Archives de Catégorie: Littérature

Richard II, le roi qui ne voulait pas l’être

Jusqu’au 22/12, à Nanterre (92), le metteur en scène Christophe Rauck présente Richard II. Au festival d’Avignon 2022, le directeur du théâtre des Amandiers s’attaquait à l’une des pièces les plus denses de Shakespeare. Succès public et critique, une reprise à ne pas manquer ! Dans une impressionnante scénographie, Micha Lescot campe un monarque imprévisible et mélancolique.

Pleins feux sur Bolingbroke et Mowbray. Plantés dans leur rond de lumière, ils s’accusent mutuellement de trahison. Dans l’ombre, le roi écoute, interrompt, tente de calmer le jeu, en vain. Devant l’imminence d’un duel dont l’issue est incertaine, Richard II prend la décision de bannir à vie Mowbray et condamne son cousin Bolingbroke à six années d’exil en France. Un an plus tard, Jean de Gand, le père de Bolingbroke, qui fut l’un des précepteurs de Richard, meurt. Richard s’approprie tous les biens de son oncle pour alimenter les caisses du royaume et partir guerroyer en Irlande. Mal lui en prit. Bolingbroke revient avant l’heure de son exil. Soutenu par une partie des nobles qui craignent de se faire dépouiller à leur tour, acclamé par le peuple ­exsangue, il se débarrasse des derniers alliés de Richard qui se retrouve isolé. Capturé, Richard II abdique. Incarcéré, il sera assassiné par Exton, un proche de Bolingbroke, lequel devient ainsi Henry IV.

Assassinats, guerres et exils

L’histoire est un rien complexe avec ses trente personnages, ses assassinats, ses guerres et autres exils. La tragédie de Shakespeare, qui augure une tétralogie, si elle revêt un aspect historique évident, ne faillit pas à la règle dont sont porteuses toutes ses autres pièces. À savoir un questionnement permanent sur le pouvoir, sur ce qui fonde ou pas sa légitimité, auquel se greffent ses corollaires : trahison, conspiration, corruption, loyauté. Ce grand tout interroge de plein fouet la politique, le cœur de l’appareil politique et ses coulisses, hier et aujourd’hui. Voilà pourquoi Shakespeare nous est si contemporain.

Tel est le parti pris de Christophe Rauck dans sa mise en scène, nerveuse, énergique, qui s’approche au plus près de tous ces enjeux. À grande fresque, grand plateau. C’est comme si le metteur en scène avait repoussé les murs du gymnase Aubanel pour laisser à découvert un immense plateau où sont disposés des gradins amovibles manipulés à vue, où des tulles vont délimiter et ouvrir les aires de jeu, et sur lesquels seront projetées quelques scènes en gros plans ou une mer déchaînée aux mouvements hypnotiques (scénographie d’Alain Lagarde). Si les enjeux de la pièce nous échappent quelque peu au démarrage – il est vrai que nous ne sommes pas anglais et que nous connaissons mal cette histoire –, nous sommes très vite rattrapés par la force qui émane de cette intrigue dont la figure centrale, Richard II, est portée par un Micha Lescot majestueux dans son costume blanc qui, de sa longue silhouette, domine la pièce de bout en bout. Incroyable acteur qui se métamorphose à vue, tantôt mélancolique, tantôt colérique, à la fois monarque qui inspire le respect pour soudain se comporter en enfant gâté. Imprévisibles, ses décisions prennent de court ce qui lui reste de cour, lui-même naviguant à vue au milieu des trahisons qui sont légion.

Un monarque entre failles et trahisons

Il se pensait invincible, monarque de droit divin, il ne comprend que trop tard que le retour de Bolingbroke scelle à jamais son destin de roi soudain maudit. Car Bolingbroke va tirer sa légitimité du peuple et de ses alliés. Pour Rauck, ce combat presque fratricide entre ces deux-là, qu’un lien sanguin lie à jamais, annonce la fin d’un cycle, la légitimité n’étant plus d’ordre divin. La scène d’abdication de Richard II est fulgurante à bien des égards. Le roi prend soudain conscience des trahisons, mais aussi de ses propres failles, de son incapacité à avoir su anticiper ce qui allait advenir. Alors, il joue avec sa couronne, l’enlève, la remet, la tend à Bolingbroke et la lui reprend. À cet instant, on sent un Bolingbroke hésitant, qui doute de sa légitimité, qui voulait juste récupérer ses biens, pas la couronne, mais poussé par le vent de l’Histoire, n’a pas d’autre choix que de succéder à son cousin. Dépouillé de ses habits de roi, Richard, « ce monarque plus malheureux que le malheur », comme l’écrivait Aragon, ce roi « unkinged » (non-roi), disait Shakespeare, ce roi qui embrassait la terre d’Angleterre à pleine bouche, ­renonce et son corps porte tous les stigmates de la mélancolie et de la perte.

Aux côtés de Micha Lescot, Thierry Bosc, qui interprète d’abord Gand puis le duc d’York, est incroyable de lâcheté et veulerie ; Éric Challier dans la peau de Bolingbroke, d’abord tout en force, parvient à trouver le juste équilibre ; Emmanuel Noblet, Aumerle, le fils de York sans cesse ballotté entre son père et sa mère (formidable Murielle Colvez), est terriblement humain. Si Cécile Garcia Fogel revêt avec majesté les habits de reine, chante sublimement dans son jardin, son jeu, sa voix si particulière semblent moins compatibles avec les deux autres personnages qu’elle joue, Salisbury et Exton. Nous ne pouvons citer toute la distribution, mais saluons les jeunes acteurs issus de l’École du Nord, qui furent à Lille vraiment à bonne école. Marie-José Sirach

Richard II, mise en scène de Christophe Rauch : jusqu’au 22/12, du mardi au vendredi à 19h30, le samedi à 18h et e dimanche à 15h. Théâtre des Amandiers de Nanterre, 7 avenue Pablo-Picasso, 92000 Nanterre (Tél. : 01.46.14.70.00).

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Montreuil, la jeunesse à la page

Jusqu’au 04/12, se tient à Montreuil (93) la 39ème édition du Salon du livre et de la presse jeunesse. Avec 280 auteurs et dessinateurs invités, 400 exposants pour illustrer La tectonique des corps, la thématique de l’événement.. Rencontres et débats, lectures dansées ou théâtralisées, expositions et ateliers, radio et télé dédiées : un temps fort incontournable, hexagonal et international !

Seuls pour les plus grands, accompagnés par leurs parents ou en groupes avec leurs enseignants, ils sont nombreux déjà en ce jour d’ouverture à faire la queue devant l’entrée du Centre d’expos de Montreuil ! Un rituel pour certains, une première pour d’autres… En ce 29 novembre, le Salon du livre et de la presse jeunesse a frappé les trois coups de sa 39ème édition. Pour illustrer le cru 2023, une affiche intrigante signée de l’illustratrice Albertine : pas vraiment une panthère, une grenouille rose peut-être ? Un allien atteint de moult coups de soleil ? Que nenni, foi de Sylvie Vassallo, la directrice de ce rendez-vous prisé des collégiens et bambins, un original « chewing gum », dans le parler de Molière une gomme à mâcher couleur fraise ou framboise, les yeux pétillants de malice… Le doute n’est point de mise, l’imagination a pris le pouvoir avant même de franchir les portes du Salon !

Outre une grande exposition pour illustrer la thématique de l’événement, quatre espaces dédiés à quatre artistes fabriquant images et dessins (la suissesse Albertine, le franco-canadien Gérard Dubois, la norvégienne Mari Kanstad Johnsen, la française Roxane Lumeret), la tectonique des corps s’affiche donc comme le fil rouge de l’événement. « Les corps des enfants et des adolescent∙e∙s sont aujourd’hui au centre de sujets de société́ », commente Sylvie Vassallo, « les interminables débats sur la bonne longueur des jupes en sont un exemple, comme les polémiques sur le genre, le rejet des corps non normés, les affaires de harcèlement ».  Et de poursuivre, « nous voulons regarder de quelle manière la littérature jeunesse traite de ces changements, les accompagne, permet de prendre de la distance aussi, et comment elle peut aider les jeunes à vivre dans cette société́ ». Pour l’occasion, 280 auteurs, hommes et femmes, ont répondu présents au rendez-vous et pas moins de 400 maisons d’édition, petites ou grandes !

Incontournable désormais dans le paysage festivalier, le Salon de Montreuil, contrairement aux affirmations encore avancées de-ci de-là, n’est pourtant pas le premier du genre en territoire hexagonal. C’est en province que l’idée germa, à Rouen plus précisément : à l’initiative de feu la librairie La Renaissance et, plus étonnant, de la CGT locale ! En 1983, dans les locaux de l’organisation syndicale, sise rue du Renard (l’emblématique animal devenant la mascotte de l’événement), se déroule le premier Festival du livre de jeunesse en France : 240 visiteurs pour 15 éditeurs sur 250 m² ! Quarante et un ans plus tard, du 10 au 12 novembre, sous la prestigieuse Halle aux toiles rouennaise, classée monument historique et avec l’auteur-illustrateur Barroux en invité d’honneur, il a rassemblé plus de 10 000 visiteurs en culotte courte !

Montreuil met aussi les dessinateurs à l’affiche de son Salon. Avec le dévoilement en avant-première des illustrations des futures stations du super-métro qui encerclera Paris en 2025, avec une lecture dessinée au théâtre Berthelot autour du travail de Régis Lejonc, avec l’exposition au Centre d’art Tignous : sommité dans la catégorie livres pour la jeunesse, Antonin Louchard expose 250 tableaux, petits ou grands, sous le label Enfantillages ! Plaisir de la découverte et de la rencontre, plaisir à lire et comprendre la société qui nous entoure, les allées du Centre d’expos ne manqueront pas de bruisser à nouveau de mille saveurs et clameurs à tourner les pages du grand livre du monde. Yonnel Liégeois

Le 39ème Salon du livre et de la presse jeunesse : jusqu’au 04/12, de 9h à 18h les mercredi-jeudi-lundi, jusqu’à 21h le vendredi, 20h le samedi, 19h le dimanche. Espace Paris Montreuil Expo, 128 rue de Paris, 93100 Montreuil. Enfants, parents, gratuits ou payants, billet d’entrée obligatoire : gratuit les mercredi-jeudi-vendredi pour tous, payant les samedi-dimanche-lundi (sur le web exclusivement, le billet à 5€ comprend un chèque lire de 4€).

Grande ourse et Pépites d’or

Lors de cette 39ème édition, le Salon a décerné sa Grande ourse 2023 à Béatrice Alemagna. Créée en 2019, cette distinction vient éclairer l’œuvre d’une créatrice ou d’un créateur francophone dont l’écriture, le geste, la créativité, d’une ampleur ou d’une audace singulière, marque durablement la littérature jeunesse.

La Pépite d’or est décernée à Nous traverserons des orages, d’Anne-Laure Bondoux. Elle est attribuée par un jury de critiques littéraires et sacre le meilleur titre de l’année parmi les 20 en compétition.

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La culture, pour que la guerre cesse

Le dimanche 19 novembre, 14h à Paris, à l’initiative du collectif « Une autre voix », plus de 500 personnalités du monde de la culture appellent à une « marche silencieuse, solidaire, humaniste et pacifique ». Pour que « cesse immédiatement » la « guerre fratricide » entre Palestiniens et Israéliens.

L’actrice Lubna Azabal, présidente du collectif « Une autre voix »

Parmi les signataires : Simon Abkarian, Isabelle Adjani, Pierre Arditi, Ariane Ascaride, Aure Atika, Jacques Audiard, Nathalie Baye, Pauline Bayle, Charles Berling, Juliette Binoche, Sami Bouajila, Laure Calamy, Marilyne Canto, Isabelle Carré, Marion Cotillard, Jean-Pierre Darroussin, Arnaud Desplechin, Nasser Djemaï, Stéphane Goudet, Christophe Honoré, Agnès Jaoui, Michel Jonasz, Claude Lelouch, Jalil Lespert, Anne-Laure Liégeois, Alex Lutz, Ibrahim Maalouf, Nicolas Mathieu, Sylvain Maurice, Kad Merad, Sabrina Ouazani, Bruno Podalydès, Elie Semoun, Leila Slimani, Bérangère Vantusso, Régis Wargnier, Elsa Wolinski…

« Le 7 octobre 2023, le monde s’est réveillé éventré. Les viscères de son humanité entre les mains. Le 7 octobre 2023, les vies de 1450 civils Israéliens ont été broyées, exterminées, détruites, assassinées, un massacre perpétré par les milices terroristes du Hamas. Le 7 octobre 2023, 240 civils israéliens ont été kidnappés et demeurent introuvables (…) Depuis le 7 octobre 2023, le sang ne cesse de couler, depuis, des milliers de civils palestiniens meurent à leur tour, ils meurent toutes les heures, tous les jours sous les bombardements de l’armée israélienne.

(…) Depuis le 7 octobre 2023, l’horreur et la souffrance déchirent Palestiniens et Israéliens selon une mathématique monstrueuse qui dure déjà depuis longtemps. Cette guerre fratricide nous touche toutes et tous, et peu importent nos raisons ou affinités de part et d’autre du mur, nous souhaitons qu’elle cesse immédiatement et que les deux peuples puissent enfin vivre en paix.

(…) Aujourd’hui le monde est dramatiquement divisé. Aujourd’hui nos rues sont divisées. Une vague immense de haine s’y installe peu à peu et tous les jours actes antisémites et violences en tous genres surgissent dans nos vies. Les mots « choix » et « clan » nous sont imposés : « Choisis ton clan ! » Mais quand la mort frappe, on ne pleure ni ne se réjouit en fonction de son lieu de naissance.

(…) À cette injonction de choisir un camp à détester, il est urgent de faire entendre une autre voix : celle de l’« union ». La voix de l’union, c’est la voix multiple, polyphonique, vivante, c’est la preuve du lien si puissant qui existe en France entre les citoyens juifs, musulmans, chrétiens, athées et agnostiques (…) C’est la voix qui est à l’unisson de nos cœurs et plus que jamais il est urgent de la faire entendre. Ensemble. Urgent que cette voix-là se mette en marche et retisse maille à maille les tissus déchirés de nos rues.

Cette voix forte et unie n’a pas besoin de parler parce que le silence, nos visages et nos corps côte à côte sont la plus belle réponse aux vociférations de tous les extrêmes. C’est pourquoi nous organisons une marche silencieuse, solidaire, humaniste et pacifique qui s’ouvrira avec une seule longue banderole blanche. Pas de revendication politique, ni de slogan. Drapeaux blancs, mouchoirs blancs sont les bienvenus…

Rejoignez-nous le dimanche 19 novembre à 14 heures. Nous partirons de l’Institut du monde arabe vers le musée d’Art et d’Histoire du judaïsme pour aller vers les Arts et Métiers ».

Le collectif « Une autre voix » : Lubna Azabal (présidente), actrice. Arnaud Antolinos, secrétaire général du Théâtre national de La Colline. Clémentine Célarié, actrice et réalisatrice. Vito Ferreri, auteur et scénariste. Julie Gayet, actrice, scénariste, réalisatrice. Christelle Graillot, agent artistique. Baya Kasmi, scénariste et réalisatrice. Wajdi Mouawad, auteur et metteur en scène. Jamila Ouzahir, attachée de presse.

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Médée, une femme dans tous ses états

Jusqu’au 25 novembre, au Théâtre de la Tempête (75), Astrid Bayiha propose M comme Médée. La tragique histoire d’une femme et de Jason, à travers le prisme d’une dizaine d’auteurs. « D’Euripide à Heiner Müller, en passant par Jean-René Lemoine ou encore Sara Stridsberg et Dea Loher, tout en suivant la chronologie, je tente de raconter Médée et Jason, à travers différents imaginaires que je mêle à mon imaginaire », commente la metteure en scène.

Qui est Médée ? Pour aider Jason à s’emparer de la Toison d’or, elle a tué son frère, trahi sa famille et son peuple.  Et si Jason l’a oublié, elle, non. Elle a encore son couteau, et bien affûté, elle a encore sa passion intacte. Exilée en Grèce, rejetée par Jason, elle commet, selon la légende, un acte de vengeance effroyable en tuant ses enfants. Monstre, sorcière ?  Ou juste une femme qui ne plaisante pas avec la loi de l’amour, qui refuse son sort et la trahison des hommes ? Astrid Bayiha ne donnera pas réponse. Ses Médée sont multiples : trois comédiennes et une chanteuse affrontent deux Jason, dans une succession de séquences orchestrées et commentées par Nelson-Rafaell Madel. Tour à tour coryphée, entremetteur, ange gardien, ce volubile meneur de jeu vient nous conter et commenter cette histoire d’amour et de sang versé.

Un chœur polyphonique

En préambule, apparaît Swala Emati. Majestueuse dans sa longue robe rouge ornée d’or, elle chante l’amour en sourdine. L’air créole Ti doudou chéri lanmou mwen, repris en chœur, accompagne l’entrée des artistes. Les comédiens évoluent avec grâce dans un décor dépouillé : un plateau nu prolongé au lointain par une estrade flanquée de tentures argentées, tantôt voiles du navire qui emporte les amants fugitifs loin de la Colchide, tantôt entrée du palais du roi Créon où Jason va épouser la princesse Créuse, tandis que Médée est brutalement chassée du pays. On ne verra ni n’entendra d’autres protagonistes que Jason et Médée, sous leurs différents jours littéraires. Aux textes français se mêlent chants et expressions en créole, brésilien, portugais et autres langues de l’exil.

Portrait en mosaïque

 Il y a la Maidai romantique et défaite du beau poème dramatique de Jean-René Lemoine qui ressasse son exil, son malheur et ses crimes : digne et élégante Fernanda Barth. La furie forte, blessée, bornée de Dea Loher est interprétée par la pulpeuse Jann Beaudry. Seule et abandonnée sur les trottoirs de Manhattan, elle boue d’une colère impuissante devant la gentille lâcheté de Jazon (Josué Ndofusu, veule à souhait), devant son infantilisme naïf quand il lui propose de partager sa vie avec sa future épouse. C’est une Médée meurtrie, qu’on retrouve à l’hôpital psychiatrique sous la plume de Sara Strisberg dans le lancinant monologue partagé entre la radicale Daniély Francisque et le Choryphée : « État de Médée : Ka palé san rété. A des propos incohérents, insensés, aberrants. Confuse. Mauvaise perception de l’espace et du temps. État de Médée : Ka chaché chapé di kò’y menm. Pa sa menm wè kò’y adan an glas. N’a plus la force de vivre ».

Celle de Heiner Müller, M. prendra le relais, toujours sous les traits d’une Daniély Francisque remontée à bloc. Combattante, elle déverse sa vindicte acide sur un Jason qui, ici, n’aura pas la réplique. Enfin, tous les acteurs réunis mêleront leurs voix pour raconter l’acte innommable de Médée : pas de sang versé ici mais, sous une lumière rouge, le récit de multiples infanticides, comme autant de faits divers d’aujourd’hui. Le chant d’amour du début, telle une berceuse nostalgique, clôt en douceur cet élégant spectacle, tout en nuances.

Racine fait dire à Médée: « Que me reste-t-il ? Moi – Moi, dis-je, et c’est assez ». Et, tout au long de la pièce, l’héroïne reste fidèle à elle-même, digne dans sa douleur, allant jusqu’au bout de sa haine et de sa révolte. Et nous, que retiendrons nous de cette histoire complexe, qui a traversé les époques sans prendre une ride ? Un portrait composite où Astrid Bayiha mêle habilement les écritures et les chants. Un procès intenté à Jason où, par la voix des autrices d’aujourd’hui, la balance penche surtout en faveur de Médée. Et si au soir de la première subsistaient quelques longueurs, si par endroits on voyait encore les coutures de ce subtil tissage textuel, le voyage en vaut la peine et nous incite à relire ces Médée. Mireille Davidovici

M comme Médée, d’Astrid Bayiha : jusqu’au 25/11, au Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes, route du Champ-de-Manœuvre, 75012 Paris (Tel. : 01.43.28.36.36).

Adaptation d’après : Médée, poème enragé de Jean-René Lemoine, Manhattan Medea de Dea Loher (trad. Laurent Muhleisen et Olivier Balagna), Medealand  de Sara Stridsberg (traduction Marianne Ségol-Samoy), Médée de Sénèque (traduction Florence Dupont), Médée d’Euripide (traduction Florence Dupont), Médée de Jean Anouilh, Médée-Matériau de Heiner Müller (traduction de Jean Jourdheuil, Heinz Schwarzinger, Jean- François Peyret, Jean-Louis Besson, Jean-Louis Backès).

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Quatre chiens, francs du collier

Jusqu’au 05/11, au théâtre de L’épée de bois (75), Hervé Petit propose La paix perpétuelle. Une pièce de l’espagnol Juan Mayorga, une fable avec du mordant : quatre chiens en compétition ! Sans oublier Le cabaret d’Eva LunaUne chanson pour le Chili, un spectacle en deux volets de Michel Batz au théâtre El Duende (94).

Hervé Petit (Cie La Traverse) met en scène la Paix perpétuelle, la pièce du dramaturge espagnol Juan Mayorga, né en 1965 à Madrid. C’est une fable anthropomorphe avec du mordant. Trois chiens, Odin, John-John, Emmanuel, sont en compétition pour l’obtention du collier blanc, pour l’heure en possession de Cassius (Hervé Petit), vieux clebs couturé de cicatrices, qui leur fait subir un examen. L’enjeu : intégrer une prestigieuse unité antiterroriste. À point nommé, un humain masqué (Ariane Elmerich) tient en laisse les postulants l’un après l’autre. On découvre vite l’idiosyncrasie de chacun. Odin (Nicolas Thinot), rottweiler grande gueule, vrai chien de guerre, est doté d’un flair infaillible. John-John (David Decraene), croisé entre plusieurs races, rompu à l’attaque, s’avère un peu fêlé, d’autant plus qu’Emmanuel (même prénom que Kant), berger allemand féru de philosophie (Raphaël Mondon), lui balance dans les pattes le pari de Pascal…

Le texte, d’humour féroce, en dialogues vifs, vachards, humains trop humains, constitue un modèle de parabole cynique sur l’actualité brûlante d’un monde plus que jamais carnassier, que ne pourrait décidément amender le discours final de l’humain sur la démocratie et la « paix perpétuelle » d’après Kant, équivalant, à tout prendre, à « si tous les gars du monde voulaient se donner la main ». Par surcroît, ce conte cruel, si actuel, où les acteurs se donnent avec talent un mal de iench (c’est du verlan) à base de pancrace, se voit mis en scène de main de maître. En fait de chiennerie monstre, le parangon n’est-il pas le putsch de 1973 au Chili orchestré par Pinochet, général félon ?

Cinquante ans après, le metteur en scène écossais Michael Batz (Cie MB, théâtre international) présente, en deux volets, le Cabaret d’Eva Luna – une chanson pour le Chili, à partir de textes d’Isabel Allende, de poèmes de Pablo Neruda et de chansons de Victor Jara, le musicien assassiné. Pour cette large évocation du dol atroce subi par un peuple, ils sont sept comédiens-musiciens-chanteurs (Natture Hill, Silvia Massegur, Léo Mélo, Nathalie Milon, Nadine Seran, Maiko Vuillod, Juan Arias Obregon) plus Batz lui-même dans le rôle de Neruda (Venez voir le sang dans les rues…) afin de commémorer, à cœur touchant, cet événement historique à ne pas oublier. Jean-Pierre Léonardini

– La paix perpétuelle : jusqu’au 5/11 au théâtre de l’Épée de Bois, la Cartoucherie, 75012 Paris ( Rens. : 01.48.08.18.75). Le texte, traduction d’Yves Lebeau, est publié par les Solitaires Intempestifs.

– Le cabaret d’Eva Luna, une chanson pour le Chili : le 5/11 au théâtre El Duende d’Ivry (94), le 12/11 au Théâtre de Nesle (75).

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La Palestine en Sens interdits

Du 14 au 28 octobre à Lyon (69), s’est tenue la 9ème édition du festival international Sens Interdits. Avec un focus Palestine, consacré aux guerres et aux exils, qui a bien eu lieu. En dépit des difficultés des artistes pour circuler, jouer et s’exprimer.

Après le très politique « report », le 11 octobre, de Here I am (Et me voilà), à Choisy-le-Roi (94) « au regard de la situation, et de l’émotion qui étreint toutes les communautés touchées par les événements en Israël et dans la bande de Gaza », le comédien palestinien Ahmed Tobasi a pu jouer la pièce qu’il a créée en 2017 à Bordeaux et ouvrir le focus Palestine du festival Sens interdits à Lyon. Créé en 2009 et dirigé par l’infatigable Patrick Penot, ce festival international s’est construit « autour des notions de mémoire, d’identité et de résistance » et, cette année plus que jamais après la suppression des visas aux artistes sahéliens en septembre – également programmés à Lyon –, il a fallu se battre sur tous les fronts.

On y a vu Losing it, de la chorégraphe et performeuse Samaa Wakim, membre du Yaa Samar ! Dance Theatre (YSDT) fondé par Samar Haddad King à New York, puis en Palestine, qui en signe et interprète la musique. Les deux artistes explorent la peur et transposent la réaction des corps au bruit des balles et des bombardements. Samaa Wakim fait partie du Khashabi Théâtre d’Haïfa, elle était l’une des danseuses du magnifique Milk, de Bashar Murkus, donné au Festival d’Avignon en 2022, à la suite du Musée, l’année précédente, faisant enfin connaître ce théâtre de création qui œuvre à « promouvoir la culture indépendante comme renouvellement de l’identité palestinienne ». Les 27 et 28/10, les Monologues de Gaza auraient dû mettre en jeu et en interaction de jeunes acteurs français avec, en duplex, des auteurs gazaouis devenus adultes, des paroles recueillies par le Ashtar Theatre après l’opération « Plomb durci » de 2008-2009 qui fit plus de 1 400 morts palestiniens, dont de nombreux enfants. Une forme qui tourne depuis quinze ans et se révèle aujourd’hui d’autant plus effroyable qu’il a fallu se confronter à l’absence béante des visages et des voix des Palestiniens de Gaza.

And here I ammis en mots par l’auteur irakien Hassan Abdulrazzak et en scène par Zoe Lafferty, est le récit autobiographique et kafkaïen d’Ahmed Tobasi, dont la famille a été chassée des territoires de 1948 lors de la Nakba, atterrissant au camp de Jénine. Né en 1984, détenu à tout juste 17 ans durant quatre ans en Israël lors de la deuxième Intifada, Ahmed Tobasi raconte avec détermination et non sans humour les persécutions auxquelles il est confronté. Exilé à Oslo après sa sortie de prison, il y a fait sa formation théâtrale avant de revenir à Jénine, où il vit avec sa famille. Son spectacle est programmé en France jusqu’à fin novembre. Ahmed Tobasi est aussi, depuis 2013, et après l’assassinat de son fondateur, Juliano Mer-Khamis, en 2011, le directeur artistique du Freedom Theatre.

Créé en 2006, le Freedom Theatre, dont l’ADN est l’éducation populaire sous toutes ses formes, à destination des adultes et surtout des enfants, est l’une des plus importantes expériences théâtrales des territoires occupés, « un projet de résistance culturelle utilisant les arts comme outil de libération populaire dans la lutte pour la justice, l’égalité et la liberté », nous dit-il. Sa gestion collective se nourrit de collaborations avec de nombreux artistes étrangers. « Jénine, 14 000 habitants, est le camp le plus attaqué par l’armée israélienne. » En septembre 2023, durant un Festival féministe international, les balles et le bruit des explosions font effraction durant les représentations, en dépit des nombreux invités étrangers. « Les affrontements ont été très violents. L’armée israélienne cherchait vraiment à nous terroriser. Le gouvernement israélien ne veut pas que le monde extérieur témoigne de ce qui se déroule à Jénine ». Lui sait depuis toujours qu’être directeur du Freedom Theatre, « c’est la possibilité d’être tué à tout moment ».

Un tour d’horizon des théâtres palestiniens

Le débat « La scène palestinienne : obstacles, perspectives et luttes », qui s’est déroulé le 22/10, s’est révélé aussi rare que passionnant. Il a permis d’éclairer les conditions d’existence et de résistance de ces artistes qui se revendiquent du mouvement national palestinien. Leur présence en France est d’autant plus nécessaire que « l’on assiste à une répression et à une criminalisation de toute parole de soutien et de solidarité avec le peuple palestinien », a souligné Olivier Neveux, professeur à l’ENS-Lyon en préambule. Une rencontre en présence d’artistes palestiniens et de Najla Nakhlé-Cerruti, chercheuse au CNRS, dont le travail considérable de documentation et de contextualisation montre « qu’il n’y a pas un théâtre palestinien, mais des théâtres, avec des multitudes de trajectoires et de réalités, qui s’inscrivent dans l’histoire du mouvement national palestinien ». Marina Da Silva

– Focus Palestine (And here I am, Milk, Losing It) : du 21 au 23/11 au Théâtre de la Joliette, à Marseille. And here I am, interprété par Ahmed Tobasi : le 24/11 au Théâtre Alibi de Bastia, le 28/11 au Safran d’Amiens.

Jusqu’au 19/11, l’Institut du monde arabe présente l’exposition Ce que la Palestine apporte au monde. Un cycle de trois expositions qui met en avant les artistes palestiniens, dans un dialogue avec leurs homologues du monde arabe et la scène internationale. Une programmation culturelle variée, concerts – colloques – ateliers – cinéma – rencontres littéraires, qui donne à voir l’élan et l’irréductible vitalité de la création palestinienne, qu’elle s’élabore dans les territoires ou dans l’exil.

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Le Doze, père et fils à l’affiche

Jusqu’à fin décembre pour l’un et janvier 2024 pour l’autre, au théâtre du Ranelagh, la famille Le Doze s’offre en spectacle. Gabriel le père, comédien en compagnie de Nicolas Vaude dans Le neveu de Rameau d’après Diderot, le fils Tristan dans la mise en scène de L’antichambre de Jean-Claude Brisville. Deux spectacles virevoltant d’esprit, brillants et pétillants.

Dans les deux pièces programmées en la même soirée au théâtre du Ranelagh, ils sont trois à occuper l’espace : deux comédiens et un musicien pour Le neveu de Rameau, deux femmes et un homme qui squattent L’antichambre… De joutes verbales en répliques cinglantes, chacune et chacun en imposent dans l’élégance ou l’outrecuidance du propos, par leur gestuelle et leur éloquence.

Et c’est peu dire avec Nicolas Vaude, ledit Neveu accouché de l’imaginaire de Diderot : un feu follet dépenaillé et d’une impertinence débridée qui caracole des coulisses à la scène, balance ses répliques du balcon au fin fond du théâtre, bouscule tous les codes dramaturgiques comme il se moque des convenances sociales et langagières dans un esprit frondeur sans bornes ni frontières ! Il faut bien de la patience et de la bienveillance, une étonnante science de l’écoute à Gabriel Le Doze, philosophe patenté des Lumières et improvisé père la sagesse, pour tempérer les ardeurs du fougueux neveu aux saillies verbales à l’emporte-pièce. Costume immaculé et cheveu bien peigné, face aux fripes et à l’outrecuidance de son interlocuteur, il impose sa présence d’un subtil mouvement de tête ou d’une légère intonation de voix. Un formidable numéro de comédiens réglé de bonne note par Olivier Baumont, éminent claveciniste dans l’interprétation au plateau des œuvres de Jean-Philippe Rameau (contemporain de Diderot, Voltaire et d’Alembert), une finesse du doigté qui déborde les cimaises des scènes musicales !

Le bon, la brute et le truand selon le célèbre film signé Sergio Leone, Le sage, l’art brut et l’impudent pourrait-t-on dire de ce truculent Neveu de Rameau ! De par son humour dévastateur et son humeur caustique portée à son paroxysme, la satire n’épargne personne, surtout pas les grands et les puissants. Diderot manie l’esprit de contradiction avec délectation, livrant un duel débridé entre le vice et la vertu ! Certes, mais pas que : derrière la supposée pochade du maître des Lumières, « un texte d’une grande modernité qui, sur le mode du dialogue philosophique, revient sur le sens de la vie et qui, en deux cents ans, n’a pas pris une ride », commente Jean-Pierre Rumeau, le metteur en scène. Dans ces plaisirs de l’esprit qui prennent ainsi chair et sueur, qui transpirent de la scène à la salle en un tsunami de rires, un trio qui vraiment décape et décoiffe avec force talent.

En ouverture de soirée, toujours en ce superbe écrin du Ranelagh héritier du siècle des Lumières, les amoureux du théâtre ne manqueront pour rien au monde L’antichambre du dramaturge Jean-Claude Brisville, auteur du fameux Souper mis en images par Édouard Molinaro ! Là encore une joute verbale, un dialogue finement ciselé qui ne masque ni prétentions ni ambitions entre anciens et modernes, plutôt entre Madame du Deffand atteinte par l’âge et la cécité et Julie de Lespinasse, la jeune et intrépide fille illégitime de son frère ! Autrement plus prometteur que le couvent, direction le salon de la susnommée Deffand qui cherche une lectrice… En cette année 1750, ce temple des conversations éclairées brille de ses plus beaux feux, rassemble les plus fins limiers des lettres et des sciences, d’Alembert et Diderot parmi les plus célèbres. Avec pertinence et doigté, Tristan Le Doze orchestre sans artifice ce duel à fleurets mouchetés : deux fauteuils et un tabouret, deux robes et un costume d’époque, le décor est planté, la partie de dames peut commencer !

Nous ferons silence sur la scène finale entre Céline Yvon l’aînée et la fringante Marguerite Mousset. Précisons seulement que cette dernière porte fièrement les audaces de sa jeunesse, manie la répartie d’une langue acérée, chante juste et dévoile de bien jolies jambes dans ses bas blancs. Qui ont l’heur de plaire au sieur Hénault (Rémy Jouvin) en charge d’arbitrer le conflit entre ces deux fortes personnalités… De l’impertinence à l’intelligence, à mots couverts L’antichambre soulève surtout moult questions essentielles en ce troisième millénaire gavé de prétendue modernité : quid du rapport à la vieillesse, quid du statut de la femme, quid de l’éducation et de l’acquisition des savoirs ? « Ces thématiques m’ont permis de faire un transfert temporel, de remplacer mentalement huguenot par musulman, bâtarde par fille d’immigrée, encyclopédie par internet », précise le metteur en scène. Créée en 1991 au théâtre de l’Atelier, avec les inoubliables Suzanne Flon et Henri Virlogeux (Molière du comédien en 1992) dans les rôles titres, la pièce se révèle d’une brûlante actualité. Sous la férule de Tristan Le Doze, dépouillement du décor et qualité de l’interprétation permettent de la savourer avec tendre jubilation. Yonnel Liégeois

L’antichambre, mise en scène de Tristan Le Doze : jusqu’au 14/01/24 (du jeudi au samedi à 19h, le dimanche à 15h). Le neveu de Rameau, mise en scène de Jean-Pierre Rumeau : jusqu’à fin décembre (du jeudi au samedi à 20h30, le dimanche à 17h). Théâtre du Ranelagh, 5 rue des Vignes, 75016 Paris (Tél. : 01.42.88.64.44).

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Bernhard, un homme à la dérive

Du 24 au 28/10, au Théâtre national de Strasbourg (67), Célie Pauthe propose Oui. Créée au CDN de Besançon, une pièce du dramaturge autrichien Thomas Bernhard. Un monologue intérieur fulgurant, interprété par Claude Duparfait, époustouflant.

Avec Claude Duparfait, Célie Pauthe s’était déjà aventurée en terres bernhardiennes. C’était il y a quelque temps, avec Des arbres à abattre, adaptation brillante de ce roman aussi cruel que jubilatoire. Cette fois-ci, la metteuse en scène, et encore directrice jusqu’en décembre du centre dramatique de Besançon, met en scène Oui, un court roman peu connu de Thomas Bernhard. Dans un coin reculé d’Autriche où il a trouvé refuge fuyant les lumières de Vienne, un homme, qui a pour seul nom « le narrateur », vit « barricadé dans (sa) maison, dans (son) cachot de travail » et ne fréquente qu’un vieil ami, Moritz, agent immobilier. Débarque un couple, « les Suisses », qui, à la surprise générale, achète un terrain pentu, rongé d’humidité, réputé invendable. Un couple mystérieux. Surtout elle, « la Persane », toujours emmitouflée dans son manteau de mouton noir, belle femme mutique.

Étrange monologue que cette confession à cœur ouvert où le narrateur est à la fois conteur et observateur de son propre récit. Entre lui et la Persane, une relation magnétique va s’installer, un coup de foudre intellectuel. Ils ont en commun une passion dévorante pour Schumann et Schopenhauer, la poésie du grand poète persan Saadi. Ensemble, ils vont s’aventurer dans la forêt de mélèzes dans une quête spirituelle et nouer une relation complice, loin des conversations grossières du village. Mais c’est comme si ce chemin oscillait entre folie et suicide devant l’impossibilité d’être au monde, d’être de ce monde. L’écriture de Bernhard vous happe. Remettant sans cesse sur le métier des interrogations existentialistes qui restent sans réponse, si ce n’est la mort, une mort précédée d’une lente agonie dont nous sommes les témoins impuissants, Thomas Bernhard provoque des déflagrations intimes à chaque endroit du récit.

Claude Duparfait maîtrise à la perfection cette partition, laissant entendre toute la musicalité de cette langue aussi baroque que singulière. Seul sur le plateau avec, pour unique accessoire, un vieux fauteuil, il raconte ces promenades musicales et philosophiques, l’émerveillement puis l’éloignement, jusqu’à n’éprouver que de l’animosité, avec cette femme si troublante. On l’imagine errer dans la « pièce aux livres », la « pièce aux araignées » ou la « pièce aux classeurs », où s’amassent livres et notes prises au cours de toute une vie. Il nous fait éprouver dans notre chair l’humidité de cette campagne peu aimable, ce froid qui vous envahit et paralyse vos sens. C’est « incroyable la rapidité avec laquelle une relation, quand on lui demande plus qu’elle ne peut donner, se détériore et finit par se consumer entièrement », dira-t-il. Duparfait rend perceptible la mauvaise conscience, puis ce sentiment de tristesse qui envahit son personnage, laissant des phrases en suspens, les ralentissant parfois pour que chaque mot nous atteigne.

La mise en scène de Célie Pauthe, fluide, épurée, épouse les méandres du récit. En ayant recours à des instants filmés dans les sous-bois où apparaît alors la Persane interprétée par Mina Kavani, elle sublime cette partition poétique et l’éclaire, magistralement. Marie-José Sirach

Oui, dans une mise en scène de Célie Pauthe : du 24 au 28/10 au TNS (Strasbourg). Du 24/05/24 au 15/06 à l’Odéon (Paris).

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Maryam Madjidi, une femme de nuance

Au lendemain du 7 octobre, le monde a basculé dans la sidération. L’horreur s’est affichée sur une muraille prétendument imperméable entre Israël et la bande de Gaza, là où plus de deux millions de personnes osaient encore survivre dans leur prison à ciel ouvert, dans leur pré carré. Il y belle lurette que les grandes puissances, y compris les états arabes, ne se souciaient plus de leur sort.

La terreur a réveillé les consciences internationales, impotentes et somnolentes depuis 1948…  D’un côté une organisation terroriste, de l’autre un gouvernement israélien composé « d’ultraorthodoxes et de nationaux-religieux messianiques, la version juive du Hamas », selon les propres termes d’Elie Barnavi, l’ancien ambassadeur d’Israël en France ! Alors que chaque camp comptabilise ses morts, plus de 1400 en Israël et presque quatre fois plus déjà en territoire gazaoui, experts autoproclamés et responsables politiques décervelés se livrent une sinistre bataille sémantique à l’heure où les mots ont perdu tout sens commun, surtout humain.

D’un côté, syndicaliste-footballeur-simple citoyen, le couperet tombe lorsque leurs voix s’élèvent pour la défense des droits du peuple palestinien, de l’autre un ministre de l’Intérieur français désavoué par le Conseil d’état et la présidence européenne embourbée entre son soutien inconditionnel à Israël et son silence au regard du respect du droit international et de la protection des populations civiles à Gaza… Au rebus, la nuance et la complexité : un état de fait que déplore l’écrivaine Maryam Madjidi dans les colonnes du quotidien L’Humanité. Une chronique, fort lucide et éclairante, proposée à l’appréciation des lecteurs de Chantiers de culture. Yonnel Liégeois

Née en 1980 à Téhéran, Maryam Madjidi quitte l’Iran avec sa famille en 1986 pour s’installer en France. Après des études de lettres à la Sorbonne, elle enseigne le « français, langue étrangère » auprès de réfugiés et de mineurs non accompagnés. Elle publie en 2017 son premier roman, Marx et la poupée, couronné du Goncourt du premier roman. En août 2021, sort Pour que je m’aime encore, toujours aux éditions Le nouvel Attila.

Le rameau d’olivier

Un ami m’envoie une vidéo de Yasser Arafat qui date du 13 novembre 1974. Il s’agit de son discours à l’ONU. « Je suis venu, un rameau d’olivier dans une main, un fusil de combattant dans l’autre. Ne laissez pas le rameau d’olivier tomber de ma main, ne le laissez pas tomber, ne le laissez pas tomber ». Cinquante ans après, le rameau d’olivier est bel et bien tombé, et a même été carrément piétiné. Samedi 7 octobre, un coin du monde a basculé dans l’enfer et, avec lui, le monde entier. Il est difficile de penser à autre chose, de détourner le regard, de vivre comme si ce tout ce sang n’avait pas coulé. Je suis suspendue aux informations, aux images déchirantes et aux vidéos sidérantes.

Je revis la même force écrasante de l’actualité qu’à l’automne 2022 en Iran, après la mort de Mahsa Amini. Cette actualité que l’on se doit de porter sur les épaules. Je ne suis pas palestinienne, je ne suis pas israélienne, je ne suis pas musulmane, je ne suis pas juive, mais cette guerre me frappe en tant qu’être humain sur cette terre. Je me répète sans cesse comme tout le monde : comment en est-on arrivé là ? Une multitude d’éléments, d’événements, de conjonctures pourrait être invoquée : j’en laisse le soin aux spécialistes qui travaillent depuis des années à comprendre, éclairer, analyser ce coin de terre qui n’a jamais connu de paix durable. Je ne prétends pas les compiler et les exposer ici. Ce n’est pas mon travail.

Mon travail d’écrivaine me porte ailleurs. Vers une région que j’appellerai la nuance. La nuance qui révèle la complexité. L’une et l’autre marchent ensemble sur le chemin de la vérité, comme deux amies, deux sœurs. Or, ces deux mots semblent disparaître de plus en plus du débat.

Nous n’avons que faire de la nuance et encore moins de la complexité. Elles demandent du recul, de la réflexion, du temps. L’époque est à la vitesse, à l’emporte-pièce. C’est intéressant l’origine du mot « emporte-pièce » : « instrument généralement d’acier qui permet de découper d’un seul coup et en une seule pression une pièce aux contours déterminés… », selon la définition du « Trésor de la langue française ». Nous découpons d’un coup un morceau de la réalité et voilà l’opinion tranchée et le débat terminé. La nuance demande surtout de se décentrer, de se déplacer, de se mettre à la place de. Elle nécessite de faire de la place à l’autre. Cet autre peut être l’opprimé aussi bien que l’oppresseur. D’ailleurs, dans le conflit israélo-palestinien – c’est là un aspect de sa complexité –, les deux figures se fondent l’une dans l’autre. Mais l’opinion radicale et tranchée doit immédiatement distribuer et figer les rôles. T’es pour ou contre ? Choisis ton camp ! Fin du débat.

Parce que la littérature est le terrain privilégié de la nuance, je voudrais vous parler d’un livre. Il s’intitule Apeirogon. Écrit par Colum McCann et publié en 2020. Sa lecture est d’une nécessité salvatrice en cette période de guerre et d’horreur. Le roman est construit par fragments, 400 au total qui disent, par cette forme éclatée, la confusion et la complexité de la réalité de ce conflit. C’est l’histoire vraie de deux pères, l’un israélien, l’autre palestinien. Ils ont tous deux perdu une fille dans ce conflit. Ils auraient pu se haïr mais ils ont fait le choix de se parler, de mettre des mots sur leur douleur et de combattre ensemble pour la paix. Ils ont ramassé le rameau d’olivier tombé à terre et ont tout fait pour le planter. Maryam Madjidi

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Jon Fosse, Nobel de littérature

Le jeudi 5 octobre à Stockholm, l’Académie suédoise a couronné l’écrivain et dramaturge Jon Fosse du prix Nobel de littérature 2023. L’auteur norvégien s’est dit « bouleversé et reconnaissant » par l’annonce de sa récompense pour laquelle son nom circulait depuis une vingtaine d’années. Un article du service Culture de Franceinfo.

Le prix Nobel de littérature 2023 a été décerné au dramaturge norvégien Jon Fosse pour « ses pièces novatrices », a annoncé le jury ce jeudi 5 octobre lors de la cérémonie à Stockholm. L’auteur s’est dit « surpris mais pas trop » par l’annonce de sa récompense pour laquelle son nom circulait depuis une vingtaine d’années. L’Académie suédoise a distingué l’écrivain âgé de 64 ans « pour ses pièces de théâtre et sa prose novatrices qui ont donné une voix à l’indicible », citant Septologien, un roman en sept chapitres et trois volumes, non encore traduit.

Mélancholia, dans une mise en scène de Claude Régy en 2001 au théâtre de la Colline

« Je suis bouleversé et reconnaissant. Je considère qu’il s’agit d’une récompense pour la littérature qui vise avant tout à être de la littérature, sans autre considération », a réagi Jon Fosse dans un communiqué. « Je me suis prudemment préparé au fait que cela pourrait se produire ces dix dernières années. Mais croyez-moi, je ne m’attendais pas à avoir le prix aujourd’hui, même s’il y avait une chance », a-t-il dit au téléphone (…) Son œuvre, similaire à celle de Samuel Beckett, partage la vision pessimiste de ses prédécesseurs, selon la biographie de Jon Fosse publiée par l’Académie.

Dramaturge multi récompensé

Né le 29 septembre 1959 à Haugesund en Norvège, Jon Fosse est un écrivain touche-à-tout d’un accès peu facile pour le grand public. Il a débuté en littérature par l’écriture de romans et de poèmes. Il écrit également des textes à destination des jeunes lecteurs. En 1994, il écrit sa première pièce intitulée Et jamais nous ne serons séparés à la demande du metteur en scène Kai Johnsen. Encouragé par son succès, suit en 1995 Le Nom. En 1996, il publie Quelqu’un va venir (Prix international Ibsen 2010) et le roman Melancholia I, deux œuvres que Claude Régy mettra en scène et qui le révéleront en France.

Jon Fosse est désormais mondialement connu en tant que dramaturge. Il est, avec Ibsen, le dramaturge norvégien le plus joué aujourd’hui. Son œuvre théâtrale est riche d’une dizaine de pièces dont la plupart ont été traduites par Terje Sinding, connu pour ses traductions d’Ibsen. Ses écrits (romans, nouvelles, poésie, essais et pièces de théâtre) ont été traduits dans plus de quarante langues, et ses pièces ont été montées par les plus grands metteurs en scène particulièrement en France (Patrice Chéreau, Jacques Lassalle, Thomas Ostermeier, Claude Régy…). Son roman La Remise à bateaux (1989), lui gagne l’estime de la critique. Considéré comme l’un des plus grands auteurs contemporains, il a été décoré de l’Ordre national du Mérite français en 2007 et a reçu plusieurs prix dont le Prix européen de littérature en 2014 et le Grand prix de littérature du Conseil nordique en 2015.

Des textes sombres, une écriture sobre

L’œuvre théâtrale de Jon Fosse se caractérise par une écriture très épurée, minimale, répétitive avec d’infimes variations. La langue est banale, l’intrigue est pauvre, quasiment absente, l’ensemble paraît très simple. Mais l’auteur arrive à créer une tension extrême entre les personnages, dans un univers souvent très sombre. « Le langage signifie tour à tour une chose et son contraire et autre chose encore », affirme l’auteur. « Son œuvre immense, écrite en nynorsk (l’une des formes écrites de la langue norvégienne, ndlr) et couvrant une grande variété de genres, se compose d’une multitude de pièces de théâtre, de romans, de recueils de poésie, d’essais, de livres pour enfants et de traductions », a estimé le jury. « C’est par sa capacité à évoquer (…) la perte d’orientation, et la façon dont celle-ci peut paradoxalement donner accès à une expérience plus profonde, proche de la divinité, que Fosse est considéré comme un novateur », a détaillé Anders Olsson, président du comité Nobel pour la littérature.

Matin et soir, dans une mise en scène d’Antoine Caubet en 2019 au théâtre de l’Aquarium

L’écriture de Jon Fosse ne comporte pas de ponctuation, et se remarque tout particulièrement l’absence de points d’interrogation, alors que les personnages sont perpétuellement en recherche, en attente, sous tension : jalousie, exaspération, angoisse, vide existentiel… Souvent confrontés à leur propre solitude, les personnages restent des inconnus et on ignore à peu près tout de leur passé. Ils sont stylisés et ne portent pas de nom : ils sont désignés par un terme générique : lui, elle, le fils, le père, l’un, l’autre… Seuls importent le moment présent et les tensions qui s’exaspèrent entre eux. L’intrigue elle-même est épurée au point de devenir presque abstraite ou conceptuelle : la rencontre, la séparation, l’abandon, la solitude… Elle donne souvent l’impression d’être inachevée ou de se conclure sur un moment d’incertitude, de passage. Il en résulte, pour le comédien et le spectateur, une sorte de frustration qui excite leur curiosité, éveille leur imaginaire.

En France, les œuvres théâtrales de Jon Fosse sont publiées aux éditions de l’Arche

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Le misanthrope, à la mode Loyon

Jusqu’au 20 octobre, au 100ecs (75), René Loyon met en scène Le misanthrope. La célèbre pièce de Molière, revisitée à l’heure de la vieillesse pour les protagonistes ! Du plaisir renouvelé à goûter un classique du répertoire, libéré des fioritures prétendument imposées à l’heure de la modernité.

Au 100 – établissement parisien, culturel et solidaire, René Loyon présente une version du Misanthrope de Molière, assurément atypique ! Quelques chaises disséminées sur le plateau pour tout décor, le metteur en scène demeure fidèle à ses principes : le texte seul, tout le texte, rien que le texte ! Et pas n’importe lequel, celui de Molière où un homme, perclus de sa suffisance et de son intégrité, se refuse à toute passion amoureuse et à toute connivence avec le monde qui l’entoure… « Célimène a vingt ans, nous dit Molière, mais que se passerait-il si elle était au-delà de cette sorte de date de péremption fatidique appelée ménopause ? », s’interroge le metteur en scène, « que se passerait-il si tous les personnages de l’histoire avaient pris de l’âge ?

Un bel exercice de style où Loyon est passé maître en la matière, osant déjouer le temps en jouant de la maturité de ses interprètes : des vingt ans de Célimène à l’heure où Molière situe son chef d’œuvre, nous voilà en présence de personnages entre la cinquantaine et la soixantaine finissantes mis à l’épreuve d’une jeunesse révolue et d’un désir par trop émoussé. Que nenni, nous prouvent les interprètes, d’une audace et d’une vivacité à toute épreuve, rivalisant de talent pour mettre à l’honneur une belle langue déclinée en majestueux alexandrins ! Du plaisir renouvelé à goûter un classique du répertoire, libéré de fioritures soi-disant imposées à l’heure de la modernité. Yonnel Liégeois

Le misanthrope, mis en scène par René Loyon : jusqu’au 20/10 au 100ecs, à 20h, le 19/10 à 14h30. 100 rue de Charenton, 75012 Paris.

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Romain Rolland, la dernière note

Jusqu’au 22/10, au Studio Hébertot, le comédien et pianiste Guilhem Fabre joue Dernières notes. Mise en scène par François Michonneau, la pièce de Michel Mollard permet une (re)découverte sensible de l’écrivain Romain Rolland, prix Nobel de littérature en 1915.

Ce 24 décembre 1944 est le dernier Noël de Romain Rolland dans sa demeure de Vézelay. Le 30 décembre, il fermera les yeux définitivement. Prix Nobel en 1915, l’écrivain est âgé de 78 ans, et se sait à bout de forces. Ce soir, Macha, son épouse, l’a laissé seul pour assister à la messe de minuit, dans la basilique toute proche. Dernières notes, de Michel Mollard, est une pièce attachante et étonnante, mise en scène par François Michonneau. Elle dresse un pont musical et poétique entre théâtre documentaire et concert. Sait-on par exemple que la musique, notamment l’œuvre de Beethoven, occupa une part importante de la vie de l’écrivain ?

Sur la scène, un fauteuil lui aussi en fin de course, une table basse où s’empilent des livres, et un peu plus loin un piano. Guilhem Fabre, comédien et pianiste (lauréat du conservatoire national supérieur de musique en 2015), campe le personnage. Il donne vie à l’auteur qui des années durant a défendu son engagement en faveur de l’URSS et ses convictions pacifistes. Romain Rolland, dont le roman-fleuve Jean-Christophe, publié de 1904 à 1912, assura la renommée, a entretenu des correspondances soutenues avec Louis Aragon, Richard Strauss, André Suarès, Stefan Zweig, Paul Claudel, entre autres. Il a aussi été critique musical. Il enseigna même l’histoire de la musique à la Sorbonne.

Guilhem Fabre, à travers quelques citations, lettres et fragments de textes, traduit la réflexion de l’écrivain, et donne à partager sa passion musicale. C’est d’ailleurs la « Sonate pour piano n° 32, opus 111 » (la dernière composée par Ludwig van Beethoven entre 1820 et 1822) qui clôt ce spectacle imaginé hors des sentiers battus. Gérald Rossi

Dernières notes, la dernière soirée de Romain Rolland : jusqu’au 22/10, du jeudi au samedi à 19h, le dimanche à 17h. Studio Hébertot, 78bis boulevard des Batignolles, 75017 Paris (Tél. : 01.42.93.13.04).

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Pauline Bayle, écrire sa vie

Jusqu’au 21/10, au Théâtre Public de Montreuil (93), Pauline Bayle présente Écrire sa vie. Une adaptation des écrits de la romancière anglaise Virginia Woolf. De l’enfance à l’âge adulte, les certitudes et contradictions de chacun dans le regard de l’autre. Entre humour et drame, rires et larmes, un spectacle tout aussi beau qu’énigmatique.

Dans une installation presque à l’identique aux Illusions perdues, la superbe adaptation du roman de Balzac, le spectacle s’ouvre en un espace bi-frontal, les interprètes cette fois jouant et dialoguant avec le public. Une introduction ludique et réussie, la création d’une atmosphère festive et conviviale… D’autant que très tôt une trentaine de ballons rouges, plus ou moins gros, envahit l’espace scénique pour s’élever dans les hauteurs des cintres : l’enfance, le jeu, la frivolité nous ouvrent les bras ! Écrire sa vie, la certitude s’impose, ne peut être qu’une belle aventure.

Les dialogues et répliques qui fusent alors font illusion un temps, peu de temps. Tous attendent avec bonheur et impatience l’arrivée de Jacob : l’ami, le frère ou l’amant de jeunesse, symbole de l’amitié entre les membres du groupe, symbole des années d’insouciance. Pour l’occasion, une table de banquet est dressée, fleurs et victuailles s’y accumuleront au fil de la représentation. La bande d’amis se raconte, chante et danse en chœur. De superbes moments, et mouvements, orchestrés avec délicatesse par la metteure en scène, une musique prenante, de beaux costumes taillés à juste mesure, des lumières savamment réglées pour éclairer le propos de l’une ou l’autre : six interprètes, filles et garçons, dans l’excellence de leur talent ! Las, Jacob se fait attendre, sa venue sans cesse espérée, que l’on attendra longtemps, qui n’apparaîtra jamais : empêché, malade, mort ? Le sort en a décidé autrement, la guerre est déclarée, l’avenir désormais est paré de clair-obscur, craintes et peurs. Les sourires se figent, le petit punch a un goût amer, le futur ne fait plus rêver.

Pour le spectateur averti, le doute n’est point de mise : l’univers mental et littéraire de Virginia Woolf est posé là, sur le plateau. Son écriture introspective, sa poésie, son regard libérateur sur la femme, ses tourments vitaux. Des Vagues à d’autres écrits, Pauline Bayle s’en inspire pour insuffler des interrogations bien contemporaines : notre choix de vivre ou mourir, comme la romancière qui se suicidera en 1941 ? Notre regard sur la nature qui nous offre beauté et respiration alors que nous la maltraitons et la saccageons ? Le droit à toute femme de disposer de son corps et de son futur, de choisir son métier et de ne point se marier ? Le spectre dantesque de la guerre qui anéantit toute perspective d’avenir, tel celui de l’écrivaine anglaise aux heures sombres du second conflit mondial ? Enfin et surtout, la complexité de la vie de chacun à s’écrire, à se construire hors et dans le regard des autres… Pour le public néophyte, étranger à son œuvre, l’énigme demeure, rien sur scène ne fait clairement référence au temps et à la vie de l’auteure de Mrs Dalloway et d’Une chambre à soi.

Si les critiques formulées en Avignon gardent une part de pertinence, preuve est faite : d’une création en extérieur à sa représentation en salle, regards et perspectives souvent changent, évoluent. S’imposent alors chaleur et saveur d’un spectacle rondement mené, d’une beauté incontestée, aux dialogues finement ciselés et aux interrogations subtilement d’actualité. Yonnel Liégeois

Écrire sa vie, adaptation et mise en scène de Pauline Bayle d’après l’œuvre de Virginia Woolf : jusqu’au 21/10 au Théâtre Public de Montreuil, du mardi au vendredi à 20h, le samedi à 18h. 10 place Jean-Jaurès, 93100 Montreuil (Tél. : 01.48.70.48.90). Les 20 et 21/11 au Parvis, scène nationale de Tarbes-Pyrénées. Les 8 et 9/12 au Châteauvallon Liberté, scène nationale de Toulon. Le 15/12 au Théâtre Châtillon Clamart. Du 13 au 16/02/24 au CDN Dijon Bourgogne. Du 5 au 8/03 au Théâtre de la Croix-Rousse, Lyon.

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Liberté pour les blattes !

Jusqu’au 14 octobre, à la Manufacture des Abbesses (75), Marilyn Pape met en scène La nostalgie des blattes. Incarnant, en compagnie d’Eulalie Delpierre, deux vieilles femmes qui résistent avec malice dans un univers effrayant, fliqué et aseptisé. Le texte de Pierre Notte est servi avec talent.

Il y a du Godot dans l’air. Deux femmes, vieilles, en combinaison plus ou moins moulante, ce qui ne cache guère les chairs usées, attendent. Peut-être des clients, des parents, des amis. On ne saura pas. Personne ne viendra. La nostalgie des Blattes, publiée en 2017 par Pierre Notte, est une histoire un rien fantastique, mais qui surtout s’attache à parler d’un monde qui n’est plus. D’un monde qui vivait, avant que « la brigade sanitaire » aux ordres d’un pouvoir autoritaire, aliénant et hygiéniste ne surveille chacun à l’aide de drones. Pendant que le dérèglement climatique fait ses ravages sans retour possible.

Ces deux vieilles, que des autocars de curieux sont venus visiter il y a longtemps, comme on va au Louvre voir La Joconde, sont des vestiges. Toute leur vie, avant et après le grand chamboulement, elles ont refusé de céder aux injonctions d’apparence. Chez elles, pas de Botox ou de chirurgie esthétique. Elles en font une fierté. Leur apparence est celle de leur âge, au moins 70 printemps. Et c’est bien ainsi. Comme deux gamines, elles fument quelques cigarettes et se souviennent du temps où l’on avait le droit de fumer, de manger des fruits, des gâteaux, de la viande, du pain, de vrais légumes, et non pas des barres lyophilisées qui sont désormais la seule nourriture. Plus de sucre, de gluten, de café non plus. La vie n’a plus de goût.

Elles imaginent un avenir

C’est Catherine Hiegel qui souffla en jour à Pierre Notte l’idée d’écrire « un musée de la vieille ». Avec Tania Torrens, elle a créé la pièce au Théâtre du Rond-Point. Cette fois, à la Manufacture des Abbesses, Eulalie Delpierre et Marilyn Pape (à qui l’on doit aussi la mise en scène) ont repris les rôles en cette rentrée. Et elles les défendent avec finesse et talent. Les deux femmes font connaissance, et pas à pas construisent un avenir. C’est à la fois très drôle, cruel, amer. Tout autant que lucide. La vieillesse n’est pas souvent abordée en tant que telle ni questionnée au théâtre. Les personnages, qui certes se vieillissent un peu, ne caricaturent pas leur âge, mais l’assument. En toute franchise. L’une était comédienne et chanteuse, l’autre danseuse. Elles le prouvent un instant, et c’est beau.

« La vieillesse est un naufrage », a-t-on dit. Mais ce n’est peut-être pas aussi simple, ce peut être aussi l’heure d’une révolte. Vieille 1 et Vieille 2 ? On ne connaît pas leur état civil, elles ne se réfugient pas seulement dans leur passé. Elles disent le présent, et inventent, jouent, comme sur la scène, comme dans la vie. Dehors, tout est propre, très propre, « javellisé ». Des plantes, des arbres existent-ils encore ? Et les insectes ? Peut-être que voilà un moucheron, elles ont cru le voir. Sur un champignon. Alors, tout n’est pas perdu. Il faut aller voir ces deux vieilles femmes joliment nostalgiques, mais qui refusent de ne pas pouvoir rester libres jusqu’au bout du chemin. Gérald Rossi

La nostalgie des blattes, à la Manufacture des Abbesses : jusqu’au 14/10, du mercredi au samedi à 19h. 7 rue Véron, 75018 Paris (tél. : 01.42.33.42.03).

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Le retour de l’enfant prodigue

Jusqu’au 08/10, au Théâtre de la Colline (75), Laurent Mauvignier présente Proches. La première mise en scène de l’auteur, un psychodrame familial fondé sur la parole.

« Bienvenue Yoann », annonce une banderole. On s’apprête à fêter le retour de l’enfant prodigue, revenu après quatre ans passés derrière les barreaux. Un temps, père, mère, sœurs et beaux-frères demeurent figés dans l’attente tandis qu’un jeune homme arpente obstinément l’avant-scène, il décrit les lieux, le quartier : « Les zones pavillonnaires, on pourrait les reconnaître sans jamais y avoir mis les pieds » … Sa présence fantomatique hantera toute la pièce, rythmée par le choc d’une balle de tennis qu’il fait inlassablement rebondir au sol. C’est lui qui déplacera le décor mobile d’Emmanuel Clolus : un intérieur standard, gris, impersonnel, avec pour seule touche de couleurs, un bouquet de fleurs. Il regarde sans qu’on le voie ce petit monde s’agiter en parlant de lui, et commente sporadiquement d’un regard ironique. Arrive Clément, l’ex-amant de Yoann, un « proche » que l’on n’attendait pas.

Au fil des conversations, les personnages se dévoilent, avec leurs fragilités, leurs dissensions secrètes. Et ça parle beaucoup : d’abord pour meubler, pour s’exprimer, enfin pour blesser. De banalités en règlements de compte, les non-dits surgissent au grand jour, chacun y va de ses quatre vérités, jusqu’au chaos. Les fleurs répandues au sol, le vase brisé, une image simple figure ces retrouvailles avortées. « Mes premiers romans, par l’importance des monologues, cherchaient à trouver, par la langue, le moyen d’une incarnation des personnages », dit l’auteur. « Le théâtre (…) va plus loin que le roman, jouant de la simultanéité des paroles pour composer une sorte de partition, d’orchestration des malentendus (…) ». Les mots se bousculent, mais on ne s’entend pas. Parfois aussi, ça sort sans qu’on le veuille…

La partition de chaque personnage est composée au cordeau, d’une écriture à vif, qui fait mouche et nous saisit. Et les comédiens, dirigés avec justesse, portent avec talent et pudeur le drame jusqu’à son climax : une ultime révélation de Clément qui ne mettra pourtant pas fin à l’attente. Gilles David, d’une grande humanité, trouve la bonne distance avec ce père faussement fruste, et suffisamment d’humour pour éviter le pathos. Norah Krief se révèle, une fois de plus, surprenante en mère cinglante de vérité derrière des apparences anodines. Malou la parfaite (Charlotte Farcet) et Vanessa l’infantile (Lucie Digout) révèlent leurs jalousies de sœurs avec éclat. Les gendres, Cyril Anrep (Quentin) et Guillot Romain (Arthur) jouent à la perfection leur malaise au sein de leur belle-famille. Pascal Cervo (Clément, l’amant de Yoann) garde une froide réserve face à l’agressivité de classe des autres pour « sa gueule de prof » … Grâce à cette distribution hors-pair, nous entrons de plain pied dans le psychodrame familial.

Laurent Mauvignier, qui écrit régulièrement pour le théâtre (Ce que j’appelle oubli 2011, Tout mon amour 2012, Retour à Berrathammis 2015, Une légère blessure 2016), s’attelle ici pour la première fois à la mise en scène. Est-ce par souci de déréaliser les situations qu’il ménage, en pleine action, des apartés fantasmatiques, au ralenti, ou qu’il insère des flash-back où le fils fantôme intervient directement ? Ces procédés cinématographiques alourdissent et désamorcent les tensions implicites. Dommage. Malgré l’inquiétante présence de Maxime Le Gac-Olanié, pourquoi avoir incarné Yoann, ne serait-ce qu’en ombre à la fois angélique et maléfique ? Etait-il besoin de montrer visuellement qu’il tire les ficelles et manipule tout le monde, jusqu’au meubles de la maison ? Son absence complète n’aurait-elle pas eu plus d’impact dans le dévoilement progressif de son génie destructeur ?

De L’Orestie d’Eschyle, Œdipe de Sophocle à Juste la fin du monde de Jean-Luc Lagarce (1990), le théâtre abonde de ces fils qui reviennent perturber l’ordre familial. Ici, on n’entre pas dans le tragique mais dans un drame psychologique classique : Yoann est celui qui fait voler en éclat l’amour de façade qui unit la parentèle… On pense aussi au mystérieux visiteur de Théorème de Pier Paolo Pasolini. La bonne idée de la pièce était justement l’absence effective de celui qu’on ne finira jamais d’attendre. Reste 1h30 de jeu tendu, par une brochette d’excellents acteurs, au service d’un vrai talent d’écrivain. Mireille Davidovici

Proches, texte et mise en scène de Laurent Mauvignier : jusqu’au 08/10, du mercredi au samedi à 20h, le mardi à 19h et le dimanche à 16h. Théâtre de la Colline, 15 rue Malte-Brun 75020 Paris (Tél. : 01.44.62.52.52). Les 12 et 13/10, au théâtre du Bois de l’Aune – Aix-en-Provence (13). Le 19/10, au Trident – Scène nationale de Cherbourg (50). Le texte est publié aux Éditions de Minuit.

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