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Élise Noiraud a de la ressource !

Jusqu’au 21/07, au théâtre 11*Avignon (84), Élise Noiraud présente Ressources humaines. Une adaptation réussie du film de Laurent Cantet au titre éponyme, sorti en salles en 1999. Le monde de l’entreprise au devant de la scène, avec deux mots-clefs sous le feu des projecteurs : honte et dignité.

Il se souvient de la maison de la presse où il achetait ses vignettes Panini, il se souvient du lever tôt de ses parents au partir pour l’usine du bourg… Il est de retour justement en sa chambre d’adolescent, Franck, après de brillantes études il est embauché pour un stage à la direction des Ressources humaines dans l’entreprise où travaille son père. Toute la famille est fière du parcours de l’aîné, des parents à la petite sœur : il affiche une belle réussite professionnelle, il est parvenu à troquer le bleu de travail contre le costume-cravate !

Au lendemain d’un premier plan de licenciements douloureux, l’entreprise doit désormais mettre en œuvre la réforme des 35 heures. Une tâche dont s’acquitte le jeune stagiaire avec zèle, proposant une enquête interne avec l’objectif de forcer la main au syndicat et le contraindre à s’asseoir à la table des négociations… Le patron n’en demandait pas tant, prétextant du dialogue social rénové pour fomenter encore un mauvais coup ! De la vie dans les ateliers où les bleus de travail s’épuisent en gestes répétitifs aux réunions directoriales auxquelles participe Franck, la machinerie est formidablement bien orchestrée. Élise Noiraud signe une mise en scène fluide et sans temps mort, usant juste de quelques tables et chaises manipulées à vue pour promener le spectateur de la maison familiale au cœur de l’usine. La dame des planches ne nous est point étrangère. Nous l’avions déjà fichée au tableau des femmes fréquentables pour l’avoir pistée avec grand bonheur et plaisir au fil de son Champ des possibles, texte et interprétation.

Autant qu’une illustration du monde du travail au prise avec les rapports de force du quotidien, Ressources humaines nous propose avant tout un récit de vie fort édifiant et émouvant : comment un jeune homme, issu des milieux populaires, authentique transfuge de classe, se retrouve écorché entre les valeurs familiales et les impératifs managériaux ? De la honte de ses origines d’un individu à la dignité retrouvée d’un collectif… Un mal-être certain, à l’image des parcours de vie évoqués avec talent par des écrivains, tels Didier Eribon dans Retour à Reims ou Annie Ernaux, le prix Nobel de littérature 2022, dans nombre de ses ouvrages. D’un plan séquence à l’autre, sans manichéisme ni prise de tête, entre humour et drame, tout est dit, montré, superbement joué dans des rôles magnifiquement incarnés : du père taiseux (François Brunet) à la syndicaliste survoltée (Julie Deyre), du patron obséquieux (Guy Vouillot) au fils écartelé (Benjamin Brenière). Vraiment, du beau travail ! Yonnel Liégeois

Ressources humaines : jusqu’au 21/07 à 18h50, relâche les 08 et 15/07. Théâtre 11*Avignon, 11 boulevard Raspail, 84 000 Avignon (Tél. : 04.84.51.20.10)..

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Une grande et belle colère

Jusqu’au 21/07, à La reine blanche d’Avignon (84), Catherine Vrignaud présente Ce qu’il faut dire. Une partition verbale de Léonora Miano pour explorer la relation entre l’Occident et l’Afrique, quand les héros des uns sont les bourreaux des autres… Une parole forte, un poème de grande et belle colère.

Catherine Vrignaud Cohen – Cie Empreinte(s) – a mis en scène Ce qu’il faut dire, partition verbale tissée de trois textes de Léonora Miano. Née en 1973 à Douala (Cameroun), arrivée en France à 18 ans, elle vit au Togo depuis 2019. On doit déjà, à cette essayiste et romancière particulièrement active, dûment reconnue et souvent récompensée (notamment par le prix Femina en 2013, pour la Saison de l’ombre), une suite imposante d’œuvres axées sur l’esclavage, la colonisation et l’après, jusqu’aux séquelles racistes traînant dans les esprits. L’an passé, par exemple, elle publiait l’Opposé de la blancheur : réflexions sur le problème blanc, résultat d’une pensée radicale qui fit pas mal grincer des dents, surtout mais pas seulement, des bouches de gens qui braillent « On est chez nous ! ». Léonora Miano ausculte dans ce livre le concept de « blanchité », à partir d’analyses serrées sur les rapports sociaux de race, fondés sur la couleur de la peau, ce dans une perspective qu’elle définit comme « afropéenne ».

Sur une scène nue au fond sombre, une grande jeune femme, la comédienne Karine Pédurand, dont il nous est dit qu’elle « porte des projets engagés tant en France qu’en Guadeloupe », va et vient sans cesser de fixer le public dans les yeux. Elle émet une parole forte, d‘une rare complexité dialectique, qui pulvérise d’entrée de jeu le slogan mou du « vivre ensemble ». L’écriture vive, d’une veine littéraire palpitante, semée de sarcasmes, passe au crible d’un talent sans merci le dol monstrueux dû à la colonisation occidentale, cette « immigration non consentie » à l’échelle historique. Voilà un poème de grande et belle colère où se synthétise l’utopie, projetée avec vigueur, d’un monde enfin autre, délivré d’un cauchemar ancestral, car « comment fraterniser dans un pays où les héros des uns sont les bourreaux des autres ».

Pour escorter cette voix ample, puissamment proférée, il est une autre jeune femme, qui se nomme Triinu Tammsalu. Musicienne accomplie, chanteuse, elle est aussi brutiste. C’est cela qu’elle prouve tout du long, de sa présence impassible, en inventant à vue, en pleine connivence avec la comédienne, des vibrations, des grincements, des soupirs proprement inouïs, qui répercutent dans l’atmosphère l’âme acoustique de ce brûlot, sans conteste libérateur. Ce qu’il faut dire constitue une petite forme de grand sens. Jean-Pierre Léonardini

Ce qu’il faut dire, Catherine Vrignaud : jusqu’au 21/07, 11h. La reine blanche, 16 rue de la Grande Fusterie, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.85.38.17). Le texte est paru aux éditions de l’Arche, dans la collection Les écrits pour la parole.

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De ruines en périls

Jusqu’au 21/07, au 11*Avignon (84), Bertrand Sinapi présente Après les ruines. Échoué dans un pays dont il ne comprend pas la langue, un homme demande l’asile. Un dialogue de sourds issu de rencontres avec des réfugiés, des travailleurs sociaux ou des gens croisés au hasard des rues. Pour parler frontières géographiques et mentales.

Metz, où la compagnie Pardès Rimonim s’est implantée il y a dix-neuf ans, est une terre d’asile où se sont installés de nombreux réfugiés. Les artistes, engagés à éveiller les consciences, axent aujourd’hui leurs créations sur des collectes de paroles qui viennent nourrir une « écriture de plateau ». Dans ce contexte, ils présentent un diptyque sur l’exil dont le premier chapitre À Vau l’eau est tiré du roman éponyme de Wejdan Nassif. L’écrivaine syrienne, réfugiée à Metz, mêle à la sienne les histoires de ses voisins du quartier Borny où elle a pris racine : ils sont koweïtiens, irakiens, marocains, pakistanais, soudanais, afghans, syriens… Amandine Truffy, que l’on retrouve dans Après les ruines, y incarne l’autrice et se fait la passeuse de leurs récits, en construisant au sol un décor miniature et en dessinant une carte du monde. Ce premier spectacle joué dans les écoles ou les centres sociaux, a été la matrice d’Après les ruines.

Le second volet s’ouvre sur l’un des récits d’À Vau l’eau, en voix off et arabe surtitré : l’histoire cauchemardesque d’un homme naufragé qui en a réchappé avec sa femme et son fils, il ne sait comment… Suivra une série de questions posées par les trois comédiens. Quel asile et quel secours, fuyant guerre et misère, trouvent dans nos riches contrées ceux qui ont tout quitté ? Comment sont-ils accueillis en Europe ? Que peut faire le simple citoyen ? Pourquoi criminaliser ceux qui portent secours aux migrants ? Que ferions-nous à la place de ces fugitifs ? Le monde est-il en train de tomber en ruine ?

Et comment en parler au théâtre ? « Les témoignages affluent, abondent, se ressemblent … nous savons », dit Bertrand Sinapi. « Nous les avons déjà entendus, ou nous choisissons de les ignorer et poursuivre nos vies. Depuis nos territoires, comme au fond de la caverne de Platon, nous apercevons les ombres du monde ». Dans cette caverne, une boîte aux parois immaculées, les ombres des acteurs se projettent, s’allongent ou disparaissent grâce un savant jeu de lumières créé par Clément Bonnin.  Amandine Truffy, la narratrice, nous adresse des salves de questions, en marge des errances d’un réfugié (Bryan Polach) aux prises avec les absurdités administratives d’un pays dont il ne comprend pas la langue et ne connait pas la culture. L’employée qui le reçoit (interprétée en allemand par Katharina Bihler) ne peut pas faire grand chose pour l’aider. La comédienne venue d’outre-Rhin nous rappelle par ailleurs que le traitement de l’immigration dans son pays n’est pas le même qu’en France. Une bonne leçon pour nos édiles !

Le metteur en scène a apporté un grand soin à la scénographie et aux éclairages. Dans un espace épuré où les ombres jouent à cache-cache avec la lumière, un décor miniature se construit au fil de la pièce : assemblage de cubes, grilles, maquettes d’immeubles et d’arbres au ras du sol… Le contrebassiste allemand Stefan Schreib accompagne les comédiens avec une grande sensibilité, à ses notes se mêlent les compositions du Luxembourgeois André Mergenthaler enregistrées au violoncelle et les paroles d’exil égrenées en voix off tout au long du spectacle. Las, dans cet environnement sonore et esthétique cohérent, la trame dramatique reste peu lisible et les éléments, assemblés au plateau à partir d’improvisations, sont comme posés en vrac. Malgré ses imperfections, ce spectacle transnational (France, Allemagne, Luxembourg) reflète la volonté d’artistes européens d’aller sur le terrain pour faire du théâtre autrement…

Après les ruines interroge notre capacité à nous projeter, ou non, dans l’altérité. Quelles seraient nos réactions face à la brutalité de l’arrachement, aux procédures administratives complexes ? « C’est parce que nous ne l’affrontons pas que l’Histoire ne change pas », disait James Baldwin dans Je ne suis pas votre nègre, un documentaire du réalisateur haïtien Raoul Peck (2016). Mireille Davidovici

Après les ruines : Jusqu’au 21/07, à 13h55. Le 11*Avignon, 11 boulevard Raspail, 84 000 Avignon (Tél. : 04.84.51.20.10).  À Vau l’eau est publié aux éditions Ile et Lettres de Syrie, sous le pseudonyme de Joumana Maarouf, aux éditions Buchet-Chastel.

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Grumberg, mère et fils

Jusqu’au 21/07, à la Scala d’Avignon (84), Noémie Pierre met en scène Moman-Pourquoi les méchants sont méchants ?La pièce de Jean-Claude Grumberg nous embarque dans les questions sans fin d’un fils à sa mère, dans une langue ingénue servie par des acteurs de haut vol. Sans oublier, jusqu’au 10/07, An irish story, l’histoire irlandaise de Kelly Rivière.

Le petit Louistiti (Clothilde Mollet) folâtre et assaille sa Moman (Hervé Pierre) de « pourquoi ? ». Elle n’a pas réponse à tout mais beaucoup d’amour. Elle l’élève seule, Popa s’est évaporé au coin d’un bar et ne paye plus la facture de l’“électrique“. Les voilà dans le noir mais ce n’est pas grave, la vie continue. Du matin au soir, leur tête à tête est une salve de répliques. La pièce se découpe en dix saynètes, débutant chacune par « Moman ! ». Grand dialoguiste, au théâtre comme au cinéma, Jean-Claude Grumberg fait sonner la langue populaire de son enfance en distordant légèrement les mots, l’accent de ceux à qui la grammaire est restée étrangère.

Le savoureux parler des faubourgs

On pense aux expressions de la Zazie de Raymond Queneau, en plus soft. L’auteur de L’ Atelier s’amuse avec le parler savoureux des faubourgs : « Il pleut des ronds de chapeau carrés », « Point à la ligne, terminus on descend »… Assommée par les pourquoi de son « Chipounet chéri », Moman biaise avec la vérité. L’est où Popa ? C’est comment la guerre ? Pourquoi ton Popa se cachait ? Pourquoi les méchants sont méchants ? Est-ce que tu es heureuse ? Autant de questions existentielles ou un peu moins (Pourquoi je m’énnuie ? Pourquoi on est pas comme les autres ? Pourquoi on a pas un cœur de pierre ?).

Dans cette relation mère-enfant intemporelle, on peut lire en filigrane, derrière les réponses sibyllines de Moman, la réalité que cache au petit Jean-Claude sa vraie maman. Sauvée par miracle de la rafle de 1942 à Paris, elle est restée seule à élever ses gosses. L’écrivain a vu son père et ses grands-parents embarqués devant lui. Son père a été déporté vers Auschwitz par le Convoi n°49, en date du 2 mars 1943… Il en restera marqué à jamais. Moman, comme l’ensemble de son œuvre, laisse entendre une sourde inquiétude. « Ma vraie maman à moi avait eu peur elle-aussi d’être expulsée à cause des loyers pas payés« , dit-il, « et de se retrouver avec ses fistons sur les bras, sans logis, « sous les ponts », comme elle disait ».

Un humour naïf et malin

La peur, que sublime un humour à la fois naïf et malin, court sournoisement entre la mère et l’enfant. Hervé Pierre et Clothilde Mollet font ressortir la saveur de cette écriture. Sans forcer le trait, ils s’amusent à incarner, lui, une dame plutôt bonasse mais à la répartie cinglante, elle, un gamin qui n’a pas la langue dans sa poche. Et dans ce petit théâtre en forme d’arène, placé au plus près des acteurs, le spectateur accepte très vite la convention théâtrale proposée par cette distribution atypique, il se trouve happé par l’énergie du jeu et du texte.

Noémie Pierre est plasticienne, elle signe ici sa première mise en scène, elle a aussi conçu la scénographie. Dans un espace réduit, à la fois appartement exigu et chambre avec dessins enfantins, les acteurs vont et viennent, disparaissent, se découpent en ombres chinoises. Les parois deviendront draps de lit, fantômes de méchants postés dans le noir, parure pour Moman dans un timide essai de coquetterie…

Entre jazz et goualante des fifties

Une inventivité de tout moment dans l’interprétation, un fragile théâtre de toile à taille humaine, l’utilisation du décor et de l’espace soulignée par la musique discrète de Thomas O’Brien. Quelques notes d’ambiance bien senties, pour marquer les transitions, entre jazz et goualante des fifties, entre bruitage et mélodie, aux accents contemporains du synthétiseur. « Moman, t’es méchante. — Je sais. C’est fait exprès. Pour t’adurcir mon fils. Pour vivre heureux faut s’adurcir ». Ce n’est pas qu’une chanson douce que servent les artistes, mais rires et tendresse l’habitent. Et l’on s’émeut, quand les rôles s’inversent, au dernier tableau qu’on aura la surprise de découvrir. Du théâtre, du vrai, direct et sans chichi ! Mireille Davidovici

Moman-Pourquoi les méchants sont méchants ?, mise en scène Noémie Pierre : Jusqu’au 21/07, à 10h15, relâche les lundis.. La Scala, 3 rue Pourquery de Boisserin, 84000 Avignon (Tél. : 04.65.00.00.90). Moman 10 fois est publié chez Actes-Sud, la version jeune public dans la collection Heyoka jeunesse.

Une balade irlandaise

Il était une fois… une histoire irlandaise, An irish story, qui pourrait fort bien être espagnole, portugaise, italienne ou autre, à l’heure où des hommes et des femmes, fuyant la misère de leur existence et de leur pays, tentent d’aller voir ailleurs si plus verte est la vallée ! Mêlant les langues et jouant des accents, tantôt volubile tantôt secrète, toujours volontaire dans sa quête du grand-père mystérieusement disparu entre l’Irlande et l’Angleterre, Kelly Rivière s’inspire d’une authentique histoire familiale. Entre joies et frustrations au détour de ses recherches, elle nous entraîne avec ravissement et conviction à la quête de ses racines. La saga joliment contée d’une génération l’autre entre exil et mémoire, la reprise d’un spectacle à la tendresse infinie et à l’émotion retenue. Entre humour et authenticité, seule sur scène pour donner vie à pas moins de vingt-cinq personnages, une performance artistique d’une rare qualité, à ne vraiment pas manquer ! Yonnel Liégeois

An Irish Story – Une histoire irlandaise : Jusqu’au 10/07, à 18h20, relâche les lundis. La Scala, 3 rue Pourquery de Boisserin, 84000 Avignon (Tél. : 04.65.00.00.90).

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Justice et féminicide

Du 29/06 au 21/07, au Théâtre de l’Oulle d’Avignon (84), Hakim Djaziri présente Elle ne m’a rien dit. Une pièce écrite à partir du témoignage bouleversant d’Hager Sehili dont la sœur cadette, Ahlam, fut sauvagement assassinée par son mari en 2010. La restitution, sans outrance, de l’épouvante quotidienne vécue par une femme martyre qui s’est tue par excès de pudeur. Poignant, déchirant.

Hakim Djaziri est auteur, acteur, metteur en scène. Il anime le collectif le Point zéro, fondé en 2016.Il s’agit de créer des textes d’auteurs actuels qui mettent en relief des problèmes de société brûlants. Cela se double de « parcours culturels et artistiques dans des territoires où les besoins dans ce sens sont importants ». Le dernier exemple en date a pour titre Elle ne m’a rien dit. Hakim Djaziri a écrit la pièce à partir du témoignage bouleversant d’Hager Sehili. Sa sœur cadette, Ahlam, a été sauvagement assassinée par son mari le 9 mai 2010. Elle avait souffert en silence, des années durant. La veille du jour fatal, elle allait, enfin, porter plainte au commissariat central de Strasbourg. Le policier de service prit la chose à la légère… Le 17 mars 2021, au bout de dix ans d’une lutte administrative harassante, Hager a obtenu la condamnation de l’État par le doyen du tribunal pénal de Strasbourg pour « dysfonctionnement du service de la justice » et « faute lourde ».

C’est à partir d’un document d’une humanité déchirante que s’écrit et prend vie ce théâtre qui se donne pour mission d’alerter les consciences afin de panser les plaies, au sein du corps social, d’une réalité insupportable. N’est-il pas avéré que, pour la seule année 2021, 113 femmes ont été tuées par leur conjoint ? Importent alors, par-dessus tout, les vertus convaincantes de la scène. La représentation s’avance sous l’aspect de la plus sobre dignité dans l’exposé d’une vérité criante. Dans le rôle d’Hager, la sœur aimante et combattante, Sephora Haymann, déploie la ferme autorité qui convient. Elle peut s’adresser au public après avoir pris Ahlam (Lisa Hours) dans ses bras lors d’une très belle scène où elles dansent en riant aux éclats, quand bien même Ahlam, souffrant d’un handicap, est en fauteuil roulant…

Hakim Djaziri joue le mari buveur, menteur, violent avec un tact certain qui n’en fait pas un monstre, mais un homme au fond ordinaire : c’est pire. Corine Juresco (la mère, la juge) et Antoine Formica (le policier) complètent une belle distribution dont le jeu restitue sans outrance l’épouvante quotidienne vécue par une femme martyre qui s’est tue par excès de pudeur. Et c’est ainsi qu’avec force talent, Elle ne m’a rien dit accomplit sa mission civique. Jean-Pierre Léonardini

Elle ne m’a rien dit : jusqu’au 21/07, à 22h30. Relâche les mardis. Théâtre de l’Oulle, rue de la plaisance et 19 place Crillon, 84000 Avignon (Tél. : 09.74.74.64.90). Tournée : Mantes les 27 et 28/09, Nice le 25/11, Serris le 27/11 et Saint-Cyr-l’École le 8/03/25.

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Femmes de Palestine

Les 08 et 09/06, au Printemps des Comédiens à Montpellier (34), le Théâtre national palestinien Al Hakawati a joué l’Assemblée des femmes, d’après Aristophane. Dans une mise en scène très habile, des témoignages de femmes rencontrées en Cisjordanie viennent percuter le texte original. Une façon autre de prendre le pouls d‘une société sous occupation israélienne.

À ciel ouvert, au cœur de la magnifique pinède du domaine d’O, la nuit tombe doucement quand résonnent des mots qui font mouche : « L’égalité entre les femmes et les hommes est une affaire de droits », « Non à la violence, aux mariages forcés », « Les politiciens sont des tricheurs et des corrompus ». Sur un plateau quasiment nu, sur trois draps en guise d’écrans, sont projetés des visages de femmes, interviewées seules ou rassemblées, rencontrées à travers toute la Cisjordanie. Cette Assemblée des femmes aujourd’hui, d’après le récit d’Aristophane écrit vers 392 avant J.-C., a gardé toute sa nécessité et sa puissance. Ils sont huit pour en témoigner (Iman Aoun, Fatima Abu Alul, Shaden Saleem, Ameena Adileh, Nidal Jubeh, Mays Assi, Firas Farrah et Nicola Zreineh), cinq comédiennes et trois comédiens du Théâtre national palestinien Al Hakawati (le conteur, en arabe).

Le spectacle est coréalisé par Roxane Borgna, Jean-Claude Fall et Laurent Rojol. On connaît les difficultés de création et de circulation des artistes palestiniens que la guerre a rendues encore plus phénoménales, mais tous ont pu faire le voyage jusqu’à Montpellier. Le théâtre Al Hakawati, seul théâtre de Jérusalem-Est, a été cofondé en 1984 par François Abou Salem, disparu en 2011, permettant à des acteurs palestiniens de se former et de travailler avec des metteurs en scène internationaux. Adel Hakim (1953-2017), codirecteur avec Élisabeth Chailloux du Théâtre des Quartiers d’Ivry, y avait notamment créé l’Antigone, de Sophocle, prix de la critique du meilleur spectacle en langue étrangère en 2013. Porté par la Manufacture Cie Jean-Claude Fall et Nageurs de nuit, avec le soutien de l’Institut français de Jérusalem, le projet de cette Assemblée de femmes a commencé en 2021, à travers des ateliers artistiques et la réalisation d’un film.

On retrouve ici des portraits et extraits d’entretiens réalisés à Jéricho, Bethléem, Naplouse, Ramallah, Hébron… Le recueil d’une parole rare dans une société où les femmes de toutes générations doivent affronter conjointement l’occupation, la discrimination israéliennes et les tabous de leur propre société patriarcale. Sur le mode des Athéniennes, elles décident à quelques-unes de se rassembler la nuit tombée pour prendre la place des hommes à l’Assemblée et construire une société où le travail salarié sera supprimé, où il n’y aura plus d’héritage, où « tout sera à tous ». Où la présidence du pays reviendra à une femme. Un programme politique qui passe par dérober les habits de leurs maris durant leur sommeil et les voilà méconnaissables, en pantalons et vestes noirs, avec chapeaux, barbes et moustaches postiches.

Elles ont laissé au chevet des époux endormis leurs propres robes qu’ils n’auront pas d’autre choix que de porter, renversant ainsi les rôles dans des images fortes dont l’incidence n’est pas anodine, la pièce ayant tourné en Cisjordanie auprès de tous types de public. Cette construction très habile, de satire politique et de document anthropologique, se répercute sur scène entre les protagonistes, dans les relations nouées avec les femmes à l’image qui occupent aussi l’espace et la parole de la représentation. On y entend l’analyse des verrous d’une société dont « la liberté est entravée par l’occupation », où il y a des lois censées protéger les femmes mais « qui ne sont pas appliquées », où les violences familiales et sexuelles sont dissimulées. Au-delà de ce constat, on entend aussi l’espoir d’une population où « les mères donnent aujourd’hui plus d’espace à leurs filles pour s’exprimer ».

Émancipation et transmission, insoumission et combat sont les maîtres mots de ce programme politique et artistique dont les actrices, reléguant les acteurs au second plan, prennent les spectateurs à témoin, allant au plus près à leur contact, guettant leur réaction. « D’habitude, à la fin du spectacle, on danse, on chante, on fait la fête et on partage la soupe que nous avons faite avec les spectateurs. Avec ce qui se passe aujourd’hui en Palestine, on n’a pas le cœur à faire la fête ». Et Iman d’ajouter alors : « Dans notre société, lorsqu’il y a des morts, on partage le deuil avec un café noir, c’est ce café qu’on va vous offrir ». Plus que jamais le théâtre renvoie au réel. Marina Da Silva

Le Printemps des Comédiens : jusqu’au 21/06. Domaine d’O – Micocouliers, 178 Rue de la Carriérasse, 34090 Montpellier (Tél : 04.67.63.66.67).

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Châteauroux, flamme et femme

Jusqu’au 16/06, à Châteauroux (36), la scène nationale l’Équinoxe propose son festival Après le dégel. Entre salle et rue, événement exceptionnel oblige, une initiative sous-titrée « Femme olympique » avec une quarantaine de spectacles à l’affiche qui varient de la performance physique au théâtre et à la danse. Au grand bonheur des petits et grands, enfants et parents !

Jour de liesse à Châteauroux, en ce lundi 27 mai : la flamme olympique poursuit son périple dans les rues de la préfecture de l’Indre ! Logique, avec Lille-Marseille-Papeete, la cité berrichonne est élue ville olympique des J.O. d’été. Aux alentours, sur la commune de Déols, siège le Centre national de Tir sportif (CNTS), le plus grand d’Europe. Du 27/07 au 05/08, il accueillera les épreuves de tir sportif et les premières médailles des J.O. y seront décernées. Ensuite, du 28/08 au 08/09, s’y dérouleront les compétitions paralympiques. Pour l’heure, jusqu’au 16 juin, la Scène Nationale se donne en spectacle ! En dépit d’une météo capricieuse, la nouvelle édition de son festival Après le dégel déride et décoiffe les plus coincés entre pluie et froideurs.

Dans la superbe salle de l’Équinoxe où le public nombreux s’est rassemblé, tout le monde se met aux abris : de la carabine au pistolet, les balles sifflent ! Une image seulement, alors que Delphine Réau, la vice-championne olympique à Sydney 2000 et médaille de bronze à Londres 2012 au tir à la fosse olympique, s’avance sur les planches à la rencontre de Frédéric Ferrer… De la flamme à la femme, l’appellation est bienvenue, au final de sa prestation le comédien entame un dialogue impromptu avec la sportive de haut niveau. Au palmarès de son Olympicorama, il « met en jeu » diverses disciplines sportives : du 400 mètres au marathon, du sabre au handball… Chouchoutés, les Castelroussins auront pu applaudir les élucubrations-dissertations-digressions du médaillé en micro-cravate sur le tennis de table et, bien sûr, le tir sportif ! De vraies-fausses conférences illustrées, hilarantes et cultivées tout à la fois, entre le ping et le pong, entre pigeons en argile et sangliers courants…

En ce même lieu mais dans un registre autrement différent, se sont présentées Des femmes respectables. Au fil de moult entretiens, des épouses et mères reconnaissent avoir vécu de petits boulots, connu licenciements et contraintes managériales, subi maternités et violences conjugales. Elles ont parfois plié mais elles n’ont jamais rompu. Sur la scène, adossés aux propos recueillis, « les corps ploient sous la lourdeur de la tâche ou la force des coups », commente Alexandre Blondel, le chorégraphe de cette émouvante « danse documentée et militante », mais révolte et résistance se font éclaircies. Des corps aux mots, entre pas de danse et récits de vie, les quatre ballerines professionnelles se soutiennent pour ne pas sombrer et conquérir au fil de la représentation liberté et dignité.

Une performance, physique et humaine, qui fait écho à l’original parcours de Paul Molina ! Imaginez un jeune homme jouant avec un ballon, pour le seul plaisir de le maîtriser, sur le parvis de la scène nationale… Jusqu’à ce qu’il soit repéré par le directeur du lieu, que s’instaure un dialogue et que lui soit proposé un éventuel parcours artistique ! Aujourd’hui, sa pratique s’est muée en authentique et captivante danse footballistique. Son Portrait dansé, dialogue d’un freestyler avec son ballon et conçu avec la complicité de la chorégraphe Mélodie Joinville, est d’une extraordinaire inventivité. Le jeune artiste subvertit foncièrement son sport. Pour décliner devant l’assistance un nouvel alphabet où corps et ballon, geste et objet s’unissent, entre coups de pompes et finesses acrobatiques, en un étrange ballet fort poétique.

Pendant ce temps-là, les spectacles s’enchaînent et squattent la rue. Tous fondés sur la puissance athlétique revisitée en gestuelle esthétique et poétique… Hormis pour le GIGN nouvelle mouture, le Groupe d’Intervention Globalement Nul dont seul l’humour peut éclipser le prestige de la fameuse brigade gendarmesque ! La mission des quatre énergumènes vêtus de gilets pare-balles ? Secourir un panda en peluche égaré sur la façade du théâtre... Il va sans dire que l’expédition prétendue salvatrice, sous la conduite d’un petit chef dont l’autorité a sombré dans sa paire de rangers, réserve moult obstacles et ratages. Heureusement, haussant le ton et sauvant l’honneur, quoique cernés par la foule et affublés de leur maillot de bain, trois hommes plongent dans leur Baignoire publique : un espace bien petit et confiné pour les solides gaillards ! D’où leurs jeux de vilains, de pieds et de mains pour trouver sa place, trouver surtout le bouchon de leur éphémère réceptacle. Un spectacle de rue emprunt de poésie qui interpelle sur ce bien précieux qu’est l’eau, sur la place de chacun dans la société.

De la clarté du jour à l’obscurité de la Chapelle des rédemptoristes, il n’y a que faible encablure pour sombrer dans l’inconnu et l’inattendu. Les sons de la kora électrique, mélodieux, troublent seuls le silence religieux, à proximité un corps masqué au buste à peine éclairé… La voix de Nicolas Givran s’élève et la peau palpite au fil du récit et de la respiration, au fil des images projetées sur le ventre découpé d’un faisceau de lumière ! Sensations étranges, plongée surréaliste dans la vie d’un garçon qui vaque d’échec en échec, jusqu’à l’irréparable lorsque la jeune femme a refusé, n’a pas Dis oui à son criminel désir. Un spectacle d’une rare puissance, entre noirceur absolue et fascinante attraction, les yeux rivés sur une parcelle de corps qui parle !

L’évidence s’impose, entre propositions diverses et variées, Après le dégel manie avec succès fusion et confusion des genres. Du masculin au féminin, de la salle à la rue… Castelroussins, citoyens de la Brenne ou de contrées encore plus lointaines, osez vous risquer en terre inconnue et partir à la découverte de l’infinie richesse du spectacle vivant. De votre pas de porte au pas de tir, moult surprises vous sifflent aux oreilles, ne manquez pas la cible ! Yonnel Liégeois

Après le dégel, festival : jusqu’au 16/06. L’Équinoxe, avenue Charles de Gaulle, 36000 Châteauroux (Tél. : 02.54.08.34.34).

Olympicorama, Frédéric Ferrer : en tournée. Le 01/06, au Forum de Boissy-Saint-Léger (94) : le handball. Le 06/06, à la salle Pablo Neruda de Bobigny (93) : le fleuret, le sabre et l’épée. Le 13/06, à la salle Equinoxe de La Tour du Pin (38) : le marathon. Le 15/06, à l’Amérance de Cancale (35) : le marathon. Du 25/06 au 06/07, à la Villette de Paris (75) : rétrospective Olympicorama. Entre juin et juillet, tout l’Olympicorama en Seine-et-Marne (77) : les 15 épreuves dans 15 communes.

Des femmes respectables, Alexandre Blondel : le 09/10 à L’Arsenal – Cité musicale de Metz (57), le 12/01/2025 à l’Espace Culturel Les Justes – Le Cendre (63), le 08/03/2025 aux 2 Scènes – Scène nationale de Besançon (25), le12/03/2025 au Théâtre Ligéria – Sainte-Luce-sur-Loire (44).

Mouton noir, Paul Molina : les 04 et 05/06 à la Scène nationale d’Orléans.

GIGN, Carnage productions : le site de la compagnie.

Baignoire publique, le cirque Compost : le site de la compagnie.

Dis oui, Nicolas Givran : le site de la compagnie.

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Cannes, festival et luttes sociales

Aux éditions de l’Atelier, Tangui Perron publie Tapis rouge et lutte des classes, une autre histoire du Festival de Cannes. Le récit du lien étroit et méconnu qui unit le cinéma français, le mouvement ouvrier et les batailles politiques qui ont donné naissance à l’un des événements majeurs de l’industrie cinématographique mondiale. Paru dans La vie ouvrière/Ensemble, un article de Marine Revol.

Marine Revol – Pourquoi ouvrir votre livre avec le discours engagé de Justine Triet recevant la Palme d’or en 2023 ?

Tangui Perron – J’étais à Cannes à ce moment-là, en tant que cinéphile et adhérent CGT, et nous cherchions une porte d’entrée pour soutenir nos revendications. Ce discours fut la bonne surprise, il portait nos valeurs. On lui a dit qu’elle avait craché dans la soupe, que c’était une faute de goût, que Cannes n’était pas le lieu pour ce type de revendications. C’est tout le contraire et c’est le propos que je développe. L’existence de son film est le fruit de tout un écosystème vertueux d’aides qui résultent de mobilisations historiques, politiques et syndicales, et c’est peut-être ce qui a été le moins compris dans son discours. Mon ambition est de rappeler que ce qui fait le cinéma français, aujourd’hui, ce sont en partie des lois issues de luttes sociales.

M.R. – Rappelons que la CGT siège au Conseil d’administration du festival…

T.P. – Initialement, le festival était prévu en 1939 pour concurrencer la Mostra de Venise de l’Italie fasciste. En raison de la guerre, la première édition a été reportée en 1946. Il fallait se débarrasser du fascisme et reconstruire une démocratie sociale et culturelle en France. Cannes était alors la conjonction de professionnels qui voulaient défendre le cinéma français et d’un formidable élan patriotique. Ces espoirs se ressentaient jusque dans le palmarès de la première édition où figure en haute place La bataille du rail de René Clément, hymne à la résistance cheminote. C’est aussi à Cannes qu’a commencé la mobilisation contre les accords Blum/Byrnes, qui permettent la libre pénétration du cinéma américain en France contre des avantages financiers, qui a abouti à la loi d’aide au cinéma votée en 1948.

M.R. – Concrètement, quel fut le rôle du mouvement ouvrier dans la création du Festival de Cannes ?

T.P. – Il faut prendre le mouvement ouvrier dans sa pluralité : syndiqués, partis, coopératives, les militants d’un jour ou de toujours. Il a joué un rôle déterminant au sein du conseil d’administration, pour faire en sorte que l’événement ait lieu. La CGT a activement contribué, via le syndicat des acteurs, à faire venir les vedettes françaises qui lui préféraient la Mostra de Venise. Enfin, il y a eu une mobilisation locale extraordinaire, des habitants des quartiers populaires, d’anciens résistants, de militants, pour construire en seulement quatre mois, en 1947, le Palais Croisette, siège du festival.

M.R. – Le symbole d’un cinéma capable de rassembler au-delà des classes sociales et des intérêts partisans ?

T.P. – Sans vouloir nier la lutte des classes, je crois beaucoup à « l’être ensemble« , qui transcende les particularités au sein d’une salle de cinéma ou d’une manifestation. On prétend souvent que la France a inventé le cinéma, alors que ça n’est pas forcément vrai, mais elle a peut-être inventé cette façon de regarder des films ensemble et de créer la possibilité d’un débat, d’une contradiction, de penser ensemble.

M.R. – Estimez-vous que le Festival de Cannes a perdu cette fibre populaire ?

T.P. – L’histoire du Festival de Cannes, ce sont des travailleurs qui l’ont écrite et ce sont maintenant les riches que l’on invite à table. Les prix de l’immobilier ont aussi fait que ce festival, qui était une grande célébration populaire, est devenu excluant. Mais il existe encore des moyens d’entraide qui permettent d’y avoir accès. Cannes peut encore muer et cela reste une fête du cinéma. Propos recueillis par Marine Revol

Tapis rouge et lutte des classes, une autre histoire du Festival de Cannes, de Tangui Perron (éditions de L’Atelier, 144 p., 16€).

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Trois larrons pour quatre vérités

Les 24 et 28/05, en région grenobloise (38), Jean-Louis Hourdin, Olivier Perrier et Jean-Paul Wenzel interprètent Tout augmente. Imaginée par les trois anciens larrons des Fédérés de Montluçon qui se retrouvent pour nous balancer leurs quatre vérités, une tragédie joyeusement grotesque. Un spectacle qui passe en revue un grand nombre de dérèglements du monde, de la préhistoire à nos jours !

Après Honte à l’humanité (1979), On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans (1993) et Trois Sœurs qui, en 2003, marquait le départ des Fédérés du Centre Dramatique National de Montluçon où ils officiaient depuis 1984, les trois compères (Jean-Louis Hourdin, Olivier Perrier et Jean-Paul Wenzel), toujours aussi gaillards, se sont réunis pour une nouvelle aventure. Le poids des ans a marqué les corps mais l’humour mordant de leur performance reste intact même si cette « histoire désolante de notre humanité », fil rouge du spectacle, se teinte de quelque amertume. « Notre seul but est de vous plaire toujours (…) et le grotesque enfin sera notre seule arme », annonce un préambule en alexandrins lu par Muriel Piquart, la jeune musicienne qui accompagne discrètement le trio.

Contrairement au titre de la pièce, Tout augmente, il ne sera pas ici question d’inflation, mais de pléonexie, une maladie qui mène l’homme à sa perte. Forgé à partir du grec ancien pleon (plein) et ekein (avoir), ce terme désigne une soif d’accumulation. Autrement dit, selon nos trois larrons, la cupidité des riches à exploiter les pauvres et à piller la planète. La critique du capitalisme, sous-jacente à cette traversée d’1h20 créée au Garage Théâtre (58), n’empêche pas les gaudrioles : de courts tableaux nous conduisent de la naissance de l’humanité jusqu’à aujourd’hui.

On retrouve Olivier Perrier, toujours aussi bonhomme, en couche-culotte, vagissant. Un clin d’œil à Honte à l’humanité où les trois acteurs, nus et affublés d’une queue de cochon, tétaient une truie nommée Bibi. Puis l’enfant grandit, élevé par un aigle (Jean-Louis Hourdin) et un jaguar (Jean-Paul Wenzel). Il devient un Tarzan dodu, assommant deux adversaires avec une matraque en caoutchouc pour leur dérober la peau de l’ours… Jean-Louis Hourdin, en élégant conteur, évoque la naissance de la vie à partir d’un être unicellulaire, notre ancêtre, et parle de « l’héroïsme désespéré de vouloir être un homme ». On passe de la parodie à la scatologie, avec la chanson du caca : « Il n’y a pas de caca juif, pas de caca musulman, pas de caca chrétien, le caca, c’est le caca ». Après ces considérations hautement philosophiques, on en vient à l’expression « caca boudin » : « Une invention enfantine de haut niveau pour définir tout ce qui est merdique dans la vie ».

En attendant le ruissellement des richesses, notre civilisation occidentale est mortellement infectée par cette pléonexie. Depuis les Anciens Grecs jusqu’à Bernard Mandeville avec La Fable des abeilles (1714), une satire  politique prônant l’utilité sociale de l’égoïsme. En passant par la parabole des thalers dans l’Evangile selon Saint-Mathieu, « celui qui n’a rien, se verra enlever ce qu’il a ». Heureusement, il y a Victor Hugo et son discours devant l’Assemblée nationale en 1849 : « On peut détruire la misère, une maladie du corps social (…) Tant que le possible n’est pas fait, le devoir n’est pas rempli ».  Ces propos sérieux sont émaillés de blagues potaches où excellent ces comédiens hors pair. Et les spectateurs les plus réticents, entraînés par les autres, finissent eux aussi par rire de bon cœur…

Il fallait oser cette farce décomplexée, menée par ces acteurs qui peuvent tout se permettre et qui ont l’art du retournement, du grotesque au tragique et aussi à la poésie… Assis sur un banc, ils se partagent le conte pessimiste de la grand-mère dans le Woyzeck de Georg Büchner : émotion garantie ! Mireille Davidovici, photos Jean-Yves Lefevre

Tout augmente, Jean-Louis Hourdin – Olivier Perrier – Jean-Paul Wenzel et Muriel Piquart au violoncelle : Le 22/05 à 20h30 au Garage Théâtre (58), répétition publique et gratuite. Le 24/05 à 20h30, au Pot au Noir (Rivoiranche, 38650 Saint-Paul-lès-Monestier. Tél. : 04.76.34.13.34), le 28/05 à la Maison-Ateliers (701 route du Château, 38170 Cornillon en Trièves. Tél. : 07.85.94.48.22). Pour ces trois dates, réservation fortement conseillée.

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Le 1000ème article, quel chantier !

Une date à saluer pour Chantiers de culture : le 30/04, la mise en ligne du 1000ème article ! Sans bruit ni fureur, en une décennie, le site a tissé sa toile sur le web et les réseaux sociaux. Un succès éditorial adoubé par ses lecteurs et contributeurs.

Quelle belle aventure, tout de même, ces insolites Chantiers de culture ! En janvier 2013, était mis en ligne le premier article : la chronique du roman de Lancelot Hamelin, Le couvre-feu d’octobre, à propos de la guerre d’Algérie. Ce même mois, suivront un article sur l’auteur dramatique Bernard-Marie Koltès, un troisième sur Le Maîtron, le dictionnaire biographique du mouvement ouvrier. Le quatrième ? Un entretien avec Jean Viard, sociologue et directeur de recherches au CNRS, à l’occasion de la parution de son Éloge de la mobilité. Le ton est donné, dans un contexte de pluridisciplinarité, Chantiers de culture affiche d’emblée son originalité… 39 articles en 2013, 176 pour l’année 2023, près d’un article tous les deux jours, le millième en date du 30 avril : un saut quantitatif qui mérite d’être salué !

Au bilan de la décennie, le taux de fréquentation est réjouissant, voire éloquent : un million six cent mille visites, plusieurs centaines d’abonnés aux Chantiers ! Nulle illusion, cependant : Chantiers de culture ne jalouse pas la notoriété d’autres sites, la plupart bien instruits et construits, ceux-là assujettis cependant à la manne financière ou aux messages publicitaires. Au fil des ans, Chantiers de culture a tissé sa toile sur le web et les réseaux sociaux. Tant sur la forme que sur le fond, la qualité du site est saluée fréquemment par les acteurs du monde culturel. Des extraits d’articles sont régulièrement publiés sur d’autres média, les sollicitations pour couvrir l’actualité sociale et artistique toujours aussi nombreuses.

Une progression qualitative, nous l’affirmons aussi… Des préambules énoncés à la création du site, il importe toujours de les affiner. En couvrant mieux certains champs d’action et de réflexion : éducation populaire, mouvement social, histoire. Un projet fondé sur une solide conviction, la culture pour tous et avec tous, un succès éditorial à ne pas mésestimer pour un outil riche de ses seules ambitions, indépendant et gratuit ! Chantiers de culture ne sert ni dieu ni maître. Sa ligne de conduite ? La liberté de penser et d’écrire sur ce que bon lui semble, comme bon lui semble. L’engagement pérenne et bénévole d’une équipe de contributrices et contributeurs de belle stature et de haute volée signe la réussite de cette aventure rédactionnelle, les félicitations s’imposent.

Pour les mois à venir, se profile un triple objectif : ouvrir des partenariats sur des projets à la finalité proche des Chantiers, développer diverses rubriques journalistiques (bioéthique, septième art, économie solidaire…), élire cœur de cible privilégiée un lectorat populaire tout à la fois riche et ignorant de ses potentiels culturels. Au final, selon le propos d’Antonin Artaud auquel nous restons fidèle, toujours mieux « extraire, de ce qu’on appelle la culture, des idées dont la force vivante est identique à celle de la faim » ! Yonnel Liégeois

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Le réel, vu de Marseille

Jusqu’au 25 mai à Marseille (13), sous l’égide du Théâtre de la Cité, se déroule la Biennale des écritures du réel. Du théâtre de la Joliette au centre hospitalier Valvert, en 23 lieux de la ville, un festival qui mêle cirque et sciences, théâtre et danse, littérature et arts de la rue pour laisser voir et entendre les secousses du monde.

Sur la scène de la Joliette, superbe théâtre au cadre enchanteur dirigé par Nathalie Huerta, un homme harnaché dans un curieux accoutrement… Masque et tenue bleue-blanche, bloc opératoire ou salle d’abattoir ? Assommé de fatigue, tentant de maîtriser son puissant jet d’eau à haute pression, il nettoie, blanchit, efface le sang qui glisse sur les murs, pulvérise les lambeaux de chair et de carcasse encore accrochés. Sa mission ? Faire place nette et aseptisée, avant la prochaine journée de découpe… Des relents de mort au quotidien, un champ de bataille nauséabond, hauts de cœur et puanteurs, des cadavres par milliers tranchés à la chaîne, « À la ligne » désormais selon le jargon post-moderne !

Sous la direction de Michel André, directeur du Théâtre de la Cité et fondateur avec Florence Lloret de la Biennale des écritures du réel qui fête sa septième édition en ce mois d’avril 2024, le comédien Julien Pillet s’est emparé avec justesse et gravité des mots du romancier Joseph Ponthus, trop tôt disparu. Un spectacle d’une incroyable puissance dramatique, qui donne corps et force à la manifestation marseillaise. Alors que d’aucuns prêchent depuis deux décennies la disparition de la classe ouvrière, alors que s’étalent à la une des médias l’arrogance et l’impudence des profits boursiers, le monde des prolétaires, intérimaires et exclus du « ruissellement financier », fait entendre sa vérité et la dureté de son quotidien. « Écrire le réel, c’est pour nous se tenir au plus près des êtres et des vies », commente le metteur en scène, « c’est percevoir l’inépuisable complexité de ces vies, en acceptant de ne jamais pouvoir les résumer ni entièrement les saisir ». Le ton est donné, la biennale porte bien son nom !

L’enjeu d’un tel événement ? Décloisonner pratiques et démarches artistiques, faire dialoguer monde des arts et mondes des sciences par exemple, inventer de nouvelles formes en de nouveaux lieux de telle sorte que tous les habitants des quartiers et des cités se sentent concernés et invités. L’enjeu ? Jouer de la proximité pour désacraliser la citoyenneté culturelle ! Centres sociaux, collèges, cinémas, librairies et cafés sont investis en autant de traversées artistiques, déclamations poétiques ou cris des luttes, à la découverte des contradictions du monde contemporain, de l’autre exploité dans les usines mexicaines de Tijuana à la frontière des États-Unis ou dépossédé de son Droit du sol en terre de Bure où l’on projette d’enfouir les déchets nucléaires.

Réveiller ou bousculer les consciences, du plaisir de la représentation au désir d’une société à réenchanter, « agir en son lieu et penser avec le monde », proclamait en d’autres termes le regretté Édouard Glissant, le romancier-philosophe et poète de la mondialité contre la mondialisation, de l’être en relation contre l’homme systémique. La Biennale des écritures du réel ? « Un moment populaire, audacieux où beaucoup d’auteurs tentent de soulever cette foutue réalité qu’on subit souvent sans comprendre », témoignait en 2022 Nadège Prugnard, la directrice du Centre national des arts de la rue de Villeurbanne, « de l’éclairer en tissant poésie, politique, rire immense et tragédie pour faire résonner les enjeux de ce monde d’aujourd’hui ».

Du Rhinoceros d’Eugène Ionesco, superbement mis en scène par Bérangère Vantusso au Kheir inch’allah de la comédienne Yousra Dahry, un festival aux multiples facettes. Aux couleurs du monde, foncièrement bigarré et métissé. Yonnel Liégeois

La biennale des écritures du réel : Jusqu’au 25/05, sous la direction de Michel André. Théâtre de la Cité, 54 rue Edmond-Rostand, 13006 Marseille (Tél. : 06.14.13.07.49).      

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Le français dans tous ses états

Jusqu’au 16/03 pour l’un et le 24/03 pour l’autre, à Rouen (76) et Limoges (87), deux festivals mettent la langue française à l’honneur : le Festival des langues françaises et les Francophonies, des écritures à la scène. De l’Afrique à la Belgique, du Canada au Liban, le parler et l’écrit de France au défi de la mondialité.

Au pays de Guidée, vraiment, il ne fait pas bon vivre sous la férule de sa Guidance, son maître dictateur ! L’auteur du Petit guide illustré pour illustre grand guide va en faire l’amère expérience ! Convoqué par le fameux tyran, traqué par un général à la botte du pouvoir absolu, il apprend la sentence : lecteurs ou diffuseurs, imprimeurs et colporteurs, tous ceux qui ont mouillé dans l’affaire sont brisés, enchaînés ou tués, à son tour il lui faut s’expliquer avant que ne tombe la sentence ! Mis en espace par Sara Amrous, magistralement interprété par l’expérimenté Jacques Bonnaffé et Eytan Bracha le débutant, le texte du camerounais Edouard Elvis Bvouma révèle toute sa puissance et sa férocité sur les planches du Théâtre des Deux rives de Rouen. Une dénonciation de tous ces régimes mortifères d’Est en Ouest, dans une langue savoureuse et d’une incroyable inventivité, nourrie de subtils et fantasques jeux de mots entre Devos et Ionesco ! Entre lectures et autres mises en espace, la sixième édition de cet original Festival des langues françaises affiche sa belle diversité et ses potentielles richesses.

Une langue aux mille visages

« La langue française dépasse les nationalités et les frontières », commente Ronan Chéneau, le programmateur de la manifestation, « elle embrasse des habitudes et des réalités très différentes ». Entre Liban et Bénin, une langue déclinée au pluriel, forte d’une étonnante puissance créatrice qui se donne à entendre durant cinq jours. Gratuitement et pour tout public, entre formes courtes et sorties de résidence. Pour se conclure, le 16/03 au soir, avec Les Histrioniques, le texte du collectif MeTooThéâtre qui dénonce les violences sexuelles et sexistes.

Les Francophonies de Limoges, sous la responsabilité de Hassane Kassi Kouyaté, ont la primauté de l’ancienneté. Du 19 jusqu’au 24/03, les Zébrures du printemps, son original festival d’écritures, invitent à découvrir dix projets en provenance du Burundi et des Comores, du Sénégal et du Canada, de bien d’autres rives encore… « Des dramaturgies qui évoquent tumultes et fracas de notre monde ainsi que ses bouleversements sociétaux », souligne Corinne Loisel, la responsable des activités littéraires et de la Maison des auteurs, « des écritures qui ne refusent aucune créolisation de la langue française ou compagnonnage avec d’autres langues »… Du Bois diable (Guyane/Congo) à La naissance du tambour (Rwanda/Burundi), sans omettre Fadhila (Burkina Faso) ni Wilé ! (Cameroun), autant de lectures et mises en espace qui squatteront en un futur proche la scène des Zébrures d’automne. Pour égayer nos papilles, à déguster sans modération sur les places publiques ou dans les collèges, du centre culturel Jean Gagnant jusque dans l’enceinte du Théâtre de l’Union, le CDN de Limoges, à savourer du bout de la langue ! Yonnel Liégeois    

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Richard II, le roi qui ne voulait pas l’être

Jusqu’au 22/12, à Nanterre (92), le metteur en scène Christophe Rauck présente Richard II. Au festival d’Avignon 2022, le directeur du théâtre des Amandiers s’attaquait à l’une des pièces les plus denses de Shakespeare. Succès public et critique, une reprise à ne pas manquer ! Dans une impressionnante scénographie, Micha Lescot campe un monarque imprévisible et mélancolique.

Pleins feux sur Bolingbroke et Mowbray. Plantés dans leur rond de lumière, ils s’accusent mutuellement de trahison. Dans l’ombre, le roi écoute, interrompt, tente de calmer le jeu, en vain. Devant l’imminence d’un duel dont l’issue est incertaine, Richard II prend la décision de bannir à vie Mowbray et condamne son cousin Bolingbroke à six années d’exil en France. Un an plus tard, Jean de Gand, le père de Bolingbroke, qui fut l’un des précepteurs de Richard, meurt. Richard s’approprie tous les biens de son oncle pour alimenter les caisses du royaume et partir guerroyer en Irlande. Mal lui en prit. Bolingbroke revient avant l’heure de son exil. Soutenu par une partie des nobles qui craignent de se faire dépouiller à leur tour, acclamé par le peuple ­exsangue, il se débarrasse des derniers alliés de Richard qui se retrouve isolé. Capturé, Richard II abdique. Incarcéré, il sera assassiné par Exton, un proche de Bolingbroke, lequel devient ainsi Henry IV.

Assassinats, guerres et exils

L’histoire est un rien complexe avec ses trente personnages, ses assassinats, ses guerres et autres exils. La tragédie de Shakespeare, qui augure une tétralogie, si elle revêt un aspect historique évident, ne faillit pas à la règle dont sont porteuses toutes ses autres pièces. À savoir un questionnement permanent sur le pouvoir, sur ce qui fonde ou pas sa légitimité, auquel se greffent ses corollaires : trahison, conspiration, corruption, loyauté. Ce grand tout interroge de plein fouet la politique, le cœur de l’appareil politique et ses coulisses, hier et aujourd’hui. Voilà pourquoi Shakespeare nous est si contemporain.

Tel est le parti pris de Christophe Rauck dans sa mise en scène, nerveuse, énergique, qui s’approche au plus près de tous ces enjeux. À grande fresque, grand plateau. C’est comme si le metteur en scène avait repoussé les murs du gymnase Aubanel pour laisser à découvert un immense plateau où sont disposés des gradins amovibles manipulés à vue, où des tulles vont délimiter et ouvrir les aires de jeu, et sur lesquels seront projetées quelques scènes en gros plans ou une mer déchaînée aux mouvements hypnotiques (scénographie d’Alain Lagarde). Si les enjeux de la pièce nous échappent quelque peu au démarrage – il est vrai que nous ne sommes pas anglais et que nous connaissons mal cette histoire –, nous sommes très vite rattrapés par la force qui émane de cette intrigue dont la figure centrale, Richard II, est portée par un Micha Lescot majestueux dans son costume blanc qui, de sa longue silhouette, domine la pièce de bout en bout. Incroyable acteur qui se métamorphose à vue, tantôt mélancolique, tantôt colérique, à la fois monarque qui inspire le respect pour soudain se comporter en enfant gâté. Imprévisibles, ses décisions prennent de court ce qui lui reste de cour, lui-même naviguant à vue au milieu des trahisons qui sont légion.

Un monarque entre failles et trahisons

Il se pensait invincible, monarque de droit divin, il ne comprend que trop tard que le retour de Bolingbroke scelle à jamais son destin de roi soudain maudit. Car Bolingbroke va tirer sa légitimité du peuple et de ses alliés. Pour Rauck, ce combat presque fratricide entre ces deux-là, qu’un lien sanguin lie à jamais, annonce la fin d’un cycle, la légitimité n’étant plus d’ordre divin. La scène d’abdication de Richard II est fulgurante à bien des égards. Le roi prend soudain conscience des trahisons, mais aussi de ses propres failles, de son incapacité à avoir su anticiper ce qui allait advenir. Alors, il joue avec sa couronne, l’enlève, la remet, la tend à Bolingbroke et la lui reprend. À cet instant, on sent un Bolingbroke hésitant, qui doute de sa légitimité, qui voulait juste récupérer ses biens, pas la couronne, mais poussé par le vent de l’Histoire, n’a pas d’autre choix que de succéder à son cousin. Dépouillé de ses habits de roi, Richard, « ce monarque plus malheureux que le malheur », comme l’écrivait Aragon, ce roi « unkinged » (non-roi), disait Shakespeare, ce roi qui embrassait la terre d’Angleterre à pleine bouche, ­renonce et son corps porte tous les stigmates de la mélancolie et de la perte.

Aux côtés de Micha Lescot, Thierry Bosc, qui interprète d’abord Gand puis le duc d’York, est incroyable de lâcheté et veulerie ; Éric Challier dans la peau de Bolingbroke, d’abord tout en force, parvient à trouver le juste équilibre ; Emmanuel Noblet, Aumerle, le fils de York sans cesse ballotté entre son père et sa mère (formidable Murielle Colvez), est terriblement humain. Si Cécile Garcia Fogel revêt avec majesté les habits de reine, chante sublimement dans son jardin, son jeu, sa voix si particulière semblent moins compatibles avec les deux autres personnages qu’elle joue, Salisbury et Exton. Nous ne pouvons citer toute la distribution, mais saluons les jeunes acteurs issus de l’École du Nord, qui furent à Lille vraiment à bonne école. Marie-José Sirach

Richard II, mise en scène de Christophe Rauch : jusqu’au 22/12, du mardi au vendredi à 19h30, le samedi à 18h et e dimanche à 15h. Théâtre des Amandiers de Nanterre, 7 avenue Pablo-Picasso, 92000 Nanterre (Tél. : 01.46.14.70.00).

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Montreuil, la jeunesse à la page

Jusqu’au 04/12, se tient à Montreuil (93) la 39ème édition du Salon du livre et de la presse jeunesse. Avec 280 auteurs et dessinateurs invités, 400 exposants pour illustrer La tectonique des corps, la thématique de l’événement.. Rencontres et débats, lectures dansées ou théâtralisées, expositions et ateliers, radio et télé dédiées : un temps fort incontournable, hexagonal et international !

Seuls pour les plus grands, accompagnés par leurs parents ou en groupes avec leurs enseignants, ils sont nombreux déjà en ce jour d’ouverture à faire la queue devant l’entrée du Centre d’expos de Montreuil ! Un rituel pour certains, une première pour d’autres… En ce 29 novembre, le Salon du livre et de la presse jeunesse a frappé les trois coups de sa 39ème édition. Pour illustrer le cru 2023, une affiche intrigante signée de l’illustratrice Albertine : pas vraiment une panthère, une grenouille rose peut-être ? Un allien atteint de moult coups de soleil ? Que nenni, foi de Sylvie Vassallo, la directrice de ce rendez-vous prisé des collégiens et bambins, un original « chewing gum », dans le parler de Molière une gomme à mâcher couleur fraise ou framboise, les yeux pétillants de malice… Le doute n’est point de mise, l’imagination a pris le pouvoir avant même de franchir les portes du Salon !

Outre une grande exposition pour illustrer la thématique de l’événement, quatre espaces dédiés à quatre artistes fabriquant images et dessins (la suissesse Albertine, le franco-canadien Gérard Dubois, la norvégienne Mari Kanstad Johnsen, la française Roxane Lumeret), la tectonique des corps s’affiche donc comme le fil rouge de l’événement. « Les corps des enfants et des adolescent∙e∙s sont aujourd’hui au centre de sujets de société́ », commente Sylvie Vassallo, « les interminables débats sur la bonne longueur des jupes en sont un exemple, comme les polémiques sur le genre, le rejet des corps non normés, les affaires de harcèlement ».  Et de poursuivre, « nous voulons regarder de quelle manière la littérature jeunesse traite de ces changements, les accompagne, permet de prendre de la distance aussi, et comment elle peut aider les jeunes à vivre dans cette société́ ». Pour l’occasion, 280 auteurs, hommes et femmes, ont répondu présents au rendez-vous et pas moins de 400 maisons d’édition, petites ou grandes !

Incontournable désormais dans le paysage festivalier, le Salon de Montreuil, contrairement aux affirmations encore avancées de-ci de-là, n’est pourtant pas le premier du genre en territoire hexagonal. C’est en province que l’idée germa, à Rouen plus précisément : à l’initiative de feu la librairie La Renaissance et, plus étonnant, de la CGT locale ! En 1983, dans les locaux de l’organisation syndicale, sise rue du Renard (l’emblématique animal devenant la mascotte de l’événement), se déroule le premier Festival du livre de jeunesse en France : 240 visiteurs pour 15 éditeurs sur 250 m² ! Quarante et un ans plus tard, du 10 au 12 novembre, sous la prestigieuse Halle aux toiles rouennaise, classée monument historique et avec l’auteur-illustrateur Barroux en invité d’honneur, il a rassemblé plus de 10 000 visiteurs en culotte courte !

Montreuil met aussi les dessinateurs à l’affiche de son Salon. Avec le dévoilement en avant-première des illustrations des futures stations du super-métro qui encerclera Paris en 2025, avec une lecture dessinée au théâtre Berthelot autour du travail de Régis Lejonc, avec l’exposition au Centre d’art Tignous : sommité dans la catégorie livres pour la jeunesse, Antonin Louchard expose 250 tableaux, petits ou grands, sous le label Enfantillages ! Plaisir de la découverte et de la rencontre, plaisir à lire et comprendre la société qui nous entoure, les allées du Centre d’expos ne manqueront pas de bruisser à nouveau de mille saveurs et clameurs à tourner les pages du grand livre du monde. Yonnel Liégeois

Le 39ème Salon du livre et de la presse jeunesse : jusqu’au 04/12, de 9h à 18h les mercredi-jeudi-lundi, jusqu’à 21h le vendredi, 20h le samedi, 19h le dimanche. Espace Paris Montreuil Expo, 128 rue de Paris, 93100 Montreuil. Enfants, parents, gratuits ou payants, billet d’entrée obligatoire : gratuit les mercredi-jeudi-vendredi pour tous, payant les samedi-dimanche-lundi (sur le web exclusivement, le billet à 5€ comprend un chèque lire de 4€).

Grande ourse et Pépites d’or

Lors de cette 39ème édition, le Salon a décerné sa Grande ourse 2023 à Béatrice Alemagna. Créée en 2019, cette distinction vient éclairer l’œuvre d’une créatrice ou d’un créateur francophone dont l’écriture, le geste, la créativité, d’une ampleur ou d’une audace singulière, marque durablement la littérature jeunesse.

La Pépite d’or est décernée à Nous traverserons des orages, d’Anne-Laure Bondoux. Elle est attribuée par un jury de critiques littéraires et sacre le meilleur titre de l’année parmi les 20 en compétition.

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La Palestine en Sens interdits

Du 14 au 28 octobre à Lyon (69), s’est tenue la 9ème édition du festival international Sens Interdits. Avec un focus Palestine, consacré aux guerres et aux exils, qui a bien eu lieu. En dépit des difficultés des artistes pour circuler, jouer et s’exprimer.

Après le très politique « report », le 11 octobre, de Here I am (Et me voilà), à Choisy-le-Roi (94) « au regard de la situation, et de l’émotion qui étreint toutes les communautés touchées par les événements en Israël et dans la bande de Gaza », le comédien palestinien Ahmed Tobasi a pu jouer la pièce qu’il a créée en 2017 à Bordeaux et ouvrir le focus Palestine du festival Sens interdits à Lyon. Créé en 2009 et dirigé par l’infatigable Patrick Penot, ce festival international s’est construit « autour des notions de mémoire, d’identité et de résistance » et, cette année plus que jamais après la suppression des visas aux artistes sahéliens en septembre – également programmés à Lyon –, il a fallu se battre sur tous les fronts.

On y a vu Losing it, de la chorégraphe et performeuse Samaa Wakim, membre du Yaa Samar ! Dance Theatre (YSDT) fondé par Samar Haddad King à New York, puis en Palestine, qui en signe et interprète la musique. Les deux artistes explorent la peur et transposent la réaction des corps au bruit des balles et des bombardements. Samaa Wakim fait partie du Khashabi Théâtre d’Haïfa, elle était l’une des danseuses du magnifique Milk, de Bashar Murkus, donné au Festival d’Avignon en 2022, à la suite du Musée, l’année précédente, faisant enfin connaître ce théâtre de création qui œuvre à « promouvoir la culture indépendante comme renouvellement de l’identité palestinienne ». Les 27 et 28/10, les Monologues de Gaza auraient dû mettre en jeu et en interaction de jeunes acteurs français avec, en duplex, des auteurs gazaouis devenus adultes, des paroles recueillies par le Ashtar Theatre après l’opération « Plomb durci » de 2008-2009 qui fit plus de 1 400 morts palestiniens, dont de nombreux enfants. Une forme qui tourne depuis quinze ans et se révèle aujourd’hui d’autant plus effroyable qu’il a fallu se confronter à l’absence béante des visages et des voix des Palestiniens de Gaza.

And here I ammis en mots par l’auteur irakien Hassan Abdulrazzak et en scène par Zoe Lafferty, est le récit autobiographique et kafkaïen d’Ahmed Tobasi, dont la famille a été chassée des territoires de 1948 lors de la Nakba, atterrissant au camp de Jénine. Né en 1984, détenu à tout juste 17 ans durant quatre ans en Israël lors de la deuxième Intifada, Ahmed Tobasi raconte avec détermination et non sans humour les persécutions auxquelles il est confronté. Exilé à Oslo après sa sortie de prison, il y a fait sa formation théâtrale avant de revenir à Jénine, où il vit avec sa famille. Son spectacle est programmé en France jusqu’à fin novembre. Ahmed Tobasi est aussi, depuis 2013, et après l’assassinat de son fondateur, Juliano Mer-Khamis, en 2011, le directeur artistique du Freedom Theatre.

Créé en 2006, le Freedom Theatre, dont l’ADN est l’éducation populaire sous toutes ses formes, à destination des adultes et surtout des enfants, est l’une des plus importantes expériences théâtrales des territoires occupés, « un projet de résistance culturelle utilisant les arts comme outil de libération populaire dans la lutte pour la justice, l’égalité et la liberté », nous dit-il. Sa gestion collective se nourrit de collaborations avec de nombreux artistes étrangers. « Jénine, 14 000 habitants, est le camp le plus attaqué par l’armée israélienne. » En septembre 2023, durant un Festival féministe international, les balles et le bruit des explosions font effraction durant les représentations, en dépit des nombreux invités étrangers. « Les affrontements ont été très violents. L’armée israélienne cherchait vraiment à nous terroriser. Le gouvernement israélien ne veut pas que le monde extérieur témoigne de ce qui se déroule à Jénine ». Lui sait depuis toujours qu’être directeur du Freedom Theatre, « c’est la possibilité d’être tué à tout moment ».

Un tour d’horizon des théâtres palestiniens

Le débat « La scène palestinienne : obstacles, perspectives et luttes », qui s’est déroulé le 22/10, s’est révélé aussi rare que passionnant. Il a permis d’éclairer les conditions d’existence et de résistance de ces artistes qui se revendiquent du mouvement national palestinien. Leur présence en France est d’autant plus nécessaire que « l’on assiste à une répression et à une criminalisation de toute parole de soutien et de solidarité avec le peuple palestinien », a souligné Olivier Neveux, professeur à l’ENS-Lyon en préambule. Une rencontre en présence d’artistes palestiniens et de Najla Nakhlé-Cerruti, chercheuse au CNRS, dont le travail considérable de documentation et de contextualisation montre « qu’il n’y a pas un théâtre palestinien, mais des théâtres, avec des multitudes de trajectoires et de réalités, qui s’inscrivent dans l’histoire du mouvement national palestinien ». Marina Da Silva

– Focus Palestine (And here I am, Milk, Losing It) : du 21 au 23/11 au Théâtre de la Joliette, à Marseille. And here I am, interprété par Ahmed Tobasi : le 24/11 au Théâtre Alibi de Bastia, le 28/11 au Safran d’Amiens.

Jusqu’au 19/11, l’Institut du monde arabe présente l’exposition Ce que la Palestine apporte au monde. Un cycle de trois expositions qui met en avant les artistes palestiniens, dans un dialogue avec leurs homologues du monde arabe et la scène internationale. Une programmation culturelle variée, concerts – colloques – ateliers – cinéma – rencontres littéraires, qui donne à voir l’élan et l’irréductible vitalité de la création palestinienne, qu’elle s’élabore dans les territoires ou dans l’exil.

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