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Saint-George, le Mozart noir !

En six épisodes, le quotidien Le monde consacra sa série d’été au Chevalier de Saint-George. Aux éditions Actes Sud, en mars 2025, Alain Guédé publiait Monsieur de Saint-George, un rival de Mozart. Passionné de musique classique, l’ancien journaliste du Canard Enchaîné se consacre à la réhabilitation du « Mozart noir » et « Nègre des Lumières », injustement ignoré des musicologues patentés.

Alain Guédé voue une passion immodérée pour Mozart ! Jusqu’à ce qu’il découvre que le virtuose s’est fortement imprégné, lors de ses séjours à Paris alors place forte de la création musicale, du courant de la symphonie concertante ainsi que de l’École de violon parisienne, jusqu’à ce qu’il écoute le premier enregistrement des musiques de Saint-George réalisé par l’Orchestre de chambre de Bernard Thomas. Pour lui, une révélation, « une musique absolument magnifique et très expressive, avec un sens de la ligne mélodique qui confine au génie ». Entre le dossier des fausses factures de la Chiraquie et celui de l’extrême-droite qu’il suit pour Le Canard, le discours de Le Pen en mai 96 sur l’inégalité des races fut pour le journaliste un choc terrible. « Dès le lendemain, je décidai d’écrire pour montrer qu’un « noir » était capable de création littéraire et artistique, que déjà au XVIIIème siècle un nègre pouvait être aussi un génie ! » Et de publier alors la première biographie du Maestro…

En ce mois de mars 2025, fort des recherches conduites par la section historique de l’association Le concert de Monsieur de Saint-George, trône en librairie Monsieur de Saint-George, un rival de Mozart, sa biographie revisitée dans une édition revue et augmentée, nouvelle couverture et nouveau titre. Un personnage hors du commun que ce Chevalier, une véritable célébrité de son temps choyée par les grands comme par les petites gens, homme de cour comme des faubourgs, un génie aux multiples facettes : brillant cavalier et meilleur escrimeur du royaume de France, galant danseur et fatal séducteur, violoniste virtuose et talentueux compositeur, chef d’orchestre adulé par les foules parisiennes… Un fils d’esclave qui s’impose par ses seuls talents, le premier homme de couleur initié franc-maçon au sein de la loge des Neufs Sœurs du G.O.D.F. !

Le seul tort de l’enfant né en Guadeloupe en 1739 ? Être mulâtre, fruit des amours interdites entre une esclave sénégalaise débarquée des cales d’un navire négrier et un riche propriétaire terrien installé aux Antilles. La chance de sa vie ? La fierté que Guillaume-Pierre Tavernier de Boulogne éprouve pour un fils aux talents précoces. Quoique métis, le petit d’homme est donc confié dès son retour en métropole aux meilleurs précepteurs et bénéficie de l’éducation d’ordinaire réservée aux rejetons de l’aristocratie de sang et de rang. À l’aube de ses vingt ans, il brille par ses qualités de corps et d’esprit ! Il dirige le Concert des amateurs puis la société des concerts de L’Olympique, considérés comme les meilleurs d’Europe.

À Londres, il se bat en duel contre le chevalier d’Eon, avant de s’engager corps et âme pour la Révolution Française : il crée alors un régiment de Noirs et de métis, la légion de Saint-George, qui combat sur les frontières du Nord. Bien avant, sur l’insistance de la reine Marie-Antoinette dont il fut le maître de musique, Louis XVI envisage en 1776 de le nommer à la direction de l’Académie royale de musique, le futur Opéra de Paris. Un « Noir » dans le fauteuil de Lulli et de Rameau ? À la nouvelle, quelques divas mal embouchées orchestrent une véritable cabale contre le « demi-nègre », déclarant publiquement dans un placet que « leur honneur et la délicatesse de leur conscience ne leur permettraient jamais d’être soumises aux ordres d’un mulâtre ».

La polémique enfle. À l’égal de la querelle des « Bouffons » hier et de la future « bataille d’Hernani » demain… Des jardins de Versailles à ceux du Palais-Royal, elle embrase le tout-Paris jusqu’à ce que le roi recule devant l’ampleur de la contestation. « Cet épisode constitue sans doute la première grande affaire de racisme de la société moderne », souligne Alain Guédé, le biographe du Chevalier et fondateur de l’association qui se bat pour la réhabilitation de sa mémoire et de son œuvre. Pour le journaliste du Canard Enchaîné, « c’est le premier interdit professionnel de l’histoire liée à la discrimination raciale ». Et d’affirmer qu’avec l’affaire Saint-George, le monde civilisé est invité pour la première fois à répondre à une question de fond : quand on ne les réduit pas à l’état de bétail ou de domestique, les Noirs peuvent-ils développer les mêmes qualités que les Blancs ?

Face à Saint-George, la réponse ne prête même pas à débat : homme des Lumières, franc-maçon éclairé, ardent défenseur de la Révolution Française en 1789, il composera au total 12 symphonies, 25 concertos pour violon, un concerto pour clarinette, 18 quatuors à cordes et divers opéras, déclenchant les passions à la direction d’orchestre et imposant un style musical qu’on finira par confondre avec celui de Mozart, son contemporain. C’est peu dire de la grandeur et du talent du personnage ! « Les valeurs dont Saint-George est porteur sont des valeurs qu’il nous faut continuer à défendre », reprend Alain Guédé. « Saint-George est un personnage fabuleux, tant pour son humanisme que pour sa musique. C’est pourquoi notre association se bat pour réhabiliter sa mémoire et inviter à la (re)découverte de cet oublié de l’histoire pour cause de racisme ». Une victime de la double peine au lendemain de sa mort en 1799 : il est banni des manuels, tant par les historiens que par les musicologues, lorsque le perfide Napoléon rétablit l’esclavage en 1802 ! Le nègre des Lumières, « Voltaire de la musique » selon l’abbé Grégoire, « Watteau de la musique » selon La Laurencie, s’enfonce alors dans une nuit de deux siècles.

Un vrai défi à relever désormais pour l’association Le concert de Monsieur de Saint-George qui organise moult manifestations en l’honneur du Chevalier : permettre à un public mélomane ou non de goûter aux grandes œuvres du répertoire, réhabiliter la mémoire d’un artiste de haute stature, signifier à chacun que la couleur de peau n’est pas une référence sur l’échelle du talent, affirmer haut et fort qu’en chaque petit d’homme sommeille un Mozart blanc, noir ou basané, qu’il est interdit d’assassiner… « La vie du Nègre des Lumières invite quiconque à prendre son destin en main », souligne avec force conviction Alain Guédé, « chacun est invité à se battre, comme Saint-George l’a fait durant la Révolution Française, pour un idéal de fraternité et de liberté ». Yonnel Liégeois

Monsieur de Saint-George, un rival de Mozart, par Alain Guédé ( éd. Actes Sud, 352 p., 24€50). Le concert de Monsieur de Saint-George, 172 boulevard Vincent Auriol, 75013 Paris (Tél : 06.80.64.02.50).

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Les Mécanos, festifs et combatifs

En tournée jusqu’à l’automne, les Mécanos sortent Usures, leur premier album. Ces dix chanteurs, percussionnistes et stéphanois, reprennent et réinventent les chants de lutte en occitan et en français. Les Mécanos ? Un plein de vitamines garanti !

Musicien de formation, Sylvère Décot avait envie de chanter en occitan, la langue de ses grands-parents. On lui a alors parlé d’un groupe de copains du côté des Monts du Pilat qui bringuaient en reprenant des chants traditionnels du coin. Il les a rencontrés et le groupe s’est peu à peu monté. « Au début, on était quatre, maintenant, on est dix », explique-t-il. « Nous sommes nés au sud de Saint-Etienne à la frontière de l’Occitanie venant d’un milieu ouvrier ou paysan. Nous voulions parler de là d’où nous venions et défendre l’idée de classes sociales ». Parmi les membres des Mécanos dont la moyenne d’âge avoisine la trentaine, peu étaient musiciens à la base, certains étaient boulanger, menuisier ou employé à la poste. Beau parcours, depuis quatre ans ils sont tous devenus professionnels, intermittents du spectacle.

Pour célébrer la mémoire ouvrière comme les luttes actuelles, ils réaménagent les chants traditionnels comme « Les Canuts » d’Aristide Bruant et en inventent d’autres qu’ils chantent en français et en occitan. « Deman matin me levarai pas/Me’n anirai pas trabalhar » (Demain matin je ne me lèverai pas/Je ne m’en irai pas travailler). « Avec le titre Demain matin, on a imaginé la réaction des ouvriers de la manufacture d’armes fraîchement installée au lendemain de la fusillade du Brûlé en 1869, encore présente dans la mémoire des Stéphanois », explique Sylvère Décot. « Face à cette répression de la grève des mineurs de La Ricamarie qui a fait 14 morts, on les a imaginés refusant de fabriquer des munitions qui servaient à tuer leurs confrères ».

« Vènon coma lo tronaire que baronta/Dins lo boès tot es pasmens tant tranquile » (Ils viennent comme le tonnerre qui gronde/Dans le bois tout est pourtant si tranquille). Avec « Tronaire » (le tonnerre), leurs voix s’élèvent contre la déforestation qui sévit un peu partout et notamment dans le Massif central. « Et le monde subit les décisions des riches et leur soif de profit ». Les Mécanos sont aussi un peu métallos. Outre les éléments classiques de batterie, ils fabriquent de nouveaux instruments faits de clés, de bidons ou de pots d’échappement. Leurs voix savamment mêlées sont rythmées par des trouvailles de percussions, ce qui inscrit leur polyphonie dans la modernité et la rend joyeuse et dansante même si les sujets sont graves. Dès le départ, le groupe s’est frotté au réel en allant dans les prisons, les écoles, les maisons de retraite où les aînés ont partagé leurs souvenirs. Des rencontres qui nourrissent leur répertoire et leur réflexion. Sylvère se souvient ainsi d’une Ardéchoise qui racontait ne pas oser parler « patois » tellement il paraissait « pouilleux »…

En 2023, ils ont participé à un projet sur la mémoire industrielle à Chazelles-sur-Lyon et Feurs (42). Tels des ethnologues, ils ont mené l’enquête auprès des musées et des médiathèques pour élaborer des chansons qu’ils ont travaillées avec les élèves de deux collèges pour créer un spectacle sur place. Maintenant, les voilà embarqués pour deux ans sur un projet à Givors (69) où fut implantée l’usine Fives-Lille qui fabriqua des charpentes métalliques ou le moteur des avions Hispano. Ils récolteront les témoignages des anciens ouvriers sur leurs grèves et leurs métiers. Et de créer alors livret sonore et podcasts, ensuite un concert spectacle… Comme l’on dit en occitan, boulégan ! Amélie Meffre, photos Wilfried Marcon

Usures, les Mécanos (L-EMA, L’Eclectique Maison d’Artistes / InOuïe Distribution). Les Mécanos en tournée

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Audrey Vernon, en zone poétique

Au Balcon d’Avignon (84), Audrey Vernon propose Comment traverser les sombres temps ? Le cabaret de la dernière chance, une zone poétique où la comédienne convoque Hannah Arendt. Un « seule en scène » qui fait sens et pique notre intelligence.

C’est l’histoire d’une comédienne qui voulait monter une comédie musicale sur Diam’s, une sorte de biopic sur une artiste qui a bataillé sec dans le milieu très mâle du rap, avant de mettre les voiles, au pluriel comme au singulier, de passer de « l’ultra-célébrité à la religion, du capitalisme à la spiritualité ». Et puis… Il y a eu l’Ukraine, Nahel, le réchauffement climatique, le massacre du 7 octobre, le déluge de feu sur Gaza. Le philosophe Adorno estimait qu’on ne pouvait plus écrire après Auschwitz. Mais « on est après Auschwitz, Hiroshima, Nagasaki, l’Irak, l’Ukraine, le Soudan, le Rwanda, le Congo et pendant Gaza », constate Audrey Vernon.

De Chantal Goya à Hannah Arendt…

Faire ou ne pas faire du théâtre quand un génocide se déroule à quelques milliers de kilomètres ? Quand la planète brûle, quand la Méditerranée est un cimetière à ciel ouvert. Et oh, comment ça va, le monde ? Seule en scène, Audrey Vernon brave tout, la lâcheté, la couardise qui enveloppent le monde dans un linceul d’hypocrisie. Et cherche des points d’appui, histoire de ne pas crever « de faiblesse » comme aurait pu dire Romain Gary ; histoire de ne pas sombrer dans la sidération, le défaitisme. Dans une salopette bleu travail, elle va convoquer le Big Bazar et Hannah Arendt ; Chantal Goya et Hannah Arendt ; ses crises existentielles, environnementales ou féministes, les travaux dans sa cuisine et Hannah Arendt, toujours.

Pour « traverser les sombres temps », Audrey Vernon a imaginé une comédie musicale, où la figure de la philosophe allemande en serait l’épicentre. Un biopic comme en raffolent les studios de Hollywood – elle voit déjà Meryl Streep remporter l’Oscar. Une constellation Arendt qui trouverait sa place entre la Grande et la Petite Ourse. Dans cette nébuleuse aux ramifications solides, on y croise Günther Anders, Walter Benjamin, Brecht, Tolstoï, Kafka, Dostoïevski. Demandez le programme !

Un bras d’honneur à la médiocrité ambiante

Les idées fusent dans ce cabaret de la dernière chance, salutaire bouffée d’oxygène contre visions anxiogènes. Audrey Vernon transforme la scène en une Zone poétique à défendre. Elle a trouvé ce point d’équilibre qui conjugue rire et intelligence. Parce qu’on sort plus intelligent, plus armé de ce spectacle qui fait un joli bras d’honneur à la démagogie et la médiocrité ambiante. Une heure et demie durant laquelle on aura traversé les temps sombres du siècle passé, et les sombres temps d’aujourd’hui.

Son spectacle se clôt sur un poème du poète palestinien Refaat Alareer, mort à Gaza sous les bombes israéliennes le 6 décembre 2023 :

« S’il est écrit que je dois mourir/Il vous appartiendra alors de vivre/Pour raconter mon histoire/Pour vendre ces choses qui m’appartiennent/Et acheter une toile et des ficelles/Faites en sorte qu’elle soit bien blanche/Avec une longue traîne/Afin qu’un enfant quelque part à Gaza/ (…) Puisse voir ce cerf-volant/Mon cerf-volant à moi/Que vous aurez façonné/Qui volera/là-haut/Bien haut/Et que l’enfant puisse un instant penser/Qu’il s’agit là d’un ange/Revenu lui apporter de l’amour/S‘il était écrit que je dois mourir/Alors que ma mort apporte l’espoir/Que ma mort devienne une histoire » Marie-José Sirach, photos Laura Gilli / Hamza Djenat

Comment traverser les sombres temps ?, Audrey Vernon : jusqu’au 26/07, 15h10. Théâtre du Balcon, 38 rue Guillaume Puy, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.85.00.80).

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Frantz Fanon, figure du tiers-mondisme

Le 20 juillet 1925, à Fort-de-France en Martinique, naissait Frantz Fanon. Le centenaire de la naissance d’une figure majeure du tiers-mondisme et de l’anticolonialisme, solidaire du combat du FLN en Algérie. Un personnage historique, médecin et essayiste, mis en lumière par le street artiste JBC avec sa fresque spectaculaire réalisée à Montreuil (93) ! Sans oublier le roman graphique Frantz Fanon signé Frédéric Ciriez et Romain Lamy, ainsi que la biographie Frantz Fanon, une vie en révolutions d’Adam Shatz.

Il fut l’ancêtre des « french doctors » en leur ajoutant une dimension révolutionnaire et littéraire. Un Français qui partage avec Jacques Derrida le paradoxe d’être davantage étudié dans les universités américaines que françaises. Il est vrai que Fanon, né Frantz à Fort-de France et enterré Omar Fanon à Aïn Kerma en Algérie, aura du attendre que soient à peu près cicatrisées les séquelles de la guerre d’Algérie pour retrouver droit de cité dans les facultés de l’hexagone.

Autant qu’un petit français de Martinique, c’est un futur républicain forcené qui naît en 1925, fils d’un fonctionnaire des douanes, franc-maçon comme l’est à l’époque la petite bourgeoise radicale-socialiste de l’île. L’élève du Lycée Victor-Schoelcher de Fort-de-France est aussi brillant que le sera l’étudiant, quelques années plus tard, de la Faculté de Médecine de Lyon. Entretenu pour expliquer son évolution, un mythe est à détricoter : il ne fut pas l’élève d’Aimé Césaire, poète et chantre de la négritude. En revanche, le lycéen de 17 ans, pas encore bachelier, rejoint clandestinement la Dominique en 1942 pour s’enrôler dans les Forces de la France Libre. Fanon entend défendre cette République qui, en 1848, a aboli l’esclavage. Le débarquement de l’Amiral Robert quelques mois plus tôt, avec 10 000 marins pour appliquer les lois de Vichy, achève de le convaincre. Sa candidature rejetée, il regagne le Lycée Schoelcher jusqu’en 1944.

À 19 ans, il peut intégrer le 5ème Bataillon de Marche des Antilles et arrive à Casablanca pour y attendre le débarquement de Provence. Au commencement, les notes du livret militaire ne sont guère brillantes. On passe de « soldat quelconque au mauvais esprit » à « élève brillant mais esprit militaire douteux » avant d’atteindre en avril 1944 « s’est révélé courageux et de sang-froid. Fait l’admiration de ses camarades. Blessé et cité ». C’est à Casablanca qu’il prend conscience de la société racialisée dans laquelle il est appelé à évoluer. Le camp y est divisé en trois sections : les Européens auxquels sont assimilés les 500 Antillais parce que citoyens français, les Arabes « indigènes » et enfin les « Sénégalais » qui regroupent tous les ressortissants de l’Afrique noire française. Son bataillon remonte le Rhône, atteint le Doubs en plein hiver avant Strasbourg qu’il est chargé de libérer. La propagande hitlérienne usant du « nègre qui violera vos femmes s’il n’est pas cannibale » a fait son œuvre. La population libérée craint ses soldats « de couleur ». Et l’attitude de la hiérarchie militaire, forcément blanche, en ajoute au désappointement dont il fait part à ses parents dans une lettre du 12 avril 1945 : « Aujourd’hui, il y a un an que j’ai quitté Fort-de-France. Pourquoi ? Pour défendre un idéal obsolète. Je doute de tout, même de moi… Je me suis trompé ». Cette confrontation à la vision du noir, même antillais, par le Français de métropole, l’ouvre à la réalité du fait colonial.

Retour à Fort-de-France en 1945, il y passe son bac. Lecture passionnée des philosophes Maurice Merleau-Ponty et Jean-Paul Sartre. Actif soutien à la candidature d’Aimé Césaire aux législatives. Il entre ensuite à la Faculté de Médecine de Lyon avant d’intégrer l’hôpital psychiatrique de Saint-Alban en Lozère où il rencontre son maître de stage André Tosquelles et des pratiques de traitement en décalage avec la doxa de l’époque. En 1952, Frantz Fanon publie Peau noire, masques blancs : un essai vigoureux et volontiers satirique, dans lequel il interroge l’aliénation et les relations Noirs-Blancs. Nommé en 1953 médecin-chef d’une division psychiatrique de l’hôpital de Blida-Joinville en Algérie, il découvre un univers psychiatrique conformiste, mâtiné d’esprit colonialiste, ségrégant Européens et « indigènes ». Sa prise de conscience du fait colonial continue de se parfaire lorsqu’il doit traiter des tortionnaires de la police française. L’hôpital ayant hébergé clandestinement des combattants des deux organisations indépendantistes, l’Armée de libération nationale (ALN) et le Front de libération nationale (FLN), Robert Lacoste, gouverneur du territoire, expulse Fanon, croit-il, vers Paris.

Le militant anticolonialiste et tiers-mondiste rejoint en fait Tunis. Il y exerce son travail de psychiatre dans un hôpital déserté par les Français et devient ambassadeur du Gouvernement provisoire de la République algérienne. Il collabore à l’organe de presse du FLN, El Moudjahid, dont il devient l’un des principaux rédacteurs. En 1959, il publie L’an V de la révolution algérienne (aussi appelé Sociologie d’une révolution). En 1961, affaibli par une leucémie, il rencontre Jean-Paul Sartre à Rome pour trois jours de conversations ininterrompues. Dont le philosophe tirera la substance de la préface, tant souhaitée par Fanon, de son dernier ouvrage qui deviendra un  classique mondial de la littérature politique de combat. Les damnés de la terre ? Un élément d’enseignement dans la plupart des universités américaines aujourd’hui. Frantz Fanon meurt aux États-Unis le 6 décembre 1961, quelques mois avant l’indépendance de l’Algérie. Alain Bradfer

Les écrits de Frantz Fanon : Œuvres (Peau noire, masques blancs / L’An V de la révolution algérienne / Les damnés de la terre / Pour la révolution africaine. La Découverte, 800 p., 30€00). Écrits sur l’aliénation et la liberté (La découverte, 832 p., 18€00).

La fresque (voir photo ci-dessus) : l’œuvre du street artiste JBC, réalisée à Montreuil (93), se donne à voir à l’angle du  160 Boulevard Théophile Sueur et de la rue Maurice Bouchor.

Le film de Jean-Claude Barny (2024) : Fanon, avec Alexandre Bouyer (Frantz Fanon), Déborah François (Josie Fanon), Olivier Gourmet (Darmain), Stanislas Merhar (le sergent Rolland), Mehdi Senoussi (Hocine).

Toujours disponible sur le site de Radio France, les Grandes Traversées de France Culture : Frantz Fanon l’indocile, le podcast d’Anaïs Kein en cinq épisodes.

FANON, CIRIEZ ET LAMY

Signé Frédéric Ciriez et Romain Lamy, un magnifique ouvrage d’une fulgurante audace qui nous plonge dans la vie et les combats du célèbre psychiatre martiniquais, durablement engagé en faveur de l’indépendance algérienne. D’un dessin l’autre, grâce à la couleur et au graphisme original, le décryptage à portée de chacun d’une réflexion souvent complexe. Les deux auteurs, de la plume et du crayon, nous projettent à Rome, lorsque Fanon rencontre Sartre le philosophe : le dialogue entre deux grands de la pensée, deux mondes et deux couleurs de peau. Ce roman graphique se donne à lire non seulement comme la biographie intellectuelle et politique de Frantz Fanon mais aussi comme une introduction originale à son œuvre, plus actuelle et décisive que jamais (La Découverte, 240 p., 28€). Yonnel Liégeois

Frantz Fanon, le damné

Aux éditions La Découverte, Adam Shatz a publié Frantz Fanon, une vie en révolutions. La biographie d’un « damné » auquel la France n’a pas pardonné son soutien à l’Algérie indépendante, un penseur éminemment reconnu aux États-Unis. Paru dans le mensuel Sciences Humaines (N°368, mai 2024), un article de Frédéric Manzini.

Même né il y a près d’un siècle, Frantz Fanon (1925-1961) reste notre contemporain. Remise au centre des débats de société par le mouvement Black Lives Matter notamment, son œuvre radicale interpelle et suscite encore des polémiques. Après tout, ne contient-elle pas, au nom de la lutte anticoloniale, une apologie du terrorisme ? Pour nous faire mieux comprendre ce qu’il appelle la « vie en révolutions » de Frantz Fanon (« revolutionary lives » dans la version originale anglaise), l’essayiste Adam Shatz, rédacteur en chef pour les États-Unis de la London Review of Books, brosse de lui un portrait tout en complexité et en nuances grâce aux témoignages de ceux qui l’ont intimement connu.

Révolutionnaire fervent, écrivain passionné

Pendant toute sa courte existence, l’auteur de Peau noire, masques blancs (1952) justifia le recours à une certaine forme de violence comme moyen pour les opprimés de regagner leur dignité et le respect d’eux-mêmes. Son expérience personnelle du racisme, sa pratique clinique auprès des malades dans les différents hôpitaux où il a exercé comme psychiatre, sa fréquentation des philosophes – notamment Jean-Paul Sartre –, son opposition à l’idée d’une « négritude » qui figerait l’homme noir dans une essence, son engagement corps et âme en faveur du FLN : tout l’a conduit à devenir ce révolutionnaire fervent et cet écrivain passionné, parfois lyrique, toujours animé par les idéaux républicains de liberté, d’égalité et de fraternité qu’il a tout fait pour traduire en actes.

Son combat pour l’indépendance de l’Algérie lui vaudrait, selon Adam Shatz, une certaine rancune en France, qui expliquerait qu’il n’occupe pas toute la place que sa pensée mérite sur la scène intellectuelle de ce côté-ci de l’Atlantique. « Près de six décennies après la perte de l’Algérie, la France n’a toujours pas pardonné la “trahison” de Fanon », écrit-il. Cette importante biographie contribuera peut-être à faire évoluer les choses. Frédéric Manzini

Frantz Fanon. Une vie en révolutions, d’Adam Shatz (La découverte, 512 p., 28€).

Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel Sciences Humaines sur sa page d’ouverture au titre des « Sites amis ». Un excellent magazine dont la lecture est vivement conseillée.

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La Palestine en Avignon

Au théâtre Benoît XII d’Avignon (84), Bashar Murkus et Khulood Basel présentent Yes daddy. Les deux artistes travaillent de concert à Haïfa, en Israël. Ils évoquent les difficultés, mais aussi la nécessité de se réinventer, face aux violences du pays dirigé par Benyamin Netanyahou contre le peuple palestinien.

Alors que la guerre d’extermination à Gaza ne faiblit pas et que la colonisation de la Cisjordanie s’intensifie, le Festival d’Avignon accueille Bashar Murkus (auteur et metteur en scène) et Khulood Basel (dramaturge et productrice). Fondateurs à Haïfa de l’Ensemble Khashabi, seul théâtre palestinien indépendant en Israël, ils promeuvent, avec d’autres artistes, des œuvres qui portent un point de vue radical contre la dépossession.

Marina Da Silva – La guerre contre l’Iran déclenchée par Israël a provoqué des destructions et fait de nombreux blessés jusqu’à Haïfa. Comment avez-vous vécu cette séquence ?

Bashar Murkus – C’est difficile d’en parler brièvement et seulement du point de vue israélo-palestinien. La situation est très complexe. Pas seulement pour nous Palestiniens, qui vivons sur le terrain, mais pour tout le Moyen-Orient, qui fait face actuellement à un remodelage par la guerre.

Khulood Basel – Que dire ? Nous ne voulons pas que l’on nous considère comme des victimes. Nous ne voulons pas nous plaindre de notre situation à Haïfa lorsqu’on voit le niveau de destruction et de souffrance à Téhéran, à Gaza ou ce que subissent nos frères et sœurs de toute la nation arabe.

M.D-S. – Avez-vous les moyens de continuer votre travail ?

B.M. – Nous avons perdu le lieu que nous louions fin avril 2025. Un nouveau propriétaire ne voulait plus de nous. Ce n’est pas personnel, c’est politique. Durant dix ans, nous avons été un centre de référence pour les artistes palestiniens, à l’intérieur du territoire de 1948, une maison pour créer et réfléchir librement, avec le public. Mais ce n’est pas la fin du Théâtre Khashabi, nous poursuivrons cette histoire sous de nouvelles formes. Aujourd’hui, nous avons trouvé un autre lieu et nous continuons à travailler. Notre prochaine création, que nous espérons présenter au début de l’année 2026, sera un texte en arabe contemporain, une célébration de la culture palestinienne

K.B. – Durant ces deux dernières années, dans la rue où était installé le théâtre, les choses ont changé, comme si une autre Nakba se préparait. La vie quotidienne est devenue de plus en plus dure et violente. Les rues qui abritaient des familles palestiniennes ont été transformées avec l’arrivée de nouveaux habitants, bureaux, magasins… On a vu des soldats et des citoyens armés faire ce qu’ils voulaient contre d’autres citoyens. Est-ce que c’est ça un État démocratique ? En ce qui me concerne, c’est une phase où j’ai besoin d’attendre et d’observer. De réfléchir à quel type d’outils de résistance nous devrions utiliser maintenant car plus rien de ce que nous connaissions ne fonctionne, tant nous sommes touchés dans notre vie quotidienne. Continuer à créer, créer en arabe, garder un théâtre indépendant à Haïfa, aller à des manifestations, c’est ce que nous faisons, mais cela ne suffit plus. Nous devons repenser à comment vivre et poursuivre notre art.

M.D.-S. – Sans quelles circonstances avez-vous créé Yes Daddy ? Après Avignon, vous avez une tournée. Considérez-vous ces programmations comme une marque de solidarité ?

B.M. – Le 7 octobre a beaucoup affecté le processus de création et nous avons ressenti le besoin de la montrer à l’extérieur avant de la jouer, le 24 juillet 2024, à Haïfa. Notre premier thème portait sur l’occupation, au sens large. C’est une question politique qui requiert différentes approches et nous avons essayé de l’aborder dans le spectacle. Chaque pays a une façon différente de montrer sa solidarité, mais ce n’est pas ce que nous demandons. Nous sommes accueillis en tant qu’artistes palestiniens. Ainsi, Yes Daddy n’a pas spécifiquement à voir avec la Palestine, va au-delà des problématiques palestiniennes, et c’est très important.

M.D.-S. – Que pensez-vous du focus sur la langue arabe, aujourd’hui particulièrement dénigrée, au Festival d’Avignon ?

B.M. – Une langue est beaucoup plus ample que la tentative de la mettre sur scène. Comment peut-on choisir de représenter une langue ? En particulier lorsque cette langue, dans une période historique donnée, doit affronter l’occupation et la colonisation, la guerre ? Dans toute la région, la langue arabe a une place qui n’est pas la même que celle que lui octroient les Européens. Nous devons être critiques, en parler, même si c’est difficile, et même durant le Festival. Bien sûr, nous ne sommes pas au courant des problématiques politiques en France, nous sommes des « artistes-visiteurs » et nous amenons avec nous ce à quoi nous croyons, ce que nous aimerions partager avec le monde, c’est notre façon d’être là.

K.B. – L’arabe, parlé dans nombre de nations, a dû faire face à des attaques massives depuis les années 1960. Il y a une façon très spécifique de considérer qui sont les Arabes, spécialement par les hommes blancs en Europe. Je ne sais pas ce qui peut être fait pour en finir avec ces attaques contre nous et notre langue, notre histoire. Tout est lié. Mais ces attaques ne se déroulent pas seulement depuis deux ans mais depuis longtemps. Le défi est énorme et ne concerne pas que le Festival.

M.D.-S. – Avez-vous des difficultés pour entrer et sortir d’Israël ?

B.M. – Nous sommes des Palestiniens d’Israël, avec la citoyenneté et un passeport israéliens. Israël nous applique un colonialisme « soft ». Alors, oui, on perd notre outil de travail, mais au même moment, ils exterminent des enfants à Gaza, en Cisjordanie et ailleurs. C’est de la responsabilité de chacun de trouver des modes d’action pour empêcher ça. À Gaza, on assiste à un génocide. Le monde entier peut le voir. À Haïfa, c’est différent, c’est une guerre contre notre identité, contre la façon dont on pense et envisage le futur, mais c’est pour les mêmes raisons, le même système de colonisation. Propos recueillis par Marina Da Silva

Yes Daddy, Bashar Murkus et Khulood Basel : du 24 au 26/07, 18h00. Théâtre Benoît-XII, 12 rue des Teinturiers, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.14.14.14).Tournée : Montpellier, les 6 et 7/11 ; Bastia, le 14/11 ; Marseille, les 18 et 19/11.

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Si Bussang m’était conté…

Jusqu’au 14/09, à Bussang (88), le Théâtre du peuple fête son 130ème anniversaire. D’une saison l’autre, un bel été vosgien quand comédiens, villageois et citadins investissent la cathédrale de bois. D’un roi nu à une belle bête, plaisir et bonheur des planches.

Au cœur de la forêt vosgienne, cathédrale laïque en bois depuis 1895, 130 ans d’histoire, le Théâtre du Peuple arbore fièrement sur son fronton sa devise légendaire « Par l’art, pour l’humanité » ! Un site mythique, célébré par Romain Rolland, où chaque année la foule s’enthousiasme de la prestation des comédiens amateurs entourant les professionnels, marque de fabrique du lieu, où chaque année le public s’émerveille à la traditionnelle ouverture des lourdes portes du fond de scène lors de la représentation. La metteure en scène, comédienne et directrice du lieu, Julie Delille invite le public à entrer en résonance, à faire relation avec les autres. Comme le proposait Édouard Glissant, le regretté poète – romancier et philosophe antillais, il importe ainsi de « se changer en échangeant sans se perdre ni se dénaturer » ! Encore plus et mieux en ce cent-trentième anniversaire : « Aucune fête digne de ce nom ne peut exister sans la joie d’être ensemble, sans celle de la rencontre et de l’échange », affirme avec conviction la metteure en scène et comédienne », et d’ajouter « au milieu de multiples célébrations, nous croiserons dès la mi-juillet un roi aussi tyrannique que ridicule, inspiré par quelques-uns de ce monde. À la tombée des nuits d’août, une mystérieuse bête nous emmènera pour un voyage au cœur de la forêt sauvage ».

Le Roi nu, la pièce écrite par Evgueni Schwartz en 1934 en Union soviétique c’est aussi bien Staline qu’Hitler ! La pièce, jamais jouée du vivant de l’auteur, a depuis connu un triomphe mondial. Et ironiquement, elle n’en est que plus actuelle, tant tel ou tel dirigeant a aujourd’hui la tentation de jouer les apprentis-sorciers, notamment de l’autre côté de l’Atlantique… « Le tyran est un bouffon : il fait le show, danse sur Village People, sature les écrans et pour humilier constamment, la vulgarité en bandoulière », commente Sylvain Maurice, le metteur en scène. « Prisonnier de son reflet, il finit dans le plus simple appareil, nu comme un ver. Schwartz déshabille littéralement la tyrannie avec autant de poésie que de férocité, il est notre contemporain ». Au fil des décennies, l’évidence s’impose, le cadre de la forêt vosgienne se prête à merveille à ces coups de cœur et coups de folie que nous offre ce lieu unique en son genre. Héritage fabuleux des fondateurs : Maurice Pottecher surnommé le « Padre », son épouse l’actrice Camille de Saint-Maurice prénommée affectueusement tante Cam, Pierre Richard-Willm à la direction artistique du Théâtre du Peuple !

1895, une date symbolique ! L’année d’une double naissance, celle du Théâtre du Peuple et celle de la CGT, la double aventure des prémisses d’un « théâtre élitaire pour tous » et de « l’éducation populaire » initiée par les bourses du travail. Plusieurs années durant (voir les archives du théâtre, ndlr), sous l’égide de l’Union départementale des Vosges et de La Vie Ouvrière, l’hebdomadaire de l’organisation syndicale, chaque été des centaines de salariés ont goûté aux délices de Bussang, une représentation suivie d’un débat avec le « Grand témoin » invité par le journal. En témoigne le regretté Jack Ralite dans la revue Frictions, lors du 120ème anniversaire. Bussenets, citoyens d’ici ou d’ailleurs, que la fête commence, le bonheur est dans le pré ! Yonnel Liégeois, photos Jean-Louis Fernandez

Le roi nu, Sylvain Maurice : jusqu’au 30/08, du jeudi au dimanche à 15h. Je suis la bête, Julie Delille : jusqu’au 30/08, du jeudi au samedi à 20h. Théâtre du Peuple, 40 rue du Théatre du Peuple, 88540 Bussang (Tél. : 03.29.61.50.48).

À lire : Le Théâtre du Peuple de Bussang, cent vingt ans d’histoire, par Bénédicte Boisson et Marion Denizot (Éditions Actes Sud). Le Théâtre du Peuple, par Romain Rolland (préface de Chantal Meyer-Plantureux, Éditions Complexe). Un siècle de passions au Théâtre du Peuple de Bussang, par Frédéric Pottecher et Vincent Decombis (Gérard Louis éditeur). Théâtre populaire, enjeux politiques de Jaurès à Malraux, par Chantal Meyer-Plantureux (préface de Pascal Ory, Éditions Complexe). Théâtres en lutte et Politiques du spectateur, par Olivier Neveux (Éditions La Découverte).

À écouter : « Le théâtre de Bussang, une aventure villageoise ». Un documentaire d’Amélie Meffre, réalisé par Anne Fleury (France Culture, La fabrique de l’histoire. 1ère diffusion : 02/11/2016).

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Charlotte Delbo, la survivante

Au théâtre de la Scala d’Avignon (84), Marie Torreton présente Prière aux vivants. Le récit de Charlotte Delbo, résistante et rescapée des camps de la mort : dans la nuit d’Auschwitz, la solidarité entre femmes et une lueur d’espérance au cœur de l’inhumanité. Entre horreur et douceur, un spectacle d’une rare puissance.

Seule une petite lumière pour éclairer la scène de la Scala… Une femme s’avance, belle dans le clair-obscur, le visage serein. Les mots s’échappent, d’abord timidement, pour s’envoler ensuite en un flot continu. Prière aux vivants ? Un long monologue, comme l’interminable appel du matin dans la cour d’Auschwitz, le corps dans le froid et les pieds dans la neige. Et Charlotte Delbo (1913-1985) de se réciter Le Misanthrope pour résister, ne pas sombrer ! L’ancienne assistante de Louis Jouvet, au théâtre de l’Athénée, se souvient tandis que des femmes tombent d’épuisement à ses côtés, d’autres sélectionnées et emportées sur le chemin du crématoire.

« Qu’on revienne de guerre ou d’ailleurs, quand c’est d’un ailleurs aux autres inimaginable, c’est difficile de revenir.

Qu’on revienne de guerre ou d’ailleurs, quand c’est d’un ailleurs qui n’est nulle part, c’est difficile de revenir. Tout est devenu étranger dans la maison pendant qu’on était dans l’ailleurs.
Qu’on revienne de guerre ou d’ailleurs, quand c’est d’un ailleurs où l’on a parlé avec la mort, c’est difficile de revenir et de reparler aux vivants.

Qu’on revienne de guerre ou d’ailleurs, quand on revient de là-bas et qu’il faut réapprendre, c’est difficile de revenir ».

De la trilogie Auschwitz et après, le titre de la pièce emprunté à Prière aux vivants pour leur pardonner d’être vivants, Marie Torreton a puisé des images qui racontent l’horreur absolue, l’innommable. Pour les confier au plus près du public, sobrement, sans pathos superflu… Un contraste saisissant entre la douceur de la voix et la violence insoutenable des faits et gestes qui nous sont narrés : promiscuité et insalubrité des baraquements, faim et soif qui taraudent les organismes, odeur de la mort et des fumées qui s’élèvent dans le ciel.

« Je vous en supplie, faites quelque chose. Apprenez un pas, une danse, quelque chose qui vous justifie, qui vous donne le droit d’être habillé de votre peau, de votre poil. Apprenez à marcher et à rire, parce que ce serait trop bête à la fin. Que tant soient morts, et que vous viviez sans rien faire de votre vie ».

De temps à autre, la comédienne esquisse un geste, se rapproche et plonge son regard dans celui des spectateurs. L’émotion à fleur de peau, alors reprennent vie les visages des compagnes d’infortune de Charlotte Delbo, Viviane et Lulu, Cécile et les autres. Solidaires dans l’enfer du camp, certaines condamnées à une mort annoncée, toutes dont la survivante a fait promesse de perpétuer le souvenir.

Dans la mise en scène épurée de Vincent Garanger, Marie Torreton épouse avec délicatesse les maux et mots de la rescapée. Une parole murmurée qui force le respect, une précieuse invitation à écouter, dans un silence haletant, celle qui se remémore et se récite incessamment 57 poèmes pour rester debout, qui sans la poésie aurait sombré dans une nuit sans fin mais en est revenue… Un voyage au bout de la nuit dont il est pourtant difficile de revenir, « quand c’est d’un ailleurs où l’on a parlé avec la mort ». Du temps d’avant au temps présent, jaillit alors la lumière pour éclairer notre devenir, faire face à l’adversité et chanter la fraternité. Un spectacle d’une rare puissance. Yonnel Liégeois, photos Thomas O’Brien.

Prière aux vivants, Marie Torreton : jusqu’au 27/07 à 10h10, relâche les 14-21/07. Théâtre de la Scala, 3 rue Pourquery de Boisserin, 84000 Avignon (Tél. : 04.65.00.00.90).

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Vilar, Avignon et le TNP

En 2021, avec un an de retard pour cause de pandémie, Villeurbanne (69) célébrait le 100ème anniversaire du Théâtre National Populaire, l’emblématique TNP fondé par Firmin Gémier en 1920. Jean Vilar en assumera la direction à compter de 1951. Auparavant, il crée en 1947 la première Semaine d’art dramatique en Avignon.

Louisette s’en souvient encore, elle n’a pas oublié ce rendez-vous fixé à Chaillot en cette année 1952 ! La direction du TNP, le Théâtre National Populaire, cherchait des « petites mains » bénévoles pour mettre sous bande Bref, le journal à destination des abonnés. Élève en secrétariat dans un collège technique parisien, elle reçoit l’invitation par l’intermédiaire de son professeur de français. Une aubaine pour les demoiselles en quête de sortie et d’aventures…

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Ce jour-là, ce n’est point Jean Vilar, hospitalisé, qui accueille le bataillon de jeunes filles, mais l’acteur fétiche de la troupe, la star internationale, Gérard Philipe… « Vous imaginez la surprise et le choc pour nous, les gamines, être accueillies par une telle personnalité ! », raconte Louisette avec émotion. Par-delà l’anecdote, ce souvenir ravive surtout cette conviction forte, ligne de conduite du TNP : la proximité de la troupe avec le public, le respect du spectateur en toutes circonstances. L’aventure théâtrale du jeune Sétois débute en fait en 1932, lorsqu’il arrive à Paris pour ses études. Il assiste à une répétition de « Richard III » au Théâtre de l’Atelier et s’inscrit dans la foulée au cours de Charles Dullin… De l’apprentissage du métier de régisseur puis de comédien, tant au théâtre qu’au cinéma, avant de se risquer à la mise en scène, Vilar ne désarme pas. Son talent s’impose enfin aux yeux de tous en 1945 avec la création de « Meurtre dans la cathédrale », de T.S. Eliot, au Vieux Colombier.

Le théâtre populaire ? En 1831 déjà, Victor Hugo en appelait aux bienfaits de l’art pour tous ! « Ce serait l’heure, pour celui à qui Dieu en aurait donné le génie, de créer tout un théâtre, un théâtre vaste et simple, un et varié, national par l’histoire, populaire par la vérité, humain, naturel, universel par la passion », écrit le chantre des « Misérables ». À Bussang, un petit village dans la forêt vosgienne, Maurice Pottecher ose l’expérience en 1895 avec la création de son Théâtre du Peuple. Au Palais du Trocadéro à Paris, Firmin Gémier fonde le TNP en 1920, qui périclite rapidement, faute de moyens. En 1945, le temps de la Libération n’est pas un vain mot. Sous l’impulsion de Jeanne Laurent, une grande dame du futur ministère des Affaires culturelles créé par Malraux en 1959, la décentralisation théâtrale est en marche. En 1951, elle nomme Jean Vilar à la tête de Chaillot, qu’il ariel2rebaptise immédiatement TNP et qu’il inaugure avec « Le Cid » de Corneille et la création de « Mère Courage » de Brecht. À cette date, le grand Sétois n’est plus un inconnu. Depuis cinq ans déjà, il dirige à Avignon ce qui n’était au départ qu’une Semaine d’art dramatique. « Une idée de poète », puisque c’est René Char et son ami Christian Zervos, grand amateur d’art qui prépare une exposition de peinture, qui lui proposent en 1947 de reprendre « Meurtre dans la cathédrale » dans la Cour d’honneur du Palais des Papes. Refus poli de Vilar habitué des petites scènes, qui se ravise ensuite pour tripler la mise : trois créations, sinon rien ! À Zervos alors d’opiner du chef, il n’a pas les moyens d’une telle ambition… Sollicité, le maire communiste et ancien résistant Georges Pons, ose relever le pari ! Le festival d’Avignon est né.

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Chargée de la gestion des abonnés du TNP dès 1956, dont les relations avec les comités d’entreprise, la regrettée Sonia Debeauvais, rencontrée en 2015, se souvenait de Vilar, « un grand patron à l’autorité naturelle, aux qualités exceptionnelles ». À cette époque, des usines de l’aéronautique, des banques ou de chez Renault, les salariés arrivent par cars entiers à la représentation ! Avec une salle de 2 300 places, Chaillot était un monstre qu’il fallait nourrir ! « Nous avons compté jusqu’à 35 000 abonnés, soit 370 000 places à l’année », se souvient l’épouse de l’ancien consul de France en Iran. « Nous entretenions un véritable rapport de connivence avec les CE, les amicales laïques de banlieue et les associations. Pour Vilar, il y avait cette volonté délibérée de rejoindre tous les publics. Avec une éthique forte : rendre claire une pièce, sans vouloir s’en emparer ou la détourner à son profit. Pour moi, j’ai l’impression d’avoir collaboré à une aventure extraordinaire, probablement unique en son genre : permettre à tous l’accès à la culture ! »
e-8acroxsamv7sv-1De ses rencontres et débats à l’entreprise, Sonia Debeauvais témoigne qu’il s’agissait pour les CE d’une véritable action militante. « Où la CGT était fort préoccupée du contenu idéologique de la pièce, la considérant plus comme un objet de combat que comme un outil de libération ». Las, constatait déjà l’ancienne employée du TNP, « notre société a glissé vers le divertissement, les CE désormais semblent plus travailler avec les agences qu’avec les théâtres, ils sont plus préoccupés de billetterie que d’action culturelle ».

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Pour Jean Vilar, le TNP est authentiquement un théâtre au public populaire, contrairement à l’affirmation de Jean-Paul Sartre en 1955 le qualifiant de « petit-bourgeois ». La réponse du régisseur de Chaillot est catégorique : « un public populaire n’est pas forcément un public ouvrier : un employé des postes, ma dactylo, un petit commerçant qui travaille lui aussi largement ses huit heures par jour, tous font partie du peuple. Ce n’est pas au TNP à refaire la société ou faire la révolution, il doit prendre le public populaire comme il est ». Et d’enfoncer le clou face aux reproches du philosophe, en affirmant que « le degré de popularité du TNP ne se mesure pas au pourcentage ouvrier de son public mais aux efforts concrets que nous ne cessons de faire pour amener au théâtre des masses de spectateurs qui, auparavant, n’y allaient jamais : prix réduit des places, suppression du pourboire et surtout, car c’est là un fait vraiment populaire, vastes associations de spectateurs ». Fort de cette conviction qu’il fera sienne, tant à Chaillot qu’en Avignon, « le théâtre est un service public, tout comme l’eau, le gaz et l’électricité ».

En 1972, le TNP émigre à Villeurbanne sous la houlette de Roger Planchon et Patrice Chéreau. Aujourd’hui dirigé par Jean Bellorini, avec les mêmes convictions à l’heure où, sur tout le territoire national, moult festivals et créations culturelles tombent au champ d’honneur des coupes budgétaires. Yonnel Liégeois

LES CENT ANS DU TNP

– À se procurer : Le Bref#4, spécial centenaire. Avec les chroniques et réflexions de Michel Bataillon-Nathalie Cabrera-Jean-Pierre Léonardini-Olivier Neveux, un entretien avec Jean Bellorini et l’agenda des événements autour de l’anniversaire… Créé dès 1924, Bref devient en 1956, sous la direction de Jean Vilar, le « journal mensuel du Théâtre National Populaire ». Aujourd’hui, disponible gratuitement sur abonnement, Bref revient dans une nouvelle version pour s’immerger au plus près dans les coulisses et l’actualité du TNP.

– À découvrir : La prochaine saison 25/26 du Théâtre National Populaire de Villeurbanne sous la direction de Jean Bellorini et applaudir, jusqu’au 28/06, I will survive, la nouvelle création de la compagnie Les chiens de Navarre.

– À lire : Le théâtre, service public, de Jean Vilar (présentation et notes d’André Delcampe), Le théâtre citoyen de Jean Vilar, une utopie d’après-guerre, d’Emmanuelle Loyer. Histoire du Festival d’Avignon, d’Emmanuelle Loyer et Antoine de Baecque, Avignon, le royaume du théâtre, d’Antoine de Baecque. Le numéro 112 des Cahiers Jean Vilar.
– À visiter : la Maison Jean Vilar (8, rue de Mons, 84000 Avignon. Tél. : 04 90 86 59 64) est ouverte toute l’année. Lieu de recherches et de rencontres, elle organise une série d’initiatives durant chaque festival (expos, débats, rencontres, lectures, mises en espace).

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Gatti, le souffle d’un décapité

Au lendemain du centenaire de la naissance d’Armand Gatti (1924-2017) et de la disparition soudaine de son fils Stéphane en mai 2025, il est urgent de découvrir Bas-relief pour un décapité (1949-1957), paru chez Marsa Publications. Au cœur de ce texte, comme par miracle exhumé, l’esprit à venir de l’œuvre immense, en maints domaines, respire déjà à grand souffle.

Armand Gatti est alors journaliste au Parisien libéré. Il a rendu compte des procès d’Oradour-sur-Glane, du camp du Struthof, de la Gestapo de Bordeaux, suivis d’une série d’articles sur les camps en Europe, « Malheur aux sans-patrie ». En 1954, il reçoit le prix Albert-Londres pour ses reportages intitulés « Envoyé spécial dans la cage aux fauves ». En trois introductions successives, Stéphane Gatti, son fils, précise les circonstances, l’enjeu et l’âme du livre écrit la nuit dans une mansarde du quai d’Anjou. Ce n’est pas une autobiographie, quand bien même tout ce qu’a vécu, et saisi Gatti, apparaît littéralement quintessencié à dessein, sous les étranges effets conjugués d’un regard froid et d’un lyrisme brûlant aux métaphores hardies.

Un livre qui étonne et subjugue

Gatti, fils d’émigrés piémontais, entre dans la Résistance à 19 ans, dans une ferme du maquis de Tarnac, en Corrèze. Arrêté, interné à Bordeaux au camp Lindemann, il s’évade au bout de six mois et revient à Tarnac où, recruté par les Britanniques, il devient parachutiste. Bas-relief pour un décapité redonne vie, par saccades, à cinq cadavres de fusillés qu’il a vus au bord d’une route. Il les baptise Golame, Elélic, Als, Bordoni, Seon. Dans la confusion des temps, les aiguilles de l’horloge peuvent se mouvoir à rebours (de 39-45 à 14-18, par exemple). Rien de l’infernale déraison de l’époque n’est passé sous silence, quand « Nuit et brouillard était la gangue d’un nouvel homme ». Le livre étonne, subjugue et convainc, au fil de courtes séquences hachées, puissamment évocatrices, au sein desquelles l’horreur côtoie un genre d’humour noir.

Le chapitre Théâtre aux armées, par exemple, met en jeu les figures de Rabbit le lapin, de Notre-Dame de Lourdes, d’un poilu de 1812… Chez Armand Gatti, les êtres, la non-indifférente nature et les choses sont égaux en droit. Les arbres dialoguent entre eux, la locomotive soupire et soliloque. Rien n’est passé sous silence, depuis les rafles d’hommes-rats jusqu’aux trains de la mort, la faim des détenus, la peur, les morts violentes, les corps en feu et l’angoisse du parachutiste quand « la chute est le seul moyen de retrouver la terre des ghettos ». Gatti est là tout entier dans cet embrassement du monde à sans fin refaire, qu’il hissera, dans son théâtre, à une hauteur cosmogonique. Sur la belle couverture du livre, il y a cinq photographies, dont celle où on le voit en très jeune homme aux yeux écarquillés, qui jamais ne cillera au spectacle de l’innommable dans tous ses états ! Jean-Pierre Léonardini

Bas-relief pour un décapité, Armand Gatti (éd. Marsa, 296 p., 20€).

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Paris, noir c’est noir !

Jusqu’au 30/06, le Centre Pompidou propose Paris noir. Une exposition qui retrace la présence et l’influence des artistes noirs en France entre les années 1950 et 2000. De l’Afrique aux Amériques, en passant par la Caraïbe, 150 artistes dont les œuvres ont rarement été montrées en France. Paru dans le mensuel Sciences Humaines (N°379, juin 2025), un article de Mariette Thom.

Georges Coran, Délire et paix 1954

Donner à voir Paris comme un berceau des pratiques culturelles noires, tel est l’objectif ambitieux de l’exposition « Paris noir » du Centre Pompidou. Elle retrace cinquante ans de production artistique noire dans la capitale, de la fondation de la maison d’édition Présence africaine en 1947, carrefour intellectuel où s’élabore une conscience internationale noire, jusqu’aux cultures urbaines de la fin des années 1990. Au début des années 1950, Paris est un lieu d’accueil pour les artistes noirs fuyant la ségrégation américaine ou l’apartheid sud-africain – alors même que la France est encore un empire colonial. Ces artistes viennent s’y former à l’histoire de l’art européen, se familiariser aux collections d’art africain du Musée de l’homme, et fréquenter les penseurs de la négritude.

Premier Congrès des écrivains et artistes noirs, Paris 1956

Dans les décennies suivantes, c’est dans les combats politiques qu’ils puisent leur inspiration, de la décolonisation à l’antiracisme en passant par la lutte pour les droits civiques. Autant d’ingrédients qu’on retrouve dans ces productions artistiques uniques, souvent novatrices, et oubliées du canon de l’histoire de l’art. La dispersion, voire la disparition de nombre d’œuvres, a ainsi constitué un défi majeur pour le Centre Pompidou, tout comme les lacunes de la recherche en histoire de l’art. Un des buts affichés est d’ailleurs d’encourager les institutions françaises à acquérir, étudier et publier sur ces artistes.

Bob Thompson, The Struggle 1963

Les moyens mis en œuvre se montrent à la hauteur de cette ambition : plus de 150 artistes africains, afro-américains et caribéens sont exposés en 15 salles. On passe facilement deux à trois heures à y déambuler, découvrant des noms, des œuvres, des sujets, des motifs et des méthodes. Par exemple, les nombreux portraits de personnalités noires réalisés par Beauford Delaney (1901-1979), dont on apprend vite à reconnaître le style et la palette où le jaune a la part belle ; le « grand balayage » d’Ed Clark (1926-2019), qui brosse ses tableaux abstraits à l’aide d’un balai ; ou les compositions de perles de verre colorées de Clem Lawson (né en 1954), dont les Parisiens retiendront le saisissant Angoisse sur l’escalator inspiré de la station des Halles.

Elodie Barthélémy, Hommage aux ancêtres marrons 1994

L’objectif de mettre en avant ces artistes méconnus est atteint. Toutefois, on pourra regretter que Paris s’y réduise à un prétexte pour donner à voir ces œuvres au lieu de constituer un acteur à part entière de l’exposition, comme son titre le laisse à penser. De même pour les concepts théoriques convoqués, en particulier le « Tout-Monde » d’Édouard Glissant, dont on peine à comprendre le sens alors même que deux salles lui sont dédiées. Enfin, le spectateur attentif notera l’absence totale d’artistes femmes dans la première moitié de l’exposition, sans que ce manque soit thématisé. Heureusement, la seconde moitié, plus contemporaine, apparaît plus généreuse à cet égard. Mariette Thom

Paris noir : jusqu’au 30/06, du lundi au dimanche de 11h à 21h, le jeudi de 11h à 23h, fermé le mardi. Centre Pompidou, Place Georges-Pompidou, 75004 Paris (Tél. : 01.44.78.12.33). L’album de l’exposition (éditions Centre Pompidou, 60 p., 10€50).

« Sciences Humaines s’est offert une nouvelle formule », se réjouit Héloïse Lhérété, la directrice de la rédaction. L’objectif de cette révolution éditoriale ? « Faire de Sciences Humaines un lien de savoir à un moment où l’histoire s’opacifie et où les discours informés se trouvent recouverts par un brouhaha permanent ». Au sommaire du numéro 379, un remarquable dossier sur la santé mentale des jeunes et deux passionnants sujets (un entretien avec l’historien Johann Chapoutot, « La droite et le centre ont fait alliance avec le nazisme »/Jean-Marie Pottier, « Le trumpisme une contre-révolution intellectuelle »). Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des Sites amis. Un magazine dont nous conseillons vivement la lecture. Yonnel Liégeois

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Drôle de climat à Orsay !

Jusqu’au 15/07, le musée d’Orsay (75) propose 100 œuvres qui racontent le climat. Un parcours où peintres et sculpteurs, mais aussi naturalistes, invitent le public à mesurer la fragilité de notre environnement. Entre accélérations technologiques, essor des transports et urbanisation rapide.

Rosa Bonheur, Labourage nivernais

La société actuelle est en train de se rendre compte d’une réalité déjà connue depuis au moins cinquante ans : la température moyenne de la planète augmente inexorablement, cette montée est due en majeure partie à l’activité humaine[1]. Le musée d’Orsay, dans une volonté de sensibiliser le public, propose un parcours à travers le Musée et même au-delà, avec des prêts d’œuvres dans d’autres musées. On ne peut qu’admirer le projet. Non seulement l’idée de faire parcourir le musée autour d’un thème aide à désenclaver les salles « stars », mais le sujet lui-même est capital pour notre avenir. Si un tel projet parait essentiel face à une politique de déni devenue volontairement destructrice, il semble pourtant se contenter avant tout de répéter de bons sentiments qui finissent par devenir des lieux communs.

Un parcours essentiel

L’opportunité du parcours se fait particulièrement sentir lorsqu’est révélée une authentique politique de destruction volontaire d’informations : soit un déni volontariste voire obscurantiste[2]. Derrière cette exposition, l’idée principale est de rappeler que l’époque qu’englobe la collection du musée représente précisément ce moment dans l’histoire où la France se transforme, passant d’une société essentiellement agraire à une société industrielle. Les bouleversements économiques, culturels, politiques ou sociaux qu’avait vécus la France sont formidables. Le double sens de ce mot (le glissement de terrible à admirable) est bien transcrit dans la série des Rougon-Macquart d’Émile Zola. Il ne pouvait cacher son admiration face à l’explosion féérique des grands magasins dans Au Bonheur des Dames ni sa colère face à la misère des mineurs dans Germinal.

Claude Monet, Le Pont du chemin de fer à Argenteuil

Le choix des œuvres que propose le Musée d’Orsay souligne cette transformation dans toute sa diversité. Cela se voit dans les différents artistes qui, malgré leurs sensibilités plastiques divergentes, ont tous été marqués par ce phénomène. Ainsi, le parcours nous donne à voir aussi bien des tableaux de Rosa Bonheur, Gustave Moreau et Camille Pissarro que des sculptures de Jean Carries ou François Pompon. Toute la force de ce parcours atypique découle du fait qu’il nous fait traverser l’intégralité du musée et découvrir l’ensemble des galeries. Les sujets présentés font valoir l’étendue des transformations, avec des images d’ouvriers anonymes en même temps que le célèbre portrait de Louis Pasteur, des scènes bucoliques et des paysages urbains, des hommes et des bêtes.

Un projet décevant

Le problème d’un tel parcours ? Il n’y pas de contextualisation. Les images sont autant de prétextes pour nous parler de situations actuelles, le plus souvent sur un ton culpabilisant et moralisateur. Le buste de mineur de Carrière est une occasion de nous rappeler les gaz à effet de serre dus au charbon[3]. Le célèbre portrait de Pasteur peint par Albert Edelfelt (1854-1905), est présenté pour parler du surpeuplement actuel, ce qui sous-entend qu’il serait dû aux découvertes de l’homme scientifique. Le cartel à côté d’un autre tableau le décrit ainsi :

Devant une serre, une jeune fille cueille des fleurs ou des fruits dans un potager où se mêlent diverses espèces. Contrairement à la monoculture, vulnérable aux maladies et aux parasites et fortement dépendante des pesticides, des cultures diversifiées permettent de limiter leur propagation. En alternant les espèces, il est possible de réduire la contagion généralisée des plantes par les pathogènes.

Il n’est même pas utile de préciser le tableau puisqu’à partir de la deuxième phrase, ce cartel pourrait s’appliquer aussi bien aux Coquelicots ou bien aux Iris dans son jardin de Monet qu’au tableau véritable. Pourquoi telle œuvre plutôt que telle autre ? Quel est le lien entre le sujet de l’œuvre et la préoccupation du parcours ? Plus grave encore, quel est le lien avec l’époque du musée ? Les textes du parcours évoquent les préoccupations contemporaines sans s’interroger des attitudes antérieures. Et pourtant, il existait une préoccupation de la destruction de l’environnement liée à l’industrie. Tout le mouvement romantique anglais, dès le milieu de XVIIIe siècle est une réaction à l’industrialisation. Hawkeye, le héros du Dernier des Mohicans, fustigeait les colons dans leurs « pratiques dispendieuses » (wasty ways) qui est en somme une des premières mises en garde. Le Walden (1854) de Henry David Thoreau tient un discours similaire. Il suffit de lire Les Rêveries du promeneur solitaire (1782) pour découvrir que le problème n’échappe pas au monde francophone…

Constantin Meunier et J. Petermann, Puddleurs au four, dit aussi Puddleurs sortant la loupe

Le discours des artistes de l’époque que recouvre le Musée d’Orsay démontre qu’ils étaient clairement conscients des enjeux. L’artiste et critique anglais John Ruskin (1819–1900), face aux couleurs industrielles, militait pour l’exploration de la nature dans la compréhension des couleurs. On aime bien dire que les Impressionnistes peignent la modernité. Mais à voir les œuvres de plus près, on voit clairement qu’ils disent : la modernité, oui, mais à quel prix ? Sisley, ce maître de l’eau, peint la Seine en crue. Monet peint un champ de coquelicots comme pour préserver la vue d’une nature vouée à disparaître. Ce monde moderne les fascinait. Monet se rendait à Londres précisément pour voir les couleurs du ciel altéré par la pollution. Mais à la fin de sa vie, il crée un havre de paix à Giverny. Si la nature était avant tout soumise au service de l’homme, on ne peut nier qu’elle fut une véritable préoccupation qui traverse le siècle et qui se traduit dans l’art.

Copie à corriger

Le projet fut réalisé dans la précipitation, le résultat s’en ressent. Il n’y a aucun lien entre les œuvres et les sujets évoqués (sauf dans le caractère illustratif des premiers), mais surtout aucune considération des réalités de l’époque. La révolution industrielle avait déclenché une révolution sociale dont il était difficile de mesurer les contours. Mais à la suite de l’exode rural, on s’est retrouvé avec une densification de la population et une mauvaise répartition des richesses, un déséquilibre autant écologique qu’économique et social. A l’époque, on n’en voyait que les conséquences immédiates d’insalubrité : une hygiène insuffisante, des crises sans précédent de santé publique. Même si les solutions trouvées en ce temps-là nous semblent aujourd’hui qu’une fuite en avant, on ne pouvait ignorer que l’environnement n’était pas en mesure d’encaisser les bouleversements. Par manque de contextualisation historique et tel qu’il a été pensé, ce parcours entre 100 œuvres qui racontent le climat ne nous apprend rien d’autre que ce que nous savons déjà, il ne nous permet pas vraiment de mesurer l’ampleur de la menace climatique. Un parcours à enrichir donc, entre réflexion et culture. Francis Mickus

100 oeuvres qui racontent le climat : Jusqu’au 15/07, du mardi au dimanche de 9h30 à 18h, le jeudi de 9h30 à 21h45. Musée d’Orsay, Esplanade Valéry Giscard d’Estaing, 75007 Paris (01.40.49.48.14). Le catalogue de l’exposition (240 pages., 100 illustrations, 35€).

[1] Nous datons à partir de 1945, au lendemain de la seconde guerre mondiale, la nouvelle ère géologique, dénommée « l’anthropocène » qui pense que l’activité humaine entraine des transformations climatiques de la planète.

Honoré Daumier, Adolphe Victor Geoffroy-Dechaume, Émigrants

[2] Pour plusieurs raisons qui ne se limitent pas au déni climatique, les gouvernements actuels mènent une campagne aussi violente que systématique contre le monde universitaire allant de coupes sévères dans les budgets de fonctionnement (40% de réduction dans le budget de la bibliothèque centrale à la Sorbonne) à des ingérences dans les politiques éducatives et scientifiques des institutions. On peut cependant saluer la résistance qui se met en place.

René Billotte, Paysage à la porte d’Asnières

[3] Ce qui finalement crée une fausse opposition entre les préoccupations écologiques et sociales, que l’on retrouve dans l’œuvre de Dickens ou dans Les Misérables de Hugo. Même Marx avait évolué : si au départ il était chantre du progrès technologique, il avait par la suite compris que l’exploitation ouvrière et l’exploitation écologique étaient liées.

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Cromagnons, une tribu en délire

Au théâtre de la Colline (75), Wajdi Mouawad présente Journée de noces chez les Cromagnons. Alors que les bombes pleuvent sur Beyrouth, la maisonnée s’affaire au mariage de la fille aînée. Entre balles sifflantes et colères tonitruantes, une tribu en délire… En tant que directeur du théâtre national parisien, l’ultime création du metteur en scène et auteur franco-libanais.

Les snippers sont en embuscade, le bruit des bombes résonnent sans interruption, la guerre fait rage à Beyrouth. Peu importe qu’il faille rentrer dans la cuisine en rampant pour éviter les balles sifflantes, toute la famille prépare l’événement : le mariage de Nelly, la fille aînée ! Au vacarme des obus, répondent entre les murs de l’appartement les cris et vociférations des occupants : la mère hystérique, le père allumé, le jeune fils déphasé et la future mariée narcoleptique qui, entre deux ensommeillements, ne cesse de demander quel jour tout le monde se rendra à « Berdawné pour manger du knefé »… Autant dire que c’est une tribu en plein délire qui squatte la grande scène du théâtre de la Colline, plus fort encore lorsque se prépare un mariage sans fiancé annoncé !

Wajdi Mouawad, le directeur et metteur en scène de cette étrange Journée de noce chez les Cromagnons, devait répéter et présenter sa pièce au Théâtre Le Monnot de Beyrouth. Las, sous des prétextes fallacieux et la pression des forces hostiles à Israël, le projet avorta. Une blessure pour l’homme qui quitta le Liban à l’âge de dix ans pour fuir la guerre et qui ne cesse d’en transcrire la tragique histoire au travers de ses écrits (Forêts, Littoral, Incendies, Mère…). Peu importe les soubresauts de l’actualité, présentée à Montpellier lors de la 38ème édition du Printemps des Comédiens, cette pièce de jeunesse se donne aujourd’hui sur les tréteaux parisiens. Écrite dès les années 1990, maintes fois remaniée, elle se veut authentique tragicomédie quand l’humour acerbe des situations masque les fêlures de l’existence et la fréquentation quotidienne de la mort.

Aller quérir le pantalon d’apparat oublié sur le balcon, tenter de faire cuire le gigot de mouton malgré les incessantes coupures de courant ? Une véritable épopée, où chaque déplacement se fait au risque de sa vie… Pour surmonter galère et traumatismes, engueulades et colères rythment la vie familiale, comme seul antidote aux peurs accumulées et rempart contre la mort annoncée. Un pays en ruines, le dialogue impossible entre des protagonistes qui vocifèrent plus qu’ils ne parlent, où les insultes et reproches fusent à la même vitesse que les balles pour une salade pourrie, un couteau mal affuté… Des parents aux deux enfants, tous malades d’un conflit qui n’en finit pas, qui ternit relations et marques d’affection : comment vivre sereinement et dignement quand le quotidien, tout autour de vous, explose sous le fracas de la guerre et de la haine ? Alors, il est bel et bon d’imaginer un mariage de pacotille, un jour de fête supposée pour sublimer la réalité mortifère, espérer un futur apaisé. Une troupe de Cromagnons à l’énergie débordante qui cherche, envers et contre tout, un filet de lumière au tréfonds de leur caverne. Yonnel Liégeois, photos Simon Gosselin

Journée de noces chez les Cromagnons, Wajdi Mouawad : Jusqu’au 22/06, du mercredi au samedi à 20h30, le mardi à 19h30 et le dimanche à 15h30 (spectacle en libanais surtitré en français). Théâtre de la Colline, 15 rue Malte-Brun, 75020 Paris (Tél. : 01.44.62.52).

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Un CD pour les 130 ans de la CGT !

Pour souffler ses cent trente bougies, la Confédération Générale du Travail a demandé au chanteur des Goguettes, Valentin Vander, de rassembler vingt artistes pour reprendre ou inventer des chants de luttes. Un appel au don a été lancé pour financer ce projet alléchant. Paru dans le quotidien L’Humanité, un article de Clément Garcia.

130 ans, ça se fête. Et en musique c’est toujours mieux ! Pour célébrer son anniversaire, la Confédération Générale du travail a confié à son entreprise de presse, la Nouvelle vie ouvrière (NVO), le soin de concocter un album de chants de luttes d’hier et d’aujourd’hui. Un appel aux dons a été lancé sur la plateforme participative Ulule qui, plaide Agnès Rousseaux, la directrice générale de la NVO, s’inscrit dans la bataille culturelle. « Les airs de contestation et de résistance ont marqué les combats de certaines époques. On veut célébrer cet héritage et créer de nouvelles chansons pour marquer la nôtre », appuie-t-elle. Vingt artistes et groupes ont répondu présent pour reprendre ou créer dix-huit chansons qui aborderont « les thèmes militants sur le travail, l’écologie, la lutte contre l’extrême droite, la paix, des symboles forts qui peuvent nous réunir » précise Denis Lalys, président de la NVO et membre de la direction confédérale.

Sophie Binet à la clarinette

Il n’a fallu que trois mois à Valentin Vander, le directeur artistique du projet et chanteur du groupe Les goguettes, connu pour ses adaptations virtuoses et satiriques du répertoire, pour fédérer des musiciens issus de différentes formes d’expressions musicales, rap, chanson, électro, rock. C’est dans les mythiques studios Ferber de Paris que les enregistrements ont eu lieu, en quelques jours seulement, baignés dans un enthousiasme fédérateur. « Le fait d’avoir noué un partenariat efficace avec Clothilde Guérod, de la boîte de production Contrepied, et Valentin Vander a transformé cette aventure en bonheur », confirme Denis Lalys qui nous glisse que la secrétaire générale de la CGT, Sophie Binet, serait venue souffler dans une clarinette sur un morceau composé au Portugal pendant la Révolution des œillets.

Si la campagne de dons a atteint son deuxième palier palier (54 000 €, sur 30 000 € espérés initialement), la NVO appelle à l’amplifier. « Ça nous a permis de sécuriser le projet dans un premier temps, mais nous aimerions lui donner des suites. Ce n’est pas juste un projet ponctuel. Réinventer les chants de luttes est un processus permanent pour arriver à toucher d’autres publics, notamment les jeunes qui ont besoin de cette diversité », avance Agnès Rousseaux. Le nouvel objectif ? Graver pas moins de 8000 CD et planifier un méga concert… La pochette éloquente de l’album, figurant une jeune femme poing levé, a été confiée à l’artiste dijonnais RNST, familier des mobilisations sociales. Hormis Cali, Mathilde, Corinne Maserio chantant L’Internationale (!) et Planète boum boum, les noms des autres artistes sont pour l’heure tenus secret mais certains seront dévoilés le 13 juin prochain sur le parvis de la mairie de Montreuil (93), jour de fête pour la CGT.

La directrice de la NVO souligne que dans ce « contexte social et démocratique particulièrement morose, la musique est une manière de fédérer les gens, de mobiliser ». Rendez-vous est d’ores et déjà pris à la prochaine fête de l’Humanité, pendant laquelle sortira l’album et qui prêtera l’une de ses scènes pour un concert évènement. Et si les dons continuent d’affluer, pourquoi ne pas imaginer une tournée pour rythmer les mobilisations qui ne manqueront pas de voir le jour l’année prochaine… Clément Garcia, photo Bapoushoo

La collecte de dons sur la plate-forme Ulule sera clôturée le 04/06, à 23h59.

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La Commune de Paris, 150 ans (8)

Entre mars et mai 1871, le peuple de Paris se soulève pour la Commune. Pendant soixante-douze jours, le peuple de Paris va vivre libéré de ses chaînes. Une expérience inédite de République sociale et démocratique, écrasée dans le sang sur ordre de Thiers. Le 28 mai 1871, ultime épisode de la « Semaine sanglante » au cimetière du Père Lachaise… Chantiers de culture clôt, en ce 28 mai 2021, la série d’articles consacrée au 150ème anniversaire de la Commune de Paris. Yonnel Liégeois

LE MASSACRE DU PÈRE-LACHAISE

Rassemblés par groupes de douze, le 28 mai 1871, les 144 fédérés de la prison de Mazas sont fusillés à tour de rôle. Un acte délibéré, un massacre programmé, un assassinat méthodiquement exécuté.

Dans beaucoup de documents relatant l’histoire de la Commune, on peut lire qu’au matin du 28 mai 1871, les 147 survivants des combats du « Père Lachaise » sont fusillés sans jugement contre un mur du cimetière qui prendra, en leur mémoire, le nom de « Mur des Fédérés ». Cette version des faits n’est pas rigoureusement exacte. En réalité, à l’aube du 28 mai, une compagnie du 65e de marche reçoit l’ordre de prendre à la prison de Mazas 144 fédérés pour les conduire au « Père Lachaise ». Les prisonniers ne sont pas particulièrement inquiets, ils pensent qu’il s’agit d’un simple transfert de lieu de détention.

Escortés par les soldats, baïonnettes aux canons, ils arrivent à environ 7 heures du matin devant l’entrée principale du cimetière, boulevard Ménilmontant. Dans l’allée centrale, un officier supérieur attend la compagnie et ses prisonniers. Il leur donne ordre de prendre un chemin à droite pour se rendre dans la partie nord-est du « Père Lachaise ». à proximité du mur bordant la rue des Rondeaux, se tiennent des soldats de l’Infanterie de Marine et des Fusiliers Marins parmi lesquels vont être recrutés les volontaires pour former les trois pelotons d’exécution.

Des groupes de douze fédérés sont constitués, chaque groupe placé devant l’un des trois pelotons qui font feu ensemble. Trente-six hommes sont ainsi abattus à la fois. L’opération se renouvelle quatre fois. Les fédérés sont passés par les armes sur le tertre qui descend en pente douce jusqu’au mur. Derrière le tertre, il y a de grandes fosses communes creusées pour les morts du premiers siège, mais les fusillés ne seront pas enterrés dans ces fosses. Le lendemain, ils seront descendus un à un de la hauteur où ils ont été massacrés la veille, et ils seront ensevelis au pied du mur, « le Mur des Fédérés », à deux mètres de profondeur.

Le récit de l’exécution des fédérés de Mazas a été transmis au comte d’Hérisson par un sous-lieutenant du 65e de marche. Maxime Ducamp a repris à peu près dans les mêmes termes cette version des événements. On peut objecter que ce sont des historiens versaillais, mais les faits exposés sont corroborés par un historien communard scrupuleux, Maxime Vuillaume, qui se réfère toujours à des témoignages sérieusement contrôlés.

En conclusion, il faut considérer cette tuerie non comme « une bavure » perpétrée dans le feu de l’action, mais bien comme un assassinat prémédité et minutieusement organisé. Marcel Cerf, in Les amies et amis de la Commune de Paris 1871

Le Mur des Fédérés

Jusqu’en 1879, toute célébration est interdite au Mur des Fédérés. Au lendemain de l’amnistie générale en 1880, la situation change et s’organisent des défilés, souvent émaillés de heurts avec la police : le 23 mai 1880, a lieu la première montée au Mur.

En 1908, malgré l’opposition du préfet Poubelle, la ville de Paris consent d’apposer une plaque dédiée « Aux morts de la Commune ». En 1936, ils seront 600 000 Parisiens à participer à la montée au Mur, 100 000 en 1971 lors du centenaire à rendre hommage aux communards ! Pendant la Seconde Guerre Mondiale, une des manifestations de la Résistance est d’aller fleurir le Père-Lachaise. Après guerre, en 1945 et en 1946, les montées au Mur sont d’une grande ampleur : les résistants fusillés ravivent le souvenir des morts de 1871. Le 14 novembre 1983, Le Mur des Fédérés est classé monument historique sous la présidence de François Mitterrand.

Organisée par Les amies et amis de la Commune de Paris 1871, la montée au Mur est fixée chaque samedi le plus proche du dernier jour de la Semaine sanglante. Un grand  rassemblement festif est d’abord organisé en matinée, Place de la République : animations, spectacles, prises de parole, pique-nique. Ensuite, vers 14h, le cortège se met en marche, direction le cimetière du Père-Lachaise. Yonnel Liégeois

À écouter : La semaine sanglante. L’expérience révolutionnaire du printemps 1871 a inspiré un grand nombre de poèmes et de chants : un site à consulter, la vie musicale en cette époque. Une ultime sélection mêlant chansons, musiques, films et documentaires.

À lire : La Commune de Paris, sous la direction de Michel Cordillot (Éditions de L’Atelier), La Commune au présent de Ludivine Bantigny (Éditions de La Découverte), Commune de Paris La franc-maçonnerie déchirée d’André Combes (éditions Dervy) et Dans l’ombre du brasier d’Hervé Le Corre (éditions Rivages/Noir).

À consulter : le blog de Michèle Audin. Elle est l’auteure de cinq ouvrages sur la Commune. Deux fictions chez Gallimard, Comme une rivière bleue et Josée Meunier, 19 rue des Juifs, et trois livres historiques chez Libertalia (C’est la nuit surtout que le combat devient furieux et Eugène Varlin, ouvrier relieur 1839-1871). La Semaine sanglante. Mai 1871. Légendes et comptes, propose un nouveau décompte des morts de la Semaine sanglante, allant jusqu’à « certainement 15 000 morts ».

À admirer : La dernière barricade. Une longue et monumentale fresque murale, réalisée sur l’un des murs du parc de Belleville (20ème arrondissement de Paris) : un lieu historiquement symbolique, là où résistèrent les fédérés sur les dernières barricades ! Commémorative mais également didactique, cette fresque met en images, de manière vivante et très illustrative, certains moments clés de la Commune de Paris.

À voir :  La Commune (Paris 1871), le film culte réalisé par Peter Watkins en 2000 d’une durée de 5h45, avec une version cinéma de 3h30 ! Caméra à l’épaule, il a créé une œuvre cinématographique hors norme : plus de 200 acteurs interprètent les personnages de la Commune… Après avoir reconstitué à Montreuil (93), dans les anciens studios Méliès, les quartiers ouvriers de 1871, les journalistes interrogent les habitants et les soldats de la Garde nationale. Tous critiquent le gouvernement réfugié à Versailles et se plaignent du manque de pain. Disponible en DVD ou en téléchargement.

À suivre : Des événements mémoriels et culturels multiples sont proposés jusqu’en septembre pour commémorer le temps de la Commune qui a marqué l’histoire de Paris. Anne Hidalgo a célébré les 150 ans de la Commune sur la place Louise Michel, au pied du Sacré-Cœur. Quant au président de la République, Emmanuel Macron, il ne participera à aucune manifestation liée à la Commune. Il rendra hommage à Napoléon, décédé le 5 mai 1821.

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Mathieu Bauer voit rouge !

Au théâtre Silvia Monfort (75), Mathieu Bauer présente Palombella rossa. Le metteur en scène et cinéphile adapte l’un des premiers films de Nanni Moretti, au titre éponyme. Une invitation à remettre un peu d’utopie dans les rouages de la pensée politique.

À l’automne 1989 sort sur les écrans Palombella rossa, de Nanni Moretti. Le mur de Berlin n’est pas encore tombé. Le grand leader charismatique du Parti communiste italien (PCI) Enrico Berlinguer est mort quelques années auparavant, laissant son parti et la gauche italienne en proie à un grand désarroi. Cette même année, Moretti sillonne, caméra à la main, les réunions de cellule du PCI et saisit sur le vif les discussions, âpres, passionnées et passionnantes des militants à l’heure où la direction propose de changer le nom du parti : la Cosa est un documentaire de grande portée historique et politique. Ces deux films ont inspiré le travail de Mathieu Bauer. C’est tout autour de la piscine où se déroule l’étrange match de water-polo du film de Moretti que Mathieu Bauer a installé son petit monde. Sur le grand plateau du théâtre, les bords d’un bassin avec ses plots, ses lignes, ses gradins et sa petite buvette aux couleurs vives plantent un décor plus vrai que nature (scénographie Chantal de La Coste) tandis qu’une bande-son diffuse les bruits sourds, étouffés des cris des joueurs de water-polo qui plongent dans la piscine (création sonore d’Alexis Pawlak).

Rendez-vous manqué avec l’histoire

C’est Nicolas Bouchaud qui endosse le rôle de Michele Apicella, personnage principal de cette histoire. En peignoir ou en maillot, bonnet de bain sur la tête, il arpente les bords du bassin en proie à moult interrogations, comment être – encore – communiste à l’heure où tout semble partir à vau-l’eau. Notre héros est devenu amnésique suite à un accident de voiture. Son arrivée sur le plateau, un volant à la main, est un moment cocasse qui plonge sans pathos le spectateur au cœur du sujet. Michele Apicella tente de recoller les morceaux d’une mémoire trouée, souvenirs d’enfance et de militant s’entremêlent dans le désordre. Comme dans le film de Moretti, on assiste à la projection de la scène culte et terrible du Docteur Jivago où, dans ce tramway moscovite bondé, le rendez-vous raté entre Lara et Youri renvoie au rendez-vous manqué avec l’histoire.

Sur le bord du bassin, Apicella s’affronte avec sa fille, avec son entraîneur ; il répond à une journaliste venue l’interviewer mais celle-ci ne cesse de lui couper la parole, estimant que ses réponses sont trop longues ou trop complexes. La télévision berlusconienne imprime déjà sa marque de fabrique fascisante qui désormais a pignon sur écran partout dans le monde. L’heure est à l’entertainment, au divertissement, aux clashs et aux confessions scabreuses. La parole et la pensée politique n’y ont plus leur place : c’est le triomphe de la vulgarité. Alors sans transition, une chanteuse pousse la chansonnette (formidable Clémence Jeanguillaume). Du passé, mais pas n’importe lequel, faisons table rase. Apicella résiste, questionne, se questionne. Qu’a-t-il fait de sa vie ? Joueur de water-polo ? Militant communiste dont la seule trace est sa vieille carte du parti retrouvée au fond de la poche de sa veste ? Transformer le monde ? Mais pour quoi faire quand le socialisme réel a lui-même trahi l’utopie communiste ? Comment retrouver le sens du collectif ? À ce moment-là, le sens de l’histoire échappe à Apicella. Renoncer, ne pas renoncer…

Des interrogations à l’aune du monde d’aujourd’hui

Même si elle ne manque ni d’audace ni d’ambition, la mise en scène de Mathieu Bauer, toujours en work in progress, pèche à certains endroits par un trop-plein d’intentions, de peur de rater sa cible ? Louable tentative, quoi qu’il en soit, que de requestionner cette période là où d’aucuns s’étaient empressés de déclarer la fin de l’histoire. Mathieu Bauer s’interroge à l’aune du monde d’aujourd’hui, tentant, à la manière de Moretti à son époque, de se jeter à l’eau, de se débattre comme un beau diable avec ces questionnements qui sont les nôtres sur la gauche, le communisme, le libéralisme. Les ballons rebondissent là où on ne les attend pas et les joueurs ratent leur pénalité, l’arbitre siffle à en avaler son sifflet.

Palombella rossa n’est en rien désespérant mais nous incite à la jouer collectif, à remettre un peu d’utopie dans les rouages de la pensée politique, du courage (et il en faut), sans manichéisme et avec une pointe d’autodérision nécessaire. C’est déjà ça. On songe alors au dernier film de Moretti, Vers un avenir radieux et on se reprend à rêver un autre monde… Marie-José Sirach, photos Simon Gosselin

Palombella rossa, Mathieu Bauer : Du 03 au 14/06, du mardi au vendredi à 20h30, le samedi à 19h30. Théâtre Silvia Monfort, 106 rue Brancion, 75015 Paris (Tél. : 01.56.08.33.88).

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