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Camarada Pablo Neruda, Presente !

Le 23 septembre 1973, il y a cinquante ans, disparaît Pablo Neruda. Poète, écrivain, diplomate, prix Nobel de littérature et communiste, il aura consacré toute sa vie à l’écriture et à son engagement politique. Sa mort survient quelques jours après le coup d’État de Pinochet qui a vu le Chili basculer dans la nuit noire de la dictature.

« Camarada Pablo Neruda, presente ! Camarada Pablo Neruda, presente ! Ahora y siempre ! » Le corbillard traverse doucement les rues de Santiago entouré de centaines d’hommes, de femmes et d’enfants qui accompagnent la dépouille de Pablo Neruda. Le poète national, le poète universel est mort le 23 septembre 1973. Il n’aura pas survécu au coup d’État perpétré par le général Pinochet. Il n’aura pas survécu à la mort du président Salvador Allende, survenue le 11 septembre. Il n’aura pas survécu à celle de son ami auteur-compositeur Victor Jara, exécuté sous les balles de ses tortionnaires le 15 septembre dans le stade de Santiago. Celui qui a chanté la beauté foudroyante de la nature, celui qui disait de la poésie qu’elle était insurrectionnelle, vient de mourir. Dans des circonstances pour le moins mystérieuses.

Ils sont des centaines ce jour-là à l’accompagner. Les images tournées par Bruno Muel sont les rares qui nous soient parvenues de ce moment historique. Elles sont terribles, magnifiquement terribles. « Camarada Pablo Neruda ! » : un cri de rage et de désespoir, un cri de résistance repris par des hommes et des femmes en larmes ! En regardant ces images, on scrute les visages du peuple chilien. Seul un poète peut insuffler autant de courage, car on se dit qu’il leur en a fallu, du courage, pour braver la dictature. Soudain éclate l’Internationale. Les poings serrés se lèvent. Autour, des soldats en armes. Ils ont ordre de ne pas intervenir. On ne tire pas sur la foule qui assiste aux obsèques d’un prix Nobel de littérature. Même quand on s’appelle Pinochet et que le monde entier, effaré, regarde un pays sombrer dans la nuit.

Puis on entend un slogan, incroyable, qui s’élève entre les tombes du cimetière. « La izquierda, unida, jamás será vencida » (La gauche unie ne sera jamais vaincue). Un appel à maintenir en vie cette Unité populaire qui avait soulevé un immense espoir sur tout le continent sud-américain. Jusqu’à son dernier souffle, l’itinéraire poétique et politique de Pablo Neruda aura accompagné les soubresauts du XXe siècle. Son œuvre, gigantesque, impressionne par son lyrisme, ses métaphores, une écriture enracinée dans une nature tumultueuse et indocile qui consacre les hommes. Il est né Ricardo Eliecer Neftali Reyes-Basoalto le 12 juillet 1904. Il a grandi à Temuco, capitale de l’Araucanie, aux portes de la Patagonie. Dès l’enfance, la nature est à portée de main, dans ces paysages aux couleurs vives et saturées où l’eau coule en cascade, où le chant des oiseaux retentit, joyeux, où les lianes indociles s’enroulent le long des troncs des arbres qui s’étirent vers la voûte étoilée du ciel.

Son engagement pour la République espagnole

Tout vient de là, dira-t-il plus tard, des souvenirs lointains de son enfance où couleurs et odeurs s’entrelacent à jamais dans son imaginaire. Très tôt, il recopie des poèmes dans des cahiers à spirales et se lance dans l’écriture. Il a 19 ans quand paraît son premier recueil de poésie, Crépusculaire ; 20 ans lorsque Vingt Poèmes d’amour et une chanson désespérée, longue élégie érotique et sensuelle, organique, aubade à la femme, à toutes les femmes, muses éternelles, le consacrent. Certes, la thématique n’est pas nouvelle. Déjà Ronsard en son temps n’écrivait pas autre chose. Mais du haut de ses 20 ans à peine, Neruda libère sa plume de tous les carcans de la métrique, s’émancipe de toute pudeur« Je puis écrire les vers les plus tristes cette nuit. Je l’aimais, et parfois elle aussi elle m’aima. » Séduction, passion, trahison, rupture. « Il est si bref l’amour et l’oubli est si long. »

Pablo Neruda est un jeune homme qui croque la vie par tous les bouts. L’écriture ne le lâche pas mais il a soif d’aventures et voudrait embrasser le monde. À partir de 1927, il pousse les portes du corps diplomatique. Il est d’abord nommé consul à Rangoun, puis à Colombo, Calcutta, Buenos Aires. S’ensuit un bref retour au pays natal et, en 1935, il est nommé consul en Espagne. Il s’était déjà lié d’amitié avec Federico Garcia Lorca. La Generación del 27 – Lorca, Alberti, Guillén, Hernandez – et Antonio Machado l’accueillent à bras ouverts. La maison madrilène de Neruda, la Casa de las flores, est le rendez-vous quotidien incontournable des poètes de la capitale, laquelle vit dans l’euphorie de la victoire du Front populaire. Mais le coup d’État de Franco, en juillet 1936, les bombardements massifs auxquels est soumise la population, l’assassinat de son ami Federico Garcia Lorca vont provoquer, chez Neruda, un choc. Il s’engage pour la République espagnole, sans relâche. « L’honneur de la poésie a été de sortir dans la rue, de prendre part à ce combat. La poésie fut une insurrection, écrira-t-il. Nous, les poètes, nous haïssons la haine et nous faisons la guerre à la guerre. »

En 1939, il organise, avec l’assentiment du président chilien d’alors, le départ de 2 400 républicains espagnols à bord du Winnipeg, un vieux cargo abandonné dont il dira : « J’ai aimé dès le début le mot Winnipeg. Les mots ont des ailes ou n’en ont pas. Les mots rugueux restent collés au papier, à la table, à la terre. Le mot Winnipeg est ailé. » Toute cette première moitié du XXe siècle, Neruda n’aura cessé d’écrireTentative de l’homme infini en 1926, Résidence sur la terre de 1925 à 1931, en 1926, l’Espagne au cœur en 1938… À Paris, il se lie d’amitié avec Aragon, Éluard. En 1940, Neruda est nommé consul général au Mexique, sa route croise celle des grands peintres muralistes, Orozco, Rivera, Siqueiros. En 1945, il adhère au Parti communiste chilien et est élu sénateur des provinces minières du nord du Chili. La gouvernance chilienne a changé de président. Persécuté par les autorités de son pays, Neruda fuit le Chili à travers la cordillère. Il a ces mots pour évoquer ce temps : « L’exil est rond : un cercle, un anneau ; les pieds en font le tour, tu traverses la Terre et ce n’est pas ta Terre. Le jour t’éveille et ce n’est pas le tien, la nuit arrive : il manque tes étoiles. »

La voix de tous les opprimés d’Amérique du Sud

En 1950, paraît le Chant général, el Canto general. Un monument qui brasse l’histoire du continent sud-américain, un récit transnational où le poète chante la terre, l’eau, le vent et le feu, mais aussi l’histoire des peuples andins. Un souffle épique traverse cette œuvre-monde, et la voix de Neruda devient celle des sans-voix et de tous les opprimés de ce continent. La guerre d’Espagne aura marqué une rupture dans l’œuvre et l’écriture de Neruda. Même s’il ne va jamais renoncer à « chanter l’amour », Neruda réunit à jamais engagement poétique et politique. De retour au Chili en 1952, il devient en 1957 président de l’Union des écrivains chiliens. En 1964, il publie Mémorial de Isla negra, du nom de sa maison refuge, désormais un musée, qui regorge d’objets insolites, fruit de ses pérégrinations de par le monde. Pénétrer dans ce lieu pas trop loin de Santiago, face à l’immensité de l’océan Pacifique, c’est ressentir la vie du poète. En 1969, le Parti communiste le désigne candidat à l’élection présidentielle.

Mais Neruda laisse sa place à Salvador Allende, qui devient ainsi le candidat unique de l’Unité populaire. Allende président, Neruda devient ambassadeur à Paris. Il y retrouvera d’anciens amis, fera connaissance du grand compositeur grec en exil Mikis Theodorakis, qui mettra en musique le Chant général. En 1971, il reçoit le prix Nobel de littérature. Malade, il retourne au Chili, où il est accueilli triomphalement. Jusqu’à la fin de sa vie, il aura écrit, combattu le fascisme, milité pour un monde de justice et de paix. Sa poésie ne nous dit pas comment vivre mais nous apprend à vivre. Il fut le poète de l’amour et de la révolte. Le coup d’État de Pinochet mettra fin à une aventure progressiste et démocratique qui se déployait dans ce pays, longue bande de terre étroite, coincée entre la cordillère des Andes et le Pacifique.

Recevant le Nobel, Neruda emprunte, pour conclure, les mots d’Arthur Rimbaud : « Ce n’est qu’au prix d’une ardente patience que nous pourrons conquérir la cité splendide qui donnera la lumière, la justice et la dignité à tous les hommes. Ainsi la poésie n’aura pas chanté en vain ». Marie-José Sirach

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Justine Triet, en chute libre

Palme d’Or au Festival de Cannes 2023, sort Anatomie d’une chute. Un film de Justine Triet qui sonde les rapports de force dans un couple et les liens parents-enfants : plongée vertigineuse dans l’intimité d’une famille, portrait d’une femme forte, cheminement vers une vérité impénétrable.

Sandra, Samuel et Daniel, leur fils malvoyant de 11 ans, vivent isolés à la montagne. Un jour, Samuel est mystérieusement retrouvé mort au pied de leur chalet : une enquête est ouverte, Sandra inculpée. S’est-il suicidé comme elle le prétend, ou bien l’a-t-elle tué en le poussant du deuxième étage ? Plus tard, Daniel assiste au procès qui le plonge dans les méandres du couple d’intellectuels que formaient ses parents. Avant la radiographie qu’en fera le procès, la première scène du film montre Sandra confortablement installée dans son salon et occupée à répondre aux questions d’une étudiante venue interviewer l’écrivaine. Il y est question des ressorts de la création littéraire mais aussi d’une subtile séduction. Du premier étage émane une musique trop forte qui les perturbe et finit par les obliger à suspendre la conversation. Samuel jalouse le succès de Sandra, il se sent dans l’ombre alors qu’elle brille. Chargé de l’éducation de leur fils à la maison pour pallier son handicap, il n’est plus qu’un prof qui ne trouve ni inspiration ni temps pour écrire.

Justine Triet campe d’abord une femme complexe, puissante, qui assume sa liberté. Dans une scène violente et magnifique de dispute, le couple s’affronte. Quel don de soi, quels renoncements ? Quel engagement, quelle liberté ? Et, concrètement, quel temps reste-t-il ? Pour qui, pour quoi ? Dans une vertigineuse séquence de reconstitution, dont seule la bande son est entendue lors du procès, les deux parents s’affrontent sur l’inégalité du partage des tâches. Habilement, la cinéaste a retourné les rôles et a attribué au père la place traditionnellement dévolue à la mère : celle où les femmes sacrifient leur carrière et nombre de leurs aspirations personnelles pour l’équilibre de la cellule familiale. Loin d’être manichéenne, la plongée dans l’intimité du couple brasse les questions de culture, de culpabilité, de jalousie, de rapports de force.

Mais l’a-t-elle pour autant tué ? Le procès est un lieu où les points de vue se mêlent, se recoupent, se contredisent. La parole de l’un contre la parole de l’autre. En l’absence de preuves tangibles suffisantes, les récits deviennent tout-puissants. Surtout celui que chaque spectateur se raconte au gré des révélations. Ce qui compte, c’est la force du récit qui va appuyer l’innocence ou la culpabilité. En ce sens, la mise en scène montre le procès comme un nouveau lieu de lutte rhétorique, une scène de théâtre où il s’agit aussi de confronter le mode de vie d’une femme libre et moderne au regard de la société française contemporaine. Un exercice auquel Justine Triet ajoute sciemment une nouvelle couche de complexité en convoquant deux cultures et trois langues à la barre : Sandra est allemande, elle s’exprime en anglais (la plupart du temps), elle est jugée en français.

Anatomie d’une chute est le quatrième long métrage de Justine Triet. On peut le lire comme l’aboutissement d’un parcours. La bataille de Solférino, en 2013, racontait déjà l’affrontement d’un couple pour la garde de ses enfants sur fond de précarité et d’instabilité socio-politique. En 2016, Victoria faisait le récit des tribulations d’une jeune avocate et mère célibataire de deux jeunes enfants. En 2019, co-écrit avec Arthur Harari, Sibyl retraçait l’affranchissement douloureux d’un amour passionnel vécu par une psychanalyste et romancière qui soigne, en même temps qu’elle la manipule, une jeune comédienne en détresse sur un tournage… Depuis le départ, Justine Triet s’attache à montrer des personnages féminins se débattant avec leurs aspirations et leurs difficultés, courant après un épanouissement professionnel, personnel, intime. La question du couple est centrale, celle du poids des responsabilités parentales aussi. Les enfants étaient jusqu’ici des personnages secondaires, périphériques, car encore trop petits. Anatomie d’une chute marque, au contraire, la fin de l’enfance de Daniel. Et d’un aveugle, paradoxe, l’avènement du regard. Dominique Martinez

Anatomie d’une chute, de Justine Triet (2h32). Avec Sandra Hüller, Milo Machado Graner, Samuel Theis, Swann Arlaud.

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Darío et Rulfo, deux plumes hispaniques

Créée en 1923 sous l’impulsion de l’écrivain Romain Rolland, la revue littéraire Europe consacre son numéro d’été à Rubén Darío et Juan Rulfo. Sous la direction d’Alberto Paredes et Melina Balcazar, en compagnie des plus grands spécialistes, un numéro qui invite à découvrir deux écrivains majeurs, respectivement encensés par Jorge Luis Borges et Gabriel García Márquez.

Le Nicaraguayen Rubén Darío (1867-1916) est considéré comme le père du « Modernisme », premier mouvement de la littérature hispanique à trouver son origine hors des frontières de l’Espagne. Jorge Luis Borges, parmi tant d’autres, a souligné son importance majeure : « Lorsqu’un poète comme Darío a traversé une littérature, celle-ci en ressort complètement changée. Darío a tout renouvelé : la matière, le vocabulaire, la magie particulière de certains mots, la sensibilité du poète et de ses lecteurs. Son travail n’a pas cessé et ne cessera pas ; ceux qui parmi nous l’ont jadis combattu comprennent aujourd’hui qu’ils le continuent. On peut l’appeler le libérateur ». Rubén Darío fut le premier à sortir du cercle étroit des littératures nationales.

Il fut le premier à vivre partout, à abandonner son Nicaragua natal pour s’installer au Chili, en Argentine, puis en Espagne, en France et aux États-Unis. Le premier à impulser un mouvement littéraire international, à s’ouvrir avec une réceptivité maximale à toutes les stimulations, à absorber et diffuser un large éventail d’influences étrangères — de Baudelaire et Verlaine à Walt Whitman —, le premier à se sentir mondial, actuel et à pratiquer un véritable cosmopolitisme. Le premier également à abolir les censures morales, à assumer les crises, les ruptures et le déchirement qui caractérisent la conscience de notre temps. Ce dossier d’Europe nous offre de captivants éclairages sur son œuvre et sur sa vie.

On doit à Juan Rulfo (1917-1986) une œuvre intense et brève qui se compose essentiellement d’un recueil de nouvelles, Le Llano en flammes (1953) et d’un roman, Pedro Páramo (1955). Comme l’a observé Gabriel García Márquez : « Ce ne sont pas plus de trois cents pages, mais elles sont immenses et, à mes yeux, aussi durables que celles que nous connaissons de Sophocle ». J.M.G. Le Clézio a pour sa part évoqué en ces termes les nouvelles de l’écrivain mexicain : « Un monde réduit à l’essentiel, laconique, dénudé jusqu’à l’os, raconté à la première personne, d’une voix monotone, et pourtant chargée d’émotions comme un ciel d’orage, imprégnée de désespoir ironique et d’une rage vibrante de vie ».

Le substrat historique et la dimension mythique interfèrent inextricablement dans Pedro Páramo, roman inépuisable où les temps et les voix s’entrecroisent et où s’estompe vertigineusement la ligne de démarcation entre les vivants et les morts, comme si les spectres des damnés de la terre s’enracinaient dans « ce temps unique qu’est l’éternité ». Juan Rulfo fut aussi un remarquable photographe. Cet aspect de son œuvre, révélé tardivement, est aujourd’hui considéré comme une activité parallèle à sa pratique d’écrivain, mais en aucun cas subsidiaire ou subordonnée. Jean-Baptiste Para, directeur éditorial

Darío et Rulfo : Europe, revue littéraire mensuelle (101e année – n° 1130 – juin/juillet/août 2023 – 22€)

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Vian, la belle écume

Jusqu’au 27/08, se joue au théâtre du Lucernaire (75) L’écume des jours. Le roman à succès de Boris Vian, adapté par Claudie Russo-Pelosi. Entre musique et chansons, un rafraîchissant spectacle proposé par la compagnie des Joues rouges.

Comédiens, musiciens et chanteurs, la bande de garçons et filles de la compagnie des Joues rouges s’empare avec énergie de L’écume des jours de Boris Vian. Il est question d’une belle et douce jeune femme dont est amoureux Colin. Las, Chloé est atteinte d’un mal incurable : la croissance d’un nénuphar qui squatte ses poumons ! En dépit de la mort qui rode, rien ne parvient pourtant à casser l’ambiance, le sourire et la bonne humeur semblent ne jamais devoir quitter les lèvres des joyeux lurons.

Ils ne cessent de s’amuser, chanter et danser, égrenant au fil des chapitres de cette histoire entièrement vraie, « puisque je l’ai imaginée d’un bout à l’autre » précise Boris Vian, les plus emblématiques refrains et ritournelles du célèbre trompettiste. Avec l’adaptation fort originale et réussie de Claudie Russo-Pelosi, l’insouciance et l’insolence premières du roman s’en trouvent magnifiées. L’urgence de vivre, propre à la jeunesse, s’impose envers et contre tout. Malgré les menaces extérieures qui minent le quotidien et le tragique qui s’affiche en permanence sans jamais quitter le devant de la scène, musique jazzy, refrains et couplets entretiennent la confiance aux lendemains, l’espérance en un fol devenir. Un théâtre musical et chansonnier inventif, où le public a plaisir à retrouver l’univers déjanté et surréaliste du grand Boris. Yonnel Liégeois

L’écume des jours : Jusqu’au 27/08, du mercredi au samedi à 19h, le dimanche à 16h, au Théâtre du Lucernaire (Tél. : 01.45.44.57.34).

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Thierry Gibault, l’homme pressé

Le 28/08 à 21h00, à Cosne-sur-Loire (58), Thierry Gibault interprète Une trop bruyante solitude. Un récit du tchèque Bohumil Hrabal, adapté et mis en scène par Laurent Fréchuret. Un texte poignant, un comédien possédé du verbe, hallucinant de vérité.

Le travail, monsieur Hanta n’en manque point ! Depuis des dizaines d’années, il voue au pilon des tonnes de livres dans sa machine infernale, depuis 35 ans il travaille dans le vieux papier et nourrit une presse qui engloutit jour après jour les livres interdits par la censure. « Ce genre d’assassinat, il faut bien quelqu’un pour le faire », songe Hanta à contrecœur. Qui travaille, boit de la bière, déambule dans les rues de Prague, lit, évoque ses amours avec une petite tzigane… Surtout, il ressasse la mission dont il s’est investi : sauver la culture en arrachant à la mort des trésors si injustement condamnés !

Noirci d’encre des pieds à la tête, avec les souris mangeuses de papier pour seule compagnie, il exècre son boulot, « ce massacre d’innocents », chefs d’œuvre de l’humanité. Il sauve l’honneur des auteurs sacrifiés, et sa propre conscience, en épargnant du pilon quelques pépites littéraires. En fait, des milliers qu’il entasse chez lui… Halluciné, hallucinant de vérité, comme possédé du verbe qu’il éructe dans un clair-obscur oppressant en son théâtral sous-sol, le fantastique Thierry Gibault prête figure à l’ouvrier d’Une trop bruyante solitude, le puissant récit du tchèque Bohumil Hrabal. Traduit aujourd’hui dans plus d’une dizaine de langues, il fut d’abord diffusé en 1976 à Prague sous forme de publication clandestine. 

L’ouvrage est une terrifiante dénonciation de cette inexorable machine à broyer l’esprit dont Bohumil Hrabal fut lui-même victime : en 1968, deux de ses livres déjà imprimés seront pilonnés ! Si je suis venu pour quelque chose au monde, c’est pour écrire Une trop bruyante solitude, confessera l’auteur. Adaptée au cinéma par Vera Caïs en 2011, avec Philippe Noiret dans le rôle principal, une œuvre à multiples sens, magistralement mise en scène par Laurent Fréchuret, que Thierry Gibault incarne avec une rare intensité. Le travail asservissement ou épanouissement, le pouvoir dictatorial ou libérateur, le livre papier à recycler ou trésor à décrypter, la culture supplément d’âme ou nourriture indispensable ? Autant de questions cruciales qui parfois pilonnent la vie en tragédie, autant d’interrogations qui résonnent en nos têtes longtemps après l’extinction des feux. Un spectacle à ne vraiment pas manquer. Yonnel Liégeois

Une trop bruyante solitude : le 28/08 à 21h00 au Garage Théâtre, dans le cadre de la 4ème édition de son festival (235 rue des Frères Gambon, 58200 Cosne-sur-Loire. Tél. : 03.86.28.21.93).

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Bonnaffé, l’agité du buccal !

Du 20 au 23/08, à la Mousson d’été (54), Jacques Bonnaffé présente L’Oral et Hardi. Sur les textes de l’iconoclaste écrivain et poète belge Jean-Pierre Verheggen, un spectacle totalement déjanté. Un « agité du buccal » qui, fort d’un imaginaire débridé, se joue des mots dans un grand éclat de rire. Le 30/08, à Cosne-sur-Loire (58), il proposera Frontalier de Jean Portante au Garage Théâtre.

« Que notre langue soit rebelle aux trop sages oreilles, qu’elle leur paraisse trop insurrectionnelle au besoin, pourvu qu’elle soit tout le contraire de celle des politiciens  » : cette maxime de Jean-Pierre Verheggen, méritant lauréat du prix Nobelge, Jacques Bonnaffé la fait sienne. Pour l’incarner, avec force humour et talent, en cet inénarrable L’Oral et Hardi… En 2009 déjà, ce même spectacle aujourd’hui revisité valut un Molière à l’incurable bonimenteur quand il déclama sur scène les textes à l’architecture proprement iconoclaste du trublion wallon. Une plume qui file à bride abattue entre érudition et humour, se moquant des règles du langage comme un cheval fou dans un jeu de scrabble, une cavalcade épicée entre sauts de mots et obstacles lexicaux. Une écriture qui prouve que l’esprit de dérision se révèle puissante arme de subversion !

Une verve qui déverse et chute les mots à grande vitesse, à rougir de honte les eaux du Niagara… De la salle à la scène, de cour à jardin, outre d’impromptus tours et détours en coulisses, l’hardi Ch’ti court, saute, gambade, se dépense sans compter. Ne cessant jamais, fort de son accent du Nord, de parler, haranguer, proférer, déclamer, apostropher le public de ses hautes considérations poético-philosophiques… « Je suis un handicapé de la langue, un languedicapé de naissance », confesse Jean-Pierre Verheggen. Une affirmation qui ravit le récitant voltigeur, appréciant les « odes homériques, transes linguistiques, morceaux de bravoure et discours manifestes » de l’atypique wallon. Un baroudeur verbal qui chevauche avec gourmandise, calvitie au vent, monts et vallons poétiques.

Ticket chic pour allocution poétique, est-il précisé en sous-titre choc. Publicité mensongère, erreur de casting : se déploie en fait un époustouflant marathon verbal, un « métingue » à sulfureuse portée politique ! La stupeur du public monte et enfle, sa jubilation aussi, face à l’avalanche de déclarations-interpellations-énumérations. Époumonées allegro presto, sans répit ni repos, entre sauts de cabri pour l’interprète et coups de langue pour les textes… Bonnaffé ? Un obsédé du verbe, un déjanté du vers, un allumé du buccal qui transpire à gros mots à tout vouloir dire sur le tout et le rien, surtout sur l’essentiel : que la poésie est fille rebelle, que la rime subvertit autant la grammaire des bien-disants que le monde des bien-pensants.

L’Oral et Hardi ? Entre hilarité débridée et sérieux assumé, de l’écrire au dire, une plongée surréaliste dans l’imaginaire pour un lâcher prise salutaire ! Yonnel Liégeois

L’Oral et Hardi, avec Jacques Bonnaffé sur des textes de Jean-Pierre Verheggen, dans le cadre de la Mousson d’été : le 20/08 à 18h, salle des fêtes, 54700 Atton. Le 22/08 à 19h, salle multi-activités, 54380 Dieulouard. Le 23/08 à 19h, espace Saint-Laurent, 54700 Pont-à-Mousson.

– Le 30/08 à 21h00, à Cosne-sur-Loire (58), Jacques Bonnaffé présente Frontalier. Un texte de Jean Portante, mis en scène par Frank Hoffmann, dans le cadre de la 4ème édition du festival du Garage Théâtre. L’épopée de toutes les frontières enjambées depuis Enée, fuyant sa ville de Troie, jusqu’au migrant d’aujourd’hui. Avec l’inénarrable bateleur de mots à la dérive, de rime en rime et tout le toutime pour réveiller nos pupilles ou épicer nos papilles !

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La Mousson, une pluie de pépites !

« Écrire le théâtre d’aujourd’hui », telle est la devise de la Mousson d’été qui, du 24 au 30/08, se déroule en l’abbaye des Prémontrés à Pont-à-Mousson (54). Sous la direction artistique de Véronique Bellegarde, un festival original avec moult pépites à l’affiche.

En août 2020, la Mousson d’été, l’instigatrice de ces fameuses « rencontres théâtrales internationales », célébrait son 25ème anniversaire ! Au fil du temps, la manifestation s’est imposée comme le rendez-vous incontournable des nouvelles écritures du théâtre. Dans un contexte encore bien particulier pour cette nouvelle édition qui, jusqu’au 30 août, se déroule au cœur d’une crise climatique, sociale et internationale, durable… Avec moult incertitudes au tournant mais aussi, toujours, la rage de vivre et de changer ce monde qui a fait son temps.

« C’est en 1995 que germa dans l’esprit de Michel Didym l’idée de créer en Lorraine une manifestation dont l’objet serait moins le spectacle à proprement parler, à l’instar d’autres festivals d’été, que l’exploration, passionnée mais sérieuse, de la production des auteurs du théâtre contemporain », rappelle l’historique de l’événement. « Pendant une semaine, à la fin du mois d’août, des textes inédits y seraient présentés sous des formes souples et légères : lectures, mises en espace, cabaret… ».

Pari osé, pari gagné ! Cette année encore, entre université d’été et mises en espace-lectures programmées, la Mousson propose une suite de temps forts exceptionnels où le public, en toute convivialité, dialogue avec auteurs et metteurs en scène. Avec à la clef moult textes à découvrir, français et étrangers, à l’affiche demain sur les scènes européennes, servis par des interprètes de qualité et en présence d’auteurs aux diverses nationalités : l’espagnol Albert Boronat, le camerounais Edouard Elvis Bvouma, la française Mona El Yafi, le canadien Steve Gagnon, la norvégienne Monica Isakstuen, l’argentine Mariana de la Mata, l’italienne Tatiana Motta, l’allemand Roland Schimmelpfennig…

Spectateur néophyte ou averti, chacun est le bienvenu : de l’art à portée de tous dans une authentique ambiance de partage et de dialogue. Venez, venez donc à la Mousson d’été, dans le fabuleux décor de l’abbaye des Prémontrés ! Une semaine durant, elle vous donnera des nouvelles du théâtre du monde. Yonnel Liégeois, photos Boris Didym

DU GRAND ART AU CŒUR DE L’ÉTÉ

« La programmation de cette édition mettra en avant la puissance de la fiction, sa capacité à imaginer et transposer, aussi avec humour, son potentiel poétique, l’art du dialogue mais aussi certaines écritures plus en prise avec le réel qui reflètent l’urgence de faire bouger les lignes, la nécessité de faire partie des débats qui agitent la société. Chaque texte devrait inspirer un traitement approprié selon ses singularités artistiques. Certains des artistes investis dans le festival seront invités à inventer des formes pour la présentation des textes au public. L’écrit pourra aussi se frotter à d’autres arts comme la photo, la danse ou la musique ».

« L’équipe de la Mousson d’été est à l’écoute des mouvements et questions essentielles de notre société, notamment les défis liés aux mutations écologiques, la liberté d’expression et les droits humains, la prévention et le traitement des violences sexistes et sexuelles. Nous vivons une période charnière, de changement de valeurs et de normes, qui donnent l’envie de prendre le temps de penser, de s’arrêter pour agir en pleine conscience, de repenser notre place dans la société, et aussi de déconstruire les rapports de force à l’ancienne pour imaginer d’autres modes relationnels, de prendre le temps de regarder l’autre. Tels sont les sujets qui nous mobilisent ».

« C’est dans un esprit d’altérité, d’échanges, de créativité, de conscience de l’humain et de son environnement, que je souhaite réunir les équipes du festival et aborder les années à venir de la Mousson d’été ». Véronique Bellegarde, directrice artistique

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Lou Wenzel, la muse du Garage

Au cœur de la Bourgogne profonde, du 25 au 30/08 à Cosne-sur-Loire (58), le Garage Théâtre organise la 4ème édition de son festival. En lisière de cette bourgade de 10 000 habitants et sous-préfecture de la Nièvre, rôde une Louve fière et indomptée. Du nom de la compagnie de Lou Wenzel, la directrice artistique et muse des lieux !

Formée à l’exigeante et réputée école de la Comédie de Saint-Étienne au début des années 2000, la jeune femme à longue crinière noire déambule en toute liberté de cour à jardin : à Cosne-sur-Loire, plus qu’un vocabulaire théâtral, une réalité bien concrète ! En cet ancien garage transformé en repère atypique de création artistique, le spectacle se joue partout : de la scène classique à l’arrière-cour ombragée et en pleine verdure. Loin des ors de la capitale, à cent lieux des sites à la programmation formatée, une tanière à l’imagination rugissante. Conçue par le renommé dramaturge Jean-Paul Wenzel et sa fille Lou, metteure en scène et directrice artistique de la meute…

« Dès mon enfance, j’ai baigné dedans », avoue Lou Wenzel. Qui parle de théâtre, des plaisirs de la scène, de ses premiers émois en tant que jeune spectatrice… Elle est ainsi faite, la louve du Garage, entière, spontanée, d’un naturel confondant ! D’abord une gamine amoureuse des planches bien évidemment, ensuite une fille de comme disent les langues qui se prétendent bien attentionnées, certes mais pas que, qui a travaillé dur, s’est formée en diverses écoles de théâtre (Chaillot, Saint-Étienne), enfin une comédienne à part entière qui impose ses talents sans rien renier de sa filiation.

« Je suis redevable d’une belle transmission entre mon père et moi. Grâce à lui, j’ai découvert la vie de troupe », confesse la jeune femme, « Lui qui fut codirecteur du CDN Les Fédérés de Montluçon durant près de deux décennies, il m’a surtout appris ce que veut dire le verbe fédérer : créer des liens, faire des projets ». Et même bâtir ensemble un théâtre, réinvestir à leur façon ce temps de la décentralisation si chère aux prédécesseurs de l’après-guerre, la génération Dasté-Gignoux-Vilar ! Jean-Paul Wenzel nous l’assurait dans un récent entretien, « ce désir de poursuivre un théâtre de proximité et d’exigence ouvert au plus grand nombre, tel le Théâtre du Peuple à Bussang, me tient toujours autant à cœur » : là-bas un théâtre plus que centenaire au cœur de la forêt vosgienne, ici aux portes d’une cité nivernaise entre pâturage et petite industrie ! Trois ans après l’inauguration de leur nouvelle résidence, fiers d’un Garage Théâtre au sang bouillant, fille-père et mère (Arlette Namiand, dramaturge) s’affichent en un trio gagnant !

Forte de sa compagnie La Louve, créée en 2015 et inscrite en façade du lieu, Lou Wenzel respire à grandes bouffées la simplicité, la convivialité, la générosité. Une marque de fabrique du Garage où se tissent les liens avec la population locale, où se greffent en association les bénévoles qui assurent l’animation, où se bichonnent surtout les futurs spectacles hors toute pression. Avec, au fil de l’année, ateliers d’écriture et stages d’interprétation pour amateurs, accueil de compagnies, résidences de création avec représentation gratuite de sortie autour d’un repas partagé et le fameux festival d’été, du 25 au 30/08, sous l’égide de sa troupe… Amoureuse des textes et de la belle langue, désireuse de partager ses sensibilités poétiques, la metteure en scène et directrice artistique souhaite aujourd’hui s’investir plus intensément du côté de la danse. « J’aime regarder les corps, disséquer comment ils évoluent et bougent, chercher et trouver le lien entre texte et mouvement, parole et corps ». D’un endroit dévolu aux voitures cabossées, la muse des lieux a fait un surprenant garage à curiosités artistiques. Jamais en panne d’idées, à l’essence-même du théâtre, un fabuleux réservoir d’utopies ! Yonnel Liégeois, photos Jean-Yves Lefevre

Le Garage Théâtre, 235 rue des Frères Gambon, 58200 Cosne-sur-Loire (Tél. : 03.86.28.21.93/Web : le.garage.theatre@gmail.com). Pour tout, tout savoir sur La Louve et compagnie, un petit clic pour le grand choc : les Amis du théâtre vous disent tout !

La sélection du Garage, rien que de grosses cylindrées

– Le 25/08, à 21h00 : « Tout augmente », avec Jean-Louis Hourdin, Olivier Perrier, Jean-Paul Wenzel. Qu’on se le dise, une soirée à ne pas manquer : les trois compères des Fédérés se retrouvent pour nous balancer leurs quatre vérités. Une tragédie joyeusement grotesque qui passe en revue grand nombre de dérèglements du monde, de la préhistoire à nos jours : tout un programme !

– Le 28/08 à 21h00 : « Une trop bruyante solitude », du tchèque Bohumil Hrabal. Voilà trente-cinq ans que Hanta nourrit la presse d’une cave de recyclage où s’engloutissent jour après jour des tonnes de livres interdits par la censure. Diffusé d’abord en 1976 à Prague sous forme de publication clandestine, un splendide apologue de la « normalisation », machine à broyer l’esprit. Dans une adaptation et une mise en scène de Laurent Fréchuret, un texte poignant, une fulgurante interprétation de Thierry Gibault.

– Le 29/08, à 20h30 : « Le banquet de la Sainte Cécile ». De et par Jean-Pierre Bodin, avec la complicité de François Chattot. Avec l’ami Bodin, encore un grand moment de complicité, de tendresse, d’humour et de convivialité : l’histoire d’une fanfare dans un petit bourg, comme jamais elle ne vous sera narrée. Une soirée qui se termine habituellement en musique et autour d’un petit verre !

– Le 30/08, à 21H00 : « Frontalier », de Jean Portante. Une mise en scène de Frank Hoffmann, avec Jacques Bonnaffé. L’épopée de toutes les frontières enjambées depuis Enée, fuyant sa ville de Troie, jusqu’au migrant d’aujourd’hui. Processions des voyageurs contraints par l’exode ou le salaire quotidien à changer de pays. Avec l’inénarrable bateleur de mots à la dérive, de rime en rime et tout le toutime pour réveiller nos pupilles ou épicer nos papilles !

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Bussang, Cyrano à l’assaut

Jusqu’au 02/09, à Bussang (88), le Théâtre du Peuple met en scène pour la première fois Cyrano de Bergerac, la pièce d’Edmond Rostand. Portée par une magnifique troupe d’acteurs, cette tragédie romantique du XIXe siècle soulève émotion et enthousiasme.

Les étés se suivent et ne se ressemblent pas. Soleil radieux l’an dernier pour le Hamlet flamboyant de Simon Delétang, avec Loïc Cordery dans le rôle-titre, temps presque hivernal pour cette ouverture du théâtre vosgien avec Cyrano de Bergerac adapté et mis en scène par Katja Hunsinger et Rodolphe Dana, fondateurs de la Yanua Compagnie. Cela n’a pas empêché le public d’être au rendez-vous. Avec huit cents places réservées pour chacune des vingt-deux représentations, la pièce phare d’Edmond Rostand, l’une des plus populaires et les plus jouées du répertoire, confirme son pouvoir d’attraction. Elle y a trouvé sa place, tandis que la nouvelle directrice du Théâtre du Peuple, Julie Delille et première femme à diriger la vénérable institution, prendra ses fonctions en janvier.

Librement inspiré de la vie et de l’œuvre de l’écrivain libertin éponyme, Savinien de Cyrano de Bergerac, Rostand écrivit sa pièce entre 1896 et 1897, un an après la fondation par Maurice Pottecher du Théâtre du Peuple (1895), mais seul l’Aiglon y fut monté, bien plus tard, en 1994, par François Rancillac. Cette tragédie romantique avec son héros de cape et d’épée, au nez proéminent mais au cœur altruiste, avec sa foule de personnages – plus de quatre-vingts – se prête pourtant à merveille au lieu. Elle répond aussi à sa charte et à sa philosophie, qui exigent le mélange de comédiens professionnels et amateurs au plateau, distinguant toujours aujourd’hui « la pièce de l’après-midi », où les amateurs sont les plus nombreux, de « la pièce du soir », avec seulement des professionnels.

« C’est un roc ! C’est un pic ! C’est un cap ! Que dis-je, c’est un cap ? C’est une péninsule ! »

Pour Katja Hunsinger, qui y joua en tant que comédienne amateur il y a trente ans, puis avec Rodolphe Dana, en 2008, dans Hop là ! Fascinus, c’est la réalisation d’un rêve. Ils ont adapté ensemble la pièce fleuve en cinq actes, écrite en près de mille six cents vers, la ramenant à trois heures avec entracte en supprimant scènes et personnages sans rien enlever au rythme et à l’écriture de Rostand. C’est Rodolphe Dana qui interprète avec panache et émotion Cyrano et donne la pleine mesure de ses tourments. Amoureux depuis l’enfance de sa cousine Roxane, il n’a jamais osé déclarer ses sentiments par peur d’être rejeté à cause de ce nez dont il déclare : « C’est un roc ! C’est un pic ! C’est un cap ! Que dis-je, c’est un cap ? C’est une péninsule ! » Lorsqu’elle lui apprend qu’elle est éprise de l’un de ses hommes, Christian (Olivier Dote-Doevi), un cadet de Gascogne, il s’incline et ira même jusqu’à prêter sa voix et sa plume à son rival. Laurie Barthélémy interprète une Roxane complexe séduite par la beauté de Christian mais plus encore par la poésie et la fougue de Cyrano, qu’elle mettra plus de quatorze ans à découvrir. Antoine Kahan fait du comte de Guiche – qui convoite également Roxane – un antihéros. Tous les autres rôles ont été pris en charge par les comédiens amateurs… Ensemble, ils incarnent la rencontre entre une œuvre, un lieu, une équipe. Tous jouent collectif et font magnifiquement entendre un texte où les répliques fusent.

Barbara et Jean Ferrat viennent décaler le classique des alexandrins. La scénographie artisanale d’Adèle Collé et les costumes d’Irène Jolivard voilent et dévoilent les acteurs. La césure viendra juste après l’entracte, en deuxième partie. Envoyés à la guerre contre les Espagnols, Cyrano et ses hommes sont épuisés et affamés. Roxane, à cheval, a bravé le danger pour venir les rejoindre. L’ouverture du fond de scène tant attendue, qui tient les spectateurs en haleine, se donne dans toute sa beauté et son magnétisme. S’y joueront la mort de Christian puis celle de Cyrano. Du fond de la forêt vosgienne, nous parvient donc, forte et claire, la voix des comédiens : de chacun d’entre eux, aucun n’a de micro ! On est alors saisi par ce théâtre puissant et organique. Marina Da Silva, photos Cristophe Raynaud de Lage

Cyrano de Bergerac : jusqu’au 02/09, du jeudi au dimanche à 15H00. Théâtre du peuple, 40 rue du Théâtre, 88540 Bussang (Tél. : 03.29.61.50.48). Rens : info@theatredupeuple.com

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À lire ou relire, chapitre 9

En ces jours d’été, entre agitation et farniente, inédits ou éditions de poche, Chantiers de culture vous propose sa traditionnelle sélection de livres. Du polar écologique à la chute industrielle (Olivier Norek, Christian Astolfi), d’un coup d’état à un coup d’éclat (Emmanuelle Heidsieck, Sara Bourre)… Pour finir avec quelques nouvelles fraîches en provenance de Croatie (Jurica Pavičić) et d’Italie (Erri De Luca).

En mémoire de sa fille mort-née pour cause de pollution atmosphérique, l’homme a fait promesse de lutter contre les pollueurs de la planète, les entreprises pétrolières en premier chef et les banques qui financent leurs exploitations mortifères. Virgil Solal, l’ancien militaire, use certes de procédés répréhensibles pour aboutir à ses fins, mais à l’Impact médiatique conséquent : le rapt de hauts dirigeants et l’exigence d’une forte rançon contre leur libération, leur exécution en cas de refus des actionnaires !

Un roman noir à l’intrigue vraiment originale, un plaidoyer écologique qu’Olivier Noreck appuie sur une solide documentation à propos des désastres planétaires. Dénonçant les lobbys financiers, les profits à court terme des industriels, l’impuissance voire la complaisance des politiciens à leur égard… Une intrigue forte et haletante, une histoire qui fait froid dans le dos à l’heure du réchauffement climatique, un plaisir de lecture nourri d’une utopie salvatrice.

Et  les requins de la finance n’hésitent pas à diversifier leurs portefeuilles. Usant les hommes jusqu’à leur dernier souffle, les rejetant à terre lorsque les profits ne sont plus au rendez-vous. Ainsi en va-t-il des chantiers navals de La Seyne-sur-Mer, fleuron industriel et identité d’une ville. De notre monde emporté, signé de Christian Astolfi, est plus qu’un petit bijou littéraire, la chronique d’une catastrophe annoncée. La saga d’ouvriers fiers et investis au chevet des mastodontes des mers, racontée par Narval l’un d’eux qui a pris la relève de son père, essoufflé par une insidieuse poussière et victime de la rentabilité financière. Le roman de la fierté ouvrière, de la beauté du métier et de la force de la solidarité, de la lutte aussi pour obtenir réparation face aux commanditaires qui ont distillé le poison de l’amiante alors qu’ils savaient. De la catastrophe industrielle au scandale sanitaire, de l’émouvante fraternité entre prolétaires à la nostalgie d’un monde assassiné, de la mort sociale aux poumons asphyxiés, la sueur et la fureur entre les lignes. L’amour et la tendresse, aussi.

Avec Emmanuelle Heidsieck, le silence a étouffé la fureur, il vaut mieux désormais parler en sourdine. Depuis le coup d’état militaire et la prise du pouvoir par l’extrême-droite, il y a déjà dix ans que la France n’est plus le pays des droits de l’homme ! Avant de quitter Paris en catimini, la vieille dame ose parler et se confier. « On ne voulait pas y croire, on ne pouvait pas y croire. Et pourtant, que de signes avant-coureurs », se souvient-elle dans Il faut y aller, maintenant. Et d’énumérer les mots déversés en continu sur les ondes ou à la télé, comme autant de signes avant-coureurs : grand remplacement/anti-France/climat d’exaspération/rétablir l’ordre/symbole d’autorité… Malgré son âge avancé, Inès sait que son nom est inscrit sur une liste noire, il n’est plus temps de tergiverser, il faut tout quitter. Fuir, n’importe où sauf aux États-Unis, « sur la même pente que nous » ! Une plume sèche, acérée, glaçante pour un signal d’alerte qui transperce la conscience des lecteurs : devant l’avenir incertain, rester ou partir ? Entre fiction et réalité, la littérature avance masquée.

L’absence est pesante, sans rien dire elle a fui. Ce matin-là, ou à un autre moment peu importe, l’enfant se retrouve seul, sa mère a disparu, la fillette s’interroge. Maman, la nuit de Sara Bourre se révèle étrange roman, étranger à toute écriture formatée. Une plume à hauteur d’enfant, dialogue imaginé entre absence et survivance, sidération et incompréhension, pulsions de vie et de mort. Qui conte les joies et les peurs d’un temps pas encore oublié, les sourires et les pleurs au côté d’une mère à l’esprit tourmenté… Un livre surprenant et troublant, aussi poétique qu’énigmatique, qui nous livre au compte-goutte des bribes de vie cabossée : une mère sujette aux cancans du village, l’ambivalence des sentiments entre la fille et la maman qui songea à l’avortement, la présence d’un prof de collège au comportement ambigu entre l’une et l’autre… Entre amour maternel et désir de rébellion, le roman d’une quête d’absolu qui se fracasse dans la chaleur et la violence du quotidien.

La vie du Collectionneur de serpents volera aussi en éclats dans cette guerre fratricide qui oppose les peuples de l’ex-Yougoslavie. La première des cinq nouvelles qui donne son titre au recueil de Jurica Pavičić, l’écrivain croate couronné du Grand prix de littérature policière en 2021 pour L’eau rouge… Entre le polar et le roman (ne pas manquer de poursuivre la lecture avec La femme du deuxième étage, absolument envoûtant), aujourd’hui la nouvelle, l’homme ne choisit pas son camp dans les formes littéraires, titillant l’excellence dans tous les genres ! D’un récit l’autre, l’auteur nous donne ainsi des nouvelles de son pays. Cinq regards emblématiques qui relatent autant l’éclatement des bombes en temps de guerre que l’éclatement des familles et des sentiments en des lendemains pas toujours enchanteurs. Amours et violences, jalousies et trahisons, musique et mauvais alcool rythment le quotidien d’hommes et de femmes happés par la bora, le mistral de là-bas, hantés par le vent de l’histoire. Du mariage aux funérailles, entre solitude et solidarité, la photographie tendre et chaleureuse, pourtant sans concession sur les dérives financières et immobilières, d’un peuple en totale mutation.

De nouvelles, il en est aussi question dans Grandeur nature de l’auteur italien Erri de Luca, espérons-le, prochainement prix Nobel de littérature ! Huit nouvelles inédites, sans compter Le tort du soldat en une nouvelle version… Un recueil centré sur la relation parent-enfant, un paradoxe pour celui qui s’en confesse étranger dans la préface. « Je ne suis pas un père. Ma semence se dessèche avec moi, elle n’a pas trouvé de chemin pour devenir (…) N’étant pas père, je suis resté nécessairement fils ». En fabuleux conteur qu’il demeure, qu’il rende hommage à son propre père qui lui a légué l’amour du livre et de la montagne, qu’il narre les rapports ambigus entre Abraham et son fils Isaac, qu’il raconte les tourments d’une fille à la découverte du passé nazi de son père, De Luca en un phrasé limpide et poétique transfigure chaque histoire en incroyable épopée ou tragédie absolue. Glissant de l’intime à l’universel, l’expression de valeurs qui, tel son regard d’une infinie tendresse, colorent d’un bleu azur chaque ligne couchée sur le papier : fidélité, fraternité, sincérité. Yonnel Liégeois

Impact, d’Olivier Noreck (Pocket, 303 p., 8€). De notre monde emporté, de Christian Astolfi (Pocket, 186 p., 7€30). Il faut y aller, maintenant, d’Emmanuelle Heidsieck (Éditions du faubourg, 107 p., 15€). Maman, la nuit, de Sara Bourre (Les éditions noir sur blanc, 193 p., 19€50). Le collectionneur de serpents, de Jurica Pavičić (Agullo, 178 p., 12€90). Grandeur nature, d’Erri De Luca (Gallimard, 168 p., 18€).

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Avignon, ultimes surprises

Lors de cette ultime semaine de festival, Avignon (84) offre encore quelques belles surprises. Dont L’Espèce humaine, Les grandes espérances, La couleur des souvenirs ou Dracula Lucy’s Dream, d’après l’œuvre de Bram Stoker.

Dracula, comte et vampire, né de l’imagination de Bram Stoker en 1897, n’est pas un monstre bavard. Et ça tombe bien, car Yngvild Aspeli, comédienne, marionnettiste et directrice artistique de la compagnie Plexus Polaire, en propose une version sans paroles. Mais pas sans émotions. Comme à son habitude, la metteure en scène norvégienne fait montre de diversité créatrice, en mêlant pantins à taille humaine, masques, illusions, vidéos inondant le plateau avec bonheur, bruitages et acteurs qui démultiplient les personnages. Le roman de Bram Stoker a connu depuis sa publication plusieurs aventures, plusieurs traductions, plusieurs adaptations, et le cinéma ne s’en est pas privé. Ici, Yngvild Aspeli s’oriente principalement sur le personnage féminin, d’où le titre Dracula Lucy’s Dream que l’on peut traduire par « Le rêve de Lucy ». Laquelle se débat contre « un démon intérieur » représenté par Dracula. Mais on peut extrapoler le délire.

Domination, dépendance, addiction… sont au programme, comme les apparitions et les dents pointues. Cette adaptation de l’œuvre de l’écrivain irlandais, créée en décembre 2021 au Théâtre des Quartiers d’Ivry s’apprête à partir en tournée en France, mais aussi au Danemark avant le Canada et les États-Unis. Notons que si le sang coule à flots (enfin pas vraiment, mais on imagine) l’humour n’est pas en reste non plus. Finalement, Dracula aura la fin que l’on sait. Seul un pieu planté dans le cœur d’un vampire peut mettre fin à son existence maléfique. Lucy ne parviendra pas à se libérer autrement de cette emprise diabolique. Les comédiens manipulateurs Dominique Cattani, Yejin Choi, Sebastian Moya, Marina Simonova, et Kyra Vandenenden font partager un envoûtement magique et contagieux.

Robert Antelme est un survivant, dans le sens le plus total du mot. Interné par les nazis dans les stalags de Buchenwald puis de Dachau, il a été sauvé par la libération, à quelques jours d’une mort certaine. Membre actif de la Résistance, il a 26 ans quand il est arrêté par la gestapo en juin 1944. En 1939 il avait épousé l’écrivaine Marguerite Duras qui raconté son retour dans La Douleur.

L’espèce Humaine, le seul livre de Robert Antelme, est un récit douloureux. L’ignominie dont il parle est une tranche de son vécu. Du sien et de ses camarades prisonniers, morts ou rescapés. Mise en scène par Patrice Le Cadre, Anne Coutureau, à qui l’on doit aussi l’adaptation, interprète cette parole unique, sur la pensée d’hommes qui s’imaginaient supérieurs à d’autres, issus dont ne sait quelle autre race. Ce texte brulant, est d’une utilité toujours absolue.

L’humour anglais, c’est, avec l’air de rien, dire beaucoup pour rire. Charles Dickens, qui publie dès 1860 son 13e romanLes grandes espérances, a usé de cet artifice pour développer aussi des thèmes chers comme la défense des droits des enfants, des femmes… en passant par ses combats pour l’éducation pour tous. Il est considéré comme le plus grand romancier de l’époque victorienne et connut un gros succès populaire dès ses premiers ouvrages. La compagnie Mamaille, dans une adaptation d’Hélène Géhin a voulu, en 75 minutes, donner vie à l’un de ses ouvrages les plus célèbres. À destination de tous les publics. L’histoire de Pip, contée également par Augustin Bécard, et June McGrane, dans la mise en scène de Laurent Fraunié est au centre de l’aventure, menée avec quelques masques, un décor original et beaucoup de bonne humeur. 

Cette douzième pièce, La couleur des souvenirs, que Fabio Marra a écrite, qu’il met en scène et joue, est un moment de tendresse. Ses partenaires, Dominique Pinon, et Catherine Arditi, en frère et sœur, lui, perdant progressivement la vue et elle tentant de venir à son secours, sont remarquables. Les reste de la distribution est à la hauteur; citons donc Sonia Palau, Floriane Vincent, Aurélien Chaussade. Vittorio est un artiste peintre méconnu, qui, on le découvre vite, s’est transformé en faussaire. Exhumant quelques tableaux de grands maitres… Que l’on croyait perdus à jamais. Le margoulin marchand d’art qui revend ces toiles après les avoir fait authentifier, le roule dans la farine du mensonge sans qu’il en soit réellement conscient. Seule certitude pour Vittorio, il perd la vue. Et son exécrable caractère n’arrange rien. Gérald Rossi

Dracula Lucy’s Dream : jusqu’au 24/07, à 09h30 à La Manufacture.

Les grandes espérances : jusqu’au 25/07, à 14h30 à La Caserne des pompiers.

La couleur des souvenirs : jusqu’au 26/07, à 21h30 au Théâtre des Halles.

L’espèce humaine : jusqu’au 29/07, à 17h35 au 3 Soleils.

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François Clavier, un maître !

Jusqu’au 26/07 en Avignon (84), au théâtre Artéphile, François Clavier interprète Maîtres anciens. Adaptée du sulfureux roman de Thomas Bernhard, une pièce à la logorrhée mortifère contre la société autrichienne. Au final, contre tous les travers contemporains, du bien-pensant au mieux-disant.

Impassible, immobile, assis sur la banquette de la salle Bordone du Musée d’art ancien de Vienne, le vieux Reger semble pétrifié, statue taillée dans le marbre : jamais il ne lèvera la jambe, pas même le petit doigt ! Le regard fixe et figé face à L’homme à la barbe blanche, la toile du Tintoret, les mains tremblantes plus que mouvantes, il tue le temps à déverser son ire et sa haine : de la nation autrichienne, de l’état autrichien, de l’art d’état, de l’art tout court, de la religion et du politique, du beau et du laid au final ! La pièce Maîtres anciens ? Un roman sulfureux de Thomas Bernhard paru en 1985, subtilement mis en scène par Gerold Schumann et superbement interprété par le grand François Clavier, au sens propre comme au figuré…

Dans l’enceinte de l’Artéphile, tension et attention du public ne faiblissent point. Comme subjugué, débordé, emporté par cette logorrhée mortifère à laquelle seule échappe l’épouse défunte du réputé musicologue qui, depuis plus de trente ans et tous les deux jours, vient se poser là devant le même tableau. L’acerbe dénonciation d’une société autrichienne gangrénée de relents xénophobes jusqu’aux travers contemporains, du bien-pensant au mieux-disant, des poncifs éculés sur la geste esthétique aux propos véreux de politiciens décervelés. La mise en abîme d’une existence solitaire, condamnée à la vacuité quand le désir de vie chute aux enfers d’une société sans espoir ni utopie. Yonnel Liégeois

Maîtres anciens : avec François Clavier, adaptation et mise en scène de Gerold Schumann. Jusqu’au 26/07, à 18h20 (relâche le 20/07). Théâtre Artéphile, 5bis-7 rue Bourg Neuf, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.03.01.90).

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Jorge Semprun, l’écriture ou la vie

Jusqu’au 26/07 en Avignon (84), au Théâtre des Halles dirigé par Alain Timar, Hiam Abbass et Jean-Baptiste Sastre présentent L’écriture ou la vie. Une adaptation du livre de Jorge Semprun, au titre éponyme, où l’écrivain tente d’exorciser la mort après son expérience des camps de concentration, à Buchenwald. Un spectacle poignant, percutant, pour qu’explose la vie.

Chapelle du Théâtre des Halles, un espace confiné, à l’image de la promiscuité qui régnait dans les baraquements de la mort… La faucheuse avance masquée, comme les comédiens au visage d’une blancheur marbrée, encagés entre les murs de pierre. Seuls de minces éclats de lumière scintillent dans les yeux des protagonistes, éclairent la noirceur du temps qui nous est conté. D’un moment l’autre, ils surgissent de derrière de hauts fourneaux, peut-être, hauts rouleaux de carton pliés ou déployés à convenance, aux couleurs sombres ou vives selon l’inspiration de la jeune plasticienne Caroline Vicquenault. Qui partage la scène avec deux immenses comédiens, la palestinienne Hiam Abbass et le hongrois Geza Rohrig, interprète principal du film Le fils de Saul, Grand prix au festival de Cannes 2015 et Oscar 2016 du meilleur film étranger.

De l’une et l’autre, la voix porte, tantôt tonnante et puissante, tantôt chantante ou chuchotante, pour clamer la fureur de vivre de celui qui ne cessera de « remuer le passé, mettre au jour ses plaies, purulentes, pour les cautériser avec le fer rouge de la mémoire ». Une mission salutaire, L’écriture ou la vie, à laquelle se résout Jorge Semprun (1923-2011), matricule 44904, après de longues années de silence sur son expérience mortifère. « Le XXème siècle fut certainement l’un des siècles les plus violents de l’histoire », commente Jean-Baptiste Sastre, le bouillonnant metteur en scène. Celui qui promène son imaginaire explosif des communautés Emmaüs à la Cour d’honneur du Palais des papes d’Avignon, des enfants de Naplouse aux détenus de la prison de Toulon ne pouvait à son tour se taire plus longtemps, à la vue de ce mal au monde qui survit à Auschwitz… Avec ce travail de création sur l’œuvre de Semprun, il tente de répondre à l’interrogation portée par l’auteur en personne : comment raconter une vérité peu crédible, comment susciter l’imagination de l’inimaginable ? « En travaillant la réalité, avec un peu d’artifice ! ».

Jean-Baptiste Sastre et Hiam Abbass en sont convaincus : à l’heure où les survivants glissent dans le silence de l’Histoire, « si parler est impossible, se taire est interdit ! ». D’où ce devoir de mémoire qu’ils font leur, quand le fascisme prend couleur de la haine raciale, du fanatisme, de la purification ethnique et des nationalismes exacerbés. Futilité ou espoir ? Sur le décorum cartonné du final, planant au-dessus d’une large ligne colorée rouge-sang, le vol noir des corbeaux a cédé la place à l’aile blanche d’une colombe. Yonnel Liégeois

L’écriture ou la vie, de Jorge Semprun : avec Caroline Vicquenault, Geza Rohrig, Hiam Abbas et Jean-Baptiste Sastre également co-metteurs en scène. Jusqu’au 26/07, à 11h00 (relâche les 13 et 20/07). Théâtre des Halles, 22 rue du Roi René, 84000 Avignon (Tél. : 04.32.76.24.51).

De Châteauvallon à Toulon

De la production de L’écriture ou la vie par le théâtre Liberté de Toulon à l’explosion de son Festival d’été qui s’ébroue au grand air sur la pinède de Châteauvallon jusqu’au 26/07, la scène nationale du Var au double visage fourmille de créations et de projets. Pour les petits et grands, de la danse du Nederlands Dans Theater aux dialogues musicaux des fantasques Fromager-Laloux, De l’Opéra national du Rhin avec On achève bien les chevaux à l’Opéra de Toulon avec le Mozart-Requiem de Bartabas… Charles Berling, le directeur des lieux, metteur en scène et comédien, n’en démord pas, il veut encore croire que le bonheur est contagieux ! L’interprète de Léon Blum, une vie héroïque a inscrit à l’éphéméride de la prochaine saison, de mars à mai 2024, un temps fort sur la thématique « Oh ! Travail… ». Souffrance, labeur ou émancipation : que pouvons-nous espérer aujourd’hui du travail ? Une question, parmi d’autres, qui surgira d’un spectacle à l’autre, en salle ou en plein air, sur les scènes du Châteauvallon-Liberté.

Châteauvallon : 795 chemin de Châteauvallon, 83192 Ollioules. Le Liberté : Grand Hôtel, place de la Liberté, 83000 Toulon. Tél. : 09.80.08.40.40.

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Naples au Louvre

Jusqu’au 03/07 à 20h, en la mystérieuse Cour Lefuel du Louvre (75) exceptionnellement ouverte au public, Emmanuel Demarcy-Mota présente Les Fantômes de Naples. Un spectacle magique, à l’occasion de l’exposition Naples à Paris. Un portrait de la métropole italienne, sous couvert des écrits et poèmes de l’écrivain Eduardo De Philippo.

En l’écrin de la Cour Lefuel, alors que le jour décline et que le double escalier s’habille de chaises solitaires, Le Louvre résonne étrangement du ressac de la mer ! Au devant de la scène, le double d’Eduardo De Filippo déambule, nous alertant qu’un étrange spectacle s’annonce : Les fantômes de Naples ont investi le majestueux bâtiment à la pyramide… Sans tarder, Pulchinella, l’inénarrable Polichinelle, ouvre le bal masqué. Unis par l’amour du théâtre et de la poésie, Théâtre de la Ville de Paris et Théâtre della Pergola de Florence, comédiens et musiciens français et italiens déclament et chantent Naples, la ville de toutes les couleurs et de toutes les odeurs. Magnifique Serge Maggiani, magistral Francesco Cordella, majestueuse Valérie Dashwood, sans omettre les superbes voix des interprètes de la péninsule !

Déroutant et touffu le récital poétique conçu par Emmanuel Demarcy-Mota et Marco Giorgetti, inutile de chercher une unité de genre, sinon les mots -théâtre et poème- de Filippo et de son maître vénéré Pirandello : de Six personnages en quête d’auteur à autant de fantômes illustrant grandeurs et misères de la cité portuaire ! Des instants volés à l’histoire chaotique d’une ville aux ruelles miséreuses, aux amours contrariés et passionnés pour la femme enfer et paradis, à la luxuriance d’une langue qui devient pépite sur la portée de musique. Une tranche napolitaine qui nous offre en un même souffle colères du peuple, chants du cœur, senteurs des vagues, vapeurs de cuisine qui flottent dans l’air et se posent sur les chaises à jamais vides des spectres du passé. La nostalgie nous étreint, la beauté nous émeut. L’embarquement pour Cythère est improbable, pour Naples assurément. Yonnel Liégeois

Les fantômes de Naples : jusqu’au 03/07, spectacle en plein air, cour Lefuel du Louvre (Tél. : 01.40.20.55.00).

Les étés du Louvre

Jusqu’au 20/07, le musée du Louvre convie le public à un festival qui se déploie sur l’ensemble de son domaine : concerts sous la Pyramide (Nu Genea Live Band, le 20/07), danse dans la cour Lefuel (Static Shot, les 10 et 11/07), cinéma en plein air dans la cour Carrée (Cinema Paradiso, du 06 au 09/07)…

Sans oublier la visite de la grande exposition, Naples à Paris, quand le musée du Louvre invite celui de Capodimonte jusqu’en janvier 2024 ! Une soixantaine des plus grands chefs-d’œuvre du musée napolitain est exposée : Capodimonte est l’un des seuls musées de la péninsule dont les collections permettent de présenter l’ensemble des écoles de la peinture italienne. Il s’affiche comme l’un des plus grands musées d’Italie et l’une des plus importantes pinacothèques d’Europe, tant par le nombre que par la qualité exceptionnelle des œuvres conservées.

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Annie Ernaux, en mémoire

Jusqu’au 16/07, au Vieux Colombier (75), Silvia Costa présente Mémoire de fille. Avec force et délicatesse, trois comédiennes du Français portent à la scène l’impressionnant récit d’Annie Ernaux. Une partition rare, douce, autant que bouleversée et bouleversante. 

L’été 1958 fut « celui du retour du général de Gaulle, du franc lourd et d’une nouvelle République (…) et de la chanson de Dalida Mon histoire c’est l’histoire d’un amour », écrit Annie Ernaux, dans les premiers paragraphes de Mémoire de fille. Ce livre, publié seulement en 2016, est un regard sur deux années de sa jeune existence, quand des milliers d’hommes étaient envoyés à la guerre en Algérie. La voix magique de Dalida enveloppe l’espace d’une couleur à la fois rayonnante et intime. Tout comme l’est la parole de l’autrice qui, dans ce récit, remonte le temps sur sa première expérience sexuelle. En quelques mots : monitrice dans une colonie de vacances cet été-là, presque amoureuse, elle se retrouve au lit avec un homme, le moniteur chef, à peine plus âgé, qui se conduit comme un crétin de macho dominant, quasi violent, quasi-violeur.

Pour la metteuse en scène Silvia Costa, à qui l’on doit aussi la scénographie (avec Thomas Lauret), les costumes et les lumières, il s’agit d’une recréation, après une première présentation en 2021 en Allemagne, avec d’autres interprètes. C’est sa première collaboration avec le Français, où l’on devrait la retrouver la saison prochaine salle Richelieu avec Macbeth, de Shakespeare. Ici, elle a choisi de confier le rôle aux trois sociétaires Anne Kessler, Coraly Zahonero et Clotilde de Bayser. Trois personnages qui n’en font qu’un, puisqu’il s’agit de raconter un fragment de la vie de cette demoiselle qui ne se nommait alors qu’Annie Duchesne, fille d’épiciers installés dans un quartier populaire de la petite ville normande d’Yvetot.

Les trois comédiennes n’incarnent pas chacune un âge différent de l’autrice, mais elles sont, successivement, comme un chœur, comme un reflet, comme une illustration du personnage. Et cela n’en est que plus impressionnant. Silvia Costa, en adaptant ce texte-récit, en suit la trame essentielle, c’est-à-dire une certaine chronologie, en respectant les questions posées, les interrogations d’alors et d’aujourd’hui. Prix Nobel de littérature en 2022, Annie Ernaux a longtemps « tourné » autour de cette aventure intime avant de s’en libérer du bout de sa plume. Mais ce « n’est pas un livre du regret, c’est un livre de dénonciation, peut-être celui où elle dénonce le plus directement la société patriarcale, la condition féminine », note Silvia Costa.

Le décor est aussi délicat qu’indéfini, et il se prête à l’imagination, tout comme la petite exposition d’objets présentée à l’entrée de la salle, lesquels, fournis par les comédiennes, sont comme des marqueurs du vécu intime du rôle. Les costumes sont des traces subtiles d’une époque mais aussi des sentiments et des rêves. Il faut aussi dire combien l’enveloppe sonore et musicale conçue par Ayumi Paul contribue à faire de cette Mémoire de fille une partition rare, douce, autant que bouleversée et bouleversante. Gérald Rossi

Mémoire de fille, d’Annie Ernaux : une mise en scène de Silvia Costa, jusqu’au 16/07 au Théâtre du Vieux Colombier (Comédie-Française), 21 rue du Vieux-Colombier, 75006 Paris ( tél. : 01.44.58.15.15).

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