Outre sa présence à la Reine blanche d’Avignon (84) avec L’affaire Rosalind, jusqu’au 21/07 Julie Timmerman propose Zoé et Un démocrate à la Factory. Une double scène, l’une parlant de psychose maniaco-dépressive, l’autre traitant propagande et manipulation… Sans oublier lectures et débats, de la Chapelle du Verbe incarné à celle des Italiens en passant par le Cloître Saint-Louis.
Julie Timmerman (Cie Idiomécanic Théâtre) a écrit et mis en scène Zoé, une œuvre, de son propre aveu, dictée par son histoire personnelle. Le sujet en est grave. Il s’agit de l’émancipation progressive d’une fillette, devenant femme et mère sous nos yeux, au sein d’une famille dont le père, aimé, aimant, est atteint de variations pathologiques de l’humeur. On le dirait aujourd’hui bipolaire. Il y a peu encore, on parlait de psychose maniaco-dépressive. Sublimant ses souvenirs, après s’être fortement documentée sur l’affection chronique en question, Julie Timmerman a su, avec une rare élégance, théâtraliser une délivrance chèrement conquise. La partition verbale est vive, inventive, riche d’une sorte de folklore familial plausible, dans un climat électrique où se mêlent le goût partagé de la poésie et les paroxysmes de crise, du dynamisme déchaîné à l’abattement. Les beaux coups de théâtre abondent entre les bouffées d’un délire incoercible et le lavage musical à grande eau de Wagner, quand Zoé-Siegfried brandit l’épée pour symboliquement tuer un père accablé. Julie Timmerman révèle ainsi, avec une grâce nerveuse, un talent d’écriture parfaitement joint à celui de mettre en scène. Jean-Pierre Léonardini
Zoé, Julie Timmerman : jusqu’au 21/07, 11h. Théâtre de l’Oulle, 19 Place Crillon, 84000 Avignon (Tél. : 09.74.74.64.90).
C’est une histoire authentique que nous conte Julie Timmerman avec Un démocrate au théâtre de l’Oulle. Celle de l’américain Edward Bernays, le neveu de Freud, qui inventa au siècle dernier propagande et manipulation… S’inspirant des découvertes de son oncle sur l’inconscient, il vend indifféremment savons, cigarettes, Présidents et coups d’État. Goebbels lui-même s’inspire de ses méthodes pour la propagande nazie. Pourtant, Edward l’affirme, il est un parfait démocrate dans cette Amérique des années 20 où tout est permis ! Seuls comptent la réussite, l’argent et le profit. Quelles que soient les méthodes pour y parvenir… Entre cynisme et mensonge, arnaque et vulgarité, une convaincante illustration du monde contemporain : de la Tobacco Company à Colin Powell et les armes de destruction massive de l’Irak. Du théâtre documentaire de belle composition quand l’humour le dispute à l’effroi, tout à la fois déroutant et passionnant. Yonnel Liégeois
Un démocrate, Julie Timmerman : jusqu’au 21/07, 19h10. Théâtre de l’Oulle, 19 Place Crillon, 84000 Avignon (Tél. : 09.74.74.64.90).
Entre lectures et débats
– Conversations critiques : Le cloître Saint-Louis, le 15/07 à 17h30. Les critiques dramatiques, membres du Syndicat de la critique (Théâtre, Musique et Danse), passent en revue les spectacles à l’affiche du Festival. Ils confrontent en public analyses et points de vue, dialoguent avec les spectateurs. Une rencontre animée par Marie-José Sirach (présidente du Syndicat, journaliste au quotidien l’Humanité) et Olivier Frégaville-Gratian d’Amore (vice-président de la section « Théâtre » et rédacteur en chef du magazine en ligne L’Œil d’Olivier). Y.L.
–Quand le travail entre en scène : La Chapelle des Italiens, le 16/07, de 10h à 19h. Dans le cadre de ses rencontres Culture-Art/Travail, en partenariat avec Motra, l’association Travail&Culture organise propositions artistiques et tables rondes entre artistes, chercheurs et acteurs du monde du travail. Une journée scandée en trois temps : Dans l’intimité du geste du travail, Le meilleur des mondes du travail, La comédie humaine du travail… De la place du travail sur la scène théâtrale, deux questions centrales au coeur des débats : pourquoi le dialogue entre artistes et monde du travail demeure trop souvent un territoire inexploré ? Les artistes ont-ils un rôle à jouer dans la narration contemporaine des réalités professionnelles ? Y.L.
– Claude McKay, lecture à trois voix : La chapelle du verbe incarné, le 18/07 à 10h00. Claude McKay est un auteur afro-américain d’origine jamaïquaine. Figure phare de la Harlem Renaissance dans les années 20, précurseur de l’éveil de la conscience noire, il a inspiré Aimé Césaire et son concept de négritude. Christiane Taubira, le conteur-comédien Lamine Diagne et le poète-slameur afro-américain Mike Ladd lisent textes et poèmes. Marseille, où McKay vécut de 1924 à 1929, lui inspira deux romans,Banjo etRomance in Marseille( à lire aussi : Retour à Harlem et Un sacré bout de chemin). Le 17/07 à 20h30, au cinéma Utopia, sera projeté le film Claude McKay de Harlem à Marseille, suivi d’échanges avec le réalisateur Matthieu Verdeil et Lamine Diagne. Y.L.
Jusqu’au 24/07, de la Vendée au Poitou-Charentes, Yannick Jaulin et les musiciens du Projet Saint-Rock battent la campagne. Un concert joué sur une scène mobile et repliable, remorquée par un tracteur. Un voyage au cœur de parlers oubliés.
Le comédien et conteur Yannick Jaulin revendique haut et fier ses origines poitevines et le parlanjhe dit aussi poitevin saintongeais,une langue d’oïl comme le gallo ou le picard. Lui qui n’a découvert le français qu’en arrivant à l’école se bat pour garder sa langue vivante, ainsi que tous les parlers en voie d’extinction sur ce territoire ou ailleurs. Ses créations s’inspirent librement de collecte des musiques, chants, danses et contes populaires. Dans Ma langue maternelle va mourir, il dénoue les fils de la domination que cache l’histoire des langues non nationales. Des parlers estampillés minoritaires et méprisés, des oralités menacées de mort annoncée. « Toute sa vie, mon grand-père a baissé sa casquette devant son maître, un noble loqueteux et dégénéré », dit-il. « Adolescent, je n’étais qu’un belou de la campagne, avec mes pat’d’éph et ma Flandria, sans aucune réflexion critique. On disait : « C’est d’même qu’ol aet », c’est comme ça ». La langue est donc devenue son cheval de bataille face aux langues dominantes qui, comme le soulignait Pierre Bourdieu, symbolisent un pouvoir qui ostracise l’autre. Il réinvente les classiques du conte populaire, interroge l’actualité et aborde des thèmes comme la mort (J’ai pas fermé l’œil de la nuit), les religions (Comment vider la mer avec une cuiller), la domination culturelle (Le Dodo), et plus récemment Ma langue maternelle va mourir et j’ai du mal à vous parler d’amour.
Une ferme pour jardiner la langue
Le Projet Saint Rock a choisi d’entamer La Tournée mondiale locale à Saint-Jean de Monts, dans le marais Nord Vendéen chez de vieux complices de l’artiste : l’association A.R.EX.C.PO, depuis les années soixante-dix s’est attelée à la collecte des langues et traditions du Marais Breton pour constituer un patrimoine vivant. Elle dispose aujourd’hui d’une bibliothèque de 12 000 ouvrages et 9 800 heures d’enregistrements sonores, 2400 heures de films ainsi que de fonds d’autres régions (Flandres françaises, Jura) … Un fond énorme qu’on peut trouver sur internet ! Yannick Jaulin a conduit son gros tracteur vert et déplié son plateau mobile à la Ferme du Vasais, rescapée du lotissement voisin. Les bâtiments ont été rénovés par des bénévoles, dans le cadre d’un partenariat avec la Mairie. Une belle écurie transformée en salle de conférence ou de spectacle, des granges et des annexes neuves permettent à A.R.EX.C.PO d’abriter ses collections et de mener ses activités : spectacles, cinéma, concerts, bals, initiation à la langue maraichine.
Comme à chaque étape de la tournée, une causerie autour de l’artiste précède le concert. Ici, elle est animée par les membres d’A.R.EX.C.PO. Il est question « la survie de la culture maraichine face à l’économie touristique ». Là où les « ébobés » demandent de la couleur locale, il faut proposer une culture vivante, loin de la caricature du paysan, dit Jean-Pierre Bertrand, l’un des fondateurs de l’association. « Pour qu’une culture existe sur un territoire, il faut de la création et non de la reproduction folklorique », acquiesce l’artiste : « I’est à vous de vous laisser crever ou pas ; si vous ne transmettez pas, vous êtes criminels, vous tuez votre langue ».
Il ne prêche ici que des convaincus : « Il faut que les patois portent sur des problèmes contemporains : foncier, luttes sociales, etc. », dit l’un d’eux. Car l’association s’acharne à créer des « cafés patois », proposer des comptines dans les écoles, à diffuser des jeux de la région, baptiser les rues de noms locaux, établir des lexiques… Depuis plusieurs années, Yannick Jaulin, lui, accompagne et parraine une nouvelle génération de conteurs et conteuses qui explorent d’autres formes de l’oralité. Il a, entre autres, fondé le Nombril du Monde, célèbre festival du conte de Pougne-Hérisson. Il se présente parfois comme faisant du « stand-up mythologique ». Un mélange de légèreté et d’érudition, de rappels historiques et d’anecdotes amusantes, hymne à la diversité et à la différence.
Une gueroée de musiciens et quelques parsouneïs
Jaulin et le Projet Saint Rock, sur leur tracteur-scène nous offrent un savoureux tour de chant d’une heure, qui oscille entre le folk, le rock, et le blues. Pascal Ferrari à la guitare électrique ou acoustique, Nicolas Meheust aux claviers et accordéon, ils développent un gros son qui laisse la part belle aux paroles de Yannick Jaulin, dans sa langue maternelle. En préambule, il se moque de ceux qui disent « Mais je ne vais rien comprendre !!! » et leur rétorque que personne ne se pose la moindre question en allant écouter du rock en anglais, langue mondiale et dominante.
Avec force diphtongues, il martèle les paroles répétitives de Faire la fête, réitérationsde sonorités d’un autre temps, à la façon du parler croquant des comédies de Molière. Après une transition à propos du SRAS (Syndrome Répétitif d’Attitude de Soumission), l’artiste se lance dans un Blues du beucheur de mougettes en hommage aux Maraichins de Vendée qui ont émigré dans les Deux-Sèvres pour travailler dans les plantations de haricots blancs. Les mots se glissent en douceur dans les mélodies, non sans rappeler les airs du répertoire québécois des années 70. Pas étonnant quand on sait que le saintongeais et le poitevin ont fortement influencé l’acadien, le cadien ou le québécois. « Le français de France se parle sphincter serré », plaisante Yannick Jaulin, « il n’est pas fait pour chanter le rock’n roll ! ». I’ame, (J’aime) passe en revue avec tendresse les petits et les grands bonheurs de l’amour et de la vie, et le chanteur nous explique que, dans sa langue il n’y a pas de « je » ni de « nous » pour conjuguer les verbes. Le poitevin se contente d’un « i » qui signifie il, elle, je et nous… Toute une mentalité.
L’universel, c’est le local moins les murs
Il y a dans ces chansons, tous les mots « qui ne voulons pas mourir » et que le projet Saint Rock sauve de l’oubli, quand le poitevin saintongeais est répertorié, dans l’Atlas Unesco, parmi les langues en danger dans le monde. Ce spectacle redonne une fierté à ceux qui ont dû faire un trait sur leur patois et leur culture, avec les résultats que l’on sait dans ces périphéries abandonnées des services publics. Dans une ambiance chaleureuse, baignée par la fraicheur des grands arbres, chacun d’où qu’il vienne se souvient qu’il a des racines. « L’universel, c’est le local moins les murs », disait l’écrivain portugais Miguel Torga (1907-1995). Pour lui, au-delà de tout localisme, c’est au sein d’une fraternité faite de convictions et d’échanges que naît la culture. Une philosophie que ces généreux artistes partagent avec le public, le temps d’un soir d’été. Mireille Davidovici
La tournée se poursuit jusqu’au 24 juillet (Informations, dates et réservations sur la page La Tournée). Livre CD :Jaulin et le Projet saint Rock (manuel de résistance en langue rare).
Le 12/07, à la Maison Jean-Vilar d’Avignon (84), s’ouvre un débat sur l’œuvre d’Armand Gatti. Les nombreuses publications à l’occasion du centenaire de la naissance du dramaturge permettent de plonger dans l’univers théâtral vertigineux d’un poète frondeur, libertaire. En témoigne Armand Gatti Théâtre-Utopie, le livre d’Olivier Neveux.
Marie-José Sirach : Qu’entendez-vous par théâtre et utopie chez Armand Gatti ?
Olivier Neveux : Il n’y a pas vraiment de représentation de l’utopie chez Gatti. L’utopie se situe ailleurs : dans ce que le théâtre peut accomplir. Malgré son incessante critique du théâtre, il n’a jamais cessé d’écrire des pièces. Mon hypothèse est qu’il mise sur le théâtre pour produire des choses extraordinaires. Elle est là, l’utopie.
M-J.S. : La méfiance de Gatti à l’égard du théâtre est des plus paradoxales…
O.N. : Gatti est un fils de prolétaire. Il n’est pas à l’aise dans ce monde bourgeois. Il en critique le fonctionnement, se méfie des « acteurs et des actrices mercenaires », auxquels il va d’ailleurs substituer des interprètes militants, non-professionnels. Mais, au-delà même de cette critique, il formule une exigence plus essentielle : comment dire et jouer la vie sans la rétrécir ? Comment représenter la réalité, toute la réalité, c’est-à-dire aussi les possibles qu’elle n’arrête pas d’empêcher ? Peut-on changer le passé ?
M-J.S. : Vous parlez d’un théâtre de la résurrection des morts…
O.N. : À sa manière, Gatti applique la proposition « révolutionnaire » du philosophe Walter Benjamin : c’est le présent qui détermine l’interprétation du passé. S’il arrive, par exemple, à réaliser aujourd’hui ce qui a été précédemment écrasé, il modifie la teneur des défaites qui nous précèdent. Quand Gatti dit qu’il faut changer le passé, cela ne signifie pas qu’il faut le réécrire et le rendre conforme à ce que l’on a espéré, mais que le présent doit prendre en charge les utopies défaites du passé. Convoquer aujourd’hui, sur scène, des noms calomniés ou effacés. Walter Benjamin avertit : « Si l’ennemi triomphe, même les morts ne seront pas en sûreté. » Le score actuel de l’extrême droite rend cet avertissement brûlant. Avoir le souci de la sûreté de nos morts…
M-J.S. :Rosa Luxemburg est une des figures récurrentes chez Gatti…
O.N. : Aux côtés de Rosa, Gatti convoque régulièrement d’autres grandes figures historiques, mais il ne le fait pas dans un rapport héroïsant. Il ne s’agit pas pour lui d’élever des stèles. Quand il écrit Rosa collective, il est en Allemagne après que la censure gaulliste a interdit sa pièce sur Franco à Chaillot (la Passion en violet, jaune et rouge, 1968). Il interpelle : « Avez-vous vu Rosa ? » Il sait bien que Rosa est morte depuis cinquante ans. Mais, par là, il interroge : qui, aujourd’hui, dans une conjoncture différente, poursuit le combat initié par Rosa ? Il ne s’agit pas, on le voit, d’une commémoration. Le fascisme avec ses « Viva la muerte » a le goût de la mort. L’œuvre de Gatti, elle, au contraire, fait advenir la vie qui déborde la mort, et cette vie, c’est l’utopie non réalisée des morts.
M-J.S. : Une histoire de passation…
O.N. : Oui, un passage de témoin. Walter Benjamin écrit : « Nous avons été attendus. » Se savoir attendu, ce n’est pas rien. Cela signifie que, au moment de la défaite, des individus ont probablement espéré que d’autres viendraient après. Benjamin parle d’un « rendez-vous tacite entre les générations ». Comment être à la hauteur de ce rendez-vous ? Pour cela, il y a les luttes, bien sûr, et l’art ne saurait les remplacer. Et il y a ce que le théâtre peut, à sa façon, pour les luttes. Gatti investit cette aire de jeu, composée de corps, de voix, de mots, de langages.
M-J.S. : L’écriture dramaturgique de Gatti semble difficilement transposable sur un plateau…
O.N. : L’œuvre de Gatti n’a jamais cessé de lancer des défis à la scène. Il refuse d’écrire en fonction de ce qui est possible et de ce qui ne l’est pas. Tout est possible et surtout l’impossible. C’est au théâtre de se débrouiller pour trouver des formes scéniques hospitalières à l’écriture. À ce titre, il est au plus près de certaines expériences des avant-gardes du XXe siècle. Comme si, à ses yeux, le théâtre en était encore à sa préhistoire. C’est un point récurrent, presque de méthode, chez Gatti : ne jamais se satisfaire de ce qui a été concédé. Vouloir plus encore, élargir, conquérir d’autres ampleurs, changer d’échelle. Cela a des conséquences politiques : dans les années 1980, on a tant reproché aux militants politiques d’avoir voulu changer le monde. On a ricané : l’histoire ne se change pas. Gatti admet l’échec. Mais il ne l’associe pas à la même cause. Si l’on a échoué, c’est non d’avoir visé trop grand, mais d’avoir encore manqué d’ambition ! La révolution nécessite, à la façon d’un Blanqui, de formuler quelques hypothèses cosmiques.
M-J.S. : On en revient à l’utopie, à l’idée, la nécessité d’un théâtre politique…
O.N. : Le théâtre-utopie me permet de désigner une veine souvent négligée dans l’histoire du théâtre politique. On a beaucoup insisté, et légitimement, sur la force du théâtre réaliste avec, par exemple, l’œuvre majeure de Brecht. Je crois qu’il y a une autre voie, moins reconnue, probablement plus hétérodoxe, qui peut regrouper des artistes aussi éloignés que Jean Genet ou Armand Gatti et qui considère que la scène n’est pas tant l’espace d’une représentation critique de la réalité que l’expérience d’une utopie. Chez Genet, c’est écrire des œuvres si fortes qu’elles « illuminent » le monde des morts. Chez Gatti, c’est refuser aux vainqueurs l’éternité de leur victoire. C’est leur contester le « dernier mot » de l’histoire.
M-J.S. : Peut-on caractériser le théâtre de Gatti ?
O.N. : Oui et non. Non car il a convoqué tant de genres que son théâtre est impossible à stabiliser dans une forme fixe et reproductible. Mais, oui, cette œuvre témoigne du projet inlassable d’agrandir le théâtre à l’égal de la vie, de lui donner des dimensions démesurées, de rendre justice à l’invraisemblable, de traverser tous les langages, avec, pour s’y aventurer, la « parole errante » et pour horizon la quête du « mot juste ». Gatti n’invente pas des formes par plaisir d’esthète mais, au contact des batailles du siècle, il cherche à produire d’autres représentations de la réalité que celles qui nous sont imposées. À ce titre, ce théâtre peut être une source d’inspiration puissante pour celles et ceux qui viennent buter, à leur tour, sur l’apparente contradiction qu’il y a à inviter, dans l’espace délimité du théâtre, l’immensité de ce qui s’est pensé, de ce qui a été essayé et de ce qui continue, aujourd’hui, à s’espérer. Propos recueillis par Marie-José Sirach
Armand Gatti, « Une œuvre du XXe siècle pour le XXIe siècle » : Le 12/07, 18h30. Rencontre avec Olivier Neveux, Catherine Boskowitz et David Lescot. Maison Jean Vilar,8 Rue de Mons, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.86.59.64). Le livre d’Olivier Neveux a obtenu le prix du meilleur livre sur le théâtre décerné par le Syndicat de la critique.
Les 14-15 et 16/07, à la Maison Jean Vilar d’Avignon (84), Christian Gonon propose La pensée, la poésie et le politique. Paroles, écrits et convictions de Jack Ralite, l’amoureux du théâtre et de la poésie. Un « seul en scène » d’après les entretiens réalisés par Karelle Ménine avec l’ancien élu et ministre communiste, une pensée d’une vitalité salutaire et d’une actualité brûlante.
Il aurait été heureux, l’ami Ralite. Lui qui fréquentait sans relâche les salles de théâtre, se rendait au Festival d’Avignon – on entend dans la salle les cigales et les bruissements d’ailes des martinets -, toujours curieux de voir des spectacles, bien sûr, mais aussi de rencontrer et dialoguer avec les artistes, les comédiens, les metteurs en scène qu’il croisait dans les ruelles mal pavées d’Avignon, de rester des heures durant à l’annexe de la BNF de la Maison Jean Vilar, où il lisait et relisait des ouvrages de théâtre, d’histoire, de poésie, noircissant des pages de notes qui s’entassaient dans sa fidèle sacoche de cuir noir.
« Il nous manque, Ralite »
Il aurait été heureux, Ralite. Cela fera six ans le 12 novembre prochain qu’il est mort.Sa disparitiona créé un manque. Combien d’artistes, d’intellectuels, de médecins, de chercheurs le disent : « Il nous manque, Ralite. »Il nous manque mais ses discours, ses prises de parole constituent un héritage précieux : ses multiples interventions au Sénat, à l’Assemblée nationale, à Aubervilliers, aux états généraux, au comité central du PCF comme on disait alors. Tout comme ses entretiens ou ses tribunes parus, ici et là, dans la presse. Le spectacle conçu et interprété par Christian Gonon, 517ᵉ sociétaire de la Comédie-Française, a été imaginé à partir du livre d’entretiens réalisés par Karelle Ménine, La pensée, la poésie et le politique (Dialogue avec Jack Ralite), publié aux Solitaires intempestifs.
« Comment dirais-je… » Ainsi commence le spectacle, par cette politesse de langage dont Ralite usait sans en abuser et qui annonçait une idée, un argument, une pensée. Un signe annonciateur pour susciter chez son interlocuteur l’attention mais surtout la concentration. Alors Ralite, tel le peintre sur le motif, dessinait à voix haute les contours d’une réflexion en mouvement, aux aguets. Le découpage opéré par Christian Gonon, son parti pris, principalement axé sur les rapports que Ralite entretenait avec les poètes, les artistes ou les présidents de la République, à qui il écrivait de longues lettres pour plaider, d’une plume courtoise mais ferme, la cause des artistes, ce parti pris, donc, donne toute la mesure de la personnalité de Ralite. Un homme politique d’envergure qui avait une haute idée de la politique et constatait la dérive – ce glissement sémantique – où le mot « politicien » s’est substitué insidieusement au mot « politique ».
L’acteur évite l’écueil du biopic
Seul en scène, une petite table recouverte de feuilles éparses, une simple lampe et une chaise pour tout accessoire, Gonon donne une amplitude intérieure à son « personnage ». En réajustant sa cravate, en tripotant ses lunettes ou en consultant fiévreusement des notes prises sur des bouts de papier, l’acteur évite l’écueil du biopic et parvient à glisser quelques signes comme autant de preuves d’existence. Christian Gonon recrée des instantanés de vie, parsemant le spectacle de réflexions, d’indignations devant l’assèchement des politiques culturelles joyeusement mêlées à des souvenirs d’enfance, à son admiration pour Robespierre l’Incorruptible, à ses premières émotions au théâtre, à son adhésion « au parti », à ses désaccords critiques et sa fidélité à l’idéal communiste, jusqu’à évoquer ses complicités affectives avec Rimbaud, Baudelaire, Vilar, Vitez, Hugo, Aragon, Picasso, René Char, Bernard Noël, Julien Gracq…
On entend soudain l’Affiche rouge
Aragon occupe une place importante, particulière dans le spectacle. Il était, disait Ralite, un « camarade de briganderie culturelle, mais aussi de lucidité politique ». On entend soudain l’Affiche rouge, dit sobrement, sans effet de manche. Mais aussi Étranges étrangers de ce même Prévert qui avait écrit les Enfants d’Aubervilliers, ces « gentils enfants des prolétaires/Gentils enfants de la misère/Gentils enfants du monde entier/Gentils enfants d’Aubervilliers ». Ralite était né à Châlons-sur-Marne mais il était devenu un de ces enfants d’Aubervilliers, à jamais.
« Je cite souvent les poètes parce qu’ils m’ont éclairé. Je me dis que puisqu’ils m’ont éclairé, ils peuvent en éclairer d’autres. Un politique qui se prive de cela mutile sa pratique », disait-il encore. Lorsque tous les acteurs de la troupe forment un chœur sonore où les voix s’entrechoquent pour lire cette fameuse adresse au président de la République, on mesure combien toute la pensée de Ralite demeure d’une vitalité et d’une actualité brûlantes. Marie-José Sirach, Photos Christophe Raynaud de Lage
La pensée, la poésie et le politique, Christian Gonon : les 14-15 et 16/07, 15h. Maison Jean Vilar, 8 Rue de Mons, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.86.59.64).
Le 14/05, au théâtre Zingaro d’Aubervilliers (93), se déroule une soirée en hommage à Jack Ralite. Le 16/05, à Bobigny (93), Christian Gonon présente La pensée, la poésie et le politique. Théâtre, cinéma, littérature : la culture fut au cœur des préoccupations de l’ancien maire et ministre ! Au lendemain de sa mort en 2017, un entretien avec Denis Gravouil, alors secrétaire général de la CGT Spectacle.
Christine Morel : Quelle fut la place de Jack Ralite dans le milieu du spectacle ?
Denis Gravouil : Nous le connaissions à plus d’un titre. D’abord parce que Jack Ralite s’est intéressé aux questions de culture, ensuite parce qu’il fut un soutien très fort dans les batailles contre les remises en cause du régime d’assurance chômage des artistes et techniciens intermittents du spectacle. Il a toujours été présent à nos côtés sur ces deux terrains, les orientations de notre ministère de tutelle et la défense des droits sociaux. Si les deux sujets sont liés, il avait compris qu’il ne faut pas les confondre. Le combat politique pour la culture concerne tous les acteurs du secteur, les professionnels (artistes, techniciens, agents du ministère de la culture…) comme le public. Et le public, c’était son grand souci ! Lui-même n’était pas un professionnel de la culture, même s’il fut administrateur dans plusieurs établissements culturels. Il était un infatigable spectateur, passionné de spectacle. Il allait quasiment tous les soirs au théâtre ou au concert, on le croisait tous les étés au festival d’Avignon et cela jusqu’en 2016 alors qu’il était déjà très fatigué… Féru de cinéma, Jack Ralite était aussi un habitué du festival de Cannes.
C.M. : Quel rôle a-t-il joué dans la lutte pour les droits sociaux des intermittents du spectacle ?
D.G. : Dès sa création en 2003, il a fait partie du comité de suivi de la réforme du régime d’indemnisation chômage des intermittents à l’Assemblée nationale, instance de discussion entre parlementaires et organisations qui avaient lutté contre la réforme et la forte réduction des droits qu’elle induisait. Il en était d’ailleurs l’un des piliers avec Etienne Pinte (député UMP) et Noël Mamère (député écologiste). Si la capacité de Jack Ralite à faire le lien entre des gens de divers bords et de bonne volonté a été incontestablement utile, ses interventions et ses écrits furent également un grand soutien dans la lutte des intermittents. Quand il parlait, tout le monde se taisait pour écouter ! Le 16 juin 2014 à l’occasion d’une très grosse manifestation, il nous a adressé un texte de soutien. Intitulé « Avec vous fidèlement », il commençait par un petit extrait du poème La Rage de Pasolini et il se terminait par « Vous êtes souffleurs de conscience et transmettez une compréhension, une énergie, un état d’expansion, un élan. Adressez-vous à ceux qui rient, réfléchissent, pleurent, rêvent à vous voir et vous entendre jouer. Surtout que le fil ne soit pas perdu avec eux. « L’homme est un être à imaginer », disait Bachelard. A fortiori les artistes et techniciens de l’art que vous êtes. Solidarité, frères et sœurs de combat et d’espérance. Avec vous, comme disent beaucoup de personnages de Molière : « J’enrage ». Avec lui, c’était toujours de beaux textes, d’une grande culture, magnifiquement écrits et qui disaient les choses avec une grande justesse. C’est cela aussi la culture, les beaux textes !
C.M. : Quel fut son apport sur le volet de la politique culturelle, lui qui ne fut jamais ministre de la culture ?
D.G. : Jack Ralite est connu pour les États généraux de la culture qu’il a lancés en février 1987 au Théâtre de l’Est Parisien pour réagir à la marchandisation de la culture. Non seulement il réagissait, il voulait aussi proposer autre chose. Tous ceux qui étaient intéressés ont donc été conviés à en débattre aux États Généraux de la Culture, « un sursaut éthique contre la marchandisation de la culture et de l’art, et contre l’étatisme. Une force qui veut construire une responsabilité publique sociale, nationale et internationale en matière de culture », écrivait-il. Rapidement, ils ont essaimé à travers la France, puis l’Europe : en 1989, la Commission Européenne adopte la directive « télévision sans frontière » (60% d’œuvres européennes et nationales dans les télévisions, si possible) et en décembre 1994, avec l’appui de l’exécutif français, les négociations du GATT (accord général sur les tarifs douaniers et le commerce), qui remettaient notamment en cause les politiques de soutien au cinéma, aboutissent à la création de « l’exception culturelle ». Mais la contre-offensive ne tarde pas, selon les propres mots de Jack Ralite, « peu à peu, l’esprit des affaires l’emporte sur les affaires de l’esprit dans la visée des deux grands marchés d’avenir, l’imaginaire et le vivant ».
C.M. : En 2014, il s’est associé à l’appel qui dénonçait le désengagement de l’État de la politique culturelle…
D.G. : Oui, en février 2014 Jack Ralite fut la plume de l’appel «La construction culturelle en danger» adressé à François Hollande et signé par des centaines d’artistes de toutes disciplines, mais aussi des chercheurs, des syndicalistes (CGT, CFDT, FSU, UNSA et SUD-Solidaires). Pour dénoncer la vision comptable du budget du ministère de la culture (en chute de près de 6% entre 2012 et 2014), les baisses de subventions aux collectivités territoriales, etc… « La politique culturelle ne peut marcher à la dérive des vents budgétaires comme la politique sociale d’ailleurs avec qui elle est en très fin circonvoisinage. « L’inaccompli bourdonne d’essentiel », disait René Char », ainsi se terminait l’appel. Sous l’égide du metteur en scène Gabriel Garran et de Jack Ralite, le théâtre d’Aubervilliers, devenu le Théâtre de La Commune, fut en 1971 le premier Centre dramatique national créé en banlieue. C’est tout l’esprit de la décentralisation que viennent mettre en péril les politiques actuelles de restriction budgétaire et de désengagement de l’État.
C.M. : Ce que prépare l’actuelle ministre de la culture semble achever de tout balayer en matière de politique culturelle ?
D.G. : Tout ce qui a fait la décentralisation culturelle est nié : non seulement des compétences, soit-disant redonnées aux régions, en réalité voient leurs budgets se réduire, mais la pluralité des modes de financements qui permettait la diversité de spectacles serait empêchée par le guichet unique des subventions… En 2014, nous écrivions, avec Jack Ralite « Beaucoup de ce qui avait été construit patiemment se fissure, voire se casse et risque même de disparaître. Le patrimoine dans sa diversité, le spectacle vivant dans son pluralisme, l’écriture, les arts plastiques, les arts de l’image et l’action culturelle sont en danger. Le ministère de la culture risque de n’être plus le grand intercesseur entre les artistes et les citoyens. Il perd son pouvoir d’éclairer, d’illuminer ». Aujourd’hui, nous pourrions écrire exactement la même chose sauf que là, ce qui nous attend est pire qu’en 2014 : la destruction du tissu culturel est programmée, sans autres raisons qu’idéologiques !
C.M. : Héritière d’une tradition fondée sur une relation forte à l’émancipation, la CGT s’est engagée « pour une démocratie culturelle ». Qu’en est-il aujourd’hui ?
D.G. : Selon la CGT, la culture n’est pas réservée à une élite. Comme l’énoncent Jean Vilar et Vitez, elle estime qu’« il faut faire du théâtre élitiste pour tous ». C’est important qu’une confédération syndicale affirme que la culture n’est pas une affaire de spécialistes. Elle est pour tout citoyen le moyen de réfléchir et d’échanger, de mettre en mouvement nos intelligences et nos sensibilités, de s’approprier ce que nous voulons faire de nos vies… La culture devrait être un investissement politique dans tous les sens du terme, par et pour tout le monde, comme l’expression de ce qui fait société. Propos recueillis par Christine Morel
– Hommage à Jack Ralite : Le 14/05, à partir de 18h30, Paroles artistiques et citoyennes. Théâtre Zingaro, 176 avenue Jean-Jaurès, 93300 Aubervilliers (Inscriptions : amis.jack.ralite@gmail.com).
Christian Gonon, dans « La pensée, la poésie et le politique »
– La pensée, la poésie et le politique : Le 16/05 à partir de 18h30, spectacle à 20h. Christian Gonon, de la Comédie Française, livre sur les planches les mots et réflexions de Jack Ralite, extraits du livre au titre éponyme de Karelle Ménine. Salle Pablo Neruda, 31 avenue du président Salvador Allende, 93000 Bobigny (Tél. : 01.41.60.93.93).
Jack Ralite, un homme de parole
Jack Ralite s’est éteint le 12 novembre 2017, à l’âge de 89 ans. Ministre de la santé de François Mitterrand, délégué à l’emploi, maire d’Aubervilliers de 1984 à 2003, député (1973-1981) et sénateur (1995-2011) de Seine-Saint-Denis, l’homme et l’élu communiste fut, durant cinquante ans, une figure majeure de la vie politique française. Intime des textes, aimant à citer les auteurs, passionné de théâtre et de cinéma, de poésie et de toutes les formes d’arts… Infatigable spectateur, fidèle aux artistes mais aussi à la banlieue, militant de la décentralisation culturelle et de l’audiovisuel public, il n’aura jamais dérogé à ses convictions. Il fut administrateur de plusieurs établissements culturels : le Théâtre national de la Colline, le Théâtre du Peuple de Bussang, la Cité de la musique.
Deux réalisations-réflexions lui tenaient spécialement à cœur : la création des « Leçons du Collège de France » en sa bonne ville d’Aubervilliers, surtout son intense dialogue avec le chercheur-enseignant Yves Clot, titulaire de la chaire de psychologie du travail au CNAM, sur la thématique culture-travail.Quels que soient ses interlocuteurs, Jack Ralite n’engageait jamais le dialogue avec des certitudes préétablies. Solide sur ses convictions, il écoutait d’abord, se laissait interroger voire interpeller par le propos partagé. Jamais un feu follet qui fait une apparition ou dispense la bonne parole avant de s’éclipser, mais toujours présent du début à la fin de chaque débat-rencontre-colloque où il s’était engagé. Ralite ? Un homme de parole, au sens fort du terme.
« Je n’ai pu me résoudre à rayer son numéro de téléphone de mon répertoire. Je sais bien que Jack Ralite est mort le 12 novembre 2017 à Aubervilliers, mais j’entends toujours sa voix, ses appels du matin (couché tard, il se lève tôt) », témoigne Jean-Pierre Léonardini dans la préface du livre collectif, Jack Ralite, nous l’avons tant aimé, que lui consacre les éditions du Clos Jouve. La publication de trois textes de Jack Ralite, suivis d’écrits inédits (Catherine Robert, Etienne Pinte, Yves Clot, Laurent Fleury, Bernard Faivre d’Arcier, Julie Brochen, Jean-Claude Berutti, Michel Bataillon, Olivier Neveux…). Yonnel Liégeois
Le 25 avril 1974, le Portugal vit sa Révolution des œillets. Directeur du Festival d’Avignon, Tiago Rodrigues évoque la dimension mythique et politique de l’événement. Mais aussi le sens qu’il revêt aujourd’hui, à l’heure où l’extrême droite portugaise compte une cinquantaine de députés depuis les élections du printemps dernier.
Pour Tiago Rodrigues, directeur du Festival d’Avignon, la Révolution des œillets fut pour son pays un moment historique clé. En mettant un terme à l’une des dictatures la plus longue et la plus terrible d’Europe, elle a permis l’éclosion de la démocratie. Malgré une extrême droite en embuscade, Tiago Rodrigues ne renonce pas : ni à cette révolution, ni au théâtre.
Marie-José Sirach – La Révolution des œillets fascine à plusieurs endroits. C’est une révolution militaire mais pacifiste ; une révolution populaire et démocratique. Enfin, c’est une révolution déclenchée par une chanson…
Tiago Rodrigues – J’ajouterais qu’elle a été une révolution joyeuse. D’un côté, il y a ces jeunes capitaines qui conspirent et utilisent deux chansons à code, l’une étant E Depois do Adeus, interprétée par Paulo de Carvalho et sélectionnée pour le concours de l’Eurovision ; l’autre Grândola vila morena, de Zeca Afonso, un hymne révolutionnaire avant la révolution. La révolution des œillets a été une énorme fête populaire. J’ai en mémoire les mots d’un des capitaines, Salgueiro Maia qui, entrant dans Lisbonne au petit matin du 25 avril, dira à un journaliste : « Nous sommes là pour que plus personne au Portugal soit obligé de faire la guerre ou de se taire. »C’est aussi une révolution idéologique, avec des capitaines qui ne pensent pas tous pareil, certains sont communistes, d’autres socialistes, centristes voire de droite, mais elle affirme les valeurs fondamentales démocratiques, pacifiques et anticolonialistes. Il ne s’agissait pas tant de faire un coup d’Etat que de changer l’état des choses.
Cette révolution aurait eu peu de chance de réussir sans l’immense soutien populaire avec des dizaines de milliers de personnes qui contreviennent aux ordres et descendent dans la rue et font la fête. Il faut aussi mentionner sa dimension mythologique avec les œillets qui fleurissent soudain à toutes les boutonnières et à la pointe des mitrailleuses des soldats. Enfant, mes parents m’ont toujours amené célébrer le 25 avril rue de la Liberté à Lisbonne. J’en garde des souvenirs incroyables. Au point que, lorsque je me suis installé à Avignon, j’ai planté dans mon jardin des œillets. Les Portugais ont préservé, entretenu un rapport romantique à cette révolution. Elle a grandi, a permis de nombreuses conquêtes et, malgré des imperfections, a conservé une espèce d’innocence, une aura incroyable. La Révolution des œillets fait partie de ma vie. Quand je regarde le monde, je pense à cette révolution. N’en déplaise à certains qui voudraient effacer le mot, ce fût une révolution.
M-J.S. – Vous appartenez à la première génération née après la dictature. Comment grandit-on dans un pays libéré, avec un présent à inventer, la démocratie, et une mémoire à reconstruire ?
T.R. – J’ai grandi entouré d’adultes qui ont vécu sous la dictature, un régime qui entretenait la culture de la peur et du silence à tous les endroits de la société. Contrairement à eux, j’ai grandi dans une atmosphère de liberté. Pour ma génération, c’était naturel, pas pour eux. La présence de la dictature ne s’est pas évaporée en quelques semaines. On la retrouvait dans des réflexes, la peur de la hiérarchie, ne pas dire tout haut ce que l’on pense, le silence, le besoin d’un chef fort, de cette figure messianique et patriarcale. J’ai grandi dans un pays peuplé de gens qui semblaient venir d’un autre pays. Je ressens beaucoup de responsabilité pour être à la hauteur de l’héritage de la Révolution des œillets. Ma façon d’envisager le théâtre dans sa dimension politique, mes mises en scène… sont nourries d’une dette envers celles et ceux qui ont souffert et qui ont fait cette Révolution.
M-J.S. – En 2012, vous montez Trois doigts sous le genou, une pièce sur la censure sous Salazar et, en 2020, Catarina et la beauté de tuer des fascistes, sur la montée de l’extrême droite au Portugal, comme un signal d’alarme…
T.R. – Pendant la dictature, la censure s’intéressait en premier lieu aux rôles et aux corps des femmes, d’où ces Trois doigts qui font référence à la longueur autorisée des jupes. Ensuite, elle cherchait des propos qui pouvaient nuire à la religion ; enfin, plus tard, elle s’est faite encore plus idéologique, traquant tout ce qui pouvait se référer au marxisme, au communisme, à la démocratie. Jusqu’aux années cinquante, la société comme les artistes s’autocensuraient. Il a fallu attendre une génération de metteurs en scène (celle du théâtre de la Cornucopia de Luis Miguel Cintra, la compagnie A Barraca, Joao Motta, Joaquim Benite, Jorge Silva Melo, NDLR) qui, dans les années 70, ont créé un théâtre subversif, suffisamment aguerri pour passer à travers les mailles de la censure. Les compagnies indépendantes ont joué un grand rôle dans la transition vers la démocratie, avec un théâtre plus politique.
Quant à Catarina, j’ai imaginé une fiction qui cherchait à mesurer ce qui est resté de l’esprit révolutionnaire aujourd’hui alors que l’on assiste à la montée de l’extrême droite. Une extrême droite qui puise ses arguments dans le corpus idéologique de la dictature. C’est pour cela, qu’aux termes d’extrême droite ou de droite radicale, j’ai utilisé le mot fasciste dans cette pièce. Pour provoquer une réaction. La pièce est éditée au Portugal depuis le 24 avril. Entre le moment où je l’ai écrite et aujourd’hui, l’extrême droite compte 50 députés. Catarina et la beauté de tuer des fascistes n’est pas une pièce prophétique, mais une hyperbole dystopique. On a beau faire du théâtre, ce n’est pas le théâtre qui va empêcher la menace qui pèse sur la démocratie. Mais il est nécessaire pour penser autrement.
M-J.S. – Justement, vous disiez, il y a quelque temps, qu’aller au théâtre était un des gestes les plus révolutionnaires. Qu’entendez-vous par là ?
T.R. – Aller au théâtre, c’est refuser les contraintes qui nous sont imposées. Le capitalisme veut nous domestiquer, nous inculquer que notre valeur humaine est connectée au moindre effort. D’un clic, tu as accès à l’infini. Le théâtre oblige à sortir de son canapé, il bouscule nos habitudes de consommateurs, il nous considère comme des citoyens, aller au théâtre c’est révolutionnaire ! Parce qu’il nous invite à entrer dans l’inconnu, échappe aux lois du marché, propose d’autres règles. C’est presque anti-système d’aller au théâtre. Je remarque que les salles sont pleines, qu’il y a un vrai renouvellement du public. Tous ces éléments, aussi minoritaires soient-ils, permettent de garder sa liberté. Propos recueillis par Marie-José Sirach
Jusqu’au 08/05, Trois fois Ulysse est la deuxième pièce de Claudine Galea à l’affiche de la Comédie-Française. Qu’elle écrive des romans, pour le théâtre ou la jeunesse, sa langue ne cesse de s’aventurer hors des sentiers battus. Rencontre avec une autrice qui ne renonce ni à la poésie, ni à l’utopie. Une écrivaine attentive au monde, à l’humanité.
Marie-José Sirach : Laëtitia Guédon, qui met en scène Trois fois Ulysse, dit que vous avez accepté « d’entrer dans le grand poumon lyrique » de la tragédie. C’est-à-dire ?
Claudine Galea : Je parle d’un lyrisme fracassé, pas celui de la tragédie telle qu’on l’écrivait il y a plusieurs siècles. Ce n’est plus possible aujourd’hui. D’abord parce qu’il n’y a plus de transcendance, parce que mon écriture a sa propre logique, sa propre cohérence et, en relisant l’Odyssée, que j’ai relu dans trois traductions différentes pour pouvoir l’appréhender autrement, ce qui m’a sauté aux yeux, c’est la guerre, les massacres, l’épopée d’un héros qui n’a cessé de saccager le monde. Dès lors, il fallait que la poétique, terme que je préfère au lyrisme, soit brisée. Il y a beaucoup d’humour dans ce que j’ai écrit, inséparable de la distance nécessaire que j’éprouve avec ce grand mythe.
M-J.S. : On a l’habitude de vous lire dans des monologues, des dialogues intérieurs très intimes. Ici, vous explorez plusieurs registres d’écriture, le chant, l’histoire, le poème… C’était une sorte de défi ?
C.G. : C’était un vrai questionnement. Pendant six mois, j’ai lu, je me suis laissée imprégner et je savais que je trouverais ce que j’avais à raconter dès lors qu’Ulysse m’apparaîtrait autrement. Un jour, j’ai compris qu’il cheminait vers sa mort. Cette vulnérabilité me l’a rendu touchant, humain. Quant aux femmes, Calypso et Pénélope sont très peu présentes dans l’Odyssée. Pénélope n’a droit qu’à quelques lignes ; on ne dit rien sur Calypso, qui pourtant partage sa vie pendant sept ans avec Ulysse. Ce que vit Hécube est d’une violence inouïe. Elle apparaît à peine dans l’Iliade, ses six enfants sont morts assassinés. Tous m’apparaissent comme des fantômes… On a toujours regardé Ulysse uniquement sous l’angle du héros, du surhomme, du vainqueur. Que pouvaient ressentir ces figures féminines ? On n’a jamais pris le temps de les regarder…
« Les trois femmes ne sont que des faire-valoir d’Ulysse »
M-J.S. : Votre approche d’Ulysse est-elle une manière de déconstruire ce héros de la mythologie ?
C.G. : Je ne cherche ni à déboulonner, ni à déconstruire. Je cherche juste à regarder, à tenter de comprendre ce qui s’est passé, sachant que c’est Homère qui écrit. L’évidence s’impose : les trois femmes ne sont que des faire-valoir d’Ulysse. Elles n’ont ni sentiment, ni émotion, ni destin, ni futur et tout tourne autour de lui. Or, ce sont elles qui m’intéressent. C’est effectivement une forme de déconstruction nécessaire. Il y a la façon critique de regarder un grand mythe, puis il y a la langue qu’on lui donne. Il faut trouver une langue qui ne soit pas uniquement une langue de déconstruction qui serait descriptive ou agressive, ça ne m’intéresse pas. On peut nier la figure du super-héros mythologique mais on ne peut pas nier la puissance de la langue d’Homère.
M-J.S. : Votre pièce est une commande. Cela a-t-il eu des incidences sur votre écriture ?
C.G. : L’enjeu le plus important a été de trouver la langue. Il s’agissait de se mesurer au lyrisme tout en le rendant contemporain. J’avais des contraintes et il s’agissait d’avancer au milieu d’elles, de tracer un chemin. J’ai exploré la langue dans des endroits qui ne m’étaient pas encore familiers, un mélange de trivialité et de poétique, une friction de registre, une friction de temporalité. Je l’ai compris en écrivant.
« Ce qui est paradoxal dans les mythes, c’est que dans l’horreur, il y a de la beauté. »
M-J.S. : Pourquoi dit-on des mythes, des contes millénaires travaillés par le temps, par les hommes, par les guerres qu’ils font écho à notre présent ?
C.G. : C’est le présent qui fait écho au passé, c’est l’avenir qui fait écho au présent… Quand j’ai commencé à écrire, je pouvais entendre ce qui se passait en Ukraine, puis en Palestine. Les récits mythologiques ne se situent pas dans l’actualité. Ils parlent du rapport des hommes entre eux. Ulysse est une figure guerrière masculine qu’on retrouve aujourd’hui dans la figure du pouvoir, de la domination, qui n’a de cesse de vouloir réduire le monde pour se l’approprier, détruire tout sur son passage pour posséder ce qu’il ne possède pas. Ce qui est paradoxal dans les mythes, c’est que dans l’horreur, il y a de la beauté. Les mythes sont un vertige de beauté et un gouffre d’horreur.
M-J.S. : Comment voyez-vous l’arrivée de l’intelligence artificielle dans votre vie d’écrivaine ?
C.G. : Je ne suis pas certaine que l’IA soit une langue, c’est-à-dire une possibilité d’inventer, de transgresser, une possibilité artistique. Je suis écrivaine, d’autres sont peintres, compositeurs, nous créons des œuvres sensibles. L’art ne peut pas être remplacé par du savoir-faire, de la fabrication, de l’information. Or, l’art n’est pas l’endroit du consensus mais de l’inattendu. L’art, c’est l’insoumission à tout. Je ne pense pas que l’IA occupe cette place. En revanche, cette place est à défendre parce qu’elle est en permanence menacée comme si on n’avait plus besoin de l’art. Et c’est terrifiant car c’est une question de civilisation, au-delà d’une question de culture. Que serait une société sans écrivain, sans musicien, sans artiste ? Un monde où l’on ne pourrait outrepasser les règles, les habitudes, les usages, un monde sans invention ? L’IA peut-être utile à plein d’endroits mais tout dépend de l’usage qu’on en fait. Il y a l’usage qu’en fait le pouvoir et l’usage qu’en font les êtres vivants.
« On a autant besoin d’art que de pain »
M-J.S. : Le budget de la culture va diminuer de 200 millions d’euros. Parmi les « économies » annoncées, moins 6 millions pour l’Opéra et moins 5 millions pour le Français. Comment réagissez-vous ?
C.G. : C’est une fuite en avant des gouvernements successifs face à la nécessité de l’art et de la culture. Aujourd’hui, ce sont les institutions qui sont touchées et, symboliquement, ce n’est pas rien par rapport à la place qu’elles occupent dans le monde de la culture. Frapper les institutions à cette hauteur annonce un démantèlement de notre trésor culturel français. C’est extrêmement grave mais il ne faut pas oublier que cette politique a commencé il y a fort longtemps. Les compagnies, qui font vivre le théâtre sur tout le territoire, ont été les premières à être impactées. Il faudrait un soulèvement, un mouvement pour renverser ces politiques-là. Nous sommes dans une situation qui met le monde de la culture au même endroit que les employés, les ouvriers. Nous sommes tous en danger par rapport à ce qui nous est nécessaire dans la vie : manger, se loger, lire, voyager, aller au théâtre, au concert. On a autant besoin d’art que de pain. Ce sont les mêmes combats. Amputer le budget de la culture raconte une volonté politique de porter atteinte à l’art et à la culture. Propos recueillis par Marie-José Sirach
Trois fois Ulysse se joue à la Comédie-Française, salle du Vieux-Colombier, jusqu’au 8/05. Théâtre du Vieux-Colombier, 21 rue du Vieux-Colombier, 75006 Paris (Tél. : 01.44.58.15.15). Le texte est publié par les éditions Espaces 34.
Une date à saluer pour Chantiers de culture : le 30/04, la mise en ligne du 1000ème article ! Sans bruit ni fureur, en une décennie, le site a tissé sa toile sur le web et les réseaux sociaux. Un succès éditorial adoubé par ses lecteurs et contributeurs.
Quelle belle aventure, tout de même, ces insolites Chantiers de culture ! En janvier 2013, était mis en ligne le premier article : la chronique du roman de Lancelot Hamelin, Le couvre-feu d’octobre, à propos de la guerre d’Algérie. Ce même mois, suivront un article sur l’auteur dramatique Bernard-Marie Koltès, un troisième sur Le Maîtron, le dictionnaire biographique du mouvement ouvrier. Le quatrième ? Un entretien avec Jean Viard, sociologue et directeur de recherches au CNRS, à l’occasion de la parution de son Éloge de la mobilité. Le ton est donné, dans un contexte de pluridisciplinarité, Chantiers de culture affiche d’emblée son originalité… 39 articles en 2013, 176 pour l’année 2023, près d’un article tous les deux jours, le millième en date du 30 avril : un saut quantitatif qui mérite d’être salué !
Au bilan de la décennie, le taux de fréquentation est réjouissant, voire éloquent : un million six cent mille visites, plusieurs centaines d’abonnés aux Chantiers ! Nulle illusion, cependant : Chantiers de culture ne jalouse pas la notoriété d’autres sites, la plupart bien instruits et construits, ceux-là assujettis cependant à la manne financière ou aux messages publicitaires. Au fil des ans, Chantiers de culture a tissé sa toile sur le web et les réseaux sociaux. Tant sur la forme que sur le fond, la qualité du site est saluée fréquemment par les acteurs du monde culturel. Des extraits d’articles sont régulièrement publiés sur d’autres média, les sollicitations pour couvrir l’actualité sociale et artistique toujours aussi nombreuses.
Une progression qualitative, nous l’affirmons aussi… Des préambules énoncés à la création du site, il importe toujours de les affiner. En couvrant mieux certains champs d’action et de réflexion : éducation populaire, mouvement social, histoire. Un projet fondé sur une solide conviction, la culture pour tous et avec tous, un succès éditorial à ne pas mésestimer pour un outil riche de ses seules ambitions, indépendant et gratuit ! Chantiers de culture ne sert ni dieu ni maître. Sa ligne de conduite ? La liberté de penser et d’écrire sur ce que bon lui semble, comme bon lui semble. L’engagement pérenne et bénévole d’une équipe de contributrices et contributeurs de belle stature et de haute volée signe la réussite de cette aventure rédactionnelle, les félicitations s’imposent.
Pour les mois à venir, se profile un triple objectif : ouvrir des partenariats sur des projets à la finalité proche des Chantiers, développer diverses rubriques journalistiques (bioéthique, septième art, économie solidaire…), élire cœur de cible privilégiée un lectorat populairetout à la fois riche et ignorant de ses potentiels culturels. Au final, selon le propos d’Antonin Artaud auquel nous restons fidèle, toujours mieux « extraire, de ce qu’on appelle la culture, des idées dont la force vivante est identique à celle de la faim » ! Yonnel Liégeois
Avec la sortie en mars et avril d’Averroès et Rosa Parks et de La Machine à écrire et autres sources de tracas, Nicolas Philibert pose à nouveau sa caméra sur le monde de la psychiatrie. Un an après Sur l’Adamant, qui a décroché l’Ours d’or à Berlin.
Pauline Porro – Après La Moindre des choses et Sur l’Adamant, vous réalisez à nouveau deux documentaires sur la psychiatrie. Pour quelles raisons ?
Nicolas Philibert – J’ai tourné La Moindre des choses en 1995 à la clinique psychiatrique de La Borde, qui incarne le courant de la psychothérapie institutionnelle selon lequel, pour prétendre soigner les personnes, il faut aussi soigner l’institution. À travers ce film, je vais apprendre à apprivoiser, un peu, un monde sur lequel on a tous beaucoup de préjugés. Je vais découvrir que, dans leur immense majorité, les patients en psychiatrie sont surtout des gens effrayés et angoissés. Bien des années plus tard, j’ai eu envie de retrouver ce monde, parce que, au fond, je n’en suis pas complètement revenu. Cela a continué à m’habiter, car on y rencontre des personnes qui nous déroutent, qui nous poussent à nous questionner sur la société, qui nous ouvrent à une certaine poésie… Beaucoup de gens que je rencontre en psychiatrie me renvoient à moi-même et à mes propres vulnérabilités.
P.P. – Comment parvient-on à filmer dans un tel environnement ?
N.P. – J’ai fait ces films d’une manière très improvisée. Quand je me rends au centre de jour L’Adamant, je n’ai pas de programme, pas de plan de travail. J’arrive humblement avec l’idée d’inventer le film jour après jour, au gré des rencontres.Mon cinéma repose sur la relation. J’essaye de faire en sorte que les gens qui sont là aient envie de me raconter des choses devant une caméra, mais je ne force jamais les portes.
P.P. – Après avoir filmé ce centre de jour, vouliez-vous donner une image plus complète de la psychiatrie en filmant un hôpital ?
N.P. – Au début, je ne souhaitais faire qu’un seul film mais, de fil en aiguille, je vais aller à l’hôpital pour y rendre visite à certains des patients rencontrés sur l’Adamant. Petit à petit, ces visites se transforment en repérage et l’idée d’un deuxième film à l’hôpital émerge, fondé principalement sur des entretiens entre soignés et soignants. En parallèle, j’apprends que des soignants bricoleurs font des visites à domicile pour épauler des patients dans leurs problèmes domestiques. J’accompagne deux d’entre eux et cela me donne envie de continuer. Mais ces films sont trois aspects différents d’une même psychiatrie. Les patients n’en sont pas tous au même point. À l’hôpital, ils traversent un moment de plus grande fragilité. Mais il s’agit dans tous les cas d’aider les uns et les autres à tisser un lien avec le monde. C’est le cas à travers les ateliers sur l’Adamant, les entretiens dans Averroès et Rosa Parks, ou quand on vient réparer une machine à écrire chez un patient.
P.P. – Les soignés évoquent le manque de moyens dont souffre la psychiatrie. Comment cela se manifeste-t-il ?
N.P. – Aujourd’hui, il existe une psychiatrie déshumanisée, qui ne prend plus le temps car cela coûte cher. On a ainsi supprimé des dizaines de milliers de lits et de très nombreux postes au cours de ces vingt dernières années. Quand on n’a plus le temps de s’occuper des patients, ils sont livrés à eux-mêmes, et ceux dont on se dit qu’ils sont agressifs, on aura vite fait de les enfermer. Lorsqu’on ne peut plus exercer son travail dignement, on finit par déserter, donc on fait appel à des intérimaires qui sont mieux payés, mais qui ne sont pas investis de la même manière. Ce n’est pas lié à la seule psychiatrie, et c’est tout le monde de la santé qui va mal. Entretien réalisé par Pauline Porro
Les films de Nicolas Philibert :1990, La Ville Louvre. 1997, La Moindre des choses. 2002, Être et avoir. 2007, Retour en Normandie. 2013, La Maison de la radio. 2018, De chaque instant. 2023, Sur l’Adamant. 2024, Averroès et Rosa Parks et La Machine à écrire et autres sources de tracas.
Depuis 1992, le Centre de culture populaire de Saint-Nazaire organise le prix Fernand Pelloutier. Un original prix littéraire du nom du militant nazairien, l’emblématique « patron » de la fédération des Bourses du travail. Au service de la lecture en entreprise, une sélection d’ouvrages soumis au vote des salariés.
Il fut un temps, presque glorieux et pas si lointain, où moult entreprises s’enorgueillissaient de posséder en leur sein une bibliothèque riche et active. Sous la responsabilité des responsables du Comité d’entreprise, parfois dirigée par un bibliothécaire professionnel, elle proposait des prêts de livres aux salariés et à leurs ayant-droits, organisait des rencontres avec libraires et auteurs sur le temps de pause, initiait des ateliers d’écriture qui rencontraient un certain succès. Las, depuis les années 2000, chômage et réduction d’effectifs, emplois précaires et crise du syndicalisme, nouveau statut des C.E. et démotivation des engagements militants ont radicalement changé le paysage. En bon nombre d’entreprises, désormais, le livre n’a plus son ticket d’entrée et le service Culture s’apparente à un banal comptoir à billetterie.
Comme Astérix et Obélix en pays breton, le Centre de culture populaire de Saint-Nazaire (le CCP) défend, contre les envahisseurs à spectacle de grande consommation et les hérauts d’une culture bas de gamme, la place et l’enjeu du livre au bénéfice de l’émancipation des salariés. Bibliothécaire à Assérac en pays de Guérande et animatrice de la commission Lecture-Écriture au sein du CCP, Frédérique Manin en est convaincue et n’en démord pas : au cœur de l’entreprise, le livre demeure un outil majeur dans l’expression et la diversité culturelles, un formidable vecteur d’ouverture au monde pour tout salarié. « Outre l’organisation du prix Fernand Pelloutier, nous tenons chaque lundi des points-livres en divers services municipaux de la ville de Saint-Nazaire ». Les fameux « casse-croûte » littéraires permettent ainsi aux agents de découvrir l’actualité du livre et d’échanger sur leurs lectures favorites. « Des rencontres porteuses parfois de beaux échanges, tels ces salariés découvrant un superbe bouquin sur les tatouages ou la moto », confie la professionnelle du livre, « nous sommes ainsi les passeurs d’une véritable culture de proximité » !
Il en va de même avec le prix Fernand Pelloutier. Il ne s’agit pas seulement de soumettre au vote une sélection de livres, romans ou BD une année sur deux. « Pour le cru 2024, plusieurs rencontres avec auteurs, éditeurs ou dessinateurs sont prévues dans diverses entreprises du bassin nazairien. Une façon aussi pour chacune et chacun, ouvriers et salariés, de désacraliser la notion de créateur, de mesurer combien un écrivain est un homme ou une femme comme tout le monde, sujet à des règles de travail et à des contraintes communes à tout citoyen ».
De Saint-Nazaire ou d’ailleurs, de Picardie en Navarre, de Roubaix à Toulouse ou Nevers, à tout mordu du livre, salarié ou dynamique retraité, est désormais dévolu l’idée d’initier un atelier et d’organiser une rencontre à la cantine ou à la salle de repos de l’entreprise autour de la sélection proposée par le CCP qui a fêté en septembre 2023 son 60ème anniversaire. Suggestion et interpellation sont à formuler avec force convictions auprès des responsables syndicaux ou membres du Comité social et économique (CSE). La seule règle, le seul impératif ? Respecter la date limite des votes… Bonne lecture, bon choix ! Yonnel Liégeois
Le Centre de culture populaire : 10 place Pierre Bourdan, 44600 Saint-Nazaire (Tél : 02.40.53.50.04), contact@ccp.asso.fr. Le bulletin de participation est à télécharger sur le site du CCP et les votes sont à transmettre, au plus tard, le vendredi 31 mai 2024 (par courrier ou courriel : fremanin@gmail.com ).
Le plus grand voyage est intérieur… Un homme se retrouve coincé à l’intérieur du tableau de La Joconde. Arpentant ses paysages, il fait d’étranges rencontres qui lui révèlent progressivement la formule pour briser sa solitude : nul ne peut trouver l’amour sans avoir au préalable pris soin de s’aimer soi-même. Résumé : Patrick, gardien de musée au Louvre, passe ses journées avec La Joconde. Mais à force de la voir toute la journée, sourire en coin et bras croisés, le gardien ne la supporte plus. Jusqu’à ce que…
Montagnes russes, une BD de Gwénola Morizur et Camille Benyamina (Bamboo Grand angle)
Une histoire d’amour et d’amitié : de celles qui nous prennent par surprise, nous oxygènent et nous métamorphosent. Résumé : Aimée et Jean rêvent d’avoir un enfant. C’est devenu une idée fixe et les échecs successifs de procréation médicalement assistée sont de plus en plus durs à accepter. Dans la crèche où Aimée travaille, elle fait la connaissance de Charlie, qui élève seule ses trois enfants, et vient inscrire Julio, son petit garçon. Lorsqu’ Aimée prend sous son aile l’enfant de Charlie, un lien se tisse entre elles…
Quand Thibault débarque à Planoise, quartier sensible de Besançon, il est loin de se douter que la vie lui réserve un bon paquet de shit. Conseiller d’éducation au collège, il mène une existence tout ce qu’il y a de plus banale. Sauf qu’en face de chez lui se trouve un four, une zone de deal tenue par les frères Mehmeti, des trafiquants albanais qui ont la particularité d’avoir la baffe facile. Alors que ces derniers se font descendre lors d’un règlement de comptes, Thibault et sa voisine, la très pragmatique Mme Ramla…
Né en 1919 à Paris, Joseph connaît des années heureuses dans un quartier pauvre de la Bastille. Lorsque sa mère décède et que sa grand-mère est envoyée peu après dans un asile, il devient à huit ans, pupille de l’Assistance publique. Une administration censée le protéger, mais dont les bonnes intentions n’ont d’égal que la cruauté ! De la prison pour enfants à la colonie pénitentiaire, la force de Joseph et la découverte de la musique lui permettront de traverser le pire. Dans une France portée par l’espoir du Front populaire…
Après 15 ans d’exil, Lucas revient dans son village de la côte atlantique. Un pays menacé par les inondations et chargé des secrets de son histoire familiale enfouis dans les racines du temps…
À partir d’une légende familiale, racontée de génération en génération, relatant la noyade d’un homme dans une rivière, Françoise Moreau mène l’enquête…
Un récit bouleversant sur un sujet sensible qui nous concerne tous : l’accompagnement d’un parent en fin de vie. Durant plus de deux ans, Marie-Sabine Roger visite sa mère placée en EHPAD avant qu’elle ne décède, à 94 ans, quelques semaines avant le confinement. Très vite, la vieille dame devient incontinente et grabataire, faute de personnel à ses côtés. Les mains n’obéissent plus, la mémoire flanche, la dépression s’installe. On l’infantilise, on la médicamente…
Poète et romancier d’origine béninoise, Barnabé Laye est décédé en ce mois d’avril. L’ancien médecin des Hôpitaux de Paris se voulait désormais guérisseur par les mots. Une langue aux couleurs de sa terre d’Afrique : ocre mais bariolée, lumineuse et incandescente.
Natif de Porto-Novo au Bénin, le poète fut longtemps médecin le jour et écrivain la nuit avant de consacrer tout son temps à l’écriture. Un verbe nourri de ses racines africaines, planté en terre ocre quand l’arbre-fétiche tutoie les étoiles et la flûte de roseau le chant du vieux calao. « Ô toi mon enfant je t’ai attendue si longtemps telle une idée fixe, une étoile dans le labyrinthe de ma vie », écrit le poète en hommage au bébé qui voit le jour. « Comment fêter la naissance d’un premier enfant ? », s’interroge Barnabé Laye, ce père d’un nouveau genre. Une naissance que les mots chantent dans Une si longue attente comme un hymne à la vie dans la nuit tombante en pays Yoruba, Adoukè Adoukè ! « J’aurai pu réaliser des photographies mais que peuvent-elles lorsqu’il s’agit d’exprimer les sentiments, l’attente de l’enfant à naître ? Alors, j’ai pris mon crayon et mon cahier d’écolier pour tracer à la hâte ces mots dans leur simplicité et leur enfantine nudité ».
Comme il le raconte lui-même, non sans humour, l’envie d’écrire le surprend en pleine jeunesse. À la lecture de Pleure, ô pays bien-aimé, du Sud-Africain Alan Paton… Un choc, une révélation à l’aube de ses quinze ans, « c’est cela qu’il faut faire, écrire dans une langue simple et dépouillée : laisser la musique des mots épouser l’ardeur des sentiments, traduire la fragilité des existences et la détresse au cœur de l’homme ». Les lignes d’écriture se révèlent parfois lignes de crêtes sinueuses, il deviendra d’abord sauveur des corps avant de muer en guérisseur des âmes, « je trouvais que la médecine était un métier très poétique ! ». Publiant alternativement romans et recueils de poésie, l’écrivain aujourd’hui disparu est reconnu comme l’une des signatures majeures de la littérature africaine contemporaine. En 2015, il recevait le prix Aimé Césaire de la Société des poètes français pour son livre Fragments d’errances.
La plume de Barnabé Laye ? Un cri d’espérance poétique qui se mue en rugissement politique quand « le monde s’en va à vau-l’eau, tableau en rouge et noir. Rouge comme le sang des Afghans et des rebelles, noir comme les longues femmes du Sahel et le ventre des enfants d’Érythrée »… « La plume d’un humaniste, à la recherche de l’homme dans sa quête d’identité », témoigne la plasticienne Franceleine Debellefontaine, « elle est aussi regard sur le monde avec les soubresauts de son histoire, ses aspirations à plus de justice ». Ainsi en va-t-il dans Poèmes à l’absente, ce recueil où Laye laisse exploser son sens du verbe acéré. « Incandescent », affirme Robert Jainin dans la préface de l’ouvrage. Un verbe qui caracole dans le clair-obscur, entre vision enchanteresse de l’univers et désolation de l’amour absent ou en perdition.
Des mots justes et limpides, Je prie pour que la nuit vienne avec sa pirogue de rêves/ Nous écouterons le vent et le chant des colious, à l’image de ces peintures afros prétendument naïves et pourtant si expressives. Yonnel Liégeois
La cérémonie religieuse sera célébrée le 12 avril à 14h30 à l’église Notre Dame de la Gare, place Jeanne d’Arc (Paris 13ème). L’inhumation aura lieu au cimetière des Batignolles dans l’intimité.
Le 8 avril 1929, naît à Schaerbeek (Belgique) Jacques Brel. Las, il est bien fini le temps où Bruxelles « bruxellait » quand les Marquises s’alanguissaient. Le 9 octobre 1978, l’ami de la Fanette s’en est allé vers d’autres vagues, la Mathilde ne reviendra plus. Demeurent la voix de l’interprète, les textes du poète, les films du comédien.
La nostalgie n’est point de mise aux Marquises. Lorsque, par manque de brise, là-bas le temps s’immobilise, ici-aussi en Artois comme en Picardie, de Knokke-Le-Zoute à Paris, la pendule, qui dit oui qui dit non, cesse de ronronner au salon. Au matin du 9 octobre 1978, Jacques Brel s’en est allé rejoindre Gauguin. Non Jef, ne pleure pas, tu n’es pas tout seul, il nous reste la mère François…
Le 16 mai 1967, l’artiste donne son ultime récital à Roubaix, un an plus tôt il a fait ses adieux au public parisien sur la scène mythique de l’Olympia. Un dernier concert, inoubliable pour les spectateurs d’alors. Une demi-heure d’applaudissements et de rappels pour qu’enfin le chanteur, les traits fatigués et le visage ruisselant de sueur, revienne saluer la foule : en robe de chambre, une première sur les planches d’un music-hall ! Demain, le Don Quichotte de l’inaccessible étoile et des impossibles rêves, à jamais orphelin de l’ami Jojo et de maître Pierre à la sortie de l’hôtel des Trois-Faisans, revêtira de nouveaux habits (acteur, réalisateur de films, metteur en scène de comédies musicales) avant d’embarquer vers un autre futur comme marin et pilote d’avion. « Il y a quinze ans que je chante. C’est marrant, personne n’a voulu que je débute et personne ne veut que je m’arrête », déclare Brel avec humour à ceux qui lui reprochent d’arrêter le tour de chant.
« Je ne veux pas passer ma vie à chanter sur une scène… Ne me demandez pas de bonnes raisons. Si je continue, je vais recevoir plus que je ne peux donner. Je ne veux pas, ce serait malhonnête… J’ai un côté aventurier, aventureux au moins. Je veux essayer d’autres choses… J’en ai pas marre du tout, j’en ai pas marre une seconde. Je veux avoir peur à des choses, je veux aimer des choses qui me sont encore inconnues, que je ne soupçonne même pas… Tout le monde est Don Quichotte ! Tout le monde a ce côté-là. Chacun a un certain nombre de rêves dont il s’occupe… Le triomphe du rêve sur la médiocrité quotidienne, c’est çà que j’aime. On ne réussit qu’une seule chose, on réussit ses rêves… La notion est de savoir si on a admirablement envie de faire admirablement une chose qui paraît admirable, c’est çà le RÊVE ».
Un florilège de bons mots glanés de-ci de-là, non pour présenter « l’homme de la Mancha » comme le nouveau philosophe de nos temps modernes mais pour marquer la force indélébile de ce qui fut peut-être l’aventure d’une vie : même trop, même mal, oser donner corps à ses rêves, tenter toujours d’atteindre l’inaccessible étoile ! Fils de bourgeois, Jacques Brel n’a jamais renié ses racines, il en a toujours assumé les contradictions, il n’est qu’un fait qu’il n’ait jamais pardonné à son milieu : le vol de son enfance, l’interdiction au droit de rêver ! « Jacques a vécu une enfance morose entre un père déjà âgé et une maman aimante mais malade, souvent alitée », nous confia Thérèse Brel, son épouse, lors de la grande exposition organisée à Bruxelles en 2003. « Dès l’âge de 17 ans, il avait cette envie de partir et de quitter l’entreprise familiale, dès cette époque il remuait beaucoup et rêvait d’aller voir ailleurs », poursuit celle que Brel surnommait tendrement Miche. Au cœur de Bruxelles, cette ville qui ne perd point la mémoire de son enfant turbulent, non loin de la « Grand Place » où passe le tram 33, Miche se souvenait encore du temps où son mari allait manger des frites chez Eugène.
« Contrairement à ce que l’on pense et à ce qu’il chante, Jacques a toujours considéré Bruxelles comme sa maison, il est demeuré fidèle à sa Belgique natale. Qu’il se moque des Flamandes ou de l’accent bruxellois, il n’égratigne que ceux qu’il aime vraiment », assure Miche. « Paris ne fut pour lui qu’un point de passage obligé pour débuter une carrière. Comme il l’affirme lui-même, il espérait seulement pouvoir vivre de la chanson, il n’attendait pas un tel succès. Ses références chansonnières ? Félix Leclerc et Georges Brassens ». La demoiselle qui connut Jacques, scout à la Franche Cordée, la compagne de toujours qui sait ce que le mot tendresse veut dire, la collaboratrice, éditrice et conseillère jusqu’à la fin, le reconnaît sans fard : l’enfance fut le grand moment de la vie de Brel. Celui de l’imaginaire en éveil dans un univers calfeutré, celui des combats sans fin entre cow-boys et indiens comme au temps du Far West…
Plus de quarante ans après sa mort, Jacques Brel garde une incroyable audience auprès du public. Nombreux sont les interprètes qui revisitent son répertoire, même les jeunes auteurs apprécient son écriture. Des textes qui n’ont pas vieilli, d’une poésie hors du temps et d’une puissance évocatrice rarement égalée. Sur des airs de flonflon et de bal musette, « Allez-y donc tous » voir Vesoul ou les remparts de Varsovie, mais pas que… Surtout, comme on déambule dans les ruelles d’une vieille ville, osez vous égarer dans les méandres d’une œuvre chansonnière aux multiples facettes. Pour découvrir avec émotion et ravissement que le temps passé, qui jamais ne nous quitte, fait de l’œil au temps présent pour mieux l’apprécier et le comprendre, le chanter. Yonnel Liégeois
L’actualité Brel
À voir : « Brel, ne nous quitte pas – 40 ans déjà », un film composé des deux concerts légendaires, « Brel à Knokke » et « Les adieux à l’Olympia », image et son restaurés pour le cinéma.
À écouter :Le 19/04 à 20h30, la médiathèque de Martizay (36) organise une conférence sur Jacques Brel. Jalonné d’extraits de chansons, l’exposé de Philippe Gitton, contributeur aux Chantiers de culture, fera revivre le parcours de cet artiste exceptionnel.
À découvrir : la Fondation internationale Jacques Brel à Bruxelles, dirigée par sa fille France.
À offrir ou à s’offrir : l’intégrale Jacques Brel.
Jusqu’au 31/03, au théâtre de La tempête (75), Ahmed Madani met en scène Incandescences., Après Illumination(s) et F(l)ammes montées avec des jeunes des quartiers, une pièce qui clôt sa trilogie. Pour faire entendre la parole d’une jeunesse rarement entendue.
Ahmed Madani fête son anniversaire sur les planches. Auteur et metteur en scène, il est né en mars 1952, au bord de la Méditerranée, à Remchi, ville d’Algérie. Psychothérapeute de formation, il s’est vite tourné vers l’art dramatique. Hasard du calendrier, il propose jusqu’à la fin du mois de mars, au Théâtre de la Tempête, la reprise d’une de ses dernières pièces, Incandescences, créée en 2021, en pleine crise du Covid. C’est le dernier volet d’une trilogie intitulée Face à leur destin. Après Illumination(s), en 2012, puis F (l) ammes en 2016, Incandescences mêle, comme les deux autres volets, une dizaine de jeunes garçons et filles (les deux premiers n’étaient pas mixtes) non professionnels du spectacle, au départ, et qui se sont lancés dans l’aventure.
Quelques-uns, depuis, sont devenus comédiens, ont obtenu des rôles au théâtre ou dans des téléfilms, se sont inscrits à des cours d’art dramatique, et d’autres sont retournés « à leur vie d’avant ». Mais aucun n’oubliera sans doute les deux ou trois années pendant lesquelles ils ont vécu cette expérience. Il s’agit, explique Ahmed Madani, « de faire entendre la parole d’une jeunesse rarement entendue ». Une parole qui va fouiller jusque dans le secret de chacun, qui met en lumière la vie en famille, à l’école, mais aussi la vie intime, le sexe, les amours, les interdits, la religion, les violences, etc. Sans filtre, sinon celui du théâtre. De fait, sur la scène d’Incandescences et des autres volets construits sur le même principe, tout est vrai et tout est faux en même temps.
« Je me suis plantée dans l’éducation de mes enfants »
Le dramaturge et metteur en scène utilise la matière brute de nombreuses heures d’entretien, presque de confession, pour écrire ensuite les dialogues de chaque pièce. Cette parole libre de dizaines de jeunes est le matériau de base recueilli par Ahmed Madani dans des banlieues populaires. Incandescences, comme la plupart des pièces d’Ahmed Madani, est publiée chez Actes Sud-Papiers, et à l’École des loisirs pour les textes jeunesse. L’auteur est prolixe. À la question de savoir s’il ralentit parfois, il répond par un sourire. Et son regard perçant en dit plus long encore. Sa trilogie pas encore remisée aux archives, voilà que d’autres projets sont en route. Avec au commencement le même principe de rencontre dans tel ou tel secteur. Et un rendu théâtral qui fait mouche. Ainsi, lors d’un « bord plateau », une rencontre avec le public à l’issue d’une représentation d’Incandescences, « Je suis bouleversée. J’ai tout écouté, regardé », s’est écrié une mère, « et j’ai compris combien je me suis plantée dans l‘éducation de mes enfants. Je m’en veux tellement« . Preuve, s’il est besoin, de la charge émotionnelle produite par ces spectacles.
La prochaine pièce, intitulée Entrée des artistes, sera, elle, présentée dans le off d’Avignon, cet été, chez Alain Timar, dans son fameux Théâtre des Halles. Sur la scène, ce seront cette fois des comédiens professionnels, tous jeunes, et issus des Teintureries, l’école supérieure de théâtre de Lausanne, en Suisse, qui baisse définitivement le rideau après vingt-sept années d’existence. Ahmed Madani a suivi sa ligne de conduite : écrire le texte à partir du récit des comédiens, avec cette fois une question essentielle : « pourquoi voulez-vous faire du théâtre, comment expliquez-vous ce besoin vital pour certains de se retrouver face à un public ? »
L’engagement comme fil rouge
C’est une question plus sociale encore qui fera l’objet de la création annoncée pour 2025. Et dont le titre pourrait être Nous, les minuscules. Cette fois, la base de l’écriture des dialogues se nourrira de rencontres (menées dans tout le pays) avec des anonymes qui, par exemple, donnent de leur temps aux Restos du cœur ou vont réconforter les plus démunis dans les nuits glacées de l’hiver. Il sera aussi question de gilets jaunes descendant dans la rue pour dire que la vie n’est plus possible, de syndicalistes toujours sur la brèche, d’hommes et de femmes qui nuitamment s’opposent à une chasse à courre et de bien d’autres choses encore. Avec un fil rouge : « Qu’est-ce qui les pousse à s’engager ainsi, anonymement, gratuitement, uniquement pour défendre son semblable, le collectif, l’environnement, le vivre-ensemble… ».
Il le reconnaît en riant, Ahmed Madani, il y a presque une part d’égoïsme dans cette aventure. Parce que « c’est à la fois dans cette boîte noire qu’est une scène de théâtre et face à une page blanche que je suis le plus heureux, que je me sens le plus chez moi ». Par chance, la porte est toujours ouverte. Gérald Rossi
Incandescences, mise en scène Ahmed Madani : Jusqu’au 31/03, du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 16h. Théâtre de La tempête, la Cartoucherie, Route du Champ de manœuvre, 75012 Paris (Tél. : 01.43.28.36.36).
Le 16/02 à Voiron (38) et le 12/03 à Mulhouse (68), Héla Fattoumi et Éric Lamoureux présentent Tout-Moun. Fruit de leur réflexion sur la pensée d’Édouard Glissant, une œuvre où la beauté du geste, l’enivrement de la musique jazz et la présence lumineuse de dix danseurs touchent avec justesse l’âme et le cœur. Un article d’Olivier Frégaville-Gratian d’Amore, créateur du site L’oeil d’Olivier.
Sur la côte basque en ce mois de septembre, il pleut des cordes, le ciel est gris. Devant le parvis trempé du théâtre Michel-Portal de Bayonne, salle principale de la Scène nationale du Sud-Aquitain, l’heure est à la découverte. Héla Fattoumi etÉric Lamoureux vont dévoiler le fruit de leur réflexion sur tout un pan de la pensée du philosophe, romancier et poète martiniquais Édouard Glissant. S’intéressant tout particulièrement à son travail sur le concept d’antillanité, sur la notion de créolisation et sur sa manière métaphysique d’imaginer des relations nouvelles entre les hommes, les cultures et les langages dans un monde en quête de son mouvement, le duo à la tête de Viadanse, le CCN de Bourgogne-Franche-Comté à Belfort, esquisse une œuvre éminemment intelligente, Tout-Moun, où la beauté du geste, l’enivrement de la musique jazz jouée en direct et la présence lumineuse des dix danseurs touchent avec justesse à l’âme et au cœur.
La Martinique en filigrane
Le plateau est nu. Juste quelques pendrillons de tulles grises transparentes, entourés sur eux-mêmes, rappellent les lianes que l’on peut observer en se baladant dans les forêts antillaises. Dans la pénombre, une ombre s’installe sur le devant de la scène. Elle semble comme portée par le son du saxophone qui égrène avec une douce et puissante mélancolie des notes très swings, très spleens. Les arabesques sont précises, virevoltantes. Puis elle est rejointe par d’autres spectres. Certains s’attardent sur les planches, d’autres disparaissent aussitôt en coulisses. Mouvements de vague ciselés par les lumières du très doué Jimmy Boury, gestuelles souples, rarement tranchantes, les artistes s’emparent de l’espace, le font vibrer chacun à son rythme. Jouant des individualités autant que de leur universalité, l’ensemble esquisse une communion disparate, composite, mais liée par des racines communes, la conscience d’être au-delà de leur origine simplement des humains.
Puisant dans l’histoire de la Martinique, dans sa richesse culturelle ainsi que dans les écrits d’Édouard Glissant, les deux chorégraphes signent une fresque monde, un récit pluriel de l’être au-delà de son identité. En étroite collaboration avec leurs danseurs et danseuses, dont la majorité faisait déjà partie de leur pièce précédente Akzak, ils malaxent leur grammaire et construisent une ligne chorégraphique riche de tous leurs talents conjugués. Bras jetés en l’air, jambes tendues, mouvement tournoyant dessinent peu à peu les contours de l’île natale d’Édouard Glissant, ainsi que ses mots et sa voix si singuliers, distillés tout au long du spectacle.
La musique au cœur des gestes
Fiévreuses, exaltées, les notes imaginées par le compositeur et saxophoniste de jazz Raphaël Imbert entrent en résonnance parfaite avec les corps des interprètes. Installé côté jardin, l’artiste s’invite au plateau, tourne autour des danseurs et virevolte avec eux. L’image est belle, puissante, évocatrice d’une communauté, d’une union des arts, des êtres. Toujours en délicatesse, l’ensemble fait sens et transforme gestes et musique en un tout qui dit le monde, non celui d’aujourd’hui où les frontières deviennent de plus en plus hermétiques, les mentalités se refermant sur elles-mêmes, mais bien celui d’une utopie, un rêve où les imaginaires se brassent, les identités et les cultures se métissent.
Croire en l’absolue possibilité d’une hybridation du monde, des peuples, des idées, fait le terreau de Tout-Moun, en alimente le propos, en ébauche une danse tout en délié, rupture et harmonie. Jouant des contraires autant que des similarités, l’œuvre d’Héla Fattoumi et d’Éric Lamoureux s’étoffe au contact de la figure tutélaire d’Édouard Glissant. Portée par la force impromptue du jazz, elle se libère et s’ancre dans une nouvelle génération d’artistes qui, au fil des créations, s’affine et se densifie. Un bien beau moment dans ce monde brutal et gris ! Olivier Frégaville-Gratian d’Amore, photos Laurent Philippe
Tout-Moun, mise en scène Héla Fattoumi et Éric Lamoureux : Le vendredi 16/02 à 20h, au Grand Angle de Voiron (38). Le mardi 12/03 à 20h, à la Filature de Mulhouse (68).
Jusqu’au 11/02, au Théâtre-Studio d’Alfortville (94), le metteur en scène Jamil Benhamamouch propose El Ajouad. Une adaptation des Généreux, la pièce culte d’Abdelkader Alloula, le directeur du Théâtre national d’Oran assassiné en mars 1994. Une œuvre d’une incroyable puissance esthétique et politique, portée par une troupe franco-algérienne dans une version bilingue, arabe et français.
Le 10 mars 1994, l’acteur et auteur Abdelkader Alloula, metteur en scène et directeur du Théâtre national d’Oran, est la cible d’un de ces terrifiants attentats qui traumatisèrent l’Algérie durant la décennie noire (1992-2002). Alloula, au contraire de Kateb Yacine, refusait de s’emparer du « butin de guerre » de la langue française, écrivant exclusivement en arabe, de plus dialectal algérien, ce qui le rendait peu connu du public français. Mais cet assassinat le place sous les feux de la rampe de l’ex-puissance coloniale. Actes Sud publie en 1995 Les Généreux, une traduction de son œuvre culte El Ajouad, suivie de Les Dires (Lagoual) et Le Voile (Al-Lithem). Suivra en 2002 quasiment le reste de son œuvre, avec Les Sangsues (Laalegue), puis Le Pain (El Khobza), La Folie de Salim (Homk Salim), adaptation du Journal d’un fou de Gogol en enfin Les Thermes du Bon-Dieu (Hammam rabbi), l’ensemble de ces textes ayant été traduits par Messaoud Benyoucef.
Seuls héros, les gens du peuple
Durant une petite dizaine d’années, et d’abord au festival d’Avignon en 1995, El Ajouad est jouée sous la direction de Jean-Yves Lazennec. D’autres metteurs en scène et compagnies vont ensuite explorer ce théâtre populaire qui associe poésie et prose, rythme et musicalité. Des pièces dont les héros sont les gens du peuple, des gardiens d’école ou de zoo, des ouvriers d’usine, des dockers, des éboueurs, des mères de famille… Puis on n’entendra plus le verbe d’Alloula. Comme s’il venait percuter et déranger tous les renoncements, mettant en miroir l’effondrement de la société algérienne et la décomposition de la société française. Comme si cet entêtement à porter la parole des humbles et des humiliés troublait un ordre établi que l’on ne veut plus combattre.
Alloula était communiste et attendait tout de l’indépendance et de la nouvelle société algérienne. Il déchantera assez vite et n’épargnera pas ses critiques, ni dans son œuvre ni dans son engagement politique et son action, contre la bureaucratie du Front de libération nationale (FLN), le parti toujours au pouvoir qui confisque toutes les réformes à son profit. La misère du peuple algérien le bouleverse et le révulse, le théâtre sera pour Alloulaun outil « d’émancipation pleine et entière ». Parcourant le pays, il veut rompre avec « le moule aristotélicien », inventer une nouvelle théâtralité où « il y a simultanément acte de la parole et la parole en acte qui travaille fondamentalement dans le sens de donner à l’oreille à voir et aux yeux à entendre ». Cela passera par la halka (le cercle), un dispositif qui créée une interaction avec le spectateur et où le meddahou gouwal (conteur-acteur-chanteur) est au centre du dispositif. C’est dans ce cadre qu’il expérimente El Ajouad, qu’il créé en 1985.
Une cocréation audacieuse
La pièce Les Généreux est une cocréation entre la compagnie Istijmam (littéralement « répit », référence à un court-métrage d’Alloula), basée à Oran, avec Rihab Alloula, Houari Bouabdellah, Djaoued Bougrassa, Meryem Medjkane et le collectif GENA de Marseille (Jean-Jérôme Esposito, Julie Lucazeau, Franck Libert). Ensemble, ils proposent une version bilingue non sur-titrée. Un pari audacieux mais qui captivera le spectateur même s’il n’a pas la chance de pouvoir en déchiffrer toute la partition, tant le passage d’une langue à l’autre relève de la beauté musicale et d’un jeu fascinant. Chacun des trois récits qui composent Les Généreux, intitulés d’après leurs personnages principaux « Djelloul El Fhaymi », « Akli et Mnawer » et « Hbib Errebouhi », est donné le soir en semaine, accompagné de balades chantées. Ils sont visibles dans leur ensemble les 4-10 et 11 février. Rihab Alloula, la fille d’Abdelakder, en a fait une nouvelle traduction française au plus près de l’arabe parlé algérien, et Jamil Benhamamouch une mise en scène qui ne se contente pas d’alterner le texte original et sa traduction, mais fait entendre et évoluer les deux langues dans une véritable symbiose.
Dans le premier récit, on est plongé au cœur d’un hôpital public où Djelloul, le raisonneur, passe pour un fauteur de troubles. Il est par conséquent déplacé d’un poste à l’autre. Lorsqu’un patient se réveille à la morgue à la suite d’une erreur médicale, les dysfonctionnements deviennent visibles aux yeux de tous. Dans le deuxième récit, Mnawer, le concierge d’un lycée, est en charge de l’entretien du squelette de son ami Akli qui, transgressant tous les tabous, a voulu faire don de son corps pour pallier le manque de moyens de l’école publique. Le troisième tableau raconte l’histoire d’un syndicaliste plein de pitié et de tendresse pour les animaux d’un zoo totalement délabré qu’on laisse dépérir. Tous ces personnages veulent défier fatalité et corruption, venir en aide à leur prochain, faire société.
Les sept interprètes au plateau sont sobrement vêtus et n’ont que l’espace et la lumière (Emeric Teste) pour évoluer, utilisant toutes les coursives, s’approchant au plus près du public, transmettant leur enthousiasme et leur passion. Ils passent d’un personnage et d’une langue à l’autre, repoussant toutes les limites. Ils sont éblouissants et magnifiques. Il ne faut pas manquer l’interprétation de la balade de Sakina (qui clôt « Djelloul El Fhaymi »), où la performance vocale de Houari Bouabdellah, accompagné par ses compères instrumentistes au tambour, à la guitare et à l’accordéon, est remarquable. Marina Da Silva
El Ajouad-Les Généreux d’Abdelkader Alloula, mise en scène Jamil Benhamamouch, dans une nouvelle traduction de Rihab Alloula : jusqu’au 11/02, du mercredi au vendredi à 20h30, les samedis et dimanches à 16h. Théâtre-Studio d’Alfortville, 16 rue Marcelin Berthelot, 94140 Alfortville (Tél. : 01.43.76.86.56).