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François Chattot, le montreur de mots

Ancien directeur du Centre dramatique national de Dijon-Bourgogne, François Chattot est, ce que l’on nomme familièrement, une « bête de scène ». Un comédien aux convictions solidement ancrées, attachant et convaincant, quoique sulfureux et iconoclaste dans le propos !

Yeux pétillants, en permanence la main baladeuse de la bouche au front et réciproquement, l’homme parle comme il respire : d’un souffle puissant, où la vigueur du propos se joue de la passion du verbe ! Il est ainsi François Chattot, l’ancien pensionnaire de la Comédie Française, une carrure imposante derrière laquelle avance, à pas comptés mais visage démasqué, une carte du tendre nullement feinte.

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Né à Roanne en 1953, « dans une famille humaniste éclairée », le gamin est très tôt attiré par la scène. Grâce surtout à un papa lui-même féru de théâtre… En 1974, il s’inscrit donc à l’école du TNS, le Théâtre National de Strasbourg dirigé à l’époque par Jean-Louis Martinelli. Son professeur d’alors ? Jean-Louis Hourdin, celui là même qu’il retrouvera ensuite régulièrement sur les planches ! Avec son compère de scène, s’instaure en effet un long compagnonnage fondé sur deux principes fondamentaux : l’esprit de troupe et la passion de la décentralisation. Qui se traduit par de nombreux projets théâtraux où l’un met l’autre en scène dans Büchner et Shakespeare, par un voyage improvisé à Bochum où ils rencontrent Matthias Langhoff… « Dès cette époque, nous rêvions Jean-Louis et moi de travailler sur les textes de Marx, Brecht et  Büchner », se souvient François Chattot, « l’emballement des spectacles et des créations nous en ont fait perdre le fil et le temps jusqu’à ce jour où je repose la question et où nous décidons de nous mettre à la table de lecture ».

Une révélation pour le comédien relisant alors le Manifeste de Marx et Engels, celui de Brecht rédigé durant son exil à New York ! « Quel texte poétique, quelle langue : je reste sidéré par la beauté, autant que l’actualité, de ces mots écrits en 1848 pour l’un, 1945 pour l’autre ». Et Chattot et Hourdin de redoubler d’efforts pour trier, sélectionner, donner cohérence aux paroles mêlées de Marx, Brecht et Büchner… « Il n’était pas question pour nous dans ce spectacle, « Veillons et armons-nous en pensée « , de faire de la commémoration, il s’agissait avant tout de raviver la réflexion de chacun, de s’armer en pensée comme le suggère le titre ». Faire la jonction entre théâtre et monde réel, faire de la pensée un outil d’action, faire du théâtre où chacun, acteur et spectateur, se réapproprie la parole « pour tuer le malheur » à l’heure où la planète chancelle sous les diktats de l’OMC et du FMI… « La salle appelle au secours autant que la scène », clament et chantent à l’envie Chattot et Hourdin sur les traces de Grüber ! Une prise de parole risquée pour un comédien, que l’ancien patron du CDN de Dijon resitue dans un engagement plus radical. « Notre métier, mon métier de comédien, c’est de danser sur le malheur, de jouer sur la blessure du monde pour que le théâtre en soit une radiographie joyeuse. Comme au cirque où il y a les montreurs d’ours, je veux être un montreur de mots : pour que chacun s’en empare, comme au temps de la démocratie athénienne sur les parvis de l’Agora ».

Grave, mais pas triste…

Un spectacle sérieux, grave certes mais surtout pas triste où s’entrelaçaient, au détour d’une chanson ou d’une comptine, puissance poétique, humour corrosif et force politique. L’expérience de François le saltimbanque, à travers cette mise en jeu ? « Toute à la fois extraordinaire et tragique : extraordinaire parce qu’elle donne à parler aux spectateurs au cours même de la représentation, tragique parce que partis et associations n’ont pas osé s’en emparer. Las, elle est révolue cette époque où les artistes cheminaient de concert avec les politiques. Pourtant, j’en suis convaincu, ils auraient tout à gagner à partager leurs rires et leurs rêves avec les poètes ». En juin dernier, en compagnie de Martine Schambacher, il mettait encore le feu aux planches avec « Que faire ? », un texte jouissif et décapant de Jean-Charles Massera, mis en scène par Benoît Lambert ! N’hésitez pas une seconde si vos yeux croisent un jour François Chattot tout en haut d’une affiche, poussez la porte et attendez que les projecteurs s’allument : vous ne le regretterez pas ! Propos recueillis par Yonnel Liégeois
Pour découvrir mieux encore le comédien, est disponible en DVD Allegria Opus 147, une pièce écrite et mise en scène par Joël Jouanneau.

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Confiant, le romancier de la créolité

Alors que les éditions Ecriture publient « Les Saint-Aubert, l’en-allée du siècle 1900-1920« , le premier volet d’une future saga créole, reparaît en poche « Le gouverneur des dés » de l’écrivain antillais Raphaël Confiant. Originaire du Lorrain en Martinique, il décline de roman en roman son rapport à la créolité et aux cultures métissées.

 

 

Yonnel Liegeois – D’un roman l’autre, la plupart de vos écrits mettent en scène l’arrivée massive aux Antilles d’émigrés indiens, ou Chinois et Arabes, au lendemain de l’abolition de l’esclavage. Une entorse à votre « romance » créole ?

Confiant1Raphaël Confiant – J’ai toujours eu des personnages indiens, voire Chinois ou Syriens, dans mes livres. Pour la simple raison que, durant mon enfance, j’ai côtoyé des Indiens qui travaillaient sur la petite plantation de canne à sucre que possédait mon grand-père… Dès cette époque, deux faits m’ont frappé : l’ostracisme, incompréhensible pour moi enfant, voire le racisme qui entourait ces Indiens et la diabolisation par l’Eglise catholique de leur culte qui m’apparaissait au contraire chatoyant et très étonnant. Une réalité qui m’a profondément marqué au point d’avoir toujours pensé en faire un jour la trame de l’un de mes romans : raconter l’histoire de cette communauté qui est venue remplacer les Noirs dans les champs de canne après l’abolition de l’esclavage. N’oublions jamais que ce sont les Indiens en provenance de Pondichéry, et d’ailleurs, qui ont sauvé l’économie antillaise en 1848. Hormis les Noirs, esclaves et donc non payés, ils ont en fait constitué la première classe ouvrière des îles.

Y.L. – Noirs et Indiens subissaient pourtant à égalité le joug du colon blanc et du « béké ». Comment expliquer cet ostracisme à leur égard ?

R.C. – Les Noirs n’ont jamais compris pourquoi des gens venaient de si loin faire un travail qu’ils refusaient désormais d’accomplir. A leurs yeux, il était incompréhensible que des hommes et des femmes traversent deux océans, l’Indien et l’Atlantique, au terme d’un voyage périlleux de trois mois, pour devenir des « néo-esclaves ». D’autant que les colons n’ont pas fait de sentiment : les logeant dans les cases des anciens esclaves, leur attribuant les outils abandonnés par les autres. Ensuite, le destin des deux communautés est totalement différent. Le Noir est là depuis trois siècles, il a rompu les ponts avec l’Afrique et le mythe du retour s’est estompé, il se bat donc pour améliorer sa condition dans un pays qu’il considère désormais comme le sien. Au contraire de l’Indien qui a signé un contrat de cinq ans, a fui la misère de l’Inde pour amasser un petit pécule et retourner chez lui… L’indien n’a donc aucun intérêt à s’intégrer à la lutte d’émancipation, à participer aux mouvements de grèves sur les plantations au risque de s’en retourner aussi pauvre qu’avant. product_9782070300570_195x320Le titre de mon précédent livre, « La panse du chacal« , n’est pas qu’une simple formule littéraire ! Il s’appuie sur une réalité historique confirmée par l’entomologiste et littérateur Maurice Maindron qui écrit en 1907, à l’heure des grandes famines en Inde, qu’il vaut mieux pour le peuple des campagnes « émigrer aux Antilles que de mourir d’inanition au tournant d’un chemin et d’avoir pour sépulture la panse du chacal ». Ils furent ainsi 25 000 à émigrer en Martinique, plus de 40 000 en Guadeloupe.

Y.L. – En quoi ces nouveaux arrivants ont-ils enrichi ou subverti la culture antillaise ?

R.C. – Dès la seconde génération, les Indiens ont fait partie intégrante de la société créole et s’est alors affirmée une solidarité de classe entre les diverses communautés. Si l’école républicaine est devenue la voie royale d’émancipation pour l’ancien esclave, il n’en demeure pas moins que pour tous, Noirs, Indiens et Chinois, l’identité antillaise s’est fondée sur le travail de la canne à sucre comme matrice culturelle, avec sa facette terrible de l’esclavage et de l’exploitation féroce. Mais aussi en tant que creuset de peuples extraordinaires et de l’émergence d’une nouvelle identité que j’appellerai « identité multiple » faite d’apports amérindiens, européens, africains, asiatiques. D’où l’apparition d’une nouvelle humanité, la « créolité » pour moi, le « Tout-Monde » pour Edouard Glissant : la mise en partage des ancêtres.

Y.L. – Une mise en partage que vous jugez pleinement positive pour chacun, richesse pour tous plutôt qu’appauvrissement ?

R.C. – Dans le mouvement de mondialisation et de globalisation que nous vivons actuellement, seules deux voies sont possibles : celle de l’identité unique sous l’égide américaine, ou bien celle de l’identité multiple sur le mode créole… La « créolité », selon moi, n’est pas une spécificité antillaise, regardez les banlieues de nos métropoles. Avec le mélange des origines et des cultures, elles sont déjà « créolisées » et c’est un mouvement irréversible. Pour éviter l’écueil du communautarisme, il nous faut désormais cultiver nos identités multiples dans le respect de chacun. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

Le dernier livre paru de Raphaël Confiant, « Les Saint-Aubert » (Ed. Ecriture, 412 p., 21€) : la saga d’une famille mulâtre installée à Saint-Pierre, à la veille de l’éruption de la Montagne Pelée en 1802. Toujours la plume du subtil auteur-conteur qui narre dans une langue chatoyante et métissée les grands moments de l’histoire des Caraïbes. Confiant4A découvrir : « Le gouverneur des dés« , « Case à Chine« , « La panse du chacal » et « Rue des Syriens« , tous parus chez Folio Gallimard. A signaler, deux essais fort pertinents sur l’identité antillaise, toujours disponibles : « Eloge de la créolité » avec Jean Bernabé et Patrick Chamoiseau (Ed. Gallimard) et « Aimé Césaire, une traversée paradoxale du siècle » (Ed. Stock).

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Kepel, le monde arabe pour passion

Spécialiste de l’islam et du monde arabe contemporain, professeur à Sciences-Po et membre de l’Institut universitaire de France, Gilles Kepel publie « Passion arabe, journal 2011-2013 » aux éditions Gallimard. Un témoignage, passionnant et érudit, sur quarante années d’immersion dans les pays arabes. Entretien.

 

 

Yonnel Liegeois – De votre premier livre « Le prophète et le pharaon, les mouvements islamistes dans l’Egypte contemporaine » paru en 1984 à « Quatre-vingt-treize » qui tente de dépeindre l’islam de France à partir du département de la Seine-Saint-Denis en 2012, en quoi « Passion arabe » s’en distingue-t-il ?

couv KEPELGilles Kepel – C’est un livre que j’ai écrit pendant les révolutions arabes, entre 2011 et 2013. Une mise en perspective, en fait, de ce que j’ai vu pendant ces deux ans et de ce que j’ai étudié et observé au cours de ces quarante dernières années. En ce sens, même si c’est un journal, ce n’est pas un travail de journaliste, c’est plutôt un récit qui tente donc de confronter l’expérience vécue avec ma connaissance de cet univers. Un exemple ? Il ya 35 ans, j’avais soutenu ma thèse sur les mouvements islamistes en Egypte, sur les étudiants islamistes dans les facultés. A l’époque, on considérait que ça n’avait pas beaucoup d’importance, que c’était marginal… Aujourd’hui, ces mêmes étudiants sont parmi les dirigeants, peut-être temporaires mais il n’empêche, des Frères musulmans égyptiens ! C’est un ouvrage à la première personne parce qu’il me semble que, pour comprendre ce qui se passe aujourd’hui dans cette région du monde, il me fallait confronter ma propre subjectivité aux analyses que je formule depuis une quarantaine d’années. Nos modèles d’analyse de la société ne peuvent se laisser réduire à des systèmes de pensée finis, c’est pourquoi il m’apparaissait important d’exprimer tout ça à travers le prisme d’un universitaire arabisant qui a essayé, d’une certaine façon, d’aller partout et de voir tout le monde : salafistes et laïcs, Frères musulmans et militaires, djihadistes et intellectuels, ministres et fellahs, diplômés-chômeurs et rentiers de l’or noir.

 

Y.L. – Le titre de votre livre, « Passion arabe », est au singulier. Comment expliquez-vous ce choix : c’est la passion d’une terre, d’une langue, d’une culture ?

G.K. –  On ne peut pas passer 40 ans à étudier une question, sans y mettre un peu de passion ! C’est aussi le mot « passion » dans le sens chrétien, quoique je ne sois pas croyant, dans le sens christique de la souffrance… Ainsi, le livre commence à Jérusalem, dans le quartier du Golgotha, pour se finir dans un village de Syrie, où il s’est produit un horrible massacre, qui s’appelle Mont Calvaire ! Son objectif, encore : montrer comment ces révolutions dans le monde arabe ont débuté dans l’enthousiasme pour être aujourd’hui confrontées, et particulièrement en Syrie, à une catastrophe humanitaire, à une guerre civile qui prend en otage les aspirations démocratiques du départ pour les transformer en massacres interconfessionnels et en nouvelles fractures internationales. Une ligne de fracture qui n’oppose plus comme avant bloc de l’Est contre bloc de l’Ouest, mais propose une alliance étonnante Chine-Iran-Russie avec la plupart des pays dits émergents contre une alliance toute aussi improbable qui rassemble Arabie Saoudite et Qatar, Israël, Turquie et la majorité des pays occidentaux, démocrates et djihadistes donc… Ainsi, on est face à une nouvelle ligne de faille qui croise celle où il est impératif de contrôler les marchés pétrolifères et d’empêcher coûte que coûte l’Iran de s’imposer dans le Golfe Persique, y compris avec l’arme atomique.

 

Y.L. – A vous entendre, qu’advient-il alors des enjeux économiques et stratégiques : prédominent-ils encore sur toute autre considération, y compris idéologique ?

G.K. – La question est complexe, il y a mélange des genres ! Les enjeux ethniques, culturels et religieux sont

Gilles Kepel. Photo Hélie Gallimard-DR

Gilles Kepel. Photo Hélie Gallimard-DR

présents mais ils sont à géométrie variable quand vous voyiez d’un côté une alliance, si j’ose dire, russo-chiite et de l’autre, salafo-sioniste ! D’où ce constat : se croire au départ en présence d’un conflit très clair entre démocraties et dictatures obsolètes du monde arabe pour basculer, après le soulèvement du Bahreïn écrasé dans l’indifférence générale par les forces armées saoudiennes, dans un conflit à caractère confessionnel entre mouvances chiite et sunnite. D’où le paradoxe à maintenir le cap idéologique: ce sentiment premier, après les divers printemps arabes, que cette région du monde est enfin entrée dans l’ère des droits de l’homme, ce grand enthousiasme qui envoie d’une certaine façon les arabisants à la poubelle et les orientalistes à la retraite, parce qu’ils n’auraient rien compris, pour aboutir un an plus tard à un virage à 180 degré, « c’est l’automne islamiste », « il n’y a vraiment rien à faire avec les arabes », « circulez, il n’y a plus rien à voir »… Justement, je fais partie de ces arabisants « obsolètes » qui sont allés voir et qui, en 35 voyages, ont en rapporté matière à comprendre un peu mieux la complexité de ce monde.

Y.L. –  Au terme de ce long périple, quel regard posez-vous au final sur cette région de la planète ?

G.K. – Le monde arabe s’est emparé de la démocratie et de la liberté d’expression qui lui fut confisqué à l’heure des indépendances, maintenant il lui faut parvenir à mettre en œuvre un modèle social et économique qui lui soit compatible. Tous sont fascinés par la Turquie islamiste avec son taux de croissance élevé et sa capacité à organiser, à l’image du PC chinois, le passage des paysans pauvres des villages vers les banlieues urbaines. Pour un travail posté, certes, et à bas prix, mais qui offre néanmoins un niveau de vie un petit peu plus élevé… En réalité, logique militariste et idéologie islamiste permettent surtout à une classe moyenne d’entrepreneurs barbus de faire leurs affaires ! Or, on constate que ce modèle ne marche pas et que l’Akapé turque comme l’Ennarda tunisienne, les deux partis au pouvoir, doivent s’accommoder d’une population fortement imprégnée des valeurs de laïcité et de démocratie. Les Frères musulmans, aujourd’hui, sont tiraillés entre divers courants et celui qui a accédé au pouvoir se revendique du slogan d’origine « L’islam est la solution ». : une islamisation de la société par le haut en appliquant progressivement la loi religieuse après avoir conquis le pouvoir, alors que le courant salafiste préconise une islamisation par le bas avec la rupture au quotidien des mœurs et coutumes antérieures en imposant la charia… Au final, en tant qu’universitaire, je n’ai pas être optimiste ou pessimiste quant à l’avenir, mon travail consiste avant tout à mettre à plat et à analyser les différentes forces en présence, même si l’analyse peut déplaire à d’aucuns. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

 

« Passion arabe » primé

Récemment couronné du prix Pétrarque décerné conjointement par le journal Le Monde et la radio France Culture, « Passion arabe » est véritablement un document passionnant. Qui promène son lecteur dans tous les pays de cette région du monde, le plonge au cœur d’intérêts et de questions d’une complexité incroyable qu’il parvient à rendre un peu plus intelligible et compréhensible. Plus qu’un simple journal qui couvrirait l’histoire récente, Gilles Kepel a surtout la mémoire vive des rencontres avec moult interlocuteurs qui balisent son quotidien de chercheur depuis plus de quarante ans. Avec lui, défilent devant nos yeux de nombreuses figures qui font l’histoire aujourd’hui dans le monde arabe, hier encore jeunes étudiants méconnus sur les campus du Caire ou d’ailleurs… Avec ces interrogations fondamentales qui courent de page en page : « que sont devenues la liberté et la justice sociale revendiquée par les « printemps arabes » ? Quel est le rôle des pétromonarchies du Golfe dans l’arrivée au pouvoir des partis islamistes ? Pourquoi le conflit entre sunnites et chiites est-il en train de détourner l’énergie des révolutions, tandis que la Syrie s’enfonce dans des souffrances inouïes ? ». Une galerie de portraits taillés sur le vif, entre humour parfois et tragédie souvent,  un « journal » émouvant à lire comme un roman-feuilleton, nourri de convictions fortes et d’une incontestable érudition. Y.L.

« Passion arabe, journal 2011-2013 », de Gilles Kepel (Ed. Gallimard, 480 p., 23€50)

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Moulène ? Putain d’artiste…

Jean-Luc Moulène ? Un plasticien inclassable, un visionnaire au regard lucide sur la société qui l’environne. De ses « Objets de grève » lors du congrès de la CGT à Montpellier aux prostituées hollandaises dans la prestigieuse salle du Jeu de Paume, l’homme étonne et s’explique.

 

 

« Putain d’artiste », aurait pu s’exclamer le visiteur égaré au Jeu de Paume ! En mai 2006, la salle d’exposition parisienne accrochait sur ses murs treize photographies de femmes, grandeur nature. Treize photos de prostituées d’Amsterdam, jambes écartées et sexe épilé… Nulle envie de provocation gratuite dans le regard de Jean-Luc Moulène, juste la mise à nu de la misère affective et sociale du « voyeur-spectateur-consommateur » autant que celle de cet obscur objet de désir…

 

Moulène2Entre le statut de la prostituée et celui de l’artiste, le plasticien ne fait d’ailleurs pas grande différence, les deux se vendent et s’achètent ! Moulène n’est pas homme à manier la langue de bois… « Dans la mentalité française, il y a ce rapport intime du citoyen à l’art et à l’artiste. Il subsiste ce fonds de mélancolie pour un art prétendument authentique et pur, pour l’artiste maudit. Que l’art soit en rapport étroit avec l’argent ? Cessons de rêver et de faire semblant de le découvrir, il en a toujours été ainsi. Hier, avec les rois et les princes qui passaient commande et assuraient la subsistance des artistes, aujourd’hui avec l’État qui a instrumentalisé l’art et la culture ».

Photographe, dessinateur, peintre, sculpteur, l’oeuvrier d’art recèle cet incomparable avantage de n’être point prisonnier d’une seule culture. Né à Reims mais rapidement émigré en Espagne et au Maroc dans les années cinquante, il ne se frotte à la culture française qu’à l’âge de 14 ans. « Il m’a fallu découvrir et assimiler de nouvelles façons de voir et de penser ». Une chance. D’où cet éclectisme peut-être, cet engagement multiforme dans l’expression artistique qui le caractérise, tant par le support que dans l’usage des matériaux : un caillou égaré sur la plage, un camion d’enfant en papier, un graffiti sous un tunnel, une plante sauvage poussant entre les fissures du béton de Bercy, des « objets de grève »… Son outil privilégié ? La photographie, mais l’artiste manie avec autant d’originalité le béton ou la mousse polyuréthane. Le gamin se rêvait en vétérinaire, à défaut de soigner les bêtes il s’autorise à révéler les troubles enfouis en chacun lorsque notre regard croise l’une de ses créations.

L’homme ne se veut pourtant pas donneur de leçons. Après avoir travaillé douze ans dans les bureaux d’études de Thomson à la présentation des projets, il sait ce que veut dire bousculer les conventions, sociales et autres, ou en rester prisonnier. Lui a préféré quitter l’entreprise, sans vrai plan de carrière en tête. Un souvenir marquant, sa première expo en 1985 avec des peintures monochromes. « À la galerie Donguy rue de la Roquette, que j’avais investie comme un squatt en plein mois d’août. Un lieu qui a vraiment compté pour la reconnaissance de l’art contemporain » et pour l’enseignant aux Beaux-Arts jusque dans les années 2000…

 

MoulèneFaire œuvre d’art implique pour l’artiste, selon Jean-Luc Moulène, d’intégrer désormais tous les paramètres, toutes les conditions : la couleur, la forme mais aussi le marché. Ce fameux marché de l’art qui fait exploser la côte de tel ou tel plasticien au gré des modes parfois, pas toujours pour le bonheur des galiéristes qui prennent des risques, souvent dans l’intérêt des marchands qui négocient le « produit » comme n’importe quelle autre denrée… Moulène n’est pas dupe, l’aventurier des formules choc est surtout lucide : « il n’y a pas d’artistes libres, il n’y a que des artistes qui se libèrent » ! De la parole au geste, il n’y a qu’un pas qu’il franchit allègrement. Le musée du Louvre l’invite-t-il en résidence en 2005 ? « Banco, mais pas question de rester dans les murs, faisons sortir le Louvre de sa carapace », répond le plasticien choisissant 14 œuvres qu’il photographie en faisant exploser l’ordre historique et en déconstruisant les corps. Résultat ? Un cahier photographique, format Le Monde et tiré sur les rotatives du grand quotidien, qui donne à voir les richesses du musée ailleurs et autrement…

« Jamais, autant que dans un musée, le pouvoir ne se donne aussi bien à voir », affirme Jean-Luc Moulène, « il est le lieu par excellence où se met en scène la fabrication de l’histoire, où se transmet une culture dominante. Rendre visibles les rouages du pouvoir, tel est aussi l’enjeu de l’art ». Et la mission première de l’artiste, alors ? « Travailler le « non » dans une société de contraintes généralisées ». Propos recueillis par Yonnel Liégeois

Jean-Luc Moulène expose régulièrement à la galerie parisienne Chantal Crousel.

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Jean Viard, maître du temps

Sociologue, directeur de recherches au CNRS, Jean Viard réfléchit de longue date sur la maîtrise du temps entre loisirs et travail. Des 40 H conquis en 1936 aux 35 H de 1997, rencontre avec un chercheur à la parole libre sur son analyse du temps libéré.

 

 

 

 

Sous le soleil printanier, dans le jardin attenant aux locaux du CNRS où siège le CEVIPOF, le Centre de recherches politiques de Sciences Po, l’homme libère son propos avec autant de sérieux que d’aisance, d’un ton aussi léger que la brise passagère. C’est que Jean Viard maîtrise son sujet “ temps libre et travail ”, un “ maître du temps ” au verbe convaincant.

“ 1936 ? C’est les congés payés, la découverte de la mer, un grand imaginaire de liberté au fond ”, affirme en préambule Jean Viard. Pour tempérer d’emblée son propos, “ dans tous les grands pays à la même époque, on a donné les congés payés quel que soit le système politique : en URSS, en Australie, dans les pays fascistviardes ”. Pourquoi de telles images alors accrochées à la seule bannière du Front populaire ? “ Dans notre récit collectif, les congés payés sont une grande aventure de gauche. Et c’est vrai, ce n’est pas seulement un récit, ils sont liés effectivement à un siècle de luttes sociales sur le temps ”. Le chercheur fonde son discours en distinguant trois étapes marquantes de l’histoire des sociétés. Il y a d’abord l’époque des sociétés agricoles où c’est la religion qui gère le temps, celui du climat comme de la vie au quotidien (la limite du temps de travail dans les plaines ou les montagnes, c’est la pluie ou la neige). Ensuite vient la révolution de 1789 qui supprime à l’atelier tous les jours fériés, y compris le dimanche pour inventer la décade (pour faire en sorte au final qu’il y ait le moins de jours de repos possible). C’est enfin le triomphe d’un temps industriel où l’on ne fait que travailler. D’où plus d’un siècle de luttes pour remettre du temps de non – travail dans le temps industriel, de 1841 avec l’interdiction du travail des enfants à 36 avec les congés payés, les conventions collectives et la semaine de cinq jours. “ 1936, c’est donc fondamentalement la réinvention d’un temps social, industriel, qui n’avait pas été pensé avant ”.

Pour le sociologue, cette reconstruction, cette réinvention du temps industriel fut lente en France parce que le cœur en était la grande revendication des 40H, celle de la journée de 8H, “ les gens luttaient à cette époque pour changer le temps qu’ils connaissaient : la semaine, la journée ”. Imaginez : 3500 H de travail à la fin du XIXème siècle en France, par an et par salarié, 1600 H aujourd’hui ! “ Il faut avoir ces représentations à l’esprit pour comprendre le poids de 1936 dans notre imaginaire collectif, ce ne sont pas des revendications d’opportunité, elles résultent d’un siècle et demi de luttes : en 36, à mes yeux, avec la semaine de 40 H on vote l’espace temps de la société industrielle qui, paradoxalement, se ferme avec la loi sur les 35 H : celui-là ouvre  l’espace temps d’une société post-industrielle. C’est-à-dire où le temps est à soi, où se pose la question du pouvoir sur son emploi du temps ”. Selon le chercheur donc, désormais on est entré dans une autre époque… Le grand projet des humanistes de gauche d’alors, Léon Blum – Jean Zay –Léo Lagrange, “ changer radicalement et en profondeur la vie au détriment peut-être des changements révolutionnaires ”, est en train de prendre forme sous nos yeux : vacances et temps libre sont devenus les grands restructurateurs de nos sociétés, ils ne sont plus seulement que de simples fenêtres dans le monde du travail. “ Aujourd’hui, le temps de travail ne représente plus que 10% du temps de vie d’un homme : c’est l’explosion la plus phénoménale de ce siècle, enfin l’homme a pu s’approprier le temps ! ”.

D’où la question essentielle qui en découle, selon Jean Viard : lorsque l’appropriation privée du temps, et non plus le travail dans son idéologie marxiste ou libérale, structure désormais le social, comment retrouve-t-il une légitimité dans cet espace-là ? Entre une culture de droite dominée par l’image de la hiérarchie et du chef et celle de gauche structurée sur la division en classes sociales, désormais s’immiscent, se distinguent et se multiplient les différents espaces identitaires qui surdéterminent les individus. “ Contrairement à cette époque où le travail était la seule référence et reconnaissance qui effaçaient les autres, les appartenances identitaires sont devenues multiples : par exemple postier certes, mais peut-être aussi breton ou malien, homosexuel et joueur de foot. Le Front populaire est la quintessence de ce modèle moniste, le travail comme référent unique, alors qu’il nous faut comprendre aujourd’hui que les gens sont multi-appartenants et peuvent en jouer ”. En passant surtout d’un modèle du temps libre qui était le repos à celui d’un temps d’hyper activité où s’impose l’idée du travail pour soi… “ Nous sommes rentrés dans un nouvel espace temps, aléatoire – imprévisible et discontinu. Il faut comprendre ce changement d’espace temps, qui est celui de la modernité, en se disant tout à la fois que nous n’avons pas fini la démocratisation du modèle précédent : par exemple, il y en a encore qui ne partent toujours pas en vacance ”.

Dans ce contexte où interfèrent divers repères d’appartenance, où la privatisation des liens sociaux a supplanté les liens du collectif, où les catégories espace et temps ont explosé sous les coups de la modernité, Jean Viard estime que le concept de mobilité doit devenir le socle du fameux “ ascenseur républicain ” d’antan qui permettait à chacun de s’épanouir et d’espérer socialement et professionnellement. Avec la question clef, un enjeu essentiel : comment ces individus devenus autonomes et indépendants font désormais société ensemble et comment on réinvente de la protection pour que le salarié qui se déplace se retrouve protégé ? “  Pas sur le mode des discours ultra libéraux, il suffit d’enlever les protections et le salarié devient mobile : certes, il n’y a pas de limite à la vulgarité des relations sociales ! Les gens ont besoin de totems pour faire société ensemble, des valeurs telles que l’égalité, des événements comme une coupe du monde de football, des fêtes politiques comme une élection présidentielle. Une société a besoin de marqueurs de l’égalité, produire des temps libres plus égalitaires devient un enjeu d’intégration. Ma conviction ? Aujourd’hui le politique se doit de penser cette mobilité, la raconter, permettre aux gens de se représenter dans cette histoire et débattre ensuite où mettre les règles de protection. Il ne faut pas croire qu’il peut y avoir une société de l’abondance du non – travail, c’est faux, quel que soit le temps du travail il demeure central en tant que production de richesses et construction d’identités ”.

Pour le chercheur, les perspectives sont claires : nous sommes entrés dans une société de l’aventure, de la discontinuité. Le problème : “ Comment assumer cet état de fait, en tentant de le subir le moins possible ? C’est l’élément de fond pour la compréhension et la lecture de cette société ”. D’où la conclusion de Jean Viard sous forme d’interpellation, “ les cultures de gauche ont encore un fondement issu du modèle de 36, en conséquence elles ont du mal à entrer dans ce type de réflexion : comment on passe d’un monde à un autre et comment on aide les plus faibles à y entrer, sur quels objectifs on crée des rapports de force et quels objectifs on se donne en terme de modes de société ? Hier comme aujourd’hui, au temps du Front populaire comme en ce troisième millénaire, nous avons besoin d’horizons, nous ne pouvons vivre sans espérance ”. Yonnel Liégeois

 

 

Éloge de la mobilité

Un titre provocateur, peut-être, mais un livre “ Éloge de la mobilité, essai sur le viard1capital temps libre et la valeur travail ” qui masque une réflexion sérieuse fondée sur un état de fait incontournable : soixante-dix ans après 1936, nos sociétés ont profondément changé. Pour Jean Viard, “ l’initiation populaire (et inégalitaire) aux temps libres et son corollaire, la mobilité de masse, ont modifié nos façons de vivre : la place du temps éveillé non travaillé a pris le pas sur tous les autres temps, l’ordre mobile que nous a légué le XXème siècle n’est ainsi naturellement ni démocratique ni égalitaire. C’est pourtant dans son cadre que nous devons réorganiser nos luttes pour la liberté, la justice et la fraternité ”. Éditions de l’Aube, 205 p., 18€.

 

 

L’explosion culturelle

École, loisirs, chanson, cinéma : dans l’embellie de 1936, le Front populaire met sur pied une véritable “ politique culturelle ” avant la lettre. Sous l’impulsion de deux figures marquantes : Jean Zay et Léo Lagrange. Le premier s’attaque à la démocratisation de l’école, le second promeut la santé physique et morale du pays en intensifiant la pratique sportive et en développant le réseau des auberges de jeunesse.

Des décisions qui, sur le fond, rejoignent la révolution culturelle initiée par les intellectuels de l’époque : le mouvement surréaliste avec André Breton qui apporte au début son soutien à la cause, la bande à Prévert qui s’en va jouer la révolution à la porte des usines occupées, Piaf et Trénet qui imposent leurs chansons réalistes et poétiques sur les boulevards et dans les cabarets, Gabin et Simon qui révèlent “ leur “ gueule ” au cinéma. C’est le temps des réalisateurs de renom (Renoir, Duvivier, Clair…) et du cinéma militant avec diverses fédérations de la CGT ( métallurgie, chemins de fer, bâtiment…) qui passent commande à Jean Epsein, Boris Peskine ou jacques Lemare… Sur la scène littéraire, Céline s’est imposé dès 1932 avec le “ Voyage au bout de la nuit ”, Giono et Malraux prennent fait et cause pour le peuple. Futur prix Nobel de littérature, Romain Rolland plaide en faveur d’un véritable théâtre populaire et dans son essai, “ Le théâtre du peuple ”, il affirme qu’ “ il s’agit de fonder un art nouveau pour un monde nouveau ”.

Autant de mouvements novateurs, en tout domaine des arts et lettres, qui s’imposent en 1936 et perdureront bien au-delà : au lendemain de la seconde guerre mondiale et dans les décennies qui suivront la Libération, ils irrigueront le mouvement de décentralisation culturelle soutenu par André Malraux, créateur du ministère de la Culture.

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