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McCoy, des chevaux et des hommes

Les 15 et 16/02, au Théâtre de Caen (14) se joue On achève bien les chevaux. Bruno Bouché, directeur du Ballet de l’Opéra du Rhin, Clément Hervieu-Léger et Daniel San Pedro, de la Compagnie des Petits Champs, mettent en selle le roman d’Horace McCoy pour 32 danseurs et 8 comédiens. Impressionnante cavalcade

Il est étonnant que, jusqu’à présent, aucun chorégraphe n’ait porté au plateau ce roman noir, publié en 1935 et redécouvert grâce au film de Sidney Pollack, They Shoot Horses Don’t They ?,  en1970. Sujet idéal pour mêler, comme chez Pina Bausch, théâtre et ballet, il met en scène un de ces marathons de danse organisés à travers les Etats-Unis, au temps de la Grande Dépression. Suite la crise financière de 1929, et son cortège de chômage et de misère, ces concours qui pouvaient durer des semaines, voire des mois, permettaient aux participants de gagner quelques dollars ou, du moins, d’obtenir des repas gratuits tant qu’ils tenaient le coup au rythme infernal imposé à ce « bétail humain ». Horace McCoy (1897-1955) situe On achève bien les chevaux en Californie, et y parle des figurants prêts à tout, dans l’espoir d’être remarqués et de décrocher un contrat auprès d’éventuels producteurs de cinéma présents dans le public. L’écrivain et scénariste, écorne ici le rêve américain, exacerbé par le mirage de Hollywood.

Pour cette création très attendue, le trio de réalisateurs est parti du seul roman. « Nous avons d’abord déterminé des plans-séquences, puis inséré les dialogues. Peu de texte, la danse est privilégiée et le rôle principal, c’est le groupe ». 40 interprètes déboulent sur le plateau de l’amphithéâtre, aménagé comme un gymnase. Un peu perdus, houspillés par Socks, directeur et animateur du show, et Rocky son adjoint, ils cherchent un coin où se poser, avec leurs maigres bagages. Le temps d’entendre le règlement et les voilà partis pour danser jusqu’à perdre haleine. De cette petite foule, émergent des individus dont les destins croisés seront le fil conducteur de la pièce. Au milieu des couples, Robert et Gloria, venus seuls, s’apparient par nécessité, dans le même désir de sortir du lot. Leur histoire tragique dessine la trame principale de la pièce.

Danseurs et comédiens se fondent dans le même mouvement narratif, difficile de distinguer qui appartient au Ballet de l’Opéra du Rhin et qui à la compagnie des PetitChamps. Ils se glissent dans la peau des différents personnages, se distinguant les uns des autres par leurs gestuelles et leurs costumes. Les pauses, trop courtes, sont l’occasion de brefs échanges. Une danseuse tente un solo classique… Au fil des styles de danse, des derbys éliminatoires, d’une fête de mariage, de moments d’abattement ou de révolte, la fatigue s’inscrit dans les corps… Certains abandonnent, d’autres s’effondrent. Sous les yeux d’un public à la fois voyeur et complice, attisé par Socks, Daniel San Pedro en inépuisable bateleur à la solde de ce show de bas étage.

Quatre musiciens donnent le tempo : rock, blues, swing… Leur entrain contraste avec l’épuisement des danseurs. Ils citent et détournent avec talent des tubes intemporels. On reconnaît des airs du film Le Magicien d’Oz ou la chanson de Louis Armstrong What a Wonderful World… Marquant le pas, eux aussi, ils sont parfois relayés par des musiques enregistrées… Le petit orchestre reste présent tout au long du ballet, découpé en séquences ponctuées par les ambiances urbaines de la bande son avec le passage d’un métro. Des annonces égrènent le temps qui s’écoule, 63 jours et 1 500 heures de danse, puis le marathon est interdit, suite à une plainte de la Ligue des Mères pour le Relèvement de la Moralité Publique. En 1937, c’est le suicide d’une danseuse, à Seattle, qui mit fin à ces spectacles dignes des jeux du cirque romain.

Dans le cadre enchanteur de Châteauvallon, le 6 juillet 2023, la première mondiale avait subi les aléas du plein air. Les artistes ont courageusement fait face à une pluie torrentielle qui a inondé le plateau. Comme dans On achève bien les chevaux, « the show must go on », ils se sont remis en piste après vingt minutes d’interruption, encouragés par un public resté stoïque sous l’orage. Difficile dans ces conditions de reprendre la course. Mais ce galop d’essai fut plus que prometteur. Le chorégraphe et les metteurs en scène voient dans leur projet des résonnances avec nos crises contemporaines, « avec de lourdes conséquences pour les artistes indépendants ». Le spectacle rend aussi hommage à l’engagement physique des danseurs en remettant la fatigue au cœur même de leur pratique. Mireille Davidovici, photos Agathe Poupeney

On achève bien les chevaux, d’après They Shoot Horses, Don’t They? d’Horace McCoy. Adaptation, mise en scène et chorégraphie de Bruno Bouché, Clément Hervieu-Léger et Daniel San Pedro : Les 15 et 16/02, au Théâtre de Caen. Du 07 au 10/03, à La Filature de Mulhouse. Du 02 au 07/04, à l’Opéra de Strasbourg. Les 11 et 12/04, à la Maison de la culture d’Amiens.

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Tout-Moun, en voyage avec Glissant

Le 16/02 à Voiron (38) et le 12/03 à Mulhouse (68), Héla Fattoumi et Éric Lamoureux présentent Tout-Moun. Fruit de leur réflexion sur la pensée d’Édouard Glissant, une œuvre où la beauté du geste, l’enivrement de la musique jazz et la présence lumineuse de dix danseurs touchent avec justesse l’âme et le cœur. Un article d’Olivier Frégaville-Gratian d’Amore, créateur du site L’oeil d’Olivier.

Sur la côte basque en ce mois de septembre, il pleut des cordes, le ciel est gris. Devant le parvis trempé du théâtre Michel-Portal de Bayonne, salle principale de la Scène nationale du Sud-Aquitain, l’heure est à la découverte. Héla Fattoumi et Éric Lamoureux vont dévoiler le fruit de leur réflexion sur tout un pan de la pensée du philosophe, romancier et poète martiniquais Édouard Glissant. S’intéressant tout particulièrement à son travail sur le concept d’antillanité, sur la notion de créolisation et sur sa manière métaphysique d’imaginer des relations nouvelles entre les hommes, les cultures et les langages dans un monde en quête de son mouvement, le duo à la tête de Viadanse, le CCN de Bourgogne-Franche-Comté à Belfort, esquisse une œuvre éminemment intelligente, Tout-Moun, où la beauté du geste, l’enivrement de la musique jazz jouée en direct et la présence lumineuse des dix danseurs touchent avec justesse à l’âme et au cœur.

La Martinique en filigrane 

Le plateau est nu. Juste quelques pendrillons de tulles grises transparentes, entourés sur eux-mêmes, rappellent les lianes que l’on peut observer en se baladant dans les forêts antillaises. Dans la pénombre, une ombre s’installe sur le devant de la scène. Elle semble comme portée par le son du saxophone qui égrène avec une douce et puissante mélancolie des notes très swings, très spleens. Les arabesques sont précises, virevoltantes. Puis elle est rejointe par d’autres spectres. Certains s’attardent sur les planches, d’autres disparaissent aussitôt en coulisses. Mouvements de vague ciselés par les lumières du très doué Jimmy Boury, gestuelles souples, rarement tranchantes, les artistes s’emparent de l’espace, le font vibrer chacun à son rythme. Jouant des individualités autant que de leur universalité, l’ensemble esquisse une communion disparate, composite, mais liée par des racines communes, la conscience d’être au-delà de leur origine simplement des humains. 

Puisant dans l’histoire de la Martinique, dans sa richesse culturelle ainsi que dans les écrits d’Édouard Glissant, les deux chorégraphes signent une fresque monde, un récit pluriel de l’être au-delà de son identité. En étroite collaboration avec leurs danseurs et danseuses, dont la majorité faisait déjà partie de leur pièce précédente Akzak, ils malaxent leur grammaire et construisent une ligne chorégraphique riche de tous leurs talents conjugués. Bras jetés en l’air, jambes tendues, mouvement tournoyant dessinent peu à peu les contours de l’île natale d’Édouard Glissant, ainsi que ses mots et sa voix si singuliers, distillés tout au long du spectacle.

La musique au cœur des gestes

Fiévreuses, exaltées, les notes imaginées par le compositeur et saxophoniste de jazz Raphaël Imbert entrent en résonnance parfaite avec les corps des interprètes. Installé côté jardin, l’artiste s’invite au plateau, tourne autour des danseurs et virevolte avec eux. L’image est belle, puissante, évocatrice d’une communauté, d’une union des arts, des êtres. Toujours en délicatesse, l’ensemble fait sens et transforme gestes et musique en un tout qui dit le monde, non celui d’aujourd’hui où les frontières deviennent de plus en plus hermétiques, les mentalités se refermant sur elles-mêmes, mais bien celui d’une utopie, un rêve où les imaginaires se brassent, les identités et les cultures se métissent. 

Croire en l’absolue possibilité d’une hybridation du monde, des peuples, des idées, fait le terreau de Tout-Moun, en alimente le propos, en ébauche une danse tout en délié, rupture et harmonie. Jouant des contraires autant que des similarités, l’œuvre d’Héla Fattoumi et d’Éric Lamoureux s’étoffe au contact de la figure tutélaire d’Édouard Glissant. Portée par la force impromptue du jazz, elle se libère et s’ancre dans une nouvelle génération d’artistes qui, au fil des créations, s’affine et se densifie. Un bien beau moment dans ce monde brutal et gris !                       Olivier Frégaville-Gratian d’Amore, photos Laurent Philippe

Tout-Moun, mise en scène Héla Fattoumi et Éric Lamoureux : Le vendredi 16/02 à 20h, au Grand Angle de Voiron (38). Le mardi 12/03 à 20h, à la Filature de Mulhouse (68).

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La culture, pour que la guerre cesse

Le dimanche 19 novembre, 14h à Paris, à l’initiative du collectif « Une autre voix », plus de 500 personnalités du monde de la culture appellent à une « marche silencieuse, solidaire, humaniste et pacifique ». Pour que « cesse immédiatement » la « guerre fratricide » entre Palestiniens et Israéliens.

L’actrice Lubna Azabal, présidente du collectif « Une autre voix »

Parmi les signataires : Simon Abkarian, Isabelle Adjani, Pierre Arditi, Ariane Ascaride, Aure Atika, Jacques Audiard, Nathalie Baye, Pauline Bayle, Charles Berling, Juliette Binoche, Sami Bouajila, Laure Calamy, Marilyne Canto, Isabelle Carré, Marion Cotillard, Jean-Pierre Darroussin, Arnaud Desplechin, Nasser Djemaï, Stéphane Goudet, Christophe Honoré, Agnès Jaoui, Michel Jonasz, Claude Lelouch, Jalil Lespert, Anne-Laure Liégeois, Alex Lutz, Ibrahim Maalouf, Nicolas Mathieu, Sylvain Maurice, Kad Merad, Sabrina Ouazani, Bruno Podalydès, Elie Semoun, Leila Slimani, Bérangère Vantusso, Régis Wargnier, Elsa Wolinski…

« Le 7 octobre 2023, le monde s’est réveillé éventré. Les viscères de son humanité entre les mains. Le 7 octobre 2023, les vies de 1450 civils Israéliens ont été broyées, exterminées, détruites, assassinées, un massacre perpétré par les milices terroristes du Hamas. Le 7 octobre 2023, 240 civils israéliens ont été kidnappés et demeurent introuvables (…) Depuis le 7 octobre 2023, le sang ne cesse de couler, depuis, des milliers de civils palestiniens meurent à leur tour, ils meurent toutes les heures, tous les jours sous les bombardements de l’armée israélienne.

(…) Depuis le 7 octobre 2023, l’horreur et la souffrance déchirent Palestiniens et Israéliens selon une mathématique monstrueuse qui dure déjà depuis longtemps. Cette guerre fratricide nous touche toutes et tous, et peu importent nos raisons ou affinités de part et d’autre du mur, nous souhaitons qu’elle cesse immédiatement et que les deux peuples puissent enfin vivre en paix.

(…) Aujourd’hui le monde est dramatiquement divisé. Aujourd’hui nos rues sont divisées. Une vague immense de haine s’y installe peu à peu et tous les jours actes antisémites et violences en tous genres surgissent dans nos vies. Les mots « choix » et « clan » nous sont imposés : « Choisis ton clan ! » Mais quand la mort frappe, on ne pleure ni ne se réjouit en fonction de son lieu de naissance.

(…) À cette injonction de choisir un camp à détester, il est urgent de faire entendre une autre voix : celle de l’« union ». La voix de l’union, c’est la voix multiple, polyphonique, vivante, c’est la preuve du lien si puissant qui existe en France entre les citoyens juifs, musulmans, chrétiens, athées et agnostiques (…) C’est la voix qui est à l’unisson de nos cœurs et plus que jamais il est urgent de la faire entendre. Ensemble. Urgent que cette voix-là se mette en marche et retisse maille à maille les tissus déchirés de nos rues.

Cette voix forte et unie n’a pas besoin de parler parce que le silence, nos visages et nos corps côte à côte sont la plus belle réponse aux vociférations de tous les extrêmes. C’est pourquoi nous organisons une marche silencieuse, solidaire, humaniste et pacifique qui s’ouvrira avec une seule longue banderole blanche. Pas de revendication politique, ni de slogan. Drapeaux blancs, mouchoirs blancs sont les bienvenus…

Rejoignez-nous le dimanche 19 novembre à 14 heures. Nous partirons de l’Institut du monde arabe vers le musée d’Art et d’Histoire du judaïsme pour aller vers les Arts et Métiers ».

Le collectif « Une autre voix » : Lubna Azabal (présidente), actrice. Arnaud Antolinos, secrétaire général du Théâtre national de La Colline. Clémentine Célarié, actrice et réalisatrice. Vito Ferreri, auteur et scénariste. Julie Gayet, actrice, scénariste, réalisatrice. Christelle Graillot, agent artistique. Baya Kasmi, scénariste et réalisatrice. Wajdi Mouawad, auteur et metteur en scène. Jamila Ouzahir, attachée de presse.

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Quatre chiens, francs du collier

Jusqu’au 05/11, au théâtre de L’épée de bois (75), Hervé Petit propose La paix perpétuelle. Une pièce de l’espagnol Juan Mayorga, une fable avec du mordant : quatre chiens en compétition ! Sans oublier Le cabaret d’Eva LunaUne chanson pour le Chili, un spectacle en deux volets de Michel Batz au théâtre El Duende (94).

Hervé Petit (Cie La Traverse) met en scène la Paix perpétuelle, la pièce du dramaturge espagnol Juan Mayorga, né en 1965 à Madrid. C’est une fable anthropomorphe avec du mordant. Trois chiens, Odin, John-John, Emmanuel, sont en compétition pour l’obtention du collier blanc, pour l’heure en possession de Cassius (Hervé Petit), vieux clebs couturé de cicatrices, qui leur fait subir un examen. L’enjeu : intégrer une prestigieuse unité antiterroriste. À point nommé, un humain masqué (Ariane Elmerich) tient en laisse les postulants l’un après l’autre. On découvre vite l’idiosyncrasie de chacun. Odin (Nicolas Thinot), rottweiler grande gueule, vrai chien de guerre, est doté d’un flair infaillible. John-John (David Decraene), croisé entre plusieurs races, rompu à l’attaque, s’avère un peu fêlé, d’autant plus qu’Emmanuel (même prénom que Kant), berger allemand féru de philosophie (Raphaël Mondon), lui balance dans les pattes le pari de Pascal…

Le texte, d’humour féroce, en dialogues vifs, vachards, humains trop humains, constitue un modèle de parabole cynique sur l’actualité brûlante d’un monde plus que jamais carnassier, que ne pourrait décidément amender le discours final de l’humain sur la démocratie et la « paix perpétuelle » d’après Kant, équivalant, à tout prendre, à « si tous les gars du monde voulaient se donner la main ». Par surcroît, ce conte cruel, si actuel, où les acteurs se donnent avec talent un mal de iench (c’est du verlan) à base de pancrace, se voit mis en scène de main de maître. En fait de chiennerie monstre, le parangon n’est-il pas le putsch de 1973 au Chili orchestré par Pinochet, général félon ?

Cinquante ans après, le metteur en scène écossais Michael Batz (Cie MB, théâtre international) présente, en deux volets, le Cabaret d’Eva Luna – une chanson pour le Chili, à partir de textes d’Isabel Allende, de poèmes de Pablo Neruda et de chansons de Victor Jara, le musicien assassiné. Pour cette large évocation du dol atroce subi par un peuple, ils sont sept comédiens-musiciens-chanteurs (Natture Hill, Silvia Massegur, Léo Mélo, Nathalie Milon, Nadine Seran, Maiko Vuillod, Juan Arias Obregon) plus Batz lui-même dans le rôle de Neruda (Venez voir le sang dans les rues…) afin de commémorer, à cœur touchant, cet événement historique à ne pas oublier. Jean-Pierre Léonardini

– La paix perpétuelle : jusqu’au 5/11 au théâtre de l’Épée de Bois, la Cartoucherie, 75012 Paris ( Rens. : 01.48.08.18.75). Le texte, traduction d’Yves Lebeau, est publié par les Solitaires Intempestifs.

– Le cabaret d’Eva Luna, une chanson pour le Chili : le 5/11 au théâtre El Duende d’Ivry (94), le 12/11 au Théâtre de Nesle (75).

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Gaston Couté, le poète libertaire

Le 14/10 à 19h, au Grand Aslon à Ligné (36), l’association Noces de Paroles invite les amoureux de la chanson et de la poésie à partager une soirée autour de Gaston Couté. Interprété par Yves Champigny, le répertoire du poète libertaire et révolté retrouve ainsi toute sa place dans le patrimoine de la chanson française. Le site Du temps des cerises aux feuilles mortes lui consacre un brillant article.

« Né à Beaugency en 1880, ayant passé sa première enfance dans le moulin paternel de Meung-sur-Loire, cette petite cité pleine du souvenir de François Villon, Gaston Couté était destiné par une famille ambitieuse à l’administration des Finances nationales. En conséquence, il fut confié au lycée d’Orléans, mais, rimant et rêvant d’autres succès, il partit pour Paris en 1898, avec cent francs en poche ».

« Admis à réciter des vers à Al Tarlane, il délaissa bientôt ce cabaret, où il se produisait gratuitement, pour l’Âne Rouge dont le patron, plus généreux, lui donne en guise de salaire un café-crème quotidien. On ne devine que trop peu ce que fut l’existence du pauvre déraciné réduit à cette maigre pitance, à laquelle s’ajoutaient parfois les alcools corrosifs offerts par d’aimables spectateurs. Il subsista ainsi, pourtant, pendant un an, créant Le champ de naviots et tant d’œuvres d’une facture déjà puissante, cris de révolte d’une âme simple et droite se dressant face à la société égoïste et veule pour laquelle « l’honneur quient [tient] dans l’carré d’papier d’un billet d’mille ».

« S’il atteignit la gloire, il ne connut jamais l’aisance […] Sincère dans ses propos comme dans ses œuvres, Gaston Couté distribuait avec beaucoup trop de générosité les vérités désagréables […] Son indépendance, hélas aussi son intempérance, faisaient de [lui] un pensionnaire inconstant. C’est pourquoi il ne figura pas à la place d’honneur qui lui revenait sur les programmes de nos cabarets. Victime de l’alcoolisme, il mourut en 1911 à l’hôpital Lariboisière, laissant à 31 ans une œuvre admirable ». Armelle Audigane est catégorique. « Connu pour ses textes antimilitaristes, sociaux et anarchistes, nul doute que s’il vivait encore, au vu des événements actuels, le poète aurait la plume « causeuse » à souhait », avoue sans détour l’animatrice de l’association Noces de Paroles, « mettant sûrement sa poésie au service du petit peuple et des iniquités que ce dernier endure ». Philippe Gitton

Gaston Couté, interprété par Yves Champigny : le 14/10 à 19h, entrée libre, au Grand Aslon à Ligné (36). Accompagné par Fetchaï Nadji et Éric Champigny à la guitare, Claude Jaussint à l’accordéon diatonique (confirmation souhaitée : 06.16.25.66.54).

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Romain Rolland, la dernière note

Jusqu’au 22/10, au Studio Hébertot, le comédien et pianiste Guilhem Fabre joue Dernières notes. Mise en scène par François Michonneau, la pièce de Michel Mollard permet une (re)découverte sensible de l’écrivain Romain Rolland, prix Nobel de littérature en 1915.

Ce 24 décembre 1944 est le dernier Noël de Romain Rolland dans sa demeure de Vézelay. Le 30 décembre, il fermera les yeux définitivement. Prix Nobel en 1915, l’écrivain est âgé de 78 ans, et se sait à bout de forces. Ce soir, Macha, son épouse, l’a laissé seul pour assister à la messe de minuit, dans la basilique toute proche. Dernières notes, de Michel Mollard, est une pièce attachante et étonnante, mise en scène par François Michonneau. Elle dresse un pont musical et poétique entre théâtre documentaire et concert. Sait-on par exemple que la musique, notamment l’œuvre de Beethoven, occupa une part importante de la vie de l’écrivain ?

Sur la scène, un fauteuil lui aussi en fin de course, une table basse où s’empilent des livres, et un peu plus loin un piano. Guilhem Fabre, comédien et pianiste (lauréat du conservatoire national supérieur de musique en 2015), campe le personnage. Il donne vie à l’auteur qui des années durant a défendu son engagement en faveur de l’URSS et ses convictions pacifistes. Romain Rolland, dont le roman-fleuve Jean-Christophe, publié de 1904 à 1912, assura la renommée, a entretenu des correspondances soutenues avec Louis Aragon, Richard Strauss, André Suarès, Stefan Zweig, Paul Claudel, entre autres. Il a aussi été critique musical. Il enseigna même l’histoire de la musique à la Sorbonne.

Guilhem Fabre, à travers quelques citations, lettres et fragments de textes, traduit la réflexion de l’écrivain, et donne à partager sa passion musicale. C’est d’ailleurs la « Sonate pour piano n° 32, opus 111 » (la dernière composée par Ludwig van Beethoven entre 1820 et 1822) qui clôt ce spectacle imaginé hors des sentiers battus. Gérald Rossi

Dernières notes, la dernière soirée de Romain Rolland : jusqu’au 22/10, du jeudi au samedi à 19h, le dimanche à 17h. Studio Hébertot, 78bis boulevard des Batignolles, 75017 Paris (Tél. : 01.42.93.13.04).

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Pas de visa pour les artistes

En date du 14 septembre, la missive du ministère des Affaires étrangères est tombée : pas de visa pour les artistes du Mali, du Niger et du Burkina Faso ! Une décision incompréhensible, une première dans toute l’histoire des rapports entre la France, le monde culturel et les pays en guerre. En ce jour d’ouverture du 40ème festival des Francophonies à Limoges, stupeur et colère.

Ce n’était jamais arrivé. Malgré les guerres et les tensions, la France pouvait s’enorgueillir jusqu’ici de maintenir un lien, une coopération avec les artistes. Ceux-là mêmes qui sont les premiers visés, incarcérés, molestés par les dictatures dans leur pays. En sommant les directeurs de théâtres de suspendre « sans délai et sans aucune exception les projets de coopération qui sont menés par vos établissements ou vos services avec des institutions ou des ressortissants de ces trois pays. (…) Aucune invitation de tout ressortissant de ces pays ne doit être lancée. À compter de ce jour, la France ne délivre plus de visas pour les ressortissants de ces trois pays sans aucune exception, et ce jusqu’à nouvel ordre ». Un précédent dont les conséquences pourraient s’avérer désastreuses.

La guerre « diplomatique » à laquelle se livre la France avec le Mali, le Burkina Faso et le Niger, trois pays où l’armée a pris le pouvoir, impacte pour la première fois les artistes. C’est une grande partie de la programmation des Francophonies en Limousin (du 20 au 30 septembre) qui est menacée ; celle du Festival C’est comme ça, à Château-Thierry, qui accueille des chorégraphes et danseurs Burkinabés du 16 septembre au 7 octobre ; celle du festival Sens interdits à Lyon qui du 14 au 28 octobre consacre une place importante à des artistes en provenance du Rwanda, du Cameroun, de Palestine… et du Mali.

La missive est tombée tel un couperet

Quid d’un des plus grands festivals de musique du monde, Africolor, qui se déroule en Seine-Saint-Denis tous les mois de décembre ? Que va-t-il advenir de la nouvelle création de Thomas Guérineau, les Basketteuses de Bamako, avec des comédiennes maliennes, programmé le 13 mars 2024 au festival de cirque Spring à Elbeuf ? Les six comédiennes de ce spectacle devaient arriver en France pour une résidence artistique du 21 septembre au 4 novembre. Thomas Guérineau, dont les spectacles nécessitent beaucoup de travail de répétition tant ils impliquent une maîtrise du jonglage, de la musique comme de la danse, a tout essayé pour faire venir ses actrices, y compris avec des visas de pays de l’espace Schengen. Rien n’y fait, quand bien même l’Institut français, qui dépend du Quai d’Orsay, figure parmi ses nombreux partenaires institutionnels.

La missive est tombée tel un couperet. Passé le premier instant de stupeur, les réactions ne se sont pas fait attendre. Pour le Syndeac (Syndicat national des entreprises artistiques et culturelles), le syndicat des directeurs des centres dramatiques et chorégraphiques nationaux et des scènes nationales, « ce message, écrivent-ils dans un communiqué commun, est totalement inédit par sa forme et sa tonalité. Cette interdiction totale n’a évidemment aucun sens d’un point de vue artistique et constitue une erreur majeure d’un point de vue politique. C’est tout le contraire qu’il convient de faire, poursuivent-ils. Cette politique de l’interdiction de la circulation des artistes et de leurs œuvres n’a jamais prévalu dans aucune autre crise internationale, des plus récentes avec la Russie, aux plus anciennes et durables, avec la Chine ».

« Pourquoi museler ceux qui veulent mettre en lumière la réalité de la situation dans leurs pays ? »

Joint au téléphone, Hassane Kouyaté, directeur des Francophonies en Limousin, exprime sa perplexité : « Comment la France, pays des droits de l’homme, qui a toujours accueilli les artistes du monde entier en difficulté dans leur propre pays, comment la France, qui est aussi mon pays, a-t-elle pu prendre une telle décision ? Pourquoi museler ceux qui veulent mettre en lumière la réalité de la situation dans leurs pays ? Depuis quand les artistes sont-ils une menace ? C’est des questions que je ne cesse de me poser. Comme directeur des Francophonies, je reçois cette directive comme une ingérence dans ma programmation. Si je n’ai plus la liberté de choisir les artistes, si je dois faire valider ma programmation par le ministère de la Culture ou le Quai d’Orsay, quelle sera la suite ? »

Certes, cette interdiction ne vise pas que les artistes mais l’ensemble des ressortissants en provenance de ces trois pays. Mais qu’une telle mesure s’applique aux artistes, à ceux qui le plus souvent sont les premières victimes des régimes autoritaires, est incompréhensible. La France peut-elle de manière aussi violente couper les ponts avec ces voix de la francophonie et penser que cela n’aura aucune incidence ? Nul n’ignore les tensions qui existent aussi bien au Mali, au Burkina Faso qu’au Niger. Nul n’est dupe que le « sentiment antifrançais » agité par les juntes au pouvoir est un leurre démagogique. Interdire la venue des ressortissants de ces pays, est-ce la seule réponse ? Cela fait des années que la politique de visas, délivrés au compte-goutte, provoque un certain ressenti chez de nombreux jeunes Africains. La décision d’augmenter les frais d’inscription à l’université française pour les étudiants étrangers a provoqué la fuite de bon nombre d’entre eux vers la Chine ou la Turquie.

Joint par nos soins, le ministère de la Culture indique qu’« aucune déprogrammation d’artistes, de quelque nationalité que ce soit, n’est demandée ni par le ministère des Affaires étrangères, ni par le ministère de la Culture. Pour des raisons de sécurité, la France a suspendu depuis le 7 août la délivrance de visas depuis Niamey, Ouagadougou et Bamako ainsi que la mise en œuvre dans ces pays de nos actions de coopération culturelle. Cette décision n’affecte pas les personnes qui seraient titulaires de visas délivrés avant cette date ou qui résident en France ou dans d’autres pays. » Sans commentaire. À quelques semaines de l’ouverture de la Cité internationale de la langue française à Villers-Cotterêts, on se dit que l’Élysée joue un drôle de jeu.

La gauche dénonce la décision

Avec cette missive, la France ferme la porte à toute coopération. Pour Pierre Dharréville, député communiste, « cette injonction est profondément choquante. Rompre les liens culturels, empêcher des artistes de s’exprimer en France, est une faute lourde et une décision indéfendable. Non contente d’être inefficace, la diplomatie de la censure culturelle est une impasse ». Jean-Luc Mélenchon dénonce une « France abaissée par un comportement mesquin et borné », et Olivier Faure une « décision absurde. En quoi les artistes du Mali, du Niger et du Burkina Faso sont-ils responsables des coups d’État dans leurs pays » ? Enfin, au-delà du monde de la culture, cette missive concerne le monde sportif (va-t-on interdire aux athlètes maliens, burkinabés ou nigériens de participer aux jeux Olympiques ?) et le monde associatif. De très nombreuses associations d’amitié, de coopération, qui entretiennent des rapports de solidarité avec les habitants de ces pays-là, se voient, elles aussi, privées de tout lien. En agissant de la sorte, en fermant ses portes, la France condamne ainsi les citoyens de ces trois pays, qu’ils soient artistes ou simples voyageurs, à rester dans un face-à-face avec les juntes militaires au pouvoir dans leur pays et les djihadistes qui menacent et massacrent les populations. Marie-José Sirach

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Vian, la belle écume

Jusqu’au 27/08, se joue au théâtre du Lucernaire (75) L’écume des jours. Le roman à succès de Boris Vian, adapté par Claudie Russo-Pelosi. Entre musique et chansons, un rafraîchissant spectacle proposé par la compagnie des Joues rouges.

Comédiens, musiciens et chanteurs, la bande de garçons et filles de la compagnie des Joues rouges s’empare avec énergie de L’écume des jours de Boris Vian. Il est question d’une belle et douce jeune femme dont est amoureux Colin. Las, Chloé est atteinte d’un mal incurable : la croissance d’un nénuphar qui squatte ses poumons ! En dépit de la mort qui rode, rien ne parvient pourtant à casser l’ambiance, le sourire et la bonne humeur semblent ne jamais devoir quitter les lèvres des joyeux lurons.

Ils ne cessent de s’amuser, chanter et danser, égrenant au fil des chapitres de cette histoire entièrement vraie, « puisque je l’ai imaginée d’un bout à l’autre » précise Boris Vian, les plus emblématiques refrains et ritournelles du célèbre trompettiste. Avec l’adaptation fort originale et réussie de Claudie Russo-Pelosi, l’insouciance et l’insolence premières du roman s’en trouvent magnifiées. L’urgence de vivre, propre à la jeunesse, s’impose envers et contre tout. Malgré les menaces extérieures qui minent le quotidien et le tragique qui s’affiche en permanence sans jamais quitter le devant de la scène, musique jazzy, refrains et couplets entretiennent la confiance aux lendemains, l’espérance en un fol devenir. Un théâtre musical et chansonnier inventif, où le public a plaisir à retrouver l’univers déjanté et surréaliste du grand Boris. Yonnel Liégeois

L’écume des jours : Jusqu’au 27/08, du mercredi au samedi à 19h, le dimanche à 16h, au Théâtre du Lucernaire (Tél. : 01.45.44.57.34).

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Pierre Dac, le parti d’en rire !

Jusqu’au 27/08, le Musée d’art et d’histoire du judaïsme présente Le parti d’en rire, l’exposition consacrée à Pierre Dac. Plus de 250 documents éclairent le parcours personnel et l’œuvre de ce maître de l’absurde. Du résistant, humoriste, comédien et franc-maçon, ses pensées authentiques en caractères surlignés !

Tout penseur avare de ses pensées est un penseur de Radin

Il est beau le progrès, surtout quand on pense que la police n’est même pas fichue de l’arrêter ! La voiture électrique tant vantée par les industriels et publicitaires, une catastrophe humanitaire avec le développement du nucléaire et l’extraction des métaux rares, une avancée technologique dont  bénéficieront avant tout les puissances occidentales… Les milliers de gens confrontés à l’avancée du désert, à la sécheresse des terres et à la montée des eaux en Afrique, en Asie ou en Inde ? Le doute n’est point de mise, avec l’arrivée de Super Nino, les avis mortuaires le confirment : né à Delhi, de petite taille et d’un caractère paisible, c’était un nain doux ! Qu’importe, il n’aurait jamais trouvé où brancher la prise de sa batterie rechargeable.

Malgré le réchauffement climatique, l’avenir est devant nous. Certes, beaucoup l’auront dans le dos à chaque fois qu’ils se retourneront ou feront demi-tour… Voyons loin cependant, à y regarder de près, n’oublions jamais le geste qui sauve : c’est en taillant sa pierre qu’on devient franc maçon, c’est en élaguant son arbre qu’on devient parfait bûcheron, c’est en forgeant qu’on devient forgeron et c’est en sciant que Léonard devint scie ! Rien ne nous empêchera d’aller de l’avant. Hormis peut-être une crise de constipation, ça bloque un peu les mouvements quand la matière fait cale.

Ce n’est pas une raison, parce que rien ne marche droit, pour que tout aille de travers

On ne peut pas être et avoir été, dit un populaire dicton, de prétendus penseurs aussi… C’est faux, on peut très bien avoir été un imbécile et l’être encore. Restons vigilants en 2023, la  vérité avance parfois masquée, ce n’est pas en tournant le dos aux choses qu’on leur fait face. Il est des évidences qui n’en finissent pas de nous surprendre. Un exemple ? Si nous portions nos chaussures à la main plutôt qu’aux pieds, elles s’useraient moins vite.

Lors de chaque crise sociale, le spectacle est grandiose, devant le petit écran surtout. Désormais, tous les doutes sont levés, vraiment la télévision est faite pour ceux qui, n’ayant rien à dire, tiennent absolument à le faire savoir.

Leurs contradicteurs ont intérêt à bien se tenir… Il ne faut pas faire le malin, la sanction risque de tourner à la baston si le citoyen récalcitrant croise trois ou quatre pandores en mal d’exercice. Un accusé est cuit quand son avocat n’est pas cru. Pire encore, il est condamné sans procès s’il ne peut présenter au juge d’images promptes à le disculper. Manifestant ou simple opposant, chacun en est persuadé : les forces de l’ordre sont celles qui sont aux ordres de ceux qui les donnent.

Nous le savons, pour l’oublier aussi vite, parler pour ne rien dire et ne rien dire pour parler sont les deux principes majeurs et rigoureux de tous ceux qui feraient mieux de la fermer avant de l’ouvrir. En parfaite harmonie avec les Pensées du maître 63, le silence s’impose donc : c’est l’éruption de la fin, l’heure du point final. Fort d’une conclusion à haute valeur poétique, sommet du questionnement philosophique : qu’importe le flocon, pourvu qu’on ait l’Everest !

Yonnel Liégeois, à la manière dePierre Dac, Pensées

Si la semaine de quarante heures était réduite de moitié, les fins de mois auraient lieu tous les quinze jours

 

Hommage au MAHJ

Qui sait que, dans les années 1950, Pierre Dac (1893-1975) fut l’inventeur du schmilblick, cet objet au nom yiddish « qui ne sert absolument à rien et peut donc servir à tout » ? Qui se souvient du biglotron ? Qui a en mémoire la désopilante série radiophonique Bons baisers de partout, diffusée sur France Inter de 1966 à 1974 ? Des années 1930 au milieu des années 1970, l’imagination et l’inventivité de Pierre Dac ont nourri la culture française d’un extraordinaire arsenal humoristique. Né André Isaac à Châlons-sur-Marne, Pierre Dac est issu d’une famille juive alsacienne qui choisit la France après Sedan. Il s’engage durant la Première Guerre mondiale, animé du désir de rendre l’Alsace-Lorraine à la France. Après l’armistice, il se tourne vers le métier de chansonnier. Ses sketchs, chansons, et surtout ses « pensées », lui valent un succès immédiat.

Dans les années 1930, il produit les premières émissions d’humour à la radio (La société des loufoques, La course au trésor…), puis il fonde l’hebdomadaire L’Os à moelle. Résistant de la première heure, il rejoint la France libre en 1943. Dans les Français parlent aux Français, au micro de Radio Londres, il mène une guerre des mots contre Radio Paris. Au lendemain de la guerre, Pierre Dac rencontre Francis Blanche, avec lequel il crée « Sans issue ! » aux Trois Baudets, puis le célèbre Sâr Rabindranath Duval et le feuilleton Signé Furax, la série la plus écoutée de l’histoire de la radio, tout en militant à la Lica, ancêtre de la Licra. Il fut aussi un « franc-maçon actif et assidu » selon les historiens de la Grande Loge de France (ndlr), initié dans l’atelier « Les inséparables d’Osiris » en 1926.

L’exposition éclaire la créativité musicale et littéraire de Pierre Dac, ses modes d’expression très divers (cinéma, radio et télévision), tout en restant attaché au cabaret et au théâtre. Elle évoque ses compagnons de route : Francis Blanche, Jean Yanne et René Goscinny. Enfin, elle replace l’œuvre de Pierre Dac parmi celles des maîtres de l’absurde (Beckett, Ionesco, Dubillard…), redevable tant à l’argot des bouchers qu’au Witz freudien, et aborde les résonances de sa judaïté dans son parcours personnel et ses choix artistiques. Anne-Hélène Hoog et Jacques Pessis, commissaires de l’exposition

Pierre Dac, le parti d’en rire : jusqu’au 27/08, une exposition du MAHJ. Hôtel de Saint-Aignan, 71 rue du Temple, 75003 Paris.

Les temps sont durs, votez MOU !

Pierre Dac et Cabu sont nés à Châlons-en-Champagne, à des années d’écart mais à seulement quelques centaines de mètres de distance. Le roi des loufoques est resté jusqu’à l’âge de 3 ans dans une ville qui s’appelait alors Châlons-sur-Marne et que, origines juives obligent, il voulait faire rebaptiser Chalom-sur-Marne.

Le père du Grand Duduche et du Beauf y a grandi et commencé sa vie professionnelle dans le journal local. Pendant ses jeunes années, il a nourri son humour naissant en dévorant des numéros de L’Os à moelle conservés dans le grenier familial.

Quand on prend les virages en ligne droite, c’est que ça ne tourne pas rond dans le carré de l’hypoténuse

Le leader du MOU (le parti du Mouvement Ondulatoire Unifié, fondé lors de l’élection présidentielle de 1965) et Cabu se sont rencontrés qu’une seule fois, en 1969, à Paris. Les voici à nouveau réunis à travers Les Pensées du maître 63, devenues des classiques, illustrées par des dessins en noir et blanc mais résolument hauts en couleur. Pour le meilleur, mais surtout pour le rire. Les éditions du Cherche-Midi (212 p., 15€)

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Ouvriers cuits, poulets rôtis

Jusqu’au 23/04, à la Tempête (75), Anne-Laure Liégeois présente Des châteaux qui brûlent. L’adaptation à la scène du roman d’Arno Bertina, narrant la séquestration d’un ministre par les grévistes d’une usine de l’agro-alimentaire. Entre utopie et résignation, le chant choral de salariés n’acceptant point d’être plumés.

« Il s’agit, après avoir toujours plié, tout subi, tout encaissé en silence pendant des mois et des
années, d’oser enfin se redresser. Se tenir debout. Cette grève est en elle-même une joie.
Une joie pure. Une joie sans mélange »
. Simone Weil, philosophe

Ils refusent d’être embrochés, les ouvriers de la Générale Armoricaine, l’usine d’abattage de poussins et poulets exportés en Arabie Saoudite ou destinés à finir en nuggets sur les rayons de nos grandes surfaces ! La Commission européenne a voté la suppression des subventions à l’exportation pour cause de concurrence déloyale, une décision venant un peu plus grever la situation financière d’une entreprise à la gestion défaillante. Malgré des chaînes d’abattage rutilantes, un outil de production performant, des profits exorbitants, des patrons au portefeuille conquérant ! Les salariés se retrouvent seuls à croupir au poulailler, chronique d’une mort annoncée pour toute une ville. Usine cernée par les forces de l’ordre, celle-là parmi moult Châteaux qui brûlent, pattes coupées et caquets rabaissés, ils sont conviés à recevoir Pascal Montville, le secrétaire d’État à l’industrie.

Tombe la décision, ferme : séquestration du représentant du gouvernement ! La colère est trop puissante, l’injustice trop criante, l’incompréhension trop flagrante… Envoyé au feu, le ministre se présentait pourtant plein de bonnes intentions, se déclarant altermondialiste, presque anticapitaliste. Un discours qui peine à convaincre, le double langage d’un pouvoir aux abois : même la conseillère de l’élu, ancienne syndicaliste, doute de la sincérité du propos ! Séquestré, il sera monnaie d’échange contre l’ouverture de véritables négociations. Du fort en gueule qui exige la reprise du travail au représentant syndical qui tergiverse sur les modalités d’action, l’unanimité ne règne pas au sein des personnels : usés par les jours et nuits de lutte, envahis par le doute, traumatisés à l’idée d’un éventuel échec.

La grande force d’Anne-Laure Liégeois ? Ne pas livrer au public une énième copie, hyper réaliste et sans pas de côté, de la lutte des classes mais offrir au devant de la scène le tréfonds d’hommes et femmes submergés par la colère, contraints au blocage de l’usine et pourtant fiers de leur outil de travail ! Chacune et chacun, à tour de rôle, exposent leurs doutes et convictions, affichent leurs désaccords et querelles, constatent leur capacité d’inertie autant que leur pouvoir de rébellion. Jusqu’à cet instant crucial où, sous nos yeux, prend forme un collectif qui supplante plaintes et griefs individuels, s’invente une parole chorale qui appelle fête et musique : la chanson de Neil Young, Ne te laisse pas abattre/Ce ne sont que des châteaux qui brûlent/Trouve quelqu’un qui change ta route/Et tu te retrouveras, l’organisation d’un grand barbecue où parents et enfants, amis et amants sont conviés à déguster les fameux poulets rôtis.

Une troupe à l’unisson de l’espoir retrouvé, l’espace d’un instant où l’on prend enfin le temps de se découvrir, de s’écouter, de s’apprécier ou de s’aimer : ensemble enfin, tous ensemble pour ne rien lâcher, plus jamais les uns à côté des autres à se croiser et s’ignorer ! Il était temps, guirlandes et chants, baisers échangés, la fête bat son plein. Qu’est-ce, alors, ces regards atterrés et mouvements désordonnés entre ouvriers toujours pas cuits et poulets bien rôtis ? Les hélicos de la gendarmerie tournoient dans le ciel, les forces de l’ordre se préparent à donner l’assaut. Dans les arrière-salles de l’entreprise, un bruit résonne, un coup de feu vient d’éclater… Noir de scène.

De l’humour à la gravité, ces Châteaux qui brûlent n’en manquent pas sans pour autant sombrer dans le pathos de bon aloi. Point de larmes versées sur le pauvre ouvrier ou la gentille salariée, juste l’image d’un peuple frustré et désespéré, privé d’espérance et d’avenir. Du nom bienvenu de la compagnie d’Anne-Laure Liégeois, un délicieux Festin que ce spectacle à l’heure où châteaux et forteresses sociales bruissent d’une brûlante actualité. Douze interprètes à la hauteur du mandat qui leur est délégué (Alvie Bitemo, Olivier Dutilloy, Marie-Christine Orry, Agnès Sourdillon, Olivier Werner…), riches de leur évidente complicité, beaux et convaincants dans leurs propos ! Yonnel Liégeois

« Il faut que la vie sociale soit corrompue jusqu’en son centre lorsque les ouvriers se
sentent chez eux dans l’usine quand ils font grève, étrangers quand ils travaillent.
Le contraire devrait être vrai »
. Simone Weil, philosophe

Des châteaux qui brûlent : jusqu’au 23/04, au Théâtre de la Tempête (La Cartoucherie, route du Champ de manœuvre, 75012 Paris. Tél. : 01.43.28.36.36).

P.S. : Le signataire de l’article précise une nouvelle fois qu’aucun lien de parenté, d’intérêt ou de subordination, ne le lie à la metteure en scène Anne-Laure Liégeois !

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Norah Krief, fille d’Oum Kalthoum

Jusqu’au 08/04, au Théâtre 14 (75), Norah Krief interprète Al Atlal, chant pour ma mère. Un concert où la comédienne s’adresse à sa mère disparue et ranime les racines tunisiennes de sa famille. Faisant sienne la chanson d’Oum Kalthoum, inspirée du poème d’Ibrahim Nagi : chatoyant, émouvant.

Norah Krief l’avoue sans fard. Enfant, elle détestait la langue arabe et son pays natal, la Tunisie ! Elle ne supportait surtout pas la voix d’Oum Kalthoum, la diva égyptienne que sa mère écoutait en boucle… Les raisons profondes ? Le sentiment de la différence et de l’exclusion que ressentait la petite fille dans le regard des autres, dès l’installation de la famille en France : à l’école, dans le quartier, ses tenues vestimentaires, l’appartement sans rideaux. Et puis, un jour, bien plus tard, le metteur en scène Wajdi Mouawad, l’actuel directeur du Théâtre national de La colline (75), lui demande de chanter un extrait de Al Atlal, un poème d’Ibrahim Nagi interprété par Oum Kalthoum…

Le choc, le déclic, « j’ai eu une montée de nostalgie, une bouffée d’enfance », raconte la comédienne et chanteuse. « Je retrouvais l’odeur de ma maison, elle m’aidait à mieux voir, à circuler dans les années, chez moi ». Aujourd’hui, Norah Krief nous offre cette magnifique mélopée : entre émotion et tendresse, un récital où elle évoque souvenirs d’enfance et de jeunesse. Elle en convient, on ne peut nier éternellement ses origines. Vibrante de sincérité, avec ce parlé-chanté qui lui sied si bien, elle nous berce des mélodies de la plus grande chanteuse du monde arabe, Oum Kalthoum. Réconciliée avec le temps d’avant, resplendissante d’un bonheur communicatif, Norah Krief rend hommage à sa mère, à tous les déracinés et leurs descendants !

Dans le sillage de Kalthoum l’éternelle, une musique, une langue et une voix en écho à la douce nostalgie d’un pays perdu et à la fierté d’être Arabe. Accompagnée par trois grands musiciens (Frédéric Fresson, avec guitaristes et oudistes en alternance), sa voix chaude et complice frémit, palpite et vibre de mille sonorités méditerranéennes, émouvantes et chatoyantes. Yonnel Liégeois

Al Atlal, chant pour ma mère : jusqu’au 08/04, au Théâtre 14. D’après le poème d’Ibrahim Nagi chanté par Oum Kalthoum, sur une musique de Riad Al Sunbati. Avec Norah Krief, Frédéric Fresson et en alternance Antonin Fresson-Lucien Zerrad (guitaristes), Hareth Medhi-Mohanad Aldjaramani (oudistes).

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Une planche à la mer

Les 30-31/03 et 01/04, au Théâtre du Point du Jour (69), Lucie Nicolas présente Le dernier voyage (Aquarius). Du pont d’un bateau aux planches d’un théâtre, la tragique épopée de 629 réfugiés en quête d’une terre d’accueil. Du théâtre documentaire de belle facture. Sans oublier Petit pays, à Ivry (94) jusqu’au 26/03.

« Il y a trois sortes d’hommes, les vivants, les morts

et ceux qui sont en mer »

Anacharsis, philosophe, VIème siècle avant J.C.

La sirène retentit, stridente. Le bateau reçoit l’ordre de couper les moteurs, interdiction lui est signifiée d’entrer dans les eaux italiennes… L’Aquarius, le fameux navire humanitaire affrété par S.O.S. Méditerranée, erre de côte en côte en ce terrible mois de juin 2018. Dans l’attente d’une réponse positive d’un port d’accueil, au risque d’une pénurie alimentaire et de graves conséquences sanitaires pour les 629 migrants à son bord…

Pour tout décor une forêt de micros haut perchés, en fond de scène un comédien-technicien-musicien ( Fred Costa) s’active entre lumières, bruits et sons. Sur les planches du Théâtre-Studio d’Alfortville, à l’heure de la création et pas encore chahuté par les vagues de la haute mer, petite perle architecturale et intimiste sur laquelle veille avec amour Christian Benedetti, s’embarquent trois matelots peu ordinaires. Bénévoles engagés dans une mission humanitaire à grands risques, ils changeront de rôles au fil de la représentation : membre d’équipage, secouriste, capitaine, journaliste… Embarquement terminé, destination la mer Egée, et vogue la galère ! Avec force convictions et dotés d’une folle énergie, les trois comédiens (Saabo Balde, Jonathan Heckel, Lymia Vitte) nous content de la voix et du geste cette dernière mission de l’Aquarius à l’heure où les autorités italiennes lui refusent le droit de débarquer les centaines de rescapés à son bord.

Une tragique odyssée qui, entre émotion et réflexion, navigue dans les remous de questions en pleine dérive : comment justifier ce manquement au droit maritime international de prêter assistance à toute personne en détresse ? Comment expliquer ce silence des autorités européennes sous couvert de protéger les frontières des états membres ? Pourquoi criminaliser les actions des humanitaires et laisser croire que des centaines d’hommes, de femmes et d’enfants embarquent sur des canots de fortune au titre d’une immigration sauvage ? L’angoisse monte sur le pont, les conditions de sauvetage sont toujours périlleuses, naufragés – matelots et bénévoles croulent de fatigue et d’épuisement. Le bonheur explose en cale lorsque une femme sauvée des eaux retrouve son mari, une mère son enfant, un frère sa sœur. Point de discours lénifiant ou compatissant au cœur de ce spectacle conçu par le collectif F71, qui s’inspire du travail du philosophe Michel Foucault pour qui l’année 1971 fut celle d’un engagement résolu aux côtés des détenus et contre les violences policières ou racistes, juste un rappel des propos tenus par les diverses autorités gouvernementales avant que l’Espagne n’accepte avec ferveur d’accorder accueil et assistance aux migrants rescapés d’une mort programmée.

Une superbe épopée qui, entre musique et chants entremêlés, offre vie, lumière et couleur à ces hommes et femmes de bonne volonté qui osent engager leurs existences, planche ou bouteille à la mer, sur des voies d’eau solidaires. Qui interpellent chacune et chacun, au travers d’une création artistique de belle et grande facture, sur la place à prendre ou à trouver à la sauvegarde de notre humaine planète, océan de vivants aux valeurs partagées. Yonnel Liégeois

Les 30-31/03 et 01/04, au Théâtre du Point du Jour (69). Les 06-07/04, aux Passerelles de Pontault-Combault (77). Le texte est publié aux éditions Esse Que (72 p., 10€).

Petit pays, grand génocide

Outre le drame des migrants en mer superbement illustré par Lucie Nicolas et le collectif F71, Frédéric R. Fisbach s’empare, quant à lui, de Petit pays, le roman à succès de Gaël Faye, pour porter à la scène horreurs et malheurs entre Tutsis et Hutus. Sur les planches du TQI-CDN du Val-de-Marne (94), la mise en voix et en images du génocide perpétré en 1994 au Rwanda… Au sol, un tapis de mousse aux vertes rondeurs, représentant le pays aux mille collines que foulent six garçons et filles dans l’insouciance de leur jeunesse. Ils habitent Bujumbura, la capitale du Burundi et pays voisin. Chacun à leur tour ou en chœur, ils vont clamer, chanter, pleurer et danser la tragédie qui s’annonce et s’avance de plaines en collines. Une mise en scène qui mêle tous les genres, entre émotion et confusion, générosité et humanité, pour faire mémoire et accueillir l’autre dans la richesse de sa différence. Y.L.

Jusqu’au 26/03, à la Manufacture des œillets d’Ivry. Du 29/03 au 01/04, à la Criée de Marseille

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Dakh Daugthers, un bouleversant spectacle

Du 24/03 au 02/04, le Théâtre du Soleil (75) accueille la Danse macabre du groupe Dakh Daugthers. Accompagnées de Tetiana Troitska, dans une mise en scène de Vlad Troitskyi, les artistes ukrainiennes, musiciennes-chanteuses-comédiennes, évoquent la guerre. Beau et puissant. Paru sur son Journal, un article de notre consœur Armelle Héliot.

Le groupe théâtral et musical des Dakh Daugthers, formé à Kiev en 2012 et composé de sept femmes, on le connaît depuis plusieurs années. Ces Drôles de dames, on les admire. Elles ont de fortes personnalités et sont de remarquables musiciennes. Moments de recueillement, dans le fracas de la guerre. De belles images imaginées par Vlad Troitskyi, photographiées par Oleksandr Kosmach… Elles ne sont jamais les mêmes. De spectacle en spectacle, jusqu’à présent, on était plutôt du côté de concerts surpuissants, qui bousculaient. On les interprétait, chacun à sa façon.

Vlad Troitsky a écrit, et met en scène, cette Danse macabre. Un grand homme de théâtre, créateur d’ouvrages lyriques, fondateur de groupes, de compagnies, artiste au travail, soucieux de construire, d’élaborer sans cesse : on le connaît en France, comme on connaît le groupe de femmes qui travaille donc auprès de Lucie Berelowitsch, la directrice du CDN Normandie-Vire Le Préau, qui les a accueillies en mars 2022 et que loge la municipalité. Les Dakh Daughters ont d’autre part, depuis 2010, le soutien de Stéphane Ricordel (metteur en scène et co-directeur du théâtre du Rond-Point, ndlr) qui les a accompagnées en France comme en Ukraine, pour cinq productions.

Que Natacha Charpe, Natalia Halanevych, Ruslana Khazipova, Solomia Melnyk, Anna Nikitina, musiciennes, chanteuses, comédiennes, et Tetiana Troitska, dans un chemin de complément, surgissent, poussant des valises à roulettes, sur lesquelles sont accrochés des panneaux lumineux, comme des façades de maisons, et l’on comprend. C’est de la guerre qu’elles nous parlent. Chacune possède une très forte personnalité. Elles frappent, touchent, qu’elles jouent leur musique ou parlent, prenant en charge des témoignages déchirants. C’est à la fois très beau et très bouleversant.

Elles ont toujours été courageuses. Elles ont de l’énergie et ce sont d’excellentes musiciennes. Toutes. Chacune possède un son très singulier. Des virtuoses. Vlad Troitskyi sait à merveille dessiner d’un trait ferme des scènes qui nous renvoient à la cruelle réalité de la guerre en Ukraine. Il a le sens de la concision. Il sait partager la parole, donner corps aux témoignages puisés dans la réalité, aujourd’hui, maintenant.

Les cinq musiciennes, interprètes virtuoses, et, devant, déambulant, Tetiana Troitska : on les aime toutes, on les admire ! On reçoit avec gratitude ces moments, le groupe, les solos comme la déambulation de Tetiana Troitska. Les lumières d’Astkhik Hryhorian ajoutent au mystère, à la grâce et à la gravité de ce spectacle magistral. Armelle Héliot

Danse macabre : du 24 mars au 2 avril, au Théâtre du Soleil (du mercredi au samedi à 20h, le dimanche à 14h30). Cartoucherie de Vincennes, 2 route du Champ de manœuvre, 75012 Paris. Métro : Château de Vincennes + navette gratuite (Tél. : 01.43.74.24.08).

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Emmanuelle Laborit, l’élégance des signes

Du 07 au 18/02, à l’IVT (75), Emmanuelle Laborit reprend Dévaste-moi, un spectacle musical en chansigne. La comédienne, sourde de naissance, refuse le concept de handicap. Elle défend le droit à une culture et à une langue spécifiques.

La veille, elle était à Stockholm. Pour débattre avec les animateurs du Riksteatern, le Théâtre national de Suède, de projets de coopération. Ce matin, elle est de retour, tout sourire, dans sa « maison », l’International Visual Theatre (IVT), qu’elle codirige avec Jennifer Lesage-David. Ce lieu, blotti au bout de l’impasse Chaptal, dans le 9e arrondissement de Paris, est unique en son genre dans tout le pays. Avec sa salle de spectacle, jadis Théâtre 347 de l’école professionnelle de la rue Blanche et plus anciennement encore salle historique du Grand Guignol, IVT est désormais « centre ressource sur la langue des signes et la culture sourde ».

Seul un autre site de formation professionnelle aux métiers du spectacle pour les sourds existe depuis 2018 à Toulouse, grâce aux actions croisées du Théâtre du Grand-Rond, de l’École de théâtre universelle et de l’université Jean-Jaurès. Avec une constante, celle d’un projet « immédiatement artistique, prenant en compte de grandes questions comme la place de l’artiste sourd sur le plateau ». Depuis l’âge de 9 ans, quand elle a débuté sur les planches, dans des mises en scène de Ralph Robbins ou de Thierry Roisin, Emmanuelle Laborit est une militante.

Elle n’a jamais admis, et l’on ne peut que la rejoindre, que le fait d’être sourd ou malentendant soit considéré d’abord comme un handicap. Pour elle, en revanche, la langue des signes (LSF), qui en France a été interdite pendant plus d’un siècle, est un moyen d’accès à la culture, à l’éducation et à la formation. Le théâtre en faisant partie. Et c’est ce qu’elle s’attache à démontrer dans ses créations. Le lien est direct avec la fondation d’IVT, il y a quarante-cinq ans, par l’artiste sourd américain Alfredo Corrado et le metteur en scène français Jean Grémion, militants de la première heure. Plus que jamais, IVT est aujourd’hui à la pointe de la transmission, « et de la défense d’une langue ».

« Leur volonté de départ était de créer une structure européenne, mais on parvient seulement à s’en approcher, d’où notre voyage en Suède », expliquent les deux codirectrices. « Il faut sortir de sa culture pour comprendre celle des autres, et faire société tous ensemble », souligne Emmanuelle Laborit, pour qui la LSF est un incontournable moyen de communication. Ce qui ne l’empêche pas d’explorer d’autres chemins, comme elle vient de le faire avec la Performance, créée à IVT en novembre dernier, après une présentation un mois plus tôt au Tron Theatre de Glasgow, en Écosse. « C’était vraiment une première pour moi, je suis sortie de ma zone de confort, pour dire les choses simplement », explique-t-elle. Mise en scène par Andy Arnold, cette Performance est jouée avec Ramesh Meyyappan, comédien d’origine singapourienne, mondialement reconnu, et lui aussi sourd de naissance. Le langage des signes n’est ici d’aucune utilité, car il s’agit davantage de mime. Cette histoire d’un amour impossible vécu sur scène et dans les coulisses du spectacle, avec un gros clin d’œil au cinéma des années 1930-1945, notamment aux Enfants du paradis, est de fait accessible à tous les publics. Entendants ou non.

C’est le cas aussi de Dévaste-moi, créé avant le Covid puis victime collatérale de l’épidémie. « Spectacle musical interprété en chansigne », il est à l’affiche d’IVT en ce mois de février pour lui faire « un bel au revoir ». Accompagnée sur scène par les musiciens du groupe The Delano Orchestra, Emmanuelle Laborit est mise en scène par Johanny Bert, avec le chorégraphe Yan Raballand. Plusieurs formes d’art s’y rejoignent : chanson en langue des signes, musique, marionnettes. « Le chansigne, c’est l’art de chanter en LFS, en respectant la rythmique. Les chansons sont empruntées à Nina Simone, Ferré, Beyoncé, Yvette Guilbert, Brigitte Fontaine, pour n’en citer que quelques-unes », poursuit Emmanuelle Laborit. Le spectacle parle du corps de la femme, de féminisme, d’avortement, de liberté, de sensualité, d’amour… Là encore, pointe Jennifer Lesage-David, « démonstration est faite que l’on est accessible à tous les publics, on n’ajoute pas la langue des signes a posteriori de la création, elle en fait partie intégrante ».

« Emmanuelle est fan de Mickaël Jackson, de Nina Hagen, d’Alain Bashung comme de la Callas », raconte Johanny Bert. Il se souvient d’un incident survenu pendant « la fabrication » de Dévaste-moi« On travaillait sur une chanson de Bashung, quand, comme cela arrive, un musicien démarre mal, mais tout s’arrange vite, personne ne montre rien mais moins de 30 secondes après Emmanuelle s’arrête, me regarde et dit : « C’est bizarre, j’ai le sentiment qu’on n’est pas ensemble ». Pourtant, elle n’entend rien, elle vit la musique seulement d’une façon intérieure. Alors là, je me suis dit : quelle élégance, il faut que l’on porte notre propre niveau le plus haut possible ». Propos recueillis par Gérald Rossi

Dévaste-moi : Du 7 au 18 février à IVT, 7 cité Chaptal, 75009 Paris (Tél. : 01 53 16 18 18).

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D’Ascaride à Loyon…

En ces heures troubles et troublantes, comédiens, musiciens et écrivains, plasticiens et magiciens ne cessent de rêver, chanter, créer. Régulièrement actualisée, une sélection de propositions que Chantiers de culture soutient et promeut. Yonnel Liégeois

– Jusqu’au 05/03/23, au Théâtre du Lucernaire, Ariane Ascaride présente Du bonheur de donner. Sagement assise derrière son pupitre, délicieusement accompagnée à l’accordéon par le talentueux David Venitucci, la comédienne lit, et chante parfois, les poèmes de Bertolt Brecht. Une facette trop méconnue du grand dramaturge allemand… C’est en présentant un extrait de La bonne âme du Se Tchouan qu’elle signa son entrée au Conservatoire, c’est encore sous la direction de Marcel Bluwal qu’elle devint la magnifique Jenny de Mahagonny ! Un compagnonnage au long cours avec Brecht, dont elle exhume aujourd’hui pour les jeunes générations beauté de la langue, musique des textes, sens des valeurs telles que fraternité et solidarité. « J’ai relu beaucoup de poésies de Brecht qui est toujours présenté comme un auteur austère, sérieux et théorique », confesse la comédienne, « on connaît moins sa bienveillance, son humour et son sens du spectacle ». Un joli récital, tout en délicatesse et finesse. Sur l’accueil de l’autre notre semblable, sur le bonheur d’être juste dans un monde qui ne l’est pas. Avec ce rappel, lourd de sens par les temps qui courent, pour clore la soirée : « Celui qui combat peut perdre, celui qui ne combat pas a déjà perdu ».

– ENTRE COUPS DE COEUR ET CRIS DE COLERE, CHANTIERS DE CULTURE VOUS INVITE À RÉFLÉCHIR, LIRE ET SORTIR ! UN PETIT CLIC POUR LE GRAND CHOC… GRATUIT MAIS QUI PEUT RAPPORTER GROS, ABONNEZ-VOUS : CHANTIERS DE CULTURE

– Jusqu’au 24/01/23, au Théâtre de la Bastille, Samantha van Wissen interprète Giselle… Les trois points de suspension sont d’un intérêt capital : non pas le fameux ballet écrit par Théophile Gautier, mais la pièce de François Gremaud, cet inénarrable petit Suisse qui nous avait déjà enchanté avec sa désopilante Phèdre ! (ne pas oublier le point d’exclamation…) en ce même lieu ! Accompagnée de quatre jeunes musiciens virtuoses (violon, harpe, flûte et saxophone), la danseuse et comédienne nous conte avec humour et grâce la genèse de ce fameux ballet créé en 1841, sommet de l’art romantique. Une performance de haute volée pour celle qui doit danser et parler sans jamais perdre le souffle, endosser tous les personnages de l’oeuvre, dialoguer avec la musique et le public entre entrelacs et entrechats… Un succulent pas de côté pour pointer avec justesse, souvent avec une subtile ironie, incohérences et mièvreries du livret, se moquer du tutu de la belle Giselle, se gausser de la prétendue virilité du héros ! Prodigieuse Samantha van Wissen qui captive et hypnotise le public près de deux heures durant, égérie suspendue aux pointes des points de suspension de la ballerine à la funeste destinée ! Avec, au sortir de la représentation, le « livret » de François Gremaud offert à chacun.

– Jusqu’au 24/05/23 sur France.tv, Olivier Ayache-Vidal et Agnès Pizzini présentent L’affaire d’Outreau. En quatre épisodes, le récit de l’incroyable fiasco judiciaire qui aura duré quatre années de procédure et deux procès pour arriver à l’acquittement de treize personnes innocentes ayant fait trois ans de prison… Entre documentaire et cinéma, la série décortique erreurs, égarements et fourvoiements d’un système judiciaire englué dans une logique mortifère : d’un petit juge engoncé dans ses certitudes à traiter l’affaire du siècle à un procureur qui valide une instruction menée au pas de charge.Une série réussie entre horreur et sidération, stupeur et réflexion.

– Jusqu’au 05/02/23, au Théâtre de la Tempête, Simon Falguières présente Les étoiles. Lors des obsèques de sa mère, un jeune homme perd la mémoire, plus encore il perd l’usage des mots qui permettent de donner sens à sa vie, d’exister dans son rapport aux autres. Le temps passe et s’écoule sans lui, hors de lui, confiné dans son lit où seuls fantasmes et poésie entretiennent son imaginaire. Absent au monde qui s’agite autour de lui, aux relations qui se défont ou se nouent entre famille, amis ou voisins… Rêves et réalité font bon ménage sur le plateau, les dieux grecs ou indiens sont convoqués, Bergmann et Tchekhov aussi ! Le metteur en scène use de tous les artifices à sa disposition (masques, pantins, changements à vue, décors mouvants) pour emporter le public dans cette originale expédition onirique qui fait la part belle à notre inconscient inavoué, cette quête de l’inaccessible étoile chantée si puissamment par le grand Brel. Le temps s’écoule et s’effiloche à la recherche des mots perdus pour le héros endormi, tandis que la vie s’agite autour de lui. Entre le réel et l’imaginaire, Falguières ne tranche pas, à chacune et chacun de lier l’un à l’autre, de faire sien ces deux pans de l’existence dans un déluge de bons mots et de belles images, tous emportés par l’énergie d’une troupe ( Agnès Sourdillon, Charlie Fabert, Stanislas Perrin…) convaincue et convaincante en cet incongru voyage.

– La plateforme de la Cinémathèque française, Henri, du nom de son fondateur Henri Langlois, poursuit l’aventure initiée au temps du confinement ! Au menu, des projections en exclusivité, des œuvres à voir ou revoir, une centaine de films à découvrir… Mais aussi quelques 800 vidéos (leçons de cinéma avec les plus grands cinéastes, acteurs, actrices et technicien.nes au monde, conférences…) à regarder, ainsi que plus de 500 articles à lire ou relire.

– Jusqu’au 12/02/23, au Théâtre de la Colline, Isabelle Lafon présente Je pars sans moi. Pieds nus, comme égarées devant le public qui leur fait face, les deux comédiennes s’avancent sur la petite scène du théâtre. Seule éclaircie dans le noir de salle, une porte prête à s’ouvrir ou se fermer au gré des mots dits ou balbutiés… « Des mots d’une femme internée en 1882 à Sainte-Anne, les Impressions d’une hallucinée extraits de la revue L’Encéphale, Isabelle Lafon et Johanna Korthals nous dirigent aux frontières du désarroi mental », alerte le dossier de presse. Une juste précision qui emporte le public dans un délire verbal, un dialogue à la frontière de l’audible et pourtant d’une incroyable puissance jouissive et poétique ! Les deux femmes parlent et s’interpellent, se fuient ou s’enlacent, s’affrontent et s’éprouvent au gré d’un dialogue nourri des écrits et paroles de grands spécialistes de la folie, Gaëtan de Clérambault au XIXème siècle et Fernand Deligny un siècle plus tard. C’est intense, beau, lumineux, ce désir et cette volonté de mettre en lumière les paroles de celles et ceux que l’on considère malades, inaptes pour trop aimer l’autre, l’indicible, l’inaccessible ou l’éthéré. Délicatesse et humour s’invitent sur le plateau, une heure de plaisir limpide et fécond avant de franchir la porte, peut-être, qui séparent le monde des bien pensants avec celui que l’on considère à tort des morts vivants. 

– Né sous François Ier en 1530, l’emblématique Collège de France nous invite à explorer gratuitement plus de 10 000 documents (leçons inaugurales, cours annuels des professeurs, entretiens filmés…). Sur Chantiers de culture en 2016, notre consœur Amélie Meffre suggérait déjà d’aller butiner dans cette incroyable caverne aux trésors qu’est le Collège de France !

– Du 26 au 29/01/23, au Théâtre national de Nice, Sylvain Maurice présente La campagne. Qui est vraiment cette inconnue que Richard prétend avoir recueillie en bord de route pour la conduire en pleine nuit à son domicile ? Telle est la question que pose son épouse avec insistance… Le couple a fui la ville pour s’installer, lui médecin elle femme à la maison s’affairant à des découpages pour les deux enfants, au calme de la campagne. Dans le bonheur de vivre et la sérénité ? Un leurre, pour l’auteur anglais Martin Crimp ! Une pièce acide et amère sur les non-dits d’une vie de couple, où la routine semble avoir étouffé le désir, où le mensonge semble avoir gagné force de loi. Les petits malheurs et grandes peurs d’une famille embourgeoisée qui nous passionnent grâce à l’écriture de Crimp : d’une porte qui s’ouvre sur une vérité pour se refermer sur une autre, jamais nous ne saurons le fin mot d’une histoire aux multiples rebondissements. Un triangle amoureux traité en énigme policière, où Isabelle Carré éclaire la scène de son grand talent en épouse toute à la fois naïve et lucide, complice d’une relation amoureuse qui semble avoir perdu de son intensité au fil du temps. Avec, comme à l’accoutumée dans les mises en scène de Sylvain Maurice, un superbe traitement des mouvements et des lumières.

Jusqu’au 27/02/23, la fondation Louis Vuitton présente l’exposition Monet-Mitchell. Un regard croisé, d’une intense luminosité, entre les deux artistes peintres, Claude Monet et Joan Mitchell, où nature et couleurs aiguisent l’imaginaire et le pinceau de l’un et de l’autre. « Impression » pour l’un, « feeling » pour l’autre : bleues, jaunes, rouges, verts ou mauves, les couleurs explosent d’une salle à l’autre. Jusqu’au final éblouissant, d’un côté L’Agapanthe triptyque monumental de Monet, de l’autre dix tableaux de Mitchel issus du cycle La grande vallée ! Magistral, éblouissant, vu la foule qui se presse aux portes du musée, la réservation est vivement recommandée.

– Du 02 au 20/10, au 100 – établissement parisien, culturel et solidaire, René Loyon présente Le misanthrope. Quelques chaises disséminées sur le plateau pour tout décor, le metteur en scène demeure fidèle à ses principes : le texte seul, tout le texte, rien que le texte ! Et pas n’importe lequel, celui de Molière où un homme, perclus de sa suffisance et de son intégrité, se refuse à toute passion amoureuse et à toute connivence avec le monde qui l’entoure… Un bel exercice de style où Loyon se fait maître en la matière osant déjouer le temps en jouant de l’âge de ses interprètes : des vingt ans de Célimène à l’heure où Molière situe son chef d’oeuvre, nous voilà en présence de personnages entre la cinquantaine et la soixantaine finissantes mis à l’épreuve d’une jeunesse révolue et d’un désir par trop émoussé. Que nenni, nous prouvent les interprètes, d’une audace et d’une vivacité à toute épreuve, rivalisant de talent pour mettre à l’honneur une belle langue déclinée en majestueux alexandrins ! Du plaisir renouvelé à goûter un classique du répertoire, libéré des fioritures soit-disant indispensables à l’heure de la modernité.

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