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Adieu, Michel Piccoli !

Il est né un 27 décembre, il s’est éteint un jour du joli mois de mai. T’en souviens-tu, Milou ? Loin des barricades de 1968 et de l’effervescence étudiante, tu vis à la campagne. Dans la France profonde, à l’ombre de ta grande maison bourgeoise. Louis Malle est derrière la caméra, Jean-Claude Carrière au scénario. Dominique Blanc et Miou-Miou, Bruno Carrette et Michel Duchaussoy t’accompagnent entre querelles familiales et conflit testamentaire. Le deuil, déjà, mais aussi la liberté et la poésie… Comme l’exprime si bien Emmanuelle Béart, entre pleurs et pudeur, en 2020 le pape du théâtre et du cinéma a rejoint Vincent, François, Paul et les autres ! Le fils d’immigré, « l’étranger avec papiers », n’a jamais oublié d’où il venait. Homme fidèle à ses convictions sous les habits de star, citoyen engagé dans les combats contre le racisme et pour la paix, encore et toujours Michel Piccoli nous convie à aimer Les choses de la vie. Yonnel Liégeois

 Au micro de France Inter, le journaliste Augustin Trapenard a lu la lettre d’Emmanuelle Béart. La comédienne s’adresse à Michel Piccoli, disparu le 12 mai. L’adieu à un monstre sacré du cinéma et de la scène, qui fut son partenaire de jeu dans La Belle Noiseuse, le film de Jacques Rivette. Grand Prix du jury au festival de Cannes 1991.

Avignon, le 18 mai 2020

Ce soir nous ne sommes pas septembre, et j’ai froid en ce doux jour de mai.

S’il faut que tu partes ô pars, mon ami, du jour où l’on vient le départ est promis.

Michel a fait sa grande valise et nos baisers volent vers ses lèvres endormies, nos mains redessinent les trajectoires de chacun de ses souvenirs. La bicyclette des choses de la vie parcourt les sentiers de nos mémoires. Tes gestes, tes regards, tes mots, ta voix résonnent comme la beauté du cinéma en plein soleil, toutes générations entremêlées.

Michel, tu les aimes mes pieds ?

Loin du bruit et de la fureur, sans mépris, toi, si limpide, au rythme tranquille, au sourire ravageur que trahit la tendresse de deux grands yeux rieurs. Michel, comme si tout était une blague, ou comme si l’on ne pouvait plus guère s’illusionner sur soi même. En marchant le long des routes cinématographiques, j’ai croisé ton chemin, nos corps se sont fracassés l’un contre l’autre, jusqu’à se tordre, se déformer… Je garde le souvenir de tes mains grandes comme des palmes, tout un monde en mouvement, prêtes au combat de la création, de ton visage beau, inflexible et furieux. Non tu n’as pas quitté mes yeux. Je ferme mes paupières. Comme il m’en vient, des souvenirs. J’ai la gorge pleine de larmes comme dirait notre amie Jeanne.

Michel, Tu les aimes mes fesses ?

Pardon de cette indélicatesse, tu as rendez-vous, je ne veux pas te retenir, juste te dire que le combat continue, que ce corps que tu as pétri et pétri et repétri sous les yeux du grand Jacques, cette terre que tu as modelée de tes paumes, n’oublie rien de ce que tu lui as insufflé. Le combat continue entre l’ombre et la lumière, entre la lucidité et la ferveur. En désaccord avec notre temps, c’était, dis-tu, notre raison d’être.

Sur ton chemin vers les étoiles, embrasse Vincent, François, Paul et les autres.

Adesias Michel, Emmanuelle Béart

 

Michel Piccoli, le monstre

Jean Renoir, Alain Resnais, Agnès Varda, Alain Cavalier, Claude Sautet, Claude Chabrol, Jacques Rivette, Luis Buñuel, Costa-Gavras, Marco Ferreri, Alfred Hitchcock, Marco Bellocchio, Ettore Scola, Manoel de Oliveira, Nanni Moretti : du Mépris à La grande bouffe, de Belle de jour aux Choses de la vie, de La belle noiseuse à Habemus papam, Michel Piccoli a tourné avec les plus grands réalisateurs de cinéma.

Jean-Louis Barrault, Jacques Audiberti, Jean Vilar, Jean-Marie Serreau, Peter Brook, Luc Bondy, Patrice Chéreau, Claude Régy, André Engel : Michel Piccoli a joué sous la direction des plus grands metteurs en scène de théâtre. En 1984, le Syndicat de la critique lui décerne le prix du meilleur comédien pour son rôle dans Terres étrangères d’Arthur Schnittzler, au Théâtre des Amandiers.

Homme sincère et discret, il demeura toujours fidèle à ses engagements de jeunesse. En 1953, il tourne Horizons, un film commandé par la CGT pour son 29°congrès confédéral. Benoit Frachon, alors secrétaire général, y joue son propre rôle ! Dans Les copains du dimanche réalisé en 1956 par Henri Aisner, à l’initiative encore de la CGT, il tient le rôle d’un directeur d’Aéro-club. Dans ce même film, joue également Jean-Paul Belmondo, dont c’est le premier rôle. Sur son site, François Bon nous révèle que Michel Piccoli a tenu la main de Bernard-Marie Koltès, le grand auteur dramatique, au moment de sa mort. Un témoignage bouleversant recueilli dans les couloirs de Radio France…  La très suggestive bande-annonce de Je rentre à la maison montre l’étendue de la  palette de jeu de Michel Piccoli : un très beau film de Manoël de Oliveira où il joue un rôle majeur.

« On ne devrait pas s’habituer à vivre, on devrait être étonné tous les jours »

À l’image de l’inoubliable Gérard Philipe, statut de star et notoriété publique ne l’empêchent nullement de renouveler chaque année son adhésion au SFA-CGT, le Syndicat français des acteurs. Au côté de Jack Ralite, l’amoureux des arts et lettres, en 1987 il s’engage pleinement dans la tenue des États généraux de la culture. Un souvenir personnel : en charge d’un dossier pour l’hebdomadaire de la CGT La Vie Ouvrière, « Ces étrangers qui ont bâti la France : les Italiens », je le sollicite pour un entretien. Indisponible, il s’en excuse. Élégance du geste pour le journaliste méconnu que je suis, « l’ancien étranger avec papiers » renouvelle ses regrets par écrit ! Yonnel Liégeois

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Pas de pétanque au ghetto !

Au théâtre du Rond-Point (75), Olivier Veillon propose On ne jouait pas à la pétanque dans le ghetto de Varsovie. Un solo au parfum de yiddishland, où Éric Feldman convoque les fantômes de son enfance. Pour nous raconter avec humour et tendresse, sans pathos, les séquelles de la Shoah qu’il porte en lui.

Ce titre qui vient de loin – plaisanterie d’un rescapé de la rafle du Vel’ d’Hiv’ adressée à un rescapé du ghetto de Varsovie, sur un terrain de boule parisien -, donne le ton de ce seul en scène, où le comédien nous conte ses démêlés intimes avec la vie. Il énonce les traumatismes de l’Holocauste qui minent les survivants et leur descendance sur plusieurs générations. Une contamination que l’écrivain yiddish Isaac Bashevis Singer compare à celle de la bombe atomique. Assis côté jardin, sur une chaise qu’il ne quittera guère, quelques carnets de notes sur une petite table à ses côtés, Éric Feldman présente un à un les membres de sa nombreuse famille. Venus de Pologne, ses grands-parents rêvaient de la France de Victor Hugo et d’Émile Zola, ils ont eu celle de Philippe Pétain et de Pierre Laval. Ses propres parents, oncles et tantes, furent des « enfants cachés », sauvés par miracle…

Seul en scène mais habité

Son récit, en forme de conversation à bâtons rompus avec le public, est tissé d’anecdotes et de bons mots qui reflètent le pessimisme résilient de ces « malades des camps », terme du psychanalyste et écrivain Gérard Haddad.  « La vie ne vaut rien mais rien ne vaut la vie », dit un oncle. Un autre nous apparaît, filmé avec un cigare, imitant Serge Gainsbourg qui fut son moniteur dans un foyer pour orphelins juifs : il s’appelait alors Lucien Ginsburg. Ce même tonton devint G.O. au Club Méditerranée, conçu par Gérard Blitz comme un anti-camp de concentration. Sous la plume alerte d’Éric Feldman, tous ces personnages sont bien vivants, et émouvants, quand il prend pour eux l’accent yiddish et nous chante quelques berceuses de cette langue en voie de disparition, tout comme ces derniers témoins de l’Holocauste.

« À quoi penses-tu ? », lui demande une femme, dans le silence d’après l’amour. « À Hitler », répond-il. Rires du public, bien sûr, pris à revers. Mais l’auteur comédien manie le paradoxe et retourne la situation, pour revenir sur l’assassin de masse qui a tué non seulement un peuple mais aussi une culture et une langue (le yiddish). De même, il plaisante sur la psychanalyse ou le yoga, qui l’ont personnellement sorti de ses idées noires, pour dire ensuite, le plus sérieusement du monde, avec Thomas Mann, que Freud est l’« ennemi véritable et essentiel  » d’Hitler : « le philosophe  qui démasqua la névrose, le grand désillusionneur, celui qui sait à quoi s’en tenir ».  Ah, rêve le comédien, si Hitler, qui aimait tant sa maman Clara, avait rencontré le médecin des âmes, son compatriote et contemporain… Et pour conjurer la tragédie, il manie le Witz, cher à Sigmund, en pimentant son texte de mots d’esprit et lapsus soigneusement dosés.

Du je au nous

Après avoir tourné pendant des années avec Ça ira, Fin de Louis, de Joël Pommerat, Éric Feldman est confronté aujourd’hui à la solitude du plateau, mais il a su trouver une belle complicité avec le public, qu’il balade entre rire et émotion. On entend, au-delà de cette autofiction, l’histoire des victimes collatérales des guerres et génocides. Sans prendre part aux polémiques actuelles sur le conflit israélo-palestinien et sur les questions d’antisémitisme telles qu’elles sont dévoyées aujourd’hui, le spectacle, dépassionné et profondément humaniste, traite des traumatismes profonds causés par tout crime de masse. Mireille Davidovici, photos Patrick Zachmann

On ne jouait pas à la pétanque dans le ghetto de Varsovie, Olivier Veillon et Éric Feldman : jusqu’au 22/12, le vendredi à 20h, le samedi à 19h et le dimanche à 16h. Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin D. Roosevelt, 75008 Paris (Tél. : 01.44.95.98.21). Le 31/01/25 au théâtre des Bains Douches, Le Havre (76). Le 04/02/25 au théâtre de la Madeleine, Troyes (10).

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Michel Simonot, une brûlante froideur

Aux éditions Espaces 34, Michel Simonot a publié Traverser la cendre. Un texte d’une puissante force tragique, aujourd’hui mis en scène par Nadège Coste. Entre les lignes et sur le plateau, la mise en abîme de la Solution finale fomentée par les nazis.

Michel Simonot a écrit Traverser la cendreun texte d’une intensité tragique hors du commun, judicieusement mis en scène par Nadège Coste qui anime, dans la région Grand-Est, la Cie des Quatre Coins. Il revient à l’actrice Laëtitia Pitz d’énoncer, froidement, ce poème brûlant tissé de cris sourds et de documents irréfutables, lequel parvient, en une heure de temps scénique, à tout signifier de l’univers concentrationnaire organisé par les nazis.

Une citation a offert à Michel Simonot la clé idéale de son dessein. Elle est de Heiner Müller (1929-1995). N’affirmait-il pas que « le dialogue avec les morts n’a pas le droit de se rompre tant qu’il ne restitue pas la part d’avenir qui a été enterrée avec eux » ? Au début, dans un espace savamment neutre, qui sera imperceptiblement soumis à des variations lumineuses (Emmanuel Nourdin), Laëtitia Pitz est assise, côté jardin, devant une petite table où sont rangés des papiers. Chemin faisant, la voici debout, elle se tient droite, mince silhouette couronnée de cheveux blonds, sans gestes intempestifs, au cours de l’exercice permanent d’une retenue exemplaire. Ce qui compte essentiellement est ce qui sort de sa bouche. Ce qu’elle formule va du « tu » au « je », depuis l’évocation d’un corps humilié, brisé, rampant sous les coups, jusqu’à l’adresse au martyr imaginé : « Je t’ai cherché, trouvé dans les décombres. Je te dis “tu“ pour que tu puisses dire “je“ ».

La partition s’étoffe d’informations concrètes, sur les responsables désignés de la solution finale, l’abjecte hiérarchie des étoiles aux couleurs multiples imposées sur les hardes, les actes de résistance ici et là, l’horrible besogne assignée aux Sonderkommandos chargés de sortir les cadavres des fours crématoires, les longues marches meurtrières vers la fin de la guerre… Ainsi, tout est reconnu et rapporté de la géhenne historique qui a souillé à jamais le XXe siècle, en un bouleversant mouvement, à la fois divinatoire et de remémoration, avec la participation assumée, ici et là, de paroles d’Edmond Jabès, Samuel Beckett, Jacques Derrida ou Paul Celan, tandis que la musique du compositeur Gilles Sornette, sensiblement spectrale, contribue à l’imprégnation du dol monstre infligé à l’humanité tout entière. Jean-Pierre Léonardini

Traverser la cendre : Le 12/12, 20h, au Casino des Faïenceries de Sarreguemines (57). Le 03/04/25, 19h, à la chapelle des Trinitaires, La Cité Musicale de Metz (57). Le texte est publié aux éditions Espaces 34 (62 p., 13,50€).

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Les doléances des sans voix

Le 16 novembre 2024, ce fut grande affluence au théâtre des Amandiers (92) pour Ouvrir les cahiers de doléances ! Cinq auteurs, à la demande du directeur Christophe Rauck, se sont penchés sur ceux écrits par les habitants de Nanterre. Leurs pièces lèvent le voile sur des revendications populaires encore jamais rendues publiques et nous replongent dans le mouvement mal éteint des Gilets jaunes.

La lecture de ces pièces s’est accompagnée de débats avec des historiens et journalistes et d’un film documentaire, Les Doléances, d’Hélène Desplanques.

Des dizaines de milliers de pages, couvertes de mots manuscrits, de slogans, de déclarations, signées ou anonymes : près de 20 000 cahiers enfouis dans les archives départementales ou nationales, le plus grand sondage de l’histoire avec plus de 600 000 contributeurs… Noham Selcer, dans 2937W60raconte sa visite aux archives par un froid après-midi d’hiver. « Le bâtiment des archives des Hauts-de-Seine a été inauguré le 2 avril 1979. Il s’agit d’une construction d’un étage accolée à une construction de sept étages, les deux reliés par une sorte de passerelle. Le public, c’est-à-dire moi quand je m’y suis rendu n’a accès qu’au bâtiment d’un étage où se trouve la salle de consultation […] J’ai demandé aux archivistes de m’apporter le document 2937W60 : Cahier du grand débat national de la commune de Nanterre 2019 et me suis assis sur une chaise bleue […] De l’autre côté de la passerelle, 24km d’archives rangées dans des classeurs de tailles variables. Plusieurs personnes travaillent chaque jour à cet ordonnancement et cette conservation […] Elles refusent de vous donner l’accès à certains documents si vous n’avez pas votre dérogation ». Et pour les cahiers de doléances, il en fallait une. Noham Selcer nous dévoile ce qu’il a exhumé – du meilleur comme du pire – avec une précision d’archiviste, un brin d’humour, beaucoup de surprises et d’émotions : « On s’attend à certaines choses. On désire lire certaines choses. On espère lire certaines choses […] Pas vrai ? »

De gauche à droite : Constance de Saint-Rémy, Christophe Pellet, Claudine Galea, Noham Selcer, Penda Diouf. Phot. © Géraldine Aresteanu

Les cahiers prennent la parole

Dans Et toi, tu y étais sur les ronds-points ?, Penda Diouf fait parler un de ces papiers : « Les archives, c’est un peu le mouroir, la voie de garage. J’aurais imaginé une fin plus festive, plus animée comme l’ambiance sur les ronds-points. Mais c’est dans le silence épais qu’on nous a installés […] Peu connaissent notre existence, au milieu de ces étagères de documents. […] On nous regarde avec déférence. Une lettre au Père Noël sans étoile qui brille dans les yeux/ Sans l’espoir d’être un jour exaucé ». Une colère sourde s’exprime dans la phrase titre, qui revient comme un leitmotiv sous la plume incisive de l’autrice, des mots d’après tempête : « Je demande /Je propose/ Mais qu’est-ce que je reçois ? » Et, dans le dernier chapitre, s’entend « La révolte » : « Ma rage est combustible/ Il suffirait d’une allumette, d’un briquet/ Pour tout recommencer/ Et toi, tu y étais sur les ronds-points ? »

Comme en réponse à Penda Diouf, Christophe Pellet met en scène, dans La Fin d’un Gilet jaune, les retrouvailles d’un groupe de personnes liées par cette lutte passée. Sont-ils prêts à repartir sur les ronds-points ? Laurent, ouvrier, 59 ans ne voit pas le bout du tunnel : « Il y a quelque chose de bloqué. Je ne sais pas si j’aurais envie d’y revenir ». Son fils, 22 ans, sans espoir d’un avenir meilleur, s’est tourné vers l’extrême-droite. Fabien, 30 ans, lui, se dit toujours d’attaque : « C’est là, en moi. Toutes ces images, elles bouillonnent à l’intérieur de moi. Ce que nous avons vécu est plus important que ce que je croyais ». Quant à Sarah, professeure à la retraite, elle milite aux Soulèvements de la Terre. Cette pièce en demi-teinte donne un nom et une épaisseur existentielle à celles et ceux qui se sont engagés ensemble malgré leurs différences. 

Constance de Saint-Rémy va droit au but : Le Jeu démocratique met face à face un député et une auxiliaire de vie en fin de carrière. Se considérant comme une citoyenne trahie, elle a séquestré le jeune élu dans sa cuisine, pour qu’il l’écoute et l’entende enfin : « Pourquoi suis-je à découvert le 15 du mois sans un excès, un écart, un plaisir ? J’ai passé ma vie à me casser le dos et à m’occuper des autres. Pourquoi se tuer au travail quand ce travail ne rapporte ni rentabilité, ni sécurité, ni dignité ? » Comment renouer le dialogue entre « représentants » et « représentés », se demande l’autrice dans ce coup de gueule salutaire, écrit au nom de tous ceux dont elle a lu les doléances et qui n’ont pas été entendus. À travers cette femme, c’est la colère et le dépit d’un peuple qui s’exprime en direct.

VIOLENCES (La vie est à nous) de Claudine Galea, inspiratrice de cette commande aux auteurs, est un tête-à-tête poignant entre deux femmes. L’une (le peuple en colère) a rédigé ses doléances, l’autre (l’écrivaine) est chargée de les rapporter. « Qu’est-ce que vous pouvez en faire ?/ j’ai fait quoi de mes mots ?/ ils ont fait quoi de mes mots ? », dit la première. « Qu’est-ce qui NOUS reste ? Nos cris nos poings nos ongles nos dents notre fureur ? Vous voudriez gommer la violence ? Vous avez une grande gomme ? Une gomme vaste comme la colère comme l’injustice comme le mépris comme l’insulte comme la boue comme la haine comme le reniement ? » « Quand je vous lis, je suis émue et en colère », lui réplique la femme de lettres. « Nous ne sommes pas du même côté, je n’ai pas fréquenté les ronds-points […] QUI JE SUIS pour parler de vous sans être à votre place pourquoi j’ai envie de parler de vous ? Nous vous regardons vous nous regardez vous ne nous regardez plus ça ne sert à rien nos regards sur vous vos regards sur nous vous n’avez plus confiance en nous et moi je n’ai plus confiance dans ma confiance ». De part et d’autre des barrières sociales, comment partager ? Telle est la question que doivent se poser le théâtre et ses artistes.

Rendez les doléances !

Pour Rémy Goubert, président de l’association Rendez les doléances !, la confiscation de l’expression populaire est « un gâchis terrible » : « Beaucoup de gens disent “je propose, je demande“ et, d’une doléance à l’autre, se construit un espace commun de dialogue ». Étudiant en droit, il milite pour que ces écrits soient rendus publics. Même combat pour Fabrice Dalongeville, fil rouge du documentaire d’Hélène Desplanques, Doléances. Lassé d’attendre une publication qui ne vient pas, le maire du village d’Auger-Saint-Vincent, dans l’Oise, prend la route avec la réalisatrice. Cela les mènera en Creuse, en Meuse, en Gironde, et même jusqu’à l’Assemblée nationale… Une enquête en forme de road movie où l’on rencontre auteurs de doléances et collectifs de citoyens qui se battent pour que ces textes soient enfin reconnus. Seront-ils finalement entendus ?

Affiche du film Les Doléances d’Hélène Desplanques

Romain Benoit-Levy, historien et membre d’un collectif de recherche sur les cahiers de doléances de la Somme pointe « la distance considérable des gens avec les élus. Ils parlent de l’État en connaissance de cause, avec des données précises. C’est un matériau politique d’une richesse époustouflante. Il y a dans ces cahiers, comme en 1789, l’imaginaire d’une révolution à venir ». Si l’on recoupe toutes les propositions qui sont faites, ajoute-t-il, il y aurait de quoi élaborer un programme consensuel : « Rétablissement de l’ISF. Augmentation réelle du SMIC et des bas salaires. Plus de justice sociale. Indexation des retraites sur le coût de la vie. Référendum d’initiative citoyenne. Pas de mépris, du respect pour le peuple ». Il souligne que les questions migratoires arrivent largement derrière les autres. Penda Diouf, Claudine Galea, Christophe Pellet, Constance de Saint-Rémy, et Noham Selcer ont injecté de l’humain à ces mots lancés comme bouteilles à la mer et restés en souffrance. Mireille Davidovici

Créations présentées au théâtre des Amandiers, 7 Avenue Pablo Picasso, 92000 Nanterre (Tél. : 01.46.14.70.00) :
2937W60 – Noham Selcer
Et toi, tu y étais sur les ronds-points ? – Penda Diouf
La Fin d’un Gilet jaune – Christophe Pellet
Le Jeu démocratique– Constance de Saint-Rémy
VIOLENCES (La vie est à nous) – Claudine Galea
Les Doléances – film d’Hélène Desplanque

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Galia, la vie et la liberté

Au théâtre de la Tempête (75), Carole Thibaut propose Un siècle – Vie et mort de Galia Libertad. Créé au CDN de Montluçon (03), un hymne à la fraternité et à la liberté : en ce dernier soir, fratrie et amis rassemblés évoquent le passé d’une région et les réalités de la vie.

En compagnie de leur metteure en scène Carole Thibaut, la troupe des Îlets a répondu présent. Ils sont venus, ils sont tous là, la mamma va mourir, il y a tant d’amour et de souvenirs, elle va mourir la mamma ! Pourtant, l’ambiance n’est pas triste. En ces dernières heures, famille et amis, copains et voisins se sont donné rendez-vous autour de son magistral fauteuil : trônant au centre de la scène, jusqu’à son dernier souffle Galia Libertad inondera de sa bienveillance les vivants qui l’entourent ! Un tapis de pétales comme chemin de vie, guirlandes et bouquets de fleurs pour les senteurs, bon vin et bonne humeur pour ce dernier repas, comme l’aurait chanté le grand Jacques…

Théâtre dans le théâtre, fiction au choc de la réalité ! La belle dame d’un âge avancé et à la mort annoncée, bien sûr, n’a jamais existé, il n’empêche, les amis sont bien là à l’entourer, la congratuler, la remercier de sa grande bonté. Présents surtout pour se souvenir, conter et nous raconter leur fabuleuse histoire. Celle d’une région au centre de la France, hier prospère et fière de ses bastions industriels et de la solidarité ouvrière, envieuse de ses paysans qui savaient encore arpenter leurs terres et caresser leurs bêtes. L’hiver était rude, certes, dans la campagne bourbonnaise mais l’amour était encore dans le pré. « La pièce raconte les retrouvailles d’un petit groupe d’amis et de proches venus rendre hommage à Galia Libertad », commente Carole Thibaut, l’auteure et metteure en scène.

Une fresque historique qui décortique, déroule et dévoile sur trois générations « comment le cours des événements sociaux, culturels et politiques influencent la destinée des êtres jusqu’aux parts les plus intimes de nos vies ». Sur scène, pas de tristesse mais de la tendresse pendant plus de deux heures de spectacle, aucun regret, hormis quelques pointes de rancœur pour les nantis et les loups de la finance qui assèchent les territoires de l’intérieur à coup de plans sociaux et condamnent à la désespérance les peuples de la campagne, rien que des coups de cœur partagés, assumés entre jeunes et vieux, les gamins et les anciens.

Comme aurait pu le signifier le regretté Édouard Glissant, le grand poète et romancier antillais, un spectacle qui allie la grande histoire au singulier de chaque existence, le local au global, l’universel au particulier… Un goûteux festin de rires échangés, les mots du quotidien sublimés par la poésie des planches quand ils sont psalmodiés par des comédiens au subtil talent ! Monique Brun, Antoine Caubet, Mohamed Rouabhi, Valérie Schwarz et tous les autres à citer… Avec une mention particulière, avouons notre coup de cœur, en direction d’Olivier Perrier dans son monologue d’une grandiose envolée, authentique producteur de whisky en terre montluçonnaise et ancien directeur du Centre dramatique du temps où chevaux, vaches et cochons squattaient la scène, du temps où il se nommait Les Fédérés. Un bien joli nom qui illustre à merveille le sens profond du futur à construire selon les vœux de Galia : point d’avenir pour l’humanité sans fraternité, solidarité et liberté. Yonnel Liégeois

Un siècle – Vie et mort de Galia Libertad : du 05 au 15/12, du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 16h. Le théâtre de La tempête, Route du Champ de manœuvre, 75012 Paris (Tél. : 01.43.28.36.36).

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Jaurès, la voix du peuple

Au théâtre de l’Essaïon (75), Marie Sauvaneix met en scène Looking for Jaurès. Lorsqu’un comédien entend des voix, ça déménage sur les planches ! Avec Patrick Bonnel, plus vrai que nature sous les traits de l’emblématique tribun.

Surgie des catacombes de l’Essaïon, tantôt doucereuse tantôt impérieuse, en tout cas puissante et stimulante, s’élèvera bientôt une voix passée à la postérité ! Et pas n’importe laquelle, celle d’un emblématique tribun, celle d’un infatigable défenseur des opprimés et des oppressés… Et justement Jean-Patrick l’est fortement, oppressé, sur ce plateau de cinéma où il bafouille son texte, rate encore la scène après moult prises. Insatisfait de sa prestation qu’il boucle au forceps, mécontent surtout des minables rôles qu’on lui propose après cinquante ans de carrière. Shooté au mauvais café, insomniaque, furieux contre lui et la marche du monde, un peu timbré tout de même au plus fort de ses angoisses d’intermittent du spectacle, il se prend à rêver et à entendre une autre musique que celle de ses délires existentiels.

Celle d’un homme à la barbe blanchie, au ventre joliment rebondi, au chapeau bien arrondi et au poing solidairement brandi… Qui se prétend Jaurès et l’invite à jouer son personnage, d’une toute autre envergure que ses piètres rôles de composition ! Une voix insistante, au point que le comédien en mal de reconnaissance endosse au final le costume de l’emblématique tribun. Avec force persuasion, il se mue en conteur du parcours familial et philosophique, social et politique, de l’incontournable défenseur de la cause du peuple, de l’infatigable souteneur de la lutte des ouvriers, de l’inoubliable orateur à la parole républicaine ! De Toulouse à Paris, résonne alors l’accent du midi.

Puissant, envoûtant, le propos n’a perdu ni force ni vigueur ! Faisant résonner, d’un espace de pierres confiné à un au-delà les frontières, les valeurs de fraternité et de solidarité entre les hommes, l’enjeu du combat contre capitalisme et nationalisme intimement mêlés, la force de la paix entre les peuples… Certes, ils ont tué Jaurès, notre bon Maître, pourtant ses actes et discours affichent une étonnante modernité. Encore plus, à n’en point douter, lorsque Patrick Bonnel, pleinement converti avec bonhomie et naturel en cette figure de haute stature, boucle sa prestation en déclamant le fameux Discours à la jeunesse : dans un monde en désespérance, un regain d’optimisme et d’avenir pour notre humanité ! Avec humour et sans prise de tête doctorante, un spectacle de belle facture qui invite à la réflexion, à la lecture et à l’engagement. Yonnel Liégeois

Looking for Jaurès : Jusqu’au 30/01/25, les mercredis et jeudi à 19h. Du 04/02 au 01/04/25, les mardis à 19h. Théâtre de l’Essaïon, 6 rue Pierre au Lard, 75004 Paris (Tél. : 01.42.78.46.42).

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Dictature à domicile

Au théâtre de la Bastille (75), l’auteur et metteur en scène Davide Carnevali présente Portrait de l’artiste après sa mort. Fort d’un récit captivant, le comédien Marcial Di Fonzo Bo revient en Argentine sur les traces d’un musicien disparu au temps de la dictature. Entre fiction et réalité, le devoir de mémoire.

D’abord, le titre. Énigmatique, intrigant. Portrait de l’artiste après sa mort. Seul sur scène, dans un décor en construction, une sorte de studio tout ce qu’il y a de plus simple, Marcial Di Fonzo Bo regarde les techniciens s’affairer. Au-dessus de lui, un écran sur lequel s’affiche le plan de Palermo, l’un des quartiers les plus en vogue de la capitale argentine. Sur un tableau accroché à une cloison, on peut lire : Argentine, 1978. Un jour, Marcial reçoit une lettre en provenance du ministerio de Justicia y Derechos humanos, avenida Sarmiento 329, Buenos Aires, Argentine. Son prénom est mal orthographié, Marzial, un z à la place du c. Mais l’adresse est bonne. Le courrier évoque la réaffectation d’un appartement sis Avenida Luis Maria Campero 726, à Buenos Aires, dont Marcial aurait hérité d’un oncle, un certain Jorge Luis Di Fonzo. Marcial n’a jamais entendu parler d’un tel oncle.

Avec Davide Carnevali, l’auteur de la pièce, ils décident de se rendre à Buenos Aires pour tenter de comprendre l’affaire. Pour Marcial, argentin de naissance, français d’adoption, c’est un retour au pays natal dans des conditions étranges. Quant à Davide Carnevali, il tombe malade à peine arrivé et ne sortira pas de l’appartement, plutôt glauque, qu’ils ont loué sur Airbnb. Marcial, seul sur scène, nous conte cette histoire. On est tout ouïe. Le récit va s’articuler autour d’un Argentin, un certain Luca Misiti, compositeur, pianiste, disparu sans laisser de traces le 25 juin 1978, le jour de la finale de la Coupe du monde que remporta l’Argentine face aux Pays-Bas. Où l’on découvre avec Marcial que Misiti fut le dernier occupant de l’appartement de l’oncle Di Fonzo. L’appartement est resté en l’état : vieille radio posée sur le plan de travail de la cuisine, fauteuil, table basse et son cendrier en cristal, tapis. Seul le piano, dont on devine l’emplacement, n’est plus là. Enfin, pas tout le temps là. L’histoire de Misiti fait écho à celle de Schmidt (sans la lettre d), dont le musicien argentin avait retrouvé les partitions, un pianiste juif allemand lui aussi porté disparu alors qu’il s’apprêtait à fuir la France de Vichy.

Entre réalité et fiction

Le récit vertigineux auquel nous convie Marcial Di Fonzo Bo se déploie sur plusieurs échelles spatio-temporelles, dans une superposition où passé et présent s’entrecroisent sans que jamais le spectateur ne perde le fil d’Ariane de cette intrigue. Cette histoire fait même ici un détour par la bataille d’Alger, les méthodes employées par quelques officiers français ayant inspiré leurs « homologues » argentins. Dans l’appartement de Misiti, aucune trace du vieil oncle de Marcial. C’est comme si personne n’avait habité là depuis ce 25 juin 1978. Marcial imagine la scène. Et nous avec. Une vieille Ford rouge aux vitres enfumées. Un flic en civil, visage caché par des lunettes noires. Les cris de détresse de Misiti se confondent avec les cris de joie des supporters argentins. La Ford démarre, direction l’Esma, l’École de mécanique de la marine, qui fut un centre de torture. C’est de là que décollaient les avions pour jeter les corps des prisonniers au-dessus de l’océan. Tous les indices concordent pour enrichir le récit. Pourtant, où est la vérité dans cette histoire ? Toute ressemblance avec des personnages ayant existé est voulue, assumée, revendiquée. On est à la fois troublé par ce récit où fiction et réalité ne cessent de se renvoyer la balle. Y a-t-il eu jamais un Misiti ou un Di Fonzo habitant Avenida Luis Maria Campero, 726, Buenos Aires ? Le spectateur se prend au jeu.

Portrait de l’artiste après sa mort tient de la contre-enquête et d’une course-poursuite contre l’oubli, celui qui efface de nos mémoires l’Histoire. Combien de Misiti ou de Schmidt sont-ils tombés dans les limbes de l’Histoire ? Les spectateurs sont pris à témoin. Mieux, ils sont totalement immergés dans ce qui se joue sous leurs yeux. Le piano semble le seul témoin de la scène d’enlèvement. Les notes jaillissent de l’instrument sans que personne n’en joue. Les fantômes des disparus hantent cet appartement. Un appartement témoin soudain transformé en musée que les spectateurs, invités à monter sur le plateau, vont alors visiter. En 2023, l’Esma est devenue musée de la Mémoire de l’Argentine. Le texte de Davide Carnevali est créé pour être adapté à tous les pays en fonction des acteurs qui l’interprètent. Le théâtre prend soudain tout son sens : il ne parle pas au nom d’une personne en particulier mais de tous ceux qui sont passés entre les mains de la dictature, pour qu’ils ne soient pas morts pour rien. Marie-José Sirach, photos Victor Tonelli

Portrait de l’artiste après sa mort (France 41-Argentine 78) : jusqu’au 27/11, 20h30. Théâtre de la Bastille, 76 rue la Roquette, 75011 Paris (Tél. : 01.43.57.42.14). Les 15 et 16/01/25, au CDN de Montluçon. Du 20 au 22/02, au Théâtre de Liège (Belgique). Du 26/04 au 07/05, au Quai-CDN d’Angers. Le texte est publié aux Solitaires intempestifs.

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Madeleine Riffaud, une grande dame

Résistante, poète et journaliste, Madeleine Riffaud est décédée à Paris le 6 novembre. Celle qui refusa toujours de se considérer comme une héroïne fut pourtant une grande dame : résistante dès l’âge de 18 ans, torturée et condamnée à mort par les nazis, amie d’Aragon et d’Eluard, de Vercors et de Picasso, journaliste et envoyée spéciale de La Vie Ouvrière puis de L’Humanité en Algérie et au Vietnam, victime des attentats de l’OAS… Un parcours exceptionnel, une infatigable combattante jusqu’à la dernière heure : « Il n’y a aucune cause perdue, excepté celles qu’on abandonne en chemin ». Yonnel Liégeois

« Je ne suis pas un symbole. Je ne suis pas une femme extraordinaire. Ce que j’ai fait, des centaines d’autres, des milliers dans le monde, l’ont fait. Et vous le pouvez aussi ».

Madeleine Riffaud

La sentinelle d’un siècle de tempêtes

« Une héroïne s’en est allée. Son legs : tout un siècle de combats. Madeleine Riffaud, poétesse, résistante, ancienne journaliste à l’Humanité, est décédée ce mercredi 6 novembre. Elle était un personnage de roman, à l’existence tramée par la lutte, l’écriture, trois guerres et un amour. Une vie d’une folle intensité, après l’enfance dans les décombres de la Grande guerre, depuis ses premiers pas dans la résistance jusqu’aux maquis du Sud-Vietnam.

Il avait fallu la force de conviction de Raymond Aubrac pour qu’elle accepte de témoigner de son action dans la Résistance – « Je suis un antihéros, quelqu’un de tout à fait ordinaire. Il n’y a rien d’extraordinaire dans ce que j’ai fait, rien du tout », insistait-elle dans le documentaire que lui consacra en 2020 Jorge Amat, Les sept vies de Madeleine Riffaud.

Au crépuscule de sa vie, Madeleine Riffaud avait acquis une certitude : « Il n’y a aucune cause perdue, excepté celles qu’on abandonne en chemin »

« J’ai toujours cherché la vérité. Au Maghreb, en Asie, partout où des peuples se battaient contre des oppresseurs, confiait-elle. Je cherchais la vérité : pas pour moi, mais pour la dire. Ce n’est pas de tout repos. J’ai perdu des plumes à ce jeu. J’en ressens encore les effets dans mes os brisés. Mais si c’était à refaire, je le referais. » Ne jamais capituler, « réveiller les hommes » guetter dans l’obscurité la moindre lueur, aussi vacillante fut-elle : Madeleine Riffaud, reporter intrépide, poétesse ardente, fut dans sa traversée d’un siècle de tempêtes une sentinelle opiniâtre ». Rosa Moussaoui, L’Humanité du 6/11

Une héroïne de la résistance

Elle avait 18 ans en 1942. Engagée dans la Résistance au sein d’un groupe de Francs-tireurs et partisans (FTP), son nom était Rainer. Madeleine Riffaud est morte, mercredi 6 novembre au matin, dans son appartement parisien, à l’âge de 100 ans. Avant d’être une journaliste, correspondante de guerre au Vietnam et en Algérie et une poétesse reconnue, elle fut une figure emblématique de la résistance à l’occupant nazi. Quoiqu’elle s’en défende, Madeleine Riffaud était une héroïne.

En 1944, dans les semaines qui suivent le massacre d’Oradour-sur-Glane (Haute-Vienne) perpétré le 10 juin par la division SS Das Reich, l’état-major de la Résistance FTP lance le mot d’ordre, « chacun son boche ». Le 23 juillet, un beau dimanche d’été, Madeleine tue sur un pont de la Seine – la passerelle Solférino – et en plein jour un sous-officier allemand. A bout portant. Deux balles dans la tête. « Ne pensez pas que c’était quelque chose de drôle. Ni quelque chose de haineux. Comme aurait dit Paul Eluard, j’avais pris les armes de la douleur (…) Il est tombé comme un sac de blé », écrira-t-elle par la suite.

Prise en quasi-flagrant délit par un chef de la milice qui se trouvait à proximité, elle est livrée à la Gestapo qui l’enferme rue des Saussaies. Là, pendant trois semaines, soumise à la question pour donner les noms des membres de son groupe, elle est torturée mais elle ne parle pas. Condamnée à mort, elle est incarcérée à la prison de Fresnes (Val-de-Marne)… Attachée, sans dormir, ni boire, ni manger, Madeleine Riffaud voit défiler devant elle des femmes et des hommes auxquels les SS font subir les pires sévices : une jeune femme à laquelle les tortionnaires coupent les seins devant son mari qu’ils vont ensuite émasculer, un jeune homme tabassé à mort à coups de barre de fer… « Ils me disaient, c’est ta faute si ces gens souffrent », se souvenait encore soixante-quinze ans plus tard Madeleine Riffaud. « J’étais sur le point de leur donner un petit quelque chose, mais si tu commences à parler, après tu balances tout », nous avait-elle raconté.

En 1954, une nouvelle guerre dont les autorités françaises refusent de dire le nom éclate au cœur de l’ex-empire colonial. L’Algérie s’enfonce à son tour dans un conflit qui prendra fin avec son indépendance en 1962. Envoyée spéciale de L’Humanité, Madeleine Riffaud couvre ces « événements ». Résolument aux côtés des partisans de l’indépendance, elle est visée par l’OAS, qui fomente un attentat contre sa personne en 1962 à Oran. Elle en réchappe au prix de mille contusions dont elle gardera des séquelles jusqu’à la fin de sa vie.

Madeleine Riffaud a fait en 2010 l’objet d’un documentaire réalisé par Philippe Rostan : Les Trois guerres de Madeleine Riffaud. Dans les toutes dernières années de sa vie, Madeleine Riffaud souffrait de cécité et son corps meurtri la renvoyait à ses douleurs. Yves Bordenave, Le Monde du 6/11

Résistante, journaliste et poétesse

La résistante Madeleine Riffaud est morte, mercredi 6 novembre, à l’âge de 100 ans, a annoncé son éditeur Dupuis, confirmant une information du quotidien L’Humanité, pour lequel elle fut correspondante de guerre. « Une héroïne s’en est allée. Son legs : tout un siècle de combats », a salué le journal, dans lequel elle a couvert les guerres d’Algérie et du Vietnam. Le 23 août, jour de ses 100 ans, Madeleine Riffaud avait publié le troisième et dernier tome de Madeleine, résistante (éditions Dupuis), ses mémoires de guerre en bande dessinée, avec Dominique Bertail au dessin et Jean-David Morvan au scénario.

Après la Libération, sans nouvelle de ses amis déportés, hantée par le souvenir des geôles, elle plonge dans la dépression comme elle le raconte dans On l’appelait Rainer. Touché par sa détresse, Paul Eluard la prend sous son aile, préface son recueil de poèmes Le Poing fermé, en 1945. Il l’emmène chez Picasso qui la peint – petit visage déterminé encadré par une chevelure brune et épaisse –, lui présente l’écrivain Vercors.

Elle débute comme journaliste à Ce soir, journal communiste dirigé par Aragon. Elle poursuit son travail à La Vie Ouvrière, elle couvre la guerre en Indochine où Ho Chi Minh la reçoit comme « sa fille ». Pour le quotidien L’Humanité, elle part en Algérie où elle échappe à un attentat de l’OAS (Organisation de l’armée secrète). Elle dénonce la torture pratiquée à Paris contre les militants du FLN (Front de libération nationale). Puis elle repart au Vietnam et couvre, pendant sept ans, la guerre. A son retour, elle travaille comme aide-soignante dans un hôpital parisien et dénonce, dans Les Linges de la nuit, vendu à un million d’exemplaires, la misère de l’Assistance publique. Franceinfo, le 6/11

Franc-tireuse de tous les combats

Résistante à 18 ans, poétesse, reporter de guerre, amie d’Éluard et de Hô Chi Minh, elle a vécu mille vies. Nous l’avions rencontrée chez elle, à Paris, en 2021. En août dernier, elle avait fêté ses 100 ans. Ce qui l’intéressait surtout, c’était de pouvoir célébrer les 80 ans de la libération de Paris, dont elle conservait un vif souvenir. Entrée en résistance à l’âge de 18 ans sous le nom de « Rainer », poétesse, reporter de guerre, amie d’Éluard et de Hô Chi Minh, Madeleine Riffaud semble avoir vécu mille vies, et survécu à toutes. Elle est morte ce mercredi 6 novembre. Atteinte de cécité depuis quelque temps, elle avait ouvert sa mémoire au scénariste Jean-David Morvan. Qui, depuis 2021, raconte avec Dominique Bertail son édifiant parcours dans une formidable série dessinée (Madeleine, résistante, éd. Dupuis).

La BD, dont le troisième tome est paru l’été dernier, donne à voir notamment comment elle avait été, à 19 ans, capturée après avoir abattu un sous-officier allemand, puis torturée par les miliciens français et la Gestapo. De l’un de ses bourreaux, qui la forçait à observer d’autres personnes se faire torturer, elle disait : « Il a déclenché quelque chose en moi. J’ai pensé : “Ah oui ! tu veux que je regarde, eh bien je vais le faire, et tout retenir, le moindre détail. Et si j’ai la chance de m’en sortir, je raconterai tout” ». Avec elle, une voix essentielle s’est éteinte. Juliette Bénabent, Télérama le 6/11

Hommage à Madeleine Riffaud

En 2023, le Centre d’histoire de la résistance et de la déportation, le CHRD sis à Lyon, consacrait une grande exposition en hommage à Madeleine Riffaud. Une exposition dédiée à un personnage au destin hors du commun, Madeleine Riffaud , jeune fille et résistante, poète et combattante, femme et monument, infatigable raconteuse d’histoires. Madeleine a croisé la route d’auteur attentifs et amoureux, le scénariste Jean-David Morvan et le dessinateur Dominique Bertail qui se sont assigné comme mission de faire le récit de ses 1000 vies.

A partir des planches originales de leur BD « Madeleine, Résistante », d’objets et de documents d’archives issus des collections personnelles de Madeleine Riffaud et de celles de grands musées de la Résistance français, l’exposition proposait de suivre le parcours de Madeleine et son engagement politique inébranlable, toujours d’actualité. Le CHRD, 14 avenue Berthelot, 69007 Lyon

Madeleine Riffaud et La Vie Ouvrière

En 1949, Madeleine Riffaud est engagée comme journaliste à La Vie ouvrière, l’hebdomadaire de la CGT tiré à un demi-million d’exemplaires et dirigé par Gaston Monmousseau, où elle avait publié son premier poème anticolonialiste dès novembre 1946 et où elle écrira jusqu’en 1958 (en 1956, elle sera nommée Grand reporter). Au printemps 1952, elle est envoyée en reportage en Algérie pour trois mois, dans le droit fil de ses enquêtes et articles publiés en 1951 sur les conditions de vie des travailleurs algériens en France métropolitaine. Ses reportages montrent le fossé entre la richesse des colons et la pauvreté des autochtones, entre le discours républicain enseigné à l’école et les inégalités sociales et civiques « insoutenables » constatées dans le pays. Son second voyage en Algérie a lieu en septembre 1954 pour couvrir le séisme d’Orléansville du 9 septembre 1954, qui fit 1250 morts et 3 000 blessés, où elle constate plus de secours aux habitants d’Orléansville que pour ceux des villages arabes alentour.

Son témoignage nourrit La Folie du jasmin – poèmes dans la Nuit coloniale, recueil de poèmes écrits de 1947 à 1973. En France, La Vie Ouvrière a lancé en arabe et en français un appel « à la solidarité avec nos camarades algériens ». Elle décrit les chaînes de solidarité, passant par les dockers de Marseille et d’Oran, pour apporter les dons du peuple français aux familles arabes touchées par le drame. Partie en Indochine, Madeleine Riffaud devient correspondante permanente du journal. En août 1958, elle intègre le quotidien L’Humanité, chargée de couvrir la guerre d’Algérie. Yonnel Liégeois

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Carole Thibaut, à cœur et à corps

Au théâtre de la Bastille (75), Carole Thibaut présente Ex Machina. Un « seule en scène » où la comédienne dénonce avec force humour et virulence la puissance du patriarcat depuis la nuit des temps. Contre le pouvoir autoritaire du masculin, une machinerie à déconstruire en faveur de l’égalité des genres.

Auteure, metteure en scène et directrice du Centre dramatique national de Montluçon, Carole Thibaut n’est pas femme à s’en laisser conter ! Depuis longtemps déjà, elle a fait un sort aux contes de fées et aux belles histoires de princes charmants. L’affaire a trop duré, des origines du monde à aujourd’hui, « Deux ex machina » selon la formule consacrée, il est urgent de s’élever contre cette inégalité des chances entre homme et femme, héritée de rapports de force devenus force de lois. Un principe intangible, naturel voire surnaturel, depuis que Ève a prétendument mordu dans la pomme…

Ne reculant devant aucune audace, tantôt jeune fille affriolante au collant couleur chair tantôt jeune femme aguichante affublée de faux seins proéminents, tantôt surgissant d’une baignoire rouge sang de ses menstruations tantôt ménagère de plus de cinquante ans aux oubliettes du désir, l’artiste se livre à une authentique performance. De son enfance pliant le regard sous l’autorité paternelle à l’aujourd’hui de la directrice d’une institution publique, le même constat : femme, il faut se soumettre ou devoir en faire deux-trois fois plus pour être reconnue dans ses capacités, qualités et compétences ! Forte de tous les artifices théâtraux, masques-images et musiques, elle fait défiler l’histoire de cette moitié de l’humanité que l’on a défini comme sexe faible. Sans concession pour dénoncer l’absolutisme patriarcal, entre humour et gravité, sincérité et pleine liberté de parole, Carole Thibaut fait œuvre de salut public. Pour qu’émergent enfin un autre possible, un à-venir autre entre homme et femme, les épousailles complices et solidaires du genre humain. Yonnel Liégeois

Ex machina, de et avec Carole Thibaut : du 5 au 8/11 à 19h. Théâtre de la Bastille, 76 rue la Roquette, 75011 Paris (Tél : 01.43.57.42.14).

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Mona Chollet et ses démons intérieurs

Aux éditions La Découverte, Mona Chollet publie Résister à la culpabilisation, Sur quelques empêchements d’exister. Entre sources littéraires, témoignages et références scientifiques, une enquête instructive sur nos démons intérieurs. Paru dans le mensuel Sciences Humaines (N°372, octobre 24), un article de Frédérique Letourneux.

Une petite voix s’élève dès la première page, « ce n’est pas possible d’être aussi conne ! ». Le ton est donné. La journaliste et essayiste Mona Chollet se livre dans ce nouvel ouvrage, Résister à la culpabilisation, Sur quelques empêchements d’exister, à un exercice d’introspection salutaire : qu’est-ce qui fait que résonne régulièrement en nous cette voix intérieure hypercritique et culpabilisante qui nous fait douter ? Comme à son habitude, l’autrice se livre à une enquête mobilisant sources littéraires, témoignages -notamment sur les réseaux sociaux et dans les magazines- et références scientifiques.

Le propos se situe davantage du côté de la sociologie que de la psychologie, soulignant le rôle joué par les pesanteurs sociales dans la construction de cet ennemi intérieur auquel sont davantage exposées les catégories dominées affectées de stéréotypes négatifs : les enfants, les femmes, les minorités sexuelles, ethniques ou raciales. Poursuivant le travail de déconstruction des normes de genre déjà initié dans de précédents ouvrages, Mona Chollet fait retour sur la figure biblique d’Ève comme point de départ de la longue culpabilisation des femmes. Elle n’oublie pas de rappeler aussi les effets délétères de cette injonction à être tout à la fois une bonne mère, une bonne épouse, une bonne professionnelle.

L’originalité de l’ouvrage se situe certainement dans la dernière partie consacrée au militantisme. Mona Chollet y parle de ses engagements, notamment pour les causes palestinienne et environnementale, et exprime aussi ses doutes. Peut-on continuer à être heureux ou à désirer l’être quand on a une conscience aiguë de ce qui se passe autour de nous ? Avouant redouter « l’effet vase clos des cercles militants », elle répond définitivement par l’affirmative, et invite à ne pas ajouter l’impuissance à la liste de nos motifs de culpabiliser. Frédérique Letourneux

Résister à la culpabilisation. Sur quelques empêchements d’exister, de Mona Chollet (éditions La Découverte, 272 p., 20€).

Le dossier du n° 372 de Sciences Humaines s’intéresse au clash des générations : valeurs, modes de vie, ressources, amours, humour… Sans oublier l’entretien avec Marie Duru-Bellat et François Dubet, « Trop d’école tue l’éducation ! ». Enfin, Maud Navarre signe un remarquable et long article sur « Olympe de Gouges, l’intrépide » : victime de la misogynie des révolutionnaires de 1789, considérée aujourd’hui comme une pionnière des luttes féministes et anti-esclavagistes. Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des Sites amis. Un magazine dont nous conseillons vivement la lecture. Yonnel Liégeois

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Liszt, l’intrépide musicien

Du 18 au 23/10 à l’Équinoxe, Scène nationale de Châteauroux (36), se déroule la 23ème édition des Lisztomanias. Au pays de George Sand, un festival qui célèbre Liszt, son œuvre, son influence et son message empreint d’humanisme. En compagnie des plus grands concertistes, pianistes ou violonistes.

« Notre volonté est d’établir un parallèle entre l’olympisme et ce que fut l’apparition de Liszt et son art de la scène dans les années 1830/40 », affirme Jean-Yves Clément, le directeur artistique des Lisztomanias. « À cette époque, il invente le concert moderne avec ses caractéristiques monomaniaques, le « récital » et tous ses excès ». Vécue comme une véritable compétition, déclenchant des phénomènes d’hystérie, transposant le concert des salons à l’« arène » des salles immenses, cette invention fut déterminante dans l’histoire de la musique. Liszt lui-même s’en éloignera et finira par l’abandonner au milieu de sa vie au profit d’autres valeurs : la création et la transmission, plutôt que la gloire solitaire et sclérosante. Pour autant le « star système » était né, et avec lui le règne de l’affrontement, de la concurrence, bientôt des concours… forme artistique des épreuves sportives.

Si, au mois d’août, vous étiez encore à Nohant, nous pourrions réaliser notre ancien projet de festival à Châteauroux.

Franz Liszt, lettre à George Sand (30 mai 1844)

Jean-Yves Clément l’assure, « nous nous plairons à reproduire cet avènement du soliste virtuose ». Il n’empêche, dans le même temps, lors de cette 23ème édition des Lisztomanias, seront aussi honorés Gabriel Fauré, l’ami de Liszt dont on commémore en 2024 les 100 ans de la mort et Georges Gershwin, héritier des pianistes improvisateurs romantiques qui créa sa célèbre Rhapsody in Blue en 1924. Parmi tous les concerts à l’affiche, quelques noms à retenir : Joseph Moog, l’un des pianistes les plus en vue de la nouvelle génération qui interprétera Liszt, SchumannVadym Kholodenko, interprète ukrainien âgé de 37 ans de notoriété mondiale qui a remporté en 2013 le prestigieux Concours international Van Cliburn, donnera un récital qui confrontera Liszt à Chopin, « de Côme à Nohant », arc tendu entre deux chefs-d’œuvre composés respectivement en 1837 et 1844 : Après une lecture du Dante et la 3ème Sonate op.58… Quant à Pascal Amoyel et Dimitris Saroglou, ils s’affronteront en un duel imaginaire entre deux seigneurs du piano, Liszt et Chopin !

Créé en 2002 à Châteauroux, au pays de George Sand (près de Nohant), selon les voeux de Franz Liszt et George Sand eux-mêmes, le festival des Lisztomanias constitue une manière unique de mettre la culture en vie, autour d’une figure majeure du romantisme européen. Pianiste virtuose, compositeur de génie, chef d’orchestre à l’attitude révolutionnaire, enseignant de légende, écrivain, penseur et philanthrope hors du commun, Liszt est le grand phénomène de la musique romantique. « Diffuser le message de Liszt », conclut le poète et amoureux de la musique, « c’est aussi faire rayonner l’image du Berry romantique de George Sand et de sa communauté d’amis » : Chopin, Delacroix, Pauline Viardot et Marie d’Agoult mais également Dumas fils, Balzac, Flaubert, Tourgueniev… Tous se rendirent à Nohant entre 1836 et 1876. Philippe Gitton

Lisztomanias : Du 18 au 23/10, salle de l’Équinoxe et autres lieux de concert de la ville. Scène nationale de Châteauroux, Avenue Charles de Gaulle, 36000 Châteauroux (Tél. : 02.54.08.34.34).

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Cornucopia, une fable rétro-futuriste

Au TNP de Villeurbanne (69), Joris Mathieu et Nicolas Boudier proposent Cornucopia. Placée sous le signe de l’innovation scénique, cette contre-utopie déjantée, destinée à tout public, évoque la survie d’une humanité avide de consommer dans un monde aux ressources limitées. Un album d’images envoûtantes.

Depuis neuf ans à la tête du Théâtre Nouvelle Génération (TNG) – CDN de Lyon, Joris Mathieu a mis, en compagnie du collectif Haut et Court, la jeunesse au cœur de ses préoccupations artistiques. Son engagement citoyen l’a, par ailleurs, amené à accueillir, conjointement avec le TNP, une troupe de femmes afghanes en 2021, à la suite de la prise de pouvoir par les Talibans. On se souvient aussi qu’en 2022, après avoir dénoncé les « coupes massives de subventions en cours d’exercice », infligées à la culture par la Région Auvergne-Rhône-Alpes, le TNG a subi une baisse de subvention de 149 000 euros (6% de son budget). Raison pour glisser dans l’annonce humoristique d’un « homme rideau de théâtre », en ouverture du spectacle, que, faute de moyens, il n’y aura, dans le spectacle, pas autant d’acteurs que de rôles. Avec son fidèle scénographe qui signe aussi les lumières, le metteur en scène a initié le cycle D’autres mondes possibles, où il convoque l’émergence de nouvelles formes d’utopies face aux dérives de nos sociétés. Le premier épisode, La Germination, abordait, sur un mode interactif, la difficulté d’agir des humains face à l’avenir, tandis que Cornucopia nous emmène dans un monde post-apocalyptique.

Le mythe de l’abondance

« Pour croire qu’une croissance matérielle infinie est possible sur une planète finie, il faut être fou ou économiste », écrivait dans les années 1960 le penseur anglais Kenneth Boulding, égérie de la décroissance (1910-1993). Partant de ce constat, Joris Mathieu invente une humanité nouvelle. Après les grandes migrations climatiques, ayant engendré une « correction démographique significative », le monde d’après s’est policé autour d’un credo commun. Les Cornucopiens  obéissent à un oracle selon lequel des pierres d’oxygène, surgies du fond des océans, seraient une source magique d’énergie et d’abondance éternelles. Il faut pour cela procéder à des sacrifices, limiter la natalité (un mort pour une vie), pratiquer le troc « encadré » (le prix de l’abondance, c’est la mesure et l’équilibre)… Cornucopia, c’est l’histoire d’une nouvelle–née qui, sortie de sa couveuse, va prêter serment d’allégeance sur l’Agora, devant le peuple. En échange, un homme accepte de mourir pour lui laisser sa place sur terre.

Installé dans un amphithéâtre circulaire clos, le public est immergé dans des images projetées autour de lui. En face, une scène tournante, coiffée d’un silo central qui monte et qui descend, occultant les changements de décor. Ceux-ci se font, ainsi que certaines entrées et sorties des comédiens (par ailleurs acrobates), depuis les cintres. Le tout est piloté automatiquement en régie, effet magique assuré. Cet espace hybride renvoie à l’agora grecque, associée à l’idée de démocratie, au praxinoscope, ancêtre du cinéma, ou encore au carrousel… Et sur ce petit manège qui tourne indéfiniment, le jeu des trois comédiens est rythmé par les éclairages. Au sol, un revêtement phosphorescent renvoie la lumière quand les scènes ne sont pas directement éclairées par les projecteurs.

L’imagerie au centre de la fiction

L‘alternance de lumière directe et réfléchie donne un caractère irréel au monde de Cornucopia et les flashes qui ponctuent chaque séquence semblent être la manifestation de cet oracle invisible, mais omniprésent par sa voix, une divinité d’un genre nouveau qui n’est pas sans rappeler l’IA… Le vert et le violet, couleurs complémentaires, apportent une touche rétro-futuriste à cet univers de science-fiction. À cet environnement hypnotique répondent les étranges costumes de Rachel Garcia, comme celui d’un « homme enceinte », sorte de nourrice affublée d’un haut-parleur, un champignon à corps humain, ou une créature métamorphosée en végétal. Dans cet univers surréaliste digne d’un Lewis Carroll, la scénographie joue au même titre que les comédiens, prenant même parfois le pas sur eux.

Au final, la jeune née, à peine son serment de fidélité prononcé devant le peuple, transgresse la loi et part à la recherche des pierres magiques qui donneraient, selon l’oracle, accès à toutes les richesses. Elle découvre que ces cailloux ne sont que des matériaux inertes et que toute croyance en une providence supérieure est un leurre. Dans le titre Cornucopia, corne d’abondance en latin, on peut aussi entendre, phonétiquement, « utopie biscornue » ! Libre à chacun de lire cette fable comme la recherche d’un monde idéal, la critique du consumérisme, une dénonciation du totalitarisme religieux ou de la pensée magique. « Le problème, c’est que les Cornucopiens n’ont pas abandonné la chimère de l’abondance », dit Joris Mathieu. Reste un spectacle fascinant. Mireille Davidovici

Au TNP de Villeurbanne, dans le cadre de la saison du Théâtre Nouvelle Génération, jusqu’au 19/10. La Comédie de Valence – CDN Drôme-Ardèche, du 4 au 6/12. Les 2 Scènes – Scène nationale de Besançon, du 8 au 10/01/25. Le Lieu unique – Scène nationale de Nantes, du 30/01 au 01/02/25. Le Théâtre – Scène nationale de Saint-Nazaire, du 4 au 6/02/25.

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Simon Abkarian et la belle Hélène

Jusqu’au 03/11, au Théâtre de l’Épée de bois (75), Simon Abkarian propose une Odyssée en Asie mineure. Un diptyque composé de Ménélas Rébétiko Rhapsodie et d’Hélène après la chute. De la musique des bas-fonds de la Grèce aux héros de la guerre de Troie, une joute verbale et royale entre la belle Hélène et Ménélas, Aurore Frémont et Brontis Jodorowsky.

« Hélène après la chute » aux arènes de Cimiez, 06/24. Théâtre National de Nice © DR – TNC

« Tu es mon invitée », annonce Ménélas en préambule, le roi de Sparte et éphèbe grec à la barbe bien taillée, « Je suis ta prisonnière », rétorque Hélène avec force détermination. D’une fulgurante beauté, celle qui a fui jadis avec Pâris, assassiné en ce jour de la chute de Troie, retrouve son époux et attend un verdict de mort en cette chambre des amours interdites. Une longue tunique noire pour la belle Hélène après la chute, un costume de roi triomphant pour lui… Seule règne la virtuosité des dialogues, nul décor sinon quelques micros et un piano d’où Macha Gharibian (en alternance avec Bettina Blancher) scande de la note et de la voix la rencontre du couple : la scène est plantée, la joute verbale peut commencer !

Simon Abkarian est coutumier du fait : revisiter les récits mythologiques ! Sur la scène du Théâtre du Soleil, déjà il nous avait subjugué avec son Électre des bas-fonds (trois Molière en 2020 et deux prix du Syndicat de la critique), déjà avec Aurore Frémont dans le rôle-titre… Sur les planches du Théâtre de l’Épée de bois, toujours à la Cartoucherie de Vincennes, il récidive, nous brossant encore un magnifique portrait de femme, vaincue certes mais non terrassée. Forte, combative, ne reniant rien de sa fuite avec Pâris dix ans plus tôt et de ses amours interdites, une femme, belle certes mais rebelle, qui veut être admirée, appréciée et aimée pour son être entier autrement que pour le seul désir des humains !

Blessé au cours de la bataille, Ménélas l’est plus encore de son amour contrarié et de la douleur qui l’étouffe depuis le départ de son épouse. Meurtri par une femme qui ne cède rien, future esclave peut-être mais toujours vaillante guerrière, « je ne me repentirai pas d’un crime que je n’ai pas commis, jamais je ne demanderai pardon ni à toi ni à aucun autre Grec », affirme-t-elle au péril de sa vie. La gloire de la victoire, la vengeance des armes, la fierté royale, la loi des puissants ? Futilités devant la perte de l’amour, de la femme de sa vie… Entre lyrisme et sensualité, un texte qui ne renie rien de la tragédie classique, une langue superbement maîtrisée, une Aurore Frémont irradiante de sensibilité, un Brontis Jodorowsky émouvant dans sa masculinité contrariée ! La pianiste rythme poétiquement le tempo de cet amour renaissant de sa chute entre blessures et fêlures : à la folie de la guerre et à la fureur des armes, sont préférables la fusion des cœurs, la passion des corps. Yonnel Liégeois

Une odyssée en Asie mineure, un diptyque de Simon Abkarian

Hélène après la chute (le superbe article de Jean-Pierre Léonardini, paru dans le quotidien L’Humanité en date du 21/10) : du mercredi au vendredi à 21h, le samedi à 20h et le dimanche à 16h30. Ménélas Rébétiko Rhapsodie, en début de soirée : du mercredi au vendredi à 19h, le samedi à 18h et le dimanche à 14h30.

Jusqu’au 03/11 au théâtre de L’épée de bois, Route du Champ de Manœuvre, 75012 Paris (Tél. : 01.48.08.39.74). Les deux textes sont disponibles aux éditions Actes Sud.

En janvier 2025, au Théâtre Nanterre-Amandiers (92), sera créé Nos âmes se reconnaîtront-elles ?, le dernier opus de la trilogie. Avec Simon Abkarian et Marie-Sophie Ferdane au plateau, accompagnés du compositeur et musicien kurde Rusan Filiztek (saz et oud).

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La Commune, un vrai luxe

Le 18/10, en la salle des fêtes d’Azay-le-Ferron (36), en première partie du récital de Marie Coutant, Luxe Communal Duo présente son Concert-Histoire sur la Commune de Paris. Entre chansons et commentaires historiques, un hommage aux femmes et hommes tombés sur les barricades ou au mur des Fédérés.

Accompagnée au clavier par Sylvain, le 18/10 à Azay-le-Ferron, en première partie du concert de Marie Coutant, Caroline se réjouit de faire revivre les moments forts de cet événement historique que fut la Commune de Paris. « Nous avons réalisé ce spectacle à partir de textes d’auteurs impliqués dans ce combat », explique la jeune femme. « Comme celui de Jules Vallès, 28 mai, qui narre sa dernière journée passée sur les barricades, mais aussi de personnes moins connues »… Au final, un tour de chant composé de treize chansons inédites, de textes et commentaires historiques.

Un hommage vibrant pour toutes ces personnes qui se sont battues contre l’oppression, pour les libertés, la démocratie, les conquêtes sociales. Une volonté aussi de mettre à l’honneur les femmes qui ont tenu les premiers rôles : Louise Michel, bien sûr, mais également la journaliste communarde et romancière André Léo et bien d’autres… Les textes sont graves, lourds de sens, imprégnés de destins poignants, de la souffrance des gens du peuple, de la férocité de la répression. Ils portent cependant l’enthousiasme des idéaux défendus par les communards. L’œuvre musicale donne à cette évocation une dimension émotionnelle, poétique et parfois humoristique qui rend l’ensemble à la fois captivant et séduisant. Le nom de « Luxe Communal » porté par le duo, est une expression écrite par Eugène Pottier. Elle synthétise les principes de la Commune de Paris qui, sous la houlette de Gustave Courbet revendiquait un art dégagé de la tutelle de l’État, rapproché du peuple jusque dans les plus petits villages et bien commun de l’Humanité.

L’ambition est immense. Malgré une sous-estimation de ce combat dans les programmes éducatifs, l’utopie des communards a traversé le temps. Né dans le quartier de Ménilmontant, au cœur du 19ème arrondissement de Paris, haut-lieu de l’effervescence révolutionnaire, Sylvain se souvient de la célébration du centenaire de la Commune en 1971 : il a onze ans ! Il découvre Jean Ferrat, Commun Commune, la vie ouvrière plus tard lorsqu’il s’installe à Stains, en banlieue parisienne. Fort de son BTS électro-technique, il plonge dans le monde du travail et s’engage sous la bannière de la CGT. Il nourrit aussi une passion de jeunesse pour la musique. La flûte traversière, le jazz, l’impro, le clavier électronique et… Caroline : leur rencontre autour de la musique fait boum !

C’est à 18 ans que la jeune femme prend conscience de la force du mouvement de la Commune à l’occasion d’une exposition parisienne. Caroline est une littéraire : classe de prépa pour Khâgne et Hypokhâgne, CAPES, enseignante de français. Elle est aussi attirée par le chant lyrique. « Dès l’adolescence j’ai été séduite par l’opéra. J’adore les œuvres de Verdi, Puccini, Mozart, notamment. Les belles voix comme celles de Placido Domingo ou Nathalie Dessay me font vibrer ». Son goût pour la chanson vient plus tard, avec Sylvain elle découvre Anne Sylvestre, Barbara, Nougaro et compagnie. Sens du partage, fibre sociale, écoute de l’autre, goût pour la découverte : Caroline et Sylvain étaient faits pour s’accorder et concevoir un projet mettant en musique aspirations et savoir-faire.

La thématique ? L’histoire de la Commune, bien sûr ! 2021 et la célébration du 150ème anniversaire les reconnectent à l’association des Amies et Amis de la Commune. « Il y a trois ans nous avons pris en charge la partie festive d’un colloque organisé à Issoudun et Bourges. C’est à partir de là que nous avons imaginé des créations musicales sur ce thème », précise Sylvain. En 2023, Luxe Communal Duo compose et présente son premier Concert-Histoire. Philippe Gitton

La Commune/Concert-Histoire, Luxe Communal Duo : Le 18/10 à 20h30, salle des fêtes d’Azay-le-Ferron, en première partie du concert de Marie Coutant.

Marie Coutant, femme du monde

Autrice-compositrice et interprète, Marie Coutant présente son récital Aux femmes du monde. Une voix puissante très singulière, un charisme authentique, une écriture au talent incontestable. Elle a partagé la scène d’artistes renommés : Tri Yann, Fabienne Thibault, Nilda Fernandez, La Tordue, Lhasa De Sela, Linda Lemay, Sapho, Renaud, Zacchary Richard, Thomas Fersen et son « idole » Jacques Higelin. Elle donne de nombreux concerts dans l’Indre (sa terre de résidence), comme dans toute la France, ainsi qu’en Belgique, Allemagne, Pologne, Turquie… Elle travaille aujourd’hui sur divers projets de création musicale et tourne son spectacle Aux femmes du monde. En solo ou en compagnie de Bruno Pasquet à la basse, Romain Lévêque à la batterie et Anthony Allorent à la régie son.

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Moi français, juif-arabe…

Les 5 et 6/10, Alvéole 12 de la base sous-marine de Saint-Nazaire (44), Michel Benizri propose Moi français-juif-arabe, comment j’ai démissionné du sionisme. Une conférence gesticulée sur la question des origines du conflit israélo-palestinien à travers les yeux d’un enfant. Un spectacle en solidarité avec le Freedom Theatre de Jenine.

Depuis 2019, le comédien Michel Benizri promène sa Conférence gesticulée, Moi français-juif-arabe, comment j’ai démissionné du sionisme, aux quatre coins de France : de Toulon à Brest, d’Orléans à Marseille… « Tout part d’une question : toi qui connais Israël, dis-moi, comment ça va mal, là-bas ? Pour y répondre, je propose de défaire l’écheveau autour d’un bon thé à la menthe », suggère l’homme en toute bonhomie. « Je vous raconterai les faces visibles et cachées de l’histoire grande ou petite qui nous ont conduits au conflit israélo-palestinien, l’histoire de deux peuples qui convoitent un même territoire sur lequel ils vivent ». Un spectacle qui mêle géopolitique et autobiographie, sous couvert de trois mots : colonialisme, nationalisme et capitalisme… Une histoire, enfin, qu’il faut démonter pour en comprendre les enjeux et en rire sous une pluie de blagues juives !

C’est à l’initiative du Collectif Freedom, composé de comédiens et metteurs en scène de la région Pays de Loire, avec le soutien des Amis du théâtre de la Liberté de Jénine, que sont organisées les deux représentations. En décembre 2023, le Freedom Théâtre à été attaqué et saccagé par l’armée israélienne en plein cœur du camp de réfugiés de Jénine en Cisjornanie. Il s’adresse plus particulièrement aux jeunes en leur proposant des activités de danse, de musique et de théâtre. Ce lieu, fondé par l’acteur et militant juif et arabe israélien Juliano Mer-Khamis assassiné en avril 2011, est un lieu de dialogue où l’on se bat pour une paix juste, durable qui ne soit pas fondée sur la violence. Malgré l’arrestation de plusieurs responsables, les activités du théâtre ont repris, on parle d’Intifada culturelle. Yonnel Liégeois

Moi français-juif-arabe, comment j’ai démissionné du sionisme : Les 5/10 (20h30) et 6/10 (15h), Alvéole 12 de la base sous-marine, 44600 Saint-Nazaire (réservation sur le site Hello Asso). Le 08/10 à 20h30, Salle des Conférences, Place du Champ de Mars, Saint-Lô (50). Le 09/10 à 20h, Salle Saint Nicolas, Rue Marine Dunkerque, Granville (50). Le 10/12 à 19h, La Grange-La Ferme Dupire, Rue Yves Decugis, Villeneuve-d’Ascq (59). Le 14/02/25 à 20h, Salle des Fêtes, Chemin du Ferron, La Frette (38).

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