernica. « Dès l’été 1936, Hendaye assistait depuis les berges de la Bidassoa à la bataille et à l’incendie d’Irun, la ville frontière voisine. Seul un pont nous sépare, ou nous réunit », témoigne Marie-Carmen Nazabal, la maire – adjointe à la culture. « Beaucoup comprirent que la déferlante des avions d’Hitler et de Mussolini annonçait la seconde guerre mondiale. L’arrivée massive de réfugiés a fait ainsi de notre ville une cité d’accueil, beaucoup de ces réfugiés se sont installés définitivement à Hendaye et bon nombre d’Hendayais aujourd’hui en sont les descendants. Pour moi comme pour mes frères et sœurs, Guernica est tout un symbole, mon père y est né ! ». Yonnel Liégeois
PICASSO, LE LIVRE
« Ce qui importe avec ce livre, c’est permettre aux petits et grands de cheminer avec un artiste à la parole multiple qui n’hésite pas à pousser un cri contre la barbarie », témoigne avec force Alain Serres. Outre que Et Picasso peint Guernica soit un formidable outil pour apprendre à lire un tableau dans la foulée du souffle créateur d’un artiste, l’ouvrage invite aussi chacun, à la suite dePicasso, à prendre plume ou pinceau pour imaginer de nouveaux « Guernica », en peinture – en littérature – en musique – en film, pour secouer les consciences engourdies. Comme l’affirme Alain Serres, « le monde a plus que jamais besoin d’art et de culture pour ne pas perdre le nord« . Un livre de référence, un bel objet à se procurer d’urgence qui, dans un double mouvement, place d’emblée le lecteur au cœur de l’idée de résistance et au sommet de l’inventivité artistique. Y.L.
Et Picasso peint Guernica, Alain Serres : éditions Rue du monde, 56 pages (dont une quadruple page centrale reproduisant le célèbre tableau, 70 images et photographies), 23€90.
GERNIKA, LE MUSEE
« Au Musée de la paix de Gernika, nous recevons beaucoup de groupes scolaires. Et des visiteurs adultes, majoritairement en provenance de Catalogne, d’Angleterre, d’Allemagne ou de France », souligne Iratxe Momoitio Astorkia, philologue de formation et directrice du musée. « Notre projet muséologique, mis en œuvre depuis 1998 ? À partir de l’événement tragique d’avril 1937, proposer une thématique centrée sur la culture de la paix et organisée autour de trois questions : qu’est ce que la paix ? Qu’est ce que l’héritage de Gernika ? Qu’en est-il aujourd’hui de la paix dans le monde ?« . En lien avec chercheurs et historiens, le musée participe aussi à la collecte de la mémoire des derniers survivants, organise colloques et expositions en partenariat avec les musées étrangers, tel celui du Mémorial de Caen. Le rêve de la jeune directrice ? Dans son souci d’éducation à la paix, rénover la partie du musée consacrée au conflit basque… « Il nous faut sortir de l’amalgame entre terrorisme et identité basque. Moi qui, depuis mon enfance, suis habituée à vivre dans le conflit, je suis en même temps fière de diriger ce musée dévolu à la construction de la paix. Ici comme ailleurs, il reste encore beaucoup de chemin et de travail à faire, le musée y contribue, pour ouvrir le dialogue et sortir de la spirale de la souffrance et de la mort ». Y.L.
Musée de la Paix : Foru Plaza 1, 48300 Gernika-Lumo (ouvert du mardi au dimanche. Tél. : (34) 94 627 02 13).
Le 18 avril 1988, disparait Pierre Desproges. Un humoriste et pamphlétaire de grand talent qui sévissait tant à la radio qu’à la télé ou sur scène. En ce millénaire fort agité, s’impose une rafraîchissante plongée dans l’univers de la dérision que le chroniqueur de la « haine ordinaire » distillait en irrévérencieux libelles.
– Plus cancéreux que moi, tumeur !
– S’il n’y avait pas la science, malheureux cloportes suintants d’ingratitude aveugle et d’ignorance crasse, combien d’entre nous pourraient profiter de leur cancer pendant plus de cinq ans ?
– L’amour… Il y a ceux qui en parlent et il y a ceux qui le font. À partir de quoi il m’apparaît urgent de me taire.
– Veni, vidi, vici : je suis venu nettoyer les cabinets ! C’est le titre de l’hymne des travailleurs immigrés arrivant en France.
– L’ennemi se déguise parfois en géranium, mais on ne peut s’y tromper, car tandis que le géranium est à nos fenêtres, l’ennemi est à nos portes.
– On reconnaît le rouquin aux cheveux du père et le requin aux dents de la mère.
– Plus je connais les hommes, plus j’aime mon chien. Plus je connais les femmes, moins j’aime ma chienne.
– Les femmes n’ont jamais eu envie de porter un fusil, pour moi c’est quand même un signe d’élégance morale.
– Si c’est les meilleurs qui partent les premiers, que penser des éjaculateurs précoces ?
– Je suis un gaucher contrariant. C’est plus fort que moi, il faut que j’emmerde les droitiers.
– Je ne bois jamais à outrance, je ne sais même pas où c’est.
– Je n’ai jamais abusé de l’alcool, il a toujours été consentant.
– Dieu est peut-être éternel, mais pas autant que la connerie humaine.
– Les hémorragies cérébrales sont moins fréquentes chez les joueurs de football. Les cerveaux aussi !
– Il ne faut pas désespérer des imbéciles. Avec un peu d’entraînement, on peut arriver à en faire des militaires.
– Les deux tiers des enfants du monde meurent de faim, alors même que le troisième tiers crève de son excès de cholestérol.
– On ne m’ôtera pas de l’idée que, pendant la dernière guerre mondiale, de nombreux juifs ont eu une attitude carrément hostile à l’égard du régime nazi.
– Il y a autant de savants innocents dans le monde qu’il y avait de paysans persuadés d’habiter près de l’usine Olida dans les faubourgs de Buchenwald.
– Il faut toujours faire un choix, comme disait Himmler en quittant Auschwitz pour aller visiter la Hollande, on ne peut pas être à la fois au four et au moulin.
– Il vaut mieux rire d’Auschwitz avec un Juif que de jouer au scrabble avec Klaus Barbie.
– L’homme est le seul mammifère suffisamment évolué pour penser enfoncer des tisonniers dans l’œil d’un lieutenant de vaisseau dans le seul but de lui faire avouer l’âge du capitaine.
– L’homme est unique : les animaux font des crottes, alors que l’homme sème la merde.
– Si on ne parlait que de ce qu’on a vu, est-ce que les curés parleraient de Dieu ? Est-ce que le pape parlerait du stérilet de ma belle-sœur ? Est-ce que Giscard parlerait des pauvres ? Est-ce que les communistes parleraient de liberté ? Est-ce que je parlerai des communistes ?
– Les étrangers basanés font rien qu’à nous empêcher de dormir en vidant bruyamment nos poubelles dès l’aube alors que, tous les médecins vous le diront, le Blanc a besoin de sommeil.
– Les animaux sont moins intolérants que nous : un cochon affamé mangera du musulman.
– Attention, un suspect pour un flic ce n’est pas forcément un arabe ou un jeune. Là, par exemple, c’était un nègre.
– L’intelligence, c’est comme les parachutes, quand on n’en a pas, on s’écrase.
– Grâce à son intelligence, l’homme peut visser des boulons chez Renault jusqu’à soixante ans sans tirer sur sa laisse.
– L’élite de ce pays permet de faire et défaire les modes, selon la maxime : Je pense, donc tu suis.
– Vous lisez Minute ? Non ? vous avez tort ! Au lieu de vous emmerder à lire tout Sartre, vous achetez un exemplaire de Minute et, pour moins de dix balles, vous avez à la fois La Nausée et Les Mains sales.
– L’ouverture d’esprit n’est pas une fracture du crâne.
– Le lundi, je suis comme Robinson Crusoé, j’attends Vendredi.
– Et puis quoi, qu’importe la culture ? Quand il a écrit Hamlet, Molière avait-il lu Rostand ? Non …
– La culture, c’est comme l’amour. Il faut y aller par petits coups au début pour bien en jouir plus tard.
PIERRE DESPROGES, 1KG900 D’HUMOUR
Rire et se moquer de tout, mais pas avec n’importe qui… Telle était la devise de Pierre Desproges à (re)découvrir dans le ToutDesproges, enrichi d’un DVD de ses « interviews bidon » et de textes lus par quelques grands comédiens. Profondément antimilitariste depuis son service militaire au temps de la guerre d’Algérie, l’humoriste irrévérencieux fit ses classes dans les colonnes de L’Aurore, un journal réactionnaire où il tenait une rubrique abracadabrante. Son esprit de dérision décomplexée explosa dans les années 80 au micro de France Inter, à l’heure de l’inénarrable et indémodableTribunal des flagrants déliresen compagnie de deux autres trublions de service, Claude Villers et Luis Régo.
Pour les accros de Monsieur Cyclopède, vous saurez tout grâce aux éditions du Courroux. Desproges par Desproges révèle l’homme sous toutes ses facettes, de « l’écriveur » amoureux de la langue à « l’intranquille » hanté par la mort.La somme : 1kg900 d’humour et d’intimité, 340 pages grand format, 80% d’inédits, 600 documents (photos, manuscrits, dessins et… lettres d’amour à Hélène, son épouse !) rassemblés par Perrine, la fille cadette de Pierre Desproges.
« À ma sœur et moi, Desproges nous a transmis le pas de côté pour regarder l’existence », confesse Perrine. « Mon père admirait Brassens. L’un des points communs qu’il a avec lui, c’est vraiment la liberté de dire ce qu’il pensait ». Teinté d’inquiétude rentrée et d’une profonde humanité pour les gens de peu, Pierre Desproges maniait l’humour avec intelligence et érudition. De mots en maux, un prince de la plume qui se risqua même sur scène avec un égal succès. Yonnel Liégeois
Au regard du génocide perpétré en territoires palestiniens par le gouvernement d’extrême-droite dirigé par Benyamin Netanyahou, avec l’appui de l’Amérique de Trump et d’autres états réactionnaires, Chantiers de culture remet en ligne l’article consacré à l’Antigone de Sophocle, créée par le Théâtre National Palestinien et mise en scène par le regretté Adel Hakim (Prix de la Critique 2017 du meilleur spectacle étranger).
Comme élément de compréhension d’un conflit qui perdure d’une génération l’autre, pour décrypter la tragédie d’un peuple asservi depuis des décenniesen une prison à ciel ouvert.
Sans oublier la grande exposition Trésors sauvés de Gaza, 5000 ans d’histoire organisée à l’Institut du monde arabe (voir en pied d’article), jusqu’en novembre 2025. Yonnel Liégeois
À la Manufacture des Œillets, son nouvel et superbe écrin inauguré en décembre 2016, le Théâtre des Quartiers d’Ivry accueille le Théâtre National Palestinien. Pour la reprise exceptionnelle d’Antigone, la pièce de Sophocle magistralement mise en scène par Adel Hakim, et la création de Des roses et du jasmin. De la Grèce antique à la Palestine contemporaine, une tragédie de la terre qui perdure à travers les siècles.
Invité à Jérusalem en mai 2011 lors de la création d’Antigone mise en scène par Adel Hakim, le codirecteur du Théâtre des Quartiers d’Ivry, Jean-Pierre Han est catégorique. Selon le rédacteur en chef des Lettres françaises, l’emblématique magazine littéraire longtemps dirigé par Aragon, entre la crise qui secoue la Thèbes de Sophocle quatre siècles avant Jésus-Christ et le conflit latent qui perdure à Jérusalem depuis des décennies, l’évidence s’impose. « Le choix de la pièce de Sophocle, Antigone, est d’une extrême justesse par rapport à la situation palestinienne sans qu’il ait été besoin de la « contraindre » de quelque manière que ce soit, de lui faire dire autre chose que ce qu’elle dit », écrit-il à son retour de l’avant-première.
Ivry, Studio Casanova en cette veille de printemps 2012. En fond de scène, un superbe mur gris-blanc où s’inscrivent au fil du spectacle diverses répliques de la pièce ou quelques extraits du poème Sur cette terre de Mahmoud Darwich en langues française et arabe… Au premier plan, frêle et fragile dans sa robe immaculée, pourtant forte et déterminée en son esprit, l’éblouissante et lumineuse Shaden Sali, l’Antigone de Sophocle et fille de Palestine qui crie son désespoir et sa révolte, sa volonté de passer outre au décret du roi Créon : non, elle n’acceptera jamais que le corps de son frère soit livré à l’appétit des chiens et des corbeaux, oui elle bravera l’autorité et le pouvoir pour lui offrir une digne sépulture. En terre, sur sa terre, au péril de sa propre vie puisque la mort est promise à qui enfreindra la loi ! Polynice aux temps anciens, Yasser Arafat hier et Mahmoud Darwich quelques années plus tard, entre la pièce de théâtre et la réalité historique les frontières s’estompent étrangement : devant le refus obstiné du gouvernement israélien, ni le leader palestinien ni le poète n’auront droit au repos éternel à Jérusalem, la ville trois fois sainte. « La sépulture, la terre natale, Arafat et Darwich : impossible de s’y tromper, nous sommes encore et toujours dans Antigone telle que l’a imaginée Sophocle il y a quelques siècles », constate Jean-Pierre Han.
Native de Jérusalem, Shaden Sali a suivi une formation de secrétaire médicale avant de devenir comédienne. Un choix de carrière pas évident pour la jeune femme, qui dut l’imposer aux yeux même de sa famille… Aujourd’hui reconnue par les siens, elle s’identifie totalement à son personnage qu’elle interprète avec force conviction et talent. « Antigone n’est pas une femme du passé. À quelques siècles de distance, elle subit et vit les mêmes choses que nous aujourd’hui : l’injustice et les souffrances au quotidien qu’endure le peuple palestinien ». À l’écouter, le doute n’est point de mise, Antigone est fille de Palestine, c’est toute la douleur du peuple palestinien que Shaden Sali entend faire résonner sur les planches !
« La pièce de Sophocle ne raconte pas une histoire du passé, elle est porteuse au final de tout ce qui se passe aujourd’hui en Palestine : le retour à la terre, le respect des valeurs humaines, la volonté de se battre pour la dignité et la reconnaissance de ses droits. Je suis persuadée que le peuple palestinien peut facilement s’identifier à cette héroïne des temps antiques parce qu’elle est porteuse de très hautes valeurs, parce qu’elle n’hésite pas à s’opposer au pouvoir en place. C’est une battante, une combattante qui n’accepte pas la soumission et l’humiliation. Son message essentiel ? La défense d’un idéal, la force de convictions peuvent conduire chacun à préférer la mort à la vie. Pour ma part, j’ai choisi la vie, et le théâtre, pour faire entendre ce à quoi je crois ».
« Dans la tragédie grecque, on va à l’essentiel, il y a une compréhension exceptionnelle de ce qu’est l’humain : les droits de l’homme sont supérieurs à ceux de l’État », souligne pour sa part Adel Hakim, le metteur en scène et codirecteur du Théâtre des Quartiers d’Ivry, « n’oublions jamais aussi que cette terre est le berceau de la civilisation occidentale ». Fort d’un long compagnonnage avec le Théâtre National Palestinien, invité déjà à Ivry en 2009, il explique avec clarté et lucidité les raison son choix, lève d’emblée d’éventuelles ambigüités. « Même si elle parle de l’injustice et du droit à la terre, la pièce de Sophocle n’offre pas au spectateur des clefs de lecture du conflit israélo-palestinien, elle est de portée universelle, Créon n’est pas un vilain israélien qui condamne à la mort une vilaine terroriste ! Dans Antigone, nous avons affaire à un conflit de famille qui tourne mal, à une guerre fratricide ». Qui, cependant, n’est pas sans rapport, aux dires de l’homme de théâtre, avec cette guerre fratricide que se livrent deux peuples depuis des décennies…
Autre atout, selon Adel Hakim, dans le choix d’un tel répertoire : la qualité d’interprétation des comédiens palestiniens ! « Avec eux, ce fut une rencontre extraordinaire, ils ont une manière très profonde d’incarner la tragédie, ils en ont un sens inné. Ils la vivent de manière très intime, elle est leur quotidien, ils savent ce que ça veut dire sur scène comme au jour le jour », reconnaît-il avec autant d’enthousiasme que de respect. « En vivant plus de deux mois avec eux à Jérusalem pour les répétitions, j’ai expérimenté toutes les difficultés qu’ils éprouvent au quotidien. Simplement pour se rendre au théâtre et y arriver à l’heure : une galère journalière pour chacun, en raison des barrages et des contrôles inopinés. Avec régulièrement l’interdiction de poursuivre son chemin, une décision relevant souvent de l’arbitraire, sans raison apparente ni clairement justifiée, juste parce qu’un policier ou un membre d’une milice autorise ou interdit le passage selon son bon vouloir ».
L’injustice au quotidien, elle se donne à voir et à entendre désormais sur le plateau d’un théâtre, la Manufacture des Œillets : tragique, lumineuse, émouvante dans les yeux d’Antigone ! Son cri de douleur est celui de tous les peuples humiliés, son acte de résistance rejoint celui de tous les « indignés » de la planète, son appel à la vie et au respect celui de tous les hommes et femmes opprimés et sans droit à la parole, à la terre, à un avenir. Un spectacle d’une rare intensité dramatique, où la beauté du décor se conjugue avec éclat à celle de la musique et de la langue arabe, où poésie et lyrisme conduisent le spectateur sur des rives insoupçonnées. Au-delà même des berges de Méditerranée, plus loin que les plantations d’oliviers ou d’orangers, sur ces terres profondes de l’intime humanité enfouie en chacun. Yonnel Liégeois
Pourquoi une Antigone palestinienne ? « Parce quela pièce parle de la relation entre l’être humain et la terre, de l’amour que tout individu porte à sa terre natale (…). Parce que Créon, aveuglé par ses peurs et son obstination, interdit qu’un mort soit enterré dans le sol qui l’a vu naître (…). La pièce de Sophocle est un chant d’amour et d’espoir, une symphonie des sentiments, un météore précieux et brillant incrusté dans le noir du ciel et qui semble vouloir repousser l’ombre même de la mort, en attisant notre goût pour la lutte et pour la vie. Dans le spectacle, on entend la voix de Mahmoud Darwich, une voix qui a été associée, les dernières années de sa vie, aux musiques du Trio Joubran. Leur musique, la voix du poète, les artistes palestiniens, tout est au service de la pièce de Sophocle, si lointaine avec ses 2500 ans d’existence et si proche de par sa vérité humaine ». Adel Hakim, metteur en scène.
Des roses et du jasmin
« Voilà c’est fini. Retour sur Paris ce soir. Mission accomplie. Nous avons débarqué à Jérusalem, Adel Hakim et moi, pour lancer la création du spectacle, Des Roses et du Jasmin, au théâtre Hakawati. Un pari dingue, le Théâtre National Palestinien était presque à l’abandon. Pas un sou, pas un spectacle depuis des années. Comme le dit son directeur, Amer Khalil, « je n’ai pas de quoi vous offrir une bouteille d’eau ». On a créé une troupe, en appelant à gauche et à droite. Trois mois de boulot, de controverses. De passions et de désespoir aussi. Comment construire un cadre de travail pour des comédiens qui ne savent plus ce qu’est un travail de troupe depuis des années ? Hier la salle, pour la troisième fois, était bondée. Beaucoup de jeunes, beaucoup de gens venus de l’Ouest… Jérusalem reste tout de même une ville coupée en deux, à l’ouest les juifs et à l’est les arabes, pour faire vite.
La pièce d’Adeldéroule avec un souffle épique, sur trois heures, les destins fracassés par l’amour et par la haine de familles juives et palestiniennes mélangées. On voit défiler l’histoire, 44, puis 48, la création de l’État d’Israël, la Nakba et l’exil des Palestiniens, la guerre de 67 et l’annexion des territoires jusqu’à la première Intifada. Sur scène, les comédiens se donnent à fond, remarquables : Shaden, Amira, Lama, Faten, Hussam, Kamel, Daoud, Samy et Alaa. Au bout de trois heures, on sort sonnés, la salle est debout ». Mohamed Kacimi, dramaturge, extraits de son journal de création.
Le TNP, un théâtre atypique
Implanté à Jérusalem Est, le Théâtre National Palestinien s’appelait à sa fondation, en 1984, le Théâtre Al Hakawati (« Le conteur »), du nom de la célèbre compagnie qui l’animait. Comme il est interdit à l’Autorité Palestinienne de subventionner des institutions implantées à Jérusalem, le théâtre ne reçoit donc aucun subside de sa part. Et pas plus du gouvernement israélien puisque le TNP se refuse à présenter tout dossier de subvention afin de préserver sa liberté de programmation… D’où une situation complexe : il ne vit que grâce aux aides internationales, au soutien de diverses ONG ou de partenariats comme celui engagé avec Ivry. Ainsi, lors de sa création en 2011, grâce au soutien du Consulat général de France à Jérusalem, Antigone a pu être jouée à Ramallah, Jénine, Naplouse, Bethléem et même à Haïfa en Israël. En dépit des difficultés et de sa situation d’enfermement, le TNP n’en poursuit pas moins sa mission : amener le théâtre à des publics qui n’ont pas la possibilité de se déplacer, rapprocher la communauté palestinienne des différentes formes d’art.
Gaza à l’IMA
Jusqu’au 02/11/25, l’Institut du monde arabe expose les Trésors sauvés de Gaza, 5000 ans d’histoire. Depuis 2007, le Musée d’art et d’histoire de Genève (MAH) est devenu le musée-refuge d’une collection archéologique de près de 529 œuvres appartenant à l’Autorité nationale palestinienne et qui n’ont jamais pu retourner à Gaza : amphores, statuettes, stèles funéraires, lampes à huile, mosaïque…, datant de l’âge du bronze à l’époque ottomane, forment un ensemble devenu une référence au vu des destructions récentes.
Depuis le début de la guerre Israël-Hamas en octobre 2023, en se basant sur des images satellitaires, l’Unesco observe des dommages sur 69 sites culturels gazaouis : dix sites religieux (dont l’église grecque orthodoxe de Saint-Porphyre, détruite le 19 octobre 2024), quarante-trois bâtiments d’intérêt historique et/ou artistique, sept sites archéologiques, six monuments, deux dépôts de biens culturels mobiliers et un musée.
Avec l’aide du MAH et de l’Autorité nationale palestinienne, l’IMA propose une sélection de 130 chefs-d’œuvre de cet ensemble issu des fouilles franco-palestiniennes commencées en 1995, dont la spectaculaire mosaïque d’Abu Baraqeh, et de la collection privée de Jawdat Khoudery offerte à l’Autorité nationale palestinienne et présentée pour la première fois en France. Le témoignage d’un pan de l’histoire inconnu du grand public : celui du prestigieux passé de l’enclave palestinienne, reflet d’une histoire ininterrompue depuis l’âge du bronze. Oasis vantée pour sa gloire et sa douceur de vie, convoitée pour sa position stratégique dans les enjeux égypto-perses, terre de cocagne des caravaniers, port des richesses de l’Orient, de l’Arabie, de l’Afrique et de la Méditerranée, Gaza recèle quantité de sites archéologiques de toutes les époques aujourd’hui en péril. La densité de son histoire est un trésor inestimable.
Trésors sauvés de Gaza, 5000 ans d’histoire : jusqu’au 02/11/25, du mardi au vendredi de 10h à 18h, les week-ends et jours fériés de 10h à 19h. L’institut du monde arabe, 1 rue des Fossés Saint-Bernard, Place Mohammed V, 75005 Paris (Tél. : 01.40.51.38.38).
Au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme (75), se tient l’exposition Alfred Dreyfus, vérité et justice : dégradé en 1895, déporté au bagne de Guyane, réhabilité en 1906. Le 13/01/1898, Émile Zola publieson J’accuse à la une du quotidien L’Aurore : le célèbre romancier s’insurge contre la condamnation du capitaine et demande son acquittement. Un mois plus tard, le tribunal condamne l’écrivain à un an de prison ferme et 3.000 francs d’amende pour diffamation.
Décédé en 2021, Henri Mitterand était unanimement reconnu comme le grand spécialiste de l’œuvre d’Émile Zola. Professeur émérite à la Sorbonne, enseignant à l’université Columbia de New-York, l’homme de lettres consacra la majeure partie de sa vie à l’auteur des Rougon-Macquart. Un authentique défricheur, un éminent vulgarisateur de Zola, la vérité en marche!
AprèsSous le regard d’Olympia 1840-1870 et L’homme de Germinal 1871-1893 qui inauguraient le cycle consacré au père des Rougon-Macquart, Henri Mitterand clôturait avec L’honneur 1893-1902 son monumental travail de biographe. Déjà couronné par le Grand Prix de la ville de Paris pour le premier volume de cette biographie qui s’impose d’emblée comme référence, le professeur de lettres françaises à l’université américaine de Columbia s’affiche alors comme le plus grand connaisseur et vulgarisateur de Zola, dont il publia les Œuvres complètes à la Pléiade et les fameux Carnets d’enquêtes dans la célèbre collection Terres Humaines.
Couvrant la période qui s’étend de 1871 à 1893, L’homme de Germinal laisse émerger, au fil des pages, la figure d’un écrivain à la plume infatigable. Aux lendemains de la défaite de 1871 et de la répression sanglante des Communards, Émile Zola vit encore chichement. Chroniqueur avisé des mœurs politiques, il est avant tout connu pour ses articles qu’il envoie chaque semaine à quelques journaux… Un art du journalisme qu’il exerce avec pertinence (observer, noter, vérifier, planifier, se documenter…) mais qui ne l’égare pas de son projet initial : s’atteler à une tâche de titan, entamer la rédaction du cycle des Rougon-Macquart dont Mitterand décortique les chefs-d’œuvre qui en surgiront : L’assommoir, La terre, Nana, Germinal, La bête humaine pour ne citer que les incontournables… Avec une méthode d’écriture, le « naturalisme », dont le biographe nous expose avec brio genèse et mûrissement.
Suit L’honneur, le troisième et ultime volume qui couvre l’affaire Dreyfus jusqu’à la mort suspecte, accidentelle ou criminelle, du romancier en 1902. « Pour la postérité, et cas unique pour un écrivain, Zola se présente comme l’instigateur d’un vrai coup d’état verbal », s’exclame Henri Mitterand ! Le coup de génie de J’accuse, ce brûlot à la une du journal L’Aurore en ce 13 janvier 1898 ? « Jouer la provocation et obliger le gouvernement à réagir, mettre le feu à la France et déclencher une véritable guerre civile dont les historiens ne mesurent pas toujours toute la portée », affirme l’auteur de Zola, la vérité en marche. En son bureau submergé de livres, les yeux d’Henri Mitterand s’allument de passion lorsqu’il dresse le portrait du père des Rougon-Macquart. Pour le génie éminemment « politique » qui émerge à visage découvert derrière celui de l’écrivain, pour ce seigneur des lettres riche et adulé qui ose risquer son capital de réputation en dénonçant nommément pas moins de quinze généraux à la fois… « Un homme profondément haï par la hiérarchie catholique, la critique conservatrice et la caste militaire ».
Au fil de cette impressionnante biographie nourrie d’une multitude d’anecdotes et de documents iconographiques, Henri Mitterand nous propose plus que la narration savante d’une vie hors norme. Sous sa plume, de voyeurs nous devenons acteurs : compagnon de table d’un fin gourmet ou compère discret dans son salon de travail, nous déambulons aussi au côté du romancier dans les faubourgs de Paris, nous partageons avec lui les doutes de l’écriture, nous tremblons pour lui à l’heure de sa condamnation à un an de prison ferme pour diffamation ! Grand spécialiste de la littérature du XIXème siècle, Henri Mitterand fut un authentique défricheur et un éminent vulgarisateur : il est celui par qui Zola, tenu en suspicion par la tradition académique, fit son entrée à l’université française. Il fut le premier à plonger dans le fonds Zola inexploité à la Bibliothèque Nationale, il permit à des milliers de lecteurs de rencontrer une œuvre littéraire et un écrivain de haute stature. Yonnel Liégeois
Sous le regard d’Olympia : tome 1 (1840-1871, 948 p., 39€). L’homme de Germinal : tome 2 (1871-1893, 1232 p., 49€). L’honneur : tome 3 (1893-1902, 896 p., 45€).L’affaire Dreyfus (Le livre de poche, 576 p., 8€90).
Au Théâtre des Deux Rives, à Rouen (76), Brice Berthoud propose Du rêve que fut ma vie. À travers billets d’humeur et lettres d’amour, Camille Trouvé plie et déplie la vie de Camille Claudel, la grande sculptrice. Entre génie, poésie et beauté, un spectacle bouleversant.
Femme, muse et rebelle… Après Les Mains de Camille qui explorait l’enfance de l’artiste, ses liens avec famille et contemporains, la compagnie Les Anges au Plafondplonge dans la correspondance de Camille Claudel, sculptrice de génie et sœur de Paul. Des missives libertaires et provocatrices de sa jeunesse parisienne aux courriers non expédiés de l‘asile où elle fut internée, durant trente ans jusqu’à sa mort en 1943, se dévoile le portrait de Camille entre silences et colères. En quatre soirées, Du rêve que fut ma vie nous apprend à lire entre les lignes, à déchiffrer les billets d’humeur, à décoder les lettres d’amour ou de menace pour tenter de saisir ce moment où l’intelligence vacille face au poids de la douleur et de l’incompréhension.
Avec justesse et doigté, entre mots dits et non-dits sur scène, Camille Trouvé se joue de grands et « petits papiers », les mêle et démêle, les plie et déchire au son de la contrebasse de Fanny Lasfargues (en alternance avec Raphael Schwab). Un duo poignant qui révèle une femme et artiste en lutte pour recouvrer raison et liberté d’expression. Une histoire d’amour et de création que la comédienne et marionnettiste conte avec finesse et poésie. Beau et bouleversant. Yonnel Liégeois
Du rêve que fut ma vie, Brice Berthoud et Camille Trouvé : du 19 au 22/03, le mercredi à 19h, les jeudi et vendredi à 20h, le samedi à 18h. Théâtre des Deux Rives, CDN Normandie-Rouen, 48 rue Louis Ricard, 76000 Rouen (Tél. : 02.35.70.22.82).
Les mains de Camille, par la compagnie Les anges au plafond (Brice Berthoud et Camille Trouvé, directeurs du CDN Normandie-Rouen) : du 10 au 12/04, le jeudi à 14h30, le vendredi à 20h30, le samedi à 19h. Théâtre Jean Lurçat, Scène nationale, avenue des Lissiers, 23 200 Aubusson (Tél. : 05.55.83.09.09).
Rouen, autour du spectacle :
• RENCONTRE : avec l’équipe artistique à l’issue de la représentation du jeudi 20 mars.
• ATELIER : la Galerie des arts du feu vous invite le samedi 22 mars à 10h à un cours dédié au modelage en écho aux créations de la sculptrice. Quelles que soient vos connaissances et votre pratique, venez vivre une expérience unique. ➔ Durée 2h | Tarif 25 € | Réservation auprès de cecile.lebert@cdn-normandierouen.fr
• VISITE AU MUSÉE : le Musée des Beaux-Arts de Rouen vous propose le samedi 22 mars à 15h une visite guidée autour des figures de femmes peintres. Au-delà des difficultés liées à leur formation, des femmes ont dû se défendre pour devenir les artistes qu’elles souhaitaient être. Certaines ont lutté, d’autres se sont éteintes ou adaptées. ➔ Durée 1h | Tarif 3,5 € | Nombre de places limité | Retrait des billets le jour même (Tél. : 02.76.30.39.18)
En pays minier, la comédienne Carole Thibaut présente Longwy-Texas. Fille de métallo, de son enfance à l’aujourd’hui, la metteure en scène et directrice du CDN Les Îlets de Montluçon retrace l’histoire de la sidérurgie lorraine et de ses luttes. Un récit d’une profonde humanité, cœur vibrant et cœur d’acier.
À la manière d’une conférencière de l’intime, avecLongwy-Texas, Carole Thibaut nous conte l’histoire de la sidérurgie lorraine et de ses luttes à travers les figures de ses père, grand-père et arrière-grand-père. Outre sa mémoire de petite fille et des documents d’archive, il y a aussi des photos, des bouts de films Super 8, les journaux télévisés de l’époque. Les uns les autres narrant le quotidien des salariés, leur colère devant le naufrage industriel, leur refus des licenciements et de la mort de leur région. Il y a surtout les archives sonores de Lorraine Cœur d’Acier, première radio libre créée par la CGT à Longwy en 1979, animée par Marcel Trillat et Jacques Dupont, journalistes de La Vie Ouvrière, alors l’hebdomadaire de l’organisation syndicale.
De l’émetteur clandestin installé au sommet du clocher de l’église, défendu et protégé par la population locale, elle colore rouge sang la fermeture des usines, les manifestations, les concerts de soutien, le quotidien des femmes de sidérurgistes et la galère des salariés immigrés. Enfin, il y a Carole Thibaut seule en scène qui, dans un cheminement allant de l’intime à l’universel, interroge héritages symboliques et constructions culturelles (identité, filiation) dans un récit mêlant petite et grande histoire. Des forges de Longwy où elle est née jusqu’aux anciennes forges des Îlets à Montluçon, où elle vit aujourd’hui… Premier acte artistique de la metteure en scène et directrice à son arrivée dans l’Allier en 2016 au Théâtre des Îlets, cœur vibrant et cœur d’acier, une conférence atypique coulée aux fortes chaleurs des hauts fourneaux ! Yonnel Liégeois
Longwy-Texas, Carole Thibaut : le 06/03 au Théâtre de Cristal, Vannes-le-Châtel (54). Le 07/03 en la salle des Petits nez rouges, Favières (54). Le 20/03 au Musée de la mine, Saint-Eloy-les-Mines (63). Le 20/06 à Lavaveix-les-Mines (23). Texte disponible chez Lansman éditeur.
Retour sur histoire
Un père, comme une petite légende personnelle, le chant distendu d’un pays enfoui sous la terre. Un père, d’autres avant lui, ouvriers et ingénieurs des hauts-fourneaux qui ont fait la grandeur de la sidérurgie lorraine avant que les usines soient remplacées par des terrains vagues et des golfs. Dans une conférence intime, au fil de photographies et de documents d’archives, Carole Thibaut se retourne sur son histoire familiale. Non par nostalgie, mais pour interroger avec minutie les mythes qui ont peuplé son enfance, la grandeur industrielle, l’ascension sociale et la dure noblesse des « métiers d’hommes ». « Fille au pays des pères », (…) comment, dans un même geste, arracher Longwy à l’oubli et rompre les liens qui l’y rattachent encore ? Victor Roussel, conseiller artistique au Théâtre de la Bastille, lors des représentations parisiennes.
Les effets du viol sur les victimes ont longtemps été ignorés. Des femmes font entendre leur voix pour en révéler les ravages psychiques. Paru dans le mensuel Sciences Humaines (N°375, février 2025), un article d’Achille Weinberg.
Triste tigre de Neige Sinno, Le Consentement de Vanessa Springora, La Familia grande de Camille Kouchner… On ne compte plus les parutions de ces « romans autofictionnels » qui dénoncent les violences sexuelles subies par les femmes et les enfants – filles et garçons. En 1999 pourtant, lors de la parution de L’Inceste (Stock), l’autrice Christine Angot avait essuyé nombre de critiques insultantes, traitée entre autres d’« écrivain provocateur et histrionique ». En 2011, Delphine de Vigan dans son roman Rien ne s’oppose à la nuit (Lattès) ne suggérait qu’à mots couverts l’inceste subi par sa mère, atteinte par la suite de troubles bipolaires.
Pourquoi alors un tel renversement ? Une « véritable déflagration mondiale », selon les mots de l’historienne Michelle Perrot, s’est produite en 2017 : précédé de son hashtag, le mouvement MeToo s’est répandu sur toute la planète. Selon Irène Théry, #MeToo a dévoilé « un véritable continent de violences sexuelles cachées en permettant à des centaines de milliers de victimes de braver la honte et d’oser parler ». Cette sociologue y voit « une lutte inédite des nouvelles générations contre la disqualification sociale de la parole des victimes, contre l’aplomb insensé que peuvent donner l’exercice d’un pouvoir ou le dévoiement d’une autorité quand ils sont animés, non seulement par la haine (comme dans le viol de guerre) ou par la pure puissance de réification (comme dans le viol pédocriminel), mais aussi par la condescendance, cette forme si banale et encore si méconnue de suffisance et de mépris masculinistes ».
Harcèlements, viols collectifs, incestes familiaux… De tous temps, les violences sexuelles ont été nombreuses. Mais, comme l’a montré l’historien Georges Vigarello, le viol était perçu jusqu’au 18e siècle seulement comme un acte immoral, une transgression dans des sociétés patriarcales où il portait atteinte au droit de propriété des hommes sur les femmes. C’était le père ou l’époux de la victime qui portait plainte et s’estimait déshonoré. Ce n’est qu’à partir du 19e siècle, avec la psychologie naissante, que la souffrance des victimes commence à être évoquée et prise en charge par des psychiatres et des psychanalystes. Progressivement, dans des sociétés de plus en plus intolérantes à la violence, on commence à mesurer les ravages psychiques engendrant, selon Vigarello, un « irrémédiable traumatisme ».
Débat sur le consentement
Depuis les années 1970 en outre, la puissance croissante du mouvement féministe fait entendre sa voix, en voyant le viol comme le produit d’un système politique et social fondé sur la domination masculine. Une sorte de « quintessence » d’un système patriarcal qui certes se délite aujourd’hui, mais encore davantage dans la lettre que dans les faits… Promulguée en 1980, la loi sur le viol le définit comme « tout acte de pénétration sexuelle ou tout acte bucco-génital commis sur la personne d’autrui ou sur la personne de l’auteur par l’usage de la violence, de la contrainte, de la menace ou de la surprise » (formulation actuelle élargie après la loi « Schiappa » de 2018). Article du Code pénal cependant toujours suivi de peu de condamnations. À l’heure où les paroles se libèrent, où la honte a changé de camp, où les effets d’emprise et de sidération décrits par les victimes commencent à être entendus, cette loi doit-elle être modifiée ? Faut-il y introduire la notion de consentement comme l’ont déjà fait de nombreux pays comme le Canada, la Suède ou l’Espagne ?
Cette question montre une avancée dans la reconnaissance des violences sexuelles. Elle fait cependant l’objet de nouveaux débats et controverses. Selon la philosophe Manon Garcia, un fond sexiste sous-tend cette acception qui revient à considérer que « le consentement est l’affaire des femmes qui doivent choisir d’accepter ou de refuser les assauts sexuels des hommes », selon le vieux schéma « l’homme propose, la femme dispose ». Donc, à remettre la focale sur la victime qui devra se justifier lors de son procès. Achille Weinberg
Pour ses 35 ans, Sciences Humaines s’est offert une nouvelle formule ! « Entièrement pensée et rénovée, la pagination augmentée et la maquette magnifiée », se réjouit Héloïse Lhérété, la directrice de la rédaction. L’objectif de cette révolution éditoriale ? « Faire de Sciences Humainesun lien de savoir à un moment où l’histoire s’opacifie et où les discours informés se trouvent recouverts par un brouhaha permanent ». Au sommaire du numéro, le dossier traditionnel (Les lents, les bordéliques, les rêveurs : la résistance discrète des inadaptés) et un formidable entretien avec Souleymane Bachir Diagne, philosophe et enseignant à l’université de Columbia (« Penser l’universel dans un monde tribalisé« ). Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des Sites amis. Un magazine dont nous conseillons la lecture. Yonnel Liégeois
Alors que partout en France, les artistes appellent le public à se « mettre debout pour la Culture », afin de protester contre les coupes budgétaires drastiques des financements publics de l’État et des collectivités, un ensemble de 40 000 professionnels de la Culture, issus de toutes les disciplines (spectacle vivant, cinéma, littérature, musique, arts plastiques, etc.), rejoint par des citoyennes et citoyens de tous horizons professionnels, lance aujourd’hui la pétition « Debout pour la Culture ! Debout pour le service public ».
En décembre 2024, présidente de la région des Pays de la Loire, Christelle Morançais (Horizons) faisait fort déjà : elle annonçait 75 % de baisse des subventions au secteur de la culture. Mieux ou pire encore, le conseil départemental de l’Hérault, présidé par Kléber Mesquida (Parti socialiste), a décidé « une coupe de 100 % du budget alloué à la culture ». Hormis les financements obligatoires d’un département (lecture publique dans les médiathèques, les écoles de musique, les actions dans les maisons d’enfants à caractère social et les Ehpad)… En outre, la région Occitanie a d’ores et déjà annoncé une baisse de 100 000 euros pour la culture dans l’Hérault. Prochainement, la présidente socialiste de la région, Carole Delga, doit donner le détail de ces baisses. Pendant ce temps, que fait Rachida Dati, la ministre de la Culture ? Silence sur toute la ligne ! Chantiers de culture a signé la pétition, et vous ? Yonnel Liégeois
DEBOUT POUR LA CULTURE DEBOUT POUR LE SERVICE PUBLIC !
Les coupes budgétaires de l’État et des collectivités plongent le service public de l’art et de la culture dans une situation alarmante. Chaque fois qu’une coupe budgétaire de 20.000 euros est annoncée, c’est l’équivalent d’un emploi permanent dans une structure culturelle ou d’un emploi artistique, technique ou administratif intermittent, qui est menacé de disparition.
À chaque perte d’emploi, c’est l’accès à l’art et à la culture qui recule pour toute la population française, dans les villes, dans les villages ruraux, dans les banlieues. C’est moins de créations, moins de représentations, moins d’éducation artistique dans les établissements scolaires, moins d’interventions culturelles dans les hôpitaux ou ailleurs. À chaque perte d’emploi, les risques augmentent de cessation d’activité des équipes artistiques et des lieux qui nous permettent de nous réunir et de faire débat.
Le contexte d’austérité budgétaire ne peut pas occulter les menaces qui planent sur notre démocratie. C’est pourquoi nous disons que sacrifier les services publics, dont celui de l’art et de la culture, est un calcul dangereux au regard des grands bénéfices sociétaux qui en découlent. Que l’État consacre 0,8 % de son budget à cette politique publique est déjà largement insuffisant pour répondre aux besoins exprimés par la population et par les professionnels. Aussi, nous toutes et tous, bénéficiaires du service public de l’art et de la culture, publics, artistes, technicien.ne.s, salarié.e.s, directeur.ices de lieux, nous nous tenons debout, ensemble, pour affirmer notre besoin d’une culture vivante qui stimule les imaginaires, partage les savoirs, reflète notre diversité et favorise le bien vivre ensemble.
Ensemble, nous nous tenons DEBOUT et nous signons LA PÉTITION pour défendre notre service public, ses emplois et les revendications portées unitairement par les syndicats d’employeurs et de salariés.
LES PREMIERS SIGNATAIRES
Parmi les 40 000 premiers signataires dont vous pouvez découvrir les noms ici, on trouve notamment :
Laure Calamy / François Morel / Marina Foïs / Vincent Dedienne / Camille Cottin / Ludivine Sagnier / Denis Podalydes / Adèle Haenel / Jeanne Added / Pascal Legitimus / Emily Loizeau / Joey Starr / Nancy Huston / Vincent Macaigne / Julie Gayet / Philippe Torreton / Jeanne Balibar / Swann Arlaud / Corinne Masiero / Wajdi Mouawad / Agnès Jaoui / Bruno Solo / Nicole Garcia / Louis Garrel / Marie Ndiaye / Judith Henry / Cyril Dion / Juliette Binoche / Barbara Schulz / Emmanuel Mouret / Anouk Grinberg / Yann-Arthus Bertrand / Leonore Confino / Denis de Montgolfier / Robin Renucci / Romane Bohringer / Caroline Guiela Nguyen / Mathilda May / Julien Gosselin / India Hair / Stanislas Nordey / Leslie Kaplan / Julie Delpy / Jacques Gamblin / Clara Ysé / Charles Berling / Gisèle Vienne / Philippe Quesne / Irène Jacob / François Schuiten / Maguy Marin / Benoît Delepine / Ariane Ascaride / Mathias Malzieu / Claire Nebout / Yves Pagès / Isabelle Carré / Albin de La Simone / Charlelie Couture / Régine Chopinot / Boris Charmatz / Dominique Blanc / Antoine Wauters / Rosemary Standley / Benoît Peeters / Anna Mouglalis / Olivier Saladin / Barbara Carlotti / Xavier Duringer / Alice Zeniter / Gaël Morel / Olivier Cadiot / Emmanuelle Huynh / Jean Bellorini / Claudine Galea / Jean-Loup Hubert / Sonia Rolland / Rafi Pitts / Emilie Dequenne / Camille Besse / Kader Attou / Gisèle Vienne / Adama Diop / Julie Brochen / Jean-Charles Massera / Mariana Otero / Jerôme Bel / Julie Bertuccelli / Jean-Louis Martinelli / Valérie Dréville / David Bobée / Anne Alvaro / Sylvain Creuzevault / Phia Ménard / Mohamed El Khatib / Jil Caplan / Jean-François Sivadier / Irène Bonnaud / Stéphane Braunschweig / Eva Darlan / Céline Sallette / Pascal Rabaté / Françoise Breut / Boubacar Sangaré / Gaelle Bourges / Michel Lussault / Véronique Vella / Gaëtan Châtaignier / Marie Morelle / Koya Kamura / Nadia Beugré / Thierry Thieu Niang / Chloé Moglia / Jean-François Zygel / Julie Deliquet / Vincent Dieutre / Valerie Bonneton / Martin Page / La Ribot…
De l’ouvrage paru aux éditions de Minuit en 1958, Laurent Meininger adapte et met en scène La question. Une mise en bouche fulgurante du récit-brûlot d’Henri Alleg, relatant sévices et tortures que lui infligea l’armée française durant la guerre d’Algérie. Avec Stanislas Nordey sous les traits de l’ancien journaliste d’Alger républicain, impressionnant de naturel et de vérité.
Un clair-obscur oppressant, un étrange rideau tremblant en fond de scène… Le décor, sobre, est posé. Un homme s’avance, la voix calme et puissante tout à la fois, un halo de lumière pour éclairer des mots criant souffrance et douleur. Sur le plateau, s’immiscent angoisse et détresse. Face au public, figé comme sidéré par les paroles dont il use pour narrer son interminable supplice, Stanislas Nordey impose sa présence. La question ? Les sombres pages d’une histoire de France où des tortionnaires, soldats et officiers d’une armée régulière, couvrent de rouge sang leurs ignobles forfaitures.
En cette Algérie des années de guerre, depuis novembre 1956, le journal Alger républicain est interdit de parution. Contraint à la clandestinité, Henri Alleg, son directeur, est arrêté en juin 1957. De sa prison, entre deux séances de torture dirigées par les hommes des généraux Massu et Aussaresses, il rédige La question. Sorti clandestinement de cellule, un texte bref mais incisif et dense, limpide presque, qui dissèque hors tout état d’âme les sévices endurés : la « gégène » (des électrodes posées sur diverses parties sensibles du corps), la « piscine » (la tête plongée dans l’eau jusqu’à l’asphyxie), la « pendaison » (le corps suspendu par les pieds et brûlé à la torche)… Sans omettre les coups, les injures, les humiliations quotidiennes, les menaces de mort à l’encontre de la femme et des enfants du supplicié !
Un témoignage d’autant plus émouvant et percutant qu’Henri Alleg le rédige tel un rapport d’autopsie, celle d’un mort vivant qui n’ose croire en sa survie. Les commanditaires de ces actes barbares ? Les militaires français du « Service action » qui s’octroient tous les droits, usent et abusent de sinistres manœuvres pour extorquer des renseignements et sauver l’Algérie coloniale des griffes de l’indépendance. Leur doctrine fera école, le général Aussaresses ira l’enseigner aux États-Unis, ensuite en Argentine et au Chili. Sur la scène du théâtre, point de salle de tortures, non par économie de moyens mais pour que le texte seul, sans pathos superflu, prenne son envol hors les frontières. Hier comme aujourd’hui, pour dénoncer dictateurs et tortionnaires en tout pays.
« Ma première rencontre avec le livre d’Henri Alleg ? Un choc », reconnaît Laurent Meininger, « qui m’émeut toujours autant au fil de mes lectures ». D’autant qu’il s’emploie, depuis la création de sa compagnie théâtrale en 2011, à mettre en scène des textes forts qui parlent aux consciences d’aujourd’hui. Formé à l’école de l’éducation populaire par des maîtres es tréteaux, tel Jean-Louis Hourdin, il s’inscrit au nombre de ceux qui ont fait entrer le théâtre dans les hôpitaux et les prisons. Face à la montée des nationalismes et à l’émergence de « petits chefs » aux discours haineux, Laurent Meininger en est persuadé, La question conserve son pouvoir d’interpellation en ce troisième millénaire. « Croire que liberté et démocratie sont acquises à tout jamais ? Une attitude suicidaire ! Il nous faut rester vigilants, ne jamais se départir d’un esprit critique, le combat contre l’injustice est permanent ».
« Aujourd’hui encore, La Question demeure une référence », écrit en 2013 dans les colonnes du MondeRoland Rappaport, l’avocat qui sortit feuille par feuille le manuscrit écrit sur du papier toilette. « C’est ainsi, qu’en 2007, aux USA, lors des débats sur l’usage en Irak de ce qui était désigné comme « des interrogatoires musclés », en réalité de véritables tortures, l’Université du Nebraska a publié, en anglais, La Question. Dans la préface, signée du professeur James D. Le Sueur, on lit « La Question est et demeure, aujourd’hui, une question pour nous tous », rapporte le juriste en conclusion de son témoignage.
Alleg, Meininger et Nordey ? D’une génération l’autre, trois hommes aux convictions enracinées pour un même devoir de mémoire. Trois hommes à la question pour un message de vigilance certes, plus encore pour un message de paix et de fraternité entre les peuples. Sur la scène, à La question posée dans le clair-obscur, lumineuse et flamboyante s’impose la réponse ! Yonnel Liégeois, photos Jean-Louis Fernandez
Publiée en février 1958, La question d’Henri Alleg est la première à dénoncer publiquement sévices et tortures perpétrés en Algérie. Jean-Paul Sartre, dans les colonnes de L’Express, salue à l’époque la portée du texte. Huit réimpressions dans les cinq semaines suivant la sortie… Le 25 mars, le livre est saisi puis interdit, à la demande du tribunal des forces armées de Paris. Malraux, Mauriac et Sartre protestent et dénoncent la censure. Devenu succès littéraire et référence internationale, l’ouvrage est traduit en pas moins de trente langues (éd. de Minuit, 6€90).
Une rencontre saisissante
La Question a été pour moi une rencontre saisissante. Ce texte dénonce l’utilisation de la torture par l’armée française durant la bataille d’Alger. Il fut longtemps censuré par l’État français. J’ai été totalement happé, interpellé par les mots de Henri Alleg. Ils font écho à des émotions qui me traversent depuis longtemps : mon grand-père fut résistant pendant la seconde guerre mondiale. Certes, il ne s’agit pas de la même guerre, mais la guerre d’Algérie soulève des questions que soulevait également, à peine plus d’une décennie auparavant, la seconde guerre mondiale : la torture, la résistance, la censure… Elle interroge en 1957 sur ces enseignements que notre pays n’a pas su tirer des atrocités subies par son propre peuple entre 1939 et 1945. Ce récit autobiographique parle d’un homme qui reste fidèle à ses convictions ; quel qu’en soit le prix pour lui-même. Son refus, son courage, sa dignité, ses valeurs fraternelles me touchent profondément. Que signifie résister ? Comment réagir face à la peur ? face à la douleur physique ? Jusqu’où est-on capable d’aller pour défendre un idéal ? Dans La Question le récit comme la torture sont implacables. On ne peut s’y soustraire. Le choc est d’autant plus rude que le récit est clinique, il ne fait jamais appel à l’émotion. Henri Alleg dresse le procès-verbal des exactions que lui ont fait subir les parachutistes français sur ordre du gouvernement français. Il sait que le silence est le plus fidèle allié de la torture. Il sait que pour défendre nos valeurs, il faut témoigner de ce qui se passe quand elles s’effondrent.
Monter La Question, c’est rappeler que la torture existe toujours, que les principaux tortionnaires et assassins sont les États, hier comme aujourd’hui. Aucun d’entre eux « n’est à l’abri de consentir » à la torture, à « l’exécution extra-judiciaire », à l’utilisation de peines, de conditions de détention ou de traitements cruels, inhumains ou dégradants Pas même les grandes démocraties, pourtant supposées garantir le respect des droits de l’homme… La liste est longue, effroyablement longue, des pays qui ont recours à la torture de manière systématique pour obtenir des informations, arracher des « aveux », menacer. La liste est longue, effroyablement longue, des pays où « l’exécution extra-judiciaire » fait taire la voix dissidente. Ces horreurs font écho aux tortures subies par Henri Alleg en 1957 ; à la « corvée de bois » des parachutistes en Algérie, assassinant sur ordre du gouvernement français les militants indépendantistes Maurice Audin, Ali Boumendjel et bien d’autres ; au massacre de « Français musulmans d’Algérie », le 17 octobre 1961 à Paris, par des policiers français sur ordre d’un préfet déjà impliqué dans la rafle de 1600 juifs à Bordeaux entre 1942 et 1944. Au regard de la place qu’elle tient dans la littérature minimaliste, au regard du rôle qu’elle a tenu hier dans le « tressaillement » des consciences, OUI il est juste que La Question conserve son statut de référence internationale. Mais NON, il n’est pas acceptable que tant de pays, tant de gouvernements dans le monde restent encore tortionnaires et que La Question conserve ainsi malheureusement toute son actualité. Laurent Meininger, metteur en scène
Chez Folio Gallimard, dans la collection Biographies, Violaine Heyraud publie celle de Georges Feydeau. La vie et l’œuvre du maître artificier de répliques crevantes au fil d’intrigues subtilement réglées. Mort de la syphilis, délirant en fils de Napoléon III.
On doit à Violaine Heyraud la publication, dans La Pléiade, de 13 pièces de Georges Feydeau (1862-1921),sur les 63 écrites par l’auteur de la Dame de chez Maxim, entre autres succès impayables toujours en vigueur. Spécialiste du vaudeville, elle enseigne à la Sorbonne nouvelle Paris-III. Elle a toute légitimité pour livrer la biographie du rejeton d’Ernest Feydeau, boursier, littérateur (un an avant Madame Bovary, il sort Fanny, roman sur l’adultère), et de la resplendissante Léocadie, née à Varsovie, dont la fidélité sera suspecte aux yeux des contemporains, surtout les frères Goncourt, pires mauvaises langues de l’époque. L’ami Flaubert dit à Ernest : « Ton môme est si beau ». Georges, blond bébé de rêve, deviendra un bel homme à moustache en croc, souvent portraituré par son beau-père, le peintre Carolus Duran.
Violaine Heyraud, pour sa part, dépeint trait pour trait, avec la plus sourcilleuse vraisemblance, l’écrivain d’entière exigence, le mondain cordial non sans froideur, l’amuseur mélancolique, le collectionneur de tableaux et d’objets d’art qui, menant grand train, se retrouve souvent fauché malgré l’engouement foudroyant provoqué par ses œuvres – aux conditions de création parfaitement décrites – de champion du quiproquo, maître artificier de répliques crevantes au fil d’intrigues subtilement réglées comme un moteur à explosion. Sont évoqués, de manière approfondie, les thèmes d’un répertoire fait de titres célèbres, dont le seul énoncé prête à sourire, qu’il s’agisse de Monsieur chasse !, du Dindon, d’Occupe-toi d’Amélie !, de Mais n’te promène donc pas toute nue ! ou de l’Hôtel du libre-échange, en soi un précipité d’économie libidinale de la prétendue Belle Époque.
Georges Feydeau, en son temps, celui de Charcot et du jeune Freud, a donc mis en boîte irrésistiblement la physiologie du mariage esquissée par Balzac. Son univers de tordantes « cocottes », de benêts cocus putatifs, de maris sournois et de domestiques retors, toutes et tous sans exception plongés dans une dinguerie sexuelle inaboutie, met en jeu permanent une comédie humaine sans appel. On se hâte d‘en rire, plutôt que d’en pleurer. Feydeau eut une fin déchirante, grotesque. Sous l’effet de la syphilis au troisième stade, il se croyait fils de Napoléon III, selon une rumeur datant de sa naissance. Il perdit la tête dans une maison de santé de la Malmaison, ex-propriété de Joséphine de Beauharnais. Il meurt en 1921, à l’âge de 58 ans. Jean-Pierre Léonardini
Georges Feydeau, de Violaine Heyraud : Folio « Biographies », avec de nombreuses illustrations (352 p., 10€40).
Au théâtre du Soleil, à la Cartoucherie (75), Ariane Mnouchkine présente Ici sont les dragons. La première époque, 1917 la victoire était entre nos mains, « d’un grand spectacle populaire inspiré par des faits réels »… Une plaidoirie imagée en faveur de l’Ukraine, une leçon d’histoire fort appuyée.
La grande prêtresse du Soleil, Ariane Mnouchkine, ne faillit pas à la règle ! Imperturbable malgré la fraîcheur des rafales de vent en ce dimanche après-midi, fidèle au poste, elle déchire encore et toujours les billets à l’entrée du théâtre… Sous la grande halle, chaleur et bortsch ukrainien réconfortent les spectateurs. Une foule bigarrée, les habitués en quête de leur place et les néophytes à la découverte du lieu. De ci delà, de grandes boîtes aux couleurs jaune et bleu accueillent les dons en faveur du peuple assailli par les troupes russes : pour acheter des drones de reconnaissance, non pour tuer, est-il précisé en préambule à la levée de rideau.
Hiver oblige, les brumes enneigées ont envahi le vaste plateau, dévoilant alors en fond de scène un visage familier du petit écran, celui de Vladimir Poutine ! Que la meneuse de troupe, alias Ariane Mnouchkine sous les traits de la comédienne Hélène Cinque, s’empresse d’accuser de tous les maux, de maudire et d’injurier… Le ton est donné, aujourd’hui comme hier, la Russie est l’empire du mal, de la Révolution de février 1917 à l’invasion de l’Ukraine en février 2022. Certes, nous aurons bien divers tableaux décrivant famines et servitudes sous le règne du tzar. Nobles et nantis n’en n’ont cure, le peuple est ulcéré, la révolte gronde. L’essentiel de la démonstration est ailleurs : illustrer, à la limite de la caricature (Staline n’est encore qu’un troisième couteau fort discret en cette première « époque »), comment Lénine et Trotsky ont détourné la colère du peuple à leur cause. Dans le seul intérêt de la prise du pouvoir par les Bolcheviks, deux pantins et marionnettes de l’Histoire ridiculisés sous leurs masques de scène.
Certes, l’Ukraine a déjà revendiqué indépendance et liberté en ces années-là. Certes, la magicienne des lieux manœuvre avec talent la geste de la troupe, le ballet des décors sur roulettes, le souffle épique qui anime le plateau durant plus de deux heures de représentation. Les images sont belles, costumes et musiques aussi. Las, les propos des personnages sont traités à l’état de slogans, leurs caractères à peine esquissés. L’argumentaire est lacunaire, privé de toute aspérité et complexité. Au mitan de la représentation, amoureux du travail de la gente dame, d’aucuns échangent leurs réflexions. Amères, voire sévères (trop ?) quand l’ennui l’emporte sur l’enthousiasme… Le premier épisode d’un « grand spectacle populaire inspiré par des faits réels » s’achève, le public l’honore d’applaudissements nourris. D’une tirade l’autre, « en harmonie avec Hélène Cixous » selon l’habituelle formule, Ariane Mnouchkine s’est improvisée éphémère chroniqueuse à l’inspiration poétique tarie et à l’esprit critique contrarié. Espérons qu’au déroulé des futures « époques », pour l’heure toujours en gestation, le Soleil soit vraiment un peu plus au zénith ! Yonnel Liégeois, photos Lucile Cocito
Ici sont les dragons : jusqu’au 27/04/25. Du mercredi au vendredi à 19h30, le samedi à 15h et le dimanche à 13h30. Le théâtre du Soleil, la Cartoucherie, 75012 Paris (Tél. : 01.43.74.24.08).