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Picasso et les avant-gardes arabes

Jusqu’au 10 juillet, l’Institut du monde arabe de Tourcoing (59) met en évidence les liens qui unissent Picasso et les avant-gardes arabes. Une rétrospective passionnante qui révèle ce courant moderniste méconnu en France.

Françoise Cohen, ancienne conservatrice du musée des Beaux-Arts du Havre puis directrice du Carré d’art de Nîmes, désormais directrice de l’IMA-Tourcoing, est à l’origine avec l’historien d’art Mario Choueiry de cette exposition consacrée à «Picasso et les avant-gardes arabes». Parmi toutes celles, passées et récentes, consacrées au maître et celles qui s’annoncent en 2023 autour du cinquantenaire de sa mort, on frôle, parfois, l’indigestion. Mais Picasso ne cesse de nous surprendre et son influence auprès des peintres irakiens, égyptiens, algériens, libanais ou syriens à partir de « Guernica » raconte une histoire passionnante, où toute une génération de jeunes artistes s’inscrit dans son sillage artistique et politique.

En 1938, en Égypte, et 1951, en Irak, deux manifestes clés des modernités arabes affirment une nouvelle conception de la peinture. Les artistes égyptiens se prévalent résolument de « Guernica » et, sous le titre « Vive l’art dégénéré », - en référence à l’exposition « Entartete Kunst » organisée par les nazis à Munich en 1937 -, écrivent : « Cet art dégénéré, nous en sommes absolument solidaires. En lui résident toutes les chances de l’avenir. Travaillons à sa victoire sur le nouveau Moyen Âge qui se lève en plein cœur de l’Occident ». En 1951, la jeune garde de l’art moderne irakien proclame la naissance d’une nouvelle école d’art au nom de la civilisation irakienne et universelle. En 1972, le peintre algérien Mohammed Khadda écrit : « En France, Picasso était accusé d’être un étranger, ici, ils nous accusent d’être des Picasso ».

Les 70 œuvres exposées à l’IMA-Tourcoing témoignent d’un dialogue artistique, esthétique et politique entre cette jeune génération d’artistes arabes et Picasso, mais pas seulement. L’influence des surréalistes est flagrante dans leur soif de liberté et d’émancipation d’un art pictural jusqu’alors corseté ainsi que dans leur désir de s’inscrire dans un art moderne sans frontières. Ils s’engagent contre le fascisme et la colonisation, affirment leur solidarité internationale et le rêve d’un panarabisme progressiste. L’exposition tend un miroir entre ces avant-gardes et Picasso, donne à voir des travaux méconnus en France.

Le « Nu couché, printemps », peint par Picasso en 1908, semble se perpétuer à travers les bruns, les cernes foncés pour délimiter les corps et la rondeur charnelle, que l’on retrouve dans « The Woman, the Moon and the Branch » (1954) de l’Irakien Shakir Hassan Al Said et dans la « Femme au loup » (1973) de l’Égyptien Samir Rafi. Chez l’Irakien Jewad Selim, « The Watermelon Seller » (1953), instantané de la vie quotidienne du petit peuple des rues, décline des croissants de pastèque et des yeux immenses si picassiens dans une composition où les symboles arabes sont à la fois présents et détournés.

Mêmes audaces, même liberté

Le « Guernica », de Picasso, ne va cesser de hanter cette génération de peintres dont les pays, les familles ont été éprouvés par les guerres. Ainsi, Paul Guiragossian, libanais dont la famille a échappé au génocide arménien, va assister à l’expulsion des Palestiniens de leur terre puis à la guerre du Liban. Guiragossian revendique la figure tutélaire de Picasso qui se traduit, dans ses tableaux, par la dénonciation des tueries perpétrées contre les civils. Ainsi son « Homme Machine II » (1981) met en scène une femme, corps blanc laiteux nu, sans visage, en proie à son bourreau emmailloté dans un uniforme métallique. L’Irakien Mahmoud Sabri peint en 1958 « les Massacres d’Alger », une œuvre perdue à jamais lors de l’invasion américaine en Irak en 2003, dont il reste une trace photographique où le peintre pose devant sa toile.

On retrouve l’influence de Picasso dans « Elle est venue vers la tendresse » (1970), de l’Irakien Dia Al Azzawi, dont la silhouette oblongue à peine esquissée d’une femme repose sur des aplats de couleur, d’où surgissent des signes calligraphiques puisés dans l’écriture, un alliage poétique entre tradition et modernité. Mêmes audaces, même liberté chez l’autre artiste irakien, Faik Hassan, dont son « Abstract Man and Woman » (1962) aux traits géométriques puissants est adouci par une palette de couleurs aux tons pastel. Ces allers-retours entre Picasso et ces peintres lointains qui ont écrit une nouvelle page de la peinture du Maghreb au Moyen Orient permettent de découvrir une génération de peintres arabes qui ont revendiqué leur héritage culturel et l’ont fait fructifier à l’aune de ce mouvement artistique. Entre eux et Picasso l’Andalou, « ce musulman qui s’ignore », des liens indéfectibles se sont tressés. L’influence de Picasso leur a permis d’ouvrir des portes, de se libérer des carcans artistiques académiques pour peindre un art « sans hiérarchie formelle, temporelle ou géographique », un art sublimé loin de tout exotisme, une peinture universelle et engagée. Picasso, contrairement à Matisse ou Klee, n’est jamais allé en terre arabe. Et si, se demande malicieusement Mario Choueiry, « ­Picasso était – ainsi que le dit Kateb Yacine à propos de la langue française – un “ butin de guerre” des modernités arabes » ? Marie-José Sirach

Picasso et les avant-gardes arabes à l’IMA-Tourcoing, jusqu’au 10/07.

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Boris Taslitzky, un peintre engagé

Jusqu’au 19/06, à la Piscine de Roubaix (59), le Musée d’art et d’industrie consacre une rétrospective à Boris Taslitzky. Un artiste qui a mené de front peinture et engagement politique. La découverte d’un peintre de son temps, « un romantique révolutionnaire ».

Il suffit de parcourir la vie de Boris Taslitzky (1911-2005) pour mesurer combien cet artiste aura été à la fois témoin et acteur des bouleversements de son siècle, toujours au cœur des espoirs révolutionnaires et des chaos provoqués par les déflagrations du fascisme, de la colonisation comme autant de marqueurs indélébiles dans son oeuvre picturale. Né dans une famille juive d’origine russe, son père meurt sur le front en 1915, sa mère sera arrêtée lors de la rafle du Vel’d’Hiv en 1942 et mourra à Auschwitz. Boris Taslitzky est l’enfant d’un siècle pétri de contradictions, où combats politiques et esthétiques faisaient rage et étaient intrinsèquement liés.

Engagement politique et artistique

Né à Paris en 1911, Boris Taslitzky fréquente très jeune les œuvres de David, Delacroix, Géricault, Goya et Courbet. Il s’inscrit ainsi dans la grande tradition des peintres d’histoire et défend « un réalisme à contenu social » pour témoigner de l’histoire en marche, des utopies révolutionnaires et de la fraternité humaine. Son engagement politique dans les années 1930 – au parti communiste et à l’Association des écrivains et artistes révolutionnaires – va de pair avec son engagement artistique. En peignant l’histoire en mouvement, il raconte « la vie des hommes de son temps ». De ses premiers portraits et autoportraits aux dessins clandestins à Buchenwald, des immenses fresques pour le défilé unitaire de la gauche le 14 juillet 1935 à ses peintures qui dénoncent le colonialisme en Algérie en 1952, de ses tableaux consacrés aux métallurgistes et mineurs de Denain, jusqu’à ses croquis de la banlieue rouge, toute la peinture de Boris Taslitzky raconte l’itinéraire d’un homme, d’un peintre humaniste, qui n’a jamais cessé de conjuguer art et engagement.

De la peinture au dessin

L’exposition que lui consacre la Piscine, d’une très grande richesse sous le label « Boris Taslitzky, l’art en prise avec son temps », permet de découvrir un parcours incroyable, la diversité et la multiplicité d’approches dans ses gestes picturaux, sa fidélité, jusqu’au bout, à son engagement politique. « Je n’ai aucune préférence pour un mode d’expression ou un autre. Je passe invariablement de la peinture au dessin, suivant mes envies » disait-il. Il suffit de déambuler dans l’exposition pour s’en convaincre. On mesure, d’abord, combien Boris Taslitzky savait dessiner. Le trait est juste, précis, sobre jusque dans les détails, des camaïeux de gris souvent troués d’un rai de lumière blanche. A partir des croquis clandestins de Buchenwald, Taslitzky, une fois libéré, les transformera en fresques aux couleurs vives et chaudes, pour mieux conjurer l’horreur. Il en est ainsi du Petit camp à Buchenwald.

Sur cette toile de 3×5 mètres, les baraquements rouges et verts tracent une ligne de fuite vers l’horizon pour laisser surgir au premier plan, une scène sortie des Enfers : cadavres empilés sur des charrettes poussés à bouts de bras par des prisonniers faméliques, silhouettes fantomatiques enroulées dans des couvertures, hommes errants, hébétés. Au second plan, des hommes, de dos, se soutiennent. Les couleurs contrastent avec l’horreur ainsi représentée. Puis il y a ce garde allemand, étonnamment seul, qui surveille, l’air presque désinvolte, ces hommes en guenilles. Mais ce qui attire le regard, c’est cet autre homme au centre du tableau : un squelette vêtu du pyjama rayé des déportés, un grand chapeau sur le crâne, les mains enfoncées dans les poches et cette chemise, d’un blanc immaculé. Il se tient droit, digne, incarnation de cette humanité qui ne faiblit pas, ne plie pas.

Des compositions réalistes et symboliques

Même au plus profond de l’horreur, dans les camps de la mort ou dans les prisons française où il est incarcéré en novembre 1941 pour avoir réalisé « plusieurs dessins destinés à la propagande communiste », Boris Taslitzky, pour « cracher l’enfer » concentrationnaire, va peindre la fraternité, la solidarité, redonnant à tous ses frères humains leur dignité. Il fera de même quand, en 1946, il séjourne à Denain, à la demande du conservateur du Musée national des arts et traditions populaires, Georges-Henri Rivière. Grâce au soutien du maire communiste de la ville, toutes les portes lui sont ouvertes. De son séjour dans cette ville ouvrière du Nord, ses toiles racontent le dur labeur des femmes et des hommes dans la mine. Les Femmes de DenainCafus et galibots du puits Renard à Denain, Les délégués frappent par leur composition, réalistes et symboliques, qui se lisent comme autant de témoignages ethnographiques.

En janvier 1952, Taslitzky séjourne en Algérie avec la peintre Mireille Miailhe, à l’invitation des partis communistes français et algérien. En juillet, ils exposent leurs travaux à la Galerie Weil à Paris sous l’intitulé Algérie 52. La préfecture de police fait arracher toutes les affiches de l’exposition sur les murs de Paris. Les dessins et huiles de Taslitzky racontent sans fard les dessous de la colonisation. Il peint le petit peuple d’Algérie comme il avait peint quelque temps plus tôt le petit peuple des mines du Nord et annonce cette insurrection qui viendra deux ans plus tard.

Terrains vagues et jardins ouvriers

L’exposition consacre une large place aux dessins de la banlieue rouge réalisés en 1970. Une commande de Jean Rollin, critique d’art à l’Humanité et conseiller municipal chargé des beaux-arts à La Courneuve. Formidable promenade dans cette périphérie alors en pleine mutation, les dessins de Taslitzky offrent une vision peut être un peu trop idyllique de ces villes (Saint-Ouen, Stain, La Courneuve, Bobigny, Drancy) avec ces petits pavillons de guingois, ses terrains vagues et ses jardins ouvriers, oubliant les grands ensembles surgis de terre et les bidonvilles encore là. Catalogué dans le courant du « nouveau réalisme français” qui se revendique de la peinture d’histoire à vocation sociale dans la lignée des Poussin, Le Nain ou Courbet, et dont André Fougeron est le référent, ou peintre des Camps, l’œuvre de Boris Taslitzky est bien plus hybride et protéiforme qu’elle n’y paraît. On est surtout étonné devant l’humilité de cet homme qui a payé cher son engagement politique et n’a pas eu l’audience qu’il méritait. Cette exposition permet de rencontrer une œuvre passionnante et bouleversante. Marie-Jo Sirach

Jusqu’au 19 juin à la Piscine de Roubaix. Catalogue de l’exposition (éditions Anagraphis, 300 p., 30€).

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Tignous, le crayon pour salut

Jusqu’au 21/05, au Centre d’art contemporain de Montreuil (93), s’expose Tignous Forever. Un hommage à Bernard Verlhac, dessinateur de Charlie Hebdo assassiné en 2015, à travers 400 dessins dont 60 inédits. Une œuvre joyeuse et vivante.

On rit, on pense, on réfléchit ! Se rendre au 116 rue de Paris à Montreuil (93), étonnant Centre d’art contemporain au cœur de la banlieue ouvrière, n’est point pèlerinage mortifère… D’une salle d’expo à l’autre, d’un dessin l’autre, la bonne humeur, les légendes policées et l’éclat des couleurs nous accueillent à bras ouverts. Les impressions se confirment, la rumeur s’affirme : Bernard Verlhac, alias Tignous ? Un sacré bonhomme, « un mec bien », un grand dessinateur ! « Un grand artiste qui était à n’en point douter un humaniste, ce qui émane de chacun de ses dessins », commentent Nicolas Jacquette et Jérôme Liniger, les deux scénographes de l’exposition.

Nombreux sont-ils à se remémorer les tragiques événements de janvier 2015, l’assassinat de douze personnes dans les locaux de Charlie Hebdo dont Cabu-Charb-Honoré-Tignous-Wolinski au nombre des dessinateurs, les images fortes de l’après-attentat : la « marche républicaine » qui rassemble plus d’un million et demi de personnes sur les boulevards parisiens le 11 janvier, les mots forts du maire et de la garde des sceaux, Patrice Bessac et Christiane Taubira au cours de l’hommage rendu en l’Hôtel de ville de Montreuil le 15 janvier (depuis trente ans Tignous en était citoyen, fortement engagé dans les collèges et lycées), le cercueil bariolé de moult dessins des copains et voisins à la sortie de la mairie sous les applaudissements de la foule rassemblée !

« Tignous dessinait partout, tout le temps, même pendant les vacances », témoigne Cloé Verlhac, son épouse et commissaire de l’exposition. « Sur les galets qu’il ramassait à la plage, sur les bras des enfants et même sur mes jambes, créant des meubles avec des caisses à pommes, des sculptures avec des canettes et des bouchons » ! Au fil des œuvres exposées, s’affiche un artiste à la fine pointe du crayon, sachant d’un trait baliser une intuition, d’un coup de plume colorier ses impressions, d’une incise percutante formuler ses intentions. Un regard acéré, engagé sur notre société, ses dérives et contradictions, Tignous ne faisait pas semblant, enfant de la banlieue il l’était demeuré, jamais il n’oublia que le dessin le sauva des « conneries » qui furent fatales à ses copains d’enfance et de quartier.

Ici, un ours blanc tend un pinceau noir, proposant à son copain de se peinturlurer en panda : « C’est notre seule chance si tu veux que le WWF nous vienne en aide ». Un peu plus loin, un homme au sourire vorace en tient un autre à bout de bras : « Il y a 8,5 millions de pauvres en France, offrez en un à Noël » ! « Tout est drôle », glisse une jeune femme, face aux dessins de Tignous. « Plus c’est noir, plus ça me fait rire », rapporte la journaliste Elsa Marnette dans les colonnes du Parisien. Effectivement, ce n’est pas triste de flâner d’un dessin l’autre, d’un panda hilare becquotté par deux charmantes damoiselles à « Un nichon guidant le peuple », selon un tableau célèbre ! Outre des dessins originaux, des photographies, des vidéos, les écrits et témoignages des amis et complices de plume !

Une œuvre joyeuse et vivante, une exposition festive et « bordélique » à l’image de ce croqueur d’images jamais rassasié qui avait ses thèmes de prédilection : le travail, l’écologie, le social, l’amour et le sexe… Une geste artistique qui en appellera certainement d’autres à la découverte de plus de 20 000 dessins enfouis dans les chemises, dossiers et cartons de ce grand plasticien et coloriste que fut Tignous. Yonnel Liégeois

Jusqu’au 21 mai, Tignous Forever. Centre d’art contemporain, 116 rue de Paris, 93100 Montreuil (Tél. : 01.71.89.28.00). Du mercredi au vendredi de 14h à 18h, le samedi de 14h à 19h. Nocturne le jeudi, jusqu’à 21h.

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La culture, un art de vivre

Quelle politique culturelle pour ce troisième millénaire ? La culture est un domaine maltraité, voire ignoré, des débats médiatiques ou interventions publiques des candidats à la présidentielle. Avec ce constat alarmant, partagé par les acteurs des arts et lettres : la perte d’influence d’un ministère de la Culture, assujetti aux diktats de Bercy et de l’Élysée. Seuls deux candidats, Jean-Luc Mélenchon et Fabien Roussel, y consacrent un chapitre de leur programme, envisageant de porter le budget consacré à l’art, la culture et la création, à 1% du PIB. Paru dans le quotidien L’Humanité, un article de notre consœur Marie-José Sirach qui pose les termes du débat. Yonnel Liégeois

À quoi mesure-t-on la grandeur d’un pays ? À son économie, à son PIB, à sa puissance militaire, au nombre de ses milliardaires, soutiennent les technocrates et les va-t-en-guerre de tous les pays… À sa politique sanitaire, éducative et culturelle, revendiquent les citoyens. Pourtant, ce sont ces secteurs-là qui sont abandonnés, pillés, asphyxiés au nom de la concurrence et du capitalisme mondialisé.

L’absence de débat sur les enjeux de la politique culturelle lors des élections présidentielles n’est pas chose nouvelle. La valse des ministres de la Culture depuis vingt ans en dit long sur la place que nos dirigeants accordent au sujet. Or, un pays qui abandonne sa culture au marché fait l’impasse sur la création, sur l’éducation artistique, l’éducation populaire. Un pays qui menace le service public de l’audiovisuel, privatise l’imaginaire, tourne le dos à la créolisation inéluctable, est un pays en voie de récession, qui laisse le champ libre à l’obscurantisme, à la peur de l’autre et se replie sur lui-même.

Partout, ça sent la poudre : en Ukraine, au Mali, au Yémen ou en Syrie. Cet état du monde devrait nous alerter sur la nécessité de changer de grille de lecture. Reposons la question : à quoi pourrait-on mesurer la grandeur d’un pays ? À sa création, à son cinéma, à son théâtre, à ses musées, à ses bibliothèques, à ses librairies, à la liberté de la presse, à son audiovisuel public, à son réseau diplomatique et culturel partout dans le monde. À la capacité de la force publique de soutenir ses artistes, de leur permettre de créer librement, de vivre de leurs métiers. À la fréquentation des œuvres de l’esprit, à tous les âges de la vie, que l’on soit pauvre ou riche, que l’on habite une métropole ou un village.

Pendant les confinements, les artistes se sont mobilisés pour maintenir ce lien essentiel avec un public privé de culture. Depuis la guerre en Ukraine, ils se mobilisent encore, ouvrant grand les portes des théâtres, des cinémas, des opéras, des bibliothèques contre la barbarie. Les artistes montent au front. Marie-José Sirach

À lire : Une culture renouvelée

Au choc des confinements, face aux défis de ce troisième millénaire, il est vital de réhabiliter la culture, écrivent, dans Pour une politique culturelle renouvelée, Bernard Latarjet et Jean-François Marguerin. Le premier fut directeur du Centre national des arts du cirque, le second conseiller de Jack Lang au ministère de la Culture. Priorité effective enfin accordée à l’éducation artistique, création de petits lieux culturels dans les zones rurales et périurbaines, redéfinir le rôle des scènes et théâtres publics pour en faire des lieux de vie et pas seulement de représentation, instaurer une taxe sur le chiffre d’affaires des restaurants et des hôtels dans les zones festivalières…

Telles sont certaines des propositions et pistes d’action, étayées sur une analyse fine de la situation présente, que les auteurs versent au débat public. Pour une vraie démocratie culturelle, en réponse aux interrogations pertinentes de Catherine Blondeau, la directrice du Grand T à Nantes : « Sommes-nous en train de devenir obsolètes ? Des lieux réservés aux artistes et à un “public professionnel” d’habitués ? Pour qui existons-nous ? ». Aux urnes, citoyennes et citoyens, pour l’avenir de la culture aussi ! Yonnel Liégeois

Pour une politique culturelle renouvelée, de Bernard Latarjet et Jean-François Marguerin (éd. Actes Sud, collection Domaine du possible, 448 p., 22€).

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Gérard Paris-Clavel, remède à la fatalité

Jusqu’au 27/02, au musée de l’Imprimerie et de la Communication graphique de Lyon, s’expose l’œuvre du graphiste social Gérard Paris-Clavel. Une ode à l’intelligence collective et au pouvoir révolutionnaire de l’image. Paru dans les colonnes du quotidien L’Humanité, un article de Loan Nguyen

C’est un tout petit mot de quatre lettres. Ni un verbe qui consacre l’action, ni un adjectif qui fige la description. Encore moins un nom qui personnifie ou objectifie. Non, c’est une toute petite préposition qu’a choisie le graphiste social Gérard Paris-Clavel pour titrer son exposition au Musée de l’Imprimerie et de la Communication graphique à Lyon : « Avec». Un mot si quotidien, si modeste grammaticalement qu’on en oublierait presque le potentiel évocateur et révolutionnaire infini. Une préposition à majuscule. « Avec qui ? Comment ? Pour qui ? Dans quel sens ? AVEC, pour bien marquer le coup dans une année 2021 où le sans (contact) et la passivité (spectacle digitalisé) se déploient toujours un peu plus. Mais où l’envie du chœur et du collectif gronde, monte, s’impose elle aussi chaque jour », tente de résumer Joseph Belletante, le directeur du musée.

Un bain d’énergie militante

Outre un petit clin d’œil en forme de placard à l’aventure Grapus, c’est principalement sur l’œuvre postérieure de ­Gérard Paris-Clavel que se concentre l’exposition, qui rassemble affiches, ­dessins, revues, objets produits sur les trente dernières années, seul ou au sein de ­collectifs comme Graphistes associés, « Ne pas plier » ou le journal Travails.

De l’auto­collant de manif « Rêve générale », ici reproduit sur une bâche de plus de deux mètres, à l’affiche « Mon corps mon choix » exhibant un ­clitoris géant, en passant par le jeu de lettres « Bonjour » manipulable en de multiples anagrammes – dont le très frontal « ­Nobourj » – et le meuble de tampographie participatif, cette exposition « manifestation d’images » agit comme un bain d’énergie militante où la lutte des classes se marie sans complexe à la poésie, le travail des corps à celui des esprits.

« Il faut retrouver le plaisir de lutter ! Si on se fait chier dans une manif, c’est pas la peine », lâche Gérard Paris-Clavel, jugeant la « brutalité » policière pour « ­casser » les manifs particulièrement grave. Il espère bousculer le regard, saisir la réflexion, inciter à ­l’action. « Inventons/Imprimons le présent ! » somme-t-il, comme en écho au Manifeste du Parti communiste, qui soulignait sa conception du communisme comme « le mouvement réel qui abolit l’état actuel », bien loin des ­invitations à ­attendre un hypothétique jour d’après qui ne viendra jamais seul.

Le labeur physique à l’œuvre dans la conception graphique

Préférant l’appellation d’artisan à celle d’artiste, le graphiste a ­souhaité mettre à l’honneur le travail et les travailleurs dans sa démarche. Le labeur physique à l’œuvre dans la conception graphique, d’une part, mais aussi la créativité des employés et ouvriers, leur vision du travail aux antipodes d’une logique guidée par l’emploi, l’inter­changeabilité et la déqualification des travailleurs. « J’ai trouvé qu’il y avait une qualité supérieure dans l’intelligence des élèves de CAP du lycée professionnel Tony-Garnier avec lesquels on a travaillé à celle de certains étudiants des Beaux-Arts », affirme-t-il.

Fruit d’un atelier mis en place avec l’établissement, qui accueille notamment beaucoup de jeunes primo-arrivants allophones, le projet « Les mots des métiers » a permis à ces jeunes ­apprentis de valoriser leurs savoir-faire techniques et de recueillir leurs réflexions sur leur futur métier. Ce sont aussi les mots des ouvriers dans Travailsla revue créée par le musicien et compositeur Nicolas Frize et un groupe dont Gérard Paris-Clavel fait partie, qui s’étalent sur douze ­numéros et sur les murs du musée.

Artisan du mouvement social, le ­graphiste pouvait difficilement se passer du décor de la rue pour faire vivre ses œuvres et les confronter au regard du public. Quatre affiches, dont la très ­engagée « Vive le service public. Quand tout sera privé, on sera privé de tout », sont offertes aux yeux des passants dans plusieurs endroits de la ville, sans ­référence au musée ni à l’exposition. Une décontextualisation propice à la réappropriation et au partage des images, des réseaux sociaux aux manifestations, par tous ceux qui souhaitent faire ­essaimer la poétique révolutionnaire de Gérard Paris-Clavel. Loan Nguyen

« Avec », de Gérard Paris-Clavel. Jusqu’au 27/02, au Musée de l’Imprimerie et de la Communication graphique de Lyon.

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Picasso, l’indésirable

Jusqu’au 13 février, à Paris, le Musée national de l’histoire de l’immigration propose « Picasso, l’étranger ». L’exposition, exceptionnelle, révèle comment l’artiste espagnol fut surveillé en France durant plus de quarante ans. Elle tombe à point nommé à l’heure où pullulent les discours xénophobes.

Pablo Picasso, à l’aube de ses 19 ans, vient à Paris pour l’Exposition universelle de 1900 qui présente une de ses œuvres. On mesure la précocité de son talent dès l’entrée de l’expo « Picasso, l’étranger » avec deux petits paysages superbes peints à l’adolescence, en même temps que ses déboires avec la police française. En 1901, il est fiché comme « anarchiste surveillé », son dossier d’étranger et le premier rapport d’un commissaire l’attestent. Comme le souligne l’historienne Annie Cohen-Solal, commissaire de l’exposition et auteure de Un étranger nommé Picasso, l’artiste débarque « dans une France xénophobe à peine sortie de l’affaire Dreyfus ».

En décembre 1912, à l’Assemblée nationale, des députés attaquent les « ordures » cubistes. Contrairement au député Marcel Sembat qui prend la défense de la liberté de l’Art, quel qu’il soit… Le peintre espagnol figure sur la liste des « ordures » (on admire au passage son « Homme à la mandoline » de 1911), tout comme les expatriés qu’il côtoie. Tel le galeriste Daniel-Henry Kahnweiler, qui œuvre à l’essor de ce mouvement. Parce qu’il est de nationalité allemande, il verra ses biens séquestrés par l’État français en 1914 et son stock d’œuvres, dont certaines signées Picasso, dispersé lors de ventes aux enchères.

Surveillance rapprochée
Alors que nombre de ses amis dont Georges Braque et André Derain sont dans la tourmente de la Première Guerre mondiale, Picasso diversifie ses approches. En 1917, Serge Diaghilev, fondateur des Ballets russes, l’engage pour les décors et les costumes du ballet « Parade » qui fera scandale. On découvre ainsi l’incroyable costume cubiste du Manager français imaginé par l’artiste. Ses tracas avec l’administration française continuent : à Royan (Charente-Maritime) où il s’est replié en 1939 pendant la drôle de guerre, le commissaire de police local le convoque. Peint deux ans plus tôt, son « Guernica », symbole de la lutte contre les fascismes qui circule dans les musées, le met en danger.

Républicain espagnol, « artiste dégénéré » pour les nazis en passe d’occuper la France, Picasso demande la naturalisation française le 3 avril 1940. Bien que fortement appuyée, elle sera rejetée après le rapport d’un fonctionnaire des Renseignements généraux, qui nous est donné à entendre via une bande son. Elle fait froid dans le dos. A la Libération, Picasso adhère au Parti communiste français comme nombre d’artistes et se lie d’amitié avec Maurice Thorez. On découvre les scènes filmées des deux familles en vacances dans le sud comme les tableaux de Vallauris ou de la baie de Cannes des années 1950.

Célébré dans les musées français, après avoir mangé de la vache enragée des années durant, l’artiste mondialement reconnu s’installe dans le Midi avec le statut de « résident priviégié » renouvelable tous les 10 ans. Une fois encore, le Musée de l’histoire de l’immigration nous offre une exposition d’exception, tant dans les œuvres que dans les archives rassemblées, en nous révélant le paradoxe Picasso : un artiste devenu icône, traqué pendant plus de quarante ans par les autorités françaises. Amélie Meffre

Picasso, l’étranger. Jusqu’au 13/02 au Musée national de l’histoire de l’immigration, 293 Avenue Daumesnil, 75012 Paris.

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Mario Alvarado, la peinture en partage

Le 18 janvier 1994, s’éteignait à l’âge de 45 ans Mario Alvarado, plongeant les habitants du petit village de Mézières-en-Brenne (36) dans une infinie tristesse. En quelques années, l’artiste peintre chilien aura marqué les esprits des Macériens. Par une personnalité rayonnante et sa faculté à initier le monde rural à l’art contemporain.

En décembre dernier, Mario Alvarado aurait probablement salué la victoire de Gabriel Boric à l’élection présidentielle chilienne, aux dépens du candidat d’extrême droite, admirateur du général Pinochet, dictateur chilien de 1973 à 1990. Le coup d’État du 11 septembre 1973 fut un choc pour le peintre. L’enfant de la Terre de Feu chilienne est en Europe lorsque le Président Allende est renversé. Du 28 juillet au 5 août 1973, il représentait officiellement son pays au Xème festival international de la jeunesse et des étudiants à Berlin-Est. Il restera donc, sur le vieux continent, en Angleterre d’abord, puis de l’autre côté de la Manche. « La France est le juste milieu, le plus latin des pays anglo-saxons », affirme-t-il.

À Paris, des amis contribuent à faire connaître son œuvre. Adepte des toiles de grand format, il participe à un groupe de peintures murales. Deux d’entre elles sont exposées à Créteil. Dans son atelier parisien, il crée plus de deux cents fresques présentées dans le monde entier : Venise, Stockholm, Mexico, La Havane, New-York… Il souhaite pourtant accéder à la culture française en dehors du parisianisme. En 1984, il découvre la Brenne qui devient une source d’inspiration. Il apprécie le calme et les paysages de la région aux mille étangs. Il se lie rapidement avec les habitants, en particulier avec l’équipe municipale. Son arrivée coïncide avec la période où la Mairie de Mézières-en-Brenne décide de transformer un ancien moulin en office de tourisme équipé d’une salle réservée aux expositions. Mario Alvarado y accroche ses toiles bouillonnantes de vie.

Guy Savigny décrira le style Alvarado dans les colonnes du quotidien régional La Nouvelle République. « Les êtres, les choses représentés, plutôt suggérés – hésitation volontaire entre le figuratif et l’abstrait – prenaient vie dans de grands mouvements colorés, au début marqués d’un peu de violence et au fil du temps plus dépouillés. Les couleurs, surtout le bleu-le vert-le jaune, étaient traitées pour elles-mêmes. Mario les dégageait de la réalité des choses comme pour  rendre, à elles-aussi, une certaine liberté ». Sa peinture traduisait également ses convictions religieuses. Il offrit à la collégiale Sainte-Marie-Madeleine une toile nommée « Transfiguration ». Cette réalisation illumine toujours le lieu de sa présence. Autant d’œuvres qui bousculaient le regard de ses contemporains. Jean-Louis Camus, le maire de Mézières, rappelait lors de l’inauguration d’une récente exposition, des propos tenus quelques mois après la disparition de l’artiste. « Par ta peinture, tu as favorisé la rencontre du monde rural et de l’art contemporain. Tu as touché nos cœurs et nos esprits. Tu nous as fait comprendre toute la beauté et la laideur, toute la sagesse et la violence du monde. Seuls les grands artistes y parviennent et tu es de ceux-là »  

L’artiste chilien s’exprimait avec énergie et en mettait tout autant dans l’organisation d’événements ! C’est sous son impulsion qu’est créé un rendez-vous artistique annuel, le « Mézières-en-Brenne Art Contemporain ». Le MEBAC naît en juillet 1989, l’exposition perdure encore aujourd’hui. Désireux de partager et de transmettre son amour pour l’art, il conduit également, un projet artistique et pédagogique avec les écoliers de Mézières. Sur le thème du voyage, de la découverte de l’ailleurs, une fresque de 30 m de long sur 2,50 de haut est réalisée. 70 élèves laisseront libre cours à leur créativité. Les symboles du voyage, de l’aviation, de Paris, des enfants du bout du monde et de la Brenne se mêlent sur cette toile qui sera exposé en mars 1992 dans une galerie de l’aéroport d’Orly-Sud. Le dynamisme de Mario Alvarado amène la même année, sur les terres brennouses, l’ambassadeur délégué du Chili auprès de l’UNESCO pour inaugurer une exposition consacrée à la culture Mapuche, un peuple d’indiens chiliens, agriculteurs et éleveurs de lamas. De superbes bijoux en argent, fabriqués par les écoliers de la ville de Temuco, sont présentés. Cette exposition résonnait comme une invitation à découvrir un autre monde, des traditions lointaines et un appel à faire vivre sa propre identité culturelle.

À Mézières-en-Brenne, tous ceux qui ont côtoyé Mario Alvarado restent marqués par la vitalité de l’artiste autant que par sa personnalité. « C’était un personnage lumineux comme sa peinture », se souvient Marie-Paule Camus, responsable des expositions du Moulin pendant trente ans. Son passage dans la capitale de la Brenne restera sans doute longtemps dans les mémoires. En son hommage d’ailleurs, la municipalité a donné son nom à une place, devant la médiathèque, au centre du bourg. En 2024, pour le trentième anniversaire de son décès, son village adoptif cumule toutes les bonnes raisons de commémorer le peintre et l’homme. « Ma peinture, il n’y a rien à comprendre, que des émotions à partager », affirmait-il à propos de son art. Philippe Gitton

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Trovel, en quête d’humanité

Jusqu’au 17 décembre, le théâtre Gérard-Philipe de Saint-Denis (93) accueille En quête d’humanité. Une exposition des photographies de Pierre Trovel, reporter au quotidien L’Humanité durant 35 ans. Une formidable plongée dans l’espace et le temps.

L’exposition des photographies du reporter-photographe Pierre Trovel, En quête d’humanité, est un échantillon du formidable fonds photographique que ce dernier a déposé en 2015 aux Archives départementales de la Seine-Saint-Denis. Soit 382 000 clichés, pris entre 1960 et 2014. Après avoir été présentée en janvier 2020 dans les locaux des Archives, l’exposition se tient au Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis en écho aux représentations de la pièce, Huit heures ne font pas un jour alors à l’affiche, tirée du feuilleton réalisé en 1972 par Rainer Werner Fassbinder.

Alors que le réalisateur dépeignait la classe ouvrière allemande, le photographe couvrait pour le journal l’Humanité les nombreuses grèves accompagnant la désindustrialisation en France. Une effroyable saignée quand on sait que rien qu’en Seine-Saint-Denis, entre 1976 et 1984, 38 000 emplois furent supprimés. Mécano, Cazeneuve, Talbot, Alsthom… à travers une soixantaine de photographies noir et blanc, on retrouve ainsi les ouvriers de Renault-Billancourt, le portrait d’un mineur marocain de Courrières, les ouvrières de l’usine Pilotaz de Chambéry, l’imprimerie Chaix d’Issy-les-Moulineaux détruite ou encore les sidérurgistes occupant le toit de l’Opéra Garnier.

Des clichés-témoignages

Images fortes, souvent terribles quand on sait que les combats âpres furent rarement glorieux, elles témoignent des années de transformation économique où des milliers de salariés se sont retrouvés sur le carreau. Ces  clichés peuvent être étonnants comme celui des ouvrières occupant l’usine Bertrand-Faure fumant leurs clopes allongées sur les rouleaux de tissus, parfois drôles telles celle nous montrant une manif de l’Union des vieux de France s’abritant sous un store siglé « Pieds sensibles médical »… Après avoir été photographe à la mairie de Saint-Denis de 1967 à 1975, Pierre Trovel intègre la rédaction du quotidien l’Humanité jusqu’à sa retraite en 2010. Autant dire qu’il en a mis en boîte des conflits, jusqu’à ceux de Longwy ! Là, une photographie d’une arrière-cour avec les hauts-fourneaux en toile de fond, ici, un slogan sur une palissade « Par la lutte, Longwy vivra ».

Au-delà des luttes, le reporter photographie aussi la banlieue en mutation : des minots près d’un toboggan faisant face à la cité des « 4000 » de la Courneuve, la silhouette d’un jeune se détachant d’une vue des tours de Fontenay-sous-Bois, l’immense chantier du RER de Marne-la-Vallée ou encore la liesse des gamins de Saint-Denis lors de la victoire des footballeurs français en 2000… On suit aussi le quotidien d’une époque : des enfants entassés dans un 9m2 rue du Paradis (quelle ironie !) à Paris, un groupe de jeunes hommes dans un café en Moselle ou un couple souriant et dansant dans un café du côté de la gare du Nord…

Une formidable plongée dans le temps et dans l’espace, à ne pas manquer. Amélie Meffre

Une partie des photographies numérisées de Pierre Trovel sont consultables sur le site des Archives départementales de la Seine-Saint-Denis. En quête d’humanité, exposition des photographies de Pierre Trovel, jusqu’au 17/12 au Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis, 59 boulevard Jules Guesde, 93200 Saint-Denis.

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Dicy, un fabuleux village

Au cœur du petit village de Dicy (89), se niche un musée d’art hors-les-normes, la Fabuloserie… Où les œuvres surprennent, inventées par des créateurs issus pour la plupart des classes populaires. D’un bestiaire chimérique au manège enchanté, une plongée déroutante en un monde merveilleux.

Dans les années 1970, l’architecte Alain Bourbonnais, à la suite de Jean Dubuffet, va se passionner pour l’art brut et dénicher un paquet d’artistes singuliers qu’il exposera dès 1983 à Dicy, dans l’Yonne. Dans la « maison-musée », on déambule au milieu d’œuvres étranges : une salle à manger quasi mystique composée par Giovanni Podesta, ouvrier dans une fabrique de céramique, des sculptures de poupées créées par Simone Lecarre-Galimard, restauratrice, un bestiaire chimérique fait de racines de bois par Abel Secuteur, tailleur à la retraite. On visite avec effroi la salle de Mauricette et ses scènes de vie où trônent des personnages ligotés grandeur nature en tissu poussiéreux, imaginés par Francis Marshall.

On tombe en extase devant l’aquarium qui brille de mille coquillages peints par Paul Amar, chauffeur de taxi à Alger, rapatrié en France. On admire des jouets de bois, machines agricoles ou manèges, fabriqués par Émile Ratier, sabotier devenu aveugle. La visite en intérieur se termine au milieu de grands automates articulés, les « Turbulents » d’Alain Bourbonnais qu’il enfourchait parfois pour aller en ville. Toutes ces œuvres sont déroutantes, vivifiantes tant elles nous plongent dans un monde qui tient du merveilleux, façonné par de grands enfants pourrait-on dire, des créateurs sans limite.

À l’extérieur, les surprises continuent dans le « jardin habité » où tournoie l’incroyable « Manège » de Petit Pierre. Garçon vacher à Coinches (Loiret), Pierre Avezard, né avec une déformation faciale qui lui vaut bien des railleries, se réfugie dans la construction d’un manège. Fait de bric et de broc, dès qu’il s’anime avec une mécanique brinquebalante, il enchante, émeut même eu égard au parcours de son créateur. Y tournoient des avions, des motos, un tramway, des danseurs, des vaches…

Inspiré par les voyages aux côtés de son frère, ingénieur, il reproduit l’aérotrain d’Orléans, le Concorde, la tour Eiffel… Transporté il y a trente ans à la Fabuloserie, il nécessite un entretien méticuleux et couteux. Quand la tour Eiffel haute de 23 mètres menace de s’effondrer, aucune aide publique n’est octroyée – un comble ! Sophie et Agnès, les filles d’Alain Bourbonnais qui gèrent les lieux, lancent une souscription et récoltent plus de 30 000 euros.

Si Sophie se désole de l’indifférence des institutions pour la sauvegarde d’un tel joyau, elle confie que « cette campagne a permis d’impliquer le public et de le faire venir. D’autant qu’avec la crise du Covid et l’arrêt des visites scolaires qui représentent la moitié de nos recettes, le coup fut rude ». Depuis, le public est revenu, nombreux. Pressez-vous, ne manquez pas votre rendez-vous à la découverte des fabuleux trésors de la Fabuloserie ! Amélie Meffre

La Fabuloserie, 1 rue des Canes, Dicy – 89120 Charny (Tél. : 03 86 63 64 21). Ouvert du 4 avril au 1er novembre

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Mahmoud Darwich, le poète

Jusqu’au 16/09, au Théâtre de Gennevilliers (92), Stéphanie Béghain et Olivier Derousseau proposent Et la terre se transmet comme la langue. Un spectacle d’un souffle passionné, dans un dispositif sans cesse réinventé.

Tout l’étage du T2G Théâtre de Gennevilliers sert d’écrin au déploiement d’Et la terre se transmet comme la langue, écrit par Mahmoud Darwich à Paris en 1989. Le poème – sans doute l’un des plus complexes du recueil Au dernier soir sur cette terre, traduit par Elias Sanbar et publié chez Actes Sud (Sindbad) en 1999 – est d’abord introduit par une exposition-chantier qui contextualise et fait résonner le texte. Objets, dessins, photos, calligraphie (Ahmad Dari), cartes multiples, documents d’archives, dont les décrets militaires promulgués de 1967 à 1992 en Palestine occupée où figure notamment celui sur les « absents-présents », permettent une déambulation historique éclairante.

Les spectateurs se voient aussi remettre un catalogue intitulé « Document(s) », où de nombreuses photos, non créditées ni légendées, invitent à une réflexion sur le traitement de l’image et de l’actualité, et sont suivies d’une compilation pédagogique de repères et de dates clés qui vont de 1 200 avant notre ère jusqu’au 2 août 2021 (où Ismaël Haniyeh est reconduit à la direction du bureau politique du Hamas).

L’appel à la prière, la mélodie d’un piano…

Au plateau, le déploiement se poursuit dans la scénographie d’Olivier Derousseau (avec Éric Hennaut) par une installation de caisses et palettes, deux immenses échelles inclinées comme des lignes de fuite, évoquant un paysage abstrait d’errance et de dépossession. Ce sont d’abord quatre lecteurs du groupe d’entraide mutuelle le Rebond, d’Épinay-sur-Seine, qui ouvrent le spectacle avec des extraits d’État de siège. Leur présence fragile et sincère donne le la à l’arrivée assurée de Stéphanie Béghain, veste rouge brique et pantalon marron. La comédienne (artiste associée au T2G) adresse ici simplement le texte.

Durant près d’une heure, elle va chercher sa profération et son souffle. Faire entendre sa musique et ses images épiques et lyriques auxquelles vient faire écho une orchestration technique qui entremêle l’imaginaire et le réel, convoque le bruit de la rue et des voitures, celui des avions qui trouent le mur du son, les cris des enfants qui jouent ou jettent des pierres, l’appel à la prière, le hennissement d’un cheval, la mélodie d’un piano… Elle va traverser l’espace sonore et géographique comme en quête d’un espace intérieur. Dans un moment de rupture, la toile noire qui fait face au public laisse apparaître des gradins dans un dispositif bifrontal qui est ici soustrait aux spectateurs et ancré sur scène dans la réalité du poème qui s’adresse aussi à l’occupant : «…Que l’adversaire n’entende ce qu’il y a en eux de poterie brisée. Martyrs vous aviez raison. La maison est plus belle que le chemin de la maison… »

En arabe, la maison se dit al-bayt, qui désigne tout autant le vers poétique, et l’on a souvent dit que, pour Darwich, « le foyer de la langue serait donc le poème » ; qu’il ne voulait plus être « un poète palestinien, mais un poète de Palestine ». Il était aussi une voix de la poésie et de la Palestine. Tous ceux qui l’ont entendu dire et vivre ses poèmes ne peuvent que ressentir cruellement sa présence-absence. Marina Da Silva

Jusqu’au 16/09 au T2G Théâtre de Gennevilliers, 41, avenue des Grésillons, 92230 Gennevilliers (Tél. : 01 41 32 26 10).

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Mulhouse, 60 têtes d’affiche !

Jusqu’au 17 août, soixante citoyen(ne)s s’affichent dans les rues de Mulhouse. Des portraits grand format, sans masque ni geste barrière… à l’initiative de La Filature, la scène nationale, pour saluer les habitants de la ville, épicentre de la pandémie en mars 2020.

Ils sont venus, ils sont presque tous là, les hommes et femmes mis en boîte par les trois photographes que la Filature de Mulhouse avait mandatés à leur rencontre… Souriants et rassemblés dans la grande salle du théâtre, heureux et fiers ensuite de découvrir le tirage photo qui leur est offert ! Des dizaines d’élus, cependant seuls soixante portraits affichés sur les panneaux publicitaires de la ville. Convoqués en studio, rencontrés dans leur salle de sport ou croisés dans la rue, ils se sont prêtés aux clics de Franck Christen, Léa Crespi et Aglaé Bory. Une aventure, humaine et citoyenne, originale où s’affichent des regards métissés et colorés, jeunes ou plus âgés.

« à l’heure de la crise sanitaire et du port du masque obligatoire, où l’on pourrait se laisser aller à oublier les visages, il nous a paru essentiel de convoquer la photographie », commente Emmanuelle Walter, la responsable des arts visuels à la Filature de Mulhouse. Et de faire appel alors à trois photographes pour produire une série de portraits de Mulhousiens dont la vie fut durement éprouvée à l’heure où la ville était l’épicentre de la pandémie… La scène nationale a l’habitude de solliciter ses concitoyens. Déjà, durant l’été 2020, elle lançait le projet « Lettre à ma ville » : témoigner de la crise de la covid, partager ses angoisses et ses espérances ! 150 personnes répondirent à l’appel et leurs écrits furent portés à la scène par le musicien Abd Al Malik. Sur grand écran en ce dernier jour de juin, les portraits défilent, ponctués par les « ho » et les « ha » de l’assistance : pour d’aucuns, mamie ou sans domicile fixe, c’est la première fois de leur vie qu’ils franchissent la porte d’un espace culturel, pour un grand nombre la première fois qu’ils sont ainsi mis à l’honneur.

« Une proposition hyper enthousiasmante », reconnaît la photographe Aglaé Bory. Originaire de Colmar, l’ancienne élève de l’école nationale de photographie d’Arles apprécie la réalisation de portraits, une façon pour elle de tisser des liens entre les paysages et les humains. « J’aime bien partir à l’aventure, me frotter au concret, je suis sensible à ce premier instant de la rencontre ». Déambuler dans les rues, découvrir l’espace que les passants empruntent et partagent… « Juste le temps de capter la lumière dans les yeux, de saisir le beau à l’angle d’une porte », la jeune photographe adore ! Avec cette envie aussi de parler, de se dévisager après ce temps de confinement, d’instaurer une relation de confiance en toute simplicité et gratuité… « Comme les mots dans un livre, la poésie se niche aussi là dans l’éphémère d’une pose », commente Aglaé Bory.

Une exposition à ciel ouvert qui remet l’humain au cœur de la cité. Qui invite chacun, un visage pour tout visa, à regarder et rencontrer l’autre, le voisin ou l’étranger. Yonnel Liégeois

« 60 portraits à Mulhouse » sur les panneaux Decaux de la ville et de l’agglomération, jusqu’au 17 août. Carte interactive pour visualiser où se situent les portraits sur le site de la Filature.

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Fromanger, Rouge soleil !

Le rouge fut la couleur de sa vie, de ses engagements, de son œuvre. Qui ne fit jamais de l’ombre au soleil de ses derniers tableaux ! Ami de Prévert, compagnon de route de César et Giacometti, partenaire privilégié de Foucault et Deleuze, Gérard Fromanger s’est éteint le 18 juin. Un créateur atypique, rebelle en Mai 68, qui érigea la rue en atelier, le peuple des humains en modèle, la photo en tableau. Un moment fort, notre rencontre lors de l’exposition au Musée des Beaux-Arts de Caen, Annoncez la couleur ! Un homme à l’esprit vrillant de jeunesse et l’œil de malice, la main toujours aussi chaleureuse. En hommage à l’artiste, Chantiers de culture remet en ligne l’article qui lui était alors consacré. Yonnel Liégeois

GERARD FROMANGER, HAUT LES COULEURS !

Jusqu’en janvier 21, le musée des Beaux-Arts de Caen consacrait son espace au peintre Gérard Fromanger, héraut de la rue et des couleurs. Une exposition devenue inaccessible au public, en raison de la pandémie et de la fermeture des musées… Une rétrospective, une soixante d’œuvres composées entre 1966 et 2018, à savourer en visite virtuelle.

L’œil espiègle, le sourire en coin, l’artiste disserte avec une poignée de journalistes au rendez-vous de l’exposition que lui consacre le musée des Beaux-Arts de Caen, Annoncez la couleur ! Hormis la blancheur de la chevelure et quelques sérieux soucis de santé, Gérard Fromanger a conservé la fougue de la jeunesse. Celle du temps de Mai 68, au temps de l’occupation de l’école des Beaux-Arts de Paris et de la création de l’Atelier populaire…

« On ne voulait plus quitter l’école, on y vivait jour et nuit », se  souvient avec gourmandise le peintre, « c’était passionnant, il y avait ce rapport direct avec le peuple, les étudiants, les ouvriers. Pour des artistes comme nous, c’était formidable ». Un temps fort de création collective, avec au final le collage d’affiches à l’imagination débridée dans les usines et les rues de Paris. « En un mois, on va faire 800 affiches à 3 000 exemplaires, aussi bien pour les marins-pêcheurs de Boulogne que pour les postiers de Marseille ». Assorties de slogans qui marqueront les esprits : « La chienlit, c’est lui », « CRS-SS », « Sois jeune et tais-toi »…

« De 68, il me reste l’éblouissement », confesse l’homme qui ne renie rien. De l’implication de l’artiste dans son temps, « je suis dans le monde, pas devant le monde » à cette révélation que rapporte Claude Guibert, le commissaire de l’exposition, « pour  peindre la révolution, il fallait déjà révolutionner la peinture »… Depuis lors, il n’est pas surprenant que la couleur rouge s’impose durablement dans la palette de Fromanger ! « On dira plus tard le rouge-Fromanger, avec un trait  d’union ? », interroge François Busnel dans sa Grande librairie. « Comme le vert-Véronèse, le bleu-Klein, le rêve…», répond avec humour le peintre.

Dès ses premières créations, Souffle de mai et l’album de sérigraphies Le Rouge avec ces scènes d’émeutes et de barricades où les manifestants forment une immense marée rouge, elle  est là, présente, forte, puissante, sa couleur fétiche. Mais pas orpheline parce que, depuis 1966 avec Le Soleil inonde ma toile à Impression soleil levant 2019, c’est en fait une  myriade de couleurs qui explosent sur la  toile : du jaune flamboyant au bleu/vert/orange incandescents !

Si Soulages est l’homme du point noir, Fromanger est incontestablement le héraut de la couleur en ligne. Pour qui la rue, plus et mieux que l’atelier, est source première d’illumination, d’inspiration… De ce constat, naîtront son  rapport inconditionnel à la photographie et son attachement à l’idée de série. La multiplicité des tableaux pour signifier la diversité de la couleur et du mouvement : 25 puis 30 tableaux pour la série du Boulevard des Italiens dans les années 70, celle de La vie quotidienne en 84, celles des Batailles en 95 et Le Cœur fait ce qu’il veut en 2014.

Ami de Jacques Prévert, nourri de poésie, compagnon de route de César et Giacometti, le plasticien a pensé, travaillé et dialogué aussi en toute intimité avec des intellectuels de grand renom : Michel Foucault, Gilles Deleuze, Félix Guattari… Installé depuis les années 80 en Toscane, dans la campagne de Sienne, désormais Gérard Fromanger nourrit son œuvre encore plus intensément de lumière, de soleil, de couleurs. De mouvements aussi, plus précisément de martèlements : ceux de son cœur qui parfois bat trop la chamade ou s’essouffle, ceux de la planète au devenir toujours plus en danger.

De Fromanger l’insoumis à Fromanger l’intranquille, comme le suggère Claude Guibert, d’hier à aujourd’hui un même fil rouge en tout cas : sa passion pour l’humain au destin parsemé de tensions et d’interrogations ! Yonnel Liégeois

À lire, à découvrir :

– Paroles d’artistepar Gérard Fromanger (Éditions Fage, 64 pages et 31 illustrations, 6€50)

– Fromanger, de toutes les couleursEntretiens avec Laurent Greilsamer (Éditions Gallimard, 240 pages et 47 illustrations, 25€00)

– Le 1-hebdo, n°100Ce numéro double, exceptionnel, rend hommage au peintre Gérard Fromanger qui colore la une, avec un poster dédié à l’artiste (2€80)

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Danser la vie à la Ville

Dans ses divers espaces (Cardin, Les Abbesses), il s’en passe des choses au Théâtre de la Ville (75) ! Emmanuel Demarcy-Mota, son directeur, s’empare de la réouverture des lieux culturels pour proposer un programme artistique puissant et réjouissant jusqu’en juillet. Tour d’horizon

Dans la Marche des éléphants, Miguel Fragata invite enfants et adultes à une méditation sur le thème de la mort qu’il compose avec philosophie et poésie. Le metteur en scène et comédien portugais, qui a fondé à Lisbonne la compagnie Formiga atomica (Fourmi atomique) avec Inês Barahona, l’auteure de ce très joli texte qu’il dit en français avec un accent suave, est un conteur-né. Il installe immédiatement une relation de complicité avec la salle, qu’il va emmener en voyage à Thula-Thula, en Afrique du Sud, créant des paysages et manipulant une foule d’objets et de figurines sous des espaces de tulle.

La mort n’est pas effrayante

On y découvre Laurens, un Européen tombé amoureux du pays et fasciné par les éléphants auquel il se consacre entièrement. On y apprend tout de ces puissants animaux qui vivent en collectivité et dont « les bébés passent deux ans dans le ventre de leur mère avant de naître». Laurens tentera d’en sauver un dont les pattes ne le portaient pas. Sans y parvenir. Puis, quand ce sera à son tour de s’en aller, les trente et un éléphants du troupeau viendront veiller deux jours et deux nuits à la porte de sa maison, sans boire ni manger : « la vie continue », dans la jungle, la mort en fait partie. Elle n’est pas effrayante et on peut la regarder en face.

Chorégraphies du Portugal et d’Italie

Ce conte philosophique, qui se jouait jusqu’au 30/05 à l’espace Cardin, est l’un des cinq spectacles auxquels ont été réduits les Chantiers d’Europe. Les autres, de la danse d’Italie et du Portugal, auront lieu aux Abbesses entre le 16 juin et le 21 juillet. Un exploit qu’il a fallu construire contre la pandémie, qui avait conduit à l’annulation des Chantiers 2020, alors qu’ils sont une plateforme extrêmement importante pour la jeune création européenne. Pour Emmanuel Demarcy-Mota, directeur du Théâtre de la Ville et du Festival d’automne, « l’art et les artistes sont essentiels » et cela veut dire s’emparer de la réouverture des théâtres à pleines mains.

Israel Galvan, virtuose du flamenco

Jusqu’au 18/07, en partenariat avec Africa 2020 et d’autres scènes, on découvrira des spectacles et expositions d’artistes originaires du continent africain : Faustin Linyekula, Ballaké Sissoko, la compagnie Blonba, Aristide Tarnagda ou Dorothée Munyaneza… À ces temps forts d’Europe et d’Afrique, jusqu’à fin juillet viendront s’ajouter d’autres rendez-vous chorégraphiques exceptionnels : Israel Galvan, virtuose du flamenco, qui réinvente El Amor brujo (l’Amour sorcier) de Manuel de Falla avec une chanteuse et un pianiste, Anne Teresa de Keersmaeker et Pavel Kolesnikov pour les Variations Goldberg, BWV 988, sur la musique de Jean-Sébastien Bach, le Ballet national de Marseille ou la danse hip-hop de Johanna Faye et Saïdo Lehlouh…

« Définir ce qui fait notre humanité »

Enfin, Emmanuel Demarcy proposera au musée d’Orsay une création d’après les Animaux dénaturés et Zoo de Vercors, du 8 au 10/07 dans le cadre de l’exposition « Les origines du monde. L’invention de la nature au XIX siècle » programmée jusqu’au 19/07. Il cherchera, avec son équipe d’artistes et de collaborateurs scientifiques, à « définir ce qui fait notre humanité » et à entrevoir le XXI e siècle à partir du traumatisme de la pandémie mondiale. Y sont également annoncés Microcosm de Philippe Quesne, du 10 au 19/06, et des conférences performées d’Isabella Rossellini autour de Darwin les 3 et 4/07. Marina Da Silva

Théâtre de la Ville. Espace Cardin, 1 avenue Gabriel, 75008 Paris (tél. : 01.42.74.22.77). Programme complet à retrouver ici

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Culture, tous pour la réouverture !

À l’initiative du SYNDEAC, le Syndicat des entreprises artistiques et culturelles, des Président (e)s de région et des Maires de grandes villes de France demandent la réouverture de tous les établissements culturels recevant du public. Tous partis politiques confondus, les élus réfutent la distinction souhaitée par le Gouvernement entre les musées, les cinémas et les salles de spectacles. Yonnel Liégeois

Le 17/02/21, ils signaient une déclaration commune :

Parce que la culture est essentielle au maintien des liens sociaux et à la lutte contre l’isolement, notamment pour celles et ceux qui sont les plus fragiles et souvent premières victimes de la crise sanitaire (jeunes, personnes âgées, étudiants), nous demandons au Gouvernement de rouvrir tous les établissements culturels sans exception et d’annoncer une date de revoyure dans un calendrier raisonnable : musées, salles de cinéma et salles de spectacles doivent être ouverts dans un même tempo.

Nous n’acceptons pas de faire des distinctions entre les différents établissements qui tous s’engagent à mettre en œuvre des protocoles sanitaires rigoureux, déjà négociés et validés par le Gouvernement. Nous sommes prêts à renforcer encore, si besoin, les protocoles sanitaires en lien avec les différentes collectivités et en fonction de la circulation du virus dans les territoires, et ainsi garantir les meilleures conditions d’accueil des publics et des professionnels.

L’ensemble des signataires, élus et professionnels du spectacle, revendiquent une application équitable des mesures de réouverture dans tout le pays : le public, les artistes, l’ensemble des équipes, ne comprendraient pas que la culture reste « confinée » plus longtemps. Ils demandent le renforcement d’un dialogue et d’une concertation véritables entre les collectivités territoriales, les professionnels et le Gouvernement.


Le Syndeac – Syndicat National des Entreprises Artistiques et culturelles
Le SNSP – Syndicat National des Scènes Publiques
Les Forces Musicales
PROFEDIM – Syndicat professionnel des Producteurs, Festivals, Ensembles, Diffuseurs indépendants de Musique.
La SACD – Société des Auteurs Compositeurs Dramatiques
FNCC – Fédération Nationale des Collectivités pour la Culture

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Théâtre et cinéma, portes ouvertes !

Le vendredi 11 décembre 2020, Samuel Churin a publié une « Lettre ouverte aux directeurs de cinémas et de salles de spectacle ». L’acteur et animateur de la Coordination des Intermittents et Précaires les invite à déposer un référé-liberté auprès du Conseil d’État. Pour  exiger, au nom de l’équité, l’ouverture des lieux de culture.

 

Dans un autre domaine, celui des droits sociaux, ce gouvernement fait même pire : il ne cesse d’affirmer que tout le monde sera couvert « quoi qu’il en coûte » alors qu’ il laisse de côté des centaines de milliers d’intermittents de l’emploi (extras de l’hôtellerie, restauration, évènementiel, guides conférenciers …) qui basculent au RSA dans la plus grande pauvreté. À ce sujet, cela fait des mois que nous alertons, que nous revendiquons, que certains députés et sénateurs relayent les demandes, en vain. La seule victoire, nous l’avons obtenue au Conseil d’État qui vient d’annuler une partie de la convention d’assurance chômage 2019.

Cette dernière victoire me conforte dans l’affirmation suivante, apparemment évidente mais pas souvent appliquée : arrêtons d’être défensifs et optons pour des stratégies offensives. Le gouvernement décide que les cinémas et théâtres ne rouvriront pas le 15 décembre et il est certain que les pétitions n’inverseront pas cette décision. La seule solution : attaquer le gouvernement au Conseil d’État avec un référé-liberté. Le référé-liberté est une procédure qui permet de saisir en urgence le juge lorsqu’on estime que l’administration (État, collectivités territoriales, établissements publics) porte atteinte à une liberté fondamentale (liberté d’expression, droit au respect de la vie privée et familiale, droit d’asile, etc.). Le juge des référés a des pouvoirs étendus : il peut suspendre une décision de l’administration ou lui ordonner de prendre des mesures particulières. Pour rappel, les professionnels de la restauration et des stations de sports d’hiver l’ont fait et leurs demandes n’ont pas été retenues.

Seule l’Église a gagné et le gouvernement a dû revoir sa copie sur la limitation à 30 personnes lors des cérémonies religieuses : la jauge est calculée en fonction de la superficie, elle n’est plus limitée. Ce référé-liberté devrait être gagnant parce que les juges administratifs du Conseil d’État sont très attachés à la notion d’équité. Et les conditions d’accueil dans une église sont en tous points comparables à celles d’un cinéma ou d’une salle de spectacle : chacun est assis, masqué, ne bouge pas et tous regardent dans la même direction. Ironie de l’histoire, lors de la présentation de sa loi sur le séparatisme, Jean Castex n’a cessé de vanter la laïcité à la française. Or, dans les faits, les églises sont ouvertes et les théâtres sont fermés ! J’ai hâte de savoir en quoi le fait d’assister au récit de la naissance d’un homme nommé Jésus serait sans danger, alors que le récit d’un homme nommé Tartuffe serait source de contamination.

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