Archives de Catégorie: Littérature

Georges Feydeau, un Bouillon de rire

Le metteur en scène Gilles Bouillon propose deux pièces en un acte de Georges Feydeau, Dormez, je le veux et Mais n’te promène donc pas toute nue !. Pour y donner à voir les vertus comiques intactes d’un boulevardier de génie. Du rire très à la française. Sans oublier Panama papers show au Lavoir moderne parisien et Voyage au bout de la nuit au Lucernaire.

 

Gilles Bouillon monte deux pièces en un acte de Georges Feydeau (1862-1921), Dormez, je le veux ! et Mais n’te promène donc pas toute nue !. Composées après ses comédies à grand succès, telles, entre autres, La dame de chez Maxim (1899) ou Occupe-toi d’Amélie (1908), ces œuvres brèves témoignent des vertus comiques intactes du boulevardier de génie encouragé, en ses débuts, par le maître du vaudeville Eugène Labiche. En pleine Belle Époque (on sait qu’elle ne le fut pas tant que çà), à quelque temps de l’ouverture de la boucherie de 1914, Feydeau, qu’un contemporain décrivit avec finesse comme « travailleur avec nonchalance, de belle humeur avec tristesse », brosse alors de sa société un tableau confondant de drôlerie, en frôlant la gaudriole avec une rare élégance. Imparables demeurent son sens de l’intrigue, ses dialogues au naturel cousu main, les caractères de ses personnages et sa fidélité à l’air du temps. Par exemple, dans Dormez, je le veux !, le valet Justin hypnotise son patron. « Il me fait mon ouvrage », dit-il, « et je lui fume

©PascalGely

ses cigares ! Voilà du véritable libre-échange ! ». En ce temps-là, Charcot pratiquait l’hypnose et Freud lui-même s’y exerça.

Dans Mais n’te promène donc pas toute nue !, Clarisse prend ses aises chez elle. Elle circule en déshabillé devant son enfant et les domestiques, au grand dam de son député de mari qui ne veut pas que Clemenceau se rince l’œil à la fenêtre d’en face. C’est une scène de ménage époustouflante : la langue bien pendue, les répliques en rafales, les allusions salaces sous-entendues, jusqu’à ce qu’une guêpe pique les fesses de cette demi-Phryné bourgeoise…

Le décor de Nathalie Holt est en couleurs crues. On dirait l’intérieur des Simpson. Elle signe aussi les costumes, un peu années 1960, autre préhistoire. Une dramaturgie solide (Bernard Pico) a présidé à la mise en scène de Gilles Bouillon, juste dans le rythme obligé, les quiproquos, les saillies verbales, les gestes heurtés à l’excès. Une belle équipe d’acteurs s’emploie à créer un petit monde infiniment singulier. Nine de Montal (Clarisse) en tête, en regard de Frédéric Cherboeuf. Ils sont accompagnés à la hauteur, dans les deux pièces, par Vincent Chappet, Mathias Maréchal, Iris Pucciarelli et Paul Toucang. Il y va d’un rire très français. Jean-Pierre Léonardini

Le 18/02/2020, Le Bouscat (33). Le 20/02, Villeneuve sur Lot (47). Le 06/03, Domaine de Bayssan/ Béziers (34). Le 17/03, Epernay (51). Le 26/03, Langon (33).

À voir aussi :

Panama papers show : au Lavoir moderne parisien (75), à compter du 26/02 jusqu’au 01/03. D’un côté la fuite de 11,5 millions de documents confidentiels, de l’autre une histoire inédite du journalisme collaboratif international… Sur scène, entre humour et sérieux, sont tirés les fils et mis à jour transactions clandestines, manipulations virtuoses, délits d’initiés ! Du théâtre politique et documentaire de belle facture. Le jeudi 27/02 à 18h, à la Maison de la Vie Associative et Citoyenne du 18ème arrondissement de Paris (15, passage Ramey), est organisé une rencontre avec les journalistes de Cash investigation et de la rédaction du Monde pour dialoguer et débattre autour de toutes ces « affaires ». Entrée libre sur réservation : ahlalareservations@gmail.com . Yonnel Liégeois

Voyage au bout de la nuit : au théâtre du Lucernaire (75), à compter du 04/03 jusqu’au 26/04. Metteur en scène et interprète des mots de Céline, en raison du succès, Franck Desmedt revient sur les planches en solitaire pour offrir à nouveau la pleine mesure du roman qui a révolutionné la littérature dans les premières décennies du siècle dernier. Une plongée dans les bas-fonds de l’errance humaine où la fulgurance de la langue percute tous les codes et clichés. Une poubelle grand format pour seule partenaire, Bardamu-Desmedt transmute ordure du monde et dégoût de la vie en d’authentiques pépites par la seule force du verbe ! Yonnel Liégeois

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Dufresne, le roman des violences policières

Journaliste et documentariste, David Dufresne publie Dernière sommation aux éditions Grasset. Un premier roman qui scrute la répression policière sévissant durant la révolte des Gilets jaunes. Pour en interroger les motivations et les effets.

 

« #Allo @Place_Beauvau c’est pour un signalement »… Durant des mois, depuis le début du mouvement des Gilets jaunes, le journaliste et documentariste David Dufresne a témoigné des violences policières subies par les manifestants. Un travail de recension, de vérification, de recoupements, lui permettant de documenter chacun des faits qu’il mentionne et décrit et pour lesquels il a n’a eu de cesse d’interpeler le ministère de l’Intérieur. Un travail minutieux, réalisé notamment à partir des témoignages reçus à son adresse, connue des militants, @DavDuf, et qui lui a valu le Grand Prix du journalisme de l’année 2019.

Avec Dernière Sommation, c’est par un roman et donc sous le mode de la fiction que David Dufresne choisit de scruter les pratiques policières lors de ce mouvement des Gilets jaunes qui a sidéré le pouvoir, de comprendre ce qui se joue dans la chaîne hiérarchique, de disséquer les rapports entre le politique et certains syndicats de policiers, d’analyser la montée en puissance de la répression, ce qui la motive, et ses effets. De témoigner des blessures visibles et invisibles infligées à tant de manifestantes et manifestants, des vies brisées. D’interroger une époque, à travers les yeux de son héros, Étienne Dardel, son double littéraire. Dardel, et des personnages tout aussi proches du réel : Vicky qui perdra une main, sa mère d’abord rencontrée à un rond-point et que le lepénisme a su – un temps ? – attirer. Des flics, aussi, du terrain à la salle de commandement. De ceux qui veulent en découdre et aller à l’affrontement à ceux qui se font déborder par les premiers ou aux formateurs qui tiennent aussi le rôle de révélateurs.

À qui s’adresse cette « Dernière sommation » ? Ceux qui auront subi matraques, grenades, LBD, n’auront guère entendu prononcer cette injonction avant que la répression s’abatte sur leurs corps. « Les mots ont un sens »répète dans le roman un patron de la préfecture de Paris qu’il finit par quitter. Les mots ont un sens. Et cette dernière sommation ressemble un peu ici à une alerte. Au moins une alerte aux lecteurs, pour peu qu’ils se soucient de démocratiedu respect et du droit des citoyens. Isabelle Avran

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Marie Étienne et Antoine Vitez, la part cachée

Marie Étienne a travaillé dix ans durant au côté du metteur en scène Antoine Vitez. Elle publie au Castor astral Antoine Vitez & la poésie. Un livre où se mêlent souvenirs émus, réflexions et témoignages. Sans oublier Profils perdus d’Antoine Vitez, de Jean-Pierre Léonardini, à lire ou relire.

 

Antoine Vitez s’est éteint brutalement le 30 avril 1990, à l’âge de 59 ans. Marie Étienne a travaillé à ses côtés dix années durant, à Ivry puis à Chaillot. Elle est poète. Son dernier ouvrage a justement pour titre Antoine Vitez & la poésie. C’est un livre de « divagations », comme disait Stéphane Mallarmé, où se mêlent souvenirs émus, réflexions et témoignages (entre autres, précieux, de Jeanne et Marie, filles d’Antoine). On y trouve des extraits du journal de Marie Etienne à diverses périodes. Il y a surtout que l’enjeu principal est à voir dans le champ poétique, essentiel pour Vitez, sans doute même au-dessus du théâtre, qu’il a porté au plus haut.

L’interrogation lancinante qui court dans ces pages ? « Et pourtant, il n’écrit que dans les marges arrachées à son dévorant emploi du temps de metteur en scène. Pourquoi ? » La question est, tout du long, criblée d’assertions et d’hypothèses, au milieu de subtiles évocations des lieux de vie d’Antoine, de sa pratique d’acteur, de pédagogue, de régisseur, de ses écrits théoriques, de son travail de traducteur et de sa façon unique – et multiple – de dire la poésie d’autrui. Il refuse de « jouer les poèmes », de « faire l’artiste, le fin diseur », autant que « la voix blanche et inexpressive sous prétexte de sobriété ». Un chapitre particulièrement lumineux est donc consacré à quatre lectures de poètes contemporains à Chaillot, dont Marie Étienne fut partie prenante. Magnifiques « plateaux » : Guennadi Aïgui, André Frénaud, John Cage, Andrea Zanzotto, Jacques Roubaud, Claude Mouchard, Saül Yurkievich, Valère Novarina, Julio Cortazar, Dominique Fourcade, Jacques Darras (qui signe une belle postface), Jude Stéfan, Paroles d’Afrique noire. On rencontre également, pour sûr, les noms de Claudel, Maïakovski, Pasolini, Ritsos et Aragon, le mentor et l’ami.

Antoine Vitez & la poésie, c’est au fond une enquête fervente sur l’être profond et secret d’Antoine Vitez. Il a écrit : « Ceci est un désir ancien : tout dire et surtout la vérité des poèmes. / Ce qu’ils cachent. Ce pourquoi, finalement, ils sont faits : cacher, celer, sceller. / Le poème est un recéleur. / Je commence aujourd’hui ma mémoire générale ». Ce vœu n’a pas été conduit à son terme. Par crainte de l’aveu ? Par manque de temps dû à la mort précoce ? Marie Étienne, qui a choisi pour sous-titre « La part cachée », garde intacte l’énigme. Ce qui ajoute une vertu à son essai si éclairant. Jean-Pierre Léonardini

Léonardini, Vitez et Le Clos Jouve

« Le chagrin est intact et la consolation impossible », écrit Jean-Pierre Léonardini dans ses Profils perdus d’Antoine Vitez. Paru sous le coup de l’émotion provoquée par la disparition foudroyante en 1990, il y a trente ans déjà, du metteur en scène, poète et photographe, le recueil  est bienheureusement réédité au Clos Jouve, une jeune maison d’édition nouvellement créée à Lyon, sur les pentes du quartier de la Croix-Rousse. À peine une cinquantaine de pages, certes, pourtant d’une sensible émotion contenue et d’une puissante évocation créatrice… Léonardini, grand maître de la critique sur la place de Paris, couronné en 2018 par ses pairs du grand Prix du même nom pour son remarquable Qu’ils crèvent les critiques !, ne se complaît ni dans la plainte nauséeuse ni dans l’emphase médiatique. Son projet, lorsqu’il coucha sur le papier ces quelques lignes écrites dans l’immédiateté ? « Pour ceux qui ont connu et aimé Antoine Vitez, la succession des années ne compte pas, mais il importe de ranimer la flamme de son souvenir pour les autres qui n’ont pas voix au chapitre, à plus forte raison si, de son vivant, ils n’étaient pas nés ». Une pensée concise et dense, une écriture finement ciselée, une réflexion nourrie de la mastication prolongée des grands classiques interprétés ou mis en scène par Vitez ( Brecht, Claudel, Molière, Racine, Shakespeare, Sophocle…).

Une réédition dont peuvent s’enorgueillir les deux fondateurs des éditions du Clos Jouve, Philippe Bouvier et Frédérick Houdaer… Deux baroudeurs, éclaireurs ou provocateurs, agitateurs patentés de la voix et de la plume, l’un dans le domaine social et l’autre dans le genre littéraire. « Dans une période éditoriale où le formatage est la règle, où le roman règne, les Éditions Le Clos Jouve publieront tout texte à nos yeux essentiel (inédit ou épuisé), sans rien s’interdire : ni le champ littéraire, ni le champ politique, ni le champ historique », confessent-ils sur les fonds baptismaux. Un nouveau-né arrosé fort probablement d’un gouleyant Côte du Rhône plus que d’une insipide eau bénite ! Outre celui de Jean-Pierre Léonardini, deux autres ouvrages ( La Rome d’Ettore Scola, de Michel Sportisse. Toutes mes pensées ne sont pas des flèches, de Jindra Kratochvil ) constituent la première livraison de la jeune maison. Bonne lecture et longue vie au Clos Jouve ! Yonnel Liégeois

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Maëlle Poésy, qui êtes aux cieux !

Après le succès mérité lors du festival d’Avignon, Sous d’autres cieux, d’après l’Énéide de Virgile, entame une longue tournée. Un spectacle mis en scène par Maëlle Poésy, avec son complice Kevin Keiss, Un livre d’images qui nous parle du monde et de l’errance des exilés. Sans oublier Mort prématurée… à La colline et La vie devant soi à Sartrouville.

 

Maëlle Poesy et Kevin Keiss œuvrent ensemble depuis huit ans maintenant au sein de la compagnie Crossroad. Autant dire qu’il y a entre eux une véritable complicité qui s’est parfaitement exprimée dans Candide, si c’est ça le monde d’après Voltaire ou encore dans Ceux qui errent ne se trompent pas qui avait déjà connu les honneurs de la programmation du Festival d’Avignon en 2016. L’intitulé de ces titres parle du monde, pas franchement réjouissant, et de l’errance : en toute logique ils nous indiquent à la fois l’ordre des préoccupations de la metteure en scène et de son dramaturge, et le chemin qui mène à leur dernière création, Sous d’autres cieux, effectuée au Théâtre en mai 2019 à Dijon, présentée ensuite à Avignon, aujourd’hui en tournée nationale. Car l’Énéide de Virgile dont ils nous proposent une adaptation concernant les six premiers chants, parle bien de cela, du monde et de l’errance des exilés. Kevin Keiss, qui est un spécialiste des « théâtres antiques », s’est bien sûr chargé de la traduction, et en compagnie de Maëlle Poesy en a assumé l’adaptation, c’est-à-dire une nouvelle forme, prenant en compte coupures, inventions narratives et autres changements. Mais quel plus beau matériau que celui de l’Énéide, exact envers de l’Odyssée d’Homère dont il semble être une « ironique » réponse. Cette fois-ci, la guerre de Troie est vue, non plus du côté des vainqueurs, mais de celui des vaincus. À l’ « héroïque » retour d’Ulysse correspond la recherche d’Énée moins

© Jean-Louis Fernandez

héroïque, mais qui le deviendra, d’une terre qui acceptera de l’accueillir et qu’il finira par trouver grâce à Didon. C’est là qu’il pourra fonder une nouvelle cité…

C’est en somme, et à sa manière brillante et tenue, que Maëlle Poésy prend le relais de la matière textuelle de Virgile, sachant que celle-ci à l’origine – Kevin Keiss l’explique parfaitement – n’était pas « autonome » et était complétée par de la musique et du chant. Elle accentue volontairement le côté éclaté de l’œuvre initiale, et nous offre un spectacle composé d’une multitude de fragments qui finissent par s’agencer. Le tout dans une continuelle tension et avec une force de percussion extraordinaire, encore accentuée par les moments chorégraphiés qui interviennent régulièrement dans le cours du jeu où comédiens et danseurs sont mêlés (Maëlle Poésy signe également la chorégraphie). Il y a là quelque chose de l’ordre du bouleversement, qui renvoie au bouleversement que vit tout émigrant au plan des espaces (Sous d’autres cieux…) et de la temporalité. C’est sans doute ce changement fondamental que la metteure en scène tente de nous faire sentir. Le paradoxe voulant, qu’à partir de là ,c’est l’aspect visuel du spectacle qui prend le dessus sur l’ensemble du spectacle. Jean-Pierre Han

À Dijon, jusqu’au 7/12. À Belfort, les 17 et 18/12. À Antibes, le 10/01/ 2020. À Châteauvallon, le 17/01. À Bayonne, les 22 et 23/01. À Rouen, les 5 et 6/02. À Marseille, du 12 au 14/02. À Châtenay-Malabry, du 25/02 au 01/03. Au théâtre de Château Arnoux, le 13/03. À Châteauroux, le 19/03. À Saint-Nazaire, les 25 et 26/03. À Toulouse, du 31/03 au 04/04.

 

À voir aussi :

– Mort prématurée d’un chanteur populaire dans la force de l’âge : jusqu’au 29/12 au Théâtre de la Colline, puis tournée nationale. Les fans d’Arthur H sont-ils comblés par la prestation de leur idole ? Sur les planches de la Colline, le chanteur s’en sort plutôt bien dans son nouveau rôle d’apprenti-comédien ! Une histoire rocambolesque et  loufoque imaginée, écrite et mise en scène par Wajdi Mouawad, le patron des lieux : un artiste en perte d’audience, épuisé par son métier et sujet à diarrhées, organise ses obsèques pour faire réagir presse et public, renouer avec le succès. Une belle scénographie, de jolis numéros d’acteurs ( en particulier Marie-Josée Bastien dans le rôle de Nancy, Sara Llorca dans celui de Majda), quelques poncifs sur les média et la place de la culture, une pièce qui s’étire parfois en longueur… Où il est question de vie et de mort, de reconnaissance et d’identité, comme souvent dans l’oeuvre de Mouawad, pour signifier « l’angoisse d’une génération égarée dans l’abandon des repères » selon ses propos. Yonnel Liégeois

La vie devant soi : les 11 et 12/12/19 au CDN de Sartrouville, puis tournée nationale. Par Simon Delattre, l’adaptation du célèbre roman de Romain Gary. L’histoire truculente de Momo, le petit Arabe paumé, recueilli par une mama juive et ancienne prostituée… Entre humour et tendresse, un récit d’initiation mis en scène avec doigté et féérie où se côtoient personnages réels et marionnettes géantes ! Quand le regard poétique sur les origines règle son sort aux politiques d’exclusion et au racisme primaire, nous sommes tous fiers d’être des Momo qui s’ignorent… La scène transfigurée comme symbole de terre d’accueil en musique et en couleurs, un superbe spectacle qui ravira petits et grands. Yonnel Liégeois

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La Seine-Maritime, un amour fou !

Jusqu’au 23 octobre, se déroule en Seine-Maritime (76) le festival littéraire Terres de Paroles. Investissant, dans une cinquantaine de communes, châteaux, musées, librairies, théâtres mais aussi cafés-restaurants… Sur le thème de « L’amour fou», en référence à Nadja, le premier tome de la tétralogie d’André Breton, normand d’origine.

Loin des fumées et des odeurs nauséabondes qui planent sur la métropole rouennaise, la nature demeure fort accueillante et bienveillante aux abords du château de Bosmelet, ce joyau architectural du pays de Caux. En sa magnifique chapelle datant du XVIIIème siècle, le public se presse. Les amoureux de la littérature, simples lecteurs ou amateurs éclairés, « guichetiers » ou non, n’en déplaise à feu un président de la République, s’en sont venus prêter l’oreille à quatre grandes dames. Au nom de l’amour fou, fil rouge de cet original festival littéraire Terres de Paroles, qui décline ses lettres de noblesse jusqu’au 23 octobre en territoire seinomarin : Madame de Lafayette, La Princesse de Clèves, la comédienne Marie-Christine Barrault et la harpiste

Co Camille Dumarché

Claire Iselin… Une lecture musicale de haute tenue, captivante, émouvante entre voix mélodieuse et soliste talentueuse !

L’incroyable défi de cette initiative culturelle, qui semble d’ores et déjà avoir partie gagnée au regard de l’affluence constatée à chaque événement ? Mêler l’élite intellectuelle et bourgeoise au grand public rural et ouvrier, proposer la rencontre avec le livre et leurs auteurs sous tous ses angles et facettes : conférences, récitals, lectures, expositions, représentations théâtrales. Jusqu’à ce camion-librairie sillonnant bourgs et villages, falaises et vallées pour proposer les œuvres à l’affiche ! De l’ouvrage au panthéon des Lettres à la parole colportée au coin de la cheminée… Au « Bistro cauchois » comme à « La valé normande », deux sympathiques et guillerets cafés-restaurants de Sotteville-sur-Mer, l’écrivain Ludovic Roubaudi s’est fait conteur en ce samedi après-midi.

Comme l’écume des vagues, la parole roule et s’enroule, vole et tonne entre les murs. En écho à l’invitation inscrite en une du programme, un original « Gueuloir » improvisé entre chaises et tables pour le plus grand plaisir d’une assistance conquise et tout sourire ! Une opération qui se renouvellera tout le mois, bouche grande ouverte et voix tonitruante, au coin des rues, sur les places de marché, dans des granges et collèges, même sous une yourte. Pas encore sur les plages de galets ni du haut des falaises, par crainte des grandes marées ou des éboulements peut-être… « J’aimerais inviter les spectateurs à organiser des veillées où ils se raconteraient des histoires », commente le narrateur. « Raconter, c’est permettre de découvrir que dans les livres il y a du bruit et de la fureur, des larmes et des rires ».

Honneur donc à André Breton, le surréaliste et iconoclaste pourfendeur de tous les pouvoirs établis, tête d’affiche dont il se moquerait sans nul doute d’un festival en quête d’un nouveau souffle ! C’est en résidence au somptueux Manoir d’Ango, bijou de la Renaissance planté en terre normande et classé monument historique dès 1862 par Prosper Mérimée, avec vue sur son célèbre pigeonnier, qu’il entreprend l’écriture de Nadja. Louis Aragon, comme d’autres écrivains et artistes de la bande (Prévert, Duhamel), viendra régulièrement lui rendre visite. Fin août 1927, « ni roman, ni récit », il en a écrit « deux parties sur trois » et quitte le manoir pour Paris. Suivront Les Vases communicants (1933), L’Amour fou (1937) et Arcane 17 (1944). François Buot, éminent spécialiste et biographe du surréaliste, et Isabelle Diu, directrice de la Bibliothèque Jacques Doucet où sont conservés les manuscrits de Breton, en témoigneront lors d’une soirée débat de haut vol.

Plus intimiste, surtout revigorante et inspirante, la randonnée littéraire jusqu’au Cimetière marin de Varengeville-sur-Mer là où repose le peintre Georges Braque, citoyen du bourg : entre ciel et mer, vagues blanches et bleu azuré, vue grandiose sur Dieppe et les falaises du Tréport, la brise marine effeuillant les mots du poète. Une immersion atypique dans l’œuvre et la vie d’un monument de la littérature contemporaine ! Pour les accros de la marche et des belles lettres, de pas en pages, deux autres randonnées littéraires sont au programme du festival : sur les traces de Flaubert le 13/10 au départ de Ry, sur celles de Maupassant le 20/10 au départ d’Étretat.

En charge de l’action culturelle sur le département et directrice de la présente édition, Muriel Amaury se réjouit à raison du regain de jeunesse affiché par le festival. « L’objectif ? Inviter tous les publics à partir à la rencontre du livre, un festival comme coup de projecteur exceptionnel sur l’enjeu de la lecture ». Sont mobilisés pour l’occasion bibliothèques et librairies, incitant les partenaires à travailler au long cours sur le sujet, à rendre le festival vivant toute l’année. Des écoles maternelles aux collèges, du bistrot du coin aux chefs d’œuvre du patrimoine ainsi valorisés, un seul but : inscrire le livre, tel un amour fou, en première page de la vie de chacune et chacun, petits ou grands ! Yonnel Liégeois

 

Le musée Victor Hugo :

Pour tout amoureux des Belles lettres, une visite s’impose à la Maison Vacquerie ! Terre de paroles le temps d’un festival, la terre normande fut d’abord terre d’accueil de grands noms de la littérature. Breton, Flaubert, Fontenelle, Maupassant, Proust, mais aussi… Victor Hugo ! Qui rend visite à la famille Vacquerie dont il est devenu un ami proche, en leur résidence cossue de Villequier. Léopoldine, sa fille chérie, a épousé en février 1843 le fils Charles. Quelques mois plus tard, c’est la tragédie. De retour de Caudebec par la Seine, le 4 septembre, le canot chavire sous l’effet d’un coup de vent inattendu. Quatre noyés : l’oncle de Charles et son jeune fils de onze ans, Léopoldine et Charles âgés de 19 et 26 ans, le couple inhumé au cimetière de Villequier. Une disparition que Victor Hugo apprend seulement quatre jours plus tard, au détour d’un article de presse. Une douleur, un chagrin immenses pour le poète et romancier inconsolable.

Acquise en 1951 par le département de Seine-Maritime, transformée en musée Victor Hugo en 1959, la Maison Vacquerie plonge le visiteur, avec sobriété mais gourmandise, dans l’intimité des deux familles. Une belle et imposante demeure bourgeoise, résidence secondaire pour cet armateur prospère du Havre, où sont évoquées dans chaque salle, du rez-de-chaussée aux étages, les grandes heures de la vie des illustres occupants. En particulier la reconstitution émouvante de la chambre de Léopoldine, la salle consacrée à « Victor et la culture chinoise », le salon dédié à son exil à Jersey puis Guernesey… Tableaux, photographies, dessins, lettres et manuscrits ponctuent le parcours. Un site à classer plutôt sous le label « Maison d’écrivain ». Jusqu’au 31 décembre, se tient une curieuse exposition, « Hauteville House – Un récit graphique en Normandie ». Un étonnant dialogue entre les collections du musée représentant des paysages normands (dessins de Victor Hugo et diverses gravures) et les planches de Fred Duval, auteur de bandes dessinées. Y.L.

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Flora Tristan, une femme actuelle

Née en 1803, Flora Tristan est l’une des grandes figures qui ont inspiré le mouvement ouvrier et le féminisme. Olivier Merle publie Le Destin tourmenté de Flora Tristan. Une BD en trois volumes pour retracer son histoire et saluer sa mémoire.

 

Jean-Philippe Joseph – Comment avez-vous découvert Flora Tristan ?

Olivier Merle – Au départ, je voulais écrire une biographie sur Paul Gauguin. Lors de mes recherches, j’ai appris en lisant Le paradis un peu plus loin, de Vargas Llosa, que sa grand-mère était Flora Tristan. Il en parlait comme d’un personnage extraordinaire. A mon tour, je me suis passionné pour elle, jusqu’à me procurer la thèse de 700 pages que lui a consacrée dans les années 1920 l’universitaire Jules Puech. Et de publier, au final, Le Destin tourmenté de Flora Tristan.

J-P.J. – Qui était cette femme ?

O.M. – Flora est issue de la noblesse espagnole. Son père avait fait fortune au Pérou. A sa mort, sa mère et elle se retrouvent à vivre dans un taudis à Paris, le mariage des parents n’ayant pas été reconnu civilement. A 17 ans, elle est ouvrière coloriste chez un lithographe et devient son épouse. Il s’agissait probablement d’un mariage à moitié arrangé, à moitié forcé. Victime de violences conjugales, elle fuit avec ses deux garçons et sa fille. Toute sa vie, elle militera pour le rétablissement du divorce, aboli en 1816.

J-P.-J. – Pour subvenir à ses besoins, elle entre au service de deux aristocrates anglaises…

O.M. – Oui. Flora (qui a appris à lire et à écrire toute seule) va découvrir Mary Wollstonecraft (1759-1797), la mère de Mary Shelley, l’auteure de Frankenstein. Mais elle est surtout une pionnière du féminisme. De retour à Paris, Flora fréquente les socialistes utopiques (Charles Fourier, les saint-simoniens…), des écrivains, des ouvriers, des militants. Elle se dit socialiste et féministe. Le féminisme de Flora est universel. Pour elle, le féminisme est la clé de l’humanisme.

J-P.-J. – Elle est un témoin de son époque. Et, en même temps, ses écrits sont d’une étonnante actualité…

O.M. – Elle aimait parler aux gens, les écouter, rendre compte du quotidien des invisibles, des plus défavorisés. Sa condition d’ouvrière et de domestique y est bien sûr pour quelque chose. Elle a connu les bas-fonds à Londres, elle a été confrontée à la réalité de l’esclavage au cours de son voyage au Pérou pour tenter de se faire reconnaître par sa famille paternelle. Son premier livre, publié en 1835, est Nécessité de faire bon accueil aux femmes étrangères. Dans cet essai, elle plaide pour la création d’une Société chargée de leur accueil et de leur instruction afin de faciliter leur insertion et éviter qu’elles soient les doubles victimes de la xénophobie et de l’exploitation, notamment sexuelle.

J-P.-J. – Cinq ans avant Le Manifeste de Marx et Engels, elle appelle à l’union ouvrière…

O.M. – Marx connaissait Flora, il la cite d’ailleurs, plusieurs fois, dans La Sainte Famille. L’Union ouvrière est d’abord un livre, sorti en 1843. Il s’agit d’une vaste enquête sociale sur la réalité du prolétariat, les conditions de travail, les rapports de subordination aux patrons. Son idée est que les ouvriers et les ouvrières doivent se constituer en une classe « solide et indissoluble », payer quelqu’un pour les représenter et défendre la cause devant la nation et dans les cercles du pouvoir. Elle veut faire reconnaître la « légitimité de la propriété des bras », la légitimité du droit au travail pour tous et pour toutes. Elle postule aussi que « l’égalité en droit de l’homme et de la femme est l’unique moyen de constituer l’Unité humaine ». Elle imagine des maisons ouvrières où les jeunes pourraient apprendre à lire et à compter, et les anciens finir leurs jours dignement. Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph

« Il n’est sans doute pas de destinée féminine qui, au firmament de l’esprit, laisse un sillage à la fois aussi long et aussi lumineux que celle de Flora Tristan ». André Breton

« Ma grand-mère était une drôle de bonne femme. Elle se nommait Flora Tristan. Proudhon disait qu’elle avait du génie. N’en sachant rien, je me fie à Proudhon… Elle inventa un tas d’histoires socialistes, entre autres, l’Union ouvrière. Les ouvriers reconnaissants lui firent dans le cimetière de Bordeaux un monument… Il est probable qu’elle ne sut pas faire la cuisine. Un bas-bleu socialiste, anarchiste. On lui attribue d’accord avec le Père Enfantin le compagnonnage, la fondation d’une certaine religion, etc. Entre la vérité et la fable, je ne saurai rien démêler et je vous donne tout cela pour ce que cela vaut ». Paul Gauguin

 Repères

Olivier Merle enseigne les arts appliqués. Il signe un premier scénario de BD avec Tranquille courage, l’histoire d’un fermier, Auguste, qui se porte au secours et recueille un aviateur américain en 1944. Il publie ensuite Âmes nomades, sur la question des migrants. Le premier volet de la trilogie Le Destin tourmenté de Flora Tristan est sorti fin 2018. Il est l’auteur des dessins et du scénario. Le deuxième tome est prévu courant 2019.

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À lire ou relire, chapitre 5

En ces jours d’été, Chantiers de culture vous propose sa sélection de livres. De Pierre Lemaitre à Sigriour Hagalin Björnsdottir, de Léon Arditti à Véronique Mougin, de Barnabé Laye à Philippe Gitton. Pour, au final, plonger dans la saga de Roslund/Hellström ou déguster le dernier opus du regretté Andrea Camilleri… Bonne lecture !

 

Couronné du prix Goncourt en 2013 pour Au revoir là-haut, Pierre Lemaître poursuit sa saga de l’après-guerre avec la publication du deuxième volet de sa trilogie. Couleurs de l’incendie s’ouvre en cette année 1927 par les funérailles de Marcel Péricourt, le puissant patron d’un immense empire financier. La bourgeoisie d’alors, comme à son habitude au lendemain de toute catastrophe nationale, a su tirer profit du conflit de 14-18, accumuler les intérêts de l’effort de guerre et faire fructifier la manne financière de la reconstruction… Édouard le fils s’étant suicidé dans le tome précédent, c’est donc sa sœur Madeleine qui hérite du magot. Une situation originale, déjà, dans le contexte d’alors : une femme à la tête d’une grosse banque ! Le second intérêt de ce roman fleuve ? Outre une intrigue à rebondissements menée de main de maître, la chute et la re-naissance de l’héritière (Lemaître n’a point abandonné son coup de plume affiné dans l’exercice du roman noir), avec la justesse historique qu’il sied en pareilles circonstances il nous place avec ravissement et talent aux premières loges de la crise financière de 1929 et dans les premières lueurs de l’incendie qui va bientôt embraser l’Europe. Boursicotage, évasion fiscale, magouilles politiciennes et presse aux ordres, l’histoire bégaye à défaut de se répéter. Plus qu’un gros roman de plus de 600 pages, un grand roman à l’écriture flamboyante.

Et il est encore question de crise et d’incendie humanitaire dans L’île, le premier roman de la journaliste islandaise Sigriour Hagalin Björnsdottir !  Une catastrophe inattendue à l’heure où l’Islande se retrouve coupée et isolée de toute communication extérieure, internet-radio-téléphone-télévision… Comment vivre, et surtout survivre, dans un pays dépendant désormais de ses seules ressources et capacités ? Comment assurer le quotidien d’une population livrée à elle-même ? Un climat angoissant auquel tente de répondre un gouvernement de crise qui glisse progressivement vers une politique d’exclusion et d’apartheid : préférence nationale, chasse à l’étranger, milices privées et sélection dans l’approvisionnement… Un roman de politique-fiction où fraternité et solidarité sont mises à mal, où la haine l’emporte sur l’amour de l’autre, où les instincts les plus bas sèment la terreur et la mort. Une parabole angoissante sur l’avenir de l’humanité, d’un petit fjord à notre grande planète.

 

Des cinq membres d’une même famille embarqués eux-aussi dans une innommable catastrophe humanitaire, la plus terrifiante du siècle dernier, seuls deux survivront. Deux frères, Oscar et Léon, déportés au camp de la mort d’Auschwitz… Hôtel Excelsior, Nice, en ce 13 décembre 1943 il ne fait pas bon d’être juif ! De cette date jusqu’à ce 11 avril 1945 où un soldat américain lui offre la cigarette de la liberté, non sans détails sur les horreurs quotidiennes, Léon Arditti conte avec pudeur l’impérieuse nécessité qui l’anime de rester homme au cœur de l’inhumanité absolue. Vouloir vivre s’impose comme un incontournable témoignage sur la capacité de chacune et chacun à résister à une barbarie sans nom lorsque les fumées des chambre à gaz noircissent le ciel et que pendent aux cordes sur la place du camp les corps des condamnés du jour… Le retour d’un voyage en enfer qui, paradoxalement, ravive une lueur d’espoir pour les générations futures qui refusent de céder aux sirènes de l’obscurantisme et du populisme.

Une histoire vraie à rapprocher de celle de Tomi qui, dans l’enfance, se refuse obstinément à exercer le métier de tailleur, celui de son père ! Dans sa Hongrie natale, gamin, il préfère grimper aux arbres et mater les filles… Jusqu’à ce jour de 1944 où il connaîtra la déportation et l’enfer des camps (Auschwitz, Birkenau, Buchenwald, Dora, Bergen Belsen…) à l’âge de 14 ans. Comment survivre au plus sombre de l’apocalypse ? En se déclarant tailleur à la face des SS, lui qui n’y connaît rien à l’étoffe des héros, et en raccommodant les pyjamas de ses compères déportés… Une vie qui ne tient qu’à un fil, pour devenir à la Libération le grand nom d’une haute maison de couture ! Un parcours presque incroyable que celui de ce jeune cousin d’alors dont Véronique Mougin, une auteure familière aux lecteurs de Chantiers de culture, nous conte l’épopée avec tendresse et humour à l’heure la plus sombre des atrocités ! Où passe l’aiguille ne cultive pas l’esprit de ressentiment, l’auteure nous gratifie d’un roman où l’insouciance et l’espoir s’affichent à chaque page, comme la joie d’être encore vivant longtemps après.

 

Comme l’horreur est la mieux partagée au monde, nous poursuivons notre périple littéraire. Sur un autre continent, l’Afrique, et à une autre époque, au temps de l’esclavage… Nous sommes à la Cour d’Abomey, capitale du Dahomey, sous le règne du jeune roi Guézo. Qui confie au jeune Timothée une mission de la plus haute importance : ramener au pays la reine-mère, vendue comme esclave au Brésil suite à de sombres guerres intestines ! Le chant des cannes à sucre, plus qu’un roman d’aventures, est un hymne à la terre patrie, ses pistes couleur ocre et sa culture ancestrale. Une prise de conscience, en cette année 1822, de l’inanité de l’esclavage qui enrichit les colons européens coulant des jours heureux à Ouidah, ultime étape pour les populations indigènes embarquées en des contrées hostiles, une révélation pour le jeune matelot qui rejette cette économie de l’asservissement au nom de l’amour de sa belle. Au pays natal du vaudou, Barnabé Laye, béninois d’origine, cultive une plume qui caracole de vague en vague avec chatoyance, plongeant son lecteur dans les chaleurs et la torpeur de l’Afrique profonde, une plume aux mille couleurs et senteurs loin de la traditionnelle carte postale.

Des couleurs, senteurs et saveurs dont Philippe Gitton se fait aussi conteur et passeur… Au pas de notre porte, au cœur de ce 18ème arrondissement de Paris dont il a arpenté rues et places durant de longues années ! Du haut de sa tour HLM, il a scruté, noté avec patience et tendresse la vie de ces gens de peu pour qui les mots fraternité et solidarité trouvent toujours sens. Pour publier enfin son premier recueil de nouvelles, À chacun sa croix*, dont les lecteurs de Chantiers de culture avaient reçu quelques primeurs… Un volume de vingt histoires courtes pour donner à voir et entendre le quotidien de cet atypique quartier de Paris, multicolore et multiforme, petit coin de paradis ou d’enfer selon les heures du jour. Un don d’observation de premier ordre, la justesse du trait pour affiner un portrait, la finesse de la plume hors tout effet littéraire, autant de qualités à confirmer lors d’une prochaine publication.

 

Et de quitter le Paris populaire pour plonger à en perdre haleine dans une saga en trois gros volumes dont on ne ressort pas indemne… Au cœur des services secrets suédois, dans les pas de l’agent Piet Hoffmann, l’homme le plus recherché de la planète ! Trois secondes, Trois minutes, Trois heures : trois romans, dont les deux premiers surgis de la plume du duo Roslund/Hellstrom, qui nous content les tribulations d’un homme infiltré dans la mafia polonaise puis colombienne avant qu’au retour du Niger, où il a passé contrat avec un réseau de trafiquants, il découvre soixante-trois réfugiés morts dans un container sur les quais du port de Stockholm. Outre les magouilles, intrigues et chausse-trappes entre services secrets concurrents, cette saga originale a le mérite de nous transporter dans toutes ces contrées maudites, hauts lieux du blanchiment d’argent et de la traite humaine, dont l’actualité rend si peu souvent compte. Une opacité que les auteurs percent au grand jour, des complicités institutionnelles aux pots de vin coutumiers, sous une forme romanesque de belle envolée. Le roman noir de l’été, la saga dont le lecteur, vacancier ou non, ne peut se détacher, sinon de mort violente à cause d’une balle perdue !

Maître du roman noir, père du célèbre commissaire Montalbano dont il a narré les enquêtes en moult ouvrages, mais aussi homme de théâtre et scénariste, l’auteur d’origine sicilienne Andrea Camilleri nous a quittés en ce mois de juillet. Un auteur prolifique dans tous les domaines littéraires, orfèvre en la ciselure d’une intrigue policière ou romanesque, créateur émérite d’une langue qui mêlait avec intelligence et poésie l’italien classique et le parler sicilien de ses origines. Camilleri nous offre à titre posthume Noli me tangere (Ne me touche pas, ndlr), son ultime roman paru en France. Un ouvrage de facture originale, dont nous tairons le secret de composition, qui nous dresse le portrait, aussi émouvant qu’attachant, d’une femme éprise de liberté et fascinée par la fresque de Fra Angelico au titre éponyme. Sous les pas de Laura, mystérieusement disparue mais semant quelques adresses tout au long de son périple, s’égrène une étrange musique entre révolte et nostalgie, douceur d’être et pulsion de mort. Un court roman pour une fulgurante illumination. Yonnel Liégeois

*À commander : Librairie Coeur de Brenne, 4 rue du pont Malientras, 36290 Mézières-en-Brenne. Courriel : karen.mahoudeau@gmail.com. Ou chez l’auteur : soletphil@hotmail.com

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Hammett, le père du roman noir

Aux États-Unis en 1929, paraît Moisson rouge, le premier roman de Dashiell Hammett. En 1949, Marcel Duhamel édite La clé de verre à la célèbre Série Noire. En ce début juin 2019, sort une nouvelle édition du Faucon de Malte (« Le faucon maltais » au cinéma, de John Huston avec Humphrey Bogart), dans la traduction de Natalie Beunat. L’auteur de romans noirs, et créateur du genre, fut aussi l’une des victimes du maccarthysme.

 

Département d’État, 24 et 26 mars 1953, double comparution devant la commission sénatoriale des opérations gouvernementales présidée par le sénateur Joseph McCarthy. « J’invoque mes droits garantis par le Cinquième amendement de la Constitution américaine, je refuse de répondre car la réponse pourrait me porter préjudice », plaide Dashiell Hammett au fil des interrogatoires auquel il est soumis. Face à ses juges, un homme élégant et digne qui se refuse à toute compromission, victime de « la chasse aux sorcières » ouverte depuis 1946 par le président Truman. Ses livres sont retirés des bibliothèques et, comme le rappelle fort justement Natalie Beunat, l’auteur de la nouvelle traduction des romans de Hammet chez Gallimard, « il faudra l’intervention personnelle du Président Eisenhower, déclarant que les romans de Dashiell Hammett ne lui semblaient pas constituer une menace subversive, pour qu’ils soient réintégrés dans les rayonnages ».

Déjà, le 9 juillet 1951, le romancier américain est convoqué une première fois devant la Cour d’Appel du Second District de New York. L’accusation lui reproche d’avoir présidé aux destinées du Civil Rights Congress (CRC) en 1946, une organisation d’inspiration communiste très active dans la défense des droits des citoyens. Le CRC avait constitué un fonds de cautionnement destiné à faire libérer les militants arrêtés pour raisons politiques. C’est depuis la fin des années 30 qu’Hammett est devenu un activiste politique de premier plan au côté de Dos Passos et de Dorothy Parker : participation à des meetings anti-nazis, prises de position en faveur de l’Union Soviétique. Joignant le geste à la parole, à 48 ans, il s’engage comme simple soldat pour soutenir l’effort de guerre contre le fascisme ! Démobilisé en 1945, c’est l’année suivante qu’il est donc élu président du CRC. Devant les questions du juge Sylvester Ryan, Hammett demeure imperturbable, refuse de coopérer et de lâcher des noms : il est condamné à six mois de prison, une peine qu’il effectuera sans sourciller en dépit de graves soucis de santé…

Cette sombre page de l’histoire américaine, communément appelée « Peur rouge » ou maccarthysme, s’étend officiellement sur quatre ans, selon l’historienne et spécialiste Marie-France Toinet : de l’apparition du sénateur Joseph McCarthy en 1950 sur le devant de la scène politique jusqu’au vote de censure contre lui en 1954. L’expression recouvre cependant une période beaucoup plus longue, si l’on englobe l’ensemble des années où la répression contre le communisme battit son plein. Depuis 1946 en fait, voire 1938 lorsque la Chambre des représentants créa la HUAC (House Un-American Activities Committee), la commission sur les activités anti-américaines… Depuis cette date, le FBI enquête et constitue des dossiers sur les organisations et les hommes politiques suspectés de sympathie communiste. Avec cette volonté acharnée et hystérique, selon l’historienne, « de casser intellectuellement la dissidence, de transformer les communistes voire les simples progressistes en exilés de l’intérieur, sans existence sociale et sans droits parce que différents ». Au lendemain de la seconde guerre mondiale, en pleine « guerre froide », l’acharnement redouble. En 1947, la HUAC étend ses investigations au coeur d’Hollywood, supposé repère de réalisateurs et scénaristes «communistes » ! Au nombre d’entre eux, un certain Bertolt Brecht qui est entendu par la HUAC le 30 octobre 1947 et quitte pour toujours les États-Unis le jour même…

 

Des dix-neuf scénaristes et producteurs initialement fichés, onze d’entre eux sont convoqués devant la HUAC. Si Brecht a déclaré devant la Cour ne pas être communiste avant de fuir l’Amérique, les dix autres invoquent le 1er Amendement de la Constitution américaine et refusent de répondre aux questions. Inculpés d’outrage par le Congrès, ils sont condamnés à la prison : six mois fermes pour Biberman et Dmytryk, un an pour les autres… De cette liste rouge des « Dix de Hollywood », suit un mois plus tard une « liste noire ». Celle des artistes, communistes ou non, interdits désormais de travail : Charlie Chaplin, Orson Welles, Jules Dassin et Joseph Losey qui se réfugient plus tard en Europe ! Certains cèdent sous la pression, tel Elia Kazan qui tourne « Sur les quais » en guise d’excuse, d’autres non, tel Arthur Miller qui réalisera « Les sorcières de Salem » en 1953 et « Vu du pont » en 1955 pour saluer les résistants à l’inquisition.

Les campagnes de dénigrement sont redoutables de violence mais elles atteignent leur paroxysme en février 1950 lorsque le très conservateur sénateur McCarthy prononce son fameux discours de Wheeling. Plus que tout autre, outre de se révéler un alcoolique invétéré, il voit « rouge » partout et dénonce à la tribune l’infiltration communiste dans tous les rouages de l’administration, jusqu’au Département d’État ! Avec la complicité du FBI et de son patron Hoover, il prétend détenir des listes de noms suspects et propose au président Truman de lui communiquer. Des allégations mensongères bien sûr, mais qui suffiront à répandre soupçon et délation, d’autant que les époux Rosenberg sont arrêtés en juillet 1950, accusés d’espionnage en faveur de l’Union Soviétique, condamnés à mort et exécutés sur la chaise électrique le 19 juin 1953… Durant quatre ans, McCarthy et les juges à sa solde n’en finiront donc pas d’alimenter la suspicion et de convoquer personnalités et simples citoyens devant leur fameuse commission, véritable tribunal d’exception. Au total, selon certaines sources, ils seront pas moins de 26 000 employés de l’administration fédérale à faire l’objet d’enquêtes approfondies : 7000 seront contraints à la démission, 739 révoqués.

Comme le rappelle Natalie Beunat dans Dashiell Hammet, parcours d’une œuvre, les questions de McCarthy à l’époque sont très précises et ciblées : « était-il membre du parti communiste quand il a écrit La moisson Rouge, ses droits d’auteur ont-ils servi à alimenter les caisses du parti ? ». Il en ira de même pour chaque suspect. Au point qu’Albert Einstein lui-même s’élèvera contre ce véritable climat de terreur, « minant le caractère démocratique de notre société ». En 1954, les attaques de McCarthy contre l’armée lui sont fatales. Le Sénat américain nomme à son tour une commission pour statuer sur son cas. Blâmé par ses pairs, désavoué enfin par l’opinion publique et les media, il sombre dans l’alcoolisme et meurt en 1957 dans l’indifférence générale.

Une question demeure, cependant : au vu de faits récurrents qui jalonnent l’histoire des États-Unis, d’hier jusqu’à nos jours sous l’ère Trump, l’Amérique a-t-elle vraiment exorcisé tous les démons de la manipulation et du mensonge ? Yonnel Liégeois

 

En savoir plus

– La chasse aux sorcières : le maccarthysme (1947-1957), par Marie-France Toinet (Editions Complexe, 206 p., 7€90)

– Interrogatoires : les trois comparutions d’Hammett, traduites par Natalie Beunat (Editions Allia, 95 p., 3€)

– Dashiell Hammett, parcours d’une œuvre, par Natalie Beunat (Encrage éditions, 127 p., 9€)

 

Chronologie

27/05/1894 : naissance de Hammett à Saint Mary’s County, dans le Maryland

1929 : publication de Moisson Rouge, en 1930 du Faucon de Malte

1947 : condamnation des « Dix de Hollywood » et publication d’une liste noire

09/02/1950 : discours du sénateur républicain McCarthy à Wheeling

09/07/1951 : premier interrogatoire de Dashiell Hammett à New York

1952 : nomination de McCarthy à la sous-commission d’enquête du Sénat

1953 : exécution des époux Rosenberg pour espionnage en faveur de l’URSS

10/01/1961 : mort de Hammett. Enterré au cimetière national d’Arlington

 

Noir, c’est noir

« Hammett est, par excellence, l’homme des paradoxes », souligne Natalie Beunat, « d’une élégance raffinée mais un alcoolique invétéré, un grand romancier qui cesse mystérieusement d’écrire à l’âge de 40 ans et au sommet de sa gloire ».

Il est surtout celui qui pose les bases du roman noir américain avec Moisson Rouge, son premier livre publié en 1929 : un coup d’essai, un coup de maître ! L’ancien détective de l’agence Pinkerton, pour la première fois, « introduit le réel et la vraisemblance dans la littérature policière. Moisson Rouge est un grand livre politique, le roman du capitalisme sauvage et triomphant ». Le vrai boulot du détective, chez Hammett ? « Entre l’être et le paraître, faire émerger le mensonge et la société du spectacle. Hammett est cohérent avec sa façon de vivre et sa façon de créer une figure littéraire : toujours se tenir droit et debout. Chez lui, c’est une vraie posture politique ».

Grande prêtresse de Hammett, Natalie Beunat est avant tout celle qui rend sens et rythme à la langue du romancier américain. En signant une nouvelle traduction, somptueuse et dépouillée de l’argot parisien des années 40, de cinq de ses romans… Du grand art, vraiment un plaisir de lecture renouvelé.

À lire : Dashiell Hammett, romans (Moisson Rouge, Sang Maudit, Le faucon maltais, La clé de verre, L’introuvable) dans la nouvelle traduction intégrale de Natalie Beunat (Quarto Gallimard, 1064 p., 28€50). Moisson rouge est disponible aussi en Série Noire, Le faucon maltais et autres romans en collection Folio, chez le même éditeur. Dashiell Hammett, mon père, par sa fille Jo Hammet (Rivages/Noir, 191 p., 7€50. Traduction Natalie Beunat).

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Thierry Jonquet, le rouge et le noir

Il y a dix ans, disparaissait prématurément Thierry Jonquet. Qui s’était véritablement imposé comme une grande plume dans l’univers du roman noir. Depuis, est paru chez Gallimard-Folio policier Thierry Jonquet, romans noirs. Une anthologie comprenant quatre ouvrages : Les orpailleurs, Moloch, Mygale, La bête et la belle. À(re)lire d’urgence.

 

« Jonquet la colère. Jonquet la résistance.
Pour dire notre monde tout foutraque, le penser, le bousculer, lui inventer une dignité,
Thierry Jonquet a fait le choix du roman noir.
Pour se sentir moins seul avec la misère, l’injustice, l’abêtissement.
Pour tenir debout malgré tout.
Avec en prime, des petits bouts de tendresse » (Martine Laval)

 

Thierry Jonquet, une grande plume dans l’univers du roman noir ? Une grande plume dans le monde du roman tout simplement, devrions-nous dire, faisant fi de ces classifications factices qui induisent surtout des cloisonnements réducteurs… La critique littéraire Martine Laval, qui signe la préface de Thierry Jonquet, romans noirs (une anthologie comprenant la réédition de quatre romans : Les orpailleurs et Moloch, tous les deux Trophée 813 du meilleur roman en 1993 et 1998. Mygale, adapté en 2011 au cinéma par le réalisateur espagnol Pedro Almodóvar sous le titre « La piel que habito ». La bête et la belle, estampillé numéro 2000 de la célèbre Série noire), le souligne avec pertinence. « Thierry Jonquet fonctionnait comme une éponge : lire, regarder, observer, sentir mais aussi voir venir, anticiper, dénoncer, crier gare, crier au secours, rire, pleurer, et écrire », commente-t-elle à profusion. « Et de recracher tout ce que notre société a de foutraque dans des romans d’une noirceur éblouissante » !

Chez Jonquet, l’horreur surprend souvent le lecteur au détour de la page. Celle de l’insupportable crime le plus odieux, comme celle de la vieillesse pour l’humain en fin de parcours… Au même titre et avec la même force que la révolte devant un monde pourri, l’insoumission et la colère devant l’injustice et l’intolérable : l’écrivain et le bâtisseur de fictions était aussi un militant du quotidien et un homme du réel. Pétri de valeurs et de convictions qui l’incitait, au cœur de ses romans, à repeindre le noir de la vie en rouge saignant, une plume « douce et sucrée » pourtant devant les gens de peu ! « Tu avais mal au monde », témoigne avec tendresse son ami Patrick Bard qui signe la postface de l’ouvrage. « L’univers de Thierry Jonquet bouleverse. Colères, amour, peurs et convictions se mêlent dans son regard posé sur le monde. Un regard tendre à l’empathie féroce, un regard plein de vie ». Qui se souvient aussi de la piaule où son pote cherchait à voix haute les mots justes à coucher sur le papier. « Le gueuloir, le « flippoir », ainsi avais-tu surnommé ton atelier de douleur du monde ».

Thierry Jonquet ? Un grand romancier au style châtié, dont le verbe vous prend aux tripes pour mieux vous fendre le cœur. À (re)lire de toute urgence. Yonnel Liégeois

À lire également : Mon vieux et Rouge c’est la vie (Seuil) en édition de poche, Le pauvre nouveau est arrivé (Librio).

 

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Erri De Luca, l’œuvrier de la plume

À l’occasion de la parution de son dernier roman, Le tour de l’oie, le grand auteur italien Erri De Luca évoque ses années de jeunesse, ses combats et convictions avec le public français. À l’heure où Gallimard publiait Les poissons ne ferment pas les yeux et le Mercure de France Les saintes du scandale, tandis que ressortait en poche chez Folio Le poids du papillon, le ciseleur de mots au regard bleuté et envoûtant se confiait en exclusivité à Chantiers de culture. Retour sur une rencontre passionnante.

 

Yonnel Liegeois – Dans Le poids du papillon, vous dépeignez trois figures au fil des pages. Celles d’un braconnier, d’un chamois, et d’un papillon

Photo Daniel Maunaury/DR

justement : sous laquelle des trois avancez-vous masqué ?

Erri De Luca – Aucune, je suis juste le lieu de l’histoire, l’endroit où elle se déroule : je profite des droits d’auteurs mais je crois être seulement un rédacteur d’histoires ! Un « récolteur d’histoires » plus précisément, qui sont miennes ou d’autrui, envers lesquelles je suis à l’écoute. Vous le savez, je suis un pratiquant d’alpinisme, plus encore je suis un « écouteur » d’alpinisme. Quand des montagnards se sentent à l’aise, à l’écart des grandes voies ou des grandes parois, ils bavardent, ils se racontent. J’aime écouter, et retenir bien sûr. À la publication de Sur la trace de Nives (le récit de ses expéditions himalayennes dans les pas de la célèbre alpiniste italienne aujourd’hui disparue, ndlr), elle-même s’étonnait que j’aie pu retenir ainsi nos conversations sans jamais prendre de notes, je suis une espèce de réservoir d’histoires ! Dans l’un des psaumes de David, il y a une image qui me plaît où il prétend que « la divinité lui a creusé des oreilles ». Un verbe concret, manuel que les traducteurs modernes de la Bible délaissent au profit de « former », alors que dans l’hébreu ancien c’est le même mot qui définit l’action de creuser un puits. Qu’est-ce à dire, sinon que l’oreille de David est un puits où la parole divine entre et demeure ? Une transmission où, telles des gouttes d’eau, pas un mot ne se perd. Un puits où les mots peuvent être récupérés sans jamais gaspiller la réserve. Les histoires se présentent, ainsi, pour moi : des provisions dont je peux m’abreuver à tout moment.

Y.L. – À lire cette histoire de braconnier à l’heure de sa dernière chasse, on se dit que vous aimez bien laisser traîner une oreille sur les chemins de traverse ?

E.D-L. – Là ou ailleurs ! J’écoute, j’écoute où que je sois,  là où je suis dans l’instant. J’ai écouté des braconniers et des chasseurs sans être moi-même ni l’un ni l’autre. Avec cette expérience de la montagne qui nourrit mon imaginaire, comme elle nourrit celui de tous ceux qui vont s’égarer là-haut : l’écoute des pierres, des arbres, des animaux… On ne peut défier la nature, je suis une fourmi face à un géant. Devant elle je suis à la rigueur un passant, celui qui bénéficie d’un sauf-conduit provisoire, jamais un résident.

Y.L. – Deux éléments sont frappants dans votre roman : d’abord la solitude de vos deux héros, chamois et braconnier, ensuite le fait que l’histoire se déroule intégralement sur les hauteurs, loin de la foule et de l’agitation. Faut-il donc désormais fuir la société pour se faire homme et braver l’altitude pour atteindre notre humanité ?

E.D-L. – J’apprécie la société parce qu’elle permet à une grande partie de ses membres de vivre, ou de survivre. Pour moi, la vraie question, ce n’est pas le choix de la solitude mais la pratique de l’isolement. La solitude relève d’une démarche poétique, pour ma part je suis né et j’ai grandi dans l’isolement quand, à 18 ans, je me suis retrouvé au cœur d’une génération d’insurgés : comme on retourne sa veste, mon caractère en fut renversé ! J’ai connu la violence faite et subie, je ne vivais que pour la cause. Tout le reste de mon existence, mes amours, mes lectures, je les vivais comme des éléments extérieurs à moi-même C’est une part de ma vie que je ne puis renier ou censurer. Mon engagement militant, dans les années 70, relevait de la nécessité. On ne devient pas révolutionnaire parce que l’on rêve d’aventure, on le devient parce que la situation est révolutionnaire et contraint les gens à réagir ainsi : je ne pouvais déserter ce combat, j’ai quitté Naples à cette époque pour appartenir totalement à la cause.

Y.L. – Entre votre précédent roman, Le jour avant le bonheur et celui-là, semble s’opérer justement comme un glissement entre révolte et apaisement. L’homme, et l’écrivain, aurait-il enfin touché à la sérénité, à défaut de n’être plus

Photo Daniel Maunaury/DR

un révolté ?

E.D-L. – Révolté, on ne l’est jamais seul, c’est un mot qui a horreur du singulier ! La révolution concerne une multitude en lutte, sans ce collectif être révolté n’a aucun sens, le mot a nécessité d’être relié à une expérience chorale. Je dois mon éducation sentimentale, qui englobe mes indignations, à ma ville de Naples. C’est là que se sont formées mes colères, mes compassions, mes hontes, c’est là où elles se sont ancrées historiquement et collectivement. C’est pourquoi j’éprouve quelques réserves à l’égard du titre « Indignez-vous » de Stéphane Hessel. « Indignons-nous » oui, d’autant que pour s’indigner il faut avoir expérimenté la honte. Je considère la honte comme le sentiment politique par excellence : c’est elle qui oblige à réagir, plus que la colère qui s’éteint et n’est que passagère. La honte, c’est une lèpre sur la peau qui a besoin d’être soignée ! L’indignation de ma jeunesse ?  Une réponse à la honte d’appartenir à un monde qui fut responsable des pires massacres de l’humanité, je suis d’un siècle où l’histoire majeure est entrée dans les histoires mineures de chacun.

Y.L. – Osons la comparaison entre la position de chefs d’état actuels et l’attitude du roi des chamois : comme lui, ne vaut-il pas mieux se retirer élégamment plutôt que de risquer le mandat, le combat de trop ?

E.D-L. – À la différence de l’homme, l’animal sait lorsque vient le moment de se retirer. Il sait, dans le présent, ce qu’il doit faire. Aucun animal ne se repentit de ce qu’il a fait. À contrario, l’espèce humaine est peu lucide dans le présent, trop alourdie de cet immense passé chargé sur les épaules de chacun d’entre nous. Non seulement nous sommes surchargés de passé, mais en plus nous avons cette incroyable faculté d’imaginer le futur, de l’organiser : nous sommes ainsi coincés entre cette immensité du temps passé et celle du temps futur ! Alors, nous trébuchons dans le présent, souvent incapables de réagir au bon moment… La bête, au contraire, est précise, exacte à l’heure du rendez-vous, concentrée sur le présent parce que distraite ni par le passé ni par le futur : le chamois sait qu’il a épuisé ses forces et qu’il doit sortir de l’arène. Comme la mer est formée d’une myriade de gouttes, la vie est composée d’instants et le poids du papillon a exactement le poids du dernier instant, celui de l’ultime gouttelette. La supériorité de l’animal, la faiblesse de l’homme : l’animal sait quand il va mourir, le chasseur non.

Y.L. – Et le rendez-vous entre le chamois et le chasseur, à la vie à la mort, se joue dans un décor grandiose ! Loin du délabrement actuel de l’Italie berlusconienne ?

E.D-L. – La vie politique italienne ? Pour moi un sujet inintéressant, insignifiant… Je reste toujours émerveillé à l’écoute de gens d’autres pays qui se posent encore la question ! Il faut s’interroger aujourd’hui au delà de l’Italie : la politique a changé de centre, l’Europe n’est plus un centre, elle est une espèce de grande Suisse : une expression économique, une entité qui a juste unifié et sa monnaie et sa police. Ce qui rend l’ensemble peu intéressant, au contraire de ce qui se passe dans les pays au sud de la Méditerranée. En Turquie et en Syrie, là se joue l’avenir ! De même qu’en Amérique du Sud et en Afrique : je m’imagine un jour, nous Européens, devenir à notre tour les émigrants en Afrique… L’histoire offre parfois de belles surprises ! D’autant que nous Italiens, nous avons l’expérience, d’un bateau l’autre nous fûmes les meilleurs passagers du XXème siècle. En troisième classe, certes, mais ce siècle fut celui des grandes migrations pour nous. Y compris pour moi, qui suis venu travailler sur les chantiers en France… Je fus certainement  le dernier italien, ouvrier maçon en France : le chef d’équipe était déjà portugais, l’italien l’entrepreneur qui organisait l’embauche !

Y.L. – Vous ne craignez donc point l’arrivée en masse de ces Africains qui débarquent à Lampedusa ?

E.D-L. – Aucunement, parce que l’Italie est une forme de pont jeté par l’Europe en direction du sud de la Méditerranée. De tout temps. C’est un fait historique, la géographie a bâti l’histoire de l’Italie. C’est donc un non-sens de construire des barrages pour rejeter à la mer des hommes qui fuient la guerre. Plus forte que le risque du naufrage et de la mort, ils éprouvent la nécessité de la fuite. Obéissons à notre géographie, laissons les passer, ils émigreront un peu partout en Europe, ils sont déjà arrivés à Paris : nous ne pouvons mettre un condom à l’Europe ! On peut arrêter un train, un avion, à pied l’homme passe partout. Même aux États-Unis, la frontière avec le Mexique est perméable.

Y.L. – À vous entendre parler aussi passionnément de l’avenir du monde, on est loin d’imaginer l’homme, autodidacte, plongé dans l’étude de l’hébreu ancien !

Photo Daniel Maunaury/DR

Cette langue vous subjugue toujours autant ?

E.D-L. – Je ne m’en lasse point ! Tous les jours, chaque matin au lever, en fait avant même le matin parce que je me lève très tôt, je lis un chapitre de la Bible en hébreu ancien. Pas mon livre de chevet donc, celui du réveil : un besoin, une nécessité ! Avec ces lignes qui marchent de droite à gauche, la rencontre de mes paupières occidentales avec ces lettres orientales produit de l’énergie dans mon corps ! Une expérience qui renouvelle mon point de vue : en tant que laïc je ne m’autorise pas à tutoyer la divinité, il n’empêche, c’est dans cette langue que s’est fondée la civilisation du monothéisme. Et dans cette langue, cette langue seule, cette civilisation est encore là présente, toute entière. Ce qui me donne l’impression de la recevoir à la source. Je suis un peu comme Livingston, remontant à la source du Nil. Lentement, avec discipline… Révolutionnaire, l’indiscipline était ma maîtresse. La discipline, la règle, les contraintes, les horaires, je les ai appris grâce à la vie ouvrière. La « vie ouvrière », une belle expression pour moi…

Y.L. – Le Nil, disiez-vous, le sable et l’immensité désertique donc… N’est -t- il pas paradoxal d’affirmer dans « Le poids du papillon » qu’il n’y a pas plus grand silence que celui de la neige ?

E.D-L. – C’est en fait une question de stabilité, de pression sur la terre qui contribue à cette impression de silence. Dans le désert, où j’ai dormi quelquefois, j’ai souvent eu la sensation que même l’étoile faisait du bruit ! Au final toutefois, en montagne comme au désert, le bruit est présent parce que le règne minéral est un monde du vivant. Et puis, au plus profond du silence, il y a le bruit du vent, le bruit de notre corps, celui de notre cœur qui bat, que l’on grimpe ou que l’on marche… Notre corps a une cadence musicale. Quand j’étais à l’usine ou sur le chantier, mon corps épousait le rythme du travail. Au point d’avoir parfois envie de chanter. Non parce que le travail me rendait heureux, juste parce que notre corps est musical. D’où le choix d’écrire mes livres à la main ! La frappe n’intervient qu’au stade ultime, pour la remise du manuscrit. Le corps ? Une formidable machine que nous exploitons sans vraiment bien la connaître. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

L’homme et la bête

Le poids du papillon ? Une incroyable histoire entre un braconnier, un chamois et un papillon, une fable, une parabole à vrai dire où l’on voit s’affronter trois maîtres en leur domaine : le dieu de la chasse, le roi de la horde et le prince de la légèreté. Dans la majesté des cimes enneigées, loin du tumulte de la cité, sur ces hauteurs escarpées où le sabot de l’animal se pose avec assurance là où le pied de l’homme se fait tremblant. Un combat de titans entre l’homme et la bête, narré avec ce souffle épique et poétique cher à De Luca : une légèreté de la phrase, à l’image de celle du papillon qui virevolte d’un héros à l’autre, entre ciel et terre. Vaincre ou mourir ? Selon De Luca, le dernier mot est ailleurs : vivre en harmonie avec soi-même.

 

Des poissons et des saintes

Chez Erri de Luca, le paradoxe n’est point de mise ! Dans un même élan, l’écrivain sait se faire aussi magistralement conteur de la petite comme de la grande histoire, du portrait d’un enfant parmi tant d’autres à celui de saintes à la biographie consacrée dans les pages de la Bible… Avec le même étonnement, la même jubilation pour le lecteur : d’un authentique récit d’initiation dans Les poissons ne ferment pas les yeux à la revisitation de ces portraits de femmes qui eurent pour nom Ruth, Bethsabée ou Marie dans Les saintes du scandale, le romancier italien use du même verbe léché et poétique pour nous rendre ses héros de plume, le gamin napolitain en vacances au bord de mer comme ces figures féminines historiques, formidablement proches et attachants … La découverte du monde des adultes et du verbe « aimer » pour l’un, la puissance de leur féminité pour les autres ! Entre le parler napolitain et la musique de l’hébreu ancien, la langue d’Erri De Luca ne marque aucune frontière, sinon celle du souvenir ou de la méditation pour l’un et l’autre genre littéraire. Du bel et grand art.

 

Portrait

Du marteau au stylo

Autodidacte, Erri De Luca a tout fait, tout appris de ses mains. A manier la faucille et le marteau de la révolution, comme la plume et le stylo pour l’écriture… Sa vraie rencontre avec les livres ? Pas à l’école, mais à la maison. « Une famille pauvre, mais riche en livres. S’il y avait eu des armes au mur, peut-être serai-je devenu chasseur ! C’est dans les livres que j’ai découvert la meilleure part de moi-même. Lecture et écriture ont toujours accompagné ma vie alors que je n’ai commencé à publier que très tard, vers l’âge de quarante ans ». Le gamin découvrit les livres en dévorant ceux de son père. Une frénésie de lectures qui a nourri sa passion de l’histoire autant que sa volonté de changer le monde… Ouvrier à la chaîne de la Fiat, militant de « Lotta Continua » durant les années de plomb, maçon sur les chantiers du bâtiment en France, l’homme a trempé sa plume au dur labeur quotidien, avec la lecture et l’écriture toujours à la fin d’une journée de travail, un temps sauvé contre le temps vendu ! Le livre, compagnon de tous les jours, à l’usine comme au temps de la révolution : l’homme ne renie rien de ses engagements antérieurs, défendant en son temps la cause de Cesare Battisti jusqu’au bout, s’insurgeant « contre cet État italien qui s’obstine à proclamer des victoires à perpétuité sur les vaincus d’un autre temps ».

Son ambition aujourd’hui, de livre en livre ? Explorer notre humanité trébuchante au regard de ce siècle tourmenté où s’est commis en Europe « le plus grand massacre de l’humanité, une génération avant la mienne ». Et tenter de renouer avec la vie, « au rez-de-chaussée de la ville », dans les souterrains napolitains ou au sommet de l’Himalaya, à la fréquentation surtout des gens de peu, ses compagnons de travail « d’une humanité parfois brutale mais honnête et loyale ». Il le reconnaît, un apprentissage rude sur les chantiers au contact par exemple de ces ouvriers napolitains déracinés, nostalgiques de leurs terres, de leurs familles. « Je fus durablement touché par leurs souffrances, leurs cous tordus ou tendus vers leurs origines ». Naples ? La ville où il naquit en 1950, la ville de tous les apprentissages et de toutes les révoltes pour celui qui en fit souvent matière à roman : Pas ici, pas maintenant, Montedidio, Le jour avant le bonheur… De Luca ne se veut pourtant point écrivain de terroir. Ses héros sont figures de proximité certes, napolitaines ou populaires, mais il les convoque d’une plume légère et jamais prisonnière, s’évadant d’emblée du singulier vers l’universel. Se risquant même, lui le laïc invétéré qui s’interdit de tutoyer la divinité, sur les chemins plus austères de la spiritualité : l’apprentissage, en solitaire, de l’hébreu ancien. Pour tenter, comme le montagnard au pied du sommet ou le saumon sautant le gué, de remonter sans relâche à la source de vie. Ultime étape avant la mort.

Raconteur d’histoires ou passeur de mémoire, en tout cas vrai montagnard, l’ouvrier devenu écrivain sait mieux que quiconque accoucher vertiges poétiques et textes flamboyants sur notre humanité vacillante, et pourtant sans cesse renaissante. Erri De Luca ? Une langue ciselée, un souffle épique, le mot juste… Prix Fémina  étranger en 2002 pour Montedidio, l’un des plus grands auteurs italiens contemporains.

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L’art de vivre de sa plume !

D’un catalogue gourmand de noms de volatiles à de métaphysiques prises de bec, la scène en perd ses plumes ! Cédric Orain propose Notre parole de Valère Novarina, Guy-Pierre Couleau La conférence des oiseaux de Jean-Claude Carrière. L’un au théâtre de la Cité internationale (75), l’autre en tournée. Stimulants, raffinés et jubilatoires.

 

Cédric Orain signe avec Notre parole, jusqu’au 2/03 sur les planches du Théâtre de la Cité Internationale, un acte théâtral infiniment stimulant à partir de textes de Valère Novarina. Cela va d’un article foudroyant sur la communication à l’heure de la guerre du Golfe, en passant par Lumières du corps, l’Origine du monde et la Chair de l’homme. En exergue, cette sentence magnifique de l’auteur : « Toute vraie parole consiste, non à délivrer un message,

Co Manuel Peskine

mais d’abord à se délivrer soi-même en parlant. Celui qui parle ne s’exprime pas, il renaît ».

Tout enchante dans ce bain de langue propre à débarbouiller l’esprit, au fil duquel la parlure, magnifiée, est savamment reliée à des langages non verbaux, comme celui des gestes, du comportement ou de la manière d’habiter l’espace, à quoi s’emploient avec vaillance trois acteurs qui peuvent énoncer jusqu’au silence à point nommé. Céline Milliat Baumgartner, qui sait danser le dire, c’est un miracle de grâce mutine. De Rodolphe Poulain, sous une rude écorce, exsude un humour ravageur, tandis qu’Olav Benestvedt, haute-contre à la voix d’or, circule tel un Dionysos filiforme dans la scénographie de Pierre Nouvel, au demeurant expert en vidéo, qui passe en se jouant de multiples petits écrans à des rideaux de théâtre s’ouvrant sur des scènes du répertoire mises en boîte délicieusement. Le tout s’avère d’une intelligence rare. Le raffinement dans l’exécution comble ainsi, sur un mode concret, le génie de Novarina.

À la fin, c’est un catalogue gourmand de noms de volatiles, qui constituent une espèce menacée, dont la huppe, qui nous fournit une transition ailée avec La Conférence des oiseaux actuellement en tournée, le récit théâtral de Jean-Claude Carrière jadis créé par Peter Brook, dont s’empare aujourd’hui Guy-Pierre Couleau. La huppe, ici, c’est Luc-Antoine Diquero, qui guide à travers sept vallées, suivant le récit initiatique de Farid Uddin Attar, poète persan du XIIIe siècle, tout un peuple à plumes (dix comédiens, avec de merveilleux masques de Kuno Schlegelmilsh) à la recherche du simorgh, oiseau fabuleux, quasi divin, qui symbolise à la fin la quête de soi. Cela s’articule sur le mode du conte, sur un chemin parsemé d’énigmes et de digressions, fidèle en cela à la respiration narrative caractéristique du soufisme, axée sur l’approche du moi caché.

Sur un plateau vaste, voilà que s’ébroue, de prises de becs en interrogations métaphysiques à saisir au vol, un bestiaire pittoresque pour signifier l’humaine condition. Jean-Pierre Léonardini

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Jon Fosse, du matin au soir

Sur les planches de l’Aquarium à la Cartoucherie (75), jusqu’au 24 février, Antoine Caubet adapte Matin et soir, le roman du norvégien Jon Fosse. Un spectacle lumineux et incandescent. Que la mort est douce, semble murmurer l’auteur scandinave à l’oreille de ses semblables !

 

Naissance au monde et soir de la vie avant disparition, avec Matin et soir, Jon Fosse juxtapose ces deux moments clés de toute existence humaine en éludant tout ce qui aurait pu constituer la chair même de cette existence. C’est là le premier paradoxe de ce roman de l’auteur norvégien, et l’on est en droit de se poser la question de savoir pourquoi il a choisi cette forme plutôt que celle du théâtre où il excelle également. L’autre question ? Pourquoi Antoine Caubet, qui s’est saisi de ce texte, a-t-il voulu en faire une matière théâtrale… « Jon Fosse trace délicatement l’épure d’une vie qui s’efface » confesse le metteur en scène. S’agit-il vraiment de l’épure d’une vie, de toute une vie alors que nous n’en avons ici effectivement que quelques très légères traces, que quelques légères réminiscences, comme si la vie de Johannes, le « personnage » principal, pour ainsi dire unique, de l’œuvre, ne pouvait plus que se résumer à cela, l’essentiel se développant ailleurs, dans un autre temps et un autre espace ?

On comprend les raisons du choix d’Antoine Caubet dans la mesure où nous naviguons dans un autre temps et un autre espace qui sont ceux de l’art théâtral lui-même. Dès lors, c’est à une vertigineuse et fascinante mise en abîme qu’il nous est donné d’assister. Le théâtre, on le sait bien, est aussi un art qui fait revivre les fantômes. Et ce sont bien des fantômes qui se meuvent sur le plateau, celui de Johannes, et plus encore celui de son ami Peter, disparu depuis longtemps avant lui et qui l’incite à le suivre dans ce no man’s land, passage obligé avant disparition totale. Alors qu’une autre figure, celle de sa femme Erna, elle-aussi disparue, s’agite dans ce qui reste de la conscience ou de la mémoire du vieil homme. Alors qu’au loin, dans un autre espace et un autre temps sans doute, lui apparaît Signe sa fille, vivante elle, et qui s’en ira son chemin sans le voir, en le traversant au sens propre du terme, ne le redécouvrant « réellement » que sur son lit de mort.

Ce que réalise Antoine Caubet, à partir de cette « matière », est on ne peut plus probant. Dans un dispositif scénique qu’il a lui-même inventé, petit promontoire en légère déclivité entouré d’eau et volontairement sous-éclairé, apparaîtra, après un préambule tout de fracas et de déchaînement musical, dans une sorte d’hymne au bouleversement terrestre que constitue toute naissance (Vincent Courtois au violoncelle), celle de Johannes. La quasi totalité de la représentation est assumée par Pierre Baux. Un seul en scène, seulement traversé par les présences fantomatiques d’Antoine Caubet (Peter) et de Marie Ripoll (Signe) en fin de parcours… Parce que parcours vers le néant il y a, absolument prodigieux, dans une économie de gestes et une parole douloureusement extirpée de son corps, un corps depuis longtemps promis à la disparition, mais qui en est cette fois-ci à son ultime étape. Il parvient à nous faire toucher du doigt la densité temporelle de toute vie humaine. C’est bouleversant. Jean-Pierre Han

 

La mort et la vie

« Traversé », le mot dont use Jean-Pierre Han, notre éminent confrère et collaborateur des Chantiers, est parfaitement justifié. Au sens propre, comme figuré… Johannes, tel chacun de nous à l’heure finale, ne passe pas de la vie à la mort. Alors que rien n’a changé mais que tout semble différent, ici et maintenant, d’un mouvement du corps d’une lenteur poétiquement décalée, proche du travail théâtral du grand Claude Régy, il traverse seulement le temps, l’espace et les êtres qui eux-aussi traversent et ont traversé sa vie. Si la barque du pêcheur accoste un moment sur l’autre rive en compagnie de son ami Peter, lors de l’ultime relevée des paniers de crabes, ce n’est point la traversée du Styx et la descente aux enfers ! Le retour à la berge d’origine, à l’aube de la vie, estompe l’image de la rupture que pourrait symboliser la mort.

Le regard sur le quotidien est certes brumeux, comme il sied sur les côtes nordiques, mais l’irréel demeure familier. « Doucement, par vacillements successifs, étonnements, visions presque oniriques (…), Jon Fosse construit un simulacre où existerait un entre-deux entre vie et mort, où la conscience « apprendrait » ce qu’elle sait (nous devons tous mourir) mais ne connait pas », commente Antoine Caubet. La mort est douce sur le plateau de l’Aquarium, la douleur pour les proches, la sérénité pour les spectateurs… Nous sommes, authentiquement et physiquement, « traversés » par le jeu des trois interprètes et par le violoncelle de Vincent Courtois. Du soir au matin, du début à la fin, un spectacle cristallin. Yonnel Liégeois

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Leonardo Padura, la plume de Cuba

Natif de La Havane en 1955 et y vivant toujours, Leonardo Padura dépeint d’un roman l’autre les contradictions de la société cubaine. À travers son personnage fétiche d’abord, Mario Conde, un inspecteur de police devenu un « privé » au fil des livres. Avec d’imposants romans, ensuite, au verbe critique et désabusé. L’écriture débridée d’un homme viscéralement attaché à son île.

Yonnel Liégeois – Journaliste et critique culturel au préalable durant quelques années, comment en êtes-vous venu au livre et à la littérature ?

Leonardo Padura – Selon un processus très naturel. Entre 1980 et 1983, alors que j’étais étudiant et que je travaillais dans une revue littéraire et théâtrale, j’avais écrit quelques contes et nouvelles ainsi qu’un roman d’initiation, dans tous les sens du terme. Ensuite, pour des problèmes « idéologiques », une punition pour une certaine façon de penser et d’interpréter la réalité du monde, on m’a envoyé dans un autre journal. Pour moi, en fait, une récompense : pendant six ans, j’ai pu écrire des tas d’articles en ne parlant que de littérature ! C’est ainsi que j’ai fait mon apprentissage pour devenir à mon tour écrivain. Jusqu’en 1989, date de la chute du mur de Berlin, cette catastrophe naturelle que je nomme « Chute du Niagara ». Cette année-là, j’ai commencé à écrire dans une perspective beaucoup plus professionnelle, sans jamais pour autant cesser de me situer comme journaliste et romancier.

Y.L. – 1989 : une date symbolique pour vous, pour Cuba et le reste du monde ?

L.P. – Absolument. C’est aussi à Cuba l’année du procès des officiers impliqués dans de supposés trafics de drogue. Ce fut ici des chutes physiques, mais aussi morales et symboliques… Quand j’écris « Vents de carême » deux ans plus tard, ce futur que nous ne pouvions imaginer arrive de la pire des manières : une terrible crise économique, où tout manque. Une réalité tellement singulière qu’elle nécessitait des explications, mais la littérature ne peut le faire. Aussi Mario Condé mon héros, dans « l’automne à Cuba », décide de quitter la police à l’heure où passe un ouragan : un ouragan plus métaphorique que météorologique ! Mon objectif ? Montrer par le biais du roman noir des secteurs de la société ignorés jusqu’alors : l’establishment politique, la corruption, le mensonge… Le monde ouvrier ou syndical était lié à l’appareil d’État, la littérature réaliste des années 70 avait beaucoup écrit sur ces réalités, ma génération a donc surtout tenté de s’en éloigner pour parler de l’homosexualité et de la prostitution, des marginaux et de ceux qui optent pour l’exil.

Y.L. – Vous n’avez jamais redouté la prison, ou des restrictions à votre liberté d’écriture ?

L.P. – À Cuba, il n’y eut jamais d’écrivains emprisonnés pour leurs romans. Si on écrivait un livre qui ne plaisait pas au gouvernement, il n’était pas publié ! Tous mes romans furent publiés, sans censure aucune. Récompensés, en outre, par de nombreux prix… Mario Conde est devenu le personnage symbolique du Cuba des années 90. Une situation étrange, d’autant qu’il est un représentant de l’ordre, un policier mais un policier tellement atypique dans ses modes de pensée qu’il fut tout de suite adopté par les gens ! Il est vraiment représentatif de toute ma génération. Outre les relations de proximité et les liens du sang, dans le nouveau roman noir (Mankell le suédois, Montalban le barcelonnais, Camillieri le sicilien, Izzo le marseillais), les personnages ont deux caractéristiques fondamentales : jouir avec gourmandise de la vie et, pour chacun de leurs auteurs, avoir conscience au cœur de l’intrigue policière de faire de la littérature. Ainsi, c’est parler de la culture ou des cultures qui leur sont propres, ça rend toute leur humanité aux personnages. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 Padura, l’insulaire de renommée mondiale

Auréolé de multiples et prestigieux prix littéraires, publié dans plus d’une quinzaine de pays et traduit en de nombreuses langues,Leonardo Padura est un écrivain insulaire dont la renommée, mondiale, déborde les côtes cubaines. Tous ses livres sont publiés aux éditions Métailié. En particulier sa célèbre tétralogie, Les quatre saisons.

Alors que Mario Conde, son héros récurrent, a définitivement abandonné son commissariat de police de La Havane pour s’adonner à la recherche de livres anciens, Leonardo Padura nous gratifie toujours de romans tout aussi foisonnants, d’une écriture limpide et à l’intrigue finement ciselée. Pour preuve, L’homme qui aimait les chiens, un formidable roman qui conte les derniers jours de Ramon Mercader, l’assassin de Trotski réfugié sur le sol cubain. Dans ce pavé de plus de six cent pages,il nous propose un voyage à rebours au cœur de la révolution soviétique jusqu’à ces conséquences actuelles dans la grande île des Antilles, à l’heure surtout de l’assassinat de Trotski au Mexique en 1940. Le point de départ de cette puissante œuvre à forte incidence historique ? La rencontre de son héros Ivan sur une plage cubaine avec un étrange personnage qui promène ses chiens et prétend avoir bien connu Ramon Mercader, le tueur du célèbre révolutionnaire… Un livre à l’écriture envoûtante, empreint de nostalgie et nourri de désillusions.

Suivront les Hérétiques. Un roman noir d’un nouveau genre mais surtout véritable fresque historique qui nous plonge dans l’Amsterdam du XVIIe siècle jusqu’au Cuba contemporain… L’objet du délit ? Un petit tableau de Rembrandt mis aux enchères à Londres en 2007 ! Depuis des générations, il se transmettait dans la famille juive d’Elias Kaminsky. Jusqu’à sa disparition en 1939, lorsque ses grands-parents fuyant l’Allemagne accostent au port de La Havane avant d’être refoulés par les autorités et de mourir dans les sinistres camps d’extermination. Valsant dans le temps, entre l’ère Batista et le régime castriste contemporain dont l’enquête de Condé est prétexte à nous en révéler la face cachée, le roman de Padura nous livre surtout une passionnante incursion au pays de Rembrandt à l’heure où un jeune juif brave les interdits de sa communauté pour apprendre la peinture. Entre excommunications religieuses, audaces et trahisons d’hier à aujourd’hui,le grand romancier cubain tisse surtout une ode à tous les amoureux de la liberté. Un vibrant hommage à ces « hérétiques » de chaque côté de l’océan qui refusent contraintes et diktats, qu’ils soient religieux ou politiques.

Leonardo Padura publie en 2016 Ce qui désirait arriver, un recueil de nouvelles au titre quelque peu énigmatique. La chaleur, le rhum, la musique, le décor est planté, nous sommes bien à Cuba, petites magouilles et pauvreté sont aussi au rendez-vous. Au même titre que la nostalgie, la fin des rêves et les regrets : treize nouvelles pour nous dépeindre le quotidien d’hommes et de femmes désabusés entre utopies révolutionnaires et amours désenchantés. Jusqu’au retour en janvier 2019, tant espéré et attendu, du privé Mario Conde dans La transparence du temps ! À la recherche d’une étrange Vierge noire, une statue dérobée chez son ami Bobby… Au cœur d’un roman noir à l’intrigue magnifiquement ficelée, là encore une occasion pour Padura l’insulaire de nous plonger dans la réalité cubaine, une grande fresque historique loin des clichés touristiques, entre nouveaux riches et éternels perdants, des bidonvilles mal famés aux somptueuses résidences. Un grand roman tout court, une plume et un style qui s’imposent durablement dans la flamboyance du paysage littéraire sud-américain. Suivront Poussière dans le vent et Ouragans tropicaux. Y.L

« Je publie Leonardo Padura depuis ses premiers romans (1998) et je l’ai vu grandir et conquérir une audience internationale impressionnante. Malgré les prix littéraires et les succès, il a gardé son amour indéfectible pour sa ville La Havane, victime des vicissitudes de l’histoire. Dans ses romans, face à l’adversité il y a toujours un point fixe, l’amitié qui protège de tout. Dans la vie, Leonardo Padura m’honore d’une amitié fidèle et généreuse dont je suis fière. Il fait partie de ces auteurs qui ont construit notre catalogue au cours de ces 40 ans d’édition ». Anne-Marie Métailié

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André Laude, ce poète méconnu

Écrivain maudit, si l’on s’en réfère à l’imagerie traditionnelle, André Laude disparut un certain samedi de juin 1995. Ironie du sort, le jour du traditionnel Marché de la poésie parisien, dans l’anonymat quasi total… Pour inaugurer l’année nouvelle, un hommage au verbe poétique, révolté du langage et subversif de nature !

 

Amis ou frères d’écriture, tous sont unanimes à saluer la force du verbe d’André Laude, la virulence de ses mots, l’urgence  de la parole pour celui qui « imprimait dans la chair du poème les bouleversements tragiques de ce monde » ! André Laude ? Un assoiffé de l’écriture, un écorché vif qui ne faisait de cadeau à personne… « Aux doxas savantes qui voulaient ramener le poème à la raison et le confiner dans l’exercice formel », soutient l’écrivain et poète marocain Abdellatif Laâbi qui signe « l’avant-dire » de l’édition intégrale de son « Œuvre poétique » parue aux éditions de la Différence, « André Laude opposait le déraisonnable de l’expérience des limites et l’intraitable de la liberté : rebelle fulminant d’un bout à l’autre de sa vie et de son œuvre, il finissait par infliger la mauvaise conscience même à ces révoltés occasionnels, bien-pensants sur le tard. Chose impardonnable dans le landernau des belles lettres ! ». Il meurt, solitaire, le 24 juin 1995, dans une chambre rue de Belleville. Ironie du sort, le jour du traditionnel Marché de la poésie qui se tient chaque année place Saint-Sulpice à Paris…Dans l’anonymat quasi total, presque clochardisé aux dires de ses amis qui assistèrent impuissants à sa descente aux enfers.

Communiste libertaire, André Laude fréquente les surréalistes André Breton et Benjamin Péret, s’affiche dans les bars à vins et les queues de manifestations comme l’ami « de tous les défroqués du stalinisme et soldats fourbus de toutes les batailles », selon les propos de ses amis d’Aulnay-sous-Bois où il vécut longuement, André Cuzon et Yann Orveillon. Il rejoint l’Algérie indépendante comme journaliste jusqu’à la chute de Ben Bella en 1965, devient un temps critique littéraire au Monde et aux Nouvelles Littéraires, collabore à de nombreux journaux et revues… Pour errer ensuite d’une pige à l’autre, le poème chevillé au corps, lui qui connaissait des milliers de vers par cœur et se présentait comme une anthologie à lui tout seul ! « Il nous lègue une poésie non corsetée, d’un baroque parfois flamboyant, d’un surréalisme parfois acéré, d’une réalité musicale douloureuse comme un blues ou étincelante comme une improvisation de jazz géniale », confesse Yann Orveillon dans la préface du recueil. Une poésie, « veines ouvertes », pour celui qui fut « ce sang en forme de revendications, en forme de couteau, ce sang qui fracasse les chaînes, qui enfouit le miel dans les blessures ».

Une voix dérangeante, une plume acérée à (re)découvrir. L’une et l’autre percutantes, à fracasser les certitudes d’un monde aseptisé. Yonnel Liégeois

« Œuvre poétique », d’André Laude (Éditions de la Différence, 733 p., 49€). Depuis la disparition de la maison d’édition, se renseigner auprès de l’association Les amis d’André Laude et/ou fouiner chez les bouquinistes.

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Jul, l’Histoire en bulles !

Il est de coutume de célébrer la nouvelle année avec des bulles, Chantiers de culture ne faillit pas à la tradition ! Normalien, scénariste et dessinateur de BD, Julien Berjeaut dit Jul croque l’actualité à sa façon. En transposant joyeusement Macron à l’Âge de pierre ou le Panthéon grec à Pôle emploi. Rencontre avec un blagueur au parcours atypique.

À chacune et chacun, lecteurs et abonnés des Chantiers de culture, meilleurs vœux pour 2019 ! Que cette nouvelle année soit pour vous riche de découvertes, de coups de cœur et coups de colère, de passions et de révoltes en tout domaine : social et artistique, culturel et politique. Vive 2019 à peindre en bleu, blanc, jaune ou rouge dans de nouvelles aventures ! Yonnel Liégeois

 

Eva Emeyriat – L’historien que vous êtes aime manier l’anachronisme ?

Julien Berjeaut – Il y a une dimension comique naturelle à entrechoquer les époques. Ce recul est salutaire quand on traite de sujets explosifs. Les vannes sur la pédophilie ou le terrorisme sont très délicates, mais je n’ai pas envie de m’interdire ces thèmes. Je contourne la difficulté avec la transposition historique.

E.E. – Qui vous a donné l’envie de faire ce métier ?

J.B. –  Pétillon, qui a fortement soutenu mon travail au début, quand on était à L’Écho des Savanes. J’étais dessinateur de presse et je lui dois le passage à la BD. J’ai lu L’enquête corse, j’ai vu qu’on pouvait faire de la vraie BD sur l’actualité. Ce pont était magistralement réussi. J’ai aussi été inspiré par Goscinny et Gotlib.

E.E. – L’exercice était-il alors plus facile ?

J.B. – L’interconnexion, les réseaux sociaux font que tout dysfonctionne. Ma grande terreur ? Être tiré vers où je ne veux pas aller… Avant, quand tu dessinais dans L’Huma ou Les Échos, il y avait un contexte, un lectorat qui avait les codes… Là, il faudrait donner un mode d’emploi, car un dessin peut être vu par tout le monde, y compris par ceux à qui il n’est pas destiné et à qui on n’a pas expliqué que telle personne n’est pas pédophile ou nazie, que c’est une vanne…

E.E. – Cela vous est arrivé récemment ?

J.B. – Dans un épisode de 50 nuances de Grecs, nous évoquons Caron, le passeur des Enfers dont le business est ébranlé par les passeurs de migrants. Caron râle, car c’est un raciste… J’ai reçu un nombre incroyable de courriels de gens qui attribuaient ses paroles au contenu éditorial de la série. Cette simplification est une malédiction pour les auteurs !

E.E. – Vous parlez chinois. Vous étiez en Chine avec Ségolène Royal en 2012 et, début 2018, du voyage officiel d’Emmanuel Macron…

J.B. – J’ai pu découvrir ce qu’était le côté fabriqué de la scène politique ! En 2012, les conseillers de Ségolène Royal m’ont demandé s’il y avait un truc qu’elle pourrait dire en sortant de l’avion. J’ai évoqué le proverbe « Qui n’a pas gravi la Grande Muraille n’est pas un brave », puis la « bravitude » est sortie, et patatras (rires) ! Avec Macron, c’était une expérience stupéfiante de voir tout ce protocole mais, avant d’y aller, j’avais posé mes conditions : y être en électron libre. Ce voyage m’a donné par la suite l’envie de dessiner L’homme de Cro-Macron, de la série Silex and the City.

E.E. – Pourquoi avez-vous été invité ?

J.B. – C’était plutôt malin de la part des Français d’inviter un dessinateur, de montrer qu’une grande démocratie pouvait intégrer la critique. Comme çà, ils n’ont pas eu à titiller frontalement le pouvoir chinois sur les opposants, sinon ils auraient vendu moins d’Airbus !

E.E. – Y a-t-il un sujet d’actualité sociale qui vous tienne à cœur ?

J.B. – La catastrophe que représente la gestion du chômage, que j’ai mise en scène dans 50 nuances de Grecs avec Acropôle-Emploi… L’attitude punitive envers les gens et le discours sur l’assistanat, tout cela me rend dingue !

E.E. – Votre sensibilité est-elle un héritage de vos parents, profs militants et syndiqués ?

J.B. – Petit, j’ai fait des millions de manifs ! J’ai grandi à Champigny (94, ndlr), fief communiste, et ma mère vote toujours pour le parti ! Elle a reçu une médaille de jeune pionnière communiste des mains de Youri Gagarine ! Mes frères pensent même que je suis le fils caché du cosmonaute mais, bon, les dates ne correspondent pas vraiment ! Propos recueillis par Eva Emeyriat.

Parcours :

1974 : Julien Berjeaut naît à Maisons-Alfort, dans le Val de Marne (94)

1995 : Il entre à l’École normale supérieure

1998 : Il est reçu à l’agrégation en histoire

2000 : Il collabore à L’Humanité, Charlie Hebdo, Les Échos, Fluide Glacial, Lire…

2005 : Il publie sa première BD, Il faut tuer José Bové (Albin Michel/Glénat)

2008 : Il fait ses premiers dessins en direct dans La grande librairie, sur France 5

2009 : Il sort le premier tome de Silex and the City, aux éditions Dargaud

2011 : Il réalise, avec Charles Pépin, La planète des Sages. Il publie le premier tome de 50 nuances de Grecs, toujours chez Dargaud

2012 : C’est la première diffusion, sur Arte, de Silex and the City

2018 : Il publie L’homme de Cro-Macron, le huitième tome de la série Silex and the City. Il est scénariste de Lucky Luke, un cow-boy à Paris. Arte diffuse 50 nuances de Grecs. Jusqu’au 01/07/19, se tient au Musée du Louvre l’exposition « L’archéologie en bulles »

 

Macron m’a tuer !

Nouvelle tête couronnée selon le duo Sauzet/Héran, avant et depuis son accession au trône républicain, Toutanmacron n’est pas avare de saillies qui en disent long sur son rapport à la politique et à ses concitoyens ! Des chômeurs qui touchent des allocations pour partir deux ans en vacances (2017) aux Britanniques qui ont la chance d’avoir eu Margaret Thatcher (2015), du libéralisme qui est une valeur de gauche (2015) aux jeunes Français qui doivent avoir envie de devenir milliardaires (2015), les deux compères n’en ratent pas une, nous offrant une compilation d’un suprême humour corrosif ! « L’irrévérence de bon aloi des auteurs trouve, dans une époque trop consensuelle, sa raison d’exister », clame Alain Guillo, le fondateur des éditions Un point c’est tout.

« Voici donc notre Président tel qu’en lui-même… fendant ses expressions de saillies désormais célèbres », écrit Vincent Drizet dans la préface de l’ouvrage, « il fend l’armure autant que la foule de ses macronnades bien serrées qui battent à plates coutures les déjà vieilles rafarrinades ». Avec Macron m’a tuer, Héran les dessine donc d’un trait aussi saillant que les saillies du Président, Dany Sauzet les commente d’une plume qui ne manque pas de piquant, les deux s’en donnant à cœur joie pour un vrai plaisir de lecture ! Derrière l’humour, se révèle au final un personnage moins policé qu’il n’y paraît, imbu de sa fonction, hautain et méprisant pour ses concitoyens. Rire n’a jamais empêché quiconque de réfléchir, la preuve ! Yonnel Liégeois

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