Archives de Catégorie: Pages d’histoire

Simone de Beauvoir, aujourd’hui

Créée en 1923 sous l’impulsion de Romain Rolland, la revue Europe consacre sa livraison de mars à Simone de Beauvoir. L’écrivaine et philosophe aura jeté sur son temps un regard aiguisé par une vigilance toujours en éveil. Un numéro emblématique qui invite aux explorations nouvelles d’une œuvre complexe, subtile et radicale.

Au lendemain de la journée du 8 mars, il est temps, sans doute, de se demander : avons-nous bien lu Simone de Beauvoir ? Son œuvre foisonnante, faite de romans, d’essais philosophiques ou politiques, de journaux de voyages, de mémoires, d’une abondante correspondance aussi, s’est déployée sur l’essentiel du XXe siècle et constitue un témoignage décisif sur son époque. C’est que Beauvoir aura jeté sur son temps, sur les soubresauts de l’Histoire et sur la façon dont ses contemporains y ont réagi, un regard aiguisé par une vigilance toujours en éveil.

Dès la publication de L’Invitée, en 1943, son écriture, fondée sur l’authenticité d’une relation au lecteur et à soi-même, lui aura valu son succès, sanctionné en 1954 par l’obtention du prix Goncourt pour Les Mandarins. Philosophe autant qu’écrivain, elle fut profondément marquée par la pensée existentialiste, qu’elle défendit et illustra. C’est peut-être cette philosophie mettant au premier plan la liberté du sujet – et dont elle fit un mode de pensée et de vie – qui lui permit de se défaire de ses préjugés de classe, et de se faire une infatigable combattante de toutes les libérations : l’émancipation des femmes bien sûr, mais aussi la lutte anticoloniale ou le combat contre les discriminations subies par les homosexuels.

Contemptrice de toutes les aliénations, c’est certainement le combat féministe qui fut la grande affaire de sa vie, de la publication du Deuxième Sexe à la fin des années 1940 à son engagement au sein du Mouvement de Libération des Femmes, en 1970. Un combat dont elle ne négligea jamais la dimension politique. Alors qu’on peut s’inquiéter aujourd’hui de la dérive différentialiste de certains discours féministes qui réduisent les femmes à leur « identité », il est indispensable de renouer le dialogue avec l’œuvre complexe, subtile, authentiquement radicale de Simone de Beauvoir. Jean-Baptiste Para, directeur éditorial

La revue littéraire Europe (Mars 2025, n°1151, 22€)

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Longwy, la sidérurgie au cœur

En pays minier, la comédienne Carole Thibaut présente Longwy-Texas. Fille de métallo, de son enfance à l’aujourd’hui, la metteure en scène et directrice du CDN Les Îlets de Montluçon retrace l’histoire de la sidérurgie lorraine et de ses luttes. Un récit d’une profonde humanité, cœur vibrant et cœur d’acier.

À la manière d’une conférencière de l’intime, avec Longwy-Texas, Carole Thibaut nous conte l’histoire de la sidérurgie lorraine et de ses luttes à travers les figures de ses père, grand-père et arrière-grand-père. Outre sa mémoire de petite fille et des documents d’archive, il y a aussi des photos, des bouts de films Super 8, les journaux télévisés de l’époque. Les uns les autres narrant le quotidien des salariés, leur colère devant le naufrage industriel, leur refus des licenciements et de la mort de leur région. Il y a surtout les archives sonores de Lorraine Cœur d’Acier, première radio libre créée par la CGT à Longwy en 1979, animée par Marcel Trillat et Jacques Dupont, journalistes de La Vie Ouvrière, alors l’hebdomadaire de l’organisation syndicale.

De l’émetteur clandestin installé au sommet du clocher de l’église, défendu et protégé par la population locale, elle colore rouge sang la fermeture des usines, les manifestations, les concerts de soutien, le quotidien des femmes de sidérurgistes et la galère des salariés immigrés. Enfin, il y a Carole Thibaut seule en scène qui, dans un cheminement allant de l’intime à l’universel, interroge héritages symboliques et constructions culturelles (identité, filiation) dans un récit mêlant petite et grande histoire. Des forges de Longwy où elle est née jusqu’aux anciennes forges des Îlets à Montluçon, où elle vit aujourd’hui… Premier acte artistique de la metteure en scène et directrice à son arrivée dans l’Allier en 2016 au Théâtre des Îlets, cœur vibrant et cœur d’acier, une conférence atypique coulée aux fortes chaleurs des hauts fourneaux ! Yonnel Liégeois

Longwy-Texas, Carole Thibaut : le 06/03 au Théâtre de Cristal, Vannes-le-Châtel (54). Le 07/03 en la salle des Petits nez rouges, Favières (54). Le 20/03 au Musée de la mine, Saint-Eloy-les-Mines (63). Le 20/06 à Lavaveix-les-Mines (23). Texte disponible chez Lansman éditeur.

Retour sur histoire

Un père, comme une petite légende personnelle, le chant distendu d’un pays enfoui sous la terre. Un père, d’autres avant lui, ouvriers et ingénieurs des hauts-fourneaux qui ont fait la grandeur de la sidérurgie lorraine avant que les usines soient remplacées par des terrains vagues et des golfs. Dans une conférence intime, au fil de photographies et de documents d’archives, Carole Thibaut se retourne sur son histoire familiale. Non par nostalgie, mais pour interroger avec minutie les mythes qui ont peuplé son enfance, la grandeur industrielle, l’ascension sociale et la dure noblesse des « métiers d’hommes ». « Fille au pays des pères », (…) comment, dans un même geste, arracher Longwy à l’oubli et rompre les liens qui l’y rattachent encore ?
Victor Roussel, conseiller artistique au Théâtre de la Bastille, lors des représentations parisiennes.

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Amour et mort, le duo

Au théâtre de la Bastille (75), Tiago Rodrigues présente Antoine et Cléopâtre. Entre mots d’amour et paroles de mort, une étonnante chorégraphie du verbe. Magnifiquement orchestrée par le directeur du festival d’Avignon, superbement interprétée par les deux artistes-chorégraphes lisboètes, Sofia Dias et Vitor Roriz.

Le mot précède ou accompagne le geste, et réciproquement… Des mots scandés et répétés jusqu’à épuisement, psalmodiés et parfois criés pour en appeler d’autres sur le même mode. Devenant alors phrases, strophes, poèmes, épopées verbales tandis qu’un bras s’abat ou se lève, qu’un pas s’esquisse d’avant ou de retrait, que la main d’Antoine frôle celle de Cléopâtre, que le doigt tendu de l’un appelle celui de l’autre sans jamais devoir le toucher… Un inattendu ballet de mots et de gestes en lisière de scène, quelques mobiles suspendus tournent et s’agitent en arrière-fond au gré d’un souffle venu des berges du Nil ou d’une fenêtre ouverte de la chambre royale : nul ne sait, sinon qu’Antoine et Cléopâtre s’aiment d’une folle passion ! De l’événement, Plutarque a légué des pages d’histoire à la postérité. Shakespeare a traduit en tragédie les tourments amoureux du couple, Mankiewicz immortalisa leur image sous les traits de Richard Burton et Liz Taylor.

En ces diverses sources, Tiago Rodrigues a puisé l’inspiration. Pour nous livrer un étrange récital, langage du corps et vague à l’âme où, paradoxe, les deux protagonistes parlent amoureusement l’un de l’autre sans jamais engager un quelconque dialogue amoureux ! « Antoine dit… » dit Cléopâtre, « Cléopâtre dit… » dit Antoine, « Antoine respire… » constate l’une et « Cléopâtre respire… » rétorque l’autre sans que les regards se croisent. « Antoine expire » dit l’une comme « Cléopâtre expire » dit l’autre, ainsi en va-t-il de toute la représentation. Une fusion amoureuse qui se « dit » et se révèle puissamment charnelle alors que les corps gardent en permanence leur distance : singularité exclusive du théâtre qui autorise l’imaginaire du spectateur à vaquer sur des images insoupçonnées ! Coulent le miel et le vin délicieux, embaument les fruits odorants, la tiédeur des corps et la couche fraîche. Pourtant, si les oiseaux volent encore en un ballet harmonieux, bientôt le sang des guerriers se répandra sur terre, bientôt la flotte égyptienne sombrera en mer, bientôt « Antoine verra son corps allongé transpercé par son épée » dit Cléopâtre. La fin nous est bien connue, bientôt la mort, « le même futur trempé de sang » disent et répètent Antoine et Cléopâtre ! D’hier à aujourd’hui, le temps du bonheur et l’issue en horreur pour eux comme pour nous, le duo éternel qui scande la vie : l’amour et la mort. Le Styx ou le Sphinx, Éros et Thanatos…

De temps à autre, surgit un air de musique pour esquisser un pas de danse et signifier la modernité du propos. Sans rompre l’envoûtement d’une enivrante mélopée de paroles et gestes, sans troubler l’étreinte d’une symphonie incantatoire où attirance et répulsion, passion et trahison s’épousent en un délirant crescendo. Une mise en scène d’une extrême délicatesse et finesse, une double interprétation d’une sublime beauté et de la plus haute perfection ! Yonnel Liégeois

Antoine et Cléopâtre, Tiago Rodrigues : Jusqu’au 14/03, du lundi au vendredi à 20h, le samedi à 18h. Théâtre de la Bastille, 76 rue de la Roquette, 75011 Paris (Tél. : 01.43.57.42.14).

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Le viol, un long silence

Les effets du viol sur les victimes ont longtemps été ignorés. Des femmes font entendre leur voix pour en révéler les ravages psychiques. Paru dans le mensuel Sciences Humaines (N°375, février 2025), un article d’Achille Weinberg.

Triste tigre de Neige Sinno, Le Consentement de Vanessa Springora, La Familia grande de Camille Kouchner… On ne compte plus les parutions de ces « romans autofictionnels » qui dénoncent les violences sexuelles subies par les femmes et les enfants – filles et garçons. En 1999 pourtant, lors de la parution de L’Inceste (Stock), l’autrice Christine Angot avait essuyé nombre de critiques insultantes, traitée entre autres d’« écrivain provocateur et histrionique ». En 2011, Delphine de Vigan dans son roman Rien ne s’oppose à la nuit (Lattès) ne suggérait qu’à mots couverts l’inceste subi par sa mère, atteinte par la suite de troubles bipolaires.

Pourquoi alors un tel renversement ? Une « véritable déflagration mondiale », selon les mots de l’historienne Michelle Perrot, s’est produite en 2017 : précédé de son hashtag, le mouvement MeToo s’est répandu sur toute la planète. Selon Irène Théry, #MeToo a dévoilé « un véritable continent de violences sexuelles cachées en permettant à des centaines de milliers de victimes de braver la honte et d’oser parler ». Cette sociologue y voit « une lutte inédite des nouvelles générations contre la disqualification sociale de la parole des victimes, contre l’aplomb insensé que peuvent donner l’exercice d’un pouvoir ou le dévoiement d’une autorité quand ils sont animés, non seulement par la haine (comme dans le viol de guerre) ou par la pure puissance de réification (comme dans le viol pédocriminel), mais aussi par la condescendance, cette forme si banale et encore si méconnue de suffisance et de mépris masculinistes ».

Harcèlements, viols collectifs, incestes familiaux… De tous temps, les violences sexuelles ont été nombreuses. Mais, comme l’a montré l’historien Georges Vigarello, le viol était perçu jusqu’au 18e siècle seulement comme un acte immoral, une transgression dans des sociétés patriarcales où il portait atteinte au droit de propriété des hommes sur les femmes. C’était le père ou l’époux de la victime qui portait plainte et s’estimait déshonoré. Ce n’est qu’à partir du 19e siècle, avec la psychologie naissante, que la souffrance des victimes commence à être évoquée et prise en charge par des psychiatres et des psychanalystes. Progressivement, dans des sociétés de plus en plus intolérantes à la violence, on commence à mesurer les ravages psychiques engendrant, selon Vigarello, un « irrémédiable traumatisme ».

Débat sur le consentement

Depuis les années 1970 en outre, la puissance croissante du mouvement féministe fait entendre sa voix, en voyant le viol comme le produit d’un système politique et social fondé sur la domination masculine. Une sorte de « quintessence » d’un système patriarcal qui certes se délite aujourd’hui, mais encore davantage dans la lettre que dans les faits… Promulguée en 1980, la loi sur le viol le définit comme « tout acte de pénétration sexuelle ou tout acte bucco-génital commis sur la personne d’autrui ou sur la personne de l’auteur par l’usage de la violence, de la contrainte, de la menace ou de la surprise » (formulation actuelle élargie après la loi « Schiappa » de 2018). Article du Code pénal cependant toujours suivi de peu de condamnations. À l’heure où les paroles se libèrent, où la honte a changé de camp, où les effets d’emprise et de sidération décrits par les victimes commencent à être entendus, cette loi doit-elle être modifiée ? Faut-il y introduire la notion de consentement comme l’ont déjà fait de nombreux pays comme le Canada, la Suède ou l’Espagne ?

Cette question montre une avancée dans la reconnaissance des violences sexuelles. Elle fait cependant l’objet de nouveaux débats et controverses. Selon la philosophe Manon Garcia, un fond sexiste sous-tend cette acception qui revient à considérer que « le consentement est l’affaire des femmes qui doivent choisir d’accepter ou de refuser les assauts sexuels des hommes », selon le vieux schéma « l’homme propose, la femme dispose ». Donc, à remettre la focale sur la victime qui devra se justifier lors de son procès. Achille Weinberg

– Neige Sinno : Triste tigre (P.O.L). Vanessa Springora : Le consentement (Le livre de poche). Camille Kouchner : La Familia grande (Points). Christine Angot : L’inceste (J’ai lu) et Le voyage dans l’Est (J’ai lu).

– Camille Froidevaux-Metterie : Patriarcat, la fin d’un monde (Seuil). Manon Garcia : La conversation des sexes, philosophie du consentement (Flammarion). Michèle Perrot : Le temps des féminismes (Le livre de poche). Irène Théry : Moi aussi, La nouvelle civilité sexuelle (Points essais). Georges Vigarello : Histoire du viol, 16e-20e siècle (Points histoire).

Pour ses 35 ans, Sciences Humaines s’est offert une nouvelle formule ! « Entièrement pensée et rénovée, la pagination augmentée et la maquette magnifiée », se réjouit Héloïse Lhérété, la directrice de la rédaction. L’objectif de cette révolution éditoriale ? « Faire de Sciences Humaines un lien de savoir à un moment où l’histoire s’opacifie et où les discours informés se trouvent recouverts par un brouhaha permanent ». Au sommaire du numéro, le dossier traditionnel (Les lents, les bordéliques, les rêveurs : la résistance discrète des inadaptés) et un formidable entretien avec Souleymane Bachir Diagne, philosophe et enseignant à l’université de Columbia (« Penser l’universel dans un monde tribalisé« ). Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des Sites amis. Un magazine dont nous conseillons la lecture. Yonnel Liégeois

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Les suppliques, lettres mortes

Au théâtre de la tempête (75), le Birgit ensemble (Julie Bertin et Jade Herbulot) propose Les suppliques. La mise en lumière de six lettres, sur des centaines envoyées aux autorités françaises, de familles juives durant l’occupation. Poignantes, émouvantes dans leur incarnation. Plus qu’une évocation historique, un appel à la vigilance face au fascisme et au totalitarisme.

Cernés par le public installé en un dispositif bi-frontal, ils n’ont aucune échappatoire. Comme pris au piège de l’histoire, deux couples, deux jeunes et deux adultes, quatre personnages entre l’hier et l’aujourd’hui : hier adressant des lettres angoissantes au Commissariat général aux questions juives ou directement au maréchal Pétain « protecteur de la Nation » pour avoir des nouvelles d’un proche ou plaider leur statut de citoyen français, aujourd’hui donnant corps et voix sur un plateau de théâtre à leurs Suppliques et supplices, l’horreur et l’effroi face au funeste destin des leurs.

L’intrigue se joue entre documentaire et fiction. Auteur d’une thèse sur la période de l’occupation, l’historien Laurent Joly découvre au fil de ses recherches des centaines de lettres envoyées aux autorités de Vichy entre 1941 et 1943. Des familles, des mères ou des épouses juives, des couples mixtes ne comprenant pas les mesures dont ils sont victimes, tentant de plaider leur cause : un ancien de 14-18 déchu de sa nationalité, une jeune fille embarquée durant une rafle pour son manteau à l’étoile jaune porté à son bras, la boutique confisquée d’une commerçante dont l’époux est juif…

Stupéfaction, incompréhension, désillusion nourrissent leurs propos face aux ordonnances gouvernementales, à la solde de l’occupant nazi ou anticipant-amplifiant leurs desiderata, qui les privent de leurs droits élémentaires. Six lettres dont nous connaissons les auteurs, raflés au Vel d’hiv, parqués à Drancy, exterminés à Auschwitz, victimes d’un régime tricolore qui se révèle intransigeant dans la mise en œuvre d’une impitoyable et sinistre politique : l’élimination des juifs de France, sans parler des réfugiés de Pologne ou d’ailleurs fuyant la barbarie allemande.

Les quatre comédiens (Vincent Winterhalter et Marie Bunel, Salomé Ayache et Pascal Cesari), tour à tour narrateurs ou enquêteurs, sont émouvants d’authenticité et de vérité. Sortant des housses du passé empoussiéré vêtements et petits papiers, meubles et poste de radio, chaussures et ustensiles de cuisine… Qui tournent en rond d’une situation l’autre, tels des reclus entre les quatre murs de leur cellule, se refusant à croire aux injustes tourments qui leur sont assignés. La vie quotidienne entre inquiétudes et pleurs, drames et douleurs, s’impose alors à notre imaginaire et nous emporte dans un torrent de questions au cœur d’un temps présent qui voit renaître la bête immonde.

Au terme de cette poignante incarnation, applaudir ou faire silence ? Applaudir, oui, pour que la raison l’emporte sur l’exclusion, applaudir pour saluer ce magistral théâtre de mémoire autant que d’histoire, applaudir pour refuser de sombrer dans le désespoir de la gente humaine, applaudir pour le futur à construire de ces lycéens nichés sur les travées et embués d’émotion. Yonnel Liégeois, photos Simon Gosselin

Les suppliques : jusqu’au 16/02, du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 16h. Théâtre de La Tempête, la Cartoucherie, Route du champ de manœuvre, 75012 Paris (Tél. : 01.43.28.36.36).

Tournée :  les 12 et 13/03, ZEF, Scène nationale de Marseille. Les 18 et 19/03, Théâtre & Cinéma, Scène nationale de Narbonne. Les 26 et 27/03, Théâtre de Sartrouville, CDN. Du 23 au 26/04, Les Quinconces & l’Espal, Scène nationale du Mans. Les 14 et 15/05, L’Azimut, Châtenay-Malabry.

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Debout pour la culture !

Alors que partout en France, les artistes appellent le public à se « mettre debout pour la Culture », afin de protester contre les coupes budgétaires drastiques des financements publics de l’État et des collectivités, un ensemble de 40 000 professionnels de la Culture, issus de toutes les disciplines (spectacle vivant, cinéma, littérature, musique, arts plastiques, etc.), rejoint par des citoyennes et citoyens de tous horizons professionnels, lance aujourd’hui la pétition « Debout pour la Culture ! Debout pour le service public ».

En décembre 2024, présidente de la région des Pays de la Loire, Christelle Morançais (Horizons) faisait fort déjà : elle annonçait 75 % de baisse des subventions au secteur de la culture. Mieux ou pire encore, le conseil départemental de l’Hérault, présidé par Kléber Mesquida (Parti socialiste), a décidé « une coupe de 100 % du budget alloué à la culture ». Hormis les financements obligatoires d’un département (lecture publique dans les médiathèques, les écoles de musique, les actions dans les maisons d’enfants à caractère social et les Ehpad)… En outre, la région Occitanie a d’ores et déjà annoncé une baisse de 100 000 euros pour la culture dans l’Hérault. Prochainement, la présidente socialiste de la région, Carole Delga, doit donner le détail de ces baisses. Pendant ce temps, que fait Rachida Dati, la ministre de la Culture ? Silence sur toute la ligne ! Chantiers de culture a signé la pétition, et vous ? Yonnel Liégeois

DEBOUT POUR LA CULTURE DEBOUT POUR LE SERVICE PUBLIC !

Les coupes budgétaires de l’État et des collectivités plongent le service public de l’art et de la culture dans une situation alarmante. Chaque fois qu’une coupe budgétaire de 20.000 euros est annoncée, c’est l’équivalent d’un emploi permanent dans une structure culturelle ou d’un emploi artistique, technique ou administratif intermittent, qui est menacé de disparition.

À chaque perte d’emploi, c’est l’accès à l’art et à la culture qui recule pour toute la population française, dans les villes, dans les villages ruraux, dans les banlieues. C’est moins de créations, moins de représentations, moins d’éducation artistique dans les établissements scolaires, moins d’interventions culturelles dans les hôpitaux ou ailleurs. À chaque perte d’emploi, les risques augmentent de cessation d’activité des équipes artistiques et des lieux qui nous permettent de nous réunir et de faire débat.

Le contexte d’austérité budgétaire ne peut pas occulter les menaces qui planent sur notre démocratie. C’est pourquoi nous disons que sacrifier les services publics, dont celui de l’art et de la culture, est un calcul dangereux au regard des grands bénéfices sociétaux qui en découlent. Que l’État consacre 0,8 % de son budget à cette politique publique est déjà largement insuffisant pour répondre aux besoins exprimés par la population et par les professionnels. Aussi, nous toutes et tous, bénéficiaires du service public de l’art et de la culture, publics, artistes, technicien.ne.s, salarié.e.s, directeur.ices de lieux, nous nous tenons debout, ensemble, pour affirmer notre besoin d’une culture vivante qui stimule les imaginaires, partage les savoirs, reflète notre diversité et favorise le bien vivre ensemble.

Ensemble, nous nous tenons DEBOUT et nous signons LA PÉTITION pour défendre notre service public, ses emplois et les revendications portées unitairement par les syndicats d’employeurs et de salariés.

LES PREMIERS SIGNATAIRES 

Parmi les 40 000 premiers signataires dont vous pouvez découvrir les noms ici, on trouve notamment :

Laure Calamy / François Morel / Marina Foïs / Vincent Dedienne / Camille Cottin / Ludivine Sagnier / Denis Podalydes / Adèle Haenel / Jeanne Added  / Pascal Legitimus / Emily Loizeau / Joey Starr / Nancy Huston /  Vincent Macaigne / Julie Gayet / Philippe Torreton / Jeanne Balibar / Swann Arlaud / Corinne Masiero / Wajdi Mouawad / Agnès Jaoui / Bruno Solo / Nicole Garcia / Louis Garrel / Marie Ndiaye / Judith Henry / Cyril Dion / Juliette Binoche / Barbara Schulz / Emmanuel Mouret / Anouk Grinberg / Yann-Arthus Bertrand / Leonore Confino / Denis de Montgolfier / Robin Renucci / Romane Bohringer / Caroline Guiela Nguyen / Mathilda May / Julien Gosselin /  India Hair / Stanislas Nordey / Leslie Kaplan / Julie Delpy / Jacques Gamblin / Clara Ysé / Charles Berling / Gisèle Vienne / Philippe Quesne / Irène Jacob / François Schuiten / Maguy Marin / Benoît Delepine / Ariane Ascaride / Mathias Malzieu / Claire Nebout / Yves Pagès / Isabelle Carré / Albin de La Simone / Charlelie Couture / Régine Chopinot / Boris Charmatz / Dominique Blanc / Antoine Wauters / Rosemary Standley / Benoît Peeters / Anna Mouglalis / Olivier Saladin / Barbara Carlotti / Xavier Duringer / Alice Zeniter / Gaël Morel / Olivier Cadiot / Emmanuelle Huynh / Jean Bellorini / Claudine Galea / Jean-Loup Hubert / Sonia Rolland / Rafi Pitts / Emilie Dequenne / Camille Besse / Kader Attou / Gisèle Vienne / Adama Diop / Julie Brochen / Jean-Charles Massera / Mariana Otero / Jerôme Bel / Julie Bertuccelli / Jean-Louis Martinelli / Valérie Dréville / David Bobée / Anne Alvaro / Sylvain Creuzevault / Phia Ménard / Mohamed El Khatib / Jil Caplan / Jean-François Sivadier / Irène Bonnaud / Stéphane Braunschweig / Eva Darlan / Céline Sallette / Pascal Rabaté / Françoise Breut / Boubacar Sangaré / Gaelle Bourges / Michel Lussault / Véronique Vella / Gaëtan Châtaignier / Marie Morelle / Koya Kamura / Nadia Beugré / Thierry Thieu Niang / Chloé Moglia / Jean-François Zygel / Julie Deliquet / Vincent Dieutre / Valerie Bonneton / Martin Page / La  Ribot…

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Glissant, le poète du Tout-Monde

Le 3/02/2011, disparaît Édouard Glissant. Le romancier, poète et philosophe antillais nous accordait en 2009 un entretien exclusif lors du festival d’Avignon. En ce 14ème anniversaire de la mort de cette grande figure des Lettres, Chantiers de culture le propose de nouveau à ses lecteurs . En hommage à une pensée vivifiante, toujours vivante.

Glissant1Il pleut sur la mangrove, rue Cases-Nègres pleure la Martinique. De l’océan rougi sang des traites négrières, roulent en larmes argentées les noirs sanglots de l’identité créole autant que la flamboyance poétique d’une langue archipélisée. Rugis de nouveau, toi la Pelée dont les flancs marrons ont accouché de ce fils d’esclave en 1928 et gémis enfin, toi France mal aimante qui assignas le rebelle  à résidence dans les années 60 : entre Caraïbe et « Tout-Monde », un homme de haute stature nous a quittés ! Un géant de la littérature dont l’aura dépassait largement les frontières de la francophonie, un écrivain et philosophe dont la plume mêla sans jamais faillir poétique et politique.

Dans Philosophie de la relation, son dernier ouvrage paru chez Gallimard, Édouard Glissant invitait chacun à s’immerger toujours plus dans le « local » pour toujours mieux s’enraciner dans le « Tout-Monde ». Une pensée qui élève le particulier à l’universel, l’archipel en continent pour s’ouvrir au grand large de « l’emmêlement des cultures et des humanités ». Rencontre avec un sage qui promeut le singulier de notre identité au cœur de la diversité.

En édition de poche ou format classique, les ouvrages d’Édouard Glissant sont disponibles aux éditions Gallimard. 

 

Yonnel Liégeois – Selon vous, la figure mythique de l’Africain représente-t-elle le symbole même de cette relation nouvelle de l’homme au monde que vous définissez comme le « Tout-Monde » ?

Glissant2Édouard Glissant – Pour ma part, il n’y a pas de figure centrale dans ce que j’entends par « philosophie de la relation », elle implique le relais entre toutes les différences au monde, sans en exclure aucune, aussi minime soit-elle. Historiquement cependant, il est certain que l’Afrique subsaharienne, l’Afrique noire, remplit un rôle de moteur de diaspora dans le monde. Depuis les origines de l’humanité jusqu’à l’immigration  d’aujourd’hui, à cause de la pauvreté : cette terre d’Afrique est incontestablement une terre originelle. Comme il est certain que les Africains déportés en esclavage ont contribué fortement à ce que j’appelle une nouvelle « America » : l’Amérique de la colonisation et du mélange, celle de la Caraïbe et du Brésil, qui devient aujourd’hui l’Amérique des États-Unis avec Obama. En conséquence, l’Africain est une figure fondamentale de la relation, non « la » figure typique de la relation. Méfions-nous de ne pas retomber dans les erreurs que les anciens dominants ont commises et tenté d’imposer !

Y.L. – Vous affirmez que cette nouvelle relation de l’homme au monde demeure un « impossible » si la politique ne s’inscrit pas dans une poétique. Qu’entendez-vous par là ?

E.G. – J’appelle « poétique » une intuition, une divination du monde qui nous aide à définir nos tracés politiques. Selon moi, tous les systèmes organisés de pensée, qu’ils soient politiques ou religieux, ont failli à établir ces tracés. Non seulement il nous faut inventer désormais un autre langage, mais il nous faut avant tout constater que l’être humain se retrouve seul en face des problèmes. Que lui reste-t-il alors, sinon d’avoir une intuition de ce qu’est le monde pour prendre une position qui s’accorde au mouvement du monde ? Si, dans un pays on en reste à ses propres impératifs, le risque est grand de commettre d’irréparables erreurs, il nous faut désormais dans un même mouvement agir en notre lieu et penser avec le monde. De la Première à la Troisième Internationale, certes, on a essayé d’agir ainsi, mais le système idéologique a étouffé le mouvement. Il nous faut aller au monde avec des intuitions, non avec une idéologie : c’est ce que j’appelle une poétique. La poétique déclenche les réflexes politiques, une poétique n’est pas une façon de cacher les problèmes, bien plutôt une manière de les révéler et de les réveiller. L’élection d’Obama, par exemple, fut d’abord un acte poétique avant d’être un acte politique, j’en suis convaincu : il se passait là un bouleversement, un retournement de l’histoire des États-Unis qui relevait d’une poétique du monde.

Y.L. – « Les pays sans falaises n’appellent pas au large », écrivez-vous. Chacun d’entre nous a donc impérativement besoin de l’aspérité pour tenter l’ailleurs ?

E.G. – Assurément, sinon nous ne faisons que du tourisme sur cette terre ! La faiblesse de la plage de sable blanc ? Elle n’offre aucune résistance… J’ai toujours été frappé, lors de mes voyages dans le Finistère, au bout du bout du monde, par le fait qu’il faut toujours faire effort pour imaginer qu’il y a aussi de la vie de l’autre côté. L’idée de la falaise nous renvoie ainsi à l’idée de frontière. Non pas comme une muraille, mais comme un passage, le passage d’une saveur à une autre saveur. La frontière est une limite entre deux saveurs à découvrir, un possible à franchir pour aller plus loin. Elle ne peut être conçue comme un enfermement, elle établit des solidarités entre des réalités différentes, et cette idée nouvelle des frontières nous permet de combattre celle des murs. Il y a quelque chose d’étonnant dans la réalité de la falaise : le risque de tomber, comme il est risqué dans le monde actuel de tenter d’aller vers l’autre !

Y.L. – C’est pourtant le risque que vous nous proposez, en franchissant une drôle de frontière : passer d’un univers continental à ce que vous nommez un univers « archipélisé » ?

E.G. – Effectivement, et cela oblige chacun à revoir sa carte du monde ! Penser le monde en cinq continents et quatre races est une représentation désuète, qu’il importe de combattre. En remettant d’abord en cause les concepts d’identité et de territoire… La vérité du territoire, et en conséquence sa conquête et sa légitimité, sont essentiellement des pensées occidentales qui ont fondé l’idée de colonisation et conduit à l’oppression de l’autre. Un moment de l’histoire à dépasser, grâce à ce que j’appelle une pensée du tremblement et de l’errance… La pensée de l’errance n’efface pas le territoire, elle le relativise, c’est ce que je nomme une « pensée archipélique ». Loin d’être une pensée du renfermement, la pensée insulaire ou archipélique induit que toute île suppose l’existence d’une île voisine et d’autres îles dans l’archipel. Elle implique donc le refus de tout absolu ou certitude, alors que nous vivons dans l’habitude du résultat et du rationnel. Elle  s’interdit surtout toute oppression de l’autre, puisqu’elle est avant tout relation à l’autre. La pensée de l’errance, loin de se perdre ou d’errer, est certes une pensée fragile et intuitive, peut-être plus chaotique et incertaine mais elle permet mieux, selon moi, de rendre compte de l’état actuel du monde, absolument imprévisible et imprédictible.      

Y.L. – Plus et mieux qu’un modèle, votre expérience de la Caraïbe se révèle pour vous une référence fondamentale dans votre réflexion ?

glissant5E.G. – C’est elle qui fonde ce que je nomme « pensée archipélique ». La Caraïbe, francophone – anglophone – hispanophone, n’est pas une sphère monolithique, elle est un lieu de créolisation intense qui invite l’écrivain et le poète, le citoyen par voie de conséquence, à changer sa vision du monde. Parce qu’en ce lieu, les cultures venues de l’extérieur se sont mélangées d’une manière fondamentale, au point de provoquer un changement de regard sur le monde où les principes de relation et de relativisation ont supplanté ceux de l’absolu et de l’universel… Un changement qui, selon moi, est devenu le changement même de notre monde actuel. En dépit de multiples résistances dont les fondamentalismes de tout genre (rationaliste, scientifique, religieux…) sont l’expression, le monde se créolise : les cultures s’échangent en se changeant ou se changent en s’échangeant ! Parce qu’il en est temps, je suggère donc à quiconque de changer sa vision du monde, qui n’est pas idéologie mais imaginaire,  pour l’harmoniser avec le mouvement actuel de notre planète Une vision qui n’enferme pas dans l’identitaire mais ouvre à d’autres cultures et à d’autres communautés. De l’identité- territoire, création des cultures occidentales, il nous faut passer à l’identité-relation qui n’est pas pour autant renoncement à nos racines, il suffit seulement d’affirmer qu’elle ne doit pas conduire à l’enfermement mais à l’ouverture. Quand les pays se créolisent, ils ne deviennent pas créoles à la manière des habitants des Antilles, ils entrent, ainsi que j’ai tenté de le formuler, « dans l’imprévu consenti de leurs diversités ».         

Y.L. – Créolité et mondialité : deux maîtres-mots dans votre réflexion qui ne sont pas à confondre avec sédentarisation et mondialisation ?

E.G. – Sédentarisation et mondialisation renvoient à une pensée de système, créolité et mondialité renvoient à ce que j’appelle communément la pensée du tremblement. La pensée du tremblement, ce n’est pas la pensée du doute ni celle de la faiblesse ou de l’hésitation. C’est la pensée du contact avec le monde, et le monde tremble dans tous les sens du terme, c’est surtout la pensée de la non-systématisation et de l’imprévisible. Il faut nous habituer à cette forme de pensée, parce qu’il y a urgence, parce que la pensée de système ne peut plus recevoir et concevoir la réalité du monde actuel. GlissantIl nous faut désormais dialectiser nos pensées, non comme le marxisme à coups d’idéologie et c’est là son drame, mais à coups de poétique : là réside la grande différence.  Le tremblement ne peut être idéologie, c’est difficile à concevoir et à accepter. Un exemple ? Ce que nous répondions à notre façon, lors de la crise aux Antilles à quelqu’un qui me reprochait d’être contre les entreprises parce que j’étais contre le capitalisme ! Non, bien sûr, je ne suis pas contre l’entreprise mais je suis contre l’entreprise telle que la considérait mon interlocuteur : la finalité de l’entreprise n’est pas d’accumuler de l’argent ou les bénéfices, je crois au contraire que la réalité de l’entreprise est de produire du bien-être. C’est ce que j’appelle passer de l’idéologique au poétique. Quelle fut la grande erreur des systèmes socialistes ? De penser qu’il fallait seulement partager les richesses au lieu de partager le bonheur, le bien-être… Se battre contre le capitalisme et le libéralisme, c’est se battre en faveur d’une société qui produit du bonheur ! Une pensée de plus en plus présente au monde, particulièrement dans les petits pays… Contre les méfaits de la mondialisation, il nous faut penser en termes de mondialité : une poétique du partage et de la diversité en réponse à l’égalisation par le bas et à l’uniformisation. Au risque de me répéter, je l’affirme et persiste à penser qu’il n’y a rien de plus exaltant en ce Tout-Monde : les hommes et les peuples peuvent changer en échangeant, sans se perdre pourtant ni se dénaturer. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

À lire : les ouvrages d’Aliocha Wald Lasowski. L’enseignant-chercheur en philosophie politique à Sciences-Po Lille fut lauréat de la Bourse Édouard Glissant. Une plongée foisonnante dans les idées et concepts de l’auteur d’une Philosophie de la relation.

Fils rebelle de Césaire, portrait

Natif de Sainte-Marie en Martinique en 1928, Édouard Glissant est élève au lycée Schoelcher de Fort-de-France à l’époque où Aimé Césaire enseigne dans les classes terminales. Elève brillant, il fait un premier séjour à Paris à l’âge de 18 ans, où il étudie la philosophie à la Sorbonne et l’ethnologie au Musée de l’Homme. Lecteur assidu des poèmes de Saint-John Perse autant que des « Peau noire et masques blancs » de Franz Fanon avec qui il se lie d’amitié, Glissant s’éveille très tôt à cette conscience aigüe de l’homme colonisé. Désormais, écriture et lutte se conjugueront à égalité dans la relation que l’écrivain affine avec le monde qui l’entoure. Alors qu’il fonde en 1959 le Front antillo-guyanais pour l’autonomie avec Paul Niger, il est expulsé de Martinique et assigné à résidence en métropole jusqu’en 1965. Il n’empêche, il poursuit à Paris la lutte anticoloniale, milite en faveur de l’indépendance de l’Algérie et signe en 1960 le Manifeste des 121 en compagnie de Jean-Paul Sartre.

Glissant4Fils spirituel d’Aimé Césaire, Édouard Glissant s’éloigne progressivement du concept de « négritude » pour s’affirmer comme le théoricien du « Tout-monde », de la « créolité » et de la « mondialité ». Devenant à son tour l’éveilleur d’une nouvelle génération d’écrivains antillais : Patrick Chamoiseau, Raphaël Confiant, Daniel Maximin… Directeur du Courrier de l’Unesco de 1982 à 1988, il se tourne alors vers une carrière universitaire : d’abord à l’université d’État de Louisiane puis, en 1995, à l’université de New York en tant que professeur « distingué » en littérature française. En 1998, il rate de peu le Nobel de littérature. En 2007, il s’oppose avec virulence à la création d’un ministère de l’Identité nationale. Une aberration pour celui qui dénonce dans toute son œuvre les « identités-racines » au détriment des « identités-relations ». Une seule certitude et conviction pour le poète, « le monde entier se créolise, il entre dans une période de complexité et d’entrelacement tel qu’il nous est difficile de le prévoir ». Faut-il craindre ce nouvel état du monde, cette « créolisation » ? Bien au contraire, « elle est un métissage d’arts et de langages qui produit de l’inattendu, elle est une façon de changer en échangeant avec l’autre, de se transformer sans se perdre ».

Nourri de St John Perse et de Faulkner, il est l’auteur d’une œuvre foisonnante entre essai et fiction, poésie et théâtre. Édouard Glissant ? Un homme de haute stature, tant par la taille que dans l’écriture, un verbe qui se joue des mots et des concepts pour caracoler sur des sentiers de traverse. De la mangrove aux flancs de la Pelée, tel l’esclave « marron » à la conquête de sa liberté. Y.L.

À lire : L’imaginaire des langues. Une série d’entretiens avec Édouard Glissant conduits par Lise Gauvin entre 1996 et 2009. Où le penseur antillais du « Tout-Monde » affine sa réflexion au fil du temps, constatant que « la pensée unique frappe partout où elle soupçonne de la diversité ».

 De Glissant à Chamoiseau, un livre à déclamer

Glissant3D’une lecture exigeante, Philosophie de la relation relève autant de la méditation poétique que du traité philosophique. Un livre à déclamer à haute voix, où les mots s’entrechoquent dans un phrasé luxuriant, où le verbe poétique se moque de la raison systémique. Une pensée qui bouscule les mots sur la page, renverse notre manière d’être au monde pour nous embarquer, nouveau Christophe Colomb ni dominant ni dominé, à la découverte de ce « Tout-Monde » où les cultures et les identités s’entremêlent au gré de l’inattendu et de l’imprévisible. Une lecture à poursuivre avec L’intraitable beauté du monde, un sublime texte coécrit avec Patrick Chamoiseau qui signe de son côté Les neuf consciences du Malfini. Une merveilleuse fable à savourer, telle la mise en œuvre romanesque de la pensée de son compère Glissant lorsque rapace et colibri apprennent à se connaître et à se reconnaître. Y.L.

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Vassili Grossman entre en scène

Au Théâtre-Studio d’Alfortville (94) Gerold Schumann met en scène Vie et destin. Adaptée par René Fix, une vaste fresque romanesque qui valut à son auteur, le journaliste et écrivain juif soviétique Vassili Grossman (1905-1964), une effroyable cascade de déboires et de menaces, avant et jusqu’après la mort de Staline.

Vassili Grossman eut droit à tout : foudres de la censure, fouilles du KGB, trahisons d’éditeurs et de collègues écrivains. Dès ses débuts, il flirtait « entre le bannissement et les honneurs ». Ses écrits ne collaient pas au « réalisme socialiste ». Il fut célèbre en sa qualité de correspondant de guerre pour l’Étoile rouge, organe de l’Armée rouge, durant la bataille de Stalingrad et la découverte des camps nazis. Sur le front en Ukraine, il éprouve l’ampleur des massacres perpétrés contre les juifs, il apprend la mort de sa mère dans le ghetto de Berditchev, sa ville natale. Vie et destin passa en Occident dans la clandestinité sous la forme de microfilms, pour être publié en Suisse et en France.

Une mise en scène qui relève de la gageure

On se dit que porter en scène une telle somme littéraire relève de la gageure et que qui trop embrasse mal étreint, mais on n’oublie pas que le Russe Lev Dodine avait présenté en 2007 sa version de Vie et destin à la MC93 de Bobigny, avec de grands moyens. Gerold Schumann n’a pas les mêmes. Du moins sa réalisation tient-elle compte des enjeux majeurs de l’œuvre, mis en pratique par six interprètes (François Clavier, Maria Zachenska, Thérésa Berger, Vincent Bernard, Thomas Segouin et le guitariste Yannick Deborne). Ils ont à vite changer de personnage en annonçant la couleur : officier SS, officier soviétique, soldate russe, soldat allemand, Eichmann, femme ukrainienne, etc.

Parfois on s’y perd un peu, mais le climat tragique d’un temps de guerre totale, à l’héritage actuel si lourd, est alors synthétisé en ondes concentriques à l’aide de la vidéo qui cite, en noir et blanc, les ruines de Stalingrad, entre autres terribles épisodes historiques dans lesquels fut impliqué, à son corps défendant, Vassili Grossman. Lui qui osa dire : « En mille ans l’Homme russe a vu de tout, mais il n’a jamais vu une chose : la démocratie ». Jean-Pierre Léonardini, photos Jennifer Herovic

Vie et destin, Gerold Schumann : Jusqu’au 01/02, du mardi au samedi à 20h30. Théâtre-Studio d’Alfortville, 16 rue Marcelin Berthelot, 94140 Alfortville (Tél. : 01.43.76.86.56). Le 30/04, au Théâtre de l’Arlequin à Morsang-sur-Orge (91).

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Paris, Ariane et sa bande

Au théâtre de la Scala (75), Ariane Ascaride propose Paris retrouvée. En compagnie de quatre comédiennes, d’une chanteuse et d’un accordéoniste, un spectacle poétique et littéraire, chansonnier et populaire en hommage à la capitale des Lumières. Où se cachent, sous le pont Mirabeau, Zazie, les Misérables et les enfants du Paradis.

Alignées derrière leur pupitre, elles sont impatientes de fouler le pavé. Au piano du pauvre, les doigts d’orfèvre de David Venitucci égrènent quelques notes. Tout à la fois mélodieuses et impétueuses, nostalgiques ou volcaniques… D’un souffle, l’accordéon donne le ton, les trois coups ont sonné, la fête peut commencer ! « Paris, c’est la ville de mes balades interminables et solitaires sous le soleil de mai, de mes arrêts fascinés sur un pont à regarder les autres en enfilade enjamber la Seine. Cela reste toujours pour moi un enchantement », confesse en préambule la Jeannette des quartiers populaires de Marseille, la Marianne des Fortifs et des banlieues parisiennes.

Amoureuse de Paname, la pie voleuse l’affirme, persiste et signe, « nous décidons aujourd’hui de prêter nos voix à ceux qui ont si bien célébré Paris (…) pour dire qu’elle n’est pas seule dans sa résistance, nous sommes là et mettons nos pas les uns dans les autres, voix à l’unisson, pour faire résonner la musique de ses artères ». Une profession de foi superbement coloriée, psalmodiée et chantée par cette clique de femmes rebelles (Pauline Caupenne, Annick Cisaruk, Délia Espinat-DiefOcéane Mozas et Chloé Réjon) qu’Ariane Ascaride a convoqué en bataillon collé-serré sur la scène de la Piccola Scala !

« Rien n’a l’éclat de Paris dans la poudre
Rien n’est si pur que son front d’insurgé
Rien n’est ni fort ni le feu ni la foudre
Que mon Paris défiant les dangers
Rien n’est si beau que ce Paris que j’ai. »

Louis Aragon

Comme il convient, la troupe entame sa balade chansonnière sur les Champs-Élysées de Joe Dassin pour la clore en compagnie de Dutronc père au petit matin, en fait soixante minutes plus tard, à l’heure où Paris s’éveille : des Beaux quartiers d’Aragon au cimetière du Père Lachaise, des fusillés de la Commune à la Zazie de Queneau pestant contre le métro en grève ! En paroles et musiques, en vers clamés ou chantés (ah, la voix gouailleuse de la Cisaruk !), lavandières ou pétroleuses, combattantes d’hier à aujourd’hui, les six interprètes invitent l’auditoire à joindre leurs pas à celles et ceux, écrivains-musiciens-chanteurs, qui ont immortalisé, pleuré, aimé, arpenté les pavés de Paris. De La danse des bombes de Louise Michel aux Mémoires d’une jeune fille rangée de Simone de Beauvoir, des amours contrariés des Enfants du paradis sous la plume de Prévert à ceux-là qui dorment ou meurent sous Le pont Mirabeau d’Apollinaire, quand vient la nuit et sonne l’heure…

Paname la bien-aimée est sertie de folles dorures entre belles littératures et chansons éternelles. Un talentueux accordéoniste et six fiers minois pour charmer nos yeux et ensorceler nos oreilles, un tendre baiser à « Paris outragé, Paris brisé, Paris martyrisé, mais Paris libéré » et magnifiquement célébré ! Yonnel Liégeois

Paris retrouvée : avec Ariane Ascaride, Pauline Caupenne, Chloé Réjon, Océane Mozas, Délia Espinat-Dief, la chanteuse Annick Cisaruk et David Venitucci à l’accordéon. Jusqu’au 14/02, les jeudi et vendredi à 19h. La Scala, 13 boulevard de Strasbourg, 75010 Paris (Tél. : 01.40.03.44.30).

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Trois hommes à la question

De l’ouvrage paru aux éditions de Minuit en 1958, Laurent Meininger adapte et met en scène La question. Une mise en bouche fulgurante du récit-brûlot d’Henri Alleg, relatant sévices et tortures que lui infligea l’armée française durant la guerre d’Algérie. Avec Stanislas Nordey sous les traits de l’ancien journaliste d’Alger républicain, impressionnant de naturel et de vérité.

Un clair-obscur oppressant, un étrange rideau tremblant en fond de scène… Le décor, sobre, est posé. Un homme s’avance, la voix calme et puissante tout à la fois, un halo de lumière pour éclairer des mots criant souffrance et douleur. Sur le plateau, s’immiscent angoisse et détresse. Face au public, figé comme sidéré par les paroles dont il use pour narrer son interminable supplice, Stanislas Nordey impose sa présence. La question ? Les sombres pages d’une histoire de France où des tortionnaires, soldats et officiers d’une armée régulière, couvrent de rouge sang leurs ignobles forfaitures.

En cette Algérie des années de guerre, depuis novembre 1956, le journal Alger républicain est interdit de parution. Contraint à la clandestinité, Henri Alleg, son directeur, est arrêté en juin 1957. De sa prison, entre deux séances de torture dirigées par les hommes des généraux Massu et Aussaresses, il rédige La question. Sorti clandestinement de cellule, un texte bref mais incisif et dense, limpide presque, qui dissèque hors tout état d’âme les sévices endurés : la « gégène » (des électrodes posées sur diverses parties sensibles du corps), la « piscine » (la tête plongée dans l’eau jusqu’à l’asphyxie), la « pendaison » (le corps suspendu par les pieds et brûlé à la torche)… Sans omettre les coups, les injures, les humiliations quotidiennes, les menaces de mort à l’encontre de la femme et des enfants du supplicié !

Un témoignage d’autant plus émouvant et percutant qu’Henri Alleg le rédige tel un rapport d’autopsie, celle d’un mort vivant qui n’ose croire en sa survie. Les commanditaires de ces actes barbares ? Les militaires français du « Service action » qui s’octroient tous les droits, usent et abusent de sinistres manœuvres pour extorquer des renseignements et sauver l’Algérie coloniale des griffes de l’indépendance. Leur doctrine fera école, le général Aussaresses ira l’enseigner aux États-Unis, ensuite en Argentine et au Chili. Sur la scène du théâtre, point de salle de tortures, non par économie de moyens mais pour que le texte seul, sans pathos superflu, prenne son envol hors les frontières. Hier comme aujourd’hui, pour dénoncer dictateurs et tortionnaires en tout pays.

« Ma première rencontre avec le livre d’Henri Alleg ? Un choc », reconnaît Laurent Meininger, « qui m’émeut toujours autant au fil de mes lectures ». D’autant qu’il s’emploie, depuis la création de sa compagnie théâtrale en 2011, à mettre en scène des textes forts qui parlent aux consciences d’aujourd’hui. Formé à l’école de l’éducation populaire par des maîtres es tréteaux, tel Jean-Louis Hourdin, il s’inscrit au nombre de ceux qui ont fait entrer le théâtre dans les hôpitaux et les prisons. Face à la montée des nationalismes et à l’émergence de « petits chefs » aux discours haineux, Laurent Meininger en est persuadé, La question conserve son pouvoir d’interpellation en ce troisième millénaire. « Croire que liberté et démocratie sont acquises à tout jamais ? Une attitude suicidaire ! Il nous faut rester vigilants, ne jamais se départir d’un esprit critique, le combat contre l’injustice est permanent ».

« Aujourd’hui encore, La Question demeure une référence », écrit en 2013 dans les colonnes du Monde Roland Rappaport, l’avocat qui sortit feuille par feuille le manuscrit écrit sur du papier toilette. « C’est ainsi, qu’en 2007, aux USA, lors des débats sur l’usage en Irak de ce qui était désigné comme « des interrogatoires musclés », en réalité de véritables tortures, l’Université du Nebraska a publié, en anglais, La Question. Dans la préface, signée du professeur James D. Le Sueur, on lit « La Question est et demeure, aujourd’hui, une question pour nous tous », rapporte le juriste en conclusion de son témoignage.

Alleg, Meininger et Nordey ? D’une génération l’autre, trois hommes aux convictions enracinées pour un même devoir de mémoire. Trois hommes à la question pour un message de vigilance certes, plus encore pour un message de paix et de fraternité entre les peuples. Sur la scène, à La question posée dans le clair-obscur, lumineuse et flamboyante s’impose la réponse ! Yonnel Liégeois, photos Jean-Louis Fernandez

La question : le 21/01/25, Le Cratère, Alès (30). Du 24/01 au 01/02, Théâtre de la Concorde, Paris (75). Du 18 au 22/03, Théâtre des Bernardines, Marseille (13). Du 01 au 03/04, Comédie de Picardie, Amiens (80).

Question interdite

Publiée en février 1958, La question d’Henri Alleg est la première à dénoncer publiquement sévices et tortures perpétrés en Algérie. Jean-Paul Sartre, dans les colonnes de L’Express, salue à l’époque la portée du texte. Huit réimpressions dans les cinq semaines suivant la sortie… Le 25 mars, le livre est saisi puis interdit, à la demande du tribunal des forces armées de Paris. Malraux, Mauriac et Sartre protestent et dénoncent la censure. Devenu succès littéraire et référence internationale, l’ouvrage est traduit en pas moins de trente langues (éd. de Minuit, 6€90).

Une rencontre saisissante

La Question a été pour moi une rencontre saisissante. Ce texte dénonce l’utilisation de la torture par l’armée française durant la bataille d’Alger. Il fut longtemps censuré par l’État français. J’ai été totalement happé, interpellé par les mots de Henri Alleg. Ils font écho à des émotions qui me traversent depuis longtemps : mon grand-père fut résistant pendant la seconde guerre mondiale. Certes, il ne s’agit pas de la même guerre, mais la guerre d’Algérie soulève des questions que soulevait également, à peine plus d’une décennie auparavant, la seconde guerre mondiale : la torture, la résistance, la censure… Elle interroge en 1957 sur ces enseignements que notre pays n’a pas su tirer des atrocités subies par son propre peuple entre 1939 et 1945. Ce récit autobiographique parle d’un homme qui reste fidèle à ses convictions ; quel qu’en soit le prix pour lui-même. Son refus, son courage, sa dignité, ses valeurs fraternelles me touchent profondément. Que signifie résister ? Comment réagir face à la peur ? face à la douleur physique ? Jusqu’où est-on capable d’aller pour défendre un idéal ? Dans La Question le récit comme la torture sont implacables. On ne peut s’y soustraire. Le choc est d’autant plus rude que le récit est clinique, il ne fait jamais appel à l’émotion. Henri Alleg dresse le procès-verbal des exactions que lui ont fait subir les parachutistes français sur ordre du gouvernement français. Il sait que le silence est le plus fidèle allié de la torture. Il sait que pour défendre nos valeurs, il faut témoigner de ce qui se passe quand elles s’effondrent.

Monter La Question, c’est rappeler que la torture existe toujours, que les principaux tortionnaires et assassins sont les États, hier comme aujourd’hui. Aucun d’entre eux « n’est à l’abri de consentir » à la torture, à « l’exécution extra-judiciaire », à l’utilisation de peines, de conditions de détention ou de traitements cruels, inhumains ou dégradants Pas même les grandes démocraties, pourtant supposées garantir le respect des droits de l’homme… La liste est longue, effroyablement longue, des pays qui ont recours à la torture de manière systématique pour obtenir des informations, arracher des « aveux », menacer. La liste est longue, effroyablement longue, des pays où « l’exécution extra-judiciaire » fait taire la voix dissidente. Ces horreurs font écho aux tortures subies par Henri Alleg en 1957 ; à la « corvée de bois » des parachutistes en Algérie, assassinant sur ordre du gouvernement français les militants indépendantistes Maurice Audin, Ali Boumendjel et bien d’autres ; au massacre de « Français musulmans d’Algérie », le 17 octobre 1961 à Paris, par des policiers français sur ordre d’un préfet déjà impliqué dans la rafle de 1600 juifs à Bordeaux entre 1942 et 1944. Au regard de la place qu’elle tient dans la littérature minimaliste, au regard du rôle qu’elle a tenu hier dans le « tressaillement » des consciences, OUI il est juste que La Question conserve son statut de référence internationale. Mais NON, il n’est pas acceptable que tant de pays, tant de gouvernements dans le monde restent encore tortionnaires et que La Question conserve ainsi malheureusement toute son actualité. Laurent Meininger, metteur en scène

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Entre farce et drame, le mandat

Du 14 au 16/01, à la Comédie de Saint-Étienne (42), Patrick Pineau présente Le mandat. Dans une traduction d’André Markowicz, entre farce et satire politique, la pièce de Nicolaï Erdman décoiffe ! Avec force humour et suspens pour ce vaudeville soviétique des années 20, un spectacle d’une puissance convaincante.

Moscou, au lendemain de la révolution bolchévique ! Dans l’appartement petit-bourgeois de la famille Goulatchkine, c’est la débandade et la consternation : tsar et ordre ancien sont à terre, la seule issue en perspective ? Brandir sa carte du parti communiste soviétique, Le mandat ! Si le fils Pavel l’obtient, sa sœur pourra convoler en justes noces avec le fils des voisins, des suppôts fortunés de l’ancien pouvoir, avenir et tranquillité des deux maisonnées sont assurés. Alors, il faut s’organiser en accrochant au mur des tableaux à message interchangeable, sur une face un paysage hollandais et de l’autre le portrait de Marx, un autre avec le visage du Christ pour amadouer un pope de passage… En un mot, il faut donner le change, miser sur le double langage pour amadouer les apparatchiks et ne pas contrarier les nostalgiques de l’ancien régime. C’est sans compter sur l’ire du voisin de palier, sa casserole de vermicelles sur la tête, fatigué de leurs turpitudes et fermement décidé à les dénoncer à la milice du quartier… Suspens garanti, le fameux mandat comme nouveau graal à conquérir !

Lors de sa création, jouée plus de 350 fois en 1925, la pièce subversive de Nicolaï Erdman connut un immense succès. Avant que Staline n’y mette son grain de sel, n’interdise son autre pièce Le suicidé et condamne l’auteur au silence : du Feydeau à dimension politique ! Dans la version d’André Markowicz, l’œuvre explose d’irrévérence sociale, brocardant autant la bourgeoisie agonisante que le totalitarisme naissant. De l’allumage à l’extinction des projecteurs, sous son humour ravageur une peinture de grande intelligence pour interroger nos sociétés, d’hier à aujourd’hui, où d’aucuns usent d’un discours mielleux pour mieux assouvir leurs appétits personnels. Conduite par Patrick Pineau, une troupe de haute voltige qui emporte le public dans une sarabande effrénée de coups de théâtre à répétition. Yonnel Liégeois, © Simon Grosselin

Le mandat, Nicolaï Erdman et Patrick Pineau : du 14 au 16/01, salle Jean Dasté à 20h. La Comédie de Saint-Étienne, Place Jean Dasté, 42000 Saint-Étienne (Tel : 04.77.25.14.14).

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Albert Camus, morale et justice

Le 4 janvier 1960, Albert Camus se tue en voiture. En cette année 2025 de tous les dangers, une œuvre à redécouvrir : le plus jeune Nobel français conjugua en permanence la révolte et le doute. Le regard d’Agnès Spiquel, universitaire et présidente de la Société des études camusiennes.

Albert Camus, « l’homme révolté » et le penseur du doute, n’a jamais cessé d’alimenter débats et vaines polémiques ! Or, « Camus est une figure irrécupérable », affirme d’emblée Agnès Spiquel, l’une des exégètes du Prix Nobel de littérature en 1957 et présidente de la Société des études camusiennes, « son nom et son œuvre s’inscrivent dans la durée, contrairement à ceux qui tentent de se les approprier ». La formule « La parole et l’acte », dont usait avec justesse l’éminente et regrettée historienne Madeleine Rebérioux pour définir Jean Jaurès, le tribun du socialisme et fondateur de L’Humanité, s’accorde pleinement à « La pensée et l’action » de Camus, l’ancien journaliste d’Alger Républicain et de Combat, l’auteur de L’étranger et de L’homme révolté. Morale politique et justice sociale : tels furent les maîtres – mots jamais démentis du natif d’Algérie.

Enfant de la laïque

Camus ? Un enfant du peuple et de l’école républicaine, orphelin d’un père mort aux premières fureurs de la guerre de 14 et bambin aimant d’une femme de ménage, pauvre à défaut d’être miséreux… Face à la précocité de son élève, Louis Germain son instituteur n’hésitera pas à prendre en main le destin scolaire du petit Albert, lui donnant des cours particuliers le soir et le préparant à l’examen des bourses. Une affection envers son maître auquel Camus dédiera son discours de réception au Nobel… « Très tôt, Camus affiche son désir d’écriture », souligne d’ailleurs Agnès Spiquel, « dès l’âge de 17 ans, puisque « la littérature peut tout dire » écrit-il, il affirme qu’il veut devenir écrivain. Aussi, très vite il se mêle de tout ce qui bouillonne à Alger ». Le football bien sûr, sa grande passion, mais aussi le théâtre pour lequel il écrit et met en scène, la philosophie dont il prépare l’agrégation… Las, atteint de la tuberculose, il se voit sanctionné de la double peine : interdiction d’enseignement et de présentation aux concours universitaires !

kabylie

La déception évidemment, mais pas le découragement pour le jeune homme qui se lance déjà dans une intense activité sociale et culturelle. Mais aussi politique avec son adhésion en 1935 au PCA, le parti communiste algérien, qu’il quitte deux ans plus tard plus tard, ensuite journalistique avec son entrée en 1938 à la rédaction d’Alger Républicain où il publiera ses grands reportages «  Misère de la Kabylie », … « Des articles et des engagements qu’il payera cher », commente la professeur émérite à l’université de Valenciennes, « tant son vain soutien au projet de réforme Blum – Viollette sur le droit de vote des musulmans algériens que la censure qui frappe Soir Républicain : sans travail et sans argent, ayant commencé la rédaction de « L’étranger », il quitte Alger en 1940 pour gagner Paris occupé ».

Journaliste, écrivain

Combat

Il rejoint alors les réseaux de la Résistance, puis le journal Combat clandestin avant d’en assumer la rédaction en chef et les éditoriaux à la Libération… En 1947, il quitte le journal alors qu’il a déjà publié L’étranger, Le mythe de Sisyphe et Caligula. Paraît bientôt La peste, son nouveau roman salué par Sartre. D’aucuns auraient pu déjà percevoir, dans son écriture, la haute conscience morale dont Camus charge l’engagement politique. Dès 1945, dans un concert de louanges international auquel se joint Mauriac, au lendemain de l’horreur atomique qui signe la capitulation du Japon, Albert Camus seul dénonce ouvertement dans Combat la barbarie humaine scientifiquement industrialisée : jamais la fin, même la signature d’un accord de paix, ne justifie les moyens ! Et l’auteur des Justes signe son arrêt de mort au peloton d’exécution de l’intelligentsia française, composé de Sartre et des membres de la revue des Temps Modernes, avec la publication en 1951 de L’Homme révolté. Une rupture philosophique, politique et humaine avec le chantre de l’existentialisme, une rupture surtout avec tous ceux qui justifient dans la marche de l’histoire les crimes commis en son nom. « Chez Camus, les idées sont enracinées dans la réalité concrète, les concepts naissent d’abord de l’expérience, tant politique que philosophique », commente Agnès Spiquel, « Camus est avant tout un homme de convictions, pas de certitudes ». Ainsi s’expliquent son attitude et ses prises de position multiples au sujet de l’Algérie, le berceau de son cœur et le soleil de son enfance, la grande tragédie qui le réduira à terme au silence parce que jamais l’acte de terrorisme, quel qu’il soit et d’où qu’il vienne, ne trouvera grâce à ses yeux !

De l’absurde au doute

"L'étranger" d'Albert Camus, illustré par José Munoz
« L’étranger » d’Albert Camus, illustré par José Munoz

Camus s’empare très tôt de la « question algérienne », il suffit de relire ses étonnantes et passionnantes Chroniques algériennes d’une lucidité à toute épreuve. Sur l’incurie et l’aveuglement du pouvoir colonial, sur la misère et la révolte qui gronde de l’autre côté de la Méditerranée… Jusqu’au bout, il plaidera la cause d’un chemin étroit à emprunter, « entre les deux abîmes de la démission et de l’injustice », pour essuyer au final les reproches et invectives tant à propos de ses paroles que de ses silences. « Pour Camus, oser proposer une troisième voie ne signifie aucunement qu’il se contente de la voie du juste milieu », précise Agnès Spiquel, « c’est encore une fois le moraliste qui pense et s’oppose de la même manière tant au fascisme qu’au stalinisme. La règle de conduite qu’il s’impose n’est jamais celle du repos. Chez Camus, il y a une justesse du mot qu’il faut entendre et reconnaître ». D’autant que, si Camus a connu et connaît la dureté et l’absurdité de la vie pour en parler aussi bien dans son théâtre que dans ses romans, il en expérimente aussi, à cause de la maladie et de la mort qui rôde,  l’éventuelle brièveté et fragilité… D’où le doute, voire le désespoir, qui s’empare alors de ce croqueur impénitent de la vie devant l’incapacité qui le ronge progressivement à se faire comprendre, à parler et à écrire. Camus préfèrera toujours la terre et sa mère aux joutes intellectuelles, c’est un homme de corps et de cœur qui pense l’abstrait au pluriel dans la palette du concret. Une preuve ? « Les plus grands bonheurs de Camus : vivre la fraternité d’un collectif », constate l’universitaire, « la solidarité de l’équipe de football, la ferveur d’une compagnie de théâtre, la chaleur des ouvriers du Livre à l’heure du bouclage ».

Albert Camus ? Une œuvre et une pensée qui ravissent les jeunes générations, bien au-delà des frontières hexagonales. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

Camus, citoyen du monde

Camus2

« Dans l’idée que le monde est une cité, l’album Albert Camus citoyen du monde veut montrer l’être-au-monde de Camus dans son rapport à la nature, à ses ami(e)s, à l’actualité, aux autres penseurs, à son siècle, à la tragédie humaine, au bonheur », commente Agnès Spiquel. Pourquoi Camus parle autant aux hommes du XXIe siècle ? « Pour des raisons multiples », souligne l’universitaire. « C’était un esprit libre : il refusait les embrigadements, les étiquettes toutes faites, les solutions tranchées de manière simpliste au nom d’idéologies préexistantes. Il avait le sens de la nuance, une conscience aiguë de la tension – difficile mais féconde – entre des pôles opposés. Il défend  les principes éthiques, entre autres en politique : pour lui, la fin ne justifie jamais les moyens. Il ne se paie pas de mots, ne prostitue pas le langage mais recherche autant la justesse que la justice. Il est lucide sur le tragique de la condition humaine mais défend le droit au bonheur. Enfin, il écrit admirablement bien ! ». Y.L.

« Albert Camus, citoyen du monde », un magnifique album. Riche de nombreux documents, photographies et textes inédits (Gallimard, 208 p., 29€)

D’Hugo à Camus…

Premier

Agnès Spiquel l’avoue, « je suis devenue une familière de Camus ». Plus fort encore pour la présidente de la Société des études camusiennes, « je me rappelle, jeune enseignante en littérature française, ma première inspection se déroula lors d’un cours sur Camus ». Et pourtant, le premier amour littéraire d’Agnès Spiquel ne se nomme pas Albert, mais Victor ! « J’ai fait ma thèse sur  l’œuvre de Victor Hugo. Au final, je trouve nombre de similitudes entre ces deux grands noms de la littérature, l’un et l’autre témoins et acteurs de l’Histoire : Hugo à l’heure du coup d’état de 1851, Camus dans la tourmente de ce qui deviendra la guerre d’Algérie ».

Que lire d’emblée pour entrer de plain-pied dans l’œuvre et la pensée de Camus ? Le Premier Homme, conseille sans hésiter Agnès Spiquel, « toute la vie et les convictions de Camus se retrouvent d’une page à l’autre ». Et de poursuivre la lecture, selon l’universitaire, avec les Chroniques algériennes et Camus à Combat. Journaliste, essayiste, romancier et dramaturge, le Nobel 1957 se révèle et s’impose vraiment comme une grande plume ! Y.L.                         

À lire : les quatre volumes des Œuvres complètes publiées dans la Pléiade chez Gallimard, sous la direction de Jacqueline Lévi-Valensi. Tous les titres sont disponibles aussi chez le même éditeur en Folio dont La mort heureuse présenté par Agnès Spiquel. Cahier Camus, dirigé par Raymond Gay-Crosier et Agnès Spiquel (Ed. de L’Herne, 376 pages, 39€). Œuvres d’Albert Camus, dans la collection Quarto Gallimard avec une préface de Raphaël Enthoven (1536 p., 29€). Le monde en partage, itinéraires d’Albert Camus, de Catherine Camus (Gallimard, 240 p., 35€)

À découvrir : Dictionnaire Albert Camus, sous la direction de Jeanyves Guérin (Robert Laffont, collection Bouquins, 975 p., 30€). Dictionnaire amoureux d’Albert Camus, par Mohammed Aïssaoui avec la complicité de Catherine Camus (Plon, 528 p., 28€). Albert Camus/Maria Casarès, correspondance, présentation de Béatrice Vaillant et avant-propos de Catherine Camus (Folio, 1472 p., 15€90).

À écouter : La peste, lue par Christian Gonon, de la Comédie Française (CD Gallimard, 26€40, deux CD MP3 à 18€99).

À savourer : La postérité du soleil. Sous le regard de René Char, les textes de Camus et les photos d’Henriette Grindat (Gallimard, 80 p., 28€)). L’étranger, illustré par José Munoz (Futuropolis-Gallimard, 144 p., 24€). Avec Le premier homme (272 p., 30€), les deux volumes en coffret (416 p., 54€).

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Le décès de Gilles Defacque, réactions

À l’annonce de la mort de Gilles Defacque, anonymes et personnalités pleurent sa disparition. Les réactions sont légion. Pour Chantiers de culture, celle de Marie-José Sirach dans les colonnes de L’Humanité, du comédien Jacques Bonnaffé sur les réseaux sociaux, du critique dramatique Jean-Pierre Thibaudat sur Mediapart.

Le trublion touche à tout

Jusqu’au bout, il se sera bagarré contre la maladie. Faut dire que c’était un sacré bagarreur contre la bêtise et la crasse du monde, la grisaille et l’hypocrisie du système. Gilles Defacque mettait du soleil dans nos vies. Nez rouge, en chemise et bretelles, là où il débarquait ça tourneboulait sec. Les punchlines, il en avait plein sa besace, à croire qu’il avait un jardin secret où les cultiver. Mais il était bien plus que ça : c’était un immense poète, un fantaisiste hors pair, un saltimbanque de la trempe des plus grands.

Né en 1945 à Friville-Escarbotin, ça s’invente pas, en Picardie, il a pris la Libération au pied de la lettre. C’est dans une salle de bal-catch-cinéma que tenaient ses parents qu’il grandit. Toujours aux premières loges, il observait les danseurs tournoyer, les matchs de catch, pourtant interdit aux minots, se faufilant entre les fauteuils pour se faire une cinématographie désordonnée et populaire. Lorsque le jeune Picard migre à Lille, il débarque à Wazemmes. Le coup de foudre est immédiat et réciproque : il devient un Ch’ti avec l’accent.

Le Prato comme écrin

Dans la mouvance post-68, il fonde avec une bande de copains le Prato, qui devient l’épicentre d’aventures théâtrales épiques, clownesques et fantaisistes. Beaucoup d’acteurs, de clowns, de musiciens y feront leurs premiers pas. Defacque avait le souci de la formation et de la transmission, alors le Prato ouvrait grand ses portes à celles et ceux qui voulaient se lancer dans l’aventure. Guy Alloucherie et Éric Lacascade, Jean-Michel Soloch et Chantal Lamarre, Howard Buten, Jacques Bonnaffé, Yolande Moreau, Jean Boissery, Tiphaine Raffier, David Bobée ; mais aussi toute une génération de clowns et clownes, Baro d’evel, le cirque Trottola ; des musiciens, William Schotte, Nono, André Minvielle, Bernard Lubat ou la compagnie du Tire-laine, tous sont passés par le Prato, qui est consacré lieu de création, une fabrique de théâtre populaire, un cirque de tous les possibles, avec son festival Au rayon burlesque ou ses bals du dimanche (gratuits).

Gilles Defacque était un clown jusqu’au bout de son nez rouge. Ses écrits, poético-burlesques, ne manquaient ni de piment, ni de sel. La Rentrée littéraire de Gilles Defacque (la Contre Allée, 2014) est un florilège de saillies mordantes et de contrepèteries improbables où Defacque, dans la peau d’un critique littéraire qui aurait « regardé (trop) la télé ou qui aurait dormi (au choix) », invente une liste des 700 livres, rentrée littéraire oblige, avec une règle du jeu : un titre, un résumé et une petite appréciation si possible ou un nom d’éditeur. Cela donne des brèves de conteur, à déguster entre deux fricadelles-frites et une gorgée de bière… Cet été encore, alors qu’il était affaibli par la maladie, Gilles était venu à Uzeste, sur un coup de tête. Il a improvisé, s’autoproclamant maître de cérémonie du concert de la Cie des fifres de Sylvain Roux. Autant dire qu’il leur a cloué le bec, aux fifres !

C’est Patricia Kapusta, sa compagne et complice de cette aventure artistique singulière, qui a annoncé sa mort. De très nombreux artistes ont fait part de leur tristesse et émotion. « Lille et le monde de la poésie perdent un grand artiste », a écrit Martine Aubry, maire de Lille, sur les réseaux sociaux. « Il était plus qu’un artiste. Il a été de tous les combats pour défendre la condition humaine et les conquêtes sociales du XXe siècle. Nous avons partagé tant de ces luttes », a pour sa part déclaré Fabien Roussel, secrétaire national du PCF. Marie-José Sirach

Un clown ne meurt pas !

Le clown est mort. Phrase impossible à dire, qui nous entraîne ailleurs… D’abord un clown ne meurt pas, un clown immense et qui fait le Gilles sa vie durant, un picard natif de Friville Escarbotin venu chanter la Polka des Saisons et les beautés du Mignon Palace à Lille et dans toute la grande région des Hauts de France, et qui lance ses opération de conquêtes aux quatre points cardinaux, devenant festival à lui seul, érigeant des festivals, non ! Un tel dictateur des liesses impénitentes, un tel ogre de sympathie, insatiable buveur des rigolades partagées, ce Gilles n’est pas de ceux dont on peut saluer la sortie de piste comme un vulgaire chef d’état en répétant « Le clown est mort ». Ça sonne faux. Gilles Defacque est là partout, toujours, à toute heure, même sous la grimace de la maladie, ce con, il a réinventé le clown !

Photo extraite de l’album Le Prato (éditions Evenit)

Toujours effervescent du désir d’aller bien au-delà du clown et et et…. d’emmener tout le monde avec, tout âge et toutes confessions mêlées, c’est l’esprit Prato, la grande aventure d’une turbulence culturelle à laquelle la région, les métropoles doivent tant. Parce que Gilles ne s’inscrit dans aucune tradition, ne refait pas le clown comme on l’a toujours fait. C’est Protée faisant fête à l’imaginaire, Fellini dans la beauté sans limite des parades de salut, c’est Charlot à Wazemmes (un quartier de Lille, ndlr). Notre affection, nous si nombreux qui l’aimions, fonce au cou des plus proches, sa famille et ses amis de scènes, et à Patricia Kapusta, celle qui a partagé ces années de combat et d’impertinence. Heureux, tellement heureux d’avoir connu un bout de cette aventure. La scène vivante vient de perdre un acteur immense. Jacques Bonnaffé

Les clowns ont la gueule de bois

Gilles Defacque, l’un de leurs princes, est mort. Fer de lance et âme du Prato à Lille, ce « Théâtre international de quartier » unique au monde, Gilles Defacque était un clown sans pareil, un poète, un pourfendeur d’idées reçues, un auteur- metteur en scène généreux, un inventeur de tout avec rien et un formateur infatigable auprès de nombreux artistes en herbe aujourd’hui reconnus. Il en a aujourd’hui fini de « jardiner les possibles ». Jean-Pierre Thibaudat

Les obsèques de Gilles Defacque auront lieu le 6 janvier à 11h, au cimetière de Lille-Est. Une exposition de ses dessins et autres facéties se tiendra au Théâtre du Nord du 17 janvier au 8 février.

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Gilles Defacque, le clown est mort

La nouvelle est tombée : le 28 décembre, Gilles Defacque nous a quittés. Clown, poète et comédien, l’ancien directeur du Prato de Lille (59) a définitivement déserté les planches. Avec lui, pas de querelles de voisinage, cirque, théâtre et musique faisaient bon ménage ! Amoureux de Beckett, il a ouvert la piste aux grands textes, le nez rouge célébrant ses noces avec la scène contemporaine. Du rouge au noir, le rideau est tombé. Ultime hommage à l’immense artiste, Chantiers de culture publie l’article qu’il lui consacrait en 2018 à la création d’On aura pas le temps de tout dire au festival d’Avignon. Yonnel Liégeois

En piste, entrez l’artiste…

Directeur du Prato, cet étonnant Théâtre International de Quartier sis à Lille, Gilles Defacque entre en piste à La Manufacture d’Avignon. Le clown, poète et comédien s’excusant au préalable, puisque On aura pas le temps de tout dire ! Le récit d’une vie consacrée aux arts de la scène, contée avec humour et sensibilité, entre confidences retenues et passions partagées.

Une chaise, un bandonéon, une partition, sans les moustaches une tête à la Keaton… Il s’avance dans la pénombre, hésitant et comme s’excusant déjà d’être là, lui l’ancien prof de lettres devenu bateleur professionnel, surtout passeur de mots et de convictions pour toute une génération de comédiens ! Rêve ou réalité ? Il faut bien y croire et se rendre à l’évidence, pour une fois le passionné de Beckett n’a pas rendez-vous avec l’absurde, c’est bien lui tout seul qui squatte la piste et déroule quelques instantanés de vie sous les projecteurs… Comme un gamin, Eva Vallejo, la metteure en scène et complice de longue date, l’a pris par la main et Bruno Soulier, aux manettes de l’acoustique, l’accompagne en musique.

Un Gilles des temps modernes

Pas de leçon de choses ou de morale avec Defacque, il fait spectacle du spectacle de sa vie. Comme entre amis, sans jamais se prendre au sérieux mais toujours avec panache et sens du goût. Goût du verbe poétique, de la gestuelle sans esbroufe, du mot placé juste, de l’humour en sus, le sens profond du spectacle sans chercher le spectaculaire : simple ne veut pas dire simpliste, poétique soporifique, autobiographique nombrilistique. Un garçon bien que ce Gilles des temps modernes, plutôt Pierrot lunaire qui nous fait du bien, de sa vie à la nôtre, jouant du particulier pour nous faire naviguer jusqu’aux berges de l’universel : comme lui, croire en ses rêves, vivre de ses passions, sur scène pour quelques-uns et d’autres rives pour beaucoup…

Mes amours, mes succès, le désespoir et les heures de gloire… Éphémères peut-être mais des temps si précieux quand le plaisir de la représentation allume ou embrume l’œil du spectateur, d’aucuns l’ont chanté bien avant lui, il le déclame en un talentueux pot-pourri : les débuts de galère en Avignon, « M’man, peux-tu m’envoyer un petit bifton ? », la salle presque vide mais la tête pleine d’espoir puisque le copain a dit qu’il connaît une personne qui lui a dit « qu’elle allait parler du spectacle à une autre qu’elle connait et qui m’a dit que cette personne pouvait connaître quelqu’un que ça pourrait intéresser ».

Il est ainsi Defacque, une bête de cirque qui se la joue beau jeu, habitué depuis des décennies à braver tempêtes et galères, ours mal léché mais jamais rassasié de grands textes ou autres loufoqueries qui font sens, pour que rayonne sa belle antre internationale de quartier ! Le Prato ? Majestueuse, une ancienne manufacture de textile où l’on sait ce que veut dire remettre l’ouvrage sur le métier. Le poète a dit la vérité, le clown aussi, allez-y voir, il n’est pas encore mort ce soir ! (même s’il n’avait pas eu le temps de tout dire, en 2018, ndlr…) Yonnel Liégeois

À lire : Le Prato, un théâtre international de quartier (éd. Invenit, 25€). « Il fallait bien un beau livre, avec des photos, en couleurs, en noir et blanc, des dessins et des textes en toute liberté pour raconter, consigner l’aventure du Prato. Une aventure d’un demi-siècle commencée par un ­saltimbanque à la langue bien pendue, avec ou sans nez rouge, capable de jouer des classiques et des pas classiques, d’improviser à tout va, de danser, de sauter, de pirouetter, de se pendre aux rideaux et parfois même de grimper aux rideaux. Gilles Defacque, c’est son nom, est né dans une salle de bal-catch-cinéma que tenaient ses parents, en Picardie. On peut affirmer que, à l’instar d’Obélix, il est tombé dans la marmite du music-hall dès l’enfance. Mais c’est là leur seul point commun ». Marie-José Sirach

À voir : Un portrait de Gilles Defacque et du Prato. Par Gwenola David et Yannic Mancel, avec documents sur les 40 années d’histoires, vidéos de spectacles et de présentation du Prato, dossiers de spectacles, livrets de créations… Un documentaire « HORS-PISTE Gilles Defacque et le Théâtre du Prato », de Pierre Verdez en partenariat avec le CNC.

À visiter : Du 17/01/25 au 08/02/25, une exposition au Théâtre du Nord : Aujourd’hui c’est mon anniversaire ! « Pour l’exposition tu leur diras bien, tu leur expliqueras bien que c’est pas morbide, bien sûr il y a l’hôpital, il y a la mort, mais c’est le processus créatif qui ne peut pas s’arrêter. C’est pas morbide. C’est pas un hommage ». Gilles Defacque

« Gilles nous a quittés, (…) mais il n’a pas dit son dernier mot. Depuis sa chambre d’hôpital, il n’a cessé d’écrire des poèmes, de dessiner, de se filmer, de faire des photos, dans le but de proposer cette dernière exposition (enfin, qui sait, avec lui), comme un pied de nez à la mort elle-même ». Le Théâtre du Nord

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Ariane Mnouchkine et ses dragons

Au théâtre du Soleil, à la Cartoucherie (75), Ariane Mnouchkine présente Ici sont les dragons. La première époque, 1917 la victoire était entre nos mains, « d’un grand spectacle populaire inspiré par des faits réels »… Une plaidoirie imagée en faveur de l’Ukraine, une leçon d’histoire fort appuyée.

La grande prêtresse du Soleil, Ariane Mnouchkine, ne faillit pas à la règle ! Imperturbable malgré la fraîcheur des rafales de vent en ce dimanche après-midi, fidèle au poste, elle déchire encore et toujours les billets à l’entrée du théâtre… Sous la grande halle, chaleur et bortsch ukrainien réconfortent les spectateurs. Une foule bigarrée, les habitués en quête de leur place et les néophytes à la découverte du lieu. De ci delà, de grandes boîtes aux couleurs jaune et bleu accueillent les dons en faveur du peuple assailli par les troupes russes : pour acheter des drones de reconnaissance, non pour tuer, est-il précisé en préambule à la levée de rideau.

Hiver oblige, les brumes enneigées ont envahi le vaste plateau, dévoilant alors en fond de scène un visage familier du petit écran, celui de Vladimir Poutine ! Que la meneuse de troupe, alias Ariane Mnouchkine sous les traits de la comédienne Hélène Cinque, s’empresse d’accuser de tous les maux, de maudire et d’injurier… Le ton est donné, aujourd’hui comme hier, la Russie est l’empire du mal, de la Révolution de février 1917 à l’invasion de l’Ukraine en février 2022. Certes, nous aurons bien divers tableaux décrivant famines et servitudes sous le règne du tzar. Nobles et nantis n’en n’ont cure, le peuple est ulcéré, la révolte gronde. L’essentiel de la démonstration est ailleurs : illustrer, à la limite de la caricature (Staline n’est encore qu’un troisième couteau fort discret en cette première « époque »), comment Lénine et Trotsky ont détourné la colère du peuple à leur cause. Dans le seul intérêt de la prise du pouvoir par les Bolcheviks, deux pantins et marionnettes de l’Histoire ridiculisés sous leurs masques de scène.

Certes, l’Ukraine a déjà revendiqué indépendance et liberté en ces années-là. Certes, la magicienne des lieux manœuvre avec talent la geste de la troupe, le ballet des décors sur roulettes, le souffle épique qui anime le plateau durant plus de deux heures de représentation. Les images sont belles, costumes et musiques aussi. Las, les propos des personnages sont traités à l’état de slogans, leurs caractères à peine esquissés. L’argumentaire est lacunaire, privé de toute aspérité et complexité. Au mitan de la représentation, amoureux du travail de la gente dame, d’aucuns échangent leurs réflexions. Amères, voire sévères (trop ?) quand l’ennui l’emporte sur l’enthousiasme… Le premier épisode d’un « grand spectacle populaire inspiré par des faits réels » s’achève, le public l’honore d’applaudissements nourris. D’une tirade l’autre, « en harmonie avec Hélène Cixous » selon l’habituelle formule, Ariane Mnouchkine s’est improvisée éphémère chroniqueuse à l’inspiration poétique tarie et à l’esprit critique contrarié. Espérons qu’au déroulé des futures « époques », pour l’heure toujours en gestation, le Soleil soit vraiment un peu plus au zénith ! Yonnel Liégeois, photos Lucile Cocito

Ici sont les dragons : jusqu’au 27/04/25. Du mercredi au vendredi à 19h30, le samedi à 15h et le dimanche à 13h30. Le théâtre du Soleil, la Cartoucherie, 75012 Paris (Tél. : 01.43.74.24.08).

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