Archives de Catégorie: Littérature

Armand Gatti, de la vie à l’utopie

Le 26/04, à Montreuil (93), la librairie Folies d’encre rend hommage à Armand Gatti en compagnie d’Yves Pages et de Stéphane Gatti, son fils. Il y a un siècle, en 1924, naissait le grand dramaturge libertaire. En cette date anniversaire, avec son ouvrage Armand Gatti Théâtre-Utopie, Olivier Neveux analyse les apports de son théâtre, un théâtre d’émancipation au service de tous. Pour l’occasion, Chantiers de culture remet en ligne l’article que lui consacrait notre consœur Amélie Meffre au lendemain de son décès, en avril 2017.

Ouvrir le théâtre d’Armand Gatti (1924-2017), en parcourir les enjeux et l’histoire ; vérifier combien cette œuvre a innové, ses audaces et ses essais ; mesurer à quel point elle est portée par la mémoire des vaincus et, défiant le temps, dédiée à ce que leur défaite ne soit que provisoire… Cette écriture nous offre, pour aujourd’hui, des inventions dramaturgiques d’importance (le « théâtre des possibles », le « théâtre quantique »), sa démesure, et la tentative de révolutionner les rapports qu’entretiennent la scène et la politique.
Une question particulière guide la lecture d’Armand Gatti Théâtre-Utopie : comment se fait-il que Gatti qui n’a cessé de stigmatiser les limites du théâtre, ses insuffisances et ses réductions, n’a pour autant jamais cessé d’y revenir ? Qu’a-t-il, malgré tout, trouvé dans cet art qui méritait qu’il y consacre sa vie entière ? C’est, alors, à la recherche des choses extraordinaires que Gatti a demandé au théâtre d’accomplir que se consacre ce livre : son utopie pour le théâtre qui fait de celui-ci, peut-être, le lieu enfin trouvé de l’utopie.

Armand Gatti, Théâtre-Utopie (Éditions Libertalia, 268 p., 10€) par Olivier Neveux, professeur d’histoire et d’esthétique du théâtre à l’École normale supérieure de Lyon.

Le 26 avril à 19h, à la librairie Folies d’encre, Stéphane Gatti et Yves Pages présentent La voix qui nous parle n’a pas besoin de visage. Un recueil de chroniques et reportages (1946-1957) signés d’Armand Gatti et Pierre Jouffroy, alors jeunes journalistes au quotidien Le Parisien Libéré (Gallimard, 368 p., 22€).

Ciao, signore Gatti !

Le 19 avril 2017 à 18h30, la Maison de la Parole Errante, sise à Montreuil (93), rend un ultime hommage à Armand Gatti. Âgé de 93 ans, le célèbre baroudeur et metteur en scène a tiré sa révérence le 6 avril après une vie pleine de combats et de créations. Maquisard, parachutiste, journaliste, dramaturge, cinéaste, écrivain, le bel insoumis nous manque déjà.

« Fils d’Auguste Rainier Gatti, éboueur-balayeur, et de Letizia Luzona, femme de ménage, immigrés italiens, Dante Gatti grandit entre le bidonville du Tonkin à Monaco et le quartier Saint-Joseph de Beausoleil, porté par le regard d’un père, militant anarchiste, […] transfigurant la moindre réalité d’apparence triviale en conte fantastique, […] et celui de sa mère l’incitant à investir le monde du langage, à se l’approprier afin de pouvoir échapper à la stricte reproduction d’un sort social tracé d’avance. » La notice biographique, rédigée par Gilda Bittoun pour le Maitron des anarchistes, le fameux dictionnaire du mouvement ouvrier, commence fort. Normal, sa vie se conjugue par tous les temps, avec le A en toile de fond.

A comme Armand ! Ses parents l’avaient appelé Dante mais ce n’était pas assez français pour la mairie de Monaco en 1924. A comme Anarchie ! Une affaire de famille : outre l’engagement de son père, il confiait au micro de France Culture en 2010 que sur quatre de ses oncles piémontais, partis à Chicago, deux furent pendus parce qu’anarchistes. « Chez nous, dans ma famille, les armes sont les livres, les combats sont les mots, la révolution, c’est les mots ! ». A comme Aventure ! Celle de la résistance à l’adolescence quand on lui donnait du Don Quichotte puis du « Donqui », celle du journaliste engagé que des lecteurs récalcitrants du Parisien tout juste « libéré » nommaient « l’ondoyant macaroni », celle encore du métier de dompteur qu’il apprend pour réaliser l’enquête « Envoyé spécial dans la cage aux fauves » qui lui vaut le prix Albert Londres en 1954. L’aventure, encore, comme grand reporter en Amérique latine, au Guatemala notamment, où il rencontre le futur Che Guevara…

Armand Gatti le libertaire fut poète, cinéaste, metteur en scène, écrivain, dramaturge. Le Crapaud-Buffle, sa première pièce montée en 1959 par Jean Vilar au Théâtre Récamier, la seconde salle du TNP, fait scandale. Transgressant les règles de l’écriture et de la mise en scène, elle est boudée par la critique. En décembre 1968, malgré la médiation d’André Malraux et dans une mise en scène de Gatti lui-même au T.N.P. de Chaillot, La passion du général Franco encore à l’heure des répétitions est interdite, retirée de l’affiche sur ordre du gouvernement français à la demande du gouvernement espagnol. Le théâtre qu’il porte, à travers plus de quarante textes (Le poisson noir, La vie imaginaire de l’éboueur Auguste G., Rosa Collective…), c’est celui de la Parole errante, selon l’image du « juif errant », confiera-t-il. La Parole errante, qui devient Centre international de création, ouvre ses portes en 1986 à Montreuil. Douze ans plus tard, missionnés par le ministère de la Culture, Armand Gatti et son équipe ouvrent la Maison de l’Arbre dans les anciens entrepôts du cinéaste Georges Méliès.

En mai 2016, le bail qui lie le conseil départemental de Seine-Saint-Denis à la Parole errante arrive à échéance, il n’est pas renouvelé dans les mêmes termes. Le risque qu’il soit fait table rase du travail de Gatti, du passé et du lieu, est important. Un collectif d’usagers (metteurs en scène, comédiens, libraires, écrivains, réalisateurs, musiciens, enseignants, éducateurs, militants) essaye d’imaginer un devenir pour le site. Il a écrit un projet nommé La Parole errante demain. Quoiqu’il advienne, laissons le dernier mot à son équipe : « De Gatti, Henri Michaux disait à leur première rencontre : « Depuis vingt ans parachutiste, mais d’où diable tombait-il ? ». La question reste ouverte. Gatti est à jamais dans l’espace utopique que ses mots ont déployé, celui où le communard Eugène Varlin croise Felipe l’Indien, où Rosa Luxembourg poursuit le dialogue avec les oiseaux de François d’Assise, où Antonio Gramsci fraternise avec Jean Cavaillès, Buenaventura Durruti avec Etty Hilsum, Auguste G. avec Nestor Makhno. Gatti, si on ne le sait déjà, on le saura bientôt, est l’un des plus grands poètes de notre temps et des autres ».

Armand Gatti, le rebelle aux racines italiennes, l’homme de parole, l’auteur de quelques cinquante pièces, s’en est donc allé. Une voix puissante s’est tue à jamais, passionnante et toujours passionnée. Faisant fi du temps qui ronronne à l’horloge du salon, laissant derrière elle le souvenir d’une vie aux moult rebondissements, créations et récits. Arrivederci l’ami, camarade Gatti ! Amélie Meffre

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Pelloutier, un original prix littéraire

Depuis 1992, le Centre de culture populaire de Saint-Nazaire organise le prix Fernand Pelloutier. Un original prix littéraire du nom du militant nazairien, l’emblématique « patron » de la fédération des Bourses du travail. Au service de la lecture en entreprise, une sélection d’ouvrages soumis au vote des salariés.

Il fut un temps, presque glorieux et pas si lointain, où moult entreprises s’enorgueillissaient de posséder en leur sein une bibliothèque riche et active. Sous la responsabilité des responsables du Comité d’entreprise, parfois dirigée par un bibliothécaire professionnel, elle proposait des prêts de livres aux salariés et à leurs ayant-droits, organisait des rencontres avec libraires et auteurs sur le temps de pause, initiait des ateliers d’écriture qui rencontraient un certain succès. Las, depuis les années 2000, chômage et réduction d’effectifs, emplois précaires et crise du syndicalisme, nouveau statut des C.E. et démotivation des engagements militants ont radicalement changé le paysage. En bon nombre d’entreprises, désormais, le livre n’a plus son ticket d’entrée et le service Culture s’apparente à un banal comptoir à billetterie.

Comme Astérix et Obélix en pays breton, le Centre de culture populaire de Saint-Nazaire (le CCP) défend, contre les envahisseurs à spectacle de grande consommation et les hérauts d’une culture bas de gamme, la place et l’enjeu du livre au bénéfice de l’émancipation des salariés. Bibliothécaire à Assérac en pays de Guérande et animatrice de la commission Lecture-Écriture au sein du CCP, Frédérique Manin en est convaincue et n’en démord pas : au cœur de l’entreprise, le livre demeure un outil majeur dans l’expression et la diversité culturelles, un formidable vecteur d’ouverture au monde pour tout salarié. « Outre l’organisation du prix Fernand Pelloutier,  nous tenons chaque lundi des points-livres en divers services municipaux de la ville de Saint-Nazaire ». Les fameux « casse-croûte » littéraires permettent ainsi aux agents de découvrir l’actualité du livre et d’échanger sur leurs lectures favorites. « Des rencontres porteuses parfois de beaux échanges, tels ces salariés découvrant un superbe bouquin sur les tatouages ou la moto », confie la professionnelle du livre, « nous sommes ainsi les passeurs d’une véritable culture de proximité » !

Il en va de même avec le prix Fernand Pelloutier. Il ne s’agit pas seulement de soumettre au vote une sélection de livres, romans ou BD une année sur deux. « Pour le cru 2024, plusieurs rencontres avec auteurs, éditeurs ou dessinateurs sont prévues dans diverses entreprises du bassin nazairien. Une façon aussi pour chacune et chacun, ouvriers et salariés, de désacraliser la notion de créateur, de mesurer combien un écrivain est un homme ou une femme comme tout le monde, sujet à des règles de travail et à des contraintes communes à tout citoyen ».

De Saint-Nazaire ou d’ailleurs, de Picardie en Navarre, de Roubaix à Toulouse ou Nevers, à tout mordu du livre, salarié ou dynamique retraité, est désormais dévolu l’idée d’initier un atelier et d’organiser une rencontre à la cantine ou à la salle de repos de l’entreprise autour de la sélection proposée par le CCP qui a fêté en septembre 2023 son 60ème anniversaire. Suggestion et interpellation sont à formuler avec force convictions auprès des responsables syndicaux ou membres du Comité social et économique (CSE). La seule règle, le seul impératif ? Respecter la date limite des votes… Bonne lecture, bon choix ! Yonnel Liégeois

Le Centre de culture populaire : 10 place Pierre Bourdan, 44600 Saint-Nazaire (Tél : 02.40.53.50.04),  contact@ccp.asso.fr. Le bulletin de participation est à télécharger sur le site du CCP et les votes sont à transmettre, au plus tard, le vendredi 31 mai 2024 (par courrier ou courriel : fremanin@gmail.com ).

La sélection des ouvrages

Le voyageur, une BD de Théa Rojzman et Joël Alessandra (Daniel Maghen éditions)

Le plus grand voyage est intérieur… Un homme se retrouve coincé à l’intérieur du tableau de La Joconde. Arpentant ses paysages, il fait d’étranges rencontres qui lui révèlent progressivement la formule pour briser sa solitude : nul ne peut trouver l’amour sans avoir au préalable pris soin de s’aimer soi-même. Résumé : Patrick, gardien de musée au Louvre, passe ses journées avec La Joconde. Mais à force de la voir toute la journée, sourire en coin et bras croisés, le gardien ne la supporte plus. Jusqu’à ce que…

Montagnes russes, une BD de Gwénola Morizur et Camille Benyamina (Bamboo Grand angle)

Une histoire d’amour et d’amitié : de celles qui nous prennent par surprise, nous oxygènent et nous métamorphosent. Résumé : Aimée et Jean rêvent d’avoir un enfant. C’est devenu une idée fixe et les échecs successifs de procréation médicalement assistée sont de plus en plus durs à accepter. Dans la crèche où Aimée travaille, elle fait la connaissance de Charlie, qui élève seule ses trois enfants, et vient inscrire Julio, son petit garçon. Lorsqu’ Aimée prend sous son aile l’enfant de Charlie, un lien se tisse entre elles…

Shit !, un roman noir de Jacky Schwartzmann (Éditions du Seuil)

Quand Thibault débarque à Planoise, quartier sensible de Besançon, il est loin de se douter que la vie lui réserve un bon paquet de shit. Conseiller d’éducation au collège, il mène une existence tout ce qu’il y a de plus banale. Sauf qu’en face de chez lui se trouve un four, une zone de deal tenue par les frères Mehmeti, des trafiquants albanais qui ont la particularité d’avoir la baffe facile. Alors que ces derniers se font descendre lors d’un règlement de comptes, Thibault et sa voisine, la très pragmatique Mme Ramla…

Le gosse, un roman de Véronique Olmi (Éditions Le livre de poche)

Né en 1919 à Paris, Joseph connaît des années heureuses dans un quartier pauvre de la Bastille. Lorsque sa mère décède et que sa grand-mère est envoyée peu après dans un asile, il devient à huit ans, pupille de l’Assistance publique. Une administration censée le protéger, mais dont les bonnes intentions n’ont d’égal que la cruauté ! De la prison pour enfants à la colonie pénitentiaire, la force de Joseph et la découverte de la musique lui permettront de traverser le pire. Dans une France portée par l’espoir du Front populaire…

L’oiseau blanc, un court roman de Cathie Barreau (Éditions L’œil ébloui)

Après 15 ans d’exil, Lucas revient dans son village de la côte atlantique. Un pays menacé par les inondations et chargé des secrets de son histoire familiale enfouis dans les racines du temps…

Oublié dans la rivière, un roman enquête de Françoise Moreau (Éditions L’œil ébloui)

À partir d’une légende familiale, racontée de génération en génération, relatant la noyade d’un homme dans une rivière, Françoise Moreau mène l’enquête…

Dernière visite à ma mère, un récit de Marie-Sabine Roger (Éditions de l’Iconoclaste)

Un récit bouleversant sur un sujet sensible qui nous concerne tous : l’accompagnement d’un parent en fin de vie. Durant plus de deux ans, Marie-Sabine Roger visite sa mère placée en EHPAD avant qu’elle ne décède, à 94 ans, quelques semaines avant le confinement. Très vite, la vieille dame devient incontinente et grabataire, faute de personnel à ses côtés. Les mains n’obéissent plus, la mémoire flanche, la dépression s’installe. On l’infantilise, on la médicamente…

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Ulysse, au crible du féminin

Jusqu’au 08/05, au Vieux Colombier (75), Laëtitia Guédon propose Trois fois Ulysse. Commandé par la Comédie Française, un texte de Claudine Galea où le héros d’Homère passe au crible du féminin. Un chant d’aujourd’hui, un plaidoyer contre la guerre dans un habile tissage textuel, mais s’attaquer aux mythes ne va pas sans risque.

Et si le rusé, le courageux, le vaillant, le vainqueur de Troie n’était pas celui que l’on croit ? Au fil du temps, les regards changent et l’heure est au déboulonnage des statues. Ici c’est le mythe d’Ulysse qui est mis en pièce en trois temps, revu par Hécube, Calypso et Pénélope…. En trois tableaux encadrés par un chœur, les trois femmes tissent un portrait composite du héros de l’Odyssée. Un voyage spatio-temporel, depuis son départ de Troie, maudit par Hécube devant les ruines de la ville, à son arrivée à Ithaque, où l’attend sagement Pénélope, en passant par son long séjour dans les bras de Calypso…

Chaque épisode, rapporte une étape de l’Odyssée. De nombreuses références pourraient échapper au public, s’il ne connaît pas un peu le poème homérique. Mais l’œuvre ne se soucie pas de résumer le long périple du roi d’Ithaque qui après dix ans de guerre mit dix ans pour rentrer dans son pays. L’autrice et la metteuse en scène veulent renverser le discours car pour elles, dans ce récit d’hommes, les femmes, déesses, reines, princesses ou esclaves, ne sont pas des faire-valoir. « On pourrait être tenté de dire qu’elles sont devenues des héroïnes grâce à leur rencontre avec Ulysse », dit Laetitia Guédon, « j’ai eu envie de montrer, au contraire, que c’est Ulysse qui est devenu le héros que l’on connaît grâce à sa rencontre avec Hécube, Calypso et Pénélope ». Par ailleurs, autrice et metteuse en scène ont vidé le ciel des dieux qui, dans l’épopée antique, conduisent les destinées humaines. Et elles rendent aux personnages masculins leur part de déploration : les larmes ne sont pas réservées qu’aux femmes.

Hécube la sanglante

Claudine Galea donne pleine voix à la reine de Troie, épouse de Priam peu présente chez Homère si ce n’est dans le dernier chant l’Illiade, où Ulysse la trouve pleurant sur le tombeau de ses fils. Son chant, ici, est un cri de douleur d’avoir perdu presque tous ses enfants – dont Hector le plus célèbre – pendant la guerre ; un cri de rage d’être devenue l’esclave d’Ulysse ; un cri de haine d’avoir été métamorphosée en chienne. Selon la légende, après avoir ordonné aux Troyennes de crever les yeux du roi de Thrace, assassin de Polydore son plus jeune fils, et tué de ses propres mains les deux enfants du tyran, elle fut lapidée et métamorphosée en chienne. Elle remplit la Thrace de ses hurlements.

Clotilde de Bayser donne corps à cette longue diatribe percussive, devant les ruines de Troie, symbolisée par la tête monumentale et creuse du fameux cheval. Aboiements haineux contre la virilité du guerrier, semeur de mort, les paroles de la reine déchue, dans la droite ligne de son lamento dans Les Troyennes d’Euripide, ne sont pourtant pas celles d’une mater dolorosa. Avec des mots d’aujourd’hui, elle relève la tête. Orgueilleuse et prête à mordre quand Ulysse apparaît, elle redouble de colère, parfois au bord de l’hystérie… Et lui n’a pas grand-chose à lui opposer quand, sous les traits de Sefa Yeboah, il apparaît. Le héros victorieux qu’il incarne n’est qu’un timide garçon face à cette femme puissante dont le chœur vient prendre le relais, avec des chants venus de la nuit des temps.

Calypso la délaissée

Autre ambiance dans la grotte de Calypso ( l’envers de la tête du cheval ). La nymphe a recueilli un Ulysse naufragé, affamé, assoiffé : « Calypso le remet sur pied et tombe amoureuse —— folle ». Il restera sept ans dans l’antre confortable à s’ennuyer et dépérir. Elle ne sait que lui parler d’amour, et déplore le peu d’attention qu’il lui porte. Séphora Pondi apporte à ce personnage un peu statique toute la dérision que déploie le texte, musclé à la façon d’un rap : «  Calypso. — pourtant tout commence avec moi ton début c’est moi chant 1 vers 14 : Calypso le retenait dans son antre profond brûlant d’en faire son époux Calypso divine parmi les déesses le retient aux couloirs de sa grotte/ traductions masculines allusions virilement sexuelles/ aucune fille ne m’a encore traduite… ». Ulysse veut retrouver Pénélope à Ithaque et il déprime, prisonnier de cette figure féminine enveloppante (sens étymologique de Calypso)…

Pénélope l’énigmatique

Pénélope, chez Homère, n’apparaît que dans quelques lignes, seule son attente fidèle est brandie par les hommes. Ici, immobile et muette, assise sur un promontoire ( la tête du cheval de face), elle regarde Ulysse s’avancer vers elle, énonçant ses hauts faits, comptant les victoires et les victimes dont il porte le poids… Eric Génovèse joue ce héros fatigué et donne toutes ses nuances à l’écriture rythmée de l’autrice. A sa longue litanie, Pénélope réplique par le madrigal de Monteverdi : le Lamento de la Ninfa. La voix pure de la chanteuse et comédienne Marie Oppert dit mieux que les mots tout ce qu’elle a pu vivre et apprendre en vingt ans.

La mer toujours recommencée, personnage à part entière de l’Odyssée, figure ici sous forme de projections vidéo colorées, en fond de scène. Traits d’union entre les séquences, elles donnent à chacune sa tonalité : rouge comme le sang versé et l’incendie dans le premier tableau, bleu comme la grotte paisible mais aussi comme le blues d’Ulysse chez Calypso. Enfin, quand Ulysse parvient au rivage d’Ithaque, l’écran prend une teinte « vineuse », cette couleur incertaine et variable chantée par Homère… Les chants polyphoniques, religieux ou populaires allant du Xlllème au XXème siècle, portés par les jeunes interprètes du chœur Unikanti, font écho à la tragédie antique. Cette musique cosmopolite aux sonorités étranges en latin, grec, araméen, italien, vient ponctuer le passage d’une séquence à l’autre.

Tout converge à faire entendre une parole au féminin, contre le virilisme guerrier. Et, en filigrane, à travers une histoire d’autrefois, à évoquer les conflits qui ravagent aujourd’hui les côtes de Méditerranée. Une mer devenue le tombeau de tant d’Ulysse, comme le déplore Claudine Galea dans son beau poème dramatique Ça ne passe. Mais la mise en scène de Trois fois Ulysse reste un peu en deçà du texte et se contente d’un bel habillage sans que les comédiens parviennent à l’habiter autrement que par un jeu très extérieur. Le chœur, malgré sa qualité vocale et les subtils arrangements de Grégoire Letouvet, s’intègre mal à l’action et intervient comme l’oratorio d’un étrange rituel. Pourtant, à l’instar de sa Penthésilé,.e.s Amazonomachie, autre figure mythique revisitée par l’écrivaine Marie Dilasser, la démarche de Laetitia Guédon est audacieuse et vaut la découverte. La directrice des Plateaux sauvages et du Festival au féminin dans le quartier de la Goutte d’Or à Paris, s’appuie pour chacune de ses réalisations, sur des écritures fortes commandées à des autrices et auteurs.

Au final de Trois fois Ulysse, jusqu’au 8 mai à la Comédie Française, Laëtitia Guédon reprendra la mer à la rencontre de Nausicaa. Un spectacle musical composé par Grégoire Letouvet, sur un livret de Joséphine Serre. Suivons-là ! Mireille Davidovici, photos Christophe Raynaud de Lage

Trois fois Ulysse, texte Claudine Galea, mise en scène Laëtitia Guédon : Jusqu’au 08/05. Théâtre du Vieux Colombier, 21 rue du Vieux-Colombier, 75006 Paris (Tél. : 01.44.58.15.15).

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Barnabé Laye, au chevet des mots

Poète et romancier d’origine béninoise, Barnabé Laye est décédé en ce mois d’avril. L’ancien médecin des Hôpitaux de Paris se voulait désormais guérisseur par les mots. Une langue aux couleurs de sa terre d’Afrique : ocre mais bariolée, lumineuse et incandescente.

Natif de Porto-Novo au Bénin, le poète fut longtemps médecin le jour et écrivain la nuit avant de consacrer tout son temps à l’écriture. Un verbe nourri de ses racines africaines, planté en terre ocre quand l’arbre-fétiche tutoie les étoiles et la flûte de roseau le chant du vieux calao. « Ô toi mon enfant je t’ai attendue si longtemps telle une idée fixe, une étoile dans le labyrinthe de ma vie », écrit le poète en hommage au bébé qui voit le jour. « Comment fêter la naissance d’un premier enfant ? », s’interroge Barnabé Laye, ce père d’un nouveau genre. Une naissance que les mots chantent dans Une si longue attente comme un hymne à la vie dans la nuit tombante en pays Yoruba, Adoukè Adoukè ! « J’aurai pu réaliser des photographies mais que peuvent-elles lorsqu’il s’agit d’exprimer les sentiments, l’attente de l’enfant à naître ? Alors, j’ai pris mon crayon et mon cahier d’écolier pour tracer à la hâte ces mots dans leur simplicité et leur enfantine nudité ».

Comme il le raconte lui-même, non sans humour, l’envie d’écrire le surprend en pleine jeunesse. À la lecture de Pleure, ô pays bien-aimé, du Sud-Africain Alan Paton… Un choc, une révélation à l’aube de ses quinze ans, « c’est cela qu’il faut faire, écrire dans une langue simple et dépouillée : laisser la musique des mots épouser l’ardeur des sentiments, traduire la fragilité des existences et la détresse au cœur de l’homme ». Les lignes d’écriture se révèlent parfois lignes de crêtes sinueuses, il deviendra d’abord sauveur des corps avant de muer en guérisseur des âmes, « je trouvais que la médecine était un métier très poétique ! ». Publiant alternativement romans et recueils de poésie, l’écrivain aujourd’hui disparu est reconnu comme l’une des signatures majeures de la littérature africaine contemporaine. En 2015, il recevait le prix Aimé Césaire de la Société des poètes français pour son livre Fragments d’errances.

La plume de Barnabé Laye ? Un cri d’espérance poétique qui se mue en rugissement politique quand « le monde s’en va à vau-l’eau, tableau en rouge et noir. Rouge comme le sang des Afghans et des rebelles, noir comme les longues femmes du Sahel et le ventre des enfants d’Érythrée »… « La plume d’un humaniste, à la recherche de l’homme dans sa quête d’identité », témoigne la plasticienne Franceleine Debellefontaine, « elle est aussi regard sur le monde avec les soubresauts de son histoire, ses aspirations à plus de justice ». Ainsi en va-t-il dans Poèmes à l’absente, ce recueil où Laye laisse exploser son sens du verbe acéré. « Incandescent », affirme Robert Jainin dans la préface de l’ouvrage. Un verbe qui caracole dans le clair-obscur, entre vision enchanteresse de l’univers et désolation de l’amour absent ou en perdition.

Des mots justes et limpides, Je prie pour que la nuit vienne avec sa pirogue de rêves/ Nous écouterons le vent et le chant des colious, à l’image de ces peintures afros prétendument naïves et pourtant si expressives. Yonnel Liégeois

La cérémonie religieuse sera célébrée le 12 avril à 14h30 à l’église Notre Dame de la Gare, place Jeanne d’Arc (Paris 13ème). L’inhumation aura lieu au cimetière des Batignolles dans l’intimité.

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Zazie, l’effrontée du métro

Du Havre (76) à Liège (Belgique), puis d’Antibes (06) à Fribourg (Suisse), Zabou Breitman redonne du peps à Zazie dans le métro. Une mise en scène, façon comédie musicale, de l’œuvre truculente et drôle de Raymond Queneau, parue en 1959 chez Gallimard.

Pas de chance. Elle se faisait une fête de prendre le métro, pour une fois qu’elle venait à Paris. Mais « y a grève », explique son tonton Gabriel. « Ah les salauds, ah les vaches, me faire ça à moi », réplique la jeune demoiselle aux longues nattes, dépitée. Elle n’a pas la langue dans sa poche, cette donzelle délurée comme pas un. Et c’est ainsi que débute Zazie dans le métro, œuvre sensible, drôle et malicieuse que Raymond Queneau publia en 1959 chez Gallimard. Ce roman très dialogué qui associe sous ses aspects fantasques quelques belles matières à penser sur le genre, les bonnes manières, la domination des mâles, et en même temps les évolutions de la société, est certes un peu daté. D’ailleurs, on ne côtoie plus guère aujourd’hui – et c’est dommage – cet écrivain, poète et dramaturge.

Zazie dans le métro fut son premier succès populaire. Sorti en 1960 avec entre autres Philippe Noiret, le film de Louis Malle y contribua incontestablement. Cette fois, c’est Zabou Breitman qui s’y attelle. La metteure en scène a non seulement adapté le texte, mais elle l’a porté sur le plateau d’une comédie musicale. L’idée est excellente, il faut le souligner : Zazie redevient moderne, pleine de vie et de joie de vivre. Du haut de ses 10 ou 12 ans, la gamine rencontre le petit monde d’un Paris qui marie poésie et quotidien des hommes et des femmes qui peuplent avec modestie la ville magique. Et elle n’a rien perdu de la verdeur de son langage.

Grossière, jamais vulgaire

Pour autant, « elle peut être grossière, jamais elle n’est vulgaire », souligne Zabou Breitman, à qui l’on doit aussi l’écriture des chansons, lesquelles sont bien façonnées, dans le jus des années soixante, ce qui rend l’ensemble limpide et permet de suivre le déroulé et les méandres de l’intrigue. Reinhardt Wagner a composé des musiques souvent jazzy, douces aux oreilles actuelles tout en conservant un parfum des chansons réalistes d’alors. Autrement dit, cette belle adaptation n’a pas un seul moment imaginé s’arrimer à quelques musiques actuelles. C’est tant mieux. Cette Zazie, découverte le soir de sa première à la maison de la culture d’Amiens, a conquis haut la main son public de plusieurs centaines de personnes, de tous les âges et tous les sexes.

Sur la scène, à demi dissimulés et encadrant un décor mobile représentant le plus souvent des quartiers de la capitale, voilà les musiciens Fred Fall, Ghislain Hervet, Ambre Tamagna, Maritsa Ney, Scott Taylor et Nicholas Thomas, qui méritent d’être salués. Tout autant que les comédiens chanteurs, Franck Vincent (Tonton Gabriel), Gilles Vajou, Fabrice Pillet
, Jean Fürst, Delphine Gardin, Catherine Arondel, sans oublier Zazie, autrement dit Alexandra Datman. Cette dernière ne manquera pas de répliquer, si l’on fait un peu trop de bruit : « Alors quoi, merde, on peut plus dormir ? » Surtout, elle cherchera à comprendre les histoires et autres aventures que vivent les grandes personnes. Mais attention, si chez Queneau on se marre, il faut toujours regarder ce qui se cache derrière les mots.

Histoires de grandes personnes

La pièce démarre sur l’odeur que véhiculent les voyageurs dès le matin dans les gares parisiennes, mais il est rappelé, en lever de rideau, que « dans le journal, on dit qu’il y a pas onze pour cent des appartements à Paris qui ont des salles de bains, en 1959 ». La critique sociale est claire. Par chance, Tonton se parfume avec « Barbouze de chez Fior », c’est, dit-il, « un parfum d’homme ». Son pote Charles fait le taxi, un boulot de mec, tout comme le sien d’ailleurs, Tonton se dit veilleur de nuit. D’ailleurs, il quitte le domicile et sa Marceline d’épouse tous les soirs pour aller au chagrin. Mais Marceline, qui n’est autre, finalement, que Marcel, n’ignore rien de son véritable turbin. Tonton Gabriel danse dans un cabaret travesti. Alors Zazie insiste : « Tonton Gabriel, tu m’as pas encore espliqué si tu étais un hormosessuel ou pas. Réponds donc. » Ceci dit dans la plus normale des normalités.

Et pour l’époque, ce n’est pas rien. Plus de soixante ans après, les droits des personnes LGBTQIA +, comme l’on ne disait pas à l’époque de Raymond Queneau, subissent toujours en France et plus rudement encore dans certaines parties du monde une violence qui s’affiche publiquement. Finalement, la gamine repartira avec sa « manman » par « le train de six heures soixante ». Après avoir remis quelques pendules à l’heure. Ça fait du bien. Gérald Rossi

Zazie dans le métro, Zabou Breitman : les 3 et 4/04 au Havre, du 10 au 13/04 à Liège (Belgique), du 16 au 18/04 à Antibes. Ensuite Fribourg (Suisse), Anglet, La Rochelle, Villeurbanne… L’ouvrage est disponible chez Folio-Gallimard.

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Le français dans tous ses états

Jusqu’au 16/03 pour l’un et le 24/03 pour l’autre, à Rouen (76) et Limoges (87), deux festivals mettent la langue française à l’honneur : le Festival des langues françaises et les Francophonies, des écritures à la scène. De l’Afrique à la Belgique, du Canada au Liban, le parler et l’écrit de France au défi de la mondialité.

Au pays de Guidée, vraiment, il ne fait pas bon vivre sous la férule de sa Guidance, son maître dictateur ! L’auteur du Petit guide illustré pour illustre grand guide va en faire l’amère expérience ! Convoqué par le fameux tyran, traqué par un général à la botte du pouvoir absolu, il apprend la sentence : lecteurs ou diffuseurs, imprimeurs et colporteurs, tous ceux qui ont mouillé dans l’affaire sont brisés, enchaînés ou tués, à son tour il lui faut s’expliquer avant que ne tombe la sentence ! Mis en espace par Sara Amrous, magistralement interprété par l’expérimenté Jacques Bonnaffé et Eytan Bracha le débutant, le texte du camerounais Edouard Elvis Bvouma révèle toute sa puissance et sa férocité sur les planches du Théâtre des Deux rives de Rouen. Une dénonciation de tous ces régimes mortifères d’Est en Ouest, dans une langue savoureuse et d’une incroyable inventivité, nourrie de subtils et fantasques jeux de mots entre Devos et Ionesco ! Entre lectures et autres mises en espace, la sixième édition de cet original Festival des langues françaises affiche sa belle diversité et ses potentielles richesses.

Une langue aux mille visages

« La langue française dépasse les nationalités et les frontières », commente Ronan Chéneau, le programmateur de la manifestation, « elle embrasse des habitudes et des réalités très différentes ». Entre Liban et Bénin, une langue déclinée au pluriel, forte d’une étonnante puissance créatrice qui se donne à entendre durant cinq jours. Gratuitement et pour tout public, entre formes courtes et sorties de résidence. Pour se conclure, le 16/03 au soir, avec Les Histrioniques, le texte du collectif MeTooThéâtre qui dénonce les violences sexuelles et sexistes.

Les Francophonies de Limoges, sous la responsabilité de Hassane Kassi Kouyaté, ont la primauté de l’ancienneté. Du 19 jusqu’au 24/03, les Zébrures du printemps, son original festival d’écritures, invitent à découvrir dix projets en provenance du Burundi et des Comores, du Sénégal et du Canada, de bien d’autres rives encore… « Des dramaturgies qui évoquent tumultes et fracas de notre monde ainsi que ses bouleversements sociétaux », souligne Corinne Loisel, la responsable des activités littéraires et de la Maison des auteurs, « des écritures qui ne refusent aucune créolisation de la langue française ou compagnonnage avec d’autres langues »… Du Bois diable (Guyane/Congo) à La naissance du tambour (Rwanda/Burundi), sans omettre Fadhila (Burkina Faso) ni Wilé ! (Cameroun), autant de lectures et mises en espace qui squatteront en un futur proche la scène des Zébrures d’automne. Pour égayer nos papilles, à déguster sans modération sur les places publiques ou dans les collèges, du centre culturel Jean Gagnant jusque dans l’enceinte du Théâtre de l’Union, le CDN de Limoges, à savourer du bout de la langue ! Yonnel Liégeois    

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Henrik, Sylvain et le petit Eyolf

Jusqu’au 16/03, au Théâtre des Quartiers d’Ivry (94), Sylvain Maurice met en scène Petit Eyolf. La mort d’un enfant et les répercussions dramatiques, selon Henrik Ibsen, sur l’avenir d’un couple déchiré. Entre ciel et terre, noyade ou survie, un récit intimiste et bouleversant.

Nul bruit enchanteur de vagues s’écrasant sur les falaises, nulle vision enchanteresse des enfants du village jouant au loin sur la plage… Un grand espace vide et luisant, mer argentée, un frêle ponton courant de cour à jardin en fond de scène. Comme à l’accoutumée, avec Sylvain Maurice, le dénuement pour mettre en lumière l’essentiel, couleurs changeantes du ciel en arrière-plan, sur grand écran : l’extrême Nord et ses côtes déchiquetées, Ibsen et son théâtre tourmenté depuis La maison de poupée ou Hedda Gabler, la noyade du Petit Eyolf et des parents désarticulés en bord de rivage…

Entre ciel et terre, il y a rarement d’amour heureux, semble suggérer le grand dramaturge norvégien ! Le retour inattendu du père de son escapade en montagne, la visite impromptue de la sœur et d’un ami ingénieur, le bel habit dont est vêtu le petit Eyolf ne sont que passagères illusions… L’enfant se déplace avec des béquilles et ne sait toujours pas nager, le mari a délaissé sa grande œuvre philosophique pour se consacrer à l’éducation de son fils, l’épouse regrette ce temps d’avant où elle était plus amante que mère… Il n’y a pas qu’au royaume du Danemark que quelque chose semble pourri !

Imminent, le désastre est programmé. Au pays des elfes et des fées, des contes et légendes, il fallait bien l’intrusion d’une étrange « dame aux rats » pour oser déclamer que cette maisonnée est rongée de l’intérieur… Point de flûte enchanteresse pour ensorceler le gamin, sans plus d’explication, sa mort par noyage est annoncée ! Pleurs, récriminations, reproches réciproques se fracassent en vagues successives au visage des parents. Le coupable est à démasquer : elle ou lui, elle dont le bébé devenu handicapé a échappé à sa surveillance, lui qui court les fjords au détriment de sa vie de famille ?

Sans fioritures, avec délicatesse et doigté, Sylvain Maurice orchestre ce dialogue intimiste. Une joute verbale, à la vie à la mort, où il faut tendre l’oreille pour pénétrer au tréfonds des cœurs d’un couple terrassé par la douleur, taraudé entre sauvetage ou naufrage. En fond de scène, un rayon de clarté semble poindre, au-devant un embarcadère où s’avancent les époux, main dans la main. Vers quels lendemains, quel avenir incertain ? La lumière s’éteint. Yonnel Liégeois

Petit Eyolf d’Henrik Ibsen, mise en scène Sylvain Maurice : Jusqu’au 16/03, vendredi à 20h et samedi à 18h. Théâtre des quartiers d’Ivry, la Manufacture des Œillets, 1 place Pierre Gosnat, 94200 Ivry-sur-Seine (Tél. : 01.43.90.11.11). Le 21/03 à L’Archipel, Scène de territoire de Fouesnant. Du 09 au 11/04 au Quai, CDN d’Angers.

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Le diable, entre vice et vertu

Jusqu’au 14/04, au Théâtre de Poche (75), Nicolas Briançon met en scène Les diaboliques. Publiées en 1874, l’adaptation de quatre des six nouvelles de Barbey d’Aurevilly, menacé de procès en vue d’interdiction. Entre vice et vertu, mauvaises et bonnes mœurs, quatre comédiens se présentent à la barre. Plaisants et convaincants.

Monarchiste patenté, anti-républicain et catholique convaincu, Jules Barbey d’Aurevilly a pourtant connu une jeunesse désordonnée, voire quelque peu dépravée. Lors de la publication des Diaboliques en 1874, converti de bonne foi, il s’est assagi. Dans ses mœurs, pas dans l’écriture : au fil de six nouvelles, des pages enflammées et débridées, au point que la bonne société bourgeoise, croyante et bien pensante, s’en émeut ! Le recueil fait scandale, les exemplaires saisis, l’auteur poursuivi pour « outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs ». Pour éviter procès et condamnation, Barbey d’Aurevilly fait profil bas et retire l’ouvrage de la vente. Ce n’est qu’en 1883 qu’il est réédité, six ans avant la mort du prétendu « connétable des lettres ». Ses détracteurs déclarés, contre sa morale conservatrice ? Hugo, Flaubert, Zola…

Sur la scène du Poche, la défense s’organise. Sous la plume de Christophe Barbier, qui adapte quatre des six nouvelles et imagine que le procès a vraiment eu lieu ! L’argumentaire qui justifie le caractère sulfureux du livre ? Donner à voir le vice pour mieux encenser la vertu, choquer les consciences pour mieux les ramener dans le droit chemin. Il est vrai que la descente aux enfers, dans les pas du diable, ne manque point de piquant : meurtres et adultères, amours interdites, mondaine devenue femme de petite vertu… L’homme n’en sort pas grandi. Encore moins les femmes, « diaboliques », qui ne sont vraiment pas des anges à l’image du diable qui en fut un, déchu ! Tel est le tableau dressé au travers des épisodes dont s’empare avec brio Nicolas Briançon.

Une mise en scène alerte et enjouée, sans répit ni temps mort, où l’humour le dispute au sérieux, le vice à la vertu ! Un quarteron d’acteurs au top de leur forme, dont Magali Lange seule femme au banc de l’accusation, cernée par trois prédateurs talentueux (Krystoff Fluder, Reynold de Guenyveau, Gabriel Le Doze). Jouant du genre en alternance, tantôt masculin tantôt féminin, tous usant avec délectation de cette belle langue fin XIXème, acérée et revisitée… Franchissez avec allégresse les portes du théâtre, si une diabolique bande de pervers squatte la scène, le diable ne se cache pourtant point derrière le rideau. Yonnel Liégeois

Les diaboliques, mise en scène Nicolas Briançon : Jusqu’au 14/04, du mardi au samedi à 21h, le dimanche à 17h. Théâtre de Poche, 75 boulevard du Montparnasse, 75006 Paris (Tél. : 01.45.44.50.21).

  

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La cassette de Benoît Lambert

Du 13 au 15/03, au Théâtre de Sartrouville (78), Benoît Lambert, le directeur de la Comédie de Saint-Etienne, présente L’Avare de Molière. Dans une mise en scène sobre et sans artifices, la mise à nu d’une société gangrenée par le machisme et la cupidité. Un vibrant plaidoyer en faveur de nouvelles libertés à conquérir.

Sur la grande scène de Sartrouville, le monde ancien semble au bord de l’effondrement : d’une maison jadis vivable, ne subsistent qu’une charpente de bois délabrée, poteaux et cordages, de multiples malles où s’amoncellent objets et ustensiles recouverts de poussière ! L’image forte d’une société en faillite, minée par l’appât du gain et les contraintes sociales. Certes, au final, Harpagon serrera fort sa cassette retrouvée. Il n’empêche, la jeune génération aura bousculé les conventions, libéré l’amour des carcans familiaux, laissé entrevoir un possible autre que celui hérité de l’usure et du droit divin.

Nul besoin pour Benoît Lambert d’emprunter les artifices qui minent la scène contemporaine (vidéo, costumes alambiqués, scénographie pompeuse, phrasé jargonnant…), d’accumuler tics et tocs pour faire choc, pour faire entendre Molière. « J’ai l’impression qu’il m’accompagne depuis toujours, qu’il incarne pour moi l’essence du théâtre », confesse le metteur en scène. « Depuis Les Fourberies de Scapin qui fut l’un de mes premiers spectacles, jusqu’à L’Avare aujourd’hui qui coïncidait avec mon arrivée à la Comédie de Saint-Etienne, il rythme mon parcours : Tartuffe lorsque j’ai pris la direction du CDN de Dijon, Le Misanthrope quand nous nous sommes installés à Belfort avec ma compagnie ». Une fidélité de longue haleine, ouverte à la modernité du propos sans céder un pouce aux sirènes de la facilité : comme au bon vieux temps des tréteaux chers aux anciens (Copeau, Dasté, Vilar…), des visages enfarinés, des habits d’époque, le respect de la diction du XVIIème siècle.

La force de la comédie s’impose toujours, bien sûr, celle qui a provoqué nos fous rires lorsque nous désertions les bancs de l’école, par obligation scolaire ou déjà par plaisir du spectacle vivant, pour caler nos fessiers dissipés dans de jolis petits théâtres à l’italienne en de lointaines provinces ! Jouant Le Malade Imaginaire ou Tartuffe, si quelques interprètes en herbe ont cru à une fulgurante carrière de comédien par bonheur bien vite avortée, demeurent en mémoire de célèbres répliques et une affection irraisonnée pour cet auteur qui osa bousculer pouvoirs et conventions. Fort d’une troupe mêlant avec subtilité comédiens débutants et aguerris d’une étonnante fraîcheur et complicité, Benoît Lambert laisse libre cours à notre imaginaire, nous autorisant à interroger l’aujourd’hui à la lumière de ce propos surgi du passé. Et de basculer alors dans le drame à la vue de cette jeunesse maltraitée dans ses amours et son avenir par les suppôts d’un ordre hérité d’un monde où convenances et accumulation des richesses, discours rétrogrades et rigidités morales figent toute perspective de transformation.

Derrière le conflit familial, L’Avare de Molière et Lambert nous ouvre en vérité à une incroyable guerre de générations, à une prémonitoire lutte des classes qui n’aurait pas encore dit son premier mot : le partage des biens contre leur accaparement par quelques-uns, la place accordée à la jeunesse contre les caciques de l’ordre établi, la main tendue vers l’autre contre le poing serré sur une funeste cassette ! Yonnel Liégeois, photos Sonia Barcet

L’Avare de Molière, mise en scène de Benoît Lambert : Du 13 au 15/03, Théâtre de Sartrouville. Théâtre – Cinéma – Choisy-le-Roi, le 19/03. Le Théâtre de Rungis, le 22/03. Les Bords de Scènes – Espace Jean Lurçat – Juvisy-sur-Orge, les 26 et 27/03. Le Théâtre – Scène nationale de Mâcon, les 4 et 5/04. Théâtre de Roanne, les 10 et 11/04. Théâtre de la Ville de Saint-Lô, les 15 et 16/04. Pont des arts – Cesson-Sevigné, les 18 et 19/04.

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Déflorée, la mécanique de l’inceste

Jusqu’au 15/03, aux Amandiers de Nanterre (92), Stanislas Nordey propose Le voyage dans l’Est. L’adaptation, sensible et percutante, de l’ouvrage de Christine Angot décryptant l’inceste dont elle fut victime. Avec trois comédiennes pour incarner la narratrice, adolescente-jeune femme-adulte. D’une intense présence sur les planches, absolument poignantes.

La force de l’écrire, la puissance du dire… Sur la scène des Amandiers, la formule revêt tout son sens ! Un Voyage à l’Est au long cours, de Châteauroux à Strasbourg, 2h30 de parcours sur les planches qui défile pourtant à grande vitesse : pas un instant de répit, pas une once d’ennui ! Peut-on d’ailleurs, au terme de ce peu banal itinéraire, s’autoriser les applaudissements, hormis à la prestation lumineuse des trois comédiennes incarnant Christine Angot l’auteure et protagoniste, victime d’inceste ? Tant est prégnant, cinglant, émouvant, le poids du dire. Tant nous touchons, avec les rebonds récents de l’actualité, la vérité imprescriptible des actes dénoncés. Tant nous saisissons innocence et douleur de l’adolescente, fragilité de la femme ainsi torturée et martyrisée dans son intégrité… Du corps à la tête, de la tête au corps pour une longue durée, tant le temps n’est plus compté pour se retrouver, se reconstruire, reconquérir dignité et identité.

Un visage flouté sur grand écran, dont nous percevons cependant regards et doutes lorsque la gamine de 14 ans conte ses retrouvailles et rencontres, diverses et multiples, avec un père longtemps ignoré… Plus mûre peut-être ou plus lucide, les pieds ancrés sur le sol des Amandiers, la jeune femme en prise avec un démon, sous l’emprise d’un géniteur qui use de tous les stratagèmes pour nommer l’innommable, abuser sa fille en termes de plaisir partagé… À proximité, l’adulte du temps présent qui fait front au prédateur, qui ose interpeller mère et compagnon qui se sont tus, qui maîtrise les tenants et aboutissants de l’histoire à une époque où la loi se satisfait encore dun procès en correctionnel plutôt qu’aux Assises, où le non-lieu est monnaie courante sans preuves ni témoins.

Trois comédiennes, certes, pour incarner l’inceste subi par Christine Angot, surtout trois femmes d’aujourd’hui qui prennent visage et voix de milliers d’autres réduites au silence, accusées de docilité voire de complicité, suicidées et enterrées sous la chape du crime demeuré impuni. Sans parler de l’enfant, 160 000 victimes de violences sexuelles chaque année en France, dénombrées dans l’essai écrit par le magistrat Édouard Durand qui a coprésidé pendant trois ans la Ciivise (la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles). Avec Carla Audebaud, Charline Grand et Cécile Brune, magnifiques et puissantes incarnations, enfin la honte change de camp. Le prédateur est nommé, démasqué. La force clinique de la représentation ? La déflagration des mots couchés sur le papier qui adviennent ainsi en pleine lumière, en pleine face des spectateurs. Faits et gestes, stratégies et mensonges, motivations et justifications du violeur sont disséqués, inventoriés, répertoriés. Déflorée, la mécanique de l’inceste ! Quand la clarté des mots pointe sous la noirceur des maux, plus jamais le supposé geste d’amour ne saurait être invoqué : la perversité est ouvertement dénoncée, affichée.

Fidèle au propos de l’auteure, Stanislas Nordey le transmute en chant choral d’une puissance insoupçonnée au cœur même de l’horreur du séisme. D’une voix l’autre, d’un moment à l’autre, le temps est suspendu pour qu’advienne la vérité. Liberté, j’écris ton nom, clame le poète. Demain dans les commissariats de police et les palais de justice, sur un plateau de théâtre aujourd’hui, trois femmes libèrent la parole en défense de l’intégrité de l’enfant, de la responsabilité de l’homme, de la dignité de la Femme. Un acte fort à l’accent « poïétique » comme l’aurait qualifié le regretté Édouard Glissant, pas un plaidoyer manichéen, une parole à proférer partout et par tous. Yonnel Liégeois

Le voyage dans l’Est, mise en scène de Stanislas Nordey : Jusqu’au 15/03, les mardi et mercredi à 19h30, les jeudi et vendredi à 20h30, le samedi à 18h et le dimanche à 15h. Théâtre Les Amandiers, 7 avenue Pablo Picasso, 92000 Nanterre (Tél. : 01.46.14.70.00).

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Modesta, fille de joie

Jusqu’au 10/03, à la MC de Bobigny (93), Ambre Kahan propose L’art de la joie. L’adaptation à la scène du fameux livre de Goliarda Sapienza, la romancière italienne. L’épopée d’une femme libre, Modesta, un spectacle de longue durée qui irrite et ravit tout à la fois.

Sur la grande scène de la MC93, un imposant décor d’arches monumentales qui découpent les divers espaces de jeu, chambre-salon-dépendances… Un bel et majestueux agencement, à la taille de ce qui va se jouer à en perdre haleine : un siècle de l’existence d’une femme, symbole d’une incroyable fureur de vivre, d’un intarissable appétit d’amour et de liberté ! Modesta ? De l’enfant miséreuse à la princesse conquérante, bravant conventions sociales et tabous, une belle sicilienne qui cultive L’art de la joie comme manière d’être au monde et aux autres.

Reconnaissons-le d’emblée, en cette adaptation du fantastique et lumineux roman de Goliarda Sapienza, une première partie (5h30 déjà, entracte inclus !) qui en appellera une seconde, Ambre Kahan fait preuve d’une imagination, d’une audace et d’une bravoure à chavirer les têtes et les esprits. C’est beau, fort et puissant ! Jouissif en un mot, d’un tempérament explosif à l’image de Modesta l’héroïne… Celle-là même qui, sous la plume de la romancière, nous fait traverser l’histoire de la Sicile sur près d’un siècle.

Une épopée « spectaculaire »

Une véritable épopée, humaine et singulière, aux rebondissements et coups de théâtre tantôt burlesques tantôt dramatiques, dont nous ne dévoilerons surtout pas la trame, sinon qu’après bien des péripéties amoureuses et cavalières la gamine des campagnes se verra intronisée princesse d’un imposant domaine. Une existence authentiquement « spectaculaire » dont s’empare avec panache et sensualité la belle Noémie Gantier, époustouflante et flamboyante dans le rôle-titre.

Cependant, à trop vouloir étreindre tous les épisodes du volumineux ouvrage, pas moins de 798 pages, la metteure en scène nous offre une version scénique qui tend parfois vers le roman-photo. Certes bien agencé, animé et coloré, mais qui nuit à rendre compte de la puissance subversive de l’œuvre littéraire. D’autant qu’elle s’ingénie, comme bien de ses pairs, à immiscer des allusions et situations contemporaines, à surajouter des personnages venus d’ailleurs sous couvert d’actualisation. Qui se révèlent incongrus, alourdissent et ralentissent le propos, le hors-texte superflu s’avérant hors-jeu évident.

Une telle chanson de geste qui mérite force applaudissements, à n’en point douter, s’affinera dans le temps. Sans hésiter, voguez alors au fil des pages de L’art de la joie, le chef d’œuvre d’une femme et romancière exceptionnelle ! Yonnel Liégeois

L’art de la joie, mise en scène Ambre Kahan : Jusqu’au 10/03 à Bobigny, MC93 – Maison de la Culture de Seine Saint-Denis avec le Théâtre Nanterre-Amandiers. Les 16 et 17/03 à L’Azimut / Antony – Châtenay-Malabry. Les 28 et 29/03 à Malraux SN de Chambéry. Les 11 et 12/10 à Châteauvallon – Liberté SN.

Un roman culte, un classique

D’un chapitre l’autre, un bonheur de lecture à savourer sans  modération. Près de 800 pages qui se dégustent à petites gorgées pour que dure la musique des mots : la joie, tout un art ! L’art de la joie ? Une histoire de femme écrite par une femme, Goliarda Sapienza… Un roman culte, un classique de la littérature italienne qui nous  conte la vie  aventureuse, et amoureuse, de Modesta la sicilienne, née pauvre mais insoumise, éprise de son destin que nul ne peut lui imposer.

Une saga à multiples rebondissements, haletante et poignante, qui nous plonge avec talent dans les soubresauts de l’Histoire, individuelle et collective : la femme et le peuple, libérés (Le Tripode, 798 p., 14€50). Disponible jusqu’au 06/05/2024 sur ArteTV, ne manquez pas Désir et rébellion-« L’art de la joie » de Goliarda Sapienza, le superbe documentaire de Coralie Martin. Au travers d’extraordinaires archives qui restituent la voix bouleversante de l’écrivaine sicilienne disparue en 1996, un hommage lumineux à son destin et à son chef-d’œuvre « anarchiste » qui a triomphé de l’oubli près de vingt ans après sa mort. Y.L.

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Joséphine, souris parmi les souris

Jusqu’au 08/03, au théâtre de l’Échangeur à Bagnolet (93), Régis Hebette met magistralement en scène Joséphine la cantatrice ou Le peuple des souris. Le dernier texte de Kafka, que vient éclairer le jeu rayonnant de Laure Wolf.

À la suite de K ou le paradoxe de l’arpenteur, d’après le Château, Régis Hebette, metteur en scène et directeur du Théâtre de l’Échangeur à Bagnolet, explore avec rigueur et passion la dernière nouvelle de Franz Kafka, rédigée deux mois avant sa mort, Joséphine la cantatrice ou Le peuple des souris. Ce texte majeur, considéré comme son testament littéraire, interroge la place de l’artiste dans la société et la relation du peuple avec l’art. Il a été finement analysé par Sarah Chiche dans sa préface de l’édition Payot (2019) ou par Diane Scott dans S’adresser à tous (les Prairies ordinaires, 2021), plusieurs fois adapté à la scène dans des approches singulières.

Souris parmi les souris

Laure Wolf endosse à elle seule le rôle de Joséphine. Celui de la narratrice et de ce peuple des souris qui se décline en souris obséquieuses ou râleuses, soumises ou contestataires, admiratives ou méprisantes… Elle est rentrée par les coulisses, s’introduisant dans ce qui pourrait aussi bien être la loge de l’artiste que la piste d’un cabaret. De sobres panneaux noirs sur lesquels seront projetés des images et dessins en noir et blanc (lumières d’Éric Fassa) vont créer une scénographie puissante et un espace de jeu qui ouvre à l’imaginaire et à l’émotion. Sans se grimer, avec juste une petite queue qui sort de son imperméable, par sa façon de se déplacer à petits pas sautillants, de s’avancer vers le public comme pour lui frotter le museau, elle est la servante ou l’alter ego de Joséphine, souris parmi les souris.

Elle va chercher le public, le faire rentrer dans cette étrange fable animalière et métaphysique qui investigue la relation entre Joséphine et son peuple : « Qui ne l’a pas entendue ignore le pouvoir du chant. » Un peuple humble et travailleur qui joue le jeu de la vénération mais remettra aussi en cause son chant qui ne se distinguerait en rien du « sifflement ordinaire de ses congénères » et serait alors « sans qualité », renvoyant la cantatrice à sa fragilité. Cette énigmatique introspection sur la relation entre l’artiste et le peuple peut aussi être transposée à la relation entre le peuple et le pouvoir politique, la figure de Joséphine empruntant alors les traits d’un leader ou d’un dictateur. Le peuple des souris lui oppose le silence ou s’agite sans parvenir à constituer un corps commun qui se ferait entendre. Derrière l’apparente facétie de la fable, sourd aussi le désenchantement ou le pressentiment du désastre.

Kafka, atteint de tuberculose, écrit ce récit alors qu’il ne peut presque plus parler ni avaler. On entend alors le chant de Joséphine comme son dernier souffle. Qu’il rend le 3 juin 1924 au sanatorium de Kierling, près de Vienne. Marina Da Silva

Joséphine la cantatrice ou Le peuple des souris : Jusqu’au 8 mars, du mardi au vendredi à 20h30. Théâtre de l’Échangeur, 59 avenue du Général de Gaulle, 93170 Bagnolet (Rens. : 01.43.62.71.20). Le 29/03, à La Commune – CDN d’Aubervilliers (lors de la reprise de K ou Le paradoxe de l’arpenteur, du 27 au 31/03).

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Enfant, des violences sexuelles

Dans la collection Tracts Gallimard, Édouard Durand publie 160 000 enfants, violences sexuelles et déni social. Pour l’ancien juge aux enfants et co-président de la Ciivise (commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles), la parole des victimes doit toujours être entendue sans arrière-pensée. Parue dans le quotidien L’humanité, la chronique de l’écrivaine Maryam Madjidi.

160 000 ? C’est le nombre d’enfants victimes de violences sexuelles chaque année en France, c’est le titre de l’essai écrit par le magistrat Édouard Durand. Pendant trois ans, il a présidé aux côtés de Nathalie Mathieu la Ciivise (la commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles). Il en a dirigé les travaux, recueillant 30 000 témoignages d’enfants sexuellement violentés. Trois ans de travaux de reconnaissance et de légitimité de la parole des enfants. Puis, il en est évincé. On lui demande de partir. Il dérange. On lui reproche une posture trop militante, trop féministe, dénonçant un peu trop les dysfonctionnements de la justice. Mais comment ne pas être militant lorsqu’il s’agit de lutter contre une société entière fondée sur le déni ? Comment ne pas être féministe lorsque 8 victimes sur 10 sont des filles et 9 agresseurs sur 10 sont des hommes ou des garçons ?

Ce court essai de 32 pages déploie toutes les facettes du déni social et de l’impunité des pédocriminels. Là où il y a déni, il y a impunité. Tout d’abord les chiffres. Des chiffres ahurissants. Quand un enfant prend son courage à deux mains et révèle les violences sexuelles qu’il subit à une personne dont le métier est de le protéger, celle-ci ne fait rien dans 60 % des cas. Quand le professionnel fait son travail, plus de 70 % des plaintes déposées pour violences sexuelles sur mineurs sont classées sans suite. Et quand enfin la justice fait son travail, seulement 3 % des pédocriminels sont déclarés coupables par un tribunal ou une cour d’assises. Effrayant. Des chiffres qui rappellent ceux des viols et agressions sexuelles sur les femmes. Sur les 94 000 femmes victimes de viol ou de tentative de viol chaque année, un peu plus de 10 % des victimes portent plainte et 70 % des plaintes pour violences sexuelles sont classées sans suite. Un très faible pourcentage de ces plaintes parvient aux assises (environ 10 %) et un plus faible pourcentage encore aboutit à une condamnation.

Les violences sexuelles sur enfants ou sur les femmes sont recouvertes d’une épaisse couverture de silence et d’impunité. On fait comme si ça n’existait pas. Pourtant, on répète aux enfants qu’il faut parler, signaler à papa ou à maman si quelque chose ne va pas. Pourtant, on répète aux femmes qu’il faut sortir du silence, nommer l’agresseur et porter plainte. Quand l’enfant ou la femme a le courage de le faire, alors tout un système se met en place pour étouffer cette voix en la rendant illégitime. Les enfants mentent, inventent toutes sortes d’histoires abracadabrantes, c’est bien connu. Les femmes sont des manipulatrices, organisent des chasses à l’homme comme autrefois des sabbats de sorcières, c’est bien connu.

Le véritable tabou n’est pas l’inceste mais le fait d’en parler. Ce qui est insupportable n’est pas la violence mais la révélation de la violence. La présomption d’innocence est brandie. Or, « la présomption d’innocence ne peut être opposée aux victimes de violences pour leur interdire de dire qu’elles sont victimes de violences et de le dire comme elles pensent devoir le faire » écrit Édouard Durand. « Improprement invoqué », ce principe ne fait que renforcer le déni collectif et social en lui donnant une « valeur constitutionnelle ». Le magistrat insiste sur l’importance de croire la parole de la victime, car, si on la croit, on la protège.

Depuis son éviction de la Ciivise, l’instance fragilisée voit les démissions s’enchaîner. Qui protégera à l’avenir ces enfants, victimes et futurs victimes ? Maryam Madjidi

160 000 enfants, Violences sexuelles et déni social, par Édouard Durand : Tracts Gallimard (n°54, 32 p., 3€90).

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Pour saluer Aziz Chouaki

Jusqu’au 02/03, au Théâtre de Nesle (75), Mouss Zouheyri joue El Maestro, un texte magistral de l’écrivain algérien Aziz Chouaki, mort trop tôt, le 16 avril 2019, à Saint-Denis (93). Une partition verbale pour homme seul, dont l’hallucination vécue consiste à diriger une symphonie imaginaire à la gloire d’Alger, ses rues, son peuple, ses odeurs familières, son histoire d’après l’indépendance…

Aziz Chouaki avait achevé ses études à l’université d’Alger avec un mémoire sur Ulysse, de James Joyce. Alger, chez lui, serait comme Dublin chez l’autre, la source vive d’une inspiration torrentielle. El Maestro se parle en trois idiomes savamment tressés, le kabyle, l’arabe de la rue et le français, d’où résulte la langue propre à l’auteur, si brillamment rythmée (il fut aussi, en son pays natal, un guitariste de rock renommé), gorgée de sucs, d’épices et d’arômes multiples. « Voisines de palier, disait-il, ces langues font tout de suite dans l’hétérogène, l’arlequin, le créole. »

Alger, le jasmin, les mouettes et la mer…

Sur la petite scène avec entrée et sortie à jardin, Mouss Zouheyri, pieds nus, vêtu d’un blue-jean effrangé et d’une veste de treillis, profère, avec une gourmandise manifeste, cette parlure tout à la fois populaire et savante, semée de saillies rusées. Le personnage, par exemple, ne prétend-il pas que « les sanglots longs des violons de l’automne », c’est de Rimbaud ? Tout du long, il exhorte des interprètes, qui n’existent pas, à filer droit pour restituer la symphonie d’Alger, faite de parfum de jasmin, du cri des mouettes, de la rumeur de la mer… Pour finir, il la dirige sa symphonie, et on l’entend, harmonieuse. Elle est de la main du compositeur Jean-Luc Girard. Mouss Zouheyri, sous le regard dit extérieur de Jacques Séchaud, fait donc œuvre pie en rendant ainsi hommage à un homme auquel il fut lié par l’amitié et l’admiration.

Son jeu véhément, judicieusement grotesque, témoigne d’un jus vigoureux. S’il excelle dans la mimique, on peut trouver qu’il passe trop en force et que des instants d’intériorité, voire de brefs doutes du maestro sur lui-même, susciteraient, dans le flot verbal continu d’une élocution sprintée, de petites plages de répit bienvenues. Quand soudain il épluche calmement une orange, on songe aussitôt à cette œuvre, les Oranges (éditions Mille et Une Nuits), qui révéla avec éclat Aziz Chouaki en sa qualité d’auteur de théâtre, à côté du romancier de valeur qu’il fut d’abord, dont voici quelques titres : Baya (publié à Alger aux éditions Laphomic), Aigle (Gallimard) et Arobase (Balland). À Nanterre-Amandiers, Jean-Louis Martinelli monta jadis de ses pièces. Aziz Chouaki avait dû s’exiler en France en 1991. Ses écrits dans la presse, où il mettait en boîte sans merci FLN et barbus, lui avaient valu des menaces de mort. Jean-Pierre Léonardini

El maestro : jusqu’au 2/03, du jeudi au samedi à 21h. Prolongations du samedi 9/03 au samedi 20/04 : les vendredis 12 et 19/04 à 21h, les samedis à 15h sauf le 30/03 et le 20/04 à 21h, les dimanches à 15h, relâche le 17/03. Théâtre de Nesle, 8, rue de Nesle, 75006 Paris (Tél. : 01.46.34.61.04). Le texte est publié aux éditions Théâtrales.

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McCoy, des chevaux et des hommes

Les 15 et 16/02, au Théâtre de Caen (14) se joue On achève bien les chevaux. Bruno Bouché, directeur du Ballet de l’Opéra du Rhin, Clément Hervieu-Léger et Daniel San Pedro, de la Compagnie des Petits Champs, mettent en selle le roman d’Horace McCoy pour 32 danseurs et 8 comédiens. Impressionnante cavalcade

Il est étonnant que, jusqu’à présent, aucun chorégraphe n’ait porté au plateau ce roman noir, publié en 1935 et redécouvert grâce au film de Sidney Pollack, They Shoot Horses Don’t They ?,  en1970. Sujet idéal pour mêler, comme chez Pina Bausch, théâtre et ballet, il met en scène un de ces marathons de danse organisés à travers les Etats-Unis, au temps de la Grande Dépression. Suite la crise financière de 1929, et son cortège de chômage et de misère, ces concours qui pouvaient durer des semaines, voire des mois, permettaient aux participants de gagner quelques dollars ou, du moins, d’obtenir des repas gratuits tant qu’ils tenaient le coup au rythme infernal imposé à ce « bétail humain ». Horace McCoy (1897-1955) situe On achève bien les chevaux en Californie, et y parle des figurants prêts à tout, dans l’espoir d’être remarqués et de décrocher un contrat auprès d’éventuels producteurs de cinéma présents dans le public. L’écrivain et scénariste, écorne ici le rêve américain, exacerbé par le mirage de Hollywood.

Pour cette création très attendue, le trio de réalisateurs est parti du seul roman. « Nous avons d’abord déterminé des plans-séquences, puis inséré les dialogues. Peu de texte, la danse est privilégiée et le rôle principal, c’est le groupe ». 40 interprètes déboulent sur le plateau de l’amphithéâtre, aménagé comme un gymnase. Un peu perdus, houspillés par Socks, directeur et animateur du show, et Rocky son adjoint, ils cherchent un coin où se poser, avec leurs maigres bagages. Le temps d’entendre le règlement et les voilà partis pour danser jusqu’à perdre haleine. De cette petite foule, émergent des individus dont les destins croisés seront le fil conducteur de la pièce. Au milieu des couples, Robert et Gloria, venus seuls, s’apparient par nécessité, dans le même désir de sortir du lot. Leur histoire tragique dessine la trame principale de la pièce.

Danseurs et comédiens se fondent dans le même mouvement narratif, difficile de distinguer qui appartient au Ballet de l’Opéra du Rhin et qui à la compagnie des PetitChamps. Ils se glissent dans la peau des différents personnages, se distinguant les uns des autres par leurs gestuelles et leurs costumes. Les pauses, trop courtes, sont l’occasion de brefs échanges. Une danseuse tente un solo classique… Au fil des styles de danse, des derbys éliminatoires, d’une fête de mariage, de moments d’abattement ou de révolte, la fatigue s’inscrit dans les corps… Certains abandonnent, d’autres s’effondrent. Sous les yeux d’un public à la fois voyeur et complice, attisé par Socks, Daniel San Pedro en inépuisable bateleur à la solde de ce show de bas étage.

Quatre musiciens donnent le tempo : rock, blues, swing… Leur entrain contraste avec l’épuisement des danseurs. Ils citent et détournent avec talent des tubes intemporels. On reconnaît des airs du film Le Magicien d’Oz ou la chanson de Louis Armstrong What a Wonderful World… Marquant le pas, eux aussi, ils sont parfois relayés par des musiques enregistrées… Le petit orchestre reste présent tout au long du ballet, découpé en séquences ponctuées par les ambiances urbaines de la bande son avec le passage d’un métro. Des annonces égrènent le temps qui s’écoule, 63 jours et 1 500 heures de danse, puis le marathon est interdit, suite à une plainte de la Ligue des Mères pour le Relèvement de la Moralité Publique. En 1937, c’est le suicide d’une danseuse, à Seattle, qui mit fin à ces spectacles dignes des jeux du cirque romain.

Dans le cadre enchanteur de Châteauvallon, le 6 juillet 2023, la première mondiale avait subi les aléas du plein air. Les artistes ont courageusement fait face à une pluie torrentielle qui a inondé le plateau. Comme dans On achève bien les chevaux, « the show must go on », ils se sont remis en piste après vingt minutes d’interruption, encouragés par un public resté stoïque sous l’orage. Difficile dans ces conditions de reprendre la course. Mais ce galop d’essai fut plus que prometteur. Le chorégraphe et les metteurs en scène voient dans leur projet des résonnances avec nos crises contemporaines, « avec de lourdes conséquences pour les artistes indépendants ». Le spectacle rend aussi hommage à l’engagement physique des danseurs en remettant la fatigue au cœur même de leur pratique. Mireille Davidovici, photos Agathe Poupeney

On achève bien les chevaux, d’après They Shoot Horses, Don’t They? d’Horace McCoy. Adaptation, mise en scène et chorégraphie de Bruno Bouché, Clément Hervieu-Léger et Daniel San Pedro : Les 15 et 16/02, au Théâtre de Caen. Du 07 au 10/03, à La Filature de Mulhouse. Du 02 au 07/04, à l’Opéra de Strasbourg. Les 11 et 12/04, à la Maison de la culture d’Amiens.

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