Archives de Catégorie: Littérature

Pascal Dessaint, la plume verte

Installé à Toulouse, l’écrivain naturaliste n’en oublie pas pour autant ses racines dunkerquoises. Dans L’horizon qui nous manque, l’auteur de « roman noir à tendance verte » trace le portrait d’individus et d’un monde laissés pour compte.

 

Jean-Philippe Joseph – Votre vingtième livre, paru chez Rivages, mêle un peu plus étroitement les thèmes environnemental et social…

Pascal Dessaint – Oui, il s’inscrit dans la suite du Chemin s’arrêtera là publié en 2015, qui traitait de la casse industrielle, des saccages de la mondialisation libérale, de tous ces gens jetés comme des malpropres une fois les usines fermées. J’ai grandi à Dunkerque dans une famille ouvrière. J’ai assisté à l’arrêt des Ateliers et Chantiers de France, à la fin des dockers… La fermeture des mines a ajouté au désarroi social. Ça me tourmente encore aujourd’hui, même si je vis depuis plus de vingt ans à Toulouse.

J-P.J. – Le lieu où se situe L’horizon qui nous manque existe-t-il vraiment ?

P.D. – Bien sûr, il s’agit d’une zone improbable, entre Grand-Fort-Philippe et Calais. Qui garde les traces des tragédies passées, celles de la Seconde guerre mondiale en particulier, et présentes, la crise des migrants. Là-bas, on trouve aussi les chasseurs parmi les plus détestables du pays, coupables de plusieurs massacres de phoques. Le livre s’est nourri de tout çà, de l’actualité et des faits divers. Il y a vraiment de quoi être consterné par la bassesse humaine, non ?

J-P.J. – Vous considérez-vous comme un écrivain engagé ?

P.D. – Comme un écrivain responsable, oui. Je porte un regard critique sur les choses, dans la tradition d’un Jean-Patrick Manchette, Didier Daenincks, Thierry Jonquet. Ils ont la fantaisie de l’auteur, mais aussi la volonté de montrer les désordres du monde. Je suis un auteur de roman noir, mais à tendance verte ! Les problématiques liées à l’environnement sont au cœur de mon travail. Sachant que je ne place pas l’homme en dehors de la nature. La liste des espèces qui s’éteignent n’en finit plus de s’allonger. La planète peut se passer de nous et elle se passera de nous un jour, j’en suis persuadé. Mais qui nettoiera toutes les merdes qu’on aura laissées ? [Il sourit]

J-P.J. – La conscience des enjeux environnementaux semble progresser dans la population et chez les politiques. Le pensez-vous aussi ?

P.D. – On n’est pas loin d’un point de bascule entre un monde où le meilleur est encore possible et un monde qui ressemblerait à quelque chose comme Mad Max. Le problème de l’écologie politique est qu’elle est trop souvent exprimée à travers des personnalités assez pénibles comme Jean-Vincent Placé ou François de Rugy qui ont démobilisé beaucoup de gens. Je peux d’autant moins avoir l’esprit partisan que j’ai foncièrement l’âme d’un militant de base. Je suis dans une action de défense du vivant, de la biodiversité. Je crois à la beauté. En révélant la beauté, on amène les gens à respecter l’environnement.

J-P.J. – Comment est née votre conscience écologique ?

P.D. – Enfant, j’ai eu la chance de rencontrer un ornithologue qui m’a permis d’assister aux plus belles scènes de nature qui soient en milieu hostile, des usines classées Seveso. C’était au début des années 1970, assez violentes sur le plan écologique. On se souciait peu des conséquences pour la Terre de la pollution industrielle. Tant qu’il y avait des usines et du travail, le reste, on s’en foutait. Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph

En savoir plus
Pascal Dessaint occupe une place à part dans le paysage du roman noir. Sensible aux questions environnementales, il écrit principalement sur les rapports complexes qu’entretient l’homme avec la nature. Il publie son premier livre chez Rivages en 1995, La vie n’est pas une punition. Suivront, chez le même éditeur, Loin des humains (inspiré d’AZF), Tu ne verras plus ou encore Les derniers jours d’un homme, qui revient sur le drame de Metaleurop.

Récemment paru, Vers la beauté, toujours ! L’auteur nous partage ses souvenirs de marches dans les Pyrénées. De la balade hors des sentiers battus jusqu’au périple en montagne… « Observateur malicieux, il partage, non sans humour, sa philosophie à la fois hédoniste et contemplative de la randonnée, ses rencontres inattendues au détour du chemin et son émerveillement devant une nature toujours belle et parfois rebelle ».

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Vitez, un Soulier à son pied !

Antoine Vitez s’est éteint le 30 avril 1990 à l’âge de 59 ans. Cela fait trente ans et trois mois. En ce mois de juillet, l’Ina lance la réédition du DVD qui restitue sa mise en scène du Soulier de satin de Paul Claudel. Un spectacle-monde éblouissant.

 

Ce que nous vivons ces jours-ci ne nous fait pas oublier que le temps n’est pas un, mais plusieurs. Nous le vivons contradictoire et éclaté. Pour ceux qui ont connu Antoine Vitez, il est donc loisible de revoir l’artiste, l’homme et le citoyen tel qu’il fut, de le remémorer dans la levée d’images du souvenir : son théâtre, sa pensée née d’une intelligence si vive, ses sentences devenues proverbiales (« Un théâtre élitaire pour tous », « On peut faire théâtre de tout… ») . Entre le 12 et le 16 juillet, devaient avoir lieu, à la Maison Jean-Vilar d’Avignon, deux journées à lui consacrées, tandis que le 7 aurait déjà vu là-bas, sous l’égide de l’Institut national de l’audiovisuel (INA), le lancement du DVD tant attendu qui restitue sa mise en scène du Soulier de satin, de Paul Claudel, sans conteste un spectacle-monde éblouissant, à l’échelle du génie pléthorique du poète. L’INA a maintenu néanmoins la sortie du DVD, sans toutefois l’inauguration officielle.

Il est prévu que plus tard, au gré d’un mieux envisageable des circonstances sanitaires, une plus grande visibilité médiatique soit rendue possible pour la promotion de ce film, qui permettra à d’autres générations d’en être émues à leur tour. Ces informations émanent de la Société des amis d’Antoine Vitez, qu’animent avec ferveur ses filles, Jeanne et Marie. Elles font également savoir que la traduction en langue russe de textes d’Antoine, regroupés sous le titre l’École, vient d’être achevée par Elena Naoumova. Elle doit être envoyée pour relecture au Gitis (Institut national des arts du théâtre), la grande école moscovite. L’Institut français de Russie soutient cette traduction et son édition. En France, nous disposons chez Gallimard d’un fort ouvrage (612 pages), Le théâtre des idées, constituant une anthologie d’écrits d’Antoine Vitez proposée par Danièle Sallenave et Georges Banu.

À l’heure où le théâtre dans son ensemble, qu’il soit public ou privé, du haut en bas de l’échelle, se trouve frustré du droit de cité, n’est-il pas juste de ranimer la flamme des maîtres ? Vitez en fut un, comme Jouvet et Vilar, à ce titre digne d’être lu, médité, dorloté dans la mémoire nationale de l’art dramatique, qu’il a dûment enrichi et rénové, au fil d’expériences joueuses et graves qui ont engendré une dynastie d’acteurs souplement aguerris, infiniment libres qui, à leur tour, essaiment. Jean-Pierre Léonardini

Un coffret d’anthologie

Le chef d’œuvre incontournable, les douze heures de la mise en scène historique du Soulier de satin de Paul Claudel. Pour la première fois, audacieux Vitez, la pièce était montée en intégrale : une nuit magique, Cour d’honneur du Palais des papes, en juillet 1987 ! Signée Yves-André Hubert, la captation fut réalisée au Théâtre national de Belgique en 1988. Une mise en scène lumineuse, une magistrale interprétation, des comédiens inoubliables : Ludmila Mikaël, Didier Sandre, Robin Renucci, Jean-Marie Winlig, Anne Benoît, Valérie Dréville… (Un coffret de quatre DVD, avec un livret de 36 pages. 39,95 €).

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Mona Ozouf, ode à la mémoire !

Au micro de France Inter, le journaliste Augustin Trapenard a lu la lettre de Mona Ozouf. Philosophe et historienne, la spécialiste de la Révolution française explique comment l’évocation du passé parvient à éclairer le présent. Beauté et joie de la mémoire.

à lire, acheter ou télécharger : Mona Ozouf a publié une trentaine de livres. Son Dictionnaire critique de la Révolution française, avec Francois Furet, Les mots des femmes et Composition française ont atteint un très vaste public. Son dernier ouvrage : L’autre George, à la rencontre de George Eliot (parution en poche Folio, fin septembre 2020).

 

Chers tous,

Ma boîte mail déborde. Pour aujourd’hui, ce sera donc, pardonnez -moi, une réponse collective : chacun reconnaîtra son bien.

En temps ordinaire, vous et moi tissons la toile de nos jours avec trois fils : présent, passé, futur. Mais celui-ci brusquement nous manque. L’an dernier, à pareille époque, par ce beau temps miraculeux, vous m’auriez demandé : quels projets pour juillet, pour août ? Où çà, et avec qui ? Questions devenues oiseuses : y aura-t-il seulement un été ?

Puisque nul ne sait ce que demain nous réserve, vous vous ingéniez à meubler l’aujourd’hui avec les images des jardins où vous avez trouvé refuge. De jour en jour ma collection s’enrichit, le muguet de Catherine, la glycine d’Anne-Marie, les pensées de Sylvie, le lilas blanc de Natacha. Toutes des femmes, lectrices de Colette, filles de Sido : pas un homme ne songe à donner des nouvelles de son cactus rose. Une exception, mon fils, avec son bouquet champêtre échevelé.

Mais soyons équitables, car vous, mes vieux copains, n’êtes pas en reste de cadeaux : la visite quotidienne de Dominique, qui lit et dit si bien la prose comme la poésie, et me promène de Hugo à Perec, de Stéphane Zweig à Jean-Claude Grunberg ; les vidéos pour réfléchir, pour rire, pour s’attendrir. Comme cet irrésistible envoi d’Olivier : un Abel bouclé de deux ans et demi feuillette Pour rendre la vie plus légère, pointe un doigt impérieux sur la page, et conte à sa manière l’histoire qu’elle recèle : à l’en croire, celle d’un dragon qui l’aurait avalé tout cru.

Vos courriers font sourire le présent. Mais c’est pourtant le passé qui vous submerge. Du temps vous est rendu, avec la tentation de lire à rebours la phrase de la vie. Toi, ma fille, qui as rouvert les vieux albums de photos de la famille. Vous, mes amis, qui me dites, contre vos attentes, préférer à la découverte de nouveaux livres les retrouvailles avec ceux que vous avez longuement fréquentés. Et vous, silhouettes qui resurgissez d’autrefois. Parfois de la haute enfance, sur fond d’une plage bretonne d’avant-guerre ; parfois des lointaines hypokhâgnes où j’ai enseigné : Françoise, qui aujourd’hui me confectionnez des masques ; Sylvie, qui m’avez raconté comment voyageait dans les familles la parole philosophique : vous pensiez avec Platon que nul n’est méchant volontairement. Votre père vous affirmait que les hommes à l’évidence veulent le mal, crois-en ma vieille expérience. Vous lui rétorquiez que Platon était aussi vieux que lui, et s’ensuivait une violente mais noble dispute.

Merci à tous pour cette brassée de souvenirs. Souvent déchirants quand ils parlent des jours heureux. Mais précieux pour vérifier ce que Rousseau disait de Saint-Preux : « Si vous lui ôtez la mémoire, il n’aura plus d’amour ».

Gardez bien la mémoire et l’amour, et faites attention à vous,

Mona Ozouf

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Vargas Llosa, une peste libertine !

Prix Nobel de littérature en 2010, Mario Vargas Llosa publie en 2015 Les contes de la peste. Une pièce de théâtre inspirée du Décaméron de Boccace qui avait assisté à la terrible peste noire qui ravagea Florence en 1348. À lire en ces temps de pandémie, une œuvre sous le signe d’un humanisme élégamment libertin.

 

Pour rester dans l’air du temps, il faut évoquer, du grand écrivain Mario Vargas Llosa (né au Pérou en 1936, naturalisé espagnol, libéral « éclairé », prix Nobel de littérature en 2010, ses œuvres romanesques étant dans la Pléiade depuis 2016), la pièce de théâtre intitulée Les contes de la peste. De son propre aveu, il s’agit d’un exercice de réécriture libre à partir du Décaméron de l’érudit toscan Boccace (1313-1375), ouvrage composé de 1350 à 1355. Il avait assisté à la terrible peste noire qui ravagea Florence en 1348. Il mettait en jeu dix jeunes gens (sept femmes, trois hommes) de la société aisée de la ville qui, ayant fui le fléau, se retrouvent luxueusement confinés dans une vaste demeure à la campagne. Dix jours durant, ils se racontent des histoires qui ne parlent que d’amour, du conjungo (mariage) à l’adultère, de sensualité et de fidélité, d’idylle et de tragédie, car chez Boccace, si on meurt, c’est d’amour seulement. En 1971, déjà, Pasolini tirait du Décaméron un film truculent, doté d’une forte densité érotique. Sur ce chapitre, en moins plébéien, Vargas Llosa est marquis, Les contes de la peste ne le cèdent en rien.

C’est conçu pour cinq acteurs. À charge pour eux, de scène en scène, de changer souvent de peau, multipliant maints personnages au gré de situations modifiées : Boccace vieux, le duc Ugolin (prénom dantesque), Pamphile, Philomène et Aminta, « êtres de pure invention », nous dit l’auteur dans une brillante préface, extrêmement précise quant à ses intentions. « Ainsi la littérature, le théâtre et les arts défendent-ils l’être humain contre la déréliction provoquée chez lui par des menaces comme la peste noire », affirme-t-il. Voilà une pièce bien faite, comme on ne dit plus volontiers, placée sous le signe d’un humanisme élégamment libertin, écrite de main de maître dans une langue subtilement claire.

Elle offre à d’éventuels interprètes d’incessants jeux de rôle en relief. Les Contes de la peste  ont permis à Vargas Llosa de renouer avec le théâtre, y compris in person, puisque, en janvier 2015, dans un théâtre de Madrid, il a tenu le rôle d’Ugolin, « aristocrate célibataire, adepte de la chasse et de l’aventure, qui a nourri un amour impossible pour une femme qu’il a sûrement inventée » et qui continue d’être « le creuset de ses fantasmes, de ses appétits cachés et avec laquelle il ne cesse de jouer ». On verrait bien un jour Les contes de la peste à la Comédie-Française. Jean-Pierre Léonardini

Les contes de la peste de Mario Vargas Llosa, traduction de l’espagnol par Albert Bensoussan (Gallimard, collection « Le manteau d’Arlequin ». 162 p., 18€).

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Christiane Taubira, femme de Guyane

Au micro de France Inter, le journaliste Augustin Trapenard a lu la lettre de Christiane Taubira. L’ancienne Garde des sceaux, native de Cayenne en Guyane, s’adresse à une jeune femme sans abri. Inquiète de la vulnérabilité des personnes sans domicile.

à lire, commander ou télécharger : Nuit d’épine, Baroque sarabande, L’esclavage racontée à ma fille.

 

Cayenne, hello Julie

Avant tes mots, c’est ta moue puis ton sourire puis une légère raideur vertébrale qui me répondent… m’auraient répondu. Car je ne peux plus passer te voir. C’est ainsi depuis plus de quatre mois maintenant. Je vis à des milliers de kilomètres. Ici, nous n’avons pas besoin de guetter un printemps capricieux. Il fait beau toute l’année. Et ce n’est pas un cliché. Même les deux saisons pluvieuses sont traversées, tous les trois ou quatre jours, d’après-midis ardemment ensoleillées. D’ailleurs depuis quelques temps, ici comme partout, le temps fait comme il veut.

Les météorologistes eux-mêmes semblent désorientés. Et je peux te dire que le Covid n’a rien à y voir. C’était déjà comme ça des mois avant ce fléau. C’est étonnant la vie des mots ! Il n’y a pas si longtemps, disons quoi, vingt, trente ans – pour toi qui n’étais pas née, évidemment, ça fait un siècle – donc il n’y a pas si longtemps, calamité était un mot plus fort que fléau. Calamité suggérait une plus grande diversité de dégâts. Je ne crois pas que ça ait à voir avec son genre… féminin. Je pense plutôt que ses sonorités courtisaient l’imagination bien davantage que ne sait le faire le fléau. Assurément, ce n’est pas tout à fait ainsi que le dit le Dictionnaire historique des mots, d’Alain Rey. Mais les savants proposent, les langages populaires disposent. 

Je te disais donc, chère Julie, que les météorologistes perdent le nord. Ou plutôt le sens des marées. Il faut dire que c’est à vue d’œil que la mer se livre à des foucades. Elle se retire loin, très loin, laisse remonter puis durcir pendant des heures, d’immenses étendues de vase parcourues ça et là d’entailles plus tendres, presque liquides, où les aigrettes, ces oiseaux au plumage immaculé qui volent en escadrilles, se régalent de larves jusqu’au retour de l’eau. Chez nous, l’eau de la mer est marron car elle reçoit les alluvions de l’Amazone. Cela fait près d’un an déjà que la mer joue à ça. Il n’y aucune raison pour que les choses aient changé ces deux dernières semaines. Je crois plutôt que cela va durer encore une bonne année et que nous verrons revenir plus tôt que d’habitude la mangrove de palétuviers.

Mais je suis incorrigible avec mes digressions ! Ce n’est pas de la mer que j’avais prévu de te parler. Je voulais juste te dire que je pense très fort à toi. Et à quelques autres, ici et chez toi. Je me demande ce que tu deviens. J’avais renoncé à te convaincre. Par respect pour ton choix de liberté. Mais je n’ai jamais cessé d’en être inquiète. J’ai admis ce choix dès la nuit de notre première rencontre. J’accompagnais une maraude du SAMU. Tu ne voulais pas être hébergée. Admettre ne signifie ni comprendre ni accepter.

Julie ? Julie ???? Tu réponds ?! 

Je repasserai. Je reviendrai dans cet angle de rues. Et ta moue et ton sourire et ta raideur m’accueilleront. Dis-moi oui. Christiane Taubira

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Le coronavirus, en quête d’un nom

Pasteur et la rage, Kock et la tuberculose, Calmette et le BCG, Yersin et la peste… Une épopée scientifique contée par Patrick Deville dans Peste et choléra. Qui pour le coronavirus, le (ou « la », selon l’Académie française toujours en retard d’un débat sur l’usage courant) covid-19 ?

 

Le théâtre, qu’Artaud rêvait semblable à la peste, est aujourd’hui bêtement malade du coronavirus. Des soins palliatifs ont été annoncés. La voilà bien, pour paraphraser la psychanalyse, la clôture de toute représentation. Pascal estimait que « le malheur des hommes vient d’une seule chose qui est de ne pas savoir demeurer en repos dans une chambre ». Sauf le respect dû à l’auteur des Pensées, on voudrait bien l’y voir, le nez à la fenêtre depuis deux mois. De santé délicate, n’était-il pas « à risque » ?

Dans le but de s’ébrouer un peu du côté de l’espoir au sein du marasme, on doit évoquer la haute figure énigmatique et bienfaisante du bactériologue né en Suisse Alexandre Yersin (1863-1943). De nombreux ouvrages lui ont été consacrés, le dernier en date, sauf erreur, étant le « roman sans fiction » – selon la formule de son auteur, Patrick Deville – intitulé Peste et Choléra, qui obtint le Goncourt des lycéens et fut couronné par le prix Femina.

Yersin, confrère de Pasteur, découvrit en 1894 le bacille de la peste (il porte son nom : Yersinia pestis) et le vaccin pour s’en prémunir. Une place du 13ème arrondissement de Paris lui est dédiée. Solitaire, quasi un ermite, planteur d’hévéa, ce grand voyageur, avant tout en Asie (au Vietnam, où il fonda un Institut Pasteur, il fut considéré comme « un bouddha vivant ») est le prototype du savant imaginatif et opiniâtre dont le XIXème siècle honora l’image avec ferveur.

Bousculant avec art la chronologie, Patrick Deville inscrit Yersin dans un récit foisonnant, au fil duquel l’on reconnaît aussi bien – entre maints protagonistes d’une période fertile en découvertes et explorations en tout genre – le légendaire Louis Pasteur évidemment, le chercheur allemand Robert Kock (1843-1910) qui mit à jour la bactérie de la tuberculose, Albert Calmette (1863-1933) qui inventa contre elle le BCG, ainsi que le maréchal Lyautey, Arthur Rimbaud ou James Joyce… Qui donnera son nom au covid-19 ? Stéphane Harcourt

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Covid, regards rétrospectifs sur l’après !

Le covid-19 plonge la communauté humaine divisée en un désarroi  universel. Qui a des antécédents flagrants dans l’imaginaire… Penseurs, écrivains et cinéastes en ont déjà témoigné.

 

Depuis Ponce Pilate, on ne s’est jamais autant lavé les mains… À part ça, c’est à toute heure que l’effroi, distillé par d’intarissables canaux, s’insinue en chacun, où qu’il se trouve sur la planète infectée, le pire étant qu’on s’habitue aux annonces aléatoires les plus baroques, fussent-elles aussitôt démenties ou mises au conditionnel. En France, n’a-t-on pas entendu suggérer que le défilé du 14 juillet, vieux rite républicain mangé au mythe, pourrait ne pas être uniquement martial ? Après les armées de terre, de ciel et de mer, après la Légion au pas compté, les gendarmes, les pompiers et la police, serait enrôlée la cohorte des médecins, infirmiers, aides-soignants, suivis des éboueurs et des caissières de Carrefour, tous personnels qui sauvent l’honneur du pays au risque de leur vie au cœur du désastre. Ne pas oublier les fossoyeurs en fin de cortège ! Le covid-19 a déchiré l’espace-temps d’un coup de hachoir. Ci-gît dans les limbes la société d’avant. Ah ! Boire une bière au soleil à la terrasse d’un café en plaisantant avec les amis… Un monde vieux, masqué, sans avenir, sinon celui d’une surveillance généralisée, avec survol de drones mouchards et téléphones mobiles espions. Le Big Brother d’Orwell multiplié par cent. Une ère vide, d’un prosaïsme encore plus terrifiant, sans joie, dans des villes désertes la nuit sans âme qui vive. J’exagère ? A peine.

Rien ne rassure de ce que répandent les informations sur les écrans. Les médecins, consultables à merci dans les journaux télévisés, pas d’accord entre eux, font part de leurs doutes quant à l’essence inexplicable du virus. Un seul émerge, rendu au rang d’icône, le professeur Raoult de Marseille, dont le portrait géant a supplanté, sur un haut mur de la Corniche, face à la mer, l’effigie de Zinédine Zidane. À la Ciotat, on fabrique des bougies parfumées à l’image de Saint Raoult et dans « la vieille cité phocéenne » – comme dit la presse locale – on redécouvre l’industrie savonnière en produisant un « savant de Marseille » avec sa silhouette en relief. Sur les chaînes privées, les blouses blanches étatsuniennes sont plus que jamais de rigueur dans le style « amour et bistouri » (Greys’Anatomy, Urgences, The Resident). Au secours, docteur House ! Nous pouvons au moins, par skype, pratiquer par vidéo-consultation, face à notre toubib, l’anamnèse ; ce bien beau mot précieux signifiant l’autobiographie de nos antécédents médicaux de patients virtuels anxieux.

Les chercheurs cherchent mais n’ont encore rien trouvé. D’une puissance militaro-industrielle à l’autre, on se renvoie la balle toxique. La Chine ment-elle ? Dans ses campagnes, ne décèle-t-on pas une promiscuité coupable avec des animaux bizarres ? Le pangolin, tiens, dont, paraît-il, sont friands les ressortissants de « l’empire du Milieu » (l’expression remonte au XIXème siècle, lorsque les Anglais signèrent avec l’empereur Xianfeng le traité mettant fin aux guerres de l’opium). Certes, la Chine n’est plus un empire, en dépit du fait que son dirigeant suprême, Xi Ping, est élu à vie. Les Chinois goûtent la viande du pangolin en préservant ses écailles à des fins thérapeutiques traditionnelles, notamment pour un genre de Viagra archaïque. Le pangolin, braconné à outrance, serait près de l’extinction. Va-t-on la souhaiter ? On se rappelle soudain ce film de 1962, Mondo Cane (chien de monde), fabriqué par l’italien Gualtiero Jacopetti, lequel, en une suite de brefs documentaires, donnait à ricaner devant des pratiques culturelles exotiques censées aberrantes, sous l’effet d’un voyeurisme ethnocentriste délirant. Trump au front de taureau persiste dans le déni, supprime en éructant l’allocation des États-Unis à l’Organisation mondiale de la santé. Ses partisans, la bave aux lèvres, klaxonnent en faveur de la reprise du travail, quand les pauvres tombent par milliers. En Pologne, le parti calotin met à profit le virus pour prêcher l’arrêt immédiat de l’interruption de grossesse. En Inde, des populations de miséreux affamés se traînent dans des égouts à ciel ouvert en guettant leur fin massive inéluctable. On prévoit que la famine va toucher 250 millions d’êtres humains…

Et l’on scrute à satiété ces images où des espèces de scaphandriers, revêtus des pieds à la tête d’une armure de plastique, se penchent sur des corps en réanimation au bord de l’apnée éternelle. Un seul mot vient aussitôt à l’esprit : science-fiction, surtout qu’au moment où l’on en est de la pandémie, se pose avec acuité la question d’un futur immédiat, quand bien même nous n’en sommes qu’au début de la catastrophe annoncée. Nous voici donc sommés d’envisager sur le champ « le monde d’après ».

La science-fiction n’est-elle pas véritablement issue du XIXème siècle, dans l’élan né de l’idée de progrès, fût-ce au prix de l’exploitation infernale d’innombrables multitudes ouvrières – soit l’invention du prolétariat – accompagnée de l’expansion coloniale ? L’Allemand Leibniz (1646-1716), qui fut à la fois philosophe, mathématicien et philologue, avait auparavant décrété que « le temps présent est gros de l’avenir ». Hegel puis Marx s’en souvinrent. Au plus fort de l’ère scientiste, Jules Verne apparut comme l’incontestable messie populaire d’un avenir gros des plus surprenantes aventures. Quelques titres des Voyages extraordinaires de cet écrivain si prolifique suffisent à ranimer la flamme de son souvenir d’anticipateur émérite : Vingt mille lieues sous les mers, De la Terre à la Lune, Voyage au centre de la Terre, Autour de la Lune, la Maison à vapeur, etc. On cite moins souvent son roman Sans dessus dessous, de 1889, six ans avant sa mort : il y met facétieusement en doute sa foi en les expériences imaginaires de techniques destinées à domestiquer la non-indifférente nature, dont on voit de nos jours qu’elle se rebelle avec violence. Il y va fort. Les membres de l’équipe internationale des artilleurs du Gun-Club de Baltimore, des mathématiciens, se sont mis en tête, à l’aide d’un canon monstrueux (la Grosse Bertha de 14-18 semblerait à côté une minable pétoire) d’expédier un méga-projectile destiné à redresser l’axe de rotation de la Terre, afin de le rendre perpendiculaire à l’écliptique, lequel, il faut le préciser, n’est autre que le grand cercle représentant la projection, sur la sphère céleste, de la trajectoire annuelle apparente du Soleil sur la Terre. Vaste programme, conçu dans le but de rendre possible l’extraction du charbon des zones arctiques. Une grossière erreur de calcul met fin à ce projet fou qui, par suite de l’aplatissement de la Terre aux pôles, aurait eu pour conséquences, entre autres menus inconvénients, d’assécher totalement l’Atlantique Nord et la Méditerranée, ainsi que d’élever l’archipel des Açores à la hauteur de l’Himalaya.

Entre l’utopie et la science-fiction, il est une sorte de cousinage maudit, lequel se résout dans la dystopie, qui a généralement trait, de nos jours, à la déshumanisation par la science. L’utopie – le mot vient du titre de l’ouvrage de l’érudit anglais Thomas More qui fut décapité en 1535 – tend à l’invention d’une société idéale où les hommes vivraient en harmonie suivant des lois justes, grâce à une organisation sociale dûment adaptée. On sait le rôle de l’utopie dans l’histoire des révolutions. Lénine, par exemple, qui disait « Il faut rêver », lisait la Cité du Soleil, du moine dominicain Tommaso Campanella (1568-1639), lequel prônait une république philosophique héritée de Platon, égalitaire, socialisante, où la polygamie obéirait à des critères astrologiques et où les sodomites marcheraient la tête en bas… Plus tard, Charles Fourier, en qui Marx et Engels virent une figure du « socialisme critico-utopique », théoricien de « l’attraction passionnée » (impulsion fournie par la nature avant toute réflexion) aura la faveur d’André Breton, qui composera son Ode à Charles Fourier. N’est-ce pas face aux échecs irrémédiables de la pensée utopique, mise en demeure devant la réalité brute de la cité politique à transformer, que s’engendre la dystopie ? Ils sont légion, ceux qui la pratiquent à l’heure du néo-libéralisme hégémonique, du transhumanisme agissant et autres joyeusetés. N’y a-t-il pas, notamment, Michel Houellebecq et Boualem Sansal, grand dénonciateur de la menace islamiste ?

Quant à la science-fiction proprement dite, en son « âge d’or » aux États-Unis, qui va de 1938 à 1949, riche d’auteurs devenus classiques (Ray Bradbury, Clifford D. Simak, A.E. Van Vogt, L. Sprague de Camp…) comme chez ses continuateurs, elle ne rayonne pas d’optimisme, car on ne peut transporter ailleurs, fût- ce sur une planète lointaine, que de l’humanité en état perpétuel de péché terrestre. Le film somptueux de Kubrick, 2001, l’Odyssée de l’espace, sorti en 1968, année utopique – le romancier et futurologue britannique Arthur C. Clarke a contribué au scénario – constitue sans conteste l’apogée littéral du genre. Dans le feu d’artifice d’effets spéciaux grandioses escortés par le poème symphonique aux accents tellement prophétiques d’Ainsi parlait Zarathoustra, de Richard Strauss, ce chef-d’œuvre cinématographique expose et épuise, en somme, tous les thèmes de rigueur : l’évolution de la technologie, l’intelligence artificielle, la perspective d‘une vie extra- terrestre. Passons, en glissant, sur le module du Space Opera, du type Star Wars, de George Lucas et sur Mad Max, western postapocalyptique de l’australien George Miller, prétextes à de juteuses franchises commerciales, quelles que puissent être leurs vertus spectaculaires. Le film de Kubrick, lui, constitue bel et bien une odyssée de l’espèce. À son début surgit une horde de singes anthropoïdes. Ils découvrent avec stupeur un monolithe noir tombé du ciel. Enigme compacte, sujette à pas mal d’interprétations. Allez savoir. A chacun sa vérité hypothétique. Pierre philosophale originelle ?, bloc minéral d’essence prométhéenne ?, fragment géométriquement découpé de la pierre noire de la Mecque ? En 2001, justement, les tours du World Trace Center n’étaient-elles pas anéanties au nom d’Allah ?

Le poète Fernando Pessoa a défini l’homme comme « un singe avec une montre ». Il n’a pourtant pu voir le film de Franklin Schaffner sorti en 1968, encore, la Planète des singes, d’après un roman de Pierre Boulle. Astronaute, le capitaine Taylor amerrit sur une planète aux mains de singes évolués. Ils ont réduit en esclavage des humains arriérés. Sous la protection de deux chimpanzés amicaux, Taylor, poursuivi par Zaïus, un orang-outan cruel qui est ministre des sciences, découvre les vestiges d’une civilisation humaine avancée… Au championnat des dystopies, la palme revient au roman de l’anglais Aldous Huxley, le Meilleur des mondes (1931) qui dépeint une société où les castes inférieures sont fécondées in vitro, en série (comme les Ford T), tandis que les membres des castes supérieures, les Alpha, sont grands, beaux, intelligents. Huxley remet ça en 1948 avec Temps futurs. En 2108, après la 3ème guerre mondiale qui a pris fin depuis plus d’un siècle, un chercheur en botanique venu de la Nouvelle-Zélande miraculeusement épargnée, découvre, dans Los Angeles atomisée, une société dominée par un clergé vêtu de peaux de bêtes vouant un culte au démon Bélial, autrement dit le seigneur des mouches, lequel se retrouve dans le roman de William Golding, Sa majesté des mouches (1954), dont Brook fit un film neuf ans plus tard ; où l’on voit sur une île un groupe d’adolescents naufragés passer de la barbarie à la tyrannie. Au chapitre de l’espoir relatif, on inscrit Malevil (1972) roman de Robert Merle : six survivants, dans un château, s’efforcent de recréer l’humanité avec les maigres moyens du bord, après une explosion, supposée atomique, survenue le dimanche de Pâques 1977 !

Que sera notre « monde d’après » le covid-19 ? Chi lo sa ? Sans nul doute le théâtre d’âpres luttes, à imaginer en tous sens, sous le sceau du « principe espérance ». Jean-Pierre Léonardini

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Nancy Huston, une terre d’écriture

Au micro de France Inter, le journaliste Augustin Trapenard a lu la lettre de Nancy Huston. Née à Calgary au Canada, vivant à Paris, elle est l’auteure de nombreux romans et essais. Une oeuvre couronnée par divers prix littéraires.

à lire, commander ou télécharger : Instruments des ténèbres (prix Goncourt des lycéens et prix du livre Inter), L’empreinte de l’ange (grand prix des lectrices de Elle), Lignes de faille (prix Femina).

 

« La tentation est grande de mettre sa propre pensée en berne en se disant qu’elle ne vaut plus rien par rapport à ce qui se passe dans le monde. Et une telle attitude est plus que dangereuse ». C’est Jean Morisset qui m’a écrit cela hier, mon vieil ami québécois poète géographe octogénaire, et ça m’a un peu sauvée, car ça décrit exactement ce que je fais en ce moment: je mets ma pensée en berne. Berne, c’est la capitale du pays où je me trouve. Comme beaucoup de grands-parents d’abord enchantés à l’idée de se rendre utiles lors de la fermeture des écoles et haltes-garderies, j’ai été interdite de présence auprès de ma petite-fille en tant que vieille personne fragile. Premier choc. Du coup, le dimanche 15 mars, suivant les conseils pour ne pas dire les ordres de mon Président, je suis allée voter et puis, suivant les conseils pour ne pas dire les ordres de ma fille, attrapant ordi et valise, je me suis réfugiée chez le Peintre, mon compagnon suisse. Et en arrivant dans sa maison (mon deuxième chez-moi depuis sept ans déjà), deuxième choc : brutalement, en moi, l’écriture s’est tue.

Que terminer mon roman en cours puisse ne plus me sembler une tâche urgente dans le contexte de la pandémie et du confinement – rien de plus normal. Mais… les voix ! ces voix qui s’égosillent dans ma tête en permanence, échafaudant discussions, sketchs, opéras, engueulades, délires et thèses d’État… où étaient-elles passées ? Silence radio. Quinze jours durant, je n’ai fait qu’écrire des courriels, dévorer des informations au sujet du virus et de sa gestion dans le monde, parler au téléphone ou par Skype avec mes proches.

Absence de vie sociale à part, notre quotidien, au Peintre et à moi-même, ressemblait de façon presque pénible à ce qu’il est en temps normal. Que l’écart violent entre l’état du monde et ce quotidien agréable crée en moi un malaise, une gêne, voire un vertige, passe encore… mais pourquoi cette paralysie scripturale ? Et soudain, grâce à la lettre de Jean, je l’ai compris : c’est que, sans le vouloir, sans le prévoir, en mettant ma pensée « en Berne », c’est-à-dire en changeant de pays, en me mettant hors-sol, je m’étais éjectée de l’écriture. Car si l’écriture se fait dans la solitude, elle ne se fait pas dans le vide. Comme toute forme de création, elle est enracinée. Elle ne jaillit pas d’un esprit nomade, hors famille, hors ethnie, libre de toute attache, dégagé de la gangue de l’Histoire. Les jours ont passé, le confinement s’est précisé, renforcé, prolongé, les frontières se sont fermées, les TGV ont été supprimés. Désormais je ne peux plus rejoindre ma « vraie vie » qu’en voiture, or je n’ai pas de voiture. Et, stupéfaite, je découvre que, même quand je suis en déplacement – que ce soit au bout du monde ou dans mon pays natal –, c’est en France que j’écris. Les pays existent. Et si la frontière entre deux pays mitoyens et francophones comme la France et la Suisse romande peut sembler « symbolique » et poreuse quand tout va bien, ce n’est pas anodin de quitter l’un pour l’autre en temps de crise.

Paris est ma ville depuis près d’un demi-siècle, or cette ville vit un drame et je ne suis pas là à son chevet, je l’ai abandonnée. J’ai beau suivre de près ce qui se passe en France, je ne partage pas dans mon corps le calvaire des Français, ne respire pas le même air qu’eux. Soudain je vois que mon sol à moi, ce qui me permet d’exister, d’écrire et de respirer, ce n’est ni « la Langue française » ni « la Littérature » ni même « l’Écriture » (ainsi que le prétendent souvent des romantiques post-chrétiens en mal d’absolu), non, mon sol, à moi, Canadienne dont la jeunesse s’éparpilla entre trois pays et une dizaine de villes différentes, c’est la France. Mon sol c’est l’histoire de ma vie telle qu’elle s’est tissée jour après jour à même l’Histoire française, avec ses gouvernements successifs, son mouvement des femmes, ses grèves et manifs, ses émeutes et attentats, son monde de l’édition, ses écoles, hôpitaux, librairies, théâtres, radios et télévisions, forêts et festivals… Tout cela, qui est infini et qui est français, m’a faite ce que je suis comme adulte et, l’ayant quitté, m’étant mise en quelque sorte hors-sol, je n’ai plus rien à dire.

Le Peintre a grandi dans cette campagne fribourgeoise et la connaît par cœur. Signe de la fin de l’hiver : en passant devant une ferme hier matin, nous avons assisté à l’ouverture des étables. Une dizaine de veaux âgés de deux à trois mois ont été lâchés à l’air libre pour la première fois et se sont mis à courir, à folâtrer, à faire des cabrioles dans le champ. On aurait pu croire que chacun se livrait à cette manifestation de joie physique de façon spontanée. Mais non : il y avait clairement un chef que les autres suivaient et imitaient ; ils cabriolaient à sa suite et dans la même direction que lui. Tous sont revenus au même moment boire à l’auge devant l’étable, et puis se sont mis à cabrioler, comme un seul veau, dans une autre direction. Et je me suis dit que, bien plus qu’on ne voulait l’admettre, nous autres humains fonctionnions nous aussi par tropisme collectif. Il suffit de voir comment s’habillent les députés de l’Assemblée nationale, comment applaudissent les spectateurs au festival des Vieilles Charrues, comment s’égaille un groupe de gamins poursuivis par la police.

Espoir pour ces Chroniques anachroniques qui, le temps de cette quarantaine, tiendront lieu de sol sous les pieds d’une Hors-Sol. En explorant quelques implications et réverbérations de ce fragment de sagesse traditionnelle bantu : je suis parce que nous sommes. Nancy Huston

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Andrevon, de l’utopie à la dystopie

Auteur de science-fiction, Jean-Pierre Andrevon publie une anthologie des dystopies. Un genre explorant les scénarios les plus pessimistes à venir. Pour mieux s’en prémunir…

 

Cyrielle Blaire – Qu’est-ce qu’une dystopie ?

Jean-Pierre Andrevon – Une histoire qui met en scène une société où les gens sont coincés dans des cases et doivent obéir à un ordre supérieur : politique, militaire, religieux. C’est un genre qui dérive de son contraire, l’utopie. Aux XVIe et XVIIe siècles, des auteurs comme Thomas More ont essayé de créer des sociétés idéales où les gens seraient tous égaux. Mais c’était aussi des sociétés contraignantes. Dès qu’on voulait réguler la vie des gens, les rendre heureux sans leur consentement, on dérivait vers la dystopie. Les récits d’anticipation explorent un futur qui part du présent. Ce sont des leçons.

C.B. – Reconnaissance faciale, intelligence artificielle, drones… Les nouvelles technologies sont-elles un vivier pour la science-fiction ?

J-P.A. – On vit une accélération technologique, avec le tout-connecté, notamment. On est espionné par son frigo, qui nous dit : « Va vite acheter du lait ! » La dystopie entre dans le réel. C’est inquiétant, car cela ira forcément avec une restriction des libertés. Plus les moyens de contrôler les individus, de les surveiller, seront technologiques, et donc invisibles, moins on aura besoin d’armée ou de police dans la rue. Le roman qui a tout vu, c’est 1984, de George Orwell.

C.B. – L’élection de Trump a fait exploser les ventes de 1984

J-P.A. – Orwell avait compris que pour tenir les gens sous sa coupe, il fallait inventer un danger ailleurs, une guerre mystérieuse, afin que les gens marchent comme un seul homme. Le personnage principal essaie de se révolter, puis il est peu à peu pris dans l’engrenage. À la fin de 1984, le héros, Winston Smith, nous dit: « Maintenant, j’aime Big Brother ». La dystopie, c’est une société acceptée par les gens. On ne se rend pas compte qu’on est manipulés, contraints. Des Allemands, au milieu de Berlin en ruines, continuaient à soutenir Hitler. Et des milliers de gens ont pleuré à la mort de Staline.

C.B. – Les récits d’anticipation recèlent une dimension de critique sociale ?

J-P.A. – Oui, d’ailleurs le genre était à ce sujet plutôt optimiste. Puis, tout a changé avec Hiroshima, la Shoah… Fahrenheit 451, de Ray Bradbury, décrit une société où l’on a éliminé l’écrit et où l’on brûle les livres. La série La Servante écarlate joue sur la peur de la stérilité des femmes, sur l’emprise de la religion. Ces histoires sont basées sur le réel, elles donnent l’impression aux gens qu’ils vivent dans un monde qui peut rapidement basculer vers la dystopie. Les gens aiment se faire peur, comme l’enfant qui se couche dans le noir. On a toujours craint que la Terre se retourne contre nous. La science-fiction a beaucoup exploité la fin de la civilisation, celle de l’homme. Souvent, dans ces récits, un personnage se révolte et en entraîne une poignée d’autres.

C.B. – Avec l’épidémie qui oblige au confinement, les gens se rendent compte qu’ils ont besoin de « faire société » ?

J-P.A. – Le réflexe de s’enfermer serait la pire des choses. Le darwinisme nous l’enseigne : ce ne sont pas les plus forts qui résistent, ce sont les plus organisés. Les abeilles dans la ruche ou les loups qui vivent en meute. La solidarité et l’entraide sont essentielles, on commence à s’en rendre compte. Autour de ces thèmes, on peut relire Malevil de Robert Merle ou Ravage de René Barjavel. Après un cataclysme, une poignée de gens survivent et essaient de reconstruire une société meilleure. Les pires évènements entraînent toujours des choses positives. Propos recueillis par Cyrielle Blaire

De la dystopie :

Contrôle social par les écrans, dictatures, apocalypses nucléaires, catastrophes climatiques, sélection eugénique, abrutissement des masses par le consumérisme… Du roman Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley (1932) à la série télé Black Mirror (2011-2019), les auteurs d’anticipation se sont emparés depuis un siècle de la dystopie pour tendre à notre présent un miroir angoissant. Et nous mettre en garde contre les futurs indésirables. À lire : Anthologie des dystopies […], de Jean-Pierre Andrevon (éditions Vendémiaire, 348 p., 26€).

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Amalric, l’agent déjanté

Jusqu’au 05/06, ARTE.TV invite à revoir la série L’agent immobilier. Signés par Etgar Keret, quatre épisodes qui allient humour grinçant et surréalisme déjanté. Avec, au côté d’Eddy Mitchell, un Mathieu Amalric complètement allumé qui, dans les colonnes de l’hebdomadaire Marianne, répond aux questions de notre confrère Benoît Franquebalme.

 

Benoît Franquebalme – Vous êtes admirateur du travail de l’écrivain israélien Etgar Keret ?

Mathieu Amalric – C’est un immense écrivain. Ses nouvelles sont magnifiques, délirantes… On y passe de situations quotidiennes à des fantasmagories, des poissons qui parlent, des temps qui s’enchevêtrent…. Le scénario est très lié à la vie de ses parents, il l’a écrit en pensant à moi. C’est génial qu’un écrivain qu’on admire vous propose de devenir un personnage de son monde.

B.F. – Qu’y a-t-il d’israélien dans la série ?

M.A. – Ça se sent dans la vitesse, une sorte d’impolitesse. En Israël, on n’a pas le temps, on se dit les trucs cash. Il n’y a pas le filtre de la politesse française, filet de mensonges et d’hypocrisie. On ne sait pas ce que l’autre pense, il faut décoder. En Israël, il n’y a pas ça. Et puis, on a pu faire de l’humour juif, comme se moquer d’un type qui a survécu aux camps. Il y a du belge aussi. On a tourné là-bas, on sent l’esprit gourmand des Wallons.

B.F. – Votre personnage tombe dans les escaliers, se bat, se casse le bras

M.A. – C’est très proche du slapstick avec des chutes, une succession de catastrophes, des coups dans la gueule. Ça me fait penser à After Hours de Martin Scorsese. Quand on regarde le premier épisode, on ne pense pas qu’on finira avec quelque chose d’aussi bouleversant. Au début, mon personnage met ses parents dans une case : « Ma mère, je la déteste, mon père est inconséquent ». On fait tous ça. L’agent immobilier montre comment passé et avenir sont des notions gazeuses, floues dans nos têtes. Surtout en ce moment.

B.F. – L’immeuble du héros est comme un grand cabinet de psychanalyse…

M.A. – Pendant la préparation, Keret me donnait des choses sur son père mort et sur sa mère en train de mourir. Sur un tournage, en quelques semaines, on accède à des émotions intenses qu’on ne pourra peut-être jamais vivre en famille. Comme quand on parle à des inconnus. On se dit en trois minutes l’essentiel. C’est mille fois mieux qu’une psychanalyse. Finalement, la famille est le pire endroit pour se dire des choses. D’ailleurs, actuellement, on voit bien que le travail est une manière de partir de la maison (rires). Cela dit, à cause de la distance, on arrive parfois mieux à se parler.

B.F. – Vous êtes où en ce moment ?

M.A. – Je vis en Bretagne, près de Morlaix. Il se trouve que je ne suis ni avec mes parents, ni avec mes enfants. Trois garçons de 12, 20 et 22 ans. Je suis avec mon amoureuse, la soprano et cheffe d’orchestre canadienne Barbara Hannigan. Imaginez mon bonheur de l’entendre travailler tous les jours sur Mahler. Je chante aussi du Haendel avec elle. J’essaie d’amener de cette rigueur dans mon métier. On fait du cinéma parce qu’on n’a pas réussi à être un musicien, un peintre, un grand cuisinier, un grand jardinier…

B.F. – Vous venez de consigner une tribune demandant des mesures concrètes pour la culture. Pourquoi ?

M.A. – Nous demandons à l’État un système de sauvetage pour ce secteur qui emploie 1,3 million de personnes en France. Il faut édicter des règles qui ne soient pas absurdes. Sinon, les exploitants de cinéma vont être obligés de ne prendre que des blockbusters. Il n’y aura plus la place pour le reste, comme c’est déjà le cas en Allemagne ou en Italie.

B.F. – Que vous inspire la période actuelle ?

M.A. – C’est une comédie humaine passionnante car elle exalte l’homme dans tous ses côtés, du marché noir à la solidarité. On a des règles faites par des gens qui font semblant de savoir. Ils doivent composer avec le peuple français qui, avant tout, va râler. Va-t-on retourner dans nos réflexes de hamster faisant tourner sa roue ? Que vont devenir ces gens qu’on a nommés « héros », alors qu’avant, on voulait détruire le système d’assistance publique ? Ça va prendre longtemps avant d’avoir un vaccin. En attendant, il paraît qu’il faut aller quelque part, avancer, qu’il faut de la croissance. Pourquoi ? On n’en sait rien. Moi, en ce moment, je regarde le printemps et pousser le lilas. Ça dure peu le lilas…

B.F. – Les réalisateurs racontent avoir choisi Eddy Mitchell en le voyant avaler ses cachets avec du whisky face à eux…

M.A. – (Rires) C’est un sage qui détecte vite ce qu’il va aimer. Il ne se fait pas chier avec des gens avec qui il n’a pas envie d’être. Il m’a donné le virus du cinéma avec l’émission La dernière séance. Avec lui, Claude-Jean Philippe, Patrick Brion… ma cinéphilie a été d’abord télévisuelle. L’avoir comme papa, c’était génial. Mon admiration ? Il l’a reçue comme un ours qui prend un petit peu de miel : « Pas trop de compliments, on va passer à autre chose ». Il a une voix tellement douce… Ses chansons, ce sont presque des aubades (Mathieu fredonne La dernière séance).

B.F. – Vous aussi ne voulez pas vous emmerder avec des gens avec qui vous ne voulez pas être ?

M.A. – Ah oui ! Surtout qu’à la base, je voulais être réalisateur et pas acteur. C’est Arnaud Desplechin qui m’a inventé comme comédien avec Comment je me suis disputé… (ma vie sexuelle) en 1996. Donc, je ne joue que quand ce sont des personnes irrésistibles. Sinon, je réalise. Etgar, Éric Rochant, les frères Larrieu, Wes Anderson… ils me hissent vers des zones inexplorées. Ce qui me touche aussi, ce sont les jeunes qui ont envie de me prendre… comme un oncle. Ça me nettoie du poison du « C’était mieux avant ».

B.F. – Après L’agent immobilier, vous avez enchaîné avec le tournage de la dernière saison du Bureau des légendes

M.A. – Éric Rochant (showrunner du Bureau) est un génie parce qu’il travaille comme un chien. La star de la série, c’est l’écriture. J’y parle russe et c’était troublant. J’ai vécu trois ans à Moscou quand j’étais enfant. Je croisais peu de Russes car, sous Brejnev, tout était fait pour qu’ils ne voient pas les étrangers. J’étais inscrit dans un conservatoire de musique. À 12 ans, je jouais très bien du piano. Quand j’ai présenté mon film Tournée là-bas, j’ai retrouvé ma prof. Elle vivait toujours dans le même appartement.

B.F. – L’agent immobilier évoque très fort Kafka, non ?

M.A. – Oui mais Kafka avec un grand cœur. En ce moment, je suis plutôt plongé dans Robert Musil (1880-1942) et L’homme sans qualités. C’est faramineux, drôle. Je le lis pour la troisième fois. L’histoire se passe en 1913, juste avant la catastrophe. Ça pourrait être écrit aujourd’hui. On pense que les choses changent mais on refait les mêmes conneries. Je conseille aussi Harlem Quartet de James Baldwin, le plus beau roman d’amour du monde. Et les nouvelles d’Etgar Keret.

B.F. – Et votre projet d’adapter Le Rouge et le Noir ?

M.A. – Pour l’instant Musil a gagné. Comme, je n’ai pas fait d’études, que j’ai travaillé dès 17 ans, plancher sur ces livres me permet d’être dans ce bonheur-làLe Rouge et le Noir, je m’en suis beaucoup servi dans mon film La Chambre bleue, adapté de Georges Simenon. Ce dernier adorait Stendhal. C’est notamment pour ça que j’ai appelé mon héros Julien, comme Julien Sorel. Propos recueillis par Benoît Franquebalme

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Yasmina Khadra, propos déconfinés

Au micro de France Inter, le journaliste Augustin Trapenard a lu la lettre de Yasmina Khadra. Né en Algérie, l’écrivain s’adresse à sa mère décédée. Souvenirs d’instants de grâce, désarroi face au temps qui sépare les êtres qui se sont aimés.

à lire, acheter ou télécharger : Natif du Sahara algérien, ancien commandant en charge de la lutte contre les groupes djihadistes durant la guerre civile, Yasmina Khadra quitte l’armée en 2000 pour se consacrer exclusivement à l’écriture. Des nouvelles, des polars, des romans couronnés de nombreux prix littéraires : Morituri, Les Hirondelles de Kaboul, L’Attentat, Dieu n’habite pas La Havane

 

Paris, ma chère petite maman

Durant des jours, je fus confiné chez moi à cause du coronavirus. L’enfermement est devenu une habitude, pour moi. Je sors rarement. Le temps parisien ne se prête guère à un enfant du Sahara qui ne reconnaît le matin qu’à sa lumière éclatante et qui a toujours rangé la grisaille du côté de la nuit. Je suis en train de terminer un roman. Le seul que j’aurais aimé que tu lises, toi qui n’as jamais su lire ni écrire. Un roman qui te ressemble sans te raconter et qui porte en lui le sort qui a été le tien.

Je sais combien tu aimais la Hamada où tu adorais traquer la gerboise dans son terrier et martyriser les jujubiers pour quelques misérables fruits. Eh bien, j’en parle dans mon livre comme si je cherchais à revisiter les lieux qui avaient compté pour toi. Je parle des espaces infinis, des barkhanes taciturnes, des regs incandescents et du bruit des cavalcades. Je parle des héros qui furent les tiens, de Kenadsa et de ses poètes, des sentiers poussiéreux jalonnés de brigands et des razzias qui dépeuplaient nos tribus. C’est toi qui m’as donné le courage de m’attaquer enfin à cette épopée qui me hante depuis des années. Je craignais de n’avoir pas assez de souffle pour aller au bout de mon texte, mais il a suffi que je pense à toi pour que mes peurs s’émiettent comme du biscuit.

Chaque fois que j’emprunte un chapitre comme on emprunte un passage secret, je perçois une présence penchée par-dessus mon épaule. Je me retourne, et c’est toi, ma maman adorée, ma petite déesse à moi. Je te demande comment tu vas, là-haut ? Tu ne me réponds pas. Tu préfères regarder l’écran de mon ordi en souriant à cette écriture si bien agencée dont tu n’as pas les codes. Je sais combien tu aimes les histoires. Tu m’en racontais toutes les nuits, autrefois, lorsque le sommeil me boudait. Tu posais ma tête sur ta cuisse et tu me narrais les contes berbères et les contes bédouins en fourrageant tendrement dans mes cheveux. Et moi, je refusais de m’assoupir tant ta voix était belle. Je voulais qu’elle ne s’arrête jamais de bercer mon âme. Il me semblait, qu’à nous deux, nous étions le monde, que le jour et la nuit ne comptaient pas car nous étions aussi le temps.

C’est toi qui m’a appris à faire d’un mot une magie, d’une phrase une partition et d’un chapitre une saga. C’est pour toi, aussi, que j’écris. Pour que ta voix demeure en moi, pour que ton image tempère mes solitudes. Toi qui frisais le nirvana lorsque tu te dressais sur la dune en tendant la main au désert pour en cueillir les mirages, toi qui ne pouvais dissocier un cheval qui galopait au loin d’une révélation divine, tu te sentirais dans ton élément dans ce roman en train de forcir et tu ferais de chacun de mes points d’exclamation un point d’honneur. Comment oublier l’extase qui s’emparait de toi au souk dès qu’un troubadour inspiré se mettait à affabuler en chavirant sur son piédestal de fortune ?

Pour toi, comme pour Flaubert – un roumi qui n’était ni gendarme ni soldat, rassure-toi – tout était vrai. Étaient vraies les légendes décousues, vraie la rumeur abracadabrante, vrai tout ce qui se disait parce que, pour toi, c’était cela le pouls de l’humanité. Quand il m’arrive de retourner à Oran, je vais souvent m’asseoir à notre endroit habituel et convoquer nos papotages qui se poursuivaient, naguère, jusqu’à ce que tu t’endormes comme une enfant.

C’était le bon vieux temps, même s’il ne remonte qu’à deux ans, deux ans interminables comme deux éternités. Nous prenions le frais sur la véranda, toi, allongée sur le banc matelassé et moi, tétant ma cigarette sur une marche du perron, et nous nous racontions des tas d’anecdotes en riant de notre candeur. Tu plissais les yeux pour mieux savourer chaque récit, le menton entre le pouce et l’index à la manière du Penseur.

Mon Dieu ! Que faire pour retrouver ces moments de grâce ? Quelle prière me les rendrait ? Mais n’est-ce pas dans l’ordre des choses que de devoir restituer à l’existence ce qu’elle nous a prêté ? On a beau croire que le temps nous appartient, paradoxalement, c’est à lui que revient la tâche ingrate de séparer à jamais ceux qui se chérissent. Ne reste que le souvenir pour se bercer d’illusions. Ma petite maman d’amour, depuis que tu es partie, je te vois dans toute grand-mère ! Qu’elles soient blondes, brunes ou noires, il y a quelque chose de toi en chacune d’elles. Si ce ne sont pas tes yeux, c’est ta bouche. Si ce n’est pas ton visage, ce sont tes mains. Si ce n’est pas ta voix, c’est ta démarche. Si ce n’est rien de tout ça, c’est l’émotion que tu as toujours suscitée en moi.

Et pourtant, partout où je vais, même là où il n’y a personne, c’est toi que je vois me faire des signes au fond des horizons. Tantôt étoile filante dans le ciel soudain triste que tu lui fausses compagnie, tantôt île de mes rêves au milieu d’un océan de tendresse aussi limpide que ton cœur, tu demeures mon aurore boréale à moi. Si je devais un jour te rejoindre, maman, je voudrais qu’il y ait une part de nous deux dans tout ce qui nous survivrait. Puisque seul l’amour sait nous raconter à ceux qui savent écouter. Yasmina Khadra

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Cécile Coulon, la plume du village

Au micro de France Inter, le journaliste Augustin Trapenard a lu la lettre de Cécile Coulon. En s’adressant au village d’Eyzahut, la jeune romancière rend hommage aux milliers de communes de moins de 500 habitants. Peu touchées par le Covid 19, mais si souvent oubliées !

À lire, acheter ou télécharger : Née en 1990 à Saint-Saturnin, dans le Puy-de-Dôme, Cécile Coulon a publié six romans. Dont Trois Saisons d’orage (prix des Libraires) et un recueil de poèmes, Les Ronces (prix Apollinaire). Son dernier ouvrage ? Une bête au paradis.

 

Clermont-Ferrand, Eyzahut cher village

Je ne te demande pas si tu vas bien : je sais que tu vas bien. Dans tes mâchoires de pierre arrosées par les ruisseaux, habillées des arbres que le printemps doit fleurir et des oiseaux réfugiés dans tes hauteurs, je ne m’inquiète pas pour toi, ni pour celles et ceux qui vivent dans tes maisons, serrées les unes contre les autres comme des meilleures amies un soir de premier bal.

Eyzahut tu as un drôle de nom : Eyzahut, cela signifie « hautes maisons ». Village élevé qui élève lui-même quelques cent soixante habitants. On ne te voit jamais aux informations, à la télévision. On ne t’entend jamais à la radio. On te lit quelques fois, dans le journal local, au moment des tournois et des élections. Eyzahut, tu es si beau, une beauté d’autrefois, une beauté bien cachée.

Je t’écris cette lettre par-dessus tes ruisseaux, au-delà des falaises, en remontant les massifs de l’autre côté de l’Ardèche. Je suis nichée dans un appartement qui a bien peu d’âme à côté de ton antique demeure. Je t’écris car il y a tant d’Eyzahut en France, tant de si petits villages qui ont failli mille fois mourir mais où, aujourd’hui, personne ne meurt.

Pas de médecin. Pas de commerce. Accès difficile. Eyzahut, on dit qu’en temps de repli en chaque homme fleurit ce qui, pour lui, a le plus de valeur : avant je rêvais d’un bord de mer inconnu, de ventes et d’honneurs, aujourd’hui je ne rêve que de venir jusqu’à toi, emprunter cette route étroite et venir me planter dans ton cœur.

Ce confinement n’est pas nouveau pour toi. C’est comme cela que tu vis, chaque jour, c’est comme cela que tu tiens, retranché derrière tes murs que la lumière du jour doit, en cette saison, baigner de rouge et de bleu clair. On me dit que tu as un peu toussé, qu’il y eut dans une chambre une légère fièvre. La mairie reste ouverte pour les attestations, quand on va aux courses il faut attendre devant les portes coulissantes un peu plus longtemps.

Eyzahut, la France compte 19 000 places fortes comme toi, 19 000 communes de moins de 500 habitants où la vie n’a pas tant changé depuis un mois. Ce n’est pas le diable qui se niche dans les détails, mais la vieillesse que tu connais si bien pour l’abriter depuis longtemps à côté des nouvelles familles venues pour voir grandir dans tes bras tordus leurs enfants.

Nous vivons en direct la revanche des lieux où l’on dit que « tout est mort » à l’année, et qui aujourd’hui ne sont pas, ou peu, inquiétés. « Ici on ne meurt pas de ces choses-là », disent les plus âgés, le village n’est pas mort, il est juste apaisé. Eyzahut tu apparais en ces temps de repli comme un refuge de conte de fées : la falaise est ton masque, la hauteur ton vaccin. Eyzahut, je ne m’inquiète pas, je sais que tu vas bien. En ce jour, tu es une leçon que je croyais avoir appris, mais il me manquait la peur de perdre le calme et les forces que tu m’avais promis. Cécile Coulon

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La littérature, entre peste noire et mort rouge

La pandémie de coronavirus réveille la peur à l’échelle de la planète. Ce n’est pas la première fois, la preuve dans les livres ! Alors que les librairies rouvrent leurs portes, à lire pour tenter d’y voir clair dans la sombre épouvante contemporaine.

 

L’état de sidération consécutif à la pandémie de coronavirus, autrement dit Covid-19, qui a surpris le monde sans anticorps ni vaccins pour le combattre, plonge l’humanité dans le plus profond désarroi né d’une inquiétante étrangeté radicalement neuve, du moins pour l’époque où nous sommes. L’assignation à résidence imposée à des millions d’êtres humains, du haut en bas de l’échelle sociale, dans des pays de régimes politiques différents, jusqu’alors plus ou moins sûrs de leur validité, ne va pas sans susciter une inquiétude monstre, laquelle n’est qu’un déguisement de la peur, massive, dont l’humanité avait perdu l’habitude.

Dans son dernier ouvrage paru fin février, Terra Incognita, Une histoire de l’ignorance Alain Corbin, maître ès sensibilités, narre les erreurs auxquelles il fallut se heurter, au fil des siècles, pour venir à bout des secrets de la planète, laquelle, littéralement déboussolée, experte en techniques sophistiquées, pas toujours pour de bonnes raisons, se trouve brutalement confrontée à un état d’urgence sanitaire d’une violence incommensurable. Du coup, l’on revoit avec gratitude la figure de l’obstétricien hongrois Ignace Semmelweis (1818-1865). En étudiant la fièvre puerpérale, il finit quasi post-mortem par faire admettre, à la hiérarchie médicale d’alors, qu’il fallait longuement se laver les mains avant d’opérer. In memoriam Semmelweis, ici et maintenant, auquel Louis Destouches (alias Louis-Ferdinand Céline) consacra en 1924 sa thèse de médecine. Et une pensée émue pour le savon, cette « pierre magique » selon le poète Francis Ponge.

La science, pour l’heure, semble s’avérer impuissante à juguler le fléau. N’est-ce pas que la vitesse, maître-mot de l’ère des algorithmes, est la caractéristique du virus, issu, paraît-il, de fientes de chauve-souris suspendues par les pieds en Asie, tout comme le virus Ebola viendrait de leurs cousines accrochées à des grottes en Afrique ? En attendant la catharsis collective, le confinement est donc de rigueur, soulignant d’emblée l’inégalité propre au système des classes sociales. Dans un livre antérieur, Une histoire du silence : de la Renaissance à nos jours, Alain Corbin notait ceci : « Je suis frappé par la peur contemporaine de se retrouver face à soi ». Le silence étant associé à l’ennui, les chaînes d’information en continu, en même temps que la comptabilité quotidienne des morts et les injonctions à se laver les mains et tenir ses distances avec l’autre, font part de petits trucs pour tuer le temps, pillés sur les réseaux sociaux (recettes de cuisine avec les moyens du bord, gymnastique dans le salon, puzzle et tricot…). Et l’amour dans tout ça ? Vaut mieux pas.

J’en étais là de ces réflexions quand j’ai appris la publication imminente, par les éditions du Seuil, du livre de l’écrivain italien Paolo Giordano, Contagions (traduit par Nathalie Bauer). Une œuvre indispensable, de circonstance en effet, composée à chaud en plein confinement dans la ville de Milan aux rues vides comme partout ailleurs. L’auteur synthétise son projet en ces termes : « Je n’ai pas peur de tomber malade. De quoi alors ? De tout ce que la contagion risque de changer. De découvrir que l’échafaudage de la civilisation que je connais est un château de cartes. J’ai peur de la table rase, mais aussi de son contraire : que la peur passe en vain, sans laisser de trace derrière elle ». C’est écrit à la première personne du singulier et ça parle à tout un chacun en un style clair, qui abrite la juste profondeur d’une méditation active. Je ne doutais pas, en commençant mon papier, que des romanciers vont sous peu s’emparer des heures folles que nous vivons et que l’immensité du nouveau mal qui répand la terreur ferait bientôt l’argument de fictions. Paolo Giordano les bat tous de vitesse, justement, par le bien-fondé d’une réflexion sans autre personnage que lui-même.

J’en suis d’autant plus touché que le propos de cet article est de rappeler que des écrivains, au cours des siècles, se sont voués à écrire de la maladie, essentiellement de la peste. Sans remonter au Grec ancien Thucydide qui, en 430 avant Jésus-Christ, expose les symptômes de ce mal dont il se croit infecté, sans remonter jusqu’aux Écritures, qui en traitent par métaphores, on se souvient, depuis l’école, que La Fontaine, dans les Animaux malades de la peste, résume magnifiquement, en un alexandrin impeccable (« Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés ») l’essence même de cette « maladie du passé » – dont le dernier cas identifié en Corse remonte à 1945 – qui hante durablement les cauchemars de l’humanité, à plus forte raison ces jours-ci. Et la grippe espagnole, laquelle succédant à la boucherie en gros de 14-18, aurait encore fauché 20 à 50 millions d’êtres, ou plus, dont l’exquis poète Guillaume Apollinaire, qui ouvrit la porte à l’art moderne ! On a presque oublié la tuberculose, qui n’est pas qu’une maladie romantique, et la syphilis aux ravages secrets. Bien passées sous silence, les hécatombes provoquées par la colonisation et la conversion forcée de « sauvages » ici et là, quand les navires venus d’Europe débarquaient leurs virus « civilisés » à l’autre bout du monde. Et la peste noire, récurrente, en ses variantes multiples, saisonnière, suivant les routes du commerce, diffusée en toute innocence par des générations de rats aux yeux rouges.

On doit à Boccace (1313-1375), érudit toscan, helléniste avisé, lecteur assidu de la Divine comédie de Dante, ami fidèle de Pétrarque (« Nous sommes une même âme dans un même corps », disait-il) le fameux Décaméron, ouvrage composé de 1350 à 1355. Il avait assisté à la terrible peste qui ravagea Florence en 1348. Il la décrit avec précision dans l’introduction de son livre, qui met en jeu dix jeunes gens (sept femmes et trois hommes) de la société aisée de la ville. Ils ont fui le fléau et se sont réfugiés dans une vaste demeure à la campagne. Confinement de luxe. Dix jours durant (sur les quatorze que dure leur repli : le vendredi et le samedi étant consacrés aux oraisons et à l’hygiène), ils vont se raconter des histoires, soit dix fois dix nouvelles, sur le thème successivement imposé par le « roi » ou la « reine » de la journée. Il n’est question que d’amour, du conjungo à l’adultère, de la sensualité et de la fidélité, de l’idylle et de la tragédie, car chez Boccace on peut aussi mourir d’amour… Quelques scènes libertines furent, à l’époque, jugées immorales. En 1971, Pier Paolo Pasolini tirait du Décaméron un film truculent, lesté d’une forte densité érotique. Acteur actif et contemporain des guerres de religion de son vivant, Agrippa d’Aubigné (1552-1630), qui fut tout à la fois valeureux guerrier trompe-la-mort, savant helléniste, hardi pamphlétaire, amoureux délicat, diplomate, proche d’Henri IV et d’abord et surtout calviniste fanatique, a laissé dans les Tragiques, poème épique en sept livres plein de bruit et de fureur publié en 1616, des pages vigoureuses sur la peste, qu’il frôla à l’âge de dix-huit ans.

De Daniel Defoë (1660-1731), l’auteur de Robinson Crusoë – bel exemple de confinement en plein air sur une île à la Koh Lanta – en attendant que le naufragé solitaire abolisse avec Vendredi les « distances de sécurité » (pardon, on peut plaisanter tout de même), parut en 1722 le Journal de l’année de la peste. Un classique. 100 000 londoniens, parmi les plus pauvres, perdirent la vie lors de l’épidémie de 1665, quand Defoë était encore enfant. Le mal, originaire des Pays-Bas, était arrivé par bateau, comme la peste de Marseille, en 1720, était apparue à bord du vaisseau le Grand-Saint-Antoine, ainsi que le rapportera Antonin Artaud dans son texte foudroyant, le Théâtre et la peste, inauguré dans la conférence qu’il prononça en 1933 à la Sorbonne. Defoë avait eu connaissance des événements de Marseille. Son narrateur, un bourgeois doté d’un sens aigu de l’observation, décrit précisément les symptômes du mal et narre les péripéties de la tragédie, en multipliant les histoires de destins individuels, en figurant les attitudes de personnages hauts en couleur en proie à toutes les passions humaines en période de terreur. Defoë a fait école. Albert Camus reconnut sa dette envers lui dans la composition de la Peste, son roman si célèbre. En 1983, l’auteur dramatique Jean-Luc Lagarce publiait Vagues souvenirs de l’année de la peste, que les Solitaires Intempestifs viennent opportunément de rééditer. La peste, en filigrane, est chez lui le voile du sida, dont il s’est éteint à l’âge de trente-huit ans. Toujours sur les traces de Defoë, l’Américaine Naomi Wallace a écrit une pièce, Une puce, épargnez-la (On Fleat Spare), dont le texte est paru aux éditions Théâtrales en 2007 et qu’en 2012 Anne-Laure Liégeois mettait en scène à la Comédie-Française.

L’imaginaire anglo-saxon, abreuvé à la source de l’Ancien Testament, volontiers hanté par le jugement dernier, n’abonde-t-il pas en fictions sur le thème de la chute ? Celle de la Maison Usher pour Edgar Poe (1809-1849), suite à une maladie de l’âme, ne doit pas faire passer sous silence sa nouvelle Le masque de la mort rouge, traduite par Baudelaire. Dans une abbaye fortifiée, lieu privilégié du genre gothique, le prince dépravé Prospero s’enferme avec un millier de dames et de chevaliers dans une retraite voluptueuse, pour échapper à la Mort rouge, qui provoque « des douleurs aiguës, un vertige soudain, et puis un suintement abondant par les pores, et la dissolution de l’être ». Au cours d’un bal, le prince, en fureur, se précipite avec un poignard sur un inconnu qui arbore un masque de victime du mal. Le masque arraché ne révèle que le vide. Le prince meurt aussitôt… S’il est maintes interprétations de ce conte allégorique, il n’en reste pas moins que la tuberculose frappa Virginia, la jeune épouse de Poe et qu’il fut le témoin de l’épidémie de choléra, ou de peste bubonique, on ne sait trop, qui frappa Baltimore en 1831.

Digne héritier de Poe, Jack London (1876-1916) imaginera, dans La peste écarlate (The Scarlet Plague), qu’en 2073 le monde a été décimé, cinquante ans auparavant, par ce mal qui colore la peau en rouge. Quelques rares survivants demeurent, des brutes pour la plupart. Un vieillard sénile tente de raconter à ses petits-enfants comment c’était avant. Par bonheur, des livres ont été sauvegardés dans une grotte… Dans le même ordre d’idées apocalyptiques s’illustreront Richard Matheson et Stephen King, experts en Horror stories. En France, soyons un peu chauvins, on a eu le choléra à Manosque avec Le hussard sur le toit, de Jean Giono et la variole, non loin de l’île Maurice, avec La quarantaine, de J.M.G. Le Clézio. Toujours l’épouvante attise l’imagination. C’est une loi non écrite qui a la vie dure. Stéphane Harcourt

ANTONIN ARTAUD : Le Théâtre et la peste est un texte admirable, d’un lyrisme noir, au fil duquel la description du mal procède par des images d’une violence poétique indéniable (« des bûchers s’allument pour brûler les morts, au hasard des bras disponibles »). Le comble n’est-t-il pas qu’Artaud exige du théâtre qu’il se mette au diapason de la peste pour ébranler la société dans ses fondements ?

ALBERT CAMUS : Le roman la Peste (1947) se situe à Oran. Le docteur Rieux jette un regard froid sur les ravages humains causés par l’épidémie, décrit scrupuleusement les symptômes, analyse les attitudes contradictoires issues de la peur ; lâcheté, courage, foi en Dieu, désir de fuite… De l’aveu de l’auteur, le tableau clinique de la maladie cache subtilement une allégorie de l’Occupation.

JEAN GIONO : Dans le Hussard sur le toit (1951) Angelo, héros stendhalien, conspirateur carbonaro, croise en 1832 le choléra dans ce qui n’était pas alors les Alpes de Haute-Provence. Il lie connaissance avec Pauline de Théus. La relation sera platonique. La maladie lui aura révélé la hideur et l’ignominie du monde. Il ne sera pas contaminé à l’issue d’un périple symbolique riche en péripéties.

STEPHEN KING : Parangon de la littérature post-apocalyptique, le Fléau (The Stand), paru en 1978, reparu en 1990 avec des ajouts, s’attache aux effroyables séquelles d’une épidémie de grippe suscitée en laboratoire. La majeure partie de la population américaine disparaît. Les survivants, répartis en deux camps identifiés, celui du Bien contre celui du Mal, se livrent une guerre sans merci.

J.M.G. LE CLÉZIO : Dans la Quarantaine (1995), Le Clézio revoit son roman familial, grâce à l’histoire de son grand-père, né à l’île Maurice, obligé en 1891 de subir plusieurs mois de quarantaine sur un îlot, après qu’ait été décelée la variole sur le navire qui le ramène. Deux frères, ainsi mis à l’écart de tout, éprouvent un très vif sentiment de la nature et l’un s’éprend d’une jeune métisse…

RICHARD MATHESON : Avec Je suis une légende (I Am a Legend) paru en 1954, Matheson est l’aïeul de l’abondante littérature de dystopie qu’affectionnent russes et américains. Le dernier homme sur terre, indemne, a maille à partir avec ses voisins, moitié-vampires, moitié-morts-vivants. On peut parier que pour son formidable album, Thriller, Michael Jackson en a sûrement pris de la graine.

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Gerty Dambury, propos confinés

Que faire, durant ce temps de confinement ? Outre de coudre des masques, la poétesse et dramaturge Gerty Dambury répond à notre confrère et ami Stéphane Capron, journaliste à Radio France et créateur du site Sceneweb. Avec son aimable autorisation, Chantiers de culture se réjouit de publier ce superbe texte de l’auteure antillaise.

En ces temps de confinement, à (re)lire, acheter ou télécharger : Née le 27 février 1957 à Pointe-à-Pitre, en Guadeloupe, Gerty Dambury a reçu le Prix SACD de la dramaturgie en langue française en 2008 et la Mention spéciale du Prix Carbet pour l’ensemble de son œuvre en 2011, dont Lettres indiennes, Les rétifs.

 

Quelque chose va-t-il changer, de l’art et du monde, après cette pandémie ? N’est-il pas trop tôt pour déjà tenter de dire demain quand aujourd’hui est déjà tellement inouï ? Comment répondre à cela sans pointer d’où je viens ?

Ma langue et ma pensée viennent du créole, de la Guadeloupe. Dans mon enfance, au moment ou j’apprenais le sens premier des mots, lorsque l’on disait de quelqu’un que « c’était un artiste » ou un « philosophe », ça n’avait rien de majestueux. « Missié, sé on awtis », signifiait que c’était un type pas sérieux. Un « philosophe », c’était un bavard. Peut-être que c’est la raison pour laquelle, je me suis toujours méfiée chaque fois que l’on me disait « Tu es/vous êtes une artiste ». Méfiance vis-à-vis de celui ou celle qui me parle (moquerie ou flagornerie… ?) mais surtout méfiance vis-à-vis de moi-même. Méfiance à mon égard, méfiance vis-à-vis de mon égo.

Pendant que je faisais preuve de cette méfiance, quelque chose grossissait autour de moi, les artistes se multipliaient, l’art gonflait, je me demandais si l’art ne « se » gonflait pas, si la grenouille, le bœuf, etc. Je regardais ce déluge d’annonces de spectacles, de promotion de soi-même sur les réseaux sociaux. Je m’entendais dire par d’autres, administrateurs et autres communicants, que j’étais nulle en communication et que je devais faire un effort. Ce que je tentais, la mort dans l’âme, tout de même. À toute allure, tout au plus vite, au plus bruyant, mais tombant dans un désert grouillant.

Aujourd’hui, coup de frein ! Enfin il y a du silence. Hélas, déjà interrompu par des tentatives de remplir ce silence, de faire à tout prix quelque chose pour que l’art ne s’arrête pas. Films par milliers en accès libre. Musique par tonnes en ligne. Festival des personnes confinées. Numérique à tout crin. Qu’importe qui, finalement, y aura accès ! Comme pour l’école en ligne. Mais que ça ne s’arrête pas !!! Peur du silence. Peur du vide. Peur de ne plus être vu·e et entendu·e. Et à ce jeu, certaines œuvres demeureront encore invisibles, comme elles l’étaient déjà. Les grosses artilleries poursuivent leur canonnade.

J’ai tendance à rapprocher cela de l’obsession de notre gouvernement à faire en sorte que ça ne s’arrête pas, que l’économie gagne encore, quitte à ce que ça crève au tournant. Des morts, des charniers ? Ma foi, c’est déjà fait, le tombeau est ouvert, alors pourquoi ne pas continuer à y déverser des charretées de sans-défense ?

Pourquoi s’arrêter, prendre le temps de se taire, de penser en silence, seul avec soi-même, prendre le temps de…toucher Terre… et de pleurer avec les mort·es et les angoissé·es qui n’ont jamais demandé à être enrôlé.es de force.

De mon côté, je n’espère que le ralentissement du flux, je n’espère que le temps pour entendre ce qui se murmure dans des maisons inconnues, dans des pièces oubliées, des arrière-cours ignorées, des intuitions longuement mûries et qui en aboutissant, deviennent éclairantes pour toustes. N’est-ce pas dans le silence et l’écoute que l’on trouve ce que l’on cherche ? C’est ça. Oui. C’est ça. Silence. Paix-là ! qui, en créole donne « Pé-la ! », pour dire « Tais-toi ».

Alors, je la boucle. Gerty Dambury

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Daniel Pennac, propos confinés

Au micro de France Inter, le journaliste Augustin Trapenard a lu la lettre de Daniel Pennac. L’écrivain, natif de Casablanca et vivant à Paris, s’adresse à une jeune femme croisée dans le métro avant le confinement. Pour célébrer les vertus libératrices de la lecture.

En ces temps de confinement, à (re)lire, acheter ou télécharger : la saga Malaussène, Merci, Comme un roman.

Paris, à une jeune fille qui lisait dans le métro

Ma toute belle,

Tu es, je crois, mon dernier souvenir de métro. De ces temps où nous pouvions nous déplacer tous ensemble, avant que corona ne nous enferme chez nous.

Ligne 6, tu étais assise en face de moi et tu lisais La guerre et la paix de Tolstoï. À en juger par l’épaisseur de ce qui te restait à lire, tu devais être en pleine bataille de Borodino. À cette seconde où le prince André attend l’explosion de l’obus qui tournoie en crachotant à ses pieds et qui le tuera. Tu pouvais avoir dix-huit ans. Dans tes yeux de lectrice, l’ardeur disait clairement que tu manquerais ta station. Tu lisais pour toi-même, tu lisais pour Tolstoï, mais tu lisais aussi contre le métro, contre le boulot, contre tout ce qui prétendait te priver d’être.

Ce que tu lisais je l’avais lu plus d’un demi siècle avant toi et je m’en souvenais encore. Est-ce la mort ? se demande le prince André en regardant l’obus fuser si près de lui. Et voilà que pour la première fois il s’intéresse aux herbes qui frémissent, à l’air qu’il respire. Voilà que pour la première fois peut-être, il se sent absolument vivant. Il ne veut pas mourir. Pourtant, à

l’officier qui, près de lui, se jette à plat ventre pour ne pas être blessé, il dit : Un peu de dignité, voyons ! Une phrase de ce genre. Et l’obus explose.

Eh bien voilà, ma pitchounette, l’obus a explosé. Il fallait nous y attendre. À force d’attiser le feu sous la cocotte minute, Boum ! On y a tous eu droit. Chacun confiné chez soi sur toute la surface de la planète, mais désireux de vivre encore, comme le prince André. Plus de boulot, plus de métro. Plus que soi. Et tous occupés à espérer.

À espérer quoi, au fait ?

Dans mon cas, à espérer que tu puisses un jour raconter ça à des enfants.

« Mes petits, dans les années 20, pendant ce foutu confinement dû au corona virus, j’ai découvert que la lecture sauvait de tous les enfermements. Un matin sur France inter, un type a raconté que le philosophe Antonio Gramsci lisait Kipling et Anna Karenine pour s’évader des prisons de Mussolini, que Soljénitsyne, l’auteur de L’archipel du Goulag, écrivait et lisait contre le bagne et le cancer, que le Chinois Dai Sijie s’était sauvé de son camp de rééducation en lisant Balzac, que, pour ne pas devenir fou, l’otage

Jean-Paul Kaufmann avait relu indéfiniment le deuxième volume de Guerre et Paix. Ce jour-là, les enfants, j’ai donné rendez-vous aux 28 locataires de mon immeuble pour deux heures de lecture quotidienne. Je me suis assise sur mon palier et je leur ai lu Cent ans de solitude, le roman de Gabriel Garcia Marquez. Une heure le soir, une heure le matin, juste avant qu’ils ne s’endorment et juste après qu’ils se réveillent. Je n’irai pas jusqu’à dire que ce furent les cent plus belles années de nos vies, mais en tout cas ce ne fut pas du temps perdu ».

Voilà ma toute belle, je pense qu’un jour tu raconteras ça aux jeunes générations. En attendant, j’embrasse ton beau visage de lectrice. Vivent toi et ton futur. Daniel Pennac

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