Archives de Catégorie: Littérature

Éloge de l’objection en actes

Les 19 et 20/09, Matthieu Marie a donné lecture de La visite du chancelier autrichien en Suisse. Un texte de Michel Vinaver (1927-2022),écrit en 2000. Le 3 juin de cette année-là, le grand auteur dramatique y explique son refus de participer aux journées littéraires de Soleure organisées par les autorités culturelles helvètes.

Sans oublier, toujours au 100 (75), du 16 au 19/10 par Matthieu Marie et Valentine Catzéflis, Cher Franz, sous-titré Dialogue « amoureux » autour de Kafka.

Deux mois plus tôt, le chancelier Wolfgang Schüssel, allié au FPÖ, parti néonazi de Jörg Haider, était reçu à bras ouverts par les autorités helvétiques. Michel Vinaver expose à ses hôtes déçus son point de vue sur le ton de la courtoisie inflexible. Il ne se situe pas sur le terrain de l’engagement proprement dit. En 1951, avec le soutien d’Albert Camus, il publiait chez Gallimard son second roman, l’Objecteur. Son retrait est de cet ordre. Il rappelle que, lors de son service militaire, il s’était un jour assis au sol, à côté de son fusil. De la même façon, dirait-on, c’est plus fort que lui, il ne peut admettre d’agréer la cécité des gouvernants suisses sur la louche alliance de celui dont ils serrent la main.

Une certaine manière de voir en politique…

L’auteur donne alors des clés sur son autobiographie. Son père est né à Kiev, sa mère à Saint-Pétersbourg. En 1941, suite aux lois de Vichy sur les juifs, la famille doit quitter Annecy, où elle vit, pour les États-Unis. Il y poursuivra ses études. Un parallèle s’impose à lui, avec la montée du Front national et la progression du FPÖ en Autriche, pays qui se voit fallacieusement victime du nazisme. Il rappelle les étapes de l’accession de Hitler au pouvoir. Il argumente, en toute subtilité, sur son idée de voir les choses en politique, non pas en ayant recours à une opposition « frontale » (c’est son mot). Michel Vinaver se réclame, paradoxalement, d’une attitude « oblique », la même revendiquée et assumée dans son théâtre.

Ce texte, prémonitoire par la force des choses, d’une prodigieuse intelligence dialectique, Matthieu Marie le prononce livre en main, le plus simplement du monde. Des coupures de journaux sont projetées, ainsi que des tableaux bibliques de Chagall. En bonne logique civique, par les temps qui courent comme on dit, Matthieu Marie devrait être invité à révéler la Visite du chancelier dans les lycées, collèges, bibliothèques, librairies et théâtres. Jean-Pierre Léonardini

C’était les 19 et 20/09 au 100, établissement culturel solidaire (100 rue de Charenton, 75012 Paris. Tél. : 01.46.28.80.94). Du 16 au 19/10 à 20h, Matthieu Marie et Valentine Catzéflis joueront, toujours au 100, Cher Franz, sous-titré Dialogue « amoureux » autour de Kafka.

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De la chaîne à la ligne…

À l’Espace culturel de Grenay (62), Mathieu Létuvé propose À la ligne, feuillets d’usine. L’adaptation du livre de Joseph Ponthus, le quotidien du travail dans les usines agro-alimentaires. Entre mots et maux, de la poésie la plus touchante au réalisme le plus cru.

Noir de scène, court silence puis une salve d’applaudissements… Le public est debout pour saluer la prestation de Mathieu Létuvé ! Dans une subtile féérie de sons et lumières, le comédien a mis en scène les maux et mots de cet intérimaire enchaîné sur les lignes de production des usines agro-alimentaires. Entre réalisme et poésie, une adaptation émouvante et puissante d’À la ligne, feuillets d’usine, l’ouvrage du regretté Joseph Ponthus.

Désormais, on ne travaille plus à la chaîne, mais en ligne… à trier des crustacés ou vider des poissons du matin au soir, jour et nuit, à découper porcs et vaches dans le sang, la merde et la puanteur ! En des journées de 3×8 harassantes, épuisantes, où bosser jusqu’à son dernier souffle vous interdit même de chanter pendant le boulot. Homme cultivé et diplômé, éducateur spécialisé en quête d’un poste, nourri de poésie et de littérature, Joseph Ponthus n’est point allé à l’usine pour vivre une expérience, « il est allé à l’embauche pour survivre, contraint et forcé comme bon nombre de salariés déclassés », précise Mathieu Létuvé. « La lecture de son livre m’avait beaucoup touché, il m’a fallu faire un gros travail d’adaptation pour rendre sensible et charnelle cette poétique du travail », poursuit le metteur en scène et interprète, « il raconte l’usine en en faisant un authentique objet littéraire, une épopée humaniste entre humour et tragédie ».

La musique électronique d’Olivier Antoncic en live pour scander le propos, des barres métalliques pour matérialiser la chaîne ou la ligne, des lumières blanches pour symboliser la froideur des lieux… Au centre, à côté, tout autour, assis – courbé – debout – couché, un homme comme éberlué d’être là, triturant son bonnet de laine qu’il enlève et remet au fil de son récit : tout à la fois trempé de sueur et frigorifié de froid, tantôt enflammé et emporté par la fougue et le vertige des mots, tantôt harassé et terrassé par les maux et les affres du labeur !

Entre mots et maux, dans une économie de gestes et de mouvements, le comédien ne transige pas, Mathieu Létuvé se veut fidèle aux feuillets d’usine de Joseph Ponthus, un texte en vers libres et sans ponctuation : de la poésie la plus touchante au réalisme le plus cru, du verbe croustillant de Beckett ou Shakespeare à l’écœurement des tonnes de tofu à charrier, des chansons pétillantes de Trenet ou Brel à l’odeur pestilentielle des abattoirs ! À la ligne ? La guerre des mots contre les maux, de l’usine à tuer de Ponthus dans les années 2000 à la tranchée d’Apollinaire en 14-18 : entre la merde et le sang, les bêtes éventrées et la mort, le même champ de bataille à piétiner du soir au matin. Convaincant, percutant, en ce troisième millénaire Mathieu Létuvé se livre cœur à corps en cette peu banale odyssée de la servitude ouvrière. Le public emporté par ce qu’il voit et entend plus d’une heure durant, magistrale performance, l’interprète ovationné !

Pour Mathieu Létuvé, ce spectacle prend place dans la lignée de ses précédentes créations : dire et donner à voir l’absurdité d’un monde qui nie l’existence des sans-grades, mutile les corps, leur dénie toute humanité et dignité… « Dire tout ça, le politique – l’absurde – le drôle – le tragique, le rythme et la beauté d’un texte à la puissance épique comme un chant de l’âme et de nous, les sans costards et sans culture » ! Le comédien l’affirme, persiste et signe, telle affirmation ne relève en rien de la posture, c’est un engagement au long cours que d’inscrire ses projets dans une démarche d’éducation populaire. Yonnel Liégeois, photos Arnaud Bertereau

À la ligne, Mathieu Létuvé : le 11/10, 20h. Espace culturel Ronny Coutteure, 28 bis boulevard de la Flandre, 62160 Grenay (Tél. : 03.21.45.69.50). Le 13/12 à Gonfreville-l’Orcher (76), Espace culturel de la Pointe de Caux. À la ligne, feuillets d’usine, de Joseph Ponthus (Folio, 277 p., 8€30).

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Beckett, de pis en pire

Jusqu’au 19/10, au Théâtre 14 (75), Denis Lavant propose Cap au pire. Seul en scène, une magistrale interprétation du texte de Samuel Beckett. Orchestrée par le metteur en scène Jacques Osinski, une performance artistique envoûtante !

Noir, noir de scène, long noir de scène… Enfin, un rectangle de lumière au sol ! Crâne rasé, pieds nus, tout de noir vêtu, mains collées au corps, le visage apparaît. Seuls les yeux semblent vivants, stature impassible. Les lèvres bougent, les premiers mots s’égrènent, murmures et chuchotis, presque inaudibles, « Encore. Dire encore. Soit dit encore. Tant mal que pis encore »… Le public happé, fasciné, captivé, impossible de détacher son regard de ce fantôme surgi de nulle part.

Samuel Beckett, le plus français des auteurs irlandais, écrit ce soliloque en 1982. Traduit par Edith Fournier et publié aux éditions de Minuit en 1991, deux ans après sa mort… Un texte fragmenté, désarticulé où tout dialogue semble impossible, où la langue semble désespérer des mots. Plus fort que l’absurde, l’incommunicable ou l’incompréhensible, plus fort encore que dans Fin de partie ou En attendant Godot, le verbe plonge dans le vide, le néant, la phrase ultime d’un mort-vivant. « Rien que là. Rester là. Là encore. Sans bouger », confesse Beckett. Une admonestation que Lavant respecte à la lettre !

Dans son halo de lumière, Denis Lavant reste là, sans bouger. Même pas le petit doigt, de la première à l’ultime minute de la représentation. L’homme a mis Cap au pire, la bouche palpite, le ventre hoquète pour reprendre souffle, ne pas perdre le souffle. Parfois, quelques rides apparaissent au front quand la diction demande un suprême effort, quand la phrase advenant en bouche exige force concentration et se fait supplice d’énonciation. « Tant mal qui pis se mettre et tenir debout », mais encore « Tant mal que pis là. Sans au delà. Sans en-deçà. Sans de-ci de là là. Sans en deçà, sans de-ci de-là là »… Prodigieux Lavant, seul de son envergure à pouvoir s’emparer de telle œuvre avec semblable aisance, à l’image des comédiens Jean-Quentin Châtelain (aussi dans Premier amour, l’un des premiers textes de Beckett écrit en français) ou Yann Boudaud, en d’autres œuvres et en un temps pas si lointain, alors dirigés par le grand et regretté Claude Régy !

De temps à autre, des filets de lumière descendent des cintres, en fond de scène quelques lucioles rouges scintillent par intermittence. D’un ascétisme porté au paroxysme, Jacques Osinski suggère une mise en scène minimaliste, d’une rare puissance. En exacte opposition à tous ces décorums, séquences vidéo et prétentieux jeux de lumière qui polluent moult planches, font diversion au manque d’imagination, à l’impuissance de création et surtout au vide de la pensée ! Il est vrai que les deux hommes font bon ménage depuis longue date. C’est en 2017 qu’ils créent la pièce au Théâtre des Halles d’Avignon, le talentueux Alain Timar toujours à la direction. Ensemble, Osinski-Lavant, ils poursuivront alors l’aventure en compagnie de Beckett : La dernière bande toujours aux Halles, L’image au Lucernaire, Fin de partie à l’Atelier, aujourd’hui mettant le cap au pire pour l’un des meilleurs spectacles à l’affiche des théâtres parisiens.

Une heure trente durant, d’un ton perforant, poème mortifère surgi des profondeurs, l’homme y parvient, « tant mal qui pis se mettre et tenir debout » ! Certes il évoquera, furtive allusion, un vieil homme, un enfant, une vieille femme. De fausses pistes, le vide et le néant s’imposent, détresse absolue du narrateur qui dure encore et encore, « trou noir béant sur tout. Absorbant tout. Déversant tout »… Si l’entreprise est enthousiasmante, quoique périlleuse, pour le comédien, elle l’est tout autant pour le spectateur : soit rapidement perdre pied, soit se laisser emporter du regard en un vertige existentiel abyssal. Yonnel Liégeois

Cap au pire : jusqu’au 19/10. Les mardi-mercredi et vendredi à 20h, le jeudi à 19h, le samedi à 16h. Théâtre 14, 20 avenue Marc Sangnier, 75014 Paris (Tél. : 01.45.45.49.77).

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Festival de l’Hydre, un chantier ouvert !

Au Moulin de l’Hydre, à Saint-Pierre d’Entremont (61) les 6 et 7/09, la Fabrique théâtrale a tenu son troisième festival. Un événement à l’initiative de la compagnie Le K et des Bernards L’Hermite. Au programme, spectacles et concerts dont Molière et ses masques, la nouvelle pièce de Simon Falguières.

Au creux de la vallée du Noireau, affluent de l’Orne, l’ancien Moulin des Vaux autrefois filature puis usine d’emboutissage, renait. L’association les Bernards l’Hermite a coutume de s’installer dans des lieux désaffectés pour les transformer en espaces de création artistique (dernièrement La Patate sauvage à Aubervilliers). Ici, elle investit le site, rebaptisé Moulin de l’Hydre par Simon Falguières, membre et directeur artistique des Bernards l’Hermite. Sur un grand terrain boisé, idéal pour la culture potagère et l’installation d’un camping, s’élèvent deux corps de bâtiment. D’un côté, les anciens bureaux de l’usine ont été transformés en un lieu d’habitation. En face, ce qui fut l’usine a été rénové en espaces de répétition, de montage et de stockage de décors. Ils deviendront à terme un théâtre « pour faire des créations de grandes taille, hiver comme été » selon Simon Falguières, le rêve ouvrant sur les champs et la forêt. L’inauguration de cette « fabrique théâtrale », réunissant tous les métiers du spectacle, est prévue dans cinq ans

Un théâtre de proximité

La compagnie Le K organise des ateliers d’écriture et pratique théâtrale amateur, avec l’appui des communes avoisinantes : Cerisy-Belle-Étoile, Saint-Pierre d’Entremont et Flers, la ville la plus proche. Écoles et collèges y participent. Beaucoup d’habitants des villages alentour adhèrent au projet, certains collaborent au chantier pour construire un muret ou donner un coup de main pour les manifestations. 80 bénévoles ont contribué cette année à la bonne marche du festival : accueil, cuisines, parking, bar… Le centre dramatique national, Le Préau de Vire, a commandé cette année à Simon Falguières une pièce pour son « festival à vif » articulé avec le travail que mène la compagnie Le K auprès des lycéens de Nanterre et un chœur d’habitants de cette région vallonnée qui lui vaut le nom de Suisse normande. La Comédie de Caen va recevoir la dernière production de la compagnie, Molière et ses masques. Les artistes du Moulin souhaitent créer un réseau avec les festivals de Normandie… Le chantier de la décentralisation reste ouvert !

Pour le festival en extérieur, des gradins confortables ont été montés face à une grande scène adossée au mur de briques de l’usine. Aux fenêtres, la nuit, s’allument des projecteurs. Un deuxième espace de jeu a été aménagé dans le jardin attenant … Bravant la pluie normande, le public, nombreux, assiste à ces deux jours. Le prix d’entrée est libre, il vaut adhésion à l’association des Bernards L’Hermite. Les habitants de la région aiment raconter l’histoire de ce lieu qui a marqué des générations, ils se réjouissent de le voir revivre en apportant de la culture au pays. Les six membres permanents de la compagnie déterminent collectivement le menu des festivités. Simon Falguières y présente une création chaque année et veille à la mixité, n’hésitant à accueillir « des femmes avec des paroles relatives à leur combat ». Mireille Davidovici

Le moulin de l’Hydre, 660 Chemin du vieux Saint-Pierre, 61800 Saint-Pierre d’Entremont (Tél. : 09.80.91.56.44). lesbernardslhermite@gmail.com

 SILLAGES

BEAUFILS et RICORDEL

Sillages, un court spectacle de cirque a ouvert le festival. Quentin Beaufils et Léo Ricordel acrobates trampolinistes, accompagnés en live par la musicienne Zoé Kammarti se déploient sur une piste circulaire. Ils bondissent avec élégance, se croisent, grimpent sur les épaules l’un de l’autre ou poursuivent une trajectoire solitaire. Pendant qu’ils tournent en rond, mêlant portés, danse et acro-danse, des voix viennent donner sens à leurs déambulations. On entend des réflexions d’adultes sur le sens de l’existence et les traces que laisseront leurs vies. S’y mêlent celles d’enfants enregistrées à l’école élémentaire de Cerisy. Ils répondent à des questions : qu’est-ce que grandir ? Être vieux ? Que souhaiteraient-ils ? Certains aimeraient « une fête tous les jours à la cantine », « une piscine dans l’école » ou « avoir de super pouvoirs pour soigner les blessés ». Présents dans le public, les bambins réagissent à ces paroles. De fil en aiguille, la musicienne, munie de son violon, rejoint les circassiens sur leur agrès. À trois, la navigation se complexifie entre confrontation et échappées solitaires… M.D.

Créée en 2020, la Cie Nevoa présentait ici ce premier spectacle de 30mn, étoffé par la suite en une forme longue dédiée au plateau.

 VA AIMER !

DE et PAR EVA RAMI

Dans ce troisième « Seule en scène » (après, Vole ! et T’es toi), Va aimer !, l’autrice comédienne convoque de nouveau son double : Elsa Ravi. Au rythme effréné des aventures de cet alter ego, elle incarne une multitude de personnages. On y retrouve père, mère, grands-mères mais aussi l’institutrice ou ses meilleures copines. Depuis ses années d’école jusqu’à l’âge adulte, Elsa remonte vers les traumatismes de son enfance, trop longtemps tus. Le comique cède le pas à des scènes oniriques virant au cauchemar et, au fil de la sulfureuse traversée d’Elsa Ravi, Eva Rami peut rire de ses plaies. Venant du clown et du masque, elle excelle à changer de corps et de voix. Avec énergie et drôlerie, elle dénonce son viol et son inceste lors d’un faux procès qui fait écho à toutes celles qui osent aujourd’hui prendre la parole. Selon l’artiste, ce spectacle n’est pas la suite des deux premiers et révèle une facette plus intime de son Elsa. M.D.

Après un Molière et le festival d’Avignon, Va aimer ! est repris au théâtre de la Pépinière à Paris du 23/09 au 11/11.

DANUBE

DE et PAR MATHIAS ZAKHAR

En 2017, dans le cadre des Croquis de Voyage initiés par l’Ecole du Nord où il est élève-comédien, Mathias Zakhar suit le fil du Danube et de son histoire familiale. Un mois durant, il traverse l’Europe – Allemagne, Autriche, Slovaquie, Hongrie, Serbie et Roumanie – en train, en bateau, en stop… De la source à l’embouchure (« Le petit robinet est devenu une bouche où le Danube se perd »), il compose un récit rythmé comme La Prose du Transsibérien de Blaise Cendrars, avec des échappées poétiques à la Paul Celan : « L’Europe est un masque de papier qui porte le Danube en sourire ». Il retrouve au passage sa famille paternelle, hongroise : « Mon grand-père attend Dieu, assis dans les abeilles, et il chante ». Il plonge au cœur de cette Mitteleuropa aux langues et nationalités enchevêtrées : « Sarajevo, ses mosquées qui se frottent à ses églises, qui se frottent à ses synagogues, qui se frottent à mes mains (…) La rivière coule rouge, de tout le sang versé. (…) Et mon impuissance. Je suis un petit jouet de l’histoire dans une boîte. (…) Je comprends que je ne suis rien, je suis vide, prisonnier de la puissance du monde ». Au terme du périple, arrivé au kilomètre zéro, paradoxalement là où le fleuve se jette dans la mer après 2.882 kilomètres, « Le voyage est une longue quête vers un moi qui ne m’appartient pas », conclut-il. À l’heure où l’Europe vacille, l’histoire des peuples meurtris par des totalitarismes passés et à venir a nourri une nouvelle version de Danube. A partir de son texte initial, Mathias Zakhar a pris des chemins un peu hasardeux, il n’a pas encore trouvé le juste rythme de ce carnet de voyage mais il a encore le temps de le peaufiner ! M.D.

Tournée itinérante, organisée par le Théâtre des Amandiers à Nanterre (92), du 27/01/25 au 02/02.

MOLIERE PAR LES VILLAGES

« Une farce rêvée », Simon Falguières

En 1h20mn, avec Molière et ses masques, Simon Falguières brosse « La vie glorieuse et pathétique du célèbre Molière. Une vie romancée, inventée, mensongère sur ce que nous inspire le plus connu des chefs de troupe français. Nous ne sommes pas Molière mais notre art est le même ». Six comédien.ne.s jouent, sur d’étroits tréteaux, sans effets de lumière, dans des costumes de tous styles  puisés par Lucile Charvet dans les stocks de la compagnie. Les rideaux blancs qui flottent au vent sont les voiles d’un radeau imaginaire. La première partie de cette farce reconstitue douze ans de vie errante, quand la seconde récapitule, devant le dramaturge mort en scène dans le Malade imaginaire, les épisodes de sa carrière parisienne aux prises avec les aléas de la condition courtisane : « Fini la liberté, l’artiste de théâtre mange dans les mains du pouvoir ».  D’un bout à l’autre, alors que Molière lorgnait vers la tragédie, c’est la comédie qui l’emporte.

Simon Falguières a le don de décortiquer en de brèves saynètes avec masques et perruques l’Étourdi ou les contretemps, premier succès de la troupe : il le réécrit et le met en scène façon commedia dell’arte. Dans l’Etourdi, Victoire Goupil mène un train d’enfer à ses camarades en Mascarille, et sera tout au long de la pièce l’éternel valet impertinent, apportant la contradiction à ses maîtres, sur scène comme à la ville. Quand Jean-Baptiste chasse ses masques pour monter Nicomède de Pierre Corneille – un fiasco -, il les rappelle à l’entracte, afin de sauver par une comédie, un spectacle donné devant le roi et toute la cour. Simon Falguières s’en donne à cœur joie dans une version burlesque tournant en ridicule l’intrigue politique et les personnages de Corneille. On aura aussi droit à une brève leçon d’histoire de France, depuis Henri lV jusqu’à Louis XIV.. Avec, en supplément de la farce, quelques petits coups de griffes aux puissants d’hier et d’aujourd’hui comme savait déjà en donner Molière.

Changements de rôles et de costumes ne ralentissent pas le rythme trépidant et, aux côtés de ses partenaires multicartes, Anne Duverneuil est un Molière dynamique, ambitieux mais aussi l’amoureux de la jeune Armande qui se moque de lui-même en vieillard jaloux dans l’Ecole de femmes, ou encore l’homme celui qui restera fidèle à Madeleine jusqu’à son dernier souffle. Ses déboires amoureux et politiques se traduisent par une courte tirade du MisanthropeVoici une pièce courte enjouée, conçue pour l’itinérance ! La compagnie Le K envisage une tournée par les villages. Au printemps, la troupe se rendra à pied du Moulin de l’Hydre jusqu’à Caen, décor sur une carriole tirée par des chevaux. Elle jouera à toutes les étapes, en plein air ou à couvert en cas de pluie. M.D.

Du 25 au 28/09 : Transversales – Scène Conventionnée de Verdun. Novembre 2024 / Printemps 2025 : département de l’Orne, département de l’Eure, Flers Agglo, Bernay, SNA 27, Comédie de Caen … (à suivre)

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Farah, le doute au corps

Jusqu’au 30/11, au théâtre de Belleville (75), le metteur en scène Sylvain Maurice propose Arcadie. L’adaptation du roman d’Emmanuelle Bayamack-Tam, prix du Livre Inter 2019. Avec Constance Larrieu, espiègle et lumineuse interprète de Farah, adolescente en proie au plaisir de la chair et au doute sur son genre.

Farah, bientôt 15 ans, habite à Liberty House, une communauté déjantée qui a pour maître des lieux Arcady : il y promeut ses penchants libertaires, la tolérance et l’amour de la littérature, l’amour tout court aussi avec les adeptes de tout âge. Farah, jeune adolescente arrivée là avec ses parents dans la voiture de la grand-mère et en proie aux troubles naissants du désir, va voir son corps se transformer de manière étrange… Telle est l’intrigue du roman d’Emmanuelle Bayamack-Tam, prix du Livre Inter 2019, que Sylvain Maurice adapte sur les planches du Belleville. Une pièce créée en 2022 au théâtre de Sartrouville (78), le Centre dramatique national des Yvelines.

Comme à l’accoutumée, le metteur en scène se joue des effets de lumière pour habiller Constance Larrieu, joyeuse et lumineuse interprète ! Qui se dépense et se trémousse sans compter, ludique et convaincante adolescente en proie aux plaisirs de la chair et de l’existence, aux doutes sur son corps et son genre : fille ou garçon ? En parfaite harmonie avec un roman qui privilégie le goût de la chair au détriment de possibles dérives sectaires, sont mises en jeu, et en mouvements d’une totale frénésie, les interrogations d’une femme en plein exercice de sa liberté et de son corps. Qui interpelle chacune et chacun avec humour et légèreté sur le respect de l’autre et le droit à la différence, questionne en catimini la prétendue normalité.

Fort d’images électrisantes et de musiques alléchantes, le tableau finement brossé d’une génération égarée, en quête toutefois de repères plus signifiants. Yonnel Liégeois

Arcadie : jusqu’au 30/11. Du mercredi au vendredi à 19h15, le samedi à 21h15 et le dimanche à 15h en septembre. Les mercredi et jeudi à 19h15, les vendredi et samedi à 21h15, le dimanche à 15h en octobre et novembre. Le Théâtre de Belleville, 16 passage Piver, 75011 Paris (Tél. : 01.48.06.72.34).

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Aux gardiens de l’ordre mondial

Que reste-il de la Palestine ? Nous cherchons les mots pour dire l’horreur, l’écœurement. Je suis romancière, j’écris la Palestine, la vie, l’avenir. J’écris l’utopie qui nous verra construire une société ensemble avec les vivants. Publiée sur Mediapart, la tribune de Yara El-Ghadban, romancière et anthropologue d’origine palestinienne.

Yara El-Ghadban vient de publier La Danse des flamants roses. Elle est l’autrice de trois précédents romans aux éditions Mémoire d’encrierL’ombre de l’olivier (2011), Le parfum de Nour (2015) et Je suis Ariel Sharon (2018). Elle a écrit l’essai Les racistes n’ont jamais vu la mer avec Rodney Saint-Éloi, paru en 2021. Ses livres racontent la vie des hommes, des femmes et des enfants qui, face à l’histoire, à la violence coloniale et à l’exil, rêvent de demain. Elle vit à Montréal, elle est présente en France en septembre et octobre 2024.

Bientôt un an de génocide à Gaza. Et la Cisjordanie assiégée par les colons et les bulldozers. Que reste-il de la Palestine ? Je suis parmi les millions de citoyens du monde qui vous suivent du regard. Vous, les gardiens de l’ordre mondial. Vous qui indiquez le terroriste parmi les milliers de victimes, vous qui éduquez sur le droit d’un État colonisateur de se défendre et le devoir des colonisés de mourir. Vous qui martelez qui est humain et qui ne l’est pas. Nous sommes une constellation de pays, langues, religions, continents. Nous cherchons les mots pour dire l’horreur, l’écœurement.

J’écris 7 octobre, et on m’ordonne d’ajouter les mots terrorisme, Hamas, antisémitisme. Ai-je le droit de citer cette date sans avoir à justifier le massacre de 40000 Palestiniens, taire les milliers de disparus, ignorer la violence des colons, escamoter sept décennies d’expulsion, de colonisation, d’occupation, d’apartheid ? 1139 Israéliens tués le 7 octobre. J’ai eu froid dans le dos. En réponse, le droit d’anéantir un peuple entier. Tapisser Gaza de bombes, lâcher la haine débridée des colons en Cisjordanie. Je me demande alors, avez-vous froid dans le dos ?

Je suis romancière. J’écris la Palestine, la vie, l’avenir. J’écris qu’Ariel Sharon et moi partageons la même histoire, même si nous ne pouvions partager cette histoire que l’espace d’un roman. J’écris l’utopie qui nous verra construire une société ensemble avec les vivants. Malgré tout ce que les Palestiniens subissent depuis 76 ans, je refuse l’identité du peuple persécuté. Cette catégorie qui nous réduit en victimes de l’histoire. Qui élève la souffrance par-dessus l’humanité commune. Quand ma souffrance rend le visage de l’autre monstrueux, je répète les mots de Darwich :

Si tu avais contemplé le visage de la victime / Et réfléchi, tu te serais souvenu de ta mère dans la chambre à gaz / Tu te serais délivré de la sagesse du fusil / Et tu aurais changé d’avis : Ce n’est pas ainsi que l’on recouvre son identité (1).

Je vois les visages des otages tués partout sur les écrans, et je me demande s’il y a assez d’écrans pour les 16000 enfants massacrés à Gaza. Terrorisme, Hamas, antisémitisme, Yara. Ne dis pas que le 7 octobre c’est aussi le début d’un génocide. Que ce jour-là, le mot liberté avait aussi résonné dans l’esprit de tout Palestinien victime du régime colonial israélien. Qu’à côté des scènes horribles d’Israéliens fuyant pour leur vie, il y avait l’image du mur de séparation abattu, de Palestiniens qui pour la première fois depuis des décennies frôlaient leurs terres volées, transformées en colonies et banlieues bien manucurées. ERREUR. Terrorisme, Hamas, antisémitisme, Yara. Enferme-toi dans l’utopie, oublie la vérité.

Pourtant, un autre monde existe. Ce monde où habite la vaste majorité des peuples de la Terre : les 147 États de l’ONU qui reconnaissent la Palestine, les millions qui voient l’évidence du droit des Palestiniens de lutter contre l’oppression, pour qui le 7 octobre est une date dans une longue histoire de violence coloniale dont ils ont été aussi victimes. Le reste du monde crie : Sortez de votre labyrinthe de miroirs, contemplez l’horreur que vous produisez. Vous n’êtes pas le monde, vous êtes des naufragés, aliénés de votre propre humanité. Vous ne trompez personne. Nous entendons ce que vos discours emmitouflés de vertus camouflent. Pourquoi suffoquer lentement Gaza, quand les bombes de deux tonnes sont si efficaces ? Pourquoi soumettre Israël à la lourdeur de l’entreprise coloniale en Cisjordanie, alors que l’État peut tout accaparer et nous débarrasser de cette épine dans le pied qui traîne depuis cent ans ?

Comme ils semblent bénins aujourd’hui ces mots : blocus, occupation, colonisation, même apartheid. À côté des massacres quotidiens, de la famine, du viol, de la torture, des enfants calcinés. À côté des camps de réfugiés rasés. À côté des journalistes assassinés. Comme ces mots semblent inodores à côté des relents de sang et de chair qui collent à vos vestons.

Bientôt un an de génocide en diffusion continue et nous avons appris, nous les Palestiniens, à nous saluer autrement. Comment va ta dévastation ? demande le poète Fady Joudah. A-t-elle été visitée par un chant d’oiseau, ce matin (2) ?

Vous êtes le chant de ma dévastation. Me voilà à tenter de rattraper roman après roman (3) un monde qui n’existe plus. Semer ma mémoire de la beauté de la Palestine avant le génocide.

Le bourreau torture pour rendre sa victime méconnaissable. Ainsi il ne voit pas le visage d’un humain, ne trouble pas l’image qu’il a de lui-même, celle reflétée dans le corps qu’il abîme. Le génocide, c’est un acte d’effacement. Effacer les traits pour que rien ne ressemble à celui qui efface. Détruire tout en quoi il risque de se reconnaître. Taire l’écho de l’humanité partagée. Éradiquer le passé, le présent pour fabriquer un avenir à un seul visage, lisse et parfumé, comme vos vestons, gardiens de l’ordre mondial.

L’odeur est trop puante. Rien ne pourra la décoller de vos costumes, messieurs mesdames. La Palestine porte le visage des peuples de la Terre. Elle résonne dans la voix des millions de jeunes qui entendent l’écho de l’histoire, voient dans les corps mutilés de Gaza et les terres rasées de Cisjordanie, les cicatrices laissées par vos projets civilisateurs. Ils scandent : la Palestine a changé l’ordre du monde. Avenir il y aura, et vous y porterez messieurs mesdames le visage du génocidaire.

Faites vos élections, polluez les ondes de vos hypocrisies, pesez les mots comme vous pesez vos bombes. Nous sommes le reste du monde. Nous portons les génocides cachés dans les plis de vos jupes et vos pantalons. Nous parlons toutes les langues. Nous appartenons aux peuples de l’humanité. Fabriquez la mort, les mensonges. Nous fabriquerons la vie, les cerfs-volants. Yara El-Ghadban

(1) Mahmoud Darwich, État de siège, traduit par Elias Sanbar (Actes Sud, 144 p., 24€30).

(2) Fady Joudah, “How is Your Devastatio Today?” Ma traduction.

(3) La danse des flamants roses, par Yara El-Ghadban (éditions Mémoires d’encrier, 300 p., 22€).

À voir sur M6, le 08/09 à 23h05 : Enquête à Gaza, des vies en enfer. Un document rare, réalisé par Martine Laroche-Joubert. Bouleversant et terrifiant, un génocide à l’œuvre et à l’abri des regards, lorsque caméras et journalistes sont interdits de séjour, sans autorisation de filmer l’enfer dans la bande de Gaza.

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Les illusions perdues de Pauline Bayle

Du 07/09 au 06/10, au Théâtre de l’Atelier (75), Pauline Bayle propose Illusions perdues, une formidable adaptation du roman de Balzac. Avec fougue et passion, sensualité et dérision, une plongée vertigineuse dans la comédie humaine. Un spectacle où la littérature prend ses quartiers tout en haut de l’affiche.

Plus dure est la chute pour Lucien Chardon, Monsieur de Rubempré, celui qui avance masqué sous le nom de sa mère ! D’Angoulême à Paris, de la province à la capitale, les feux de la rampe se métamorphosent en incendies crépusculaires qui réduisent en cendres rêves et ambitions. Si Balzac se révèle maître des Illusions perdues en son magistral roman, la metteure en scène Pauline Bayle l’incarne avec fougue et passion, sensualité et dérision.

Le public installé en format quadri-frontal, sous la baguette de Pauline Bayle désormais directrice du Théâtre Public de Montreuil, seuls six comédiennes et comédiens se lancent à l’assaut d’un roman de 700 pages avec plus de 70 personnages… Grand Prix 2022 du Syndicat de la Critique, une gageure relevée haut les corps par la troupe entre battement de cils et frappe de pieds, séduction et répulsion, petits bonheurs et grandes douleurs ! Lucien a commis un recueil de poésie auquel son égérie du jour, insatisfaite de la banale reconnaissance angoumoise et forte de ses relations,  promet plein succès dans les salons parisiens et la presse nationale. En ce XIXème siècle débutant, il est vrai que Paris brille de mille feux et bruisse de mille bruits : ceux de la presse toute puissante, de la population grossissante, de l’industrie naissante. La vie bouge et grouille autour de nos héros de papier, comme les spectateurs qui cernent et scrutent la scène où se joue l’avenir du poète.

En des plans serrés où les corps s’étreignent ou se bousculent, où les prétentions littéraires favorisent ou percutent les passions amoureuses, où les émotions transfigurent ou noircissent les visages, la metteure en scène rend pleine mesure au roman fleuve de Balzac : les turpitudes de la gente politique, les compromissions des milieux journalistiques, la montée en puissance des affairistes, les ambitions affichées de prétendants à la palme littéraire… Nul décor sinon un sol de craie blanche, changement de costumes à vue, des répliques qui claquent au visage des spectateurs, un rythme effréné et soutenu : argent et notoriété, sourires et baisers, cris et frayeurs, pleurs et sueurs nourrissent ainsi le quotidien du bel intrigant qui vend sa plume au plus offrant. De l’ascension à la chute finale, l’illusion ne dure qu’un temps ! Yonnel Liégeois

Illusions perdues, Honoré de Balzac, adaptation et mise en scène Pauline Bayle : Du 07/09 au 06/10, du mardi au vendredi à 20h, le samedi à 18h et le dimanche à 16h. Théâtre de l’Atelier, 1 place Charles Dullin, 75018 Paris (Tél. : 01.46.06.49.24).

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Levers de rideau

Les trois coups sont frappés, la rentrée annoncée ! Divers théâtres ouvrent leurs portes très prochainement. Avec créations ou reprises dès la fin août et début septembre, une série de levers de rideau dont Chantiers de culture se fait le héraut.

Du 28/08 au 03/11 : Des ombres et des armes, à la Manufacture des Abbesses. Texte et mise en scène Yann Reuzeau, les vendredi/samedi à 21h et le dimanche à 17h. Au-delà des schémas attendus, la pièce explore la complexité de situations humaines extrêmes. On croise ici une policière se débattant avec son passé néonazi et son racisme résiduel, ou encore des « revenants », ces jeunes partis faire le djihad et qui jurent vouloir désormais se construire une vie normale.

Du 30/08 au 10/11 : Gargantua, au Théâtre de Poche. Le fameux livre de Rabelais, mis en scène par Anne Bourgeois et interprété avec gourmandise par Pierre-Olivier Mornas. Du mardi au samedi à 19h, le dimanche à 15h. Rabelais vient nous conter en personne les frasques de son héros, avec sa verve irrésistible, où truculence et bon sens se mêlent pour le bien-être du cœur et de l’esprit. Couillonnes et Couillons, à vos ouïes !

Du 01/09 au 06/01/25 : La chute, au théâtre de l’Essaïon. D’après l’œuvre d’Albert Camus, interprétation et mise en scène Jean-Baptiste Artigas, adaptation Jacques Galaup. Le dimanche à 18h, le lundi à 19h. Un homme interpelle un autre homme au Mexico-City, un bar à matelots d’Amsterdam. Une longue conversation s’initie entre eux. Jean-Baptiste Clamence, le narrateur, fait lui-même les questions et les réponses face à son interlocuteur muet.

Du 02/09 au 04/11 : L’homme qui rit, au Théâtre de Poche, tous les lundi à 21h. L’un des romans les plus étranges et fascinants de Victor Hugo en un « seule » en scène tout aussi étrange et fascinant, par Geneviève de Kermabon. C’est avec une folle originalité qu’elle retranscrit ce chef d’œuvre de Hugo, ode à la tolérance et au théâtre itinérant.

Du 04/09 au 03/11 : Le mage du Kremlin, à la Scala. D’après le roman de Giuliano da Empoli, adaptation et mise en scène Roland Auzet. Du mardi au samedi à 21h, le dimanche à 17h. De la fin de Boris Eltsine à l’avènement de Vladimir Poutine, le spectacle nous entraine dans les sphères opaques du pouvoir russe. Il donne à voir comment un homme insignifiant peut devenir un président tout puissant, exerçant ses pleins pouvoirs dans la solitude, la violence et le sang.

Du 04/09 au 30/11 : Arcadie, au Théâtre de Belleville. D’après le roman d’Emmanuelle Bayamack-Tam, adaptation et mise en scène Sylvain Maurice. Du mercredi au vendredi à 19h15, le samedi à 21h15 et le dimanche à 15h. Farah, bientôt 15 ans, habite à Liberty House, une communauté déjantée qui a pour maître des lieux Arcady : il y promeut ses penchants libertaires, la tolérance et l’amour de la littérature. Farah, en proie aux troubles naissants du désir, va voir son corps se transformer de manière étrange…

Du 06/09 au 28/09 : Emma Picaud, au théâtre de l’Essaïon. D’après le roman de Mathieu Belezi, dans une mise en scène d’Emmanuel Hérault, interprétation Marie Moriette. Les vendredi et samedi à 21h. Dans les années 1860, pour échapper à la misère en France, Emma Picard part en Algérie cultiver la terre que lui octroie le gouvernement français. Le récit, lyrique et poignant, de son combat permanent pour la survie, un éclairage singulier sur l’histoire de la colonisation de l’Algérie.

Du 07 au 13/09 : Les messagères, au TNP de Villeurbanne (69). D’après l’Antigone de Sophocle, mise en scène Jean Bellorini avec l’Afghan Girls Theater Group. Du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 16h. Alors que la situation se détériore en Afghanistan, Les Messagères sont ces citoyennes afghanes qui veulent dire en Occident leur amour pour leur paysLes Messagères sont ces jeunes femmes du XXIe siècle qui résistent, se construisent et inventent leur destin, malgré tout.

Du 10/09 au 12/10 : La joie, au théâtre de la Reine blanche. D’après un texte de Charles Pépin, adapté et interprété par Olivier Ruidavet, mis en scène par Tristan Robin. Les mardi-jeudi-samedi à 20h, à partir du 24/09 les mardi et jeudi à 21h, le samedi à 20h. Solaro traverse les épreuves de l’existence avec une force que les autres n’ont pas : il sait jouir du moment présent. Ce spectacle est une invitation à la réflexion, à comprendre ce qu’est la joie, cette force mystérieuse qui, à tout instant, peut rendre notre vie exaltante.

Du 12/09 au 29/09 : La vie est une fête, aux Bouffes du Nord. Une mise en scène de Jean-Christophe Meurisse, avec la collaboration artistique d’Amélie Philippe. Du mardi au samedi à 20h, les dimanches 22 et 29/09 à 15h. Nous souffrons à cause de papa et maman, nous souffrons aussi à cause de l’état du monde. Pouvons-nous tous devenir fous ? Il n’y a rien de plus humain que la folie. Le service des urgences psychiatriques est l’un des rares endroits à recevoir quiconque à toute heure. Un lieu de vie extrêmement palpable pour une sortie de route, un sas d’humanité.

Sans oublier, du 29/08 au 13/09, le festival Spot au théâtre Paris-Villette et le Théâtre de Verdure qui investit jusqu’au 22/09 le Jardin Shakespeare au cœur du Bois de Boulogne. Belle rentrée culturelle, avec plaisir et émotions. Yonnel Liégeois

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À lire ou relire, chapitre 10

En ces jours d’été, entre agitation et farniente, inédits ou rééditions en format poche, Chantiers de culture vous propose sa traditionnelle sélection de livres. De la République sur les planches à l’amour de l’humour (André Désiré Robert et Jean-Loup Chiflet), d’un manuscrit enfin accouché aux bébés d’Himmler (Claude McKay et Caroline de Mulder)… Pour finir entre pingouin et mikado en provenance d’Ukraine (Andreï Kourkov) et d’Italie (Erri De Luca).

Chaque président a ses petites faiblesses : une visite à Disneyland pour Sarkosy, une balade en scooter pour Hollande, des papouilles aux médaillés olympiques pour Macron… Un point commun les réunit, avec plus ou moins de passion : leur fréquentation des planches, des classiques du répertoire au banal théâtre de boulevard ! Avec humour et érudition, dans son Théâtre des présidents le critique dramatique et patenté universitaire André Désiré Robert s’est donc amusé à collecter les penchants des uns et des autres, les amours avouées ou secrètes des présidents de la Vème République avec le théâtre.

Si De Gaulle avait un faible pour le Cyrano de Rostand, l’ancien professeur de français Pompidou appréciait assurément Molière en sa maison rue Richelieu. Mitterrand, à la culture raffinée, court d’Avignon à la Cartoucherie de Vincennes, fréquente Sobel à Gennevilliers, côtoie anciens et modernes. Il se dit qu’entre deux combats de sumo Chirac aurait pu apprécier le théâtre nô, tandis que Sarko étale son inculture en ce domaine au profit de la chansonnette familiale. Nous ne dévoilerons rien sur les récentes têtes d’affiche, Hollande et Macron, et de leurs compagnes entre la comédienne reconnue et l’ancienne professeure de lettres, leurs liaisons secrètes sont à découvrir au fil de pages émoustillantes et joliment bien instruites.

Si l’humour se glisse parfois entre les pages du précédent ouvrage, il en est substantifique matière dans le Dictionnaire amoureux que lui consacre le truculent Jean-Loup Chiflet. L’auteur nous avait déjà fait Le coup, On ne badine pas avec l’humour… D’abord, une précision d’importance, ne pas confondre humour avec humeur, telles la bile ou l’atrabile, selon la définition héritée du Moyen Âge ! Pour sa part, Wolinski se demande s’il ne serait pas le plus court chemin d’un homme à un autre, alors que Tristan Bernard pose une question de fond : l’humour ne viendrait-il pas d’un « excès de sérieux » ? En tout cas, en plus de 700 pages, d’Allais à Devos, de Blondin à Queneau, au contraire de tout avare de pensées qui est un penseur radin selon Pierre Dac, Jean-Loup Chiflet confesse que son ouvrage relève plus d’une anthologie que d’un dictionnaire. D’une page l’autre, s’imposent satire et invective disparues de nos jours, l’éloge du rire au détriment du ricanement formaté, le triomphe de la plume et de l’esprit. Et preuve est faite, sans rire : si l’humour peut être léger, il n’est vraiment pas à prendre à la légère !

Il nous faut l’avouer d’emblée, Romance in Marseille ne manque ni d’humour, ni de déraison ! Après moult péripéties, Lafala débarque à Marseille amputé des deux jambes, mais nanti d’un joli magot. Ce qui autorise donc l’ancien docker africain a mené belle vie et bonne chair sur les quais, à fréquenter toujours le monde interlope des bas quartiers de la cité phocéenne. L’auteur de ce roman social, sous les chaleurs méditerranéennes ? L’américain Claude Mckay, natif de Jamaïque, globe-trotter entre l’URSS et la France, écrivain et militant politique, ardent défenseur de la cause noire aux États-Unis comme en Europe. Un livre écrit en 1932, le manuscrit disparu jusqu’en 2010, enfin publié en 2021 par un éditeur… marseillais ! Un retour aux sources bienvenu, un formidable roman entre légèreté et gravité, une peu banale photographie du Marseille des années 30 et de la condition sociale dans les quartiers ouvriers et interlopes. Chez le même éditeur, est disponible Un sacré bout de chemin, l’autobiographie de Mckay.

De la re-naissance d’un manuscrit à la couvaison de bébés sous haute protection nazie, l’accouchement littéraire n’est pas sans risques. Pourtant, avec La pouponnière d’Himmler, l’auteure belge Caroline de Mulder réussit une magistrale opération littéraire. S’appuyant sur des documents historiques de première main, la romancière trace par le menu l’extravagante entreprise du haut dignitaire du Reich, créateur et patron du réseau de maternités en charge de la sélection « aryenne » des bébés, futurs héros de la nation. De l’arrivée de Renée, une jeune Française enceinte d’un soldat allemand, dans l’un de ces centres médicaux jusqu’à son démantèlement à l’approche des Alliés, une bouleversante plongée dans cette fabrique d’enfants au sang pur, choyés au détriment des nouveaux-nés atteints d’une quelconque déficience et éliminés d’office. Un roman d’une palpitante écriture, d’une foudroyante vérité, d’une sidérante cruauté.

En manque de progéniture et en mal d’écriture, l’écrivain-journaliste Victor Zolotarev cohabite avec Micha, un pingouin recueilli au lendemain de la fermeture du zoo de Kiev. Las, il lui faut gagner quelques subsides pour acheter le poisson nécessaire à la survie du volatile qui déambule avec nostalgie de la baignoire au frigo ! Les récits et nouvelles de Zolotarev n’emballent plus trop les éditeurs, sa plume se tarit, son imagination se dessèche jusqu’à ce jour où le rédacteur en chef d’un grand quotidien ukrainien lui fait une étrange proposition… Nous n’en dirons pas plus sur Le pingouin, ce roman d’Andreï Kourkov au succès intercontinental, plongez avec délectation dans cette aventure rocambolesque qui navigue entre comique de situation et absurde de propos. De l’humour déjanté au réalisme social et politique tourmenté, au coeur d’un pays en proie au chaos, un romancier de grand talent, lauréat du prix Médicis étranger en 2022 pour Les abeilles grises, dont les autres récits d’une même veine sont aussi à déguster ( L’oreille de Kiev, L’ami du défunt, Laitier de nuit…), tous disponibles aux éditions Liana Levi.

D’un étrange et improbable duo, il en est aussi question dans Les règles du mikado, de l’auteur italien Erri de Luca, espérons-le prochainement prix Nobel de littérature ! Entre mer et montagne, Italie et Slovénie, un roman intimiste à l’échelle du monde où un vieil homme et une jeune tsigane s’apprivoisent sous couvert d’une tente. L’une décrypte les lignes de la main et dialogue avec les ours, l’autre dompte les mouvements des montres et se révèle expert au jeu du mikado. Du silence au dialogue, de la sauvagerie de l’une au mutisme de l’autre, le récit feutré de deux solitudes qui échangent en profonde liberté et à l’horloge du temps sur la fragilité de la vie, la beauté de la nature, la grandeur des sentiments partagés. Une fine ligne d’écriture à déchiffrer sans trembler, comme le bâtonnet du mikado à retirer sans bouger, la quête pour chacun du chemin à emprunter en pleine vérité. Yonnel Liégeois

Le théâtre des présidents, d’André Désiré Robert (La rumeur libre, 312 p., 18 €). Dictionnaire amoureux de l’humour, de Jean-Loup Chiflet ( L’abeille PLON, 736 p., 13 €). Romance in Marseille, de Claude Mckay (J’ai lu, 255 p., 8 €). La pouponnière d’Himmler, de Caroline De Mulder (Gallimard, 287 p., 21€50). Le pingouin, d’Andreï Kourkov (Liana Levi, 270 p., 11 €). Les règles du mikado, d’Erri De Luca (Gallimard, 154 p., 18 €).

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Bussang, les Vosges en folie

Jusqu’au 31/08, à Bussang (88), Julie Delille monte avec éclat le Conte d’hiver de Shakespeare, traduit par Koltès : de la jalousie folle à la danse joyeuse ! La metteure en scène est la première femme à diriger le Théâtre du Peuple. Qui fête ses 130 ans l’an prochain…

Pour sa première programmation au cœur de Bussang, Julie Delille n’a pas seulement imaginé le Conte d’hiver pour la scène, mais rêvé de faire du Théâtre du Peuple un « lieu poreux au monde extérieur » depuis lequel penser « en compagnie d’artistes, de poètes, de chercheurs et des habitants du territoire ». Un engagement pour lequel elle était prête à tout quitter, sauf sa compagnie le Théâtre des trois Parques. Un appel du destin auquel elle répond corps et âme. Pour la metteuse en scène, investir Bussang est un projet total qu’elle veut construire à partir de l’écologie environnementale, sociale et mentale, qu’elle conjugue en trois axes : la saisonnalité, la sensibilité et l’organicité. Une nécessité qu’elle met aussi à l’œuvre poétiquement au plateau, secondée par la dramaturge Alix Fournier-Pittaluga et la scénographe Clémence Delille, pour tirer du conte tragi-comique de Shakespeare, traduit par Koltès en 1988 pour Luc Bondy, une fable mordante d’aujourd’hui où les femmes sont audacieuses et puissantes.

Vingt comédiens sur scène

On était impressionné par ses précédentes créations, qui se déroulaient dans une sorte de « boîte noire » pour un ou deux comédiens ; ici, elle en orchestre une vingtaine, dont quatre acteurs professionnels qu’ont rejoints, selon le protocole bussenet, les comédiens amateurs et des figurants, hommes et femmes. La pièce est l’une des dernières écrites, vers 1610, par le dramaturge britannique, en même temps que la Tempête, davantage représentée. Elle démarre dans le palais fastueux de Léontes (Baptiste Relat), roi de Sicile, qui reçoit, en compagnie de son fils et de sa femme enceinte, son ami d’enfance Polixènes (Laurent Desponds), maître de la Bohème.

Hermione (Laurence Cordier, subtile) va intercéder pour retenir Polixènes et suscite la jalousie folle de Léontes, convaincu que l’enfant à naître n’est pas le sien. Polixènes ne devra sa survie qu’à sa fuite éperdue. Hermione, arrachée à son fils Mamillius, est emprisonnée et accouchera d’une petite Perdita, promise à l’abandon. Le jour de son procès, la déclaration d’innocence du dieu Apollon arrive trop tard, tout a été anéanti. Les trois premiers actes déployés dans des boiseries et vitraux avec des temps de silence et des ruptures musicales originales signées de Julien Lepreux impressionnent. L’auteur-compositeur a créé une partition – traversée par la voix de Gaëlle Méchaly – où l’orgue occupe une place magnétique, même si l’alliance jeu-musique semble parfois interrompre la dynamique des acteurs.

Création, expérimentation et transmission

Lumières d’Elsa Revol et scénographie, costumes et point de vue sur les enjeux contemporains du Conte d’hiver captivent l‘attention et l’émotion du spectateur. On remarque particulièrement Élise de Gaudemaris, qui interprète Paulina, la fidèle et téméraire servante d’Hermione, et Sophia Daniault-Djilali, dans ses multiples rôles. Le public est en délire lorsque se produit l’ouverture tant attendue du fond de scène sur la forêt : la fête de la tondaison fait défiler un troupeau de brebis, à l’extérieur et à l’intérieur de la salle.

Après l’entracte, seize années ont passé. La pièce se révèle plus limpide et joyeuse, offrant un véritable espace de jeu et de danse aux interprètes, professionnels ou débutants, pour explorer les constructions et les contradictions de leurs personnages. Perdita, recueillie par un berger, en Bohème, est devenue une magnifique jeune fille dont Florizel, le fils de Polixènes, est tombé éperdument amoureux. Les deux jeunes gens devront s’enfuir pour pouvoir vivre cette passion transgressive, qui finit bien et répare le passé. Pour Julie Delille, les thèmes de la pièce confortent « la triple vocation de cet équipement unique : la création, l’expérimentation et la transmission ».

Si elle entend privilégier des temps de recherche, la nouvelle directrice veut aussi programmer au long de l’année diverses propositions sur le territoire. Jusqu’au 31/08, le public pourra voir ou revoir Les gros patinent bien d’Olivier Martin-Salvan et Pierre Guillois (qui dirigea le théâtre de 2005 à 2011), assister à des impromptus, à un récital du pianiste Jean-Claude Pennetier, aux premières Journées du matrimoine qui se dérouleront les 14 et 15/09. Marina Da Silva, photos Jean-Louis Fernadez/Pierrick Delobelle

Le conte d’hiver de Shakespeare, Julie Delille : Jusqu’au 31/08, du jeudi au dimanche à 15h. Théâtre du Peuple, 40 rue du Théatre du Peuple, 88540 Bussang (Tél. : 03.29.61.50.48).

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Le Cid en pop star !

Jusqu’au 24/08, aux fêtes nocturnes de Grignan (26), Jean Bellorini propose Histoire d’un Cid, d’après Corneille. Donné à guichets fermés, un spectacle où Rodrigue se la joue pop star ! Entre le drôle et le ridicule, le public enthousiaste.

Chaque année depuis trente-six ans, propriété du département de la Drôme, le château de Grignan confie à un, ou une, metteur en scène non pas les clés mais le parvis de cette imposante bâtisse, ancienne demeure des Sévigné mère et fille, qui domine le village et offre un magnifique panorama sur les paysages alentour. La commande est simple : une pièce du patrimoine, une durée limitée, une vedette. Jean Bellorini, directeur du TNP de Villeurbanne (69), a rempli les deux premières conditions mais a choisi de distribuer les rôles aux acteurs de sa troupe qui, s’ils ne sont pas des « stars » n’en sont pas moins d’excellents comédiens. Sans aucune incidence sur la fréquentation : chaque soir, 700 personnes se pressent à l’une des 46 représentations. Soit un total de plus de 30 000 spectateurs…

Variations sur un classique

L’Histoire d’un Cid est une variation libre de la pièce de Corneille. Chez Bellorini, les protagonistes sont à peine sortis de l’enfance, ils ont des allures d’adolescents contemporaines et Rodrigue un look de pop star façon années 1980. Cela ne les empêche aucunement d’avoir le sens du devoir, même si, entre obéissance au paternel, histoires et chagrins d’amour, le dilemme cornélien se rappelle à leurs bons souvenirs. Pour résumer l’intrigue, Rodrigue aime Chimène et vice versa : l’Infante aime Rodrigue (en secret) et tente par tous les bouts de se défaire de cet amour par un sens aigu de la hiérarchie (Rodrigue n’est pas de son rang). Le mariage Rodrigue/Chimène est à l’ordre du jour jusqu’à ce que leurs pères respectifs, Don Diègue et Don Gomès, se disputent un même poste de gouverneur. Don Gomès gifle Don Diègue, qui, trop vieux pour relever l’affront, demande à son fils de le venger : « Rodrigue, as-tu du cœur ? Tout autre que mon père l’éprouverait sur l’heure », etc. Rodrigue tue Gomès, soit le père de son amoureuse…

Bellorini a choisi de traiter la pièce par un montage, voire démontage, parfois un peu trop décousu du texte originel à la manière d’un conte. En guise de château en Espagne, un château gonflable où les acteurs vont jouer, sauter, danser, en équilibre constant, mais aussi un petit bateau, un cheval à bascule… Les tirades les plus connues de la pièce sont là et le public, qui connaît son Cid sur le bout des doigts depuis le collège, les murmure religieusement, de concert avec les acteurs. Bellorini a choisi l’option divertissement pour ce qui, à l’origine, est une tragédie. Et ça fonctionne : c’est ludique, joyeux et les quatre actrices et acteurs – Cindy Almeida de Brito (Chimène), François Deblock (un Rodrigue), Karyll Elgrichi (l’Infante) et Federico Vanni (Don Diègue), s’en donnent à cœur joie, épaulés par deux musiciens (Clément Griffault et Benoît Prisset). La mise en scène est loufoque et soignée, la direction d’acteurs au poil.

Quand on entend Rodrigue lancer à son amoureuse « je ne suis pas un héros ! », c’est naturellement qu’il se mettra à chanter quelques instants après, et plutôt juste et bien, le SOS d’un terrien en détresse, chanson interprétée par Balavoine dans Starmania première version. C’est à la fois kitsch et drôle, même si ça frise par endroits le ridicule. Le public raffole… Marie-José Sirach

Le Cid d’après Corneille, Jean Bellorini : Jusqu’au 24/08, du lundi au samedi à 21h. Les fêtes nocturnes, Châteaux de la Drôme, 26230 Grignan (Tél. : 04.75.91.83.65).

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Les arts, discipline olympique ?

Chez Grasset, Louis Chevaillier publie Les Jeux olympiques de littérature. On l’a oublié, les arts furent au programme des Jeux de 1912 à 1948. Comment y sont-ils entrés, pourquoi en sont-ils sortis ? Paru le 24/07 dans le quotidien L’humanité, l’article d’Alain Nicolas.

De la poésie aux jeux Olympiques ? Cela remonte, dit-on, à l’Antiquité, quoiqu’un certain flou règne sur la question. Un des plus grands poètes de la Grèce, Pindare, était célèbre pour ses Olympiques, odes chantées à la gloire des vainqueurs. Et souvent commandées par eux ou par leur cité d’origine. Se tenant à Delphes sous le patronage d’Apollon et des Muses, seuls les Jeux Pythiques avaient à leur programme musique et poésie, bien avant les épreuves athlétiques. Mais à Olympie ? Rien… Il fallut attendre huit siècles depuis leur fondation pour que Néron y fasse entrer – « contrairement aux usages », précise l’historien Suétone – la poésie. L’empereur y fut couronné, il était d’ailleurs le seul concurrent. Même palmarès pour la course de chars qu’il remporta haut la main, malgré de nombreuses chutes !

Pierre de Coubertin avait donc un certain handicap à remonter pour faire admettre dans les jeux Olympiques modernes des épreuves culturelles. Mais l’esprit du temps l’y poussait. Venue de la Renaissance, cultivée dans l’enseignement anglais, la devise « Mens sana in corpore sano », un esprit sain dans un corps sain, était en faveur. Le refondateur des Jeux partageait totalement cet idéal aristocratique de l’« homme complet ». Il s’agissait d’abord, évidemment, de « rebronzer » la jeunesse française, de la rendre apte aux exercices guerriers. De plus, ne jamais l’oublier, « le sport (fait) des hommes ayant le respect de l’autorité, au lieu de révolutionnaires aigris, toujours en rébellion contre les lois ». Raison de plus, pour le père des J.O., de lier arts et lettres aux activités physiques, à l’image des jeunes Grecs s’exerçant le jour au gymnase et passant la nuit à discuter avec Socrate ou Platon, à applaudir Sophocle ou Euripide. Toutes proportions gardées, c’est ce programme qu’il se fixe. Louis Chevaillier, dans Les jeux olympiques de littératuredétaille avec humour et érudition cette part ignorée de l’aventure olympique contemporaine.

Si personne n’est ouvertement contre, l’affaire ne se monte pas aisément. À Athènes, en 1896, on se concentre sur le volet sportif, bouclé à grand-peine. Les Jeux de Paris et de Saint-Louis, en 1900 et 1904, sont adossés à des expositions universelles au programme chargé. Mais le baron ne désarme pas. En 1906, il convoque une conférence pour « unir à nouveau par les liens du mariage légitime d’anciens divorcés : le Muscle et l’Esprit ». Cinq concours sont instaurés : architecture, sculpture, peinture, littérature, musique, dessinant la « véritable silhouette de l’olympiade moderne ». Il est trop tard pour Londres en 1908, c’est donc en 1912, à Stockholm, que se tiennent les premiers jeux Olympiques des arts. Disons-le, les résultats furent décevants. Participation maigrichonne, qualité moyenne. Les premiers champions olympiques de poésie, récompensés pour une ode au sport, sont d’obscurs inconnus, Georges Hohrod et Martin Eschbach, pseudo-double de Coubertin lui-même… C’est en 1924 qu’un concours digne de ce nom aura lieu, avec un jury prestigieux où figurent Giraudoux, Claudel, D’Annunzio, Valéry, Edith Wharton, les prix Nobel Maeterlinck et Lagerlöf, et que préside Jean Richepin. Cette fine fleur des lettres accouche d’un champion, un certain Géo-Charles. La littérature se survivra pendant quelques olympiades, sans rien accoucher de bien glorieux.

« Moins vite, moins haut, moins fort »

Alors faut-il remettre la poésie au programme des J.O. ? Rappelons d’abord que la Ville de Paris propose, au-delà de toute idée de compétition, des « Jeux poétiques » dont le point d’orgue sera un « marathon poétique » où elle fera entendre toute sa diversité pour un public tout aussi divers. C’est le Théâtre de la Ville-Sarah Bernhardt qui prend en charge cette manifestation. Ce sera la suite des rencontres Art et Sport, et des Olympiades culturelles dont le Paris Université Club, le PUC, est maître d’œuvre. Il n’est pas de sujet indigne ni de lieux tabous. Les J.O. restent le moment où la joie des corps, la célébration des efforts, l’émotion de la confrontation peuvent se dire haut et fort. La poésie, qui s’incarne de plus en plus dans la performance, le chant, la musique, peut y vivre, si elle le veut. Sans forcément s’aligner sur les systèmes ultraperformants du sport, Louis Chevaillier propose donc au final une autre formule à méditer : « Moins vite, moins haut, moins fort ». Pourquoi pas ? Alain Nicolas

– Les jeux olympiques de littérature, de Louis Chevaillier (éditions Grasset, 272 p., 20€).

– Le 07/09, la veille de la fin des J.O., bouquet final du Marathon poétique Paris-Los Angeles (de midi à minuit, sur la place du Châtelet et au Théâtre de la Ville) qui transmettra la flamme poétique à la ville de Los Angeles pour les J.O. de 2028.

Jusqu’au 08/09, se déroule l’Olympiade culturelle. Sur tout le territoire hexagonal et en Outre-mer, elle se veut une grande fête populaire à travers des milliers d’événements (majoritairement en accès libre et gratuit) au croisement de l’art, du sport et des valeurs olympiques.

1924, Jeux olympiques de Paris : médaille d’or en littérature pour Géo-Charles

« Ce poète oublié fut le vainqueur du concours de littérature avec sa pièce Jeux olympiques. Les polémiques autour du paradis à l’ombre des épées ont-elles lassé les jurés ? Ont-ils voulu récompenser un livre moins célébré, pas encore publié ? Aux dissertations guerrières de Montherlant, ils ont préféré une apologie de la paix ; à son classicisme revendiqué, un art de l’image héritier des symbolistes : la veine Cocteau, cette autre grande source d’inspiration de la génération de l’entre-deux-guerres. Cette victoire française s’ajouta aux treize médailles d’or remportées par les tricolores en cyclisme, en escrime, en haltérophilie (…) La France ne remporta pas d’autre épreuve artistique. Aucun titre ne fut attribué en architecture et en musique. Aux côtés du Grec Dimitriadis en sculpture, un artiste luxembourgeois, Jean Jacoby, gagna le concours de peinture » (Les jeux olympiques de littérature, Louis Chevaillier, extraits).

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Couleau, apocalypse à Tchernobyl

Jusqu’au 21/07, à la Chapelle du Verbe incarné en Avignon (84), Guy-Pierre Couleau présente La supplication. Le texte de Svetlana Alexievitch, écrit après le drame nucléaire de Tchernobyl, dont il propose une mise en scène sans concession. Effrayant.

Le 26 avril 1986, à 1 heure 23 minutes et 44 secondes, tout va bien à Tchernobyl. Un instant plus tard, le réacteur numéro quatre explose. C’est le début d’une catastrophe nucléaire majeure. Telle est l’histoire que raconte l’écrivaine et journaliste Svetlana Alexievitch (prix Nobel de littérature en 2015). Cette même année, elle publie La Supplication : Tchernobyl, chronique du monde après l’apocalypse. C’est ce texte traduit par Galia Ackerman et Pierre Lorrain que met en scène Guy-Pierre Couleau. Sur la scène, dépouillée, la violoncelliste Elsa Guiet (musique de Mélanie Badal) rythme les séquences. Deux comédiens, Lolita Monga et Olivier Corista prennent la parole pour dire l’horreur, la peur, puis le vécu d’hommes et de femmes, survivants à jamais meurtris. Des années après, rien de très nouveau que l’on ne sache pas. Pourtant, comment ne pas considérer cette parole comme essentielle ?

Sur place, les pompiers, premiers à intervenir et aussi peu équipés que s’ils allaient combattre un feu de broussailles, sont les premières victimes de radiations. Conduits à l’hôpital, ils y meurent au bout de quatorze jours. Rapidement l’armée intervient, barre les routes, prépare les évacuations des habitants. Le chaos s’installe. De jour en jour, le monde découvre l’ampleur du danger, mais sur place les familles continuent de consommer les légumes radioactifs des jardins. Finalement la zone est bouclée. Les naissances d’enfants malformés se multiplient. Les hôpitaux ne désemplissent pas. La mort est toujours au rendez-vous. Svetlana Alexievitch a fait parler des survivants, des scientifiques, des enseignants, des paysans, des journalistes… pour que la mémoire n’oublie pas. Ces voix forment « une longue supplication ». Tchernobyl, alors sur le territoire de l’URSS, marque « une date et une époque », pointe le metteur en scène. « Et puis la guerre en Ukraine s’est déclarée, suite à l’invasion de la Russie, en février 2022 et Tchernobyl est occupée après avoir été bombardée ».

En dépit des bouleversements, quelques habitants ont refusé de quitter la zone, d’autres y sont revenus. Au péril de leur vie, illégalement. Désorientés par l’absence de solution pour reconstruire leur existence. Au-delà de la propagande du pouvoir chantée sur scène : « Restez !/Vous aurez du saucisson, trois variétés », dit le parti, « Du sarrasin, de la vodka Stolitchnaïa/Celle qui tue le césium ! /Des primes et des médailles ! ». L’histoire, sans trucage, défile sur le plateau. Effrayante. Gérald Rossi

La supplication, Guy-Pierre Couleau : Jusqu’au 21/07, 21h35. La Chapelle du Verbe incarné, 21G rue des Lices, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.14.07.49).

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Julie Timmerman, double scène

Outre sa présence à la Reine blanche d’Avignon (84) avec L’affaire Rosalind, jusqu’au 21/07 Julie Timmerman propose Zoé et Un démocrate à la Factory. Une double scène, l’une parlant de psychose maniaco-dépressive, l’autre traitant propagande et manipulation… Sans oublier lectures et débats, de la Chapelle du Verbe incarné à celle des Italiens en passant par le Cloître Saint-Louis.

Julie Timmerman (Cie Idiomécanic Théâtre) a écrit et mis en scène Zoé, une œuvre, de son propre aveu, dictée par son histoire personnelle. Le sujet en est grave. Il s’agit de l’émancipation progressive d’une fillette, devenant femme et mère sous nos yeux, au sein d’une famille dont le père, aimé, aimant, est atteint de variations pathologiques de l’humeur. On le dirait aujourd’hui bipolaire. Il y a peu encore, on parlait de psychose maniaco-dépressive. Sublimant ses souvenirs, après s’être fortement documentée sur l’affection chronique en question, Julie Timmerman a su, avec une rare élégance, théâtraliser une délivrance chèrement conquise. La partition verbale est vive, inventive, riche d’une sorte de folklore familial plausible, dans un climat électrique où se mêlent le goût partagé de la poésie et les paroxysmes de crise, du dynamisme déchaîné à l’abattement. Les beaux coups de théâtre abondent entre les bouffées d’un délire incoercible et le lavage musical à grande eau de Wagner, quand Zoé-Siegfried brandit l’épée pour symboliquement tuer un père accablé. Julie Timmerman révèle ainsi, avec une grâce nerveuse, un talent d’écriture parfaitement joint à celui de mettre en scène. Jean-Pierre Léonardini

Zoé, Julie Timmerman : jusqu’au 21/07, 11h. Théâtre de l’Oulle, 19 Place Crillon, 84000 Avignon (Tél. : 09.74.74.64.90).

C’est une histoire authentique que nous conte Julie Timmerman avec Un démocrate au théâtre de l’Oulle. Celle de l’américain Edward Bernays, le neveu de Freud, qui inventa au siècle dernier propagande et manipulation… S’inspirant des découvertes de son oncle sur l’inconscient, il vend indifféremment savons, cigarettes, Présidents et coups d’État. Goebbels lui-même s’inspire de ses méthodes pour la propagande nazie. Pourtant, Edward l’affirme, il est un parfait démocrate dans cette Amérique des années 20 où tout est permis ! Seuls comptent la réussite, l’argent et le profit. Quelles que soient les méthodes pour y parvenir… Entre cynisme et mensonge, arnaque et vulgarité, une convaincante illustration du monde contemporain : de la Tobacco Company à Colin Powell et les armes de destruction massive de l’Irak. Du théâtre documentaire de belle composition quand l’humour le dispute à l’effroi, tout à la fois déroutant et passionnant. Yonnel Liégeois

Un démocrate, Julie Timmerman : jusqu’au 21/07, 19h10. Théâtre de l’Oulle, 19 Place Crillon, 84000 Avignon (Tél. : 09.74.74.64.90).

Entre lectures et débats

Conversations critiques : Le cloître Saint-Louis, le 15/07 à 17h30. Les critiques dramatiques, membres du Syndicat de la critique (Théâtre, Musique et Danse), passent en revue les spectacles à l’affiche du Festival. Ils confrontent en public analyses et points de vue, dialoguent avec les spectateurs. Une rencontre animée par Marie-José Sirach (présidente du Syndicat, journaliste au quotidien l’Humanité) et Olivier Frégaville-Gratian d’Amore (vice-président de la section « Théâtre » et rédacteur en chef du magazine en ligne L’Œil d’Olivier). Y.L. 

Quand le travail entre en scène : La Chapelle des Italiens, le 16/07, de 10h à 19h. Dans le cadre de ses rencontres Culture-Art/Travail, en partenariat avec Motra, l’association Travail&Culture organise propositions artistiques et tables rondes entre artistes, chercheurs et acteurs du monde du travail. Une journée scandée en trois temps : Dans l’intimité du geste du travail, Le meilleur des mondes du travail, La comédie humaine du travail… De la place du travail sur la scène théâtrale, deux questions centrales au coeur des débats : pourquoi le dialogue entre artistes et monde du travail demeure trop souvent un territoire inexploré ? Les artistes ont-ils un rôle à jouer dans la narration contemporaine des réalités professionnelles ? Y.L.

Claude McKay, lecture à trois voix : La chapelle du verbe incarné, le 18/07 à 10h00. Claude McKay est un auteur afro-américain d’origine jamaïquaine. Figure phare de la Harlem Renaissance dans les années 20, précurseur de l’éveil de la conscience noire, il a inspiré Aimé Césaire et son concept de négritude. Christiane Taubira, le conteur-comédien Lamine Diagne et le poète-slameur afro-américain Mike Ladd lisent textes et poèmes. Marseille, où McKay vécut de 1924 à 1929, lui inspira deux romans, Banjo et Romance in Marseille ( à lire aussi : Retour à Harlem et Un sacré bout de chemin). Le 17/07 à 20h30, au cinéma Utopia, sera projeté le film Claude McKay de Harlem à Marseille, suivi d’échanges avec le réalisateur Matthieu Verdeil et Lamine Diagne. Y.L.

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Frida Kahlo, peintre au corps blessé

Soixante-dix ans après sa mort, le 13 juillet 1954, Frida Kahlo, l’artiste mexicaine devenue icône, n’en finit pas de captiver. Au cours d’une existence menée au rythme de l’incendie, elle a tout vécu avec grâce et courage, au mépris de la douleur et des conventions. Communiste et féministe, libre et transgressive, elle s’est battue contre tous les carcans.

La postérité est capricieuse. C’est là son moindre défaut. Advient qu’elle ait du génie, gardant longtemps en lumière des êtres littéralement d’exception. Frida Kahlo est de ces élus. Soixante-dix ans après sa mort, elle n’est pas sortie de la mémoire de son pays natal, le Mexique, où elle concurrence la Madone, et sa peinture continue d’être exposée et admirée de par le monde. Il y a deux ans, l’exposition « Frida Kahlo, Au-delà des apparences » rencontrait un succès fou au palais Galliera, ce temple de la mode. Frida Kahlo n’a-t-elle pas inspiré de grands noms de la haute couture, tels Karl Lagerfeld, Jean Paul Gaultier, Alexander McQueen, Maria Grazia Chiuri, Yohji Yamamoto ou Ricardo Tisci ? On entrait dans son intimité, grâce à plus de 200 objets en provenance de la Casa Azul, sa demeure de famille devenue musée, sise à Coyoacan, au sud de Mexico. Il y avait de ses fameux vêtements aux couleurs vives, des lettres, des bijoux, des colifichets, des cosmétiques… Et aussi des prothèses, des corsets, ses bottines aux talons compensés. Cette artiste à l’insolite beauté, dont on connaît bien, désormais, la vie ardente et passionnée, comme on dit dans les journaux, a terriblement souffert dans son corps, depuis l’enfance jusqu’à son dernier souffle.

Alitée, elle entre en peinture comme en religion

À 6 ans, Magdalena Frida Carmen Kahlo est victime de la poliomyélite. Les morveux, en classe, la baptisent « Frida la coja » (Frida la boiteuse). Frida est née en 1904, sa mère analphabète dévote et son père photographe officiel au temps du général-président Porfirio Diaz. À la chute de ce dernier, il se retrouve simple photographe. Survient l’époque de la révolution mexicaine. Entre 1910 et 1920, le pays connaîtra soulèvements armés, coups d’État, conflits militaires. Le cinéma, local ou Hollywoodien, en popularisera les figures, celle du chef guérillero Zapata, par exemple, sous les traits de Marlon Brando dans une réalisation d’Elia Kazan. Quant au film Que viva Mexico !, du grand cinéaste soviétique Sergueï Eisenstein, il demeurera, par la force des choses, un chef-d’œuvre empêché.

Frida a 15 ans en 1922. Elle quitte le cours supérieur du Colegio Aleman, pour entrer dans le meilleur établissement du pays. Sur un total de 2 000 élèves, il n’y a que 35 filles. Le sort va s’acharner sur ce corps fragile. Le 17 septembre 1925, Frida monte dans l’autobus qui doit la ramener chez elle. Le véhicule percute un tramway. Il y a des morts. Frida est atrocement blessée. Une barre de métal a traversé son abdomen et sa cavité pelvienne. Cela lui causera, ultérieurement, fausses couches et curetages. Sa jambe droite est fracturée en onze endroits. Bassin, côtes et colonne vertébrale sont brisées.

Elle reste alitée durant trois mois, dont un à l’hôpital. Elle y retourne un an après l’accident. On découvre qu’une de ses vertèbres est fracturée. Pendant neuf mois, elle est forcée de supporter des corsets en plâtre. C’est alors qu’elle entre en peinture comme en religion. Elle a ces mots : « Je ne suis pas morte et j’ai une raison de vivre, c’est la peinture ». Elle doit encore subir de nombreuses interventions chirurgicales et rester couchée. On fabrique un chevalet spécial. On installe un baldaquin au-dessus de son lit, avec un miroir pour ciel, ce qui lui permet d’user de son reflet comme modèle. N’est-ce pas, dans ce dispositif, qu’il faut voir la raison des 55 autoportraits en petit format qu’a peints Frida Kahlo, sur un total de 143 tableaux ?

Une vie amoureuse bien remplie

Elle apprend seule, acquiert d’emblée, en toute savante innocence, une maîtrise singulière, la franchise du trait, l’alchimie chromatique. En 1928, elle rencontre Diego Rivera, lui montre de ses toiles. Plus tard, il dira qu’elles « révélaient une extraordinaire force d’expression, une description précise des caractères et un réel sérieux. Elles possédaient une sincérité plastique fondamentale et une personnalité artistique propre ». Ces toiles « véhiculaient une sensualité vitale, encore enrichie par une faculté d’observation impitoyable, quoique sensible. Pour moi, il était manifeste que cette jeune fille était une véritable artiste ».

Le titan qui glorifie, sur une grande échelle, la geste révolutionnaire des paysans et des ouvriers, a reconnu, en Frida Kahlo, une âme sœur dans l’art. Ils se marient le 29 août 1929. C’est l’aube d’une relation intensément passionnée, devenue légendaire, entre la jeune femme aux bandeaux noirs, à la vénusté singulière, au gabarit corporel de statue de Tanagra et cet homme de vingt et un ans son aîné, grand et gros, qui semble un ogre bienveillant. Avec ça, deux tempéraments de feu. Diego n’a que faire de la fidélité conjugale. Frida, de bon cœur, lui rend la monnaie de sa pièce. Bisexuelle sans complexe, elle séduit hommes et femmes à parts égales. Ils divorcent en décembre 1938, se remarient en décembre 1940. On ne peut entrer, ici, dans tous les chapitres du roman érotique de Diego et Frida, à laquelle on prête de nombreuses liaisons, entre autres avec Joséphine Baker. Il y a, sur ce thème, une dizaine d’ouvrages en librairie.

Frida n’aime ni les États-Unis, ni les Américains

Un autre aspect de la personnalité de Frida ? Son adhésion au communisme. En 1928, son amie très chère, la photographe italienne Tina Modotti, l’incite à s’inscrire au Parti communiste mexicain. Elle n’en démordra pas. Elle considère son adhésion comme un acte résolu d’émancipation, dans un pays où le machisme a des fondements historiques. Au rebours de la majorité des femmes mexicaines, elle aspire à étudier, voyager, être libre, à connaître le plaisir. En 1935, elle ne peindra que deux tableaux. L’un a pour titre « Quelques petites piqûres ». Le thème en est le meurtre d’une femme par son mari jaloux. Frida a voyagé, seule ou avec Diego. Aux États-Unis voisins, d’abord, où au début des années 1930, à la faveur du New Deal(la nouvelle donne) institué par Roosevelt, il est invité à peindre dans diverses institutions. Frida n’aime ni les États-Unis, ni les Américains.

En 1939, elle est invitée à participer, à Paris, à l’exposition sur le Mexique organisée par le gouvernement Lazaro Cardenas. Elle est présentée à Yves Tanguy, Picasso, Kandinsky… Elle déteste Paris, qu’elle trouve sale. La nourriture l’indispose. Elle attrape une colibacillose. Quant aux surréalistes, elle écrit à l’un de ses amants, le photographe Nickolas Muray : « J’aimerais mieux m’asseoir par terre dans le marché de Toluca pour vendre des tortillas que d’avoir quoi que ce soit à voir avec ces connards artistiques de Paris ». Elle loge chez André Breton, qu’elle juge « prétentieux ». Elle sent chez lui, à son égard, du mépris et de l’incompréhension. Il la range abusivement dans le tiroir du surréalisme. Elle, c’est du réalisme et non du rêve qu’elle se réclame, de ce réalisme plus tard dit « magique », consubstantiel à l’Amérique latine. Elle se venge sur place, en ayant une histoire avec Jacqueline Lamba, la femme du « pape du surréalisme ».

Frida Kahlo et Léon Trotsky

Cet épisode prend la suite de la venue de Breton à Mexico, l’année précédente, pour une série de conférences. Breton et son épouse sont accueillis par Frida et Diego. Breton, fasciné, écrit : « L’art de Frida Kahlo de Rivera est un ruban autour d’une bombe ». La formule n’amena pas Frida à de bonnes intentions, sa liaison avec Jacqueline s’était nouée à Mexico. En septembre 1937, Frida et Diego ouvrent les bras à Léon Trotsky et son épouse. C’est à Coyoacan qu’il sera assassiné, le 21 août 1940, par Ramon Mercader, d’un coup de piolet dans le crâne. Quelque trente ans plus tard, Joseph Losey tourne L’assassinat de Trotsky, avec Richard Burton dans le rôle de l’ancien chef de l’Armée rouge et Alain Delon dans celui de l’agent de Moscou.

Frida Kahlo et Léon Trotsky se sont aimés. Elle a peint Autoportrait dédié à Léon Trotsky, ou Entre les rideaux ainsi dédicacé : « Pour Léon Trotsky, cette peinture avec tout mon amour ». En août 1953, Frida est amputée de la jambe droite jusqu’au genou. Après une pneumonie, elle s’éteint dans la nuit du 13 juillet 1954. Son dernier mot aurait été « Viva la vida ». Ayant été couchée trop longtemps, elle veut être incinérée. Ses cendres sont à la Casa Azul, dans une urne qui a la forme de son visage. Diego Rivera lui survivra trois ans. Avant de s’éteindre, Frida Kahlo avait peint « Autoportrait avec Staline ».

Ancrée dans la culture populaire

Frida Kahlo, stoïque créature désirée, désirante, a souffert dans sa chair à l’instar d’une martyre chrétienne. Convertie au communisme, entrée en peinture par la fenêtre de l’hôpital, ne s’est-elle pas révélée souveraine dans sa liberté infinie, conquise avec grâce ? Avec ça quel caractère ! Sa peinture est crue. Elle a pu y faire figurer son arbre généalogique, s’y montrer avec une fleur dans les cheveux, un perroquet, Pancho Villa, des fruits rouges ou un bloc de métal dans sa poitrine ouverte. Elle est unique. La bellissime Salma Hayek l’a incarnée dans le film de Julie Taymor.

En 2022, à Toulon, c’était la création de Viva Frida, mise en scène de Karelle Prugnaud, avec Claire Nebout dans le rôle. J.-M. G. Le Clézio, l’un de nos prix Nobel, a écrit Diego et Frida et Gérard de Cortanze s’est fait, en plusieurs volumes, l’historiographe de celle qu’il nomme « le petit cerf blessé ». Ne dirait-on pas une héroïne de Luis Buñuel ? Dans son film « Tristana », Catherine Deneuve souffre d’une tumeur à la jambe… Étendard féminin du Mexique, déité aztèque sophistiquée aux grands sourcils arqués, cette fille nature, à la fois princesse et peuple, règne aussi dans les rues. Des gens se font tatouer son visage sur les biceps, le ventre, les mollets.

On trouve à l’effigie de Frida la mexicaine des tapis, des puzzles, des T-shirts et moult autres babioles. Son existence posthume s’inscrit aussi dans la pacotille. Jean-Pierre Léonardini

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