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Tunisie, un printemps sous les cendres

Le 08/06 au ZEF, la Scène nationale de Marseille (13), Myriam Marzouki présente Nos ailes brûlent aussi. Dans une forme épurée, traversant dix ans d’histoire de la Tunisie, elle tente de transmettre la brûlure laissée par un puissant mouvement populaire. De l’arabe dialectal tunisien au français, un geste théâtral empreint de poésie.

Le 17 décembre 2010, Mohamed Bouazizi s’immole par le feu. Le 14 janvier 2011, après l’embrasement du pays, le président Zine El Abidine Ben Ali fuit la Tunisie. En fond de scène, sur un large écran, la retranscription de ses propos double l’échange téléphonique surréaliste en voix off avec ses collaborateurs, dont le chef des armées et le ministre de la Défense, dans l’avion qui l’emporte en Arabie saoudite. Ben Ali n’a pas encore compris que « dégage », ça veut dire « dégage ». Dans Nos ailes brûlent aussi, avec son complice d’écriture et de dramaturgie Sébastien Lepotvin, Myriam Marzouki revient sur cette expérience révolutionnaire qui allait ouvrir les printemps arabes et garder le plus longtemps ses promesses. Elle en souligne les attentes et les espoirs, aujourd’hui largement piétinés.

Sur le plateau sont venus se saisir de cette évocation trois ­comédiens, Mounira Barbouch, Helmi Dridi et Majd Mastoura. Ils commencent par danser avec fougue dans une course effrénée, dessinée avec le chorégraphe tunisien Seifeddine Manaï. Elle s’inscrit aussi dans le paysage visuel des images du photographe et cinéaste tunisien Fakhri El Ghezal qui viendront dialoguer comme en écho avec la parole des acteurs. D’abord joyeuse, puissante, jusqu’à ce qu’elle se brise sous une pluie de cendres. Myriam Marzouki, à force de recherches, dispose d’un matériau très riche : archives et articles de presse, témoignages et vidéos, extraits d’auditions de l’Instance vérité et dignité, une organisation indépendante de justice créée pour enquêter sur les violations des droits de l’homme commises par l’État tunisien de 1955 à 2013…

Une matière qui passe par le corps et le geste des acteurs, dans un jeu de mise en relation très dépouillé, mais non dénué d’humour, comme dans cette manipulation de sièges improbables où chacun cherche sa place et empiète sur celle de l’autre. En passant de l’arabe dialectal tunisien au français, les trois comédiens font apparaître une foule de protagonistes, militants de gauche, féministes, simples citoyens, tout à la fois percutés par le bouleversement de leur société et acteurs de sa transformation. À eux seuls, ils rendent compte de la présence de tout un peuple. Dans un geste théâtral où une poésie visuelle et rythmique l’emporte sur la seule analyse des événements.

Ce parti pris d’épure, notamment après Que viennent les barbares en 2019, pièce consacrée à la figure de l’« autre », étranger et barbare, qui puisait dans la littérature anticoloniale, en est d’autant plus signifiant. Comme si tout avait déjà été dit, comme si tout était su et connu de cette tragédie. Il revient alors aux artistes de prononcer le mot de la fin : « Les révolutions n’échouent pas, elles prennent leur temps ». Marina Da Silva

Nos ailes brûlent aussi, de Myriam Marzouki : Le 8/06 à Marseille (13) dans le cadre des Rencontres à l’Echelle, les 7 et 8/11 au Lieu Unique à Nantes (44), le 15/11 à  L’Azimut d’Antony/Châtenay-Malabry (92), les 21 et 22/11 à L’Agora d’Évry (91).

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Mouawad, de mère en fils

Jusqu’au 04/06, au Théâtre de la Colline (75), Wajdi Mouawad propose Mère. De Beyrouth à Paris, le récit de l’exil de sa famille en France. Une œuvre poignante, avec des comédiennes d’exception, où le comique et le tragique se disputent le devant de la scène.

Fantasme ou réalité ? Les senteurs épicées de moult mets orientaux envahissent progressivement l’espace de la grande salle du théâtre. Il est vrai que la Mère s’obstine à cuisiner comme si tous les locataires de l’immeuble, et les spectateurs de la Colline (!), étaient invités à sa table… Un besoin compulsif de combler les manques, physiques et affectifs, liés à l’abandon d’une terre et d’un pays ! En ce logement parisien où elle survit avec ses enfants, en une langue savoureuse et métissée qui ne manque pas de piquant, elle tempête, jure et vocifère : contre sa progéniture, son mari et le reste de la tribu demeurés à Beyrouth, les politiciens libanais tous véreux, le jour du grand retour tant espéré et qui n’en finit pas de s’éloigner !

Après l’écriture et la création de Seuls et Sœurs, Wajdi Mouawad poursuit sa quête autobiographique, mêlant l’histoire singulière d’une famille, la sienne, à la grande Histoire d’un Liban déchiré par le conflit palestinien, les querelles intestines entre clans et potentats locaux. Le regard d’un enfant devenu grand confronté à la dérive d’une femme, mère et épouse meurtrie, saccagée, dévastée par cinq ans d’exil. Qui ne reverra jamais sa terre natale, la France ayant refusé la prolongation de son titre de séjour, terrassée par la mort au Québec. En cette fin des années 70, la guerre civile fait rage à Beyrouth, chaque soir au journal télévisé Christine Ockrent en commente les images dramatiques. Un rendez-vous que la mère ne manquerait sous aucun prétexte, aujourd’hui sur la scène de la Colline avec la journaliste dans son propre rôle… Des images de bombardements au petit écran où elle reconnaît les immeubles détruits de son ancien quartier, l’énoncé de la liste des nouveaux tués et blessés, l’attente des dernières nouvelles de l’époux lors d’éphémères conversations téléphoniques au cœur de la nuit.

Sur le plateau de la Colline, outre Wadji Mouawad en manipulateur des objets du décor et fabuleux conteur d’histoires, surtout la présence de deux comédiennes libanaises à l’immense talent, fulgurantes de présence et de naturel : Aïda Sabra dans le rôle de la mère et Odette Makhlouf qui joue sa fille, la sœur aînée du futur metteur en scène… Des relations parents-enfants qui relèvent du tragi-comique, où la tendresse se glisse avec peine entre invectives et injures, colères irraisonnées et impératifs familiaux… Des scènes à l’humour féroce et communicatif, tel un « laisser respirer » pour le spectateur face au « laisser mourir » dont semble fatalement atteinte la mère : frappée d’une blessure trop vive, d’un sentiment d’abandon trop fort, d’un poids de solitude trop lourd. Le drame de l’exil porté à l’incandescence, une puissante réflexion sur la douleur du partir, un moment intense de bouleversante vérité. Yonnel Liégeois

Mère, de Wadji Mouawad : jusqu’au 04/06 à la Colline. Du mercredi au samedi à 20h30, le mardi à 19h30 et le dimanche à 15h30.

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Jaurès, le pari de l’éducation

Aux éditions Privat, est paru Jean Jaurès ou le pari de l’éducation. Sous la direction de Gilles Candar et Rémy Pech, historiens, juristes, philosophes et théoriciens de l’enseignement décryptent la pensée jaurésienne en matière d’éducation. Paru dans le quotidien régional La Dépêche, un article de Philippe Rioux.

Évoquer Jean Jaurès, c’est convoquer une figure de la République qui repose au Panthéon ! Une figure aux multiples facettes… D’abord, il y a le député du Tarn qui défendit les mineurs en grève de Carmaux, l’agrégé de philosophie qui s’engagea en faveur de Dreyfus. Ensuite, se présente l’artisan de la loi de séparation des Église et de l’État de 1905, pilier de la laïcité. Enfin, se dresse l’homme de presse qui fonda L’Humanité et fut l’une des plus belles plumes de La Dépêche, le socialiste qui combattit le nationalisme et défendit la paix jusqu’à y laisser la vie.

Mais dans cette vie, cet exceptionnel destin français, la place de l’éducation reste centrale. Ce n’est pas pour rien que lorsqu’il s’est agi, en octobre 2020 de trouver un texte pour rendre hommage au professeur Samuel Paty, lâchement assassiné, c’est tout naturellement la Lettre aux instituteurs et institutrices de Jaurès, publiée dans L’Humanité le 15 janvier 1888, qui apparut comme une évidence. Ce constant « pari de l’éducation » établi par Jaurès fait l’objet d’un livre passionnant publié aux éditions Privat. Jean Jaurès ou le pari de l’éducation rassemble les contributions d’historiens, de philosophes, de juristes, de praticiens et de théoriciens de l’enseignement, réunies sous la direction de Gilles Candar, historien des XIXe et XXe siècles et président de la Société d’études jaurésiennes et par Rémy Pech, professeur d’histoire contemporaine, ancien président de l’université Toulouse-II-Jean-Jaurès et président de l’association des amis de Jean Jaurès.

Quels sont les principes édictés par Jaurès notamment en matière d’innovation pédagogique ? Quelles sont ses pratiques à l’école, au collège, à l’université ? À quels prolongements ont donné lieu ses préceptes ? En répondant à ces questions, les spécialistes dessinent non seulement la carte de la pensée jaurésienne en matière d’éducation, mais aussi fournissent à tous ceux qui enseignent des outils conceptuels et des pistes de réflexion utiles. Autant dire que le « pari de l’éducation » auquel croyait Jaurès est plus que jamais d’actualité en 2023. Philippe Rioux

Jean Jaurès ou le pari de l’éducation, sous la direction de Gilles Candar et Rémy Pech (Éditions Privat. 216 pages. 19,90 €).

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Creil, le travail en images

Jusqu’au 11/06, sur Creil et son agglomération (60), se déroule la 5ème édition du festival Usimages. En douze expositions, un original parcours photographique qui met à l’honneur, d’hier à aujourd’hui, l’homme et son travail, l’outil et la machine.

Au cœur de la Sibérie, à Norilsk, un homme se redresse fièrement. Casque relevé sur la tête, masque à gaz en bandoulière, il travaille à l’usine de cuivre où l’odeur de soufre donne un goût de sang dans la bouche de Françoise Huguier, la photographe de l’agence Vu qui réalise le reportage en 1992. Des images fortes, d’une incroyable puissance expressive, apposées sur les panneaux dressés en plein air sur la commune de Montataire, l’une des douze expositions proposées au grand public.

En cette cinquième édition d’Usimages, biennale de la photographie du patrimoine industriel et du travail sur le territoire de Creil (60), le festival aborde la double thématique de l’énergie et de la métallurgie. De l’installation du réseau électrique dans les Hauts-de-France à partir de 1912 à l’exploitation du bois dans la forêt québécoise… D’hier à aujourd’hui, se donnent surtout à voir hommes et femmes au travail, de la petitesse des humains au cœur de l’immense salle des machines de la Société électrique de Lille dans les années 1920 aux forestiers du troisième millénaire comme égarés dans l’immensité enneigée de la Gaspésie !

La grande force de cet événement iconographique ? Donner à voir ce qui a disparu des magazines et de nos écrans télé : l’ouvrier, l’outil, la machine, le monde industriel. « L’exposition conçue par l’Institut de l’histoire de l’aluminium s’inscrit dans ce regard rétrospectif », confirme Fred Boucher, le directeur artistique de l’événement, « à travers la représentation de la femme et de l’usage qu’elle fait au quotidien d’une gamme d’ustensiles et d’équipements électroménagers dans les années 50 et 60, elle nous fait voyager dans le monde de la consommation et du progrès matériel ».

La modernité est bien présente, cependant. Avec le travail photographique de Jean Pottier sur l’industrie nucléaire, « Oui aux moutons, non aux neutrons », avec le reportage de Rocco Rorandelli dans le bassin houiller allemand et l’exploitation du lignite, le plus polluant de tous les types de charbon… Quant à Michel Séméniako, dans les usines de robinetterie en terre du Vimeu, il s’est penché sur les gestes des travailleurs, recomposant l’espace sous sa focale et les sublimant en de magnifiques compositions grâce à l’emploi de ses filtres de couleur : « le rouge du feu des fondeurs, le bleu de l’acier, le doré du laiton »… L’œuvrier au travail élevé au rang d’œuvre d’art ! D’une expo l’autre, de Cramoisy à Saint-Vaast-Lès-Mello, quand la photo dévoile ainsi ses plus beaux atours, douze balades iconographiques qui se savourent à l’air libre. Yonnel Liégeois

LE TRAVAIL SOUS TOUS LES ANGLES

Organisé par l’agglomération Creil Sud Oise sous la direction artistique de Diaphane, le pôle photographique en Picardie, le parcours proposé par « Usimages » offre un regard croisé sur le monde du travail sous trois angles : des photographies historiques issues de fonds d’archives, des photographies contemporaines et des photographies en rapport avec les entreprises de la région. Du geste au travail, sourd la beauté de l’ouvrage quand l’image s’accorde le temps de pose nécessaire. Le festival permet aussi de mettre en pleine lumière des photographes qui ont élu la sphère du travail comme source d’inspiration.

Des travailleurs de la focale, hommes et femmes, jeunes ou aînés dans le métier, artistes de l’ombre qui prennent le temps de regarder, d’observer, d’écouter pour mieux capter une ambiance, un regard, un geste… De la photographie documentaire à la recherche esthétique, ils sont les témoins privilégiés de l’univers de l’entreprise souvent caché et parfois méprisé, rarement à l’affiche des galeries ou des musées, dont ils partagent bien souvent les valeurs : la ténacité, la fraternité, l’amour du métier et du travail bien fait. Y.L.

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L’établi de Mathias Gokalp

Après Rien de personnel, une première comédie satirique où il critiquait l’hypocrisie du système de management des cadres, le cinéaste Mathies Gokalp persiste et signe L’établi. L’adaptation, sobre et réussie, de l’ouvrage éponyme de Robert Linhart.

Dominique Martinez – Quarante-cinq ans après la publication de L’établi, pourquoi avoir décidé d’adapter au cinéma l’ouvrage de Robert Linhart ?

Mathias Gokalp – J’ai découvert le livre lorsque je faisais mes études. Le sujet, l’embauche d’un intellectuel à l’usine Citroën en tant qu’ouvrier, m’intéressait. L’ouvrage m’a beaucoup touché, je partageais complètement son point de vue sur le travail. Né dans un milieu bourgeois, j’ai pu faire des études longues et choisir le métier dont j’avais envie. Passé le bac, j’ai un peu plus découvert le monde et pris conscience de ce statut privilégié. Autour de moi, beaucoup de jeunes ne pouvaient pas faire d’études, devaient travailler sans choisir leur métier et entraient dans la vie active de façon contrainte. Pour de nombreuses personnes, la vie professionnelle n’est pas un acte émancipateur mais bien une façon d’assurer sa subsistance. Cette aliénation au travail dont parle Linhart dans son livre me touche.

D.M. – Au point de vouloir en faire un film ?

M.G. – L’autre chose fondamentale, pour l’étudiant en cinéma que j’étais ? La qualité littéraire du texte. Le fait qu’une œuvre militante puisse être d’une telle portée esthétique, c’était une direction qu’on me donnait. Je la mentionnais souvent, tant et si bien que mes producteurs s’y sont intéressés et m’ont fait remarquer la situation dramatique de ce personnage qui dissimule sa véritable identité au sein de l’usine : ce pouvait être le point de départ d’une fiction. J’avais peur mais c’était bon signe, j’avais envie de défendre ce texte et d’entamer un dialogue avec lui.

D.M. – Quel fut votre parti pris pour l’adaptation ?

M.G. – L’important pour moi était de pouvoir partager le point de vue de Robert Linhart. Quand je l’ai rencontré, j’ai compris que c’est ce qu’il attendait. L’intention première du livre est de transmettre un point de vue politique et social, le film servirait donc à faire entendre ces idées. Sur le plan esthétique, je n’ai pas essayé de transposer le style de Robert, un texte n’est pas mécaniquement transposable à l’image. La seule chose à laquelle je croyais, c’était de donner envie de lire son texte. C’est pour cette raison que j’ai gardé en voix off la voix de Robert.

D.M. – En tant que cinéaste, que pensez-vous de l’engagement des intellectuels auprès des classes populaires ?

M.G. – J’ai fait ce film pour reposer la question, cruciale selon moi. Je voulais pointer du doigt cette distance qui se creuse entre les intellectuels et les classes populaires. En tant qu’individu, les inégalités sociales me scandalisent et la lutte des classes me semble essentielle pour comprendre le monde dans lequel on vit. Ce statut de transfuge social ne résout pas tout, bien sûr, mais c’est un mouvement bénéfique qu’il est possible d’accomplir de bien des manières. Même si beaucoup de choses restent à inventer, la diversité des populations réunies dans les manifestations contre la réforme des retraites en est un exemple. Propos recueillis par Dominique Martinez.

Table de travail bricolée où un vieil ouvrier retouche les portières irrégulières ou bosselées avant qu’elles passent au montage, L’établi (éditions de Minuit, 192 p., 8€) est aussi le terme usité pour désigner un intellectuel d’extrême-gauche qui, dans les années soixante, se faisait embaucher à l’usine pour raviver le feu révolutionnaire.

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Le Père-Lachaise, cet extraordinaire cimetière !

Temple de la mémoire ouvrière depuis la Commune, musée à ciel ouvert, le Père-Lachaise est le cimetière le plus visité au monde. Havre de paix en plein Paris peuplé d’illustres occupants, ci-vit un lieu vraiment pas comme les autres. Paru dans les colonnes du quotidien L’Humanité, un article d’Anne Drivas.

Il y a de nombreuses manières d’aborder le Père-Lachaise, ne serait-ce qu’en choisissant l’une ou l’autre de ses cinq entrées. Pénétrons par la porte Gambetta, au nord, pour une promenade historique et prenons à gauche après la grande porte cochère jusqu’à la division 76. Du génocide arménien à la guerre d’Espagne, puis la Shoah, le Père-Lachaise est un extraordinaire mémorial du XXe siècle : treize monuments aux morts rendent ici hommage aux déportés de la Seconde Guerre mondiale (à la mémoire des déportés des camps de Mauthausen, Ravensbrück, Auschwitz-Birkenau, Buchenwald, Mittelbau-Dora, etc.), ainsi qu’aux républicains espagnols morts pour la liberté. Parmi ces stèles à la mémoire de toutes ces victimes de l’histoire, il est un mur, le long de l’enceinte, gravé de plusieurs couronnes de pierres et toujours fleuri de roses ou d’œillets rouges, c’est le mur des Fédérés.

Une plaque de marbre porte en lettres d’or une simple inscription : aux morts de la Commune, 21-28 mai 1871. Au soir du 25 mai 1871, acculés par les troupes versaillaises, les communards se replièrent sur les hauteurs du Père-Lachaise. Pour les besoins de la bataille, les caveaux furent convertis en abris et le tombeau du duc de Morny en dépôt de poudre. Le 27, malgré une résistance héroïque, les insurgés finirent par se rendre. Cent quarante-sept d’entre eux furent fusillés et enterrés sur place, le général Vinoy ayant décidé de ne pas faire de prisonniers. Quand les mitrailleuses de Thiers se turent, 1 018 cadavres de fédérés provenant des quartiers de la Bastille ou de la place Voltaire furent inhumés dans cette partie du Père-Lachaise, qui se transforma en un panthéon révolutionnaire. Si, tous les ans depuis 1880, des personnes se retrouvent devant ce mur au mois de mai, associations-partis politiques-francs-maçons, c’est pour rendre hommage à cette mémoire que les livres d’histoire appellent « la semaine sanglante » et à ceux qui, sans jugement, furent exécutés le long de ce mur, le dimanche 28 mai 1871 au matin.

Haut lieu de la mémoire collective, le mur des Fédérés symbolise encore aujourd’hui les luttes pour la liberté et le progrès social. Ainsi, ce n’est pas un hasard si, le 24 mai 1936, plus de 600 000 personnes vinrent y célébrer la victoire du Front populaire, en présence de Léon Blum et de Maurice Thorez. De même, en 1971, année du centenaire de l’insurrection, la chapelle funéraire d’Adolphe Thiers, dans ce même cimetière (division 55), fut plastiquée. Face au mur reposent plusieurs combattants illustres de la Commune et figures politiques du XIXe siècle : ornée d’une couronne verte et du profil de son hôte, la tombe de Jean-Baptiste Clément, auteur d’une des plus belles chansons engagées du répertoire musical français, Le temps des cerises, au côté de celles de Paul Lafargue, député du Nord, et de sa femme, Laura, fille de Karl Marx ; celle de Paul Brousse, médecin devenu anarchiste à la suite du massacre de 1871. Quelques sépultures plus loin, dans la 95e division, repose le poète Eugène Pottier, parolier de l’Internationale, à deux pas d’un autre célèbre chanteur et compositeur, Georges Moustaki.

Direction à présent la 91e division, pour saluer le révolutionnaire Auguste Blanqui, dont le bronze couché de la sépulture fut réalisé par le sculpteur Jules Dalou. Tout près, on trouve le journaliste Émile-François Eudes, libre-penseur et général fédéré, le violoniste Ivry Gitlis. De retour vers le mur, sur la 97e division, plusieurs caveaux méritent un arrêt : celui du Colonel Fabien communiste et résistant, auteur de la première attaque contre un militaire allemand dès 1941, et non loin les tombes de la môme Piaf et de Gerda Taro, première femme photographe de guerre, compagne de Robert Capa qui couvrit la guerre d’Espagne. Enfin, on peut y voir la tombe du poète Paul Éluard, non loin de son grand amour Nusch, couchée dans la 84e division. Anne Drivas

Le lundi 1er mai, à l’invitation du GODF, le Grand Orient de France, les francs-maçons sont conviés à un rassemblement dès 9h30 au Columbarium du Père-Lachaise. Seront successivement honorés : Georges CORNEAU (Colombarium, case 2927), Félix Aimé PYAT (division 46), Émile François Désiré EUDES, dit le Général Eudes (division 91), Louise KOPPE (division 90) et Paul LAFARGUE (division 76). Devant le Mur des Fédérés, Georges Serignac, le Grand Maître de l’obédience, déposera une gerbe et prononcera son discours aux côtés du maire du 20ème arrondissement de Paris. Y.L.

Le samedi 3 juin, l’Association des Amies et Amis de la Commune de Paris, fondée en 1882 par les communards de retour d’exil, organise sa montée au Mur des Fédérés. Rendez-vous est fixé dès 11h, Place des fêtes dans le 19ème arrondissement de Paris où musique, restauration et stands accueilleront les visiteurs. La foule partira en cortège à 14h30 en direction du cimetière du Père-Lachaise, entrée rue des Rondeaux. Diverses prises de parole sont prévues devant le Mur des Fédérés. Y.L.

Un petit paradis de biodiversité

Avec près de 10 000 cérémonies funéraires chaque année, le Père-Lachaise est avant tout un cimetière en pleine activité. On y recense aujourd’hui 70 000 tombes de défunts et 26 000 cases de columbarium, connues (250 personnalités y reposent) ou moins connues. C’est aussi un lieu de mémoire de l’histoire de France, qui compte plusieurs monuments aux morts importants. C’est enfin un lieu de promenade très fréquenté aux beaux jours : ses 44 hectares abritent 4 000 arbres, 6 000 arbustes mais aussi 140 espèces animales sauvages. Il est devenu le paradis des mésanges, des chouettes hulottes, des faucons crécerelles. Une famille de renards y a même élu domicile, voisine de fouines, d’écureuils, de hérissons et de nombreuses chauves-souris. A.D.

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Sur les pas de Françoise Héritier

Aux éditions Odile Jacob, Gérard Gaillard publie Françoise Héritier, la biographie. Préfacé par Michelle Perrot, l’ouvrage retrace le parcours de la célèbre anthropologue et intellectuelle du féminisme. Paru dans le mensuel Sciences Humaines (N°357, avril 2023), un article de Maud Navarre.

Préfacée par Michelle Perrot, cette biographie fait pendant à celle, plus intime, signée par Laure Adler et publiée fin 2022. Gérald Gaillard en effet retrace avec beaucoup de détails l’ensemble du parcours scientifique, intellectuel et public de l’anthropologue dont on a retenu, au moins, qu’elle a contribué de manière originale à la mise en évidence de la domination masculine. Françoise Héritier a d’abord réalisé ses études en compagnie d’un groupe de jeunes philosophes qui se tourneront vers l’anthropologie.

Elle mène ensuite des enquêtes extensives sur les systèmes de parenté des Samos du Burkina Faso. Ces recherches fondamentales lui ouvrent les portes du Collège de France au début des années 1980, avec l’appui de Claude Lévi-Strauss, auquel elle a succédé à la tête du Laboratoire d’anthropologie sociale. Elle préside le Conseil national du sida de 1989 à 1994 et, face à la montée de la xénophobie, consacre des séminaires à la figure de l’étranger.

La publication en 1996 de Masculin/Féminin. La pensée de la différence, marque son entrée dans le cercle des intellectuelles féministes. Dans ce livre, elle développe la notion de « valence différentielle des sexes », un principe quasi universel fondant l’inégal statut des femmes et des hommes, et qui relie trois domaines de l’ordre social : la prohibition de l’inceste, la séparation sexuelle des tâches et les formes prescrites d’union sexuelle. Affaiblie par une maladie rare, Françoise Héritier prend sa retraite en 1999, mais développe sa réflexion dans le sens d’une critique de la domination masculineMasculin/Féminin II. Dissoudre la hiérarchie paraît en 2002.

Ses derniers écrits, Le Sel de la vie (2012), Le Goût des mots (2013) et Au gré des jours (2017) reviennent sur son parcours personnel. Bien qu’ayant du mal à se déplacer, Françoise Héritier fut régulièrement consultée en haut lieu pour des réformes du droit de la famille (mariage pour tous, PMA et GPA…). Cette grande dame de l’anthropologie de la fin du XXème siècle décède en 2017. Maud Navarre

Françoise Héritier. La biographie, de Gérald Gaillard (éd. Odile Jacob, 240 p., 22€90). Dans ce même numéro d’avril, la revue s’interroge : Travailler : à quel prix ?. Un imposant dossier, fort instructif.

Dès sa création, Chantiers de culture inscrit le mensuel Sciences Humaines sur sa page d’ouverture au titre des « Sites amis ». Une remarquable revue dont nous conseillons vivement la lecture. Y.L.

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Al-Ma’arri, une forte tête !

Une tête de trois mètres de haut, une sculpture dénommée Œuvre d’art en exil… Le 15/03, la ville de Montreuil (93) a inauguré une statue à l’effigie d’Al-Ma’arri, poète syrien du XIème siècle. En hommage à ce grand penseur arabe, Chantiers de culture se réjouit d’ouvrir ses colonnes à Alexie Lorca, maire adjointe à la culture. Yonnel Liégeois

Au bout de deux années de travail avec l’association syrienne Najoon, son président l’acteur Farès Helou, la poète Hala Mohammad et le cinéaste Ossama Mohammad, je suis très heureuse d’accueillir « l’Œuvre d’art en exil » Al-Ma’arri, créée par le sculpteur Assem Al Bacha. L’histoire d’amitié entre la ville de Montreuil et les artistes syriens en exil en France commence par un événement tragique : le décès en 2017 de l’artiste, poète et comédienne Fadwa Suleiman, activiste et figure de proue de la révolution syrienne. La communauté syrienne me contacte pour organiser un hommage à l’artiste, dans notre ville qui l’avait accueillie.

Deux ans plus tard, durant le confinement, la poète Hala Mohammad et son frère le cinéaste Ossama Mohammad me rappellent pour demander à la ville de Montreuil l’asile pour une œuvre d’art. S’impose un retour en arrière. En 2013, un groupe djihadiste a décapité la statue d’Al-Ma’arri, érigée à l’entrée de Maarat al-Nou’man, ville natale de ce très grand écrivain-poète et philosophe syrien (973-1057). Cet acte a profondément marqué la culture syrienne. Via l’association Najoon qui réunit des artistes, intellectuels, journalistes syriens réfugiés, la communauté en exil demande au sculpteur syrien Assem Al Bacha, lui-même exilé en Espagne, une œuvre monumentale figurant la tête d’Al-Ma’arri.

Ce projet d’accueil d’œuvre fut long à réaliser. Il a d’abord fallu chercher et trouver l’endroit en entrée de ville (…) Outre l’inauguration en ce 15 mars, sont mobilisés les services et établissements culturels, en particulier les bibliothèques et le cinéma Le Méliès, le Théâtre Berthelot-Jean-Guerrin : à travers ce geste symbolique fort, il est également important de développer des actions et programmations culturelles et artistiques qui permettent de mettre en lumière la culture syrienne et, à travers elle, des pans de la culture arabe très mal connus dont Al-Ma’arri fut une figure phare.

Il  était un défenseur de la justice sociale, un ascète et un végétarien. Il était devenu aveugle à l’âge de 4 ans. C’était un philosophe pessimiste qui pensait par exemple qu’il ne fallait pas concevoir d’enfants pour leur épargner les douleurs de la vie… L’une de ses œuvres, L’épître du pardon, dans laquelle le personnage principal rencontre au paradis des poètes païens qui ont trouvé le pardon, est considérée comme l’ancêtre de la Divine comédie de Dante. Doté d’une intelligence, d’une sensibilité, d’une personnalité et d’une acuité exceptionnelles, Al-Ma’arri a développé une œuvre extrêmement « avant-gardiste ». Sept siècles avant Voltaire et les Encyclopédistes, il interroge la condition humaine et la religion avec une force incroyable.

C’est un esprit libre et sans doute un précurseur de la libre pensée. En témoignent ces quelques vers extraits de l’un de ses poèmes :

Foi, incroyance, rumeurs colportées, Coran, Torah, Évangiles Prescrivant leurs lois …

À toute génération ses mensonges Que l’on s’empresse de croire et consigner.

Une génération se distinguera-t-elle, un jour, En suivant la vérité ?

Deux sortes de gens sur la terre : Ceux qui ont la raison sans religion,

Et ceux qui ont la religion et manquent de raison.

Tous les hommes se hâtent vers la décomposition, Toutes les religions se valent dans l’égarement.

Si on me demande quelle est ma doctrine, Elle est claire :

Ne suis-je pas, comme les autres, Un imbécile ?

Ce n’est que sept siècles plus tard qu’on lira en France, dans le Dictionnaire philosophique de Voltaire, une définition et une dénonciation du fanatisme religieux. Il semble donc que la philosophie des Lumières française fut précédée par une philosophie des Lumières arabe, sans doute moins « médiatisée », moins exportée (…) Les politiques culturelles sont là pour découvrir et faire émerger artistes et penseurs contemporains, mais aussi pour faire connaitre et reconnaître des artistes et penseurs d’hier, d’avant-hier et d’avant-avant-hier qui se sont mis en danger, ont renoncé au confort matériel et intellectuel en acceptant le doute et la réflexion comme mode de vie et de pensée du monde et de la condition humaine.

La culture syrienne, à travers elle la culture arabe, sont millénaires, riches et diverses. Elles sont un pilier majeur de nos civilisations. L’arrivée d’Al-Ma’arri à Montreuil va nous permettre d’en découvrir ou redécouvrir les multiples facettes. Bienvenue et Vive Al-Ma’arri, une pensée amicale à Voltaire ! Alexie Lorca, maire adjointe à la culture

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Gisèle Halimi, la cause des femmes

Jusqu’au 06/04, à La Scala (75), Lena Paugam présente Gisèle Halimi, une farouche liberté. Avec Ariane Ascaride et Philippine Pierre-Brossolette, l’adaptation théâtrale des entretiens menés par Annick Cojean avec la célèbre avocate et humaniste. Un bel ouvrage, émouvant et passionnant, qui retrace une vie de combats pour la justice, les droits des femmes et l’indépendance des peuples.

« Ma liberté n’a de sens que si elle sert à libérer les autres ». L’avocate Gisèle Halimi a fait de cette profonde conviction le sens et le guide de toute une vie. Ce sont ses combats qu’Annick Cojean, grand reporter au Monde devenue son amie, a permis de retracer dans un très beau livre d’entretiens, chaleureux et denses, paru en août 2020. Quelques semaines à peine après son décès, survenu le 28 juillet à 93 ans. Une farouche liberté relève à la fois de l’hommage à un parcours de combat ininterrompu (pour le droit, la justice, les droits des femmes) et du témoignage, précieux, pour toutes celles et ceux qui entendent le poursuivre. Pour Gisèle Halimi, la révolte contre l’injustice naît dès l’enfance. « Tout ! Ma révolte, ma soif éperdue de justice, mon refus de l’ordre établi et bien sûr mon féminisme », rappelle-t-elle d’emblée à Annick Cojean, comme elle l’avait raconté déjà à France Culture. Le désir de combattre pour la justice ne la quittera jamais.

Refuser l’assignation à la sujétion

Née en Tunisie dans une famille pauvre, avec une mère très pieuse (fille de rabbin sépharade), Gisèle Halimi est dès la naissance assignée à la non-reconnaissance, parce que née fille et non garçon (son père attend plusieurs semaines avant de la déclarer) puis à un rôle, celui, immuable, qu’ont connu mère, grand-mère, et auquel elle doit se soumette : servir ses frères avant de se marier et de « passer sous l’autorité et la sujétion d’un époux ». Un destin tracé d’avance, absurde et injuste, duquel Gisèle Halimi n’aura de cesse de vouloir échapper. Première révolte : une grève de la faim, encore enfant, lui permet de ne plus devoir servir ses frères. Une seconde, faite d’expérience plus intime, lui permet d’échapper à la foi religieuse et aux contraintes que la tradition patriarcale lui attachait. Elle comprend très vite que l’émancipation passe par l’éducation, la lecture (boulimique), l’école (qu’elle adore et où elle excelle). En jeu : apprendre, devenir indépendante économiquement, échapper à la « malédiction » qui fait des femmes « des obligées, des dominées, des infantilisées ». Et un objectif : devenir avocate.

Elle le sera, d’abord au barreau de Tunis puis à celui de Paris, en dépit du serment obligatoire que le futur avocat devait proclamer : « je jure de ne rien dire ou publier, comme défenseur ou conseil, de contraire aux lois et aux règlements, aux bonnes mœurs, à la sûreté de l’État et à la paix publique, et de ne jamais m’écarter du respect dû aux tribunaux et aux autorités publiques ». Elle qui interroge la notion toute relative de « bonnes mœurs » et veut faire du droit une arme pour modifier les lois sait qu’elle prête serment sous réserve. Des années plus tard, c’est elle qui permettra de « dépoussiérer » ce serment, le limitant à une phrase : « je jure, comme avocat, d’exercer la défense et le conseil avec dignité, conscience et indépendance ». Elle combat alors l’arrogance de magistrats qui toisent de leur supériorité masculine présumée la jeune avocate. Elle sait que « les mots ne sont pas innocents. Ils traduisent une idéologie, une mentalité, un état d’esprit. Laisser passer un mot, c’est le tolérer. Et de la tolérance à la complicité, il n’y a qu’un pas ».

Contre la torture, pour l’indépendance des peuples

Parmi les premiers procès de maître Halimi, des militants et militantes indépendantistes tunisiens et algériens, souvent condamnés à mort après avoir été torturés. Menacée, notamment en Algérie par l’OAS ou des militaires, elle ne renonce pas. Elle découvre en Algérie que « les pouvoirs spéciaux votés en 1956 avaient pris le droit en otage. (…) Soldats et magistrats travaillaient main dans la main pour rétablir l’ordre répressif français : les premiers tuaient, les seconds condamnaient ». Elle découvre aussi lors de demandes de grâces qu’elle plaide, souvent avec son « confrère et complice » Léo Matarasso (ancien résistant dans le mouvement Libération-Sud, défenseur d’Henri Alleg et plus tard de Mehdi Ben Barka ou d’Henri Curiel…), la toute-puissance monarchique laissée à la présidence de la République qui attribue à un homme le droit de vie ou de mort sur un autre. En défendant militants et militantes victimes de la torture, elle comprend qu’il s’agit de « résister contre le mal absolu ». Ce qu’elle fait notamment en défendant Djamila Boupacha, jeune militante de 22 ans du FLN algérien, qui avait déposé un obus piégé dans un café d’Alger en septembre 1959, finalement désamorcé. Arrêtée, elle est atrocement torturée, violée, subit l’introduction d’un goulot de bouteille dans le vagin, ce qui la marquera à vie. Gisèle Halimi assure sa défense, où se conjuguent « la lutte contre la torture, la dénonciation du viol, le soutien à l’indépendance et au droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, la solidarité avec les femmes engagées dans l’action publique et l’avenir du pays ».

Le procès se fait tribune politique contre la torture, jusqu’alors taboue. Gisèle Halimi mobilise un réseau de soutien, dont Simone de Beauvoir, plusieurs journaux jouent leur rôle en informant l’« opinion publique ». Djamila Boupacha est finalement amnistiée en 1962 après l’indépendance de l’Algérie. Kidnappée par le FLN qui la ramène directement en Algérie, elle ne pourra pas rencontrer Simone de Beauvoir. Au lendemain du décès de Gisèle Halimi, elle dit simplement : « Ce n’était pas seulement mon avocate, c’était ma sœur !». D’autres combats de Gisèle Halimi contre le colonialisme et ses pratiques inhérentes, et pour la défense des droits des peuples à l’autodétermination, auraient sans doute pu trouver place dans ce livre. Ainsi de son engagement auprès du peuple vietnamien contre la guerre menée par Washington. Membre du tribunal international contre les crimes de guerre au Vietnam, le tribunal créé en 1966 par Bertrand Russell et Jean-Paul Sartre pour juger les militaires américains dans ce pays (la guerre a duré de 1955 à 1975), elle participe en 1967 à la mission d’observation que le Tribunal délègue au Vietnam. L’autre lutte pour laquelle l’avocate parisienne s’est pleinement engagée, c’est celle du peuple palestinien. Avocate, avec Daniel Voguet, du dirigeant palestinien Marwan Barghouti kidnappé par l’armée israélienne en 2001 après une tentative ratée d’assassinat, condamné à la perpétuité par un tribunal militaire sans légitimité.

C’est tout un système que dénonce alors Maître Halimi, notamment dans la revue Pour la Palestine. Lors d’une énième offensive militaire israélienne à Gaza à l’été 2014, elle écrit, dans un appel publié par L’Humanité : « Un peuple aux mains nues — le peuple palestinien — est en train de se faire massacrer. Une armée le tient en otage. Pourquoi ? Quelle cause défend ce peuple et que lui oppose-t-on ? J’affirme que cette cause est juste et sera reconnue comme telle dans l’histoire. Aujourd’hui règne un silence complice, en France, pays des droits de l’homme et dans tout un Occident américanisé. Je ne veux pas me taire. Je ne veux pas me résigner. Malgré le désert estival, je veux crier fort pour ces voix qui se sont tues et celles que l’on ne veut pas entendre. L’histoire jugera mais n’effacera pas le saccage. Saccage des vies, saccage d’un peuple, saccage des innocents. Le monde n’a-t-il pas espéré que la Shoah marquerait la fin définitive de la barbarie ? ». Cette même année, l’ambassadeur de Palestine en France lui décerne la citoyenneté d’honneur d’un État qui continue de lutter pour son indépendance et sa reconnaissance.

Choisir la cause des femmes

Le droit et la justice donc, toujours. Celui des femmes d’abord, les droits de toutes les femmes que Gisèle Halimi contribue à faire progresser. C’est le cas avec deux procès décisifs, que rien ne permettait d’imaginer gagnants sinon la conviction de la justesse des causes défendues, et qui font figure d’électrochocs dans la société avant de permettre des avancées législatives considérables. En 1972, à Bobigny, elle défend Marie-Claire Chevalier violée à seize ans, dénoncée à la police par son violeur parce qu’elle a avorté ce qui est alors passible d’emprisonnement, ainsi que sa mère et trois « complices » qui l’ont aidée. L’année précédente, le Nouvel Observateur a publié le manifeste de 343 femmes affirmant haut et fort qu’elles ont avorté et réclamant la dépénalisation et la légalisation de l’interruption volontaire de grossesse. Gisèle Halimi en est signataire, malgré les sanctions possibles pour une avocate. Cette même année 1971, Simone de Beauvoir et Gisèle Halimi fondent le mouvement Choisir la cause des femmes. Le procès se fait accusation de la loi de 1920 sanctionnant l’avortement. Gisèle Halimi n’hésite pas à dénoncer, dans un tribunal où des hommes jugent une femme atteinte dans son corps, la justice de classe condamnant des femmes qui n’ont pas les moyens d’avorter à l’étranger.

De Delphine Seyrig à Aimé Césaire, de Paul Milliez (pourtant a priori défavorable à l’IVG) à des milliers d’autres anonymes, les soutiens se multiplient. Le procès est gagné. Simone Veil fera aboutir la loi dépénalisant l’IVG. Gisèle Halimi sera de celles et ceux qui plaideront pour son remboursement. En 1978, à Aix, elle défend deux jeunes touristes belges, sauvagement agressées et violées par cinq hommes dans la tente où elles campaient à l’été 1974. Gisèle Halimi, qui met en lumière « la mort inoculée aux femmes un jour de violence », décrit à Annick Cojean le climat de haine et de raillerie antiféministe et homophobe contre ces femmes et leurs défenseuses qui régnait alors parmi des magistrats, des avocats… « et avec lesquels les accusés créaient une complicité inavouée ». Elle souligne « le mépris et la négation de l’identité de l’autre » qui se joue dans ce crime qu’est le viol et ajoute qu’« il ressemble furieusement à un acte de fascisme ordinaire ». Les « grands témoins » cités à la barre par Gisèle Halimi mais chassés du tribunal par le juge, s’exprimeront devant les caméras. Ils contribueront eux-aussi à faire changer la honte de camp, à « changer les mentalités et les mœurs », à permettre de modifier la loi sur le viol et les crimes sexuels.

« La politique est une chose trop sérieuse pour être laissée aux seuls hommes »

Puisque c’est au Parlement que se font les lois, Gisèle Halimi se laisse tenter par l’idée d’y participer. Car les femmes doivent participer, « en masse », dit-elle, à leur écriture. Une réflexion qui mûrit, alors que le féminisme des années 60-70 se défiait du politique. En 1978, Choisir présente des candidatures féminines. Sous sa propre bannière, aucune organisation ne lui ayant laissé la moindre place. Un slogan : « cent femmes pour les femmes ». Et un « programme commun des femmes », avec une douzaine de propositions de loi. Avec moins de 1,5 % des suffrages en moyenne, aucune candidate n’est élue. Mais Choisir a fait progresser des débats. Gisèle Halimi est cependant élue en 1981. Elle ne restera pas longtemps sur les bancs de l’Assemblée où sa non appartenance à une organisation politique, sa liberté de réflexion et de parole, un machisme encore dominant à l’Assemblée, la condamnent à l’isolement. Elle poursuit cependant son engagement pour faire du droit un instrument de libération. Dès 1979 et les premières élections européennes, elle milite pour « la clause de l’Européenne la plus favorisée », pour que tous les droits conquis par les femmes dans un des pays européens deviennent la norme dans les autres. Choisir engage un travail d’inventaire et de propositions considérable.

C’est un joli mot, féminisme

« Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque » : c’est avec ce vers de René Char que Gisèle Halimi et Annick Cojean ont choisi d’ouvrir ce livre et de transmettre le flambeau aux nouvelles générations. Des femmes d’aujourd’hui, elle attend la révolution : « des colères se sont exprimées, des révoltes ont éclaté ça et là, suivies d’avancées pour les droits des femmes. Mais nous sommes encore loin du compte », constate celle qui ne cesse de plaider pour l’indépendance d’abord économique des femmes, premières à subir le chômage en temps de crise, à subir le temps partiel, à subir les bas salaires… Elle en appelle à une révolution des mœurs et des rapports humains, à poursuivre la lutte pour pérenniser des conquêtes toujours précaires et pour une égalité loin d’être atteinte. « Enfin, n’ayez pas peur de vous dire féministes. C’est un mot magnifique, vous savez. C’est un combat valeureux qui n’a jamais versé de sang». Les obsèques, émouvantes, de Gisèle Halimi ont eu lieu le 6 août au cimetière du Père Lachaise à Paris. Le siège prévu pour le nouveau Garde des sceaux est resté vide. Avocate remarquable, militante de convictions, à la fois bienveillante et exigeante comme la décrivent toutes celles et ceux qui ont eu la chance de la connaître et de la fréquenter, elle est partie tandis que résonnait les paroles de la chanson Bella Ciao.

Gisèle Halimi nous laisse en héritage des droits nouveaux qui sont autant de ruptures avec une vision patriarcale de la société et du monde. Plus encore, elle nous lègue des valeurs fondamentales pour poursuivre le combat féministe : égalité, liberté, indépendance et justice. Isabelle Avran

Gisèle Halimi, une farouche liberté : jusqu’au 06/04 au théâtre La Scala, Du mardi au samedi à 19h, le dimanche à 15h. L’ouvrage est disponible aux éditions du Livre de poche (168 p., 7€20).

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Ode à l’enfance assassinée

Créé au Théâtre de la Ville (75), Julien Fišera met en scène L’enfant que j’ai connu, les 9 et 10/03 à Ajaccio (2A) et le 12/03 à Bastia (2B). Un texte coup de poing d’Alice Zeniter sur la décomposition de la société française et les violences policières.

Elle marche de long en large sur le plateau où sont disséminés des cabas. Comme si elle venait de s’installer dans un studio ou un squat. Elle répète plusieurs fois qu’elle s’appelle Nathalie Couderc et qu’on l’a « peut-être vue à la télévision, il y a deux semaines ». Et puis, elle jette : « À la sortie du tribunal, j’ai dit : “ Je ne savais pas qu’en France on pouvait tuer des enfants blancs ” »Le ton est donné de L’enfant que j’ai connuun coup de poing théâtral et politique à partir d’un texte que Julien Fišera a commandé à Alice Zeniter et qu’il met en scène avec Anne Rotger comme seule et remarquable interprète.

Cédric avait 19 ans. Il a été abattu à l’issue d’une manifestation à Lyon, alors qu’il avait les bras en l’air. Le policier qui a tiré a bénéficié d’un non-lieu. Dévastée, révoltée, Nathalie Couderc, sa mère, ne veut pas se taire. Elle refuse d’appeler au calme contre les émeutes qui, déjà, se profilent. Elle ne plie pas devant les menaces de mort. Elle veut comprendre comment, en France, on a pu en arriver là. Comment les crimes racistes, qu’elle pensait être des « bavures » à cause « de la peur ou de la haine que pouvaient susciter les jeunes garçons à la peau noire ou bronzée » ont pu préparer le terrain à ces permis de tuer que s’octroie toujours davantage la police aujourd’hui.

En état de choc, elle laisse défiler le fil de ses souvenirs, cherche à en rassembler les morceaux, comme si elle pouvait y trouver des éclairages pour décrypter cette violence qui broie sa vie. Elle veut dépasser sa douleur pour Cédric et pour les autres. Les laissés-pour-compte que son fils a toujours accompagnés, ne lâchant rien au désir de transformation du monde qui le tenaillait. Un désir qu’elle avait partagé avec Laurent, le père de Cédric, mais auquel ils avaient finalement renoncé tous les deux, réalise-t-elle soudain. « Est-ce que, quand on est vieux, on ne peut plus être révolté ? Est-ce que nos capacités de révolte sont limitées, quoi qu’on puisse espérer, par les capacités de notre corps ? »

Dans un corps-à-corps avec le passé et le présent, un bout à bout des luttes et des renoncements traversés, elle dénonce un État qui a laissé une situation politique et sociale se décomposer. Qui met des jeunes lycéens à genoux, les mains derrière la tête. Qui élève toujours plus le niveau de répression. Le policier qui a tué a prétendu que Cédric avait un cocktail Molotov dans les mains. Ce que tous les témoignages ont invalidé. « Quand on avait l’âge de Cédric, on n’imaginait pas que la société française pourrait être ce qu’elle est maintenant », dit-elle encore.

Chaque phrase fait mouche et nous interpelle. « Jamais on n’aurait pu imaginer que le Front national aurait 89 députés et que des ministres diraient qu’il faut travailler avec eux, au cas par cas, que c’est un devoir républicain ». Elle nous embarque avec elle dans cette introspection. Nous prend à partie : «  Vous êtes d’accord avec moi ? » Oui, on est d’accord avec elle. Marina Da Silva

L’enfant que j’ai connu : les 9 et 10/03 à l’Aghja, Ajaccio ; le 12/03, à la Fabrique de théâtre-Site européen de création, Bastia. Texte à paraître à l’Arche Éditeur.

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La naissance du « nouveau roman »

Rassemblés autour de Jérôme Lindon, aux éditions de Minuit, ils sont presque tous sur la photo, les auteurs du « nouveau roman » ! Une expression née sous la plume d’un journaliste du Monde, en mai 1957… Paru dans le mensuel Sciences Humaines (N°356, mars 2023), un article de François Dosse, historien des idées et épistémologue.

L’instantané est connu ; il réunit les écrivains du « nouveau roman » dans un portrait de groupe où l’on reconnaît autour de l’éditeur Jérôme Lindon, Alain Robbe-Grillet, Claude Simon, Nathalie Sarraute, Samuel Beckett, Claude Mauriac, Robert Pinget et Claude Ollier. Il manque néanmoins un appelé de marque dans ce groupe, qui vient d’assurer le succès de cette révolution littéraire en remportant en 1957 le prix Renaudot avec La Modification : Michel Butor, dont Jérôme Lindon guette en vain l’arrivée. Publiée en 1960, cette photo va cristalliser pour longtemps un phénomène qui, par-delà la diversité de ses représentants, sera connu sous l’appellation « nouveau roman ». Très divers par leur style et leurs sources d’inspiration, ces auteurs ont un point commun, celui d’être publiés aux éditions de Minuit par un grand accoucheur de talents littéraires.

Les écrivains du «nouveau roman» devant les locaux des éditions de Minuit à Paris, en 1959. De gauche à droite: Claude Simon, Alain Robbe-Grillet, Robert Pinget, Jérôme Lindon, Samuel Beckett, Nathalie Sarraute.

L’expression « nouveau roman » naît sous la plume d’un journaliste du Monde, Émile Henriot, qui recense en mai 1957 deux ouvrages parus chez Minuit : La Jalousie de Robbe-Grillet et Tropismes de Nathalie Sarraute. Ce qualificatif, péjoratif pour le critique, va pourtant très vite devenir un étendard revendiqué, un label, objet de toutes les convoitises. Tout le monde veut en être et la dénomination s’impose dans la durée : le slogan est lancé et l’étoile de Minuit devient sa marque de fabrique.

La presse joue un grand rôle dans la cristallisation du phénomène « nouveau roman ». Madeleine Chapsal, qui réalise de grands entretiens dans L’Express, amplifie le succès auprès du large public de l’hebdomadaire. Elle crée même le prix de L’Express, décerné en décembre 1960 à La Route des Flandres de Claude Simon, et qui n’aura qu’une année d’existence. À partir de 1955, c’est Alain Robbe-Grillet qui devient le « conseiller littéraire » de Jérôme Lindon. Leur amitié constitue désormais le creuset de la production littéraire de la maison. En 1953, il publie Les Gommes, lancé par Jérôme Lindon comme un événement : « Attention citoyens ! Les Gommes, ce n’est pas un roman ordinaire, ni aussi simple qu’il le paraît d’abord ».

L’éditeur et l’auteur trouvent le critique idéal en la personne de Roland Barthes, à la recherche d’une nouvelle expression littéraire depuis la publication en 1953 du Degré zéro de l’écritureIl apprécie beaucoup Les Gommes où il décèle une sensibilité et une écriture répondant à ses vœux. Apprenant cette adhésion enthousiaste, Jérôme Lindon conseille à Jean Piel de demander un article sur le livre pour la revue Critique à Roland Barthes, qui exprime son engouement pour ce qu’il qualifie de « littérature objective ». Il voit en Alain Robbe-Grillet la réalisation de cette écriture blanche, autour d’un silence qui rompt radicalement avec la continuité du récit narratif classique, incarnant la modernité. Consacré comme auteur, Alain Robbe-Grillet devient le chef de file de cette école littéraire, érigeant sa stylistique personnelle comme l’expression d’une nouvelle écriture qui s’oppose aux anciens et à toute la tradition littéraire.

La partie est cette fois gagnée pour Jérôme Lindon, reconnu comme un grand éditeur. C’est dans ce contexte de réussite qu’Alain Robbe-Grillet persuade Marguerite Duras, alors autrice chez Gallimard, de publier chez Minuit, puis l’enrôle derrière l’étendard du nouveau roman, qu’elle récusera. Si le parfum d’unité stylistique émanant de la collection blanche étoilée exprime surtout les goûts de Jérôme Lindon, dont le principe est de n’éditer que ce à quoi il adhère, le « nouveau roman » traduit au plan littéraire une thématique qui va fleurir dans les sciences humaines à l’époque du structuralisme : l’effacement de la figure du sujet. François Dosse

Dès sa création, Chantiers de culture inscrit le mensuel Sciences Humaines sur sa page d’ouverture au titre des « Sites amis » : une remarquable revue dont nous conseillons vivement la lecture. Y.L.

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Faith Ringgold, l’art comme étendard

Jusqu’en juillet 2023, le musée national Picasso-Paris accueille Faith Ringgold. Black is beautiful, la première exposition en France de ses œuvres majeures. L’occasion de découvrir le talent de l’artiste américaine, son combat contre le racisme et le sexisme.

« La question était simplement de savoir comment être noir en Amérique. Il n’y avait aucun moyen d’échapper à ce qui se passait à l’époque (les années 1960) ; il fallait prendre position d’une manière ou d’une autre, car il n’était pas possible d’ignorer la situation : tout était soit noir, soit blanc, et de manière tranchée ». Faith Ringgold ne va cesser de revendiquer une culture propre aux afro-américains comme les artistes du mouvement Harlem Renaissance de l’entre-deux-guerres. Née en 1930 dans ce quartier bouillonnant de New-York, elle porte dès ses premières œuvres le Black Power en réalisant des affiches militantes à partir de compositions typographiques pour la libération notamment d’Angela Davis.

Elle dénonce encore le racisme ordinaire dans les années 1960 à travers le portrait de « Mr. Charlie » (« Blanc » en argot) avec, comme elle le décrit, « une grande tête souriante d’un Blanc condescendant » ou celui de Charlayne Hunter-Gault, première étudiante noire à entrer à l’université de Georgie. Dans « Die » (« Meurt ! »), elle peint une grande scène de tuerie entre Blancs et Noirs alors que le mouvement pour les droits civiques est fortement réprimé. Son « Guernica », comme elle le déclarera. Après avoir découvert en 1971 au Rijksmuseum à Amsterdam des peintures sur tissu, dites Tankas, Faith Ringgold multiplie des séries picturales textiles où elle aborde la question de l’esclavage. Elle se met en scène avec ses deux filles nues dans la forêt ou rend hommage à Harriet Tubman qui milita au 19e siècle pour l’abolition de l’esclavage, en dressant son portrait, entouré d’un texte qui rappelle son combat au milieu d’une tenture bariolée. Magnifique !

Dans les années 1990, elle propose des scènes imaginaires qui mêle les générations et les origines. Ainsi, elle pose pour Picasso devant « Les demoiselles d’Avignon » ou s’entoure dans un « Café des artistes » parisien de peintres afro-américains majeurs tels Aaron Douglas ou Jacob Lawrence qui côtoient Toulouse-Lautrec ou Van Gogh. « Avec “The French Collection”, je voulais montrer qu’il y avait des Noirs à l’époque de Picasso, de Monet et de Matisse, montrer que l’art africain et les Noirs avaient leur place dans cette histoire ». On ressort de l’exposition tout chamboulé par tant de créativité au service d’une cause, hélas, toujours d’actualité. Amélie Meffre

Jusqu’au 02/07/2023 au Musée national Picasso, 5 rue de Thorigny, 75003 Paris.

Faith Ringgold, Black is beautiful :

« Figure majeure d’un art engagé et féministe américain, depuis les luttes pour les droits civiques jusqu’à celles des Black Lives Matter, auteur de très célèbres ouvrages de littérature enfantine, Faith Ringgold a développé une œuvre qui relie le riche héritage de la Harlem Renaissance à l’art actuel des jeunes artistes noirs américains. Elle mène, à travers ses relectures de l’histoire de l’art moderne, un véritable dialogue plastique et critique avec la scène artistique parisienne du début du XXe siècle, notamment avec Picasso et ses « Demoiselles d’Avignon ». Cette exposition est la première à réunir, en France, un ensemble d’œuvres majeures de Faith Ringgold. Elle prolonge la rétrospective que lui a consacré le New Museum au début de l’année 2022 et est organisée en collaboration avec cette institution new-yorkaise ».

Cécile Debray, commissaire de l’exposition. Conservatrice générale du patrimoine, Présidente du Musée national Picasso.

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Frida Kahlo, peintre et icône

Jusqu’au 05/03, à Paris, le palais Galliera consacre une exposition à Frida Kahlo. Peintre de la couleur et de la douleur, belle et rebelle, l’immense artiste  était sa propre muse. Ses tenues exaltaient sa mexicanité. Plus tendance que jamais, son style a posé les bases d’une mode non binaire. Plongée dans l’intimité d’une icône.

Petite, on l’appelait Frida la Boiteuse, à cause d’une poliomyélite qu’elle avait contractée enfant. À 18 ans, elle survit à un accident, mais devra porter un corset toute sa vie. Allongée sur son lit de la Casa Azul, la maison bleue familiale qu’elle ne quittera finalement jamais, Frida peint. À travers ses autoportraits – « je me peins moi-même parce que je suis si souvent seule », écrit-elle –, elle met en scène sa propre vie, ses souffrances, ses errances, ses joies comme ses colères. Sa palette était un festival de couleurs pour dire sa douleur, du bleu azur au vert tropical, de l’orange velouté au rouge carmin. Elle convoquait une nature parfois hostile, souvent foisonnante, exubérante. Le plus frappant reste ce regard. Droit, noir incendiaire. Ce n’est pas nous qui la regardons, c’est elle qui nous regarde.

Sa vie est intimement liée à celle de Diego Rivera qu’elle épouse une première fois en 1929. Lui a déjà une solide réputation, ses murales, ses immenses fresques, colorent de multiples bâtiments officiels de Mexico. Leurs destins croisés semblent indissociables. Leur maison bleue, ouverte aux quatre vents, accueille tous les artistes et intellectuels européens et américains : Tina Modotti, André Breton, Léon Trotsky, Robert Capa, D. H. Lawrence… Frida et Diego partagent le même engagement politique communiste, mais chacun revendique sa propre sensibilité. Frida va très vite s’émanciper de la tutelle artistique de Rivera et s’affirmer, dans sa peinture comme dans sa vie.

Plusieurs espaces thématiques de l’exposition permettent de découvrir des facettes inattendues de l’artiste. Plus de 200 objets provenant de la Casa Azul sont ainsi exposés : photos, films, dessins, correspondance, tableaux, bijoux, robes, mais aussi ses prothèses médicales (corsets, chaussures orthopédiques), ses flacons de médicaments et de parfum, son maquillage, beaucoup d’objets personnels restés sous scellés depuis sa mort, en 1954. Il faut lire le catalogue, richement illustré et édité. Les collaborations d’Adrian Locke, de Circe Henestrosa, Miren Arzalluz ou Gannit Ankori dressent un portrait protéiforme de Frida Kahlo, évoquant avec pertinence son parcours à la fois artistique, intellectuel et politique. L’on comprend que sa garde-robe n’a rien d’anecdotique ou d’exotique. En revêtant des robes tehuana brodées, des rebozos (châles) aux couleurs chatoyantes qu’elle porte sur ses épaules, des corsages fleuris aux motifs géométriques, des colliers, des boucles d’oreilles, des bagues à chaque doigt, des fleurs dans ses cheveux tressés, elle porte haut et beau l’identité de la femme mexicaine, la Mexicana.

Lors de son séjour avec Diego à San Francisco, en 1930, elle est l’objet de toutes les attentions. Elle écrit à sa mère, un brin amusée, un brin ironique : « Les gringas m’adorent et sont fascinées par toutes les robes et les rebozos que j’ai apportés ; elles restent bouche bée à la vue de mes colliers de jade ». Mais ces tenues lui permettent aussi de cacher ses handicaps, ses corsets que parfois elle peint, ses bottines aux talons compensés. Derrière son port de tête altier, ses sourcils noirs qu’elle charbonne et épaissit rageusement, sa moustache qu’elle revendique (« De mon visage, j’aime les sourcils et les yeux. Pour le reste, rien d’autre. J’ai la moustache et, globalement, le visage du sexe opposé », écrit-elle), il lui arrive de se vêtir en homme, brouillant les repères, mêlant les genres, ne cachant jamais sa bisexualité.

En mettant en scène son corps, déstructuré, fragmenté, Frida Kahlo a influencé des grands noms de la haute couture : Karl Lagerfeld, Jean-Paul Gaultier, Alexander McQueen, Maria Grazia Chiuri, Yohji Yamamoto ou Riccardo Tisci. Ceux-là rendent hommage à cette immense artiste. Loin, bien loin des produits dérivés à son effigie, cette exposition remet à sa juste place cette icône féministe et avant-gardiste. Marie-José Sirach

Frida Kahlo, au-delà des apparences : jusqu’au 05/03, au palais Galliera , musée de la Mode de la Ville de Paris, 10 Avenue Pierre Ier de Serbie, Paris 16ème (Tél. : 01.56.52.86.00).

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La Shoah, aujourd’hui

Créée en 1923 sous l’impulsion de l’écrivain Romain Rolland, la revue littéraire Europe fête son centenaire. Au lendemain d’un colloque international, trois jours à l’ENS – rue d’Ulm, elle consacre son numéro de janvier/février à la thématique Enquêter sur la Shoah aujourd’hui. Par les textes réunis, une exploration de notre relation au passé pour penser notre présent.

À mesure que les derniers témoins de la Shoah s’éteignent, la littérature d’aujourd’hui continue à explorer cet événement et ses répercussions à travers une forme singulière qui en vient presque à constituer un genre à part entière : l’enquête. Après Dora Bruder de Patrick Modiano (1997), celle-ci s’est imposée avec Les Disparus de Daniel Mendelsohn (2006). Depuis, ces investigations, le plus souvent familiales, ont diversifié leurs formes. Certaines sont fictionnelles, quand d’autres relèvent de la non-fiction. Afin de mieux cerner les spécificités de ces enquêtes, il convient d’abord d’en retracer la généalogie.

Le besoin d’enquêter sur les victimes s’est en effet manifesté très tôt, comme en témoignent Le Convoi du 24 janvier de Charlotte Delbo ou l’échec de l’investigation que met en scène W ou le Souvenir d’enfance de Georges Perec. Mais ces textes ont aussi contribué, à leur manière, à l’avènement progressif d’un « nouvel âge de l’enquête » dans la littérature d’aujourd’hui. Les récits contemporains renouvellent volontiers leur écriture en se chargeant d’une mission : informer, documenter, inventorier, enquêter. Ces investigations contribuent aux inflexions les plus décisives de l’écriture contemporaine.

Elles participent, à leur manière, à la redéfinition des territoires respectifs de l’histoire et de la littérature, dont les frontières établies ont été perturbées au cours de ces dernières décennies, tant par les historiens que par les écrivains. Les récits d’investigation mettent en question les formes traditionnelles de l’historiographie à qui ils empruntent une partie de leur démarche pour les déborder depuis la littérature et inventer leurs propres méthodes. Pour ces œuvres, au demeurant, enquêter ne signifie pas combler un manque en faisant renaître les disparus mais faire apparaître leur disparition. L’investigation se charge à la fois des faits et de leur anéantissement, du témoignage et de ce qui en reste quand il a été détruit. Elle s’en charge et s’en fait responsable.

En ce sens, il convient de lui réserver une place primordiale dans notre présent. Car elle représente un moment essentiel de notre relation au passé que les textes réunis ici explorent chacun à leur manière. Jean-Baptiste Para, directeur éditorial

Enquêter sur la Shoah aujourd’hui : revue Europe, janvier/février 2023 (N°1125-1126, 316 p., 22€)

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Histoires d’ici et d’ailleurs, chapitre 1

C’est sous le signe de la variété des genres que s’est déroulée la rencontre littéraire du club de lecture de la médiathèque de Mézières (36). Essai, témoignage, bande dessinée, thriller, roman historique ou policier : il y en a pour tous les goûts ! Philippe Gitton

Enigma, de Dermot Turing (éd. Nouveau Monde, 402 p., 22€)

« J’ai été soufflé par le travail réalisé »,  explique Jean

Dans la salle de bain d’un hôtel bruxellois, un espion français photographie en 1932 les premiers documents décrivant une nouvelle machine à coder à priori inviolable : Enigma. Une machine que s’apprêtent à adopter les services secrets allemands. Quelques mois plus tard, avec l’aide des Français, un groupe de mathématiciens polonais entreprend de percer à jour le fonctionnement complexe de la machine. Malgré la défaite, Français et Polonais transmettent en 1940 leurs trouvailles aux Britanniques. À Bletchley Park se déploie alors une gigantesque entreprise de décodage.

Pendant ce temps, les U-Boote allemands mènent une traque dévastatrice contre les navires alliés qui ravitaillent la Grande-Bretagne. Si les messages de la marine allemande ne sont pas rapidement décodés, le Royaume-Uni ne tiendra pas. À Bletchley Park, l’un des cerveaux les plus brillants de l’histoire scientifique, Alan Turing, va apporter une contribution décisive… Passionné par l’histoire de son oncle, Dermot Turing a obtenu l’ouverture exceptionnelle des archives de la DGSE française, ainsi que des services britanniques et polonais. Pour la première fois, est ici racontée l’histoire complète d’Enigma : celle d’un extraordinaire passage de relais entre espions, scientifiques et militaires de trois pays.

La laitière de Bangalore, de Shoba Narayan (éd. Mercure de France, 304 p., 23€80)

« Ce livre permet de comprendre le rôle de la vache sacrée dans la vie indienne. Il donne des explications sur toutes les races »,  précise Chantal

Après plus de vingt ans passés aux États-Unis, Shoba rentre en Inde avec sa famille. Dans les rues de Bangalore, hommes d’affaires côtoient vendeurs à la sauvette, mendiants, travestis et… vaches ! Shoba se lie d’amitié avec Sarala, sa voisine laitière dont les vaches vagabondent dans les champs. Lorsqu’elle lui propose de participer à l’achat d’une nouvelle bête, commence une drôle d’épopée ! Acheter une vache en Inde n’est pas une mince affaire… Il y a des règles strictes et d’innombrables traditions à respecter. Comment choisir parmi les quarante races indigènes de bovins,  sans compter les hybrides ?

De foires aux bestiaux en marchandages sans fin, Shoba redécouvre l’omniprésence de l’animal dans la vie indienne : on boit son lait, on utilise sa bouse pour purifier les maisons, son urine pour fabriquer des médicaments… Dans une succession de scènes cocasses et émouvantes où les vaches ont le premier rôle, Shoba Narayan évoque aussi les mantras, Bollywood, la médecine ayurvédique, le système de castes. Elle dresse ainsi un portrait contrasté de l’Inde d’aujourd’hui.

Le monde sans fin, de Christophe Blain et Jean Marc Jancovici (éd. Dargaud, 196 p., 28€)

« Ce livre regroupe beaucoup de documentations. Il faut par conséquent du temps pour l’assimiler », commente Gilles

La rencontre entre un auteur majeur de la bande dessinée et un éminent spécialiste des questions énergétiques et de l’impact sur le climat a abouti à ce projet comme une évidence, une nécessité de témoigner sur des sujets qui nous concernent tous. Intelligent, limpide, non dénué d’humour, cet ouvrage explique les changements profonds que notre planète vit et quelles conséquences, déjà observées, ces changements parfois radicaux signifient. Jean-Marc Jancovici étaye sa vision remarquablement argumentée en plaçant la question de l’énergie et du changement climatique au cœur de sa réflexion.

Tout en évoquant les enjeux économiques, écologiques et sociétaux, ce témoignage éclairé s’avère précieux et invite à la réflexion sur des sujets parfois clivants, notamment celui de la transition énergétique. Christophe Blain, quant à lui, se place dans le rôle du candide ! Un pavé de 196 pages indispensable pour mieux comprendre notre monde, tout simplement.

Pièces détachées, de Phoebe Morgan (éd. Archipoche, 340 p., 8€95)

« Cette histoire est impressionnante par la tension permanente entre les personnages », décrit Gilles

Corinne, Londonienne de 34 ans, a déjà eu recours à trois FIV : cette fois, elle en est sûre, c’est la bonne, elle va tomber enceinte ! Découverte un matin sur le pas de sa porte, cette cheminée miniature en terre cuite n’est-elle pas un signe du destin ? Elle coiffait le toit de la maison de poupée que son père adoré, célèbre architecte décédé il y a bientôt un an, avait construite pour elle et sa sœur Ashley quand elles étaient enfants.

Bientôt, d’autres éléments de cette maison de poupée font leur apparition : une petite porte bleue sur le clavier de son ordinateur, un minuscule cheval à bascule sur son oreiller… Corinne prend peur. Qui s’introduit chez elle, qui l’espionne : la même personne qui passe des coups de téléphone anonymes à Ashley ? Y a-t-il encore quelqu’un en qui la jeune femme puisse avoir confiance ? Un premier roman aussi brillant qu’angoissant !

Entre fauves, de Colin Niel (éd. Le livre de poche, 384 p., 7€90)

 « En général, je n’aime pas les romans policiers, mais j’ai adoré celui-là »,  confie Yvette

Martin est garde au parc national des Pyrénées. Il travaille notamment au suivi des derniers ours. Mais depuis des mois, on n’a plus trouvé la moindre trace de Cannellito, le seul plantigrade avec un peu de sang pyrénéen qui fréquentait encore ces forêts : pas d’empreinte de tout l’hiver, aucun poil sur les centaines d’arbres observés. Martin en est convaincu : les chasseurs auront eu la peau de l’animal. L’histoire des hommes, n’est-ce pas celle du massacre de la faune sauvage ?

Quand sur Internet il voit le cliché d’une jeune femme devant la dépouille d’un lion, arc de chasse en main, il est déterminé à la retrouver et à la livrer en pâture à l’opinion publique. Même si d’elle, il ne connaît qu’un pseudonyme sur les réseaux sociaux et rien de ce qui s’est joué, quelques semaines plus tôt, en Afrique ! Entre chasse au fauve et chasse à l’homme, vallée d’Aspe dans les Pyrénées enneigées et désert du Kaokoland en Namibie, Colin Niel tisse une intrigue cruelle où aucun chasseur n’est jamais sûr de sa proie.

Poussière dans le vent, de Léonardo Padura (éd. Métailié, 640 p., 24€20)

« C’est très, très bien écrit. Un livre passionnant,  parsemé de nombreuses histoires »,  commente Chantal

Léonardo Padura est cubain. Il est né en 1955 à La Havane et il y vit. L’histoire débute en 1990,  un an après la chute du mur de Berlin, pour se terminer en 2016. C’est trente ans de la vie d’un clan, un groupe d’amis qui se sont connus au lycée. Ce roman historique traite de l’atmosphère pesante et de la vie difficile des cubains restés sur l’île, des effets déchirants de l’exil pour ceux qui ont choisi de partir, de la force de l’amitié et de la fidélité, mais aussi des trahisons. A travers la vie des héros, l’auteur nous fait voyager de Cuba aux États Unis, à Madrid, Barcelone, en Italie et un peu en France.

Le titre a une double signification : celui d’une chanson du groupe américain de rock  KANZAS célèbre dans les années 1970,  qui est souvent écouté par « les membres du clan » et qui est un lien entre les huit amis qui animent  le roman. Il correspond aussi aux cendres du principal héros dispersées à la source d’une rivière mythique qui alimente La Havane en eau. Le style de Padura, la diversité des thèmes traités, la maîtrise de l’intrigue et du suspense en font un roman émouvant et passionnant. 

Une solution pour l’Afrique, de Kako Nubukpo (éd. Odile Jacob, 304 p., 18€99)

« Ce livre, centré sur l’Afrique de l’Ouest, expose des solutions pour un défi majeur du continent africain »,  résume Michel

L’Afrique est soumise à un défi gigantesque : intégrer en une génération un milliard d’individus supplémentaires dans un contexte de faible productivité, de quasi-absence d’industrie, d’urbanisation accélérée, le tout coiffé par une crise climatique devenue permanente. Cette « urgence africaine » impose d’inventer un nouveau modèle économique. Elle fut trop souvent un continent cobaye, soumis à toutes sortes de prédations. Le huis clos inattendu de la crise du Covid-19 lui a permis de redécouvrir la richesse de son patrimoine.

Forte de cette leçon, elle doit désormais réinventer son développement en s’appuyant sur ses biens communs : mettre en place un néoprotectionnisme africain,  préserver ses ressources propres, assurer sa souveraineté alimentaire, monétaire et financière. Telles sont les pistes pour que l’Afrique se réapproprie son destin. Commissaire chargé du département de l’Agriculture, des Ressources en eau et de l’Environnement de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), Kako Nubukpo est économiste, opposant déclaré au franc CFA, directeur de l’Observatoire de l’Afrique subsaharienne à la Fondation Jean-Jaurès.

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