Archives de Catégorie: Rideau rouge

De Gaulle à La Fontaine…

Jusqu’au 09/03 pour l’un et le 22/02 pour l’autre, Lionel Courtot propose De Gaulle apparaît en songe à Emmanuel Macron au Dejazet, Camille Granville Foi d’animal au Théâtre du Soleil. Des bêtes politiques aux animaux du fabuliste, une satire mordante et farcesque du temps présent.

Jean-Marie Besset a écrit De Gaulle apparaît en songe à Emmanuel Macron, que met en scène Lionel Courtot au Théâtre Déjazet. Cette « fantaisie politique » installe donc face à face l’encombrante figure de « l’homme du 18 juin » confite dans l’histoire et celle, volatile, vibrionnante, de l’homme de la dissolution. En robe de chambre et pyjama rayé, il s’endort dans l’aile est de l’Élysée. Surgit le fantôme du Général. S’engage un dialogue, au cours duquel la haute existence passée de l’un va surplomber la vie présente aléatoire de l’autre. Les interrogations de Macron sur le monde actuel se heurtent au destin accompli du Général, qui eut affaire à des circonstances géostratégiques d’une envergure cardinale. Il le rappelle en brèves répliques, sur un ton paternaliste et bourru. Macron veut lui faire saisir, quitte à s’énerver, combien les enjeux ne sont plus les mêmes…

L’attraction gît dans l’aspect des deux personnages, dont il faut attraper la ressemblance. Stéphane Dausse en de Gaulle, cela devient sa spécialité. Dans une autre pièce de Besset, Jean Moulin, évangile, il endossait déjà la gestuelle économe et l’intonation singulière du modèle. C’est presque à s’y casser le nez. Nicolas Vial invente un Macron plausible, avec des sursauts d’égotisme exaspéré et exaspérant. La partition verbale est fidèle (sans doute trop) à ce que l’on sait du Général, car on pouvait espérer que cette rencontre de nuit soit « shakespearisée », c’est-à-dire plus mordante ou farcesque, au-delà du constat attendu.

Avec Foi d’animal !, la comédienne Camille Granville nous plonge à ravir, de façon neuve, dans l’univers des fables de Jean de La Fontaine. Elle en a choisi de peu connues : le cerf se voyant dans l’eau, le Rat et l’Huître, le Chat et les Deux Moineaux, les Deux Rats, le Renard et l’Œuf, etc… Sauf à la fin, en apothéose du spectacle, la Cigale et la Fourmi… Ces fables, elle les commente avec esprit, elle les théâtralise, par la mimique, la gestuelle, le dire inventif jusqu’au chant, avec l’épatante complicité de Michel Froehly à la guitare électrique, maître pince-sans-rire de riffs impayables. Jean-Pierre Léonardini

De Gaulle apparaît en songe à Emmanuel Macron : jusqu’au 09/03, du mardi au samedi à 20h30, les samedi et dimanche à 16h. Théâtre Déjazet, 41 boulevard du temple, 75003 Paris (Tél. : 01.48.87.52.55). Le texte édité chez l‘Aucèu libre.

Foi d’animal ! : jusqu’au 22/02, du jeudi au vendredi à 20h, les samedi et dimanche à 16h. Théâtre du Soleil, la Cartoucherie, Route du Champ de manœuvre, 75012 Paris (Tél. : 01.43.74.24.08).

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Neandertal, l’ADN introuvable

En tournée à Grenoble puis Toulouse, David Geselson présente Neandertal. S’inspirant des écrits de Svante Pääbo, paléogénéticien prix Nobel de médecine en 2022, une plongée au cœur d’une équipe de chercheurs tentant de découvrir des fragments d’ADN ancien. Entre humour et sérieux, la preuve sur les planches que toute idée de pureté raciale ou ethnique n’est que fantasme idéologique.

Sur la grande scène du théâtre du Rond-Point, rideau fermé, la conférence peut débuter. Ils sont deux, homme et femme, scientifiques patentés, à prendre le public à témoin et lui exposer la teneur de leurs travaux, leur projet de recherches. La mission ? Partir à la conquête de roches préhistoriques, examiner les souches prisonnières et préservées de ces matériaux d’un autre temps, d’un temps immémorial. Le but ? Démontrer que toute ethnie ou race bénéficient d’un ADN spécifique, prouver ainsi qu’un peuple a autorité à affirmer sa présence sur un territoire, en conséquence à en chasser tout usurpateur qui s’y est établi au fil de l’histoire…

Pour l’équipe de chercheurs, partagée entre recherches sur le terrain et analyses en laboratoire, le travail est laborieux. Trouver les financements d’abord, s’associer pour le prestige aux grandes universités américaines, surmonter les conflits d’amour-propre et d’amours controversés entre membres de la bande, affiner collectivement les résultats de la recherche en dépit de moult conflits internes … D’où les situations ubuesques qui jalonnent le spectacle, entre disputes conjugales et palabres génétiques, n’effaçant en rien la question fondamentale : qui possède le gène premier entre Néandertalien et Homo Sapiens ? Pour Rosa, l’une des chercheuses dont la famille a fui les pogroms nazis et s’est réfugiée en Israël, la quête n’est en rien anodine : la peur au ventre, elle s’informe régulièrement sur l’évolution du conflit qui oppose Palestiniens et citoyens de Tel Aviv ou Jérusalem. Par images interposées, le metteur en scène nous replonge alors dans les tentatives de paix entre Ytzhak Rabin et Yasser Arafat, sur cette chance historique où chacun reconnaît alors à l’autre le droit de vivre. En dépit de la campagne haineuse fomentée par Benyamin Netanyahou, alors chef du Likoud, qui conduira à l’assassinat de Rabin.

Les preuves tombent au final, irréfutables : tout ADN premier est introuvable, aucun peuple ne peut justifier ou imposer sa domination sous un tel prétexte ! Entre dialogues, musique et images, sous couvert d’un spectacle fort divertissant à moult rebondissements, de la grande histoire aux interrogations sur notre propre devenir, une réflexion à haute teneur morale et philosophique. Yonnel Liégeois, photos Simon Gosselin

Neandertal : du 19 au 21/02 à la MC2 de Grenoble, 20h. Du 20 au 26/03 au Théâtre de la Cité, CDN de Toulouse, du mardi au vendredi 19h30, le samedi 18h et le dimanche 16h.

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Thomas Jolly, plaidoyer pour la culture

Lors des 40e Victoires de la Musique, le 14 février, Thomas Jolly a marqué la soirée avec un discours engagé, à la différence des autres artistes récompensés. Malgré un temps imparti, indiqué par la musique qui commençait à recouvrir sa voix, le metteur en scène est allé au bout d’un discours qu’il avait consciencieusement écrit sur son téléphone. Publié par nos confrères de Scèneweb

« Dans cette victoire, il y en a d’autres, elle en contient plusieurs, et c’est la victoire de l’unité sur la division, de la joie sur l’effroi, de l’accueil sur le repli.

La victoire de notre aspiration à bien vivre ensemble, à se respecter, à se considérer.

La victoire de l’altérité comme force, de notre diversité comme richesse.

La victoire d’un récit commun, les uns tout contre les autres et pas les uns contre les autres.

Ces cérémonies sont quatre démonstrations du pouvoir fédérateur et émancipateur du spectacle vivant, pour le singulier et le commun, pour l’individuel et le collectif.

Un outil pour faire société et célébrer notre humanité partagée.

Alors comme on dit, les jeux sont faits et rien ne va plus, si le spectacle vivant porte en lui cette puissance émancipatrice, il ne peut rien sans un pouvoir qui le considère et le soutient.

Aussi je m’étonne, dans cette période de tourments multiples, de voir ici ou là les moyens pour la culture affaiblis ou tout bonnement retirés.

La culture coûte, mais elle rapporte aussi, économiquement bien sûr. Ce qu’elle rapporte immatériellement est inestimable, elle est au service de l’intérêt général.

C’est ce que je crois être la vocation de la politique. Alors, on a beaucoup dit et beaucoup entendu que ces jeux étaient une parenthèse.

Cela induit que forcément à un moment donné elle doit se refermer.

Moi je vois ça plutôt comme une brèche, une brèche lumineuse dans l’ombre épaisse et grandissante qui plane sur nous, que cette victoire qui contient toutes les autres victoires, collectives et partagées, nous servent de lanterne. Merci. »

Thomas Jolly

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Sobel, amour et mort d’Empédocle

Au Théâtre de L’épée de bois (75), Bernard Sobel propose La mort d’Empédocle (fragments). la version épurée d’une sublime beauté du poème-manifeste d’Hölderlin, une pièce au romantisme tragique de l’auteur allemand qui sombrera dans la folie. Avec L’exception et la règle, de Bertolt Brecht, en ouverture de soirée.

Qu’il n’en déplaise aux grincheux ou férus d’une prétendue modernité, que s’en réjouissent les amoureux du répertoire et du travail bien fait, Bernard Sobel n’a toujours pas paraphé le dernier acte ! À 90 ans, l’ancien « patron » du CDN de Gennevilliers (92) remet l’œuvre en chantier et frappe de nouveau les trois coups sur les planches de L’épée de bois : au bois de Vincennes, plus précisément à la Cartoucherie, sa Mort d’Empédocle s’impose en toute majesté et nudité. Du grand art, la parole dépouillée de tout artifice.

Face au public, l’immense plateau du théâtre de pierre, une puissante muraille percée de trois ouvertures en belle ogive qui s’enflammeront de couleurs rougeoyantes au fil de la représentation, rien que çà et c’est déjà beaucoup… Des gradins, descendent et montent les interprètes, d’autres s’éclipsent par les portes latérales, des mouvements à la symbolique épurée, avec Sobel chacune et chacun parent à l’essentiel : la profération du verbe, en solo ou en dialogues d’une haute intensité ! Renié, rejeté par les siens, il se raconte qu’Empédocle le philosophe s’est jeté dans les flammes de l’Etna. Non par dépit ou déception, pour l’amour de la vie et de la liberté.

Bernard Sobel, épaulé par Michèle Raoul Davis, s’affronte à la troisième et ultime version de la pièce-poème d’Hölderlin : celle où Empédocle aspire à la solitude, après avoir côtoyé les dieux. De son bannissement par le peuple d’Agrigente qu’il a pourtant sauvé des ruines, il invoque l’espoir d’une vie autre plutôt que de pleurer sur son tragique destin. Sur la cendrée du plateau, gravissant symboliquement les coulées de lave pour atteindre les lèvres du volcan, d’un pas claudiquant et repoussant son ultime serviteur il en appelle à la mort par amour de la sérénité retrouvée. Loin des honneurs et de la gloire éprouvée, de la révolution avortée et de la démocratie bafouée, loin de la puissance des dieux qu’il a osé défier.

Osez savourer la folle poétique d’Hölderlin, poser un pas assuré dans ceux d’Empédocle, gravir les sommets d’une mise en scène percutante. Ici, tout est symbole : le geste, le verbe, le décor, les costumes, les lumières. Un spectacle d’une rare incandescence, avec un magistral Matthieu Marie dans le rôle-titre, adoubé par la prestance d’une troupe à la finesse extrême, cerné par les jeunes élèves de la Thélème théâtre-école de Julie Brochen d’une belle présence. Bernard Sobel en éruption, un grand moment de création ! Yonnel Liégeois

La mort d’Empédocle (fragments) : du 20/02 au 02/03, du jeudi au samedi à 21h, le dimanche à 16h30 (à lire le remarquable article de notre confrère Samuel Gleyze-Esteban sur le travail du metteur en scène).

En ouverture de soirée, la compagnie Bernard Sobel propose L’exception et la règle de Bertolt Brecht : du jeudi au samedi à 19h, le dimanche à 14h30. Théâtre de L’épée de bois, la Cartoucherie, Route du Champ de Manœuvre, 75012 Paris (Tél. : 01.48.08.39.74).

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Marie Payen, la nuit

À la Comédie de Saint-Etienne (42), Marie Payen propose La nuit c’est comme ça. Un « poème improvisé », un seule-en-scène où le langage prend des chemins de traverse entre déraison et folie. En une ambiance aux lumières tamisées, un regard cru, désespéré et parfois désespérant, sur notre monde à la dérive.

Enfants assassinés, têtes coupées, vieillards sortis de leur lit… Proférés avec force et sanglots, les mots sonnent prémonitoires, comme en résonnance avec une actualité brûlante. Juchée sur ce qui s’apparente à un tas d’immondices, vieux sacs et vieux papiers, Marie Payen a troqué la longue tunique d’une éclatante blancheur plastique de Perdre le nord, son précédent spectacle, contre une piteuse traîne en jute d’un marron délavé. D’une antique danse des mots émouvante et percutante, la comédienne se fait désormais récitante d’un poème improvisé, clocharde sur les berges de Seine ou d’ailleurs, l’oreille toujours attentive aux paroles de plus miséreux et miteux, le fou rencontré sur un quai de RER ou l’homme des cavernes égaré au fin fond de la campagne hexagonale. Entre les roulements et battements du percussionniste Raphaël Chassin, la langue hoquète, les mots s’entrechoquent et se percutent en sortir de gorge. La plainte monte des profondeurs du ventre et tente obstinément de se frayer un passage : le temps présent s’est fait ténèbres, La nuit c’est comme ça, des maux aux mots la parole est vertige sans fond !

De quoi accouchera ce vieux monde ? Femme qui sait ce qu’enfanter veut dire, tel un cheval fou dans un jeu de quilles, la nouvelle Don Quichotte caracole en vue d’improbables perspectives plus réjouissantes. Petits papiers multicolores lancés en l’air, personne pour venir les cueillir en plein vol, faibles lumières d’Hervé Audibert qui progressivement s’étiolent, plus noire encore la chute au sol ! Un cri désespéré, voire désespérant, qui se veut pourtant « soliloque adressé aux étoiles » confesse l’interprète, visage et mains rougis sang. Au final, on peine à croire au possible avènement d’un homme nouveau. Un spectacle d’une étrangeté absolue, aussi tragique que poétique, qui met à nu nos errances et nos failles, interpelle le futur. De catastrophe en déraison, grand est le risque que les trompettes de l’espoir se muent en trompettes de Jéricho. Que le jour, c’est comme ça, ne devienne éternelle nuit ! Yonnel Liégeois

La nuit c’est comme ça, de et avec Marie Payen : Du 18 au 20/02, à 20h. La Comédie, Place Jean Dasté, 42000 Saint-Étienne (Tél. : 04.77.25.14.14).

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Les suppliques, lettres mortes

Au théâtre de la tempête (75), le Birgit ensemble (Julie Bertin et Jade Herbulot) propose Les suppliques. La mise en lumière de six lettres, sur des centaines envoyées aux autorités françaises, de familles juives durant l’occupation. Poignantes, émouvantes dans leur incarnation. Plus qu’une évocation historique, un appel à la vigilance face au fascisme et au totalitarisme.

Cernés par le public installé en un dispositif bi-frontal, ils n’ont aucune échappatoire. Comme pris au piège de l’histoire, deux couples, deux jeunes et deux adultes, quatre personnages entre l’hier et l’aujourd’hui : hier adressant des lettres angoissantes au Commissariat général aux questions juives ou directement au maréchal Pétain « protecteur de la Nation » pour avoir des nouvelles d’un proche ou plaider leur statut de citoyen français, aujourd’hui donnant corps et voix sur un plateau de théâtre à leurs Suppliques et supplices, l’horreur et l’effroi face au funeste destin des leurs.

L’intrigue se joue entre documentaire et fiction. Auteur d’une thèse sur la période de l’occupation, l’historien Laurent Joly découvre au fil de ses recherches des centaines de lettres envoyées aux autorités de Vichy entre 1941 et 1943. Des familles, des mères ou des épouses juives, des couples mixtes ne comprenant pas les mesures dont ils sont victimes, tentant de plaider leur cause : un ancien de 14-18 déchu de sa nationalité, une jeune fille embarquée durant une rafle pour son manteau à l’étoile jaune porté à son bras, la boutique confisquée d’une commerçante dont l’époux est juif…

Stupéfaction, incompréhension, désillusion nourrissent leurs propos face aux ordonnances gouvernementales, à la solde de l’occupant nazi ou anticipant-amplifiant leurs desiderata, qui les privent de leurs droits élémentaires. Six lettres dont nous connaissons les auteurs, raflés au Vel d’hiv, parqués à Drancy, exterminés à Auschwitz, victimes d’un régime tricolore qui se révèle intransigeant dans la mise en œuvre d’une impitoyable et sinistre politique : l’élimination des juifs de France, sans parler des réfugiés de Pologne ou d’ailleurs fuyant la barbarie allemande.

Les quatre comédiens (Vincent Winterhalter et Marie Bunel, Salomé Ayache et Pascal Cesari), tour à tour narrateurs ou enquêteurs, sont émouvants d’authenticité et de vérité. Sortant des housses du passé empoussiéré vêtements et petits papiers, meubles et poste de radio, chaussures et ustensiles de cuisine… Qui tournent en rond d’une situation l’autre, tels des reclus entre les quatre murs de leur cellule, se refusant à croire aux injustes tourments qui leur sont assignés. La vie quotidienne entre inquiétudes et pleurs, drames et douleurs, s’impose alors à notre imaginaire et nous emporte dans un torrent de questions au cœur d’un temps présent qui voit renaître la bête immonde.

Au terme de cette poignante incarnation, applaudir ou faire silence ? Applaudir, oui, pour que la raison l’emporte sur l’exclusion, applaudir pour saluer ce magistral théâtre de mémoire autant que d’histoire, applaudir pour refuser de sombrer dans le désespoir de la gente humaine, applaudir pour le futur à construire de ces lycéens nichés sur les travées et embués d’émotion. Yonnel Liégeois, photos Simon Gosselin

Les suppliques : jusqu’au 16/02, du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 16h. Théâtre de La Tempête, la Cartoucherie, Route du champ de manœuvre, 75012 Paris (Tél. : 01.43.28.36.36).

Tournée :  les 12 et 13/03, ZEF, Scène nationale de Marseille. Les 18 et 19/03, Théâtre & Cinéma, Scène nationale de Narbonne. Les 26 et 27/03, Théâtre de Sartrouville, CDN. Du 23 au 26/04, Les Quinconces & l’Espal, Scène nationale du Mans. Les 14 et 15/05, L’Azimut, Châtenay-Malabry.

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Debout pour la culture !

Alors que partout en France, les artistes appellent le public à se « mettre debout pour la Culture », afin de protester contre les coupes budgétaires drastiques des financements publics de l’État et des collectivités, un ensemble de 40 000 professionnels de la Culture, issus de toutes les disciplines (spectacle vivant, cinéma, littérature, musique, arts plastiques, etc.), rejoint par des citoyennes et citoyens de tous horizons professionnels, lance aujourd’hui la pétition « Debout pour la Culture ! Debout pour le service public ».

En décembre 2024, présidente de la région des Pays de la Loire, Christelle Morançais (Horizons) faisait fort déjà : elle annonçait 75 % de baisse des subventions au secteur de la culture. Mieux ou pire encore, le conseil départemental de l’Hérault, présidé par Kléber Mesquida (Parti socialiste), a décidé « une coupe de 100 % du budget alloué à la culture ». Hormis les financements obligatoires d’un département (lecture publique dans les médiathèques, les écoles de musique, les actions dans les maisons d’enfants à caractère social et les Ehpad)… En outre, la région Occitanie a d’ores et déjà annoncé une baisse de 100 000 euros pour la culture dans l’Hérault. Prochainement, la présidente socialiste de la région, Carole Delga, doit donner le détail de ces baisses. Pendant ce temps, que fait Rachida Dati, la ministre de la Culture ? Silence sur toute la ligne ! Chantiers de culture a signé la pétition, et vous ? Yonnel Liégeois

DEBOUT POUR LA CULTURE DEBOUT POUR LE SERVICE PUBLIC !

Les coupes budgétaires de l’État et des collectivités plongent le service public de l’art et de la culture dans une situation alarmante. Chaque fois qu’une coupe budgétaire de 20.000 euros est annoncée, c’est l’équivalent d’un emploi permanent dans une structure culturelle ou d’un emploi artistique, technique ou administratif intermittent, qui est menacé de disparition.

À chaque perte d’emploi, c’est l’accès à l’art et à la culture qui recule pour toute la population française, dans les villes, dans les villages ruraux, dans les banlieues. C’est moins de créations, moins de représentations, moins d’éducation artistique dans les établissements scolaires, moins d’interventions culturelles dans les hôpitaux ou ailleurs. À chaque perte d’emploi, les risques augmentent de cessation d’activité des équipes artistiques et des lieux qui nous permettent de nous réunir et de faire débat.

Le contexte d’austérité budgétaire ne peut pas occulter les menaces qui planent sur notre démocratie. C’est pourquoi nous disons que sacrifier les services publics, dont celui de l’art et de la culture, est un calcul dangereux au regard des grands bénéfices sociétaux qui en découlent. Que l’État consacre 0,8 % de son budget à cette politique publique est déjà largement insuffisant pour répondre aux besoins exprimés par la population et par les professionnels. Aussi, nous toutes et tous, bénéficiaires du service public de l’art et de la culture, publics, artistes, technicien.ne.s, salarié.e.s, directeur.ices de lieux, nous nous tenons debout, ensemble, pour affirmer notre besoin d’une culture vivante qui stimule les imaginaires, partage les savoirs, reflète notre diversité et favorise le bien vivre ensemble.

Ensemble, nous nous tenons DEBOUT et nous signons LA PÉTITION pour défendre notre service public, ses emplois et les revendications portées unitairement par les syndicats d’employeurs et de salariés.

LES PREMIERS SIGNATAIRES 

Parmi les 40 000 premiers signataires dont vous pouvez découvrir les noms ici, on trouve notamment :

Laure Calamy / François Morel / Marina Foïs / Vincent Dedienne / Camille Cottin / Ludivine Sagnier / Denis Podalydes / Adèle Haenel / Jeanne Added  / Pascal Legitimus / Emily Loizeau / Joey Starr / Nancy Huston /  Vincent Macaigne / Julie Gayet / Philippe Torreton / Jeanne Balibar / Swann Arlaud / Corinne Masiero / Wajdi Mouawad / Agnès Jaoui / Bruno Solo / Nicole Garcia / Louis Garrel / Marie Ndiaye / Judith Henry / Cyril Dion / Juliette Binoche / Barbara Schulz / Emmanuel Mouret / Anouk Grinberg / Yann-Arthus Bertrand / Leonore Confino / Denis de Montgolfier / Robin Renucci / Romane Bohringer / Caroline Guiela Nguyen / Mathilda May / Julien Gosselin /  India Hair / Stanislas Nordey / Leslie Kaplan / Julie Delpy / Jacques Gamblin / Clara Ysé / Charles Berling / Gisèle Vienne / Philippe Quesne / Irène Jacob / François Schuiten / Maguy Marin / Benoît Delepine / Ariane Ascaride / Mathias Malzieu / Claire Nebout / Yves Pagès / Isabelle Carré / Albin de La Simone / Charlelie Couture / Régine Chopinot / Boris Charmatz / Dominique Blanc / Antoine Wauters / Rosemary Standley / Benoît Peeters / Anna Mouglalis / Olivier Saladin / Barbara Carlotti / Xavier Duringer / Alice Zeniter / Gaël Morel / Olivier Cadiot / Emmanuelle Huynh / Jean Bellorini / Claudine Galea / Jean-Loup Hubert / Sonia Rolland / Rafi Pitts / Emilie Dequenne / Camille Besse / Kader Attou / Gisèle Vienne / Adama Diop / Julie Brochen / Jean-Charles Massera / Mariana Otero / Jerôme Bel / Julie Bertuccelli / Jean-Louis Martinelli / Valérie Dréville / David Bobée / Anne Alvaro / Sylvain Creuzevault / Phia Ménard / Mohamed El Khatib / Jil Caplan / Jean-François Sivadier / Irène Bonnaud / Stéphane Braunschweig / Eva Darlan / Céline Sallette / Pascal Rabaté / Françoise Breut / Boubacar Sangaré / Gaelle Bourges / Michel Lussault / Véronique Vella / Gaëtan Châtaignier / Marie Morelle / Koya Kamura / Nadia Beugré / Thierry Thieu Niang / Chloé Moglia / Jean-François Zygel / Julie Deliquet / Vincent Dieutre / Valerie Bonneton / Martin Page / La  Ribot…

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Sarraute, bien sûr que oui !

Au théâtre du Lucernaire (75), Sylvain Maurice met en scène Pour un oui ou pour un non. La pièce emblématique de Nathalie Sarraute, avec un duo d’interprètes qui magnifie le propos de la dramaturge. De la belle amitié à la rupture, une flamboyante joute des mots.

Il a dit « c’est bien, çà », c’est vrai, il le reconnaît mais autant qu’il s’en souvienne, sans malice ni arrière-pensée ! Il l’a dit sans façon, pas au goût de son ami pourtant : il a vraiment prononcé l’expression « c’est bien…, çà… » d’une drôle de façon. Avec une nuance dans la voix qui, à n’en point douter, a déplu et contrarié son interlocuteur… Un petit rien peut-être, deux fois rien certes, mais un rien pourtant qui enraye la machine, grippe le dialogue, envenime la discussion, brise la relation ! « Le sujet de mes pièces ? Il est chaque fois ce qui s’appelle rien », avouait non sans humour Nathalie Sarraute. La narratrice fut à l’émergence du « Nouveau roman » dans les années 50 en compagnie de Michel Butor, Alain Robbe-Grillet et Claude Simon. De ses mémorables Tropismes à L’ère du soupçon, ces non-dits de la conversation, ces « innombrables petits crimes » que provoquent sur nous les paroles d’autrui, la dramaturge entreprend d’en faire aussi matière théâtrale. D’où paraîtront quelques chefs d’œuvre estampillés « classiques » de la littérature, tel ce fameux Pour un oui ou pour un non tout en haut de l’affiche !

La mise en scène de Sylvain Maurice, comme à son habitude, se joue de la proximité. Encore plus en cette configuration réduite du Lucernaire : un fond coloré, un petit banc et un carré de lumière où errent deux hommes dans leurs questionnements et leurs colères. Une intrigue à minima pour un plaisir grandiose : un homme se plaint auprès de l’autre d’une réaction à l’effet incongru. Presque rien en quelque sorte, trois fois rien affirmera Raymond Devos, mais un rien qui a le don d’exaspérer son interlocuteur ! Elle est là, donc, l’intrigue, mais qui ou quoi, au fait ? Dans Pour un oui ou pour un non, deux hommes, H1 et H2, se retrouvent donc après quelque temps d’absence. Le plaisir des retrouvailles et du dialogue se teinte rapidement d’une ambiance trouble, la gêne l’emporte sur la connivence, le malaise sur la complicité… Jusqu’à ce que l’un des protagonistes, contraint de s’expliquer sur les injonctions de son interlocuteur, énonce les griefs, son reproche majeur.

« C’est bien…, çà… », aurait commenté son ami lors d’une précédente discussion au sujet d’une réussite annoncée. Une formulation anodine, s’il n’avait émis une légère intonation perçue comme discordante entre le « c’est bien » et le « çà » : comme en suspens, un souffle de moquerie, de suffisance ou d’ironie. En dépit d’une amie (Elodie Gandy) convoquée pour donner son avis sur le sujet, contrainte non sans humour à reconnaître son incompétence en la matière, la rupture est consommée au baisser de rideau. Un petit bijou littéraire et théâtral ciselé à la perfection, servi par deux interprètes (Christophe Brault, Scali Delpeyrat) qui manient tout en nuance et finesse, entre colère et détresse, le propos de Sarraute. Une joute verbale qui devient jubilatoire en compagnie de ces petits « rien » dans l’intonation ou le regard. Qui nous rendent les protagonistes à la fois proches et humains, vulnérables et fragiles aussi au cœur d’un dialogue au final tout autant tragique que dérisoire !

Bien sûr que oui, Nathalie Sarraute est à savourer sans modération, un festin de mots pour un rien de plaisir. Ne l’oublions point : si deux fois rien ce n’est pas rien, pour trois fois rien décidemment on peut en avoir beaucoup ! Yonnel Liégeois, photos Christophe Raynaud Delage

Pour un oui ou pour un non : Jusqu’au 16/03, du mardi au samedi 18h30, le dimanche 15h. Le Lucernaire, 53 rue Notre-Dame-des-Champs, 75006 Paris (Tél. : 01.45.44.57.34).

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François Tanguy et le Radeau

Jusqu’au 09/02, au théâtre de l’Aquarium (75), le Théâtre du Radeau présente Par autan. La dernière création de François Tanguy, décédé en décembre 2022. Un spectacle où les comédiens, entre sons et lumières, emportés par le souffle du vent d’autan, se transforment en tableaux vivants, créent des paysages poignants ou légers.

François Tanguy est mort le 7 décembre 2022, à la veille de la première de Par autan au Théâtre de Gennevilliers. En quarante ans de création et une vingtaine de spectacles avec le Théâtre du Radeau, qu’il avait rejoint au Mans en 1982, il a profondément marqué la pratique et la pensée du théâtre. Les critiques et les théoriciens de la scène n’ont pas manqué d’analyser cet art si particulier de la composition et de l’interprétation, où corps et décors, voix et costumes, textes et musiques, réminiscences et apparitions, présences et perspectives se mettent mutuellement en abyme.

François Tanguy, traces : un numéro hors-série de la revue Frictions, théâtres/écritures. Sous la houlette de son directeur, Jean-Pierre Han, la revue se déclare particulièrement heureuse de consacrer un numéro entier à François Tanguy, « pour peu que sa réalisation parvienne à rendre compte de sa présence, de son être-là« . Au fil de témoignages, rencontres et conversations, propres écrits et commentaires du metteur en scène et créateur, entrecoupés d’images et photographies, une suite de « traces » pour approcher au plus près la trajectoire d’un homme qui s’ingéniait à « prendre soin de tout un chacun » (Hors-série n°10, 200 p., 15€).

Pour l’heure, nous remettons en ligne l’article de Jean-Pierre Han, contributeur aux Chantiers de culture, paru en janvier 2023 lors des représentations de Par autan au TNS de Strasbourg. Yonnel Liégeois

François Tanguy pour toujours

Stupeur de la disparition de François Tanguy s’estompant lentement avec le temps, le Théâtre du Radeau a repris la route et poursuit la tournée de son dernier opus, Par autancréé en mai 2022. Première étape au TNS : un intense moment d’émotion pour l’équipe et les comédiens, Laurence Chable en tête, sans François Tanguy, mais avec lui quand même absolument partout dans le spectacle, comme dans tous ses spectacles, toujours. Tout au plus sommes – nous plus attentifs aujourd’hui à cette omniprésence. On pense, du coup, à la chaise vide posée sur le plateau lors des représentations du théâtre Cricot après le décès de son créateur Tadeusz Kantor, cet autre artiste absolu que François Tanguy appréciait tant.

L’émotion est d’autant plus forte cette fois-ci qu’il semble, qu’emporté par le souffle de ce vent d’autan qui balaye tout sur son passage, François Tanguy était en train de se frayer un nouveau chemin dans son parcours d’artiste. Ce vent, on le sent, on l’aperçoit dans ses effets, avec ces grands rideaux flottants qui se gonflent devant les comédiens parfois collés en ligne les uns aux autres ne pouvant résister au mouvement et l’accompagnant. C’est magnifique, beauté sur beauté, celle du plateau dans les nouvelles configurations de cadres, dans la circulation des comédiens toujours étrangement accoutrés avec coiffes, postiches bien visibles et se présentant comme tels, gants, chapeaux, costumes et accoutrements mirobolants tout droit sortis de malles sans fond, et autres accessoires, tout cela on le connaît, et pourtant le retour au même est toujours nouveau, renouvelé, comme les déplacements dans une chorégraphie parfois acrobatique, sans cesse réétudiée.

Ces olibrius nous sont désormais fraternels, fantômes bien présents, on les retrouve d’un spectacle à l’autre dans des nouvelles postures, dans des nouvelles figures. C’est cependant un nouveau chemin que François Tanguy traçait avec Par autan : on pourra désormais toujours rêver en imaginant vers quelles autres contrées il nous aurait mené. Quelque chose s’ouvre avec ce spectacle dont le titre, après PassimSoubresaut et Item, a définitivement quitté les rives musicales (Choral, Orphéon, Coda, Ricercar, Onzième, etc.) et donne à entendre Robert Walser, Shakespeare, Kafka, Tchekhov, Dostoïevski et quelques autres. Pour bien enfoncer le clou (de la compréhension ?), un petit « livret de paroles » est distribué aux spectateurs… Toujours et plus que jamais, Brahms, Dvorak, Grieg, Scarlatti, Schumann entre autres se font entendre, alors même qu’un nouveau venu, le pianiste Samuel Boré, vient se mettre de la partie et ajouter à l’ordre/désordre du plateau. Autre dimension qui se fait jour, celle d’un certain humour lové au cœur de ce bric-à-brac si bien agencé.

Oui, vraiment, vers quels chemins François Tanguy allait – il nous mener ? Avec ses très fidèles Laurence Chable et Frode Bjǿrnstad, accompagnés cette fois-ci par Martine Dupré, Vincent Joly, Érik Gerken, Samuel Boré donc et la petite dernière Anaïs Muller. Et toujours avec François Fauvel, à la régie et aux lumières, Éric Goudard au son… Jean-Pierre Han

Par autan, de François Tanguy : jusqu’au 09/02. Du mercredi au vendredi à 20h30, le samedi à 19h, le dimanche à 15h. Théâtre de l’Aquarium, La Cartoucherie, 2 route du champ de manœuvre, 75012 Paris (Tél. : 01.43.74.99.61).

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Diderot et le neveu de Rameau

Dans le superbe écrin du théâtre de L’épée de bois (75), Jean-Pierre Rumeau propose Le neveu de Rameau. Deux comédiens et un musicien ébouriffants pour servir le texte de Diderot. De joutes verbales en répliques cinglantes, dans l’élégance ou l’outrecuidance, ils en imposent par leur gestuelle et leur éloquence.

Le corps, autant que les mots d’esprit, bouge et virevolte sur la scène de L’épée de bois ! Et c’est peu dire avec Nicolas Vaude, ledit Neveu accouché de l’imaginaire de Diderot : un feu follet dépenaillé et d’une impertinence débridée qui caracole des coulisses à la scène, balance ses répliques du haut au fin fond du théâtre, bouscule tous les codes dramaturgiques comme il se moque des convenances sociales et langagières dans un esprit frondeur sans bornes ni frontières ! Il faut bien de la patience et de la bienveillance, une étonnante science de l’écoute à Gabriel Le Doze, philosophe patenté des Lumières et improvisé Père la sagesse, pour tempérer les ardeurs du fougueux neveu aux saillies verbales à l’emporte-pièce.

Costume immaculé et cheveux bien peignés, face aux fripes et à l’outrecuidance de son interlocuteur, il impose sa présence d’un subtil mouvement de tête ou d’une légère intonation de voix. Le Doze et Vaude ? Un formidable numéro de comédiens réglé de bonne note par Alessio Zanfardino, élève de l’éminent claveciniste Olivier Baumont au Conservatoire de Paris, dans l’interprétation au plateau des œuvres de Jean-Philippe Rameau (contemporain de Diderot, Voltaire et d’Alembert). « Mes pensées sont mes catins », affirmait sans complexe Diderot ! Pour qui jouir de l’esprit importe autant que les plaisirs de la chair, pour qui la plénitude du corps influe sur la vivacité de l’intelligence. Des « catins » fort aguicheuses, dans cette alléchante et tonitruante bataille d’idées !

Le philosophe écrit ce dialogue, tel un roman, à plus de soixante ans. « Au sommet de son art », affirme Michel Delon qui commente l’édition de ce petit chef d’œuvre d’impertinence chez Folio Gallimard. Un texte inclassable portant le titre de « Satyre », rédigé à partir de 1762 et revu jusqu’en 1773, publié pour la première fois en 1805 dans une traduction allemande signée de Goethe ! « Diderot mêle la grosse plaisanterie, les sujets les plus divers, la lutte contre les adversaires des philosophes dans la mise en scène d’une conversation sans fin », poursuit le spécialiste du siècle des Lumières. Et l’universitaire de conclure, « Le neveu de Rameau pose des questions importantes et soudain, pour notre plus grand amusement, l’argumentation déraille, il devient bouffon sublime ».

Le bon, la brute et le truand selon le célèbre film signé Sergio Leone, Le sage, l’art brut et l’impudent pourrait-t-on dire de ce savoureux et truculent Neveu de Rameau ! De par son humour dévastateur et son humeur caustique portée à son paroxysme, la satire n’épargne personne, surtout pas les grands et les puissants. Diderot manie l’esprit de contradiction avec délectation, livrant un duel débridé entre le vice et la vertu ! Certes, mais pas que : derrière la supposée pochade du maître des Lumières, « un texte d’une grande modernité qui, sur le mode du dialogue philosophique, revient sur le sens de la vie et qui, en deux cents ans, n’a pas pris une ride », commente Jean-Pierre Rumeau, le metteur en scène.

Dans ces plaisirs de l’esprit qui prennent ainsi chair et sueur, qui transpirent de la scène à la salle en un tsunami de rires salvateurs et de pertinentes réflexions, tant esthétiques que philosophiques, un trio qui décoiffe avec force talent. Yonnel Liégeois

Le neveu de Rameau, Jean-Pierre Rumeau : Du 30/01 au 16/02. Du jeudi au samedi à 19h, les samedi et dimanche à 14h30. Théâtre de L’épée de bois, La cartoucherie, Route du Champ de Manœuvre, 75012 Paris (Tél. : 01.48.08.39.74).

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Vassili Grossman entre en scène

Au Théâtre-Studio d’Alfortville (94) Gerold Schumann met en scène Vie et destin. Adaptée par René Fix, une vaste fresque romanesque qui valut à son auteur, le journaliste et écrivain juif soviétique Vassili Grossman (1905-1964), une effroyable cascade de déboires et de menaces, avant et jusqu’après la mort de Staline.

Vassili Grossman eut droit à tout : foudres de la censure, fouilles du KGB, trahisons d’éditeurs et de collègues écrivains. Dès ses débuts, il flirtait « entre le bannissement et les honneurs ». Ses écrits ne collaient pas au « réalisme socialiste ». Il fut célèbre en sa qualité de correspondant de guerre pour l’Étoile rouge, organe de l’Armée rouge, durant la bataille de Stalingrad et la découverte des camps nazis. Sur le front en Ukraine, il éprouve l’ampleur des massacres perpétrés contre les juifs, il apprend la mort de sa mère dans le ghetto de Berditchev, sa ville natale. Vie et destin passa en Occident dans la clandestinité sous la forme de microfilms, pour être publié en Suisse et en France.

Une mise en scène qui relève de la gageure

On se dit que porter en scène une telle somme littéraire relève de la gageure et que qui trop embrasse mal étreint, mais on n’oublie pas que le Russe Lev Dodine avait présenté en 2007 sa version de Vie et destin à la MC93 de Bobigny, avec de grands moyens. Gerold Schumann n’a pas les mêmes. Du moins sa réalisation tient-elle compte des enjeux majeurs de l’œuvre, mis en pratique par six interprètes (François Clavier, Maria Zachenska, Thérésa Berger, Vincent Bernard, Thomas Segouin et le guitariste Yannick Deborne). Ils ont à vite changer de personnage en annonçant la couleur : officier SS, officier soviétique, soldate russe, soldat allemand, Eichmann, femme ukrainienne, etc.

Parfois on s’y perd un peu, mais le climat tragique d’un temps de guerre totale, à l’héritage actuel si lourd, est alors synthétisé en ondes concentriques à l’aide de la vidéo qui cite, en noir et blanc, les ruines de Stalingrad, entre autres terribles épisodes historiques dans lesquels fut impliqué, à son corps défendant, Vassili Grossman. Lui qui osa dire : « En mille ans l’Homme russe a vu de tout, mais il n’a jamais vu une chose : la démocratie ». Jean-Pierre Léonardini, photos Jennifer Herovic

Vie et destin, Gerold Schumann : Jusqu’au 01/02, du mardi au samedi à 20h30. Théâtre-Studio d’Alfortville, 16 rue Marcelin Berthelot, 94140 Alfortville (Tél. : 01.43.76.86.56). Le 30/04, au Théâtre de l’Arlequin à Morsang-sur-Orge (91).

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Paris, Ariane et sa bande

Au théâtre de la Scala (75), Ariane Ascaride propose Paris retrouvée. En compagnie de quatre comédiennes, d’une chanteuse et d’un accordéoniste, un spectacle poétique et littéraire, chansonnier et populaire en hommage à la capitale des Lumières. Où se cachent, sous le pont Mirabeau, Zazie, les Misérables et les enfants du Paradis.

Alignées derrière leur pupitre, elles sont impatientes de fouler le pavé. Au piano du pauvre, les doigts d’orfèvre de David Venitucci égrènent quelques notes. Tout à la fois mélodieuses et impétueuses, nostalgiques ou volcaniques… D’un souffle, l’accordéon donne le ton, les trois coups ont sonné, la fête peut commencer ! « Paris, c’est la ville de mes balades interminables et solitaires sous le soleil de mai, de mes arrêts fascinés sur un pont à regarder les autres en enfilade enjamber la Seine. Cela reste toujours pour moi un enchantement », confesse en préambule la Jeannette des quartiers populaires de Marseille, la Marianne des Fortifs et des banlieues parisiennes.

Amoureuse de Paname, la pie voleuse l’affirme, persiste et signe, « nous décidons aujourd’hui de prêter nos voix à ceux qui ont si bien célébré Paris (…) pour dire qu’elle n’est pas seule dans sa résistance, nous sommes là et mettons nos pas les uns dans les autres, voix à l’unisson, pour faire résonner la musique de ses artères ». Une profession de foi superbement coloriée, psalmodiée et chantée par cette clique de femmes rebelles (Pauline Caupenne, Annick Cisaruk, Délia Espinat-DiefOcéane Mozas et Chloé Réjon) qu’Ariane Ascaride a convoqué en bataillon collé-serré sur la scène de la Piccola Scala !

« Rien n’a l’éclat de Paris dans la poudre
Rien n’est si pur que son front d’insurgé
Rien n’est ni fort ni le feu ni la foudre
Que mon Paris défiant les dangers
Rien n’est si beau que ce Paris que j’ai. »

Louis Aragon

Comme il convient, la troupe entame sa balade chansonnière sur les Champs-Élysées de Joe Dassin pour la clore en compagnie de Dutronc père au petit matin, en fait soixante minutes plus tard, à l’heure où Paris s’éveille : des Beaux quartiers d’Aragon au cimetière du Père Lachaise, des fusillés de la Commune à la Zazie de Queneau pestant contre le métro en grève ! En paroles et musiques, en vers clamés ou chantés (ah, la voix gouailleuse de la Cisaruk !), lavandières ou pétroleuses, combattantes d’hier à aujourd’hui, les six interprètes invitent l’auditoire à joindre leurs pas à celles et ceux, écrivains-musiciens-chanteurs, qui ont immortalisé, pleuré, aimé, arpenté les pavés de Paris. De La danse des bombes de Louise Michel aux Mémoires d’une jeune fille rangée de Simone de Beauvoir, des amours contrariés des Enfants du paradis sous la plume de Prévert à ceux-là qui dorment ou meurent sous Le pont Mirabeau d’Apollinaire, quand vient la nuit et sonne l’heure…

Paname la bien-aimée est sertie de folles dorures entre belles littératures et chansons éternelles. Un talentueux accordéoniste et six fiers minois pour charmer nos yeux et ensorceler nos oreilles, un tendre baiser à « Paris outragé, Paris brisé, Paris martyrisé, mais Paris libéré » et magnifiquement célébré ! Yonnel Liégeois

Paris retrouvée : avec Ariane Ascaride, Pauline Caupenne, Chloé Réjon, Océane Mozas, Délia Espinat-Dief, la chanteuse Annick Cisaruk et David Venitucci à l’accordéon. Jusqu’au 14/02, les jeudi et vendredi à 19h. La Scala, 13 boulevard de Strasbourg, 75010 Paris (Tél. : 01.40.03.44.30).

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Brecht, au temps du nazisme

Jusqu’au 07/02 à l’Odéon (75), puis au TNP (69) et au Théâtre du Nord (59), Julie Duclos propose Grand-peur et misère du IIIe Reich. Une série de tableaux écrits entre 1935 et 1938 par un Brecht déjà condamné à l’exil. Un théâtre qui a gardé toute sa pertinence.

Il n’est pas simple de s’attaquer au répertoire du dramaturge allemand, théoricien de la distanciation et pratiquant d’un théâtre épique et didactique. Son théâtre se fait rare sur les plateaux. De temps en temps, un Opéra de quat’sous, une Mère courage, une Vie de GaliléeArturo Ui… C’est peut-être l’air du temps de ces dernières décennies qui veut ça : trop politique, trop militant, trop ceci ou trop cela, le théâtre de Brecht. Même si on s’empresse de citer cette réplique de la Résistible Ascension d’Arturo Ui « Le ventre est encore fécond d’où a surgi la bête immonde ». Pourtant, il suffit de se plonger dans la lecture des pièces de Brecht pour mesurer combien son théâtre n’a rien perdu de sa puissance ni de sa pertinence et se révèle un outil nécessaire. Un matériau artistique, esthétique, historique et politique d’importance pour décrypter la complexité du monde. D’hier et d’aujourd’hui. Pour en finir avec un théâtre qui se tient sage.

Le fascisme quotidien

Brecht écrit Grand-peur et misère du IIIe Reich entre 1933 et 1938 alors qu’il a dû quitter l’Allemagne. Dès l’arrivée au pouvoir d’Hitler, son théâtre est censuré, ses livres saisis, brûlés. Brecht s’installe au Danemark, parcourt l’Europe. Il rencontre des compatriotes exilés eux aussi, lit la presse, se documente, croise des témoignages pour écrire cette pièce où chaque scène, indépendante des autres mais reliée par un fil d’Ariane invisible, rend compte du climat de peur qui s’infiltre par tous les pores de la société allemande, n’épargnant aucune classe sociale. Brecht ne démontre rien, il montre le fascisme au quotidien.

Grand-peur et misère du IIIe Reich n’est pas une pièce de facture classique. Constituée de 28 tableaux, elle prend à contre-pied toute tentative de dramatisation spectaculaire pour se concentrer dans la sphère de l’intime. Ils sont ouvriers, paysans, travailleurs, chômeurs, boucher, femme de chambre, cuisinière, juge, procureur, médecin. On y voit des hommes et des femmes ordinaires, dans une situation extraordinaire. Certains se complaisent sans état d’âme dans la cruauté, une cruauté d’une terrible banalité ; d’autres tentent de survivre dans un univers impitoyable, inimaginable. Ainsi des parents basculent dans une paranoïa qui vire à l’absurde, persuadés que leur garçonnet les a dénoncés ; un juge cherche par tous les moyens à accorder droit et dictature ; une femme se sacrifie pour son mari médecin, parce que juive.

Une déshumanisation progressive

Chaque scène est plus troublante, dérangeante, que la précédente, tant la machine à broyer hommes, femmes et enfants n’épargne aucun d’eux, tous incapables de réagir autrement que par des réflexes de survie lourds de conséquences, paralysés jusque dans la parole. On les voit ployer sous ce sentiment de peur qui, insidieusement, ne les lâche pas et paralyse toute velléité de contestation. Julie Duclos parvient à installer une atmosphère étouffante qui va crescendo. Sobre et épurée, sa mise en scène est ponctuée de mouvements cinématographiques, sur le plateau et en vidéo, comme autant de respirations qui relient chaque tableau. On tourne ainsi les pages d’un livre inquiétant dont chaque chapitre raconte la déshumanisation à l’œuvre. Dans un décor semi-industriel d’une hauteur étouffante, aux murs gris troués de vitres opacifiées, les acteurs se livrent à cet exercice avec une intensité mesurée, jouant parfois d’une voix blanche, chuchotant de peur d’être entendus par ce monstre invisible.

Bientôt un siècle nous sépare de ces temps obscurs. On aimerait croire que toute ressemblance avec des personnages existants serait fortuite. Devant la montée des extrêmes droites en Europe et dans le monde, l’irruption de ce populisme qui inocule le poison vénéneux de la peur et de la haine, oui, il y a urgence à remettre Bertolt Brecht sur le métier ! On pense à la chanson de Rachid Taha, Voilà, voilà que ça recommence…. Marie-José Sirach, photos Simon Gosselin

Grand-peur et misère du IIIe Reich : du 11/01 au 7/02/25 à l’Odéon de Paris, du 13 au 22/02 au TNP de Villeurbanne, du 27/02 au 2/03 au Théâtre du Nord de Lille.

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Rictus, vibrant poète des miséreux

Au théâtre de lEssaïon (75), Guy-Pierre Couleau propose Rossignol à la langue pourrie. Écrits au début du XXe siècle, les poèmes de Jehan-Rictus témoignent d’une humanité ardente. Avec Agathe Quelquejay, bouleversante de naturel et de sincérité.

Sur la scène dépouillée, seule la lumière savamment dosée par Laurent Schneegans, avec sa petite forêt de flammes vacillantes, définit les contours des six aventures qui vont se dessiner. La mise en scène de Guy-Pierre Couleau inscrit ce moment rare dans l’écrin des caves médiévales et historiquement voûtées du théâtre Essaïon, dans le quartier parisien du Marais. Seule en scène une heure durant, mais que le temps semble bien court parfois, Agathe Quelquejay délivre avec une passion rare, une tendresse violente pourrait-on dire, la poésie de Jehan-Rictus. Des textes écrits au début du siècle dernier dans une langue particulière, celle du peuple des miséreux, soumis à la puissance absolue de la grande bourgeoisie, du patronat et des polices à leurs ordres, dans un climat de violences et de peurs.

Né en 1867, de son vrai nom Gabriel Randon, fuyant l’oppressant domicile familial à tout juste 17 ans, Jehan-Rictus s’est essayé à plusieurs métiers, sans grand succès. Avant de se faire poète. Deux ouvrages essentiels sont de lui connus. Les soliloques du pauvre narrent les déboires d’un sans-abri dans les rues de la capitale. Le froid, la faim, la grande misère morale, affective, matérielle y sont dépeints sans faux-semblant. Le cœur populaire, l’autre recueil, est publié en 1913. En sont tirés les six textes de ce spectacle dont le titre forcément intrigue, Rossignol à la langue pourrie.

La poésie des mots simples et crus

Ici, la misère frappe dès le plus jeune âge. Quand par exemple le père, immonde, rentre saoul après avoir bu sa paye de la semaine, il cogne qui ose le contrarier chez lui, avant de glisser une main dans le lit de ses petites filles terrorisées. Un peu après, c’est une jeune prostituée qui, dans « La charlotte prie Notre-Dame durant la nuit du réveillon », implore « la Vierge Marie » de l’aider ou alors de l’emmener au ciel. Un peu plus loin, voilà une mère qui se recueille devant la fosse commune du cimetière d’Ivry. « T’entends-ty ta pauv’moman d’mère/Ta Vieille, comm’tu disais dans l’temps » dit-elle à son gamin exécuté il y a un an…

L’écriture de Jehan-Rictus ne s’embarrasse pas d’élégance. Elle est nature, brute, sans maquillage ni postiche poudré. Elle ne fait pas peuple, elle est le peuple. « Son style a cette faculté à nous réconcilier avec la poésie et nous réjouit avec ses mots simples et crus », explique Agathe Quelquejay. Et la comédienne d’ajouter : « À l’heure où la guerre frappe à la porte, où les femmes et les enfants sont encore maltraités, battus, violés, troqués, assassinés, les thèmes abordés sont d’une actualité criante ». Avec aisance, comme transportée par la fluidité de la mise en scène soulignée par quelques instants empruntés à des temps musicaux d’aujourd’hui, la comédienne est tous ces personnages. Formidable, bouleversante de naturel et de sincérité.

Dans une allure androgyne qui accentue l’universalité du propos, même quand elle revêt au final l’étonnante robe conçue par Delphone Capossela… Le chant du rossignol n’en est que plus universel, envoûtant et toujours juste. Gérald Rossi

Rossignol à la langue pourrie : Jusqu’au 02/02, les vendredi et samedi à 21h, le dimanches à 18h. Du 04/02 au 01/04, le lundi à 21h et le mardi à 19h15. Théâtre de l’Essaïon, 6 rue Pierre au lard, 75004 Paris (Tél. : 01.42.78.46.42). Puis tournée et festival Off d’Avignon en juillet.

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Beckett, une partie de plaisir !

Du 23 au 29/01, à Bruxelles, le théâtre des Martyrs propose Fin de partie. Un classique du répertoire, l’un des chefs d’œuvre de Samuel Beckett… Avec Denis Lavant et Frédéric Leidgens dans les rôles-titres, magistralement mis en scène par Jacques Osinski.

Un événement, le plus français des auteurs irlandais, prix Nobel de littérature en 1969, à l’affiche d’une grande salle bruxelloise : Samuel Beckett, le maître de l’insolite, subtil défaiseur de langage et tricoteur de mots ! Qui fit scandale en 1953, lors de la création d’En attendant Godot par Roger Blin, les spectateurs n’y comprenant rien, excédés qu’il ne se passe rien, au point d’en venir aux mains : Godot, qu’on attend toujours 70 ans plus tard, n’en demandait pas tant, le succès était assuré !

« Je ne sais pas qui est Godot. je ne sais même pas, surtout pas, s’il existe. Et je ne sais pas s’ils y croient ou non, les deux qui l’attendent. Les deux autres qui passent vers la fin de chacun des deux actes, ça doit être pour rompre la monotonie. Tout ce que j’ai pu savoir, je l’ai montré. Ce n’est pas beaucoup. Mais ça me suffit, et largement. Je dirai même que je me serai contenté de moins ».

Samuel Beckett. Lettre à Michel Polac, 1952

Un plaisir des planches renouvelé au Théâtre des Martyrs, en compagnie de Samuel Beckett ! Jacques Osinski reprend sa Fin de partie, couronnée en 2023 par le Syndicat de la critique du Prix Laurent Terzieff, « Meilleur spectacle dans un théâtre privé ». Toujours avec la même bande de comédiens, Denis Lavant et Frédéric Leidgens dans les rôles-titre, les têtes de Claudine Delvaux et Peter Bonke émergeant des bacs à poubelle…

« Ma bataille sans espoir contre mes fous continue (avec l’écriture de Fin de partie, ndlr), en ce moment j’ai fait sortir A de son fauteuil et je l’ai allongé sur la scène à plat ventre et B essaie en vain de le faire revenir sur son fauteuil. Je sais au moins que j’irai jusqu’à la fin avant d’avoir recours à la corbeille à papier. Je suis mal fichu et démoralisé et si anxieux que mes hurlements jaillissent, résonnant dans la maison et dans la rue, avant que je puisse les arrêter ».

Samuel Beckett. Lettre à Pamela Mitchell, 1955

Comme l’affirme le génial irlandais à propos de sa pièce préférée, nous voilà donc face à un vieil homme condamné en son fauteuil, aveugle et paralytique… Près de lui, un type plus jeune, boiteux et agité. Hamm (Frédéric Leidgens) et Clov (Denis Lavant), le père et le fils peut-être, le maître et le serviteur plus vraisemblablement : l’un parle l’autre agit, l’un ordonne l’autre obéit. Qui s’interpellent et se répondent du tac au tac, des dialogues de basse ou haute intensité, comme Clov qui n’en finit pas de monter et descendre de son échelle, d’une aigreur vacharde ou d’une mielleuse condescendance. Le vieux, acariâtre, vit la peur au ventre, redoutant que son garçon de compagnie le quitte. L’autre, fielleux, ne cesse de répéter qu’il va fuir, s’en aller bientôt, et si ce n’est aujourd’hui ce sera demain assurément.

La vie, les jours s’écoulent ainsi en ce salon sans chaleur ni luminosité, d’un rituel l’autre à servir le repas, surveiller le bon ou mauvais temps du haut de la fenêtre, cajoler le petit chien en peluche qui a perdu une patte : comme le précise Beckett dans la missive à son amoureuse, un monde de fous qui, paradoxe, semblent pourtant toujours maîtres de leur raison, les parents de Hamm (Claudine Delvaux et Peter Bonke) sortant la tête des deux grands tonneaux où ils sont cloîtrés, à priori à leur insu mais de leur plein gré au vu de leur visage rayonnant ! Sur le plateau, peu d’action mais une forte agitation, Lavant et Leidgens au sommet de leur art, entre tragédie et comédie, dans leurs rôles de composition et leurs tirades à la pointe acérée.

Jacques Osinski maîtrise l’univers beckettien. Du maître irlandais exilé à Paris depuis 1937 et reposant désormais au cimetière Montparnasse, l’ancien directeur du Centre dramatique national des Alpes a déjà mis en scène nombre de ses textes, du Cap au pire à La dernière bande au milieu de quelques Foirades… Avant que ne se lève le rideau, un interminable noir silence invite le spectateur à se défaire des affaires du temps présent pour entrer dans un univers hors d’atteinte de toute normalité : l’ancien monde qui se meurt au fond d’un tonneau, le nouveau où les vivants se répartissent la tête et les jambes, l’un râlant et l’autre claudiquant. Une alliance forcée, une solidarité fondée dans la contrainte, un piteux jet de lumière laissant entrevoir un semblant de bonté et d’espoir. Avec Beckett, c’est peu dire, entre humour et férocité, les rapports entre humains sont d’une étrange complexité.

Au fil de cette magistrale et indémodable Fin de partie, chacun est convié, selon son humeur du jour, à rire ou pleurer au banquet de la comédie humaine. Un spectacle accessible à quiconque, où les mots du quotidien – décalés – disjonctés – déphasés – donnent à voir et entendre les maux d’un monde où la graine ne germe plus, où l’éclaircie se fait rare, où l’autre se terre dans l’absence et le silence. « Fini, c’est fini, ça va finir, ça va peut-être finir », nous alerte Beckett avec une hauteur et une intelligence d’esprit prophétiques. Yonnel Liégeois, photos Pierre Grosbois

Fin de partie : Les 23 et 24/01 à 20h15, le 25/01 à 18h, le 26/01 à 15h, les 28 et 29/01 à 19h. Théâtre des Martyrs, Place des Martyrs 22, 1000 Bruxelles (Tél. : 32.2.223.32.08). Les écrits de Samuel Beckett sont disponibles aux éditions de Minuit.

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