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Raphaëlle Boitel, ombres et lumières

De Gap à Lyon, Raphaëlle Boitel présente Ombres portées. Du « cirque théâtre chorégraphique » qui renouvèle les arts de la piste ! Un spectacle total où se mêlent théâtre, danse et performance physique, une superbe scénographie d’ombres et de lumières.

Les arts du cirque sont toujours en renouveau et Raphaëlle Boitel y participe avec ce qu’elle qualifie de « cirque théâtre chorégraphique ». Après 5es Hurlants créé avec les jeunes diplômés de l’Académie Fratellini où elle a été formée et Le Cycle de l’absurde, spectacle de sortie du Centre National des Arts du Cirque promotion 2020, Ombres portées s’inscrit dans la même veine chorégraphique avec une scénographie d’ombres et lumières et une narration plus affirmée. Première image saisissante : de l’obscurité, comme tombée du ciel, une jeune artiste (Vassiliki Rossillion) se balance sur une corde volante, s’y love, fait plusieurs figures acrobatiques puis s’envole de plus en plus haut et s’efface dans le noir, au lointain. « J’ai rêvé Ombres portées comme un spectacle total où se mêlent performance physique, théâtre, danse, septième art, rires, larmes…», écrit Raphaëlle Boitel. Elle raconte ici, paroles-images et mouvements, l’histoire d’une famille « décomposée » par la rage d’une jeune femme contre le père. Trois sœurs et un frère muet gravitent, courent, se chamaillent avec force acrobaties, virevoltent autour de ce vieil homme massif (Alain Anglaret), bientôt infirme.

Une noce se prépare et chacun s’affaire. Tia Balacey, la petite sœur, bondit et cabriole. Légère comme une plume, elle sculpte dans l’espace de jolies figures d’acrodanse. La mariée (Alba Faivre) attend son fiancé mais sa fougue amoureuse sera bientôt, éteinte par l’infidélité de celui qui est devenu son époux. Nous la verrons plus tard grimper désespérément à la corde lisse, se dépouillant de sa robe blanche : un beau moment poétique. Le fiancé arrive enfin (Nicolas Lourdelle), raide et emprunté parmi tous ces corps acrobatiques, aussi drôle que dans les spectacles de Baro d’Evel, la compagnie qu’il a co-fondée. Il se livrera à quelques gags, comme le petit gars de la famille, un rôle muet pour Mohamed Rarhib avec acrobaties au sol, mâtinées de hip hop et art du mime. Vassiliki Rossillion, descendue de sa corde volante, incarne K, la sœur rebelle, et danse sa rage contre un père indifférent… Que lui a-t-il fait ? Chacun pourra deviner. Raphaëlle Boitel a voulu sonder la question du « non-dit ».

De tableau en tableau, la déchéance de la figure tutélaire du père, haï ou chouchouté selon les membres de la fratrie, rassemble à nouveau la famille. Réglés par une subtile chorégraphie, entre horizontalité et verticalité, les corps se croisent, s’acoquinent en un duo sensuel, ou s’agglutinent, tribu brouillonne. Raphaëlle Boitel a joué douze ans chez James Thierrée, notamment dans La Symphonie du Hanneton et La Veillée des Abysses, elle en a gardé un goût pour les images poétiques. Les solos des circassiens se fondent dans le ballet des corps et objets, noyés dans les vapeurs des lumières et accompagnés par la musique d’Arthur Bison. Les clairs-obscurs, orchestrés par Tristan Baudoin, sont ici essentiels. Ce passionné d’arts plastiques sculpte la lumière en magicien, cloisonne l’espace avec lampes et projecteurs, enfermant dans leurs faisceaux les interprètes tels des insectes pris au piège. Des effets stroboscopiques les font apparaître et disparaître. 

« J’espère que l’histoire de « K », cette jeune femme qui veut s’extraire du silence, touchera chaque spectateur », affirme Raphaëlle Boitel, « son parcours est celui de beaucoup de femmes, notre rôle est de provoquer la parole ». Nul besoin d’en dire autant, la chorégraphie et l’expression des corps suffisent à dénoncer les violences intrafamiliales. Les paroles ne sont pas essentielles à la compréhension de ce qui se trame entre les personnages. Reste un spectacle d’une grande beauté plastique et qui ne manque pas d’humour malgré la gravité du thème, servi par des interprètes exceptionnels. Mireille Davidovici, photos Raynaud De Lage

Ombres portées, Raphaëlle Boitel : Les 23 et 24/01, La Passerelle, Scène nationale de Gap (05) ; les 28 et 29/01, Théâtre Durance, Scène nationale Château Arnoux-Saint-Auban (04). Les 6 et 7/02, Le ZEF, Scène nationale de Marseille (13). Du 19 au 23/03, Théâtre des Célestins, Lyon (69).

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Trois hommes à la question

De l’ouvrage paru aux éditions de Minuit en 1958, Laurent Meininger adapte et met en scène La question. Une mise en bouche fulgurante du récit-brûlot d’Henri Alleg, relatant sévices et tortures que lui infligea l’armée française durant la guerre d’Algérie. Avec Stanislas Nordey sous les traits de l’ancien journaliste d’Alger républicain, impressionnant de naturel et de vérité.

Un clair-obscur oppressant, un étrange rideau tremblant en fond de scène… Le décor, sobre, est posé. Un homme s’avance, la voix calme et puissante tout à la fois, un halo de lumière pour éclairer des mots criant souffrance et douleur. Sur le plateau, s’immiscent angoisse et détresse. Face au public, figé comme sidéré par les paroles dont il use pour narrer son interminable supplice, Stanislas Nordey impose sa présence. La question ? Les sombres pages d’une histoire de France où des tortionnaires, soldats et officiers d’une armée régulière, couvrent de rouge sang leurs ignobles forfaitures.

En cette Algérie des années de guerre, depuis novembre 1956, le journal Alger républicain est interdit de parution. Contraint à la clandestinité, Henri Alleg, son directeur, est arrêté en juin 1957. De sa prison, entre deux séances de torture dirigées par les hommes des généraux Massu et Aussaresses, il rédige La question. Sorti clandestinement de cellule, un texte bref mais incisif et dense, limpide presque, qui dissèque hors tout état d’âme les sévices endurés : la « gégène » (des électrodes posées sur diverses parties sensibles du corps), la « piscine » (la tête plongée dans l’eau jusqu’à l’asphyxie), la « pendaison » (le corps suspendu par les pieds et brûlé à la torche)… Sans omettre les coups, les injures, les humiliations quotidiennes, les menaces de mort à l’encontre de la femme et des enfants du supplicié !

Un témoignage d’autant plus émouvant et percutant qu’Henri Alleg le rédige tel un rapport d’autopsie, celle d’un mort vivant qui n’ose croire en sa survie. Les commanditaires de ces actes barbares ? Les militaires français du « Service action » qui s’octroient tous les droits, usent et abusent de sinistres manœuvres pour extorquer des renseignements et sauver l’Algérie coloniale des griffes de l’indépendance. Leur doctrine fera école, le général Aussaresses ira l’enseigner aux États-Unis, ensuite en Argentine et au Chili. Sur la scène du théâtre, point de salle de tortures, non par économie de moyens mais pour que le texte seul, sans pathos superflu, prenne son envol hors les frontières. Hier comme aujourd’hui, pour dénoncer dictateurs et tortionnaires en tout pays.

« Ma première rencontre avec le livre d’Henri Alleg ? Un choc », reconnaît Laurent Meininger, « qui m’émeut toujours autant au fil de mes lectures ». D’autant qu’il s’emploie, depuis la création de sa compagnie théâtrale en 2011, à mettre en scène des textes forts qui parlent aux consciences d’aujourd’hui. Formé à l’école de l’éducation populaire par des maîtres es tréteaux, tel Jean-Louis Hourdin, il s’inscrit au nombre de ceux qui ont fait entrer le théâtre dans les hôpitaux et les prisons. Face à la montée des nationalismes et à l’émergence de « petits chefs » aux discours haineux, Laurent Meininger en est persuadé, La question conserve son pouvoir d’interpellation en ce troisième millénaire. « Croire que liberté et démocratie sont acquises à tout jamais ? Une attitude suicidaire ! Il nous faut rester vigilants, ne jamais se départir d’un esprit critique, le combat contre l’injustice est permanent ».

« Aujourd’hui encore, La Question demeure une référence », écrit en 2013 dans les colonnes du Monde Roland Rappaport, l’avocat qui sortit feuille par feuille le manuscrit écrit sur du papier toilette. « C’est ainsi, qu’en 2007, aux USA, lors des débats sur l’usage en Irak de ce qui était désigné comme « des interrogatoires musclés », en réalité de véritables tortures, l’Université du Nebraska a publié, en anglais, La Question. Dans la préface, signée du professeur James D. Le Sueur, on lit « La Question est et demeure, aujourd’hui, une question pour nous tous », rapporte le juriste en conclusion de son témoignage.

Alleg, Meininger et Nordey ? D’une génération l’autre, trois hommes aux convictions enracinées pour un même devoir de mémoire. Trois hommes à la question pour un message de vigilance certes, plus encore pour un message de paix et de fraternité entre les peuples. Sur la scène, à La question posée dans le clair-obscur, lumineuse et flamboyante s’impose la réponse ! Yonnel Liégeois, photos Jean-Louis Fernandez

La question : le 21/01/25, Le Cratère, Alès (30). Du 24/01 au 01/02, Théâtre de la Concorde, Paris (75). Du 18 au 22/03, Théâtre des Bernardines, Marseille (13). Du 01 au 03/04, Comédie de Picardie, Amiens (80).

Question interdite

Publiée en février 1958, La question d’Henri Alleg est la première à dénoncer publiquement sévices et tortures perpétrés en Algérie. Jean-Paul Sartre, dans les colonnes de L’Express, salue à l’époque la portée du texte. Huit réimpressions dans les cinq semaines suivant la sortie… Le 25 mars, le livre est saisi puis interdit, à la demande du tribunal des forces armées de Paris. Malraux, Mauriac et Sartre protestent et dénoncent la censure. Devenu succès littéraire et référence internationale, l’ouvrage est traduit en pas moins de trente langues (éd. de Minuit, 6€90).

Une rencontre saisissante

La Question a été pour moi une rencontre saisissante. Ce texte dénonce l’utilisation de la torture par l’armée française durant la bataille d’Alger. Il fut longtemps censuré par l’État français. J’ai été totalement happé, interpellé par les mots de Henri Alleg. Ils font écho à des émotions qui me traversent depuis longtemps : mon grand-père fut résistant pendant la seconde guerre mondiale. Certes, il ne s’agit pas de la même guerre, mais la guerre d’Algérie soulève des questions que soulevait également, à peine plus d’une décennie auparavant, la seconde guerre mondiale : la torture, la résistance, la censure… Elle interroge en 1957 sur ces enseignements que notre pays n’a pas su tirer des atrocités subies par son propre peuple entre 1939 et 1945. Ce récit autobiographique parle d’un homme qui reste fidèle à ses convictions ; quel qu’en soit le prix pour lui-même. Son refus, son courage, sa dignité, ses valeurs fraternelles me touchent profondément. Que signifie résister ? Comment réagir face à la peur ? face à la douleur physique ? Jusqu’où est-on capable d’aller pour défendre un idéal ? Dans La Question le récit comme la torture sont implacables. On ne peut s’y soustraire. Le choc est d’autant plus rude que le récit est clinique, il ne fait jamais appel à l’émotion. Henri Alleg dresse le procès-verbal des exactions que lui ont fait subir les parachutistes français sur ordre du gouvernement français. Il sait que le silence est le plus fidèle allié de la torture. Il sait que pour défendre nos valeurs, il faut témoigner de ce qui se passe quand elles s’effondrent.

Monter La Question, c’est rappeler que la torture existe toujours, que les principaux tortionnaires et assassins sont les États, hier comme aujourd’hui. Aucun d’entre eux « n’est à l’abri de consentir » à la torture, à « l’exécution extra-judiciaire », à l’utilisation de peines, de conditions de détention ou de traitements cruels, inhumains ou dégradants Pas même les grandes démocraties, pourtant supposées garantir le respect des droits de l’homme… La liste est longue, effroyablement longue, des pays qui ont recours à la torture de manière systématique pour obtenir des informations, arracher des « aveux », menacer. La liste est longue, effroyablement longue, des pays où « l’exécution extra-judiciaire » fait taire la voix dissidente. Ces horreurs font écho aux tortures subies par Henri Alleg en 1957 ; à la « corvée de bois » des parachutistes en Algérie, assassinant sur ordre du gouvernement français les militants indépendantistes Maurice Audin, Ali Boumendjel et bien d’autres ; au massacre de « Français musulmans d’Algérie », le 17 octobre 1961 à Paris, par des policiers français sur ordre d’un préfet déjà impliqué dans la rafle de 1600 juifs à Bordeaux entre 1942 et 1944. Au regard de la place qu’elle tient dans la littérature minimaliste, au regard du rôle qu’elle a tenu hier dans le « tressaillement » des consciences, OUI il est juste que La Question conserve son statut de référence internationale. Mais NON, il n’est pas acceptable que tant de pays, tant de gouvernements dans le monde restent encore tortionnaires et que La Question conserve ainsi malheureusement toute son actualité. Laurent Meininger, metteur en scène

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Entre farce et drame, le mandat

Du 14 au 16/01, à la Comédie de Saint-Étienne (42), Patrick Pineau présente Le mandat. Dans une traduction d’André Markowicz, entre farce et satire politique, la pièce de Nicolaï Erdman décoiffe ! Avec force humour et suspens pour ce vaudeville soviétique des années 20, un spectacle d’une puissance convaincante.

Moscou, au lendemain de la révolution bolchévique ! Dans l’appartement petit-bourgeois de la famille Goulatchkine, c’est la débandade et la consternation : tsar et ordre ancien sont à terre, la seule issue en perspective ? Brandir sa carte du parti communiste soviétique, Le mandat ! Si le fils Pavel l’obtient, sa sœur pourra convoler en justes noces avec le fils des voisins, des suppôts fortunés de l’ancien pouvoir, avenir et tranquillité des deux maisonnées sont assurés. Alors, il faut s’organiser en accrochant au mur des tableaux à message interchangeable, sur une face un paysage hollandais et de l’autre le portrait de Marx, un autre avec le visage du Christ pour amadouer un pope de passage… En un mot, il faut donner le change, miser sur le double langage pour amadouer les apparatchiks et ne pas contrarier les nostalgiques de l’ancien régime. C’est sans compter sur l’ire du voisin de palier, sa casserole de vermicelles sur la tête, fatigué de leurs turpitudes et fermement décidé à les dénoncer à la milice du quartier… Suspens garanti, le fameux mandat comme nouveau graal à conquérir !

Lors de sa création, jouée plus de 350 fois en 1925, la pièce subversive de Nicolaï Erdman connut un immense succès. Avant que Staline n’y mette son grain de sel, n’interdise son autre pièce Le suicidé et condamne l’auteur au silence : du Feydeau à dimension politique ! Dans la version d’André Markowicz, l’œuvre explose d’irrévérence sociale, brocardant autant la bourgeoisie agonisante que le totalitarisme naissant. De l’allumage à l’extinction des projecteurs, sous son humour ravageur une peinture de grande intelligence pour interroger nos sociétés, d’hier à aujourd’hui, où d’aucuns usent d’un discours mielleux pour mieux assouvir leurs appétits personnels. Conduite par Patrick Pineau, une troupe de haute voltige qui emporte le public dans une sarabande effrénée de coups de théâtre à répétition. Yonnel Liégeois, © Simon Grosselin

Le mandat, Nicolaï Erdman et Patrick Pineau : du 14 au 16/01, salle Jean Dasté à 20h. La Comédie de Saint-Étienne, Place Jean Dasté, 42000 Saint-Étienne (Tel : 04.77.25.14.14).

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Françoise Gillard, un événement !

Jusqu’au 25 janvier, au Théâtre 14, Françoise Gillard propose L’événement. Le texte emblématique d’Annie Ernaux, prix Nobel de littérature 2022, narrant son avortement clandestin dans les années 60. Entre émotion contenue et gestuelle retenue, la sociétaire de la Comédie Française s’impose en éblouissante messagère.

Une chaise pour seul décor, le visage poupin et la voix doucereuse… Dès son entrée sur la scène nue du Théâtre 14, Françoise Gillard en impose par son naturel. À n’en point douter, sa tenue vestimentaire l’atteste, la jeune étudiante en littérature n’est pas rejeton de grande famille. Fille de petits commerçants, le bar-épicerie d’un quartier populaire d’Yvetot en Normandie, elle occupe une chambre à la résidence universitaire de Rouen : loin de l’univers familial, en porte-à-faux avec son milieu social, peu de relations sinon une ou deux amies… Dans l’étroitesse des quatre murs, depuis quelques jours déjà, elle scrute le fond de sa culotte : toujours pas de règles en vue, l’inquiétude se fait pesante.

Les mots sont crus, les descriptions sèches. Sans fioritures ni qualificatifs superflus, sans pathos ni sentiments démesurés. La phrase brève, rugueuse, récit clinique d’un geste insensé, impose d’elle-même émotion et compassion, soulève colère et réprobation, convoque pleurs et douleurs. De l’humour et de l’ironie aussi, peu, rarement… Comme ce pull-over et ces sandales dont se défait la comédienne en cours de représentation, presque une respiration, une mise à distance face au récit poignant dont le couple Ernaux-Gillard se fait l’écho. Dans l’intimité d’une chambre de jeune fille, auteure reconnue quatre décennies plus tard, le journal de bord d’un avortement pratiqué par une « faiseuse d’anges » dans les années 60 : la sonde clandestine introduite dans le vagin à défaut d’une aiguille à tricoter, les douleurs au ventre et le sang, le fœtus délesté dans la cuvette des toilettes, l’hémorragie ensuite sous peine de mort, le curetage enfin aux urgences de l’hôpital sous les opprobres d’un corps médical à l’ordonnancier moralisateur…

Une « salope » parmi 343 autres

L’événement ? La publication d’un récit de vie dont les épisodes remontent à 1963, l’affirmation claire d’une femme à disposer de son corps et refuser l’enfant non désiré, les trois mois d’existence angoissants d’une « salope » au même titre que les 343 autres qui revendiqueront ce statut avec audace et fierté avant que maître Gisèle Halimi ne plaide leur cause devant le tribunal de Bobigny en 1972, avant qu’au perchoir de l’Assemblée nationale une ministre de la santé et grande dame, Simone Veil, ne conquiert avec courage et dignité en 1974, sous les insultes – les quolibets – les menaces de mort, le droit à l’interruption volontaire de grossesse. Assise sur sa chaise retournée, Françoise Gillard se veut économe de gestes. Juste une main levée de temps à autre, genoux serrés, regard convaincant, seule sa parole bouscule l’espace, invite les divers protagonistes à s’immiscer dans le récit par un subtil changement de ton ou de voix, dessine les contours physiques et psychologiques de l’acte à venir, du délit en gestation.

Puissance du dire vrai, force du verbe ainsi proféré, violence des maux et des mots, tels ceux de l’interne lors de l’hospitalisation, « Je ne suis pas le plombier » : douceur de voix de l’interprète, véhémence du récit de la narratrice ! Une seule fois, d’un mouvement brusque, la comédienne se lèvera de sa chaise : debout pour illustrer la chute du fœtus d’entre les jambes ! Un acte décisif qui révèle brisures, fêlures, blessures d’une femme prisonnière d’une loi rétrograde, d’une éducation religieuse partisane, d’un système de pensée construit par et pour les hommes… Paru en l’an 2000, l’ouvrage d’Annie Ernaux fit sensation, vingt-cinq ans plus tard il émeut et heurte les consciences avec la même autorité. Françoise Gillard s’impose en éblouissante messagère. Yonnel Liégeois, © Vincent Pontet « coll. Comédie-Française »     

L’événement d’Annie Ernaux, Françoise Gillard avec la collaboration artistique de Denis Podalydès : jusqu’au 25/01, les mardi-mercredi et vendredi à 20h, le jeudi à 19h, le samedi à 16h. Théâtre 14, 20 avenue Marc Sangnier, 75014 Paris (Tél. : 01.45.45.49.77). L’événement, d’Annie Ernaux (Folio Gallimard, 144 p., 7€60).

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La ferme, ses fureurs et odeurs

En tournée nationale, David Lescot propose Je suis trop vert. Dans la foulée de ses précédents spectacles, l’auteur et metteur en scène n’en finit pas d’explorer les états d’âme de son héros à l’heure de son entrée au collège. Cette fois, en voyage de classe à la ferme : entre vaches, poules et cochons, l’apprentissage de la vie.

Nous retrouvons, avec le même plaisir Moi, élève de 6ème D, en pleins préparatifs de classe verte. Dans J’ai trop peur, âgé de dix ans, il s’inquiétait de son entrée au collège et dans J’ai trop d’amis, il vivait ses premiers émois amoureux dans de pénibles embrouilles. Pour Je suis trop vert, même dispositif scénique simple et astucieux que pour les spectacles précédents : une boîte à jouer en bois semée de trappes, conçue par François Gautier-Lafaye. Elle s’ouvre selon les besoins pour faire émerger le pupitre où Moi et son copain Basile discutent. Ou, pour que surgisse de sa chambre, la petite sœur, une vraie peste et, plus tard, on y entendra meugler les vaches et caqueter les poules, dans la ferme qui accueille les élèves…

David Lescot, en bon musicien, crée une série d’ambiances sonores pour figurer les différents lieux. Eclats de voix, mots épars, rires et cris : nous sommes dans la cour de récréation. Ronflement de moteur et nous voilà dans l’autobus roulant vers la campagne… « Le principe de la classe verte, dit Moi, c’est de nous envoyer dans la nature pour nous changer de la ville où on habite et nous familiariser avec la vie rurale ». Même s’il a peur de s’ennuyer, il se réjouit à cette perspective. Basile, lui, doit se faire prier pour accepter de partir. Balourd de la classe et un peu décalé, il a peur de tout et il lui arrive des tas de mésaventures, plus ou moins drôles… Après bien des embrouilles, voilà la classe partie pour une semaine à la ferme. Moi découvre que la campagne, ce n’est pas si calme et que la vie aux champs n’est pas de tout repos.

Chargée d’instruire les enfants, Valérie, la fille de la famille, de peu son ainée, ne les ménage pas : lever aux aurores, taches harassantes, machines dangereuses, odeurs de fumier… Epuisant ! Le petit gars de la ville doit faire ses preuves devant une fille ! En récompense, elle lui apprendra à écouter et à comprendre la nature, et c’est avec un petit pincement au cœur, qu’il la quittera. Les mêmes que pour les première et seconde pièces du triptyque, Lyn Thibault, Elise Marie, Sarah Brannens, Lia Khizioua-Ibanez, Camille Bernon et Marion Verstraeten (en alternance) interprètent tous les rôles, ce qui crée un grand nombre de combinaisons. Deux actrices jouent invariablement Basile et Moi. Et la troisième campe une multitude de personnages : un blouson, une capuche, une casquette, une perruque, ou des lunettes et moustaches et elle se transforme en garçon ou fille. Elle excelle dans l’interprétation de la petite sœur qui, sous la plume de David Lescot, fait preuve de bon sens et d’aplomb, dans son langage de bébé irrésistible.

La pièce est riche en micro-évènements et facéties comiques mais l’auteur-metteur en scène ne cède pas à la facilité, aux clichés sur la jeunesse et ne dote pas ses personnages d’une feinte naïveté. Il aborde avec humour, les questions d’écologie et les vicissitudes de la condition paysanne. Pour se documenter, il est allé travailler dans l’exploitation agricole d’une amie. Nous ne sommes pas au vert paradis de l’enfance et David Lescot évoque avec tact et sensibilité, le vécu concret d’un garçon de cet âge avec ses questions sur la famille, l’avenir, le sort de la Planète…  « Je parle beaucoup avec les enfants de cet âge, pour m’imprégner de la réalité de la sixième », dit l’auteur. Cette classe de sixième nous apparaît pleine de vie, avec ses conflits, ses amitiés, joies et angoisses. Et nous l’accompagnons avec plaisir durant soixante minutes. La pièce destinée aux jeunes dès huit ans ravira aussi les grands. Mireille Davidovici, © Christophe Raynaud de Lage

Je suis trop vert, David Lescot : Du 13 au 15/01, Théâtre de l’Olivier, Istres-Scènes et cinés (13). Du 30/01 au 01/02, Théâtre des Sablons, Neuilly (92). Les 27 et 28/02, MCL, Gauchy (02). Les 12 et 13/03, Théâtre André Malraux, Rueil-Malmaison (92). Du 13 au 16/04, Les Petits devant, les grands derrière, Poitiers (86) ; les 28 et 29/04, Théâtre du Champ du Roy, Guingamp (22). Le texte de la pièce est édité aux Solitaires Intempestifs.

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Marivaux, magistral confident !

En tournée nationale, d’Albi à Saint-Étienne, Alain Françon propose Les fausses confidences. De l’excellence de la mise en scène à la qualité d’interprétation, une fulgurante plongée dans l’œuvre de Marivaux. Et de se pâmer, aussi, à la beauté de cette langue française du XVIIIème siècle.

Quelle finesse du geste et des déplacements, remarque-t-on d’abord, quelle éloquence et prestance de cette bande de comédiens, se dit-on ensuite, quelle beauté que cet imparfait du subjonctif, pense-t-on enfin, énoncé si naturellement dont collégiens et lycéens du troisième millénaire ignorent les subtilités de langage… Pour conclure, avant même d’avoir finalisé cet article : un chef d’œuvre que ces Fausses confidences dans la mise en scène d’Alain Françon, pressez-vous au théâtre de Brive ou sur les autres lieux de tournée, adultes ou grands enfants, chacun en ressortira content !

Bien sûr, il est encore question d’amour dans cette pièce écrite en 1737, avec Marivaux on ne badine pas de ces choses-là, mais il faut ouvrir grand les yeux pour mesurer les audaces de l’auteur. Ne craignant point de bousculer codes et principes en cette période prérévolutionnaire où germe l’esprit des Lumières : d’une fausse confidence l’autre, ce sont les valets et servantes qui mènent la danse, maîtres et maîtresses pris au piège de leurs subterfuges, la lutte des classes avance masquée sous les pavés royaux… D’autant que le combat féministe s’enracine en la maison de grande bourgeoisie, un vrai conflit de génération lorsque la fille de bonne famille se refuse à un mariage arrangé, préférant les élans du cœur pour un garçon désargenté à la particule et au titre de comtesse ! Que d’aucuns, exégètes plus ou moins patentés et inspirés, n’y voient que bavardage et marivaudage, c’est se voiler la face pour mieux édulcorer le propos du sulfureux Marivaux, minauder sur les tourments amoureux au détriment des querelles de l’esprit, endormir les consciences rebelles à l’ordre dominant !

Dorante éprouve une passion dévorante pour Araminte. Las, sans le sou, conquérir le cœur de la belle est une entreprise fort illusoire ! Par bonheur, Dubois son ancien valet a offert ses services à la dulcinée, deux pieds dans la maisonnée pour mieux tirer les ficelles et conduire son ancien maître à bon port… Ne comptez point sur l’auteur de ces lignes pour vous dévoiler manigances et stratagèmes, vous révéler confidences et rebondissements, soyez assuré que Marivaux manie le suspense avec dextérité pour conclure en beauté : un langoureux baiser entre Araminte et Dorante (alerte à la police des mœurs, c’est la fille qui en a l’initiative !), le retrait du dépôt de plainte intentée par le comte, la mère acariâtre renvoyée à ses confitures…

Pas une minute d’ennui en 1h45 de représentation, du plateau à la salle plaisir et bonheur de jouer sont communicatifs, l’humour est aussi au rendez-vous ! Fervent érudit du théâtre de Marivaux, sans artifice ni fioriture, d’une main de maître Alain Françon conduit sa troupe à l’essentiel : du geste et de la voix, faire vivre le texte plutôt que le jouer ou d’en jouer. Toutes et tous à saluer pour leur prestation de grande classe et haute précision : en particulier Georgia Scalliet en Araminte pétillante d’élégante justesse, Pierre-François Garel en un Dorante amoureux transi et introverti, Dominique Valadié en mère pince-sans-rire et femme d’affaires intéressée, Gilles Privat en un Dubois expert en coups fourrés. Et, cerise sur ce gâteau déjà fort délicieux, la langue, mais quelle langue à savourer, à déguster : une écriture fine et léchée, un phrasé ciselé à pâmer son auditoire. Les fausses confidences ? Un vrai bonheur, vous dis-je ! Yonnel Liégeois, photos Jean-Louis Fernandez

Les fausses confidences : Les 15 et 16/01 à la Scène nationale d’Albi. Du 22 au 26/01 au Théâtre Montansier, Versailles. Les 30 et 31/01 à l’Opéra de Massy. Les 12 et 13/02 au Théâtre Saint-Louis, Pau. Les 25 et 26/02 à la Maison de la culture d’Amiens. Du 04 au 06/03 au Quai, CDN Angers Pays de la Loire. Du 18 au 21/03 au Théâtre du Jeu de Paume, Aix-en-Provence. Du 25 au 29/03 au Théâtre municipal de Caen. Du 02 au 05/04 à Bonlieu, Scène nationale d’Annecy. Du 08 au 11/04 à la Comédie, CDN de Saint-Etienne

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Emma Dante, mère poule !

De la Cour du roi de Naples à la basse-cour, Emma Dante présente Re chicchinella. Avec cette fantasque poule aux œufs d’or, la metteure en scène italienne poursuit son immersion dans les contes de Giambattista Basile, un auteur du XVIème siècle. De l’humour scatologique pour une leçon de morale authentique.

Chasseurs ou randonneurs de tous poils, attention aux bêtes à plumes ! Le roi de Naples et de Sicile, parmi moult titres et possessions, en sait quelque chose… D’emblée, Chantiers de culture alerte ses lecteurs et leur adresse un sérieux avertissement, même s’ils n’encourent aucune sanction pénale à passer outre : ne laissez point votre ordinateur ouvert inconsidérément, consultez cette page en éloignant les enfants temporairement… Avec le sérieux d’une plume avertie mais non dépourvue d’humour, en réfutant d’emblée l’accusation de complaisance envers les faits divers des plus scabreux, il va vous être narré une étrange et incroyable affaire de cul qui ébranla le trône napolitain en des temps reculés, la formule est de circonstance.

Montaigne, à la même époque, avait déjà donné l’alerte, « si haut que l’on soit placé, on n’est jamais assis que sur son cul ». Las, l’information n’a pas encore franchi les Alpes. Une maxime, en fait, de peu d’importance lorsque c’est la diarrhée qui malmène vos intestins et affole votre arrière-train… En pleine partie de chasse, le roi susnommé s’en trouva fort marri, il fut pris d’une envie pressante. Se croyant pourvu d’une imagination débordante, face à l’imprévu, il usa d’un paquet de plumes, une poule des bois (pas le champignon, délicieux), en moyen torcheculatif. En souvenir des recommandations de Rabelais sans doute, Gargantua prétendant qu’il n’y a pas de meilleur torche-cul qu’un oison bien duveteux, pourvu qu’on lui tienne la tête entre les jambes… Pas offusquée d’un tel comportement, assemblée bariolée de coqs et poulettes, la cour royale s’improvise alors basse-cour autour de son prince qu’elle peut accuser de tous les maux, sauf de poule mouillée. Qui caquète en chœur sur les planches du théâtre de la Colline où s’est temporairement installé le poulailler.

Las, n’ayant point suivi à la lettre les consignes du moine écrivain et expert réputé en médecine hygiéniste, la poule bien vivante s’est confortablement et durablement installée dans le siège du monarque. Lui causant moult douleurs et préjudices, troublant son sommeil et lui interdisant de s’asseoir. Pas de chance donc, il l’a vraiment dans le cul, la poule ne cessant de faire des siennes, surtout des œufs en or, à chaque débordement de ses sphincters. Un trou royal qui se révèle juteux et dégoulinant pactole pour les courtisans. De tout temps, chacun le sait, l’argent n’a pas d’odeur, le grand et regretté dramaturge Michel Vinaver nous en avait offert une succulente version contemporaine avec Par-dessus bord, une affaire de papier cul, une autre affaire de croupion qui, d’un siècle l’autre, peut rapporter gros.

Quand le roi se meurt au terme d’atroces souffrances, d’un battement d’ailes la poule usurpe trône et couronne au grand bonheur des nantis et puissants. Que le pouvoir sombre en pleine merde, peu importe, l’essentiel est ailleurs : assurer l’avenir florissant de leurs entreprises marchandes et de leurs magouilles financières ! Provocatrice, Emma Dante ne recule devant aucun artifice à la mise en images de cette Chicchinella de Giambattista Basile (1583-1632), extraite de son recueil Le conte des contes devenu un classique de la littérature italienne. Masques flamboyants et costumes colorés, humour et rire attestés, chants et danses débridés, dialogues et quiproquos scéniques savamment épicés ouvrent au final un véritable espace poétique au sein de cet univers hautement scatologique. Des flatulences de la Grande bouffe de Marco Ferreri aux chatoyantes images du cinéma de Fellini…

La pièce est servie par de formidables acteurs, Carmine Maringola en tête d’affiche, dont nous avons déjà salué le talent. Quand le rire déborde de la scène à la fosse, pas septique celle-là, quand la provocation s’arrête aux frontières de la vulgarité, les risques sont maîtrisés, même les enfants peuvent s’en délecter ! Yonnel Liégeois

Re Chicchinella, Giambattista Basile et Emma Dante : Du 7 au 29/01, du mercredi au samedi à 20h30, le mardi à 19h30 et le dimanche à 15h30. Les samedi 18 et 25/01, à 17h30 et 20h30. Théâtre de La Colline, 15 rue Malte-Brun, 75020 Paris (Tél. : 01.44.62.52.52).

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Culture, le naufrage programmé

À vous tous, lectrices et lecteurs au long cours ou d’un jour, en cette époque toujours aussi troublante et troublée, meilleurs vœux pour 2025 ! Que cette année nouvelle soit pour vous un temps privilégié de riches découvertes, coups de cœur et coups de colère, passions et révoltes en tout domaine : social et artistique, culturel ou politique.

Radios et télés le claironnent, l’État est en déficit ! Pas les actionnaires du CAC 40 dont les dividendes s’élèvent à 72 milliards d’euros, ni les grands patrons de l’industrie française dont les profits atteignent 153,6 milliards d’euros pour 2024… Ce ne sont pas quelques communistes ou gauchistes attardés qui révèlent ces chiffres, encore moins deux ou trois écologistes contrariés, juste divers économistes et journalistes de la presse spécialisée. En conséquence, au gré de gouvernants qui valsent plus vite que leur ombre, étoiles filantes qui dégainent au fil du temps et des vents, les décisions s’affichent : faibles augmentations des salaires et des retraites, hausse des étiquettes dans la santé, les transports et les biens essentiels ( électricité et eau), dotations des villes et régions au régime sec.

Les premiers budgets à couler ? Ceux de la culture, de l’enseignement et de la santé… Avec effets immédiats en certaines collectivités ! Christelle Morançais, présidente de la région Pays de Loire et amie d’Édouard Philippe, n’a pas fait dans la dentelle. Un sinistre cadeau de Noël à ses administrés, le 20 décembre : 82 millions d’euros d’économies dès 2025, et 100 millions à l’horizon 2028 ! Les coupes sombres ? Culture, sport et vie associative (4,7 millions d’euros en moins en 2025, -10,59 millions en 2028), enseignement secondaire (– 17,5 millions), formation (– 11,03 millions)… « On nous demande de prendre pour modèle le monde de l’entreprise, en nous traitant d’incapables qui ne savent pas dépenser l’argent public », dénonce Catherine Blondeau, la directrice du Grand T. Lourdes les conséquences, de Saint-Nazaire à Laval, d’Angers à La Roche-sur-Yon : pas moins de 2400 emplois et 43% des structures menacés à court terme !

Rédacteur en chef au quotidien Le Monde, Michel Guerrin le précise dans sa chronique en date du 27 décembre. « Si la présidente de la région Pays de la Loire a fait voter à une large majorité un budget culturel en baisse de 73%, il n’y a pas qu’autour de la Loire que la culture est coupée en morceaux. La baisse va de 20% à 30% en Ile-de-France. Autour de 10% en Provence-Alpes-Côte d’Azur. Un peu moins en Auvergne-Rhône-Alpes ou en Nouvelle-Aquitaine ». Il n’empêche, « Christelle Morançais fait passer Laurent Wauquier, l’ex-président d’Auvergne-Rhône-Alpes, qui a fortement amputé la culture en 2022, pour un enfant de cœur » !

Co-animateur d’une compagnie théâtrale au Mans, le romancier Daniel Pennac ne décolère pas. « Un tel budget veut tout simplement dire que culture et sport sont du luxe« , commente l’auteur de la saga Malaussène. « Que les théâtres ferment, que les festivals meurent, que les libraires, les acteurs, les techniciens n’aient plus les moyens de travailler et que la musique se taise, nous irons beaucoup mieux, voilà ce que nous dit Christelle Morançais ». Dans une tribune au quotidien Le Monde, le comédien Philippe Torreton ne mâche pas ses mots. « Cette personne insinue en un élan populiste que ne bouderait pas Donald Trump que le monde de la culture ne serait qu’une niche de gens gâtés qu’il serait grand temps de confronter au réel, afin, dixit, qu’ils se réinventent ».

De la beauté du monde à sa compréhension

Des décideurs qui feignent d’ignorer combien l’écosystème culturel rapporte à la nation, avec les emplois qu’il crée, l’activité économique qu’il génère… Selon les calculs de l’Insee et les études du ministère de la Culture, en 2013 les activités culturelles contribuaient sept fois plus au PIB français que l’industrie automobile avec 57,8 milliards d’euros de valeur ajoutée par an ! Plus grave au delà des chiffres, réduire la culture à peau de chagrin, c’est amputer la jeunesse en ses capacités d’agir, de réfléchir et de penser à la beauté du monde, les priver des outils essentiels à la compréhension et à la transformation de leur humanité, réduire tous les citoyens au vil statut d’animal sans conscience… « Tout ce qui dégrade la culture raccourcit les chemins qui mènent à la servitude », déclarait déjà en 1951 Albert Camus, prix Nobel de littérature ! « La société marchande couvre d’or et de privilèges les amuseurs décorés du nom d’artistes et les pousse à toutes les concessions ». Ils sont légion, intellos médiatiques et spécialistes auto-proclamés, à squatter les plateaux télé !

Avec force et vigueur, Chantiers de culture désavoue ces fossoyeurs de l’esprit et leur politique d’austérité. En harmonie avec tous les acteurs de la cité, amoureux des arts et lettres. Fidèle au propos d’Antonin Artaud : « Pas tant défendre une culture dont l’existence n’a jamais sauvé un homme du souci de mieux vivre et d’avoir faim que d’extraire, de ce qu’on appelle la culture, des idées dont la force vivante est identique à celle de la faim », affirmait avec conviction l’écrivain dans Le théâtre et son double. Yonnel Liégeois

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Le décès de Gilles Defacque, réactions

À l’annonce de la mort de Gilles Defacque, anonymes et personnalités pleurent sa disparition. Les réactions sont légion. Pour Chantiers de culture, celle de Marie-José Sirach dans les colonnes de L’Humanité, du comédien Jacques Bonnaffé sur les réseaux sociaux, du critique dramatique Jean-Pierre Thibaudat sur Mediapart.

Le trublion touche à tout

Jusqu’au bout, il se sera bagarré contre la maladie. Faut dire que c’était un sacré bagarreur contre la bêtise et la crasse du monde, la grisaille et l’hypocrisie du système. Gilles Defacque mettait du soleil dans nos vies. Nez rouge, en chemise et bretelles, là où il débarquait ça tourneboulait sec. Les punchlines, il en avait plein sa besace, à croire qu’il avait un jardin secret où les cultiver. Mais il était bien plus que ça : c’était un immense poète, un fantaisiste hors pair, un saltimbanque de la trempe des plus grands.

Né en 1945 à Friville-Escarbotin, ça s’invente pas, en Picardie, il a pris la Libération au pied de la lettre. C’est dans une salle de bal-catch-cinéma que tenaient ses parents qu’il grandit. Toujours aux premières loges, il observait les danseurs tournoyer, les matchs de catch, pourtant interdit aux minots, se faufilant entre les fauteuils pour se faire une cinématographie désordonnée et populaire. Lorsque le jeune Picard migre à Lille, il débarque à Wazemmes. Le coup de foudre est immédiat et réciproque : il devient un Ch’ti avec l’accent.

Le Prato comme écrin

Dans la mouvance post-68, il fonde avec une bande de copains le Prato, qui devient l’épicentre d’aventures théâtrales épiques, clownesques et fantaisistes. Beaucoup d’acteurs, de clowns, de musiciens y feront leurs premiers pas. Defacque avait le souci de la formation et de la transmission, alors le Prato ouvrait grand ses portes à celles et ceux qui voulaient se lancer dans l’aventure. Guy Alloucherie et Éric Lacascade, Jean-Michel Soloch et Chantal Lamarre, Howard Buten, Jacques Bonnaffé, Yolande Moreau, Jean Boissery, Tiphaine Raffier, David Bobée ; mais aussi toute une génération de clowns et clownes, Baro d’evel, le cirque Trottola ; des musiciens, William Schotte, Nono, André Minvielle, Bernard Lubat ou la compagnie du Tire-laine, tous sont passés par le Prato, qui est consacré lieu de création, une fabrique de théâtre populaire, un cirque de tous les possibles, avec son festival Au rayon burlesque ou ses bals du dimanche (gratuits).

Gilles Defacque était un clown jusqu’au bout de son nez rouge. Ses écrits, poético-burlesques, ne manquaient ni de piment, ni de sel. La Rentrée littéraire de Gilles Defacque (la Contre Allée, 2014) est un florilège de saillies mordantes et de contrepèteries improbables où Defacque, dans la peau d’un critique littéraire qui aurait « regardé (trop) la télé ou qui aurait dormi (au choix) », invente une liste des 700 livres, rentrée littéraire oblige, avec une règle du jeu : un titre, un résumé et une petite appréciation si possible ou un nom d’éditeur. Cela donne des brèves de conteur, à déguster entre deux fricadelles-frites et une gorgée de bière… Cet été encore, alors qu’il était affaibli par la maladie, Gilles était venu à Uzeste, sur un coup de tête. Il a improvisé, s’autoproclamant maître de cérémonie du concert de la Cie des fifres de Sylvain Roux. Autant dire qu’il leur a cloué le bec, aux fifres !

C’est Patricia Kapusta, sa compagne et complice de cette aventure artistique singulière, qui a annoncé sa mort. De très nombreux artistes ont fait part de leur tristesse et émotion. « Lille et le monde de la poésie perdent un grand artiste », a écrit Martine Aubry, maire de Lille, sur les réseaux sociaux. « Il était plus qu’un artiste. Il a été de tous les combats pour défendre la condition humaine et les conquêtes sociales du XXe siècle. Nous avons partagé tant de ces luttes », a pour sa part déclaré Fabien Roussel, secrétaire national du PCF. Marie-José Sirach

Un clown ne meurt pas !

Le clown est mort. Phrase impossible à dire, qui nous entraîne ailleurs… D’abord un clown ne meurt pas, un clown immense et qui fait le Gilles sa vie durant, un picard natif de Friville Escarbotin venu chanter la Polka des Saisons et les beautés du Mignon Palace à Lille et dans toute la grande région des Hauts de France, et qui lance ses opération de conquêtes aux quatre points cardinaux, devenant festival à lui seul, érigeant des festivals, non ! Un tel dictateur des liesses impénitentes, un tel ogre de sympathie, insatiable buveur des rigolades partagées, ce Gilles n’est pas de ceux dont on peut saluer la sortie de piste comme un vulgaire chef d’état en répétant « Le clown est mort ». Ça sonne faux. Gilles Defacque est là partout, toujours, à toute heure, même sous la grimace de la maladie, ce con, il a réinventé le clown !

Photo extraite de l’album Le Prato (éditions Evenit)

Toujours effervescent du désir d’aller bien au-delà du clown et et et…. d’emmener tout le monde avec, tout âge et toutes confessions mêlées, c’est l’esprit Prato, la grande aventure d’une turbulence culturelle à laquelle la région, les métropoles doivent tant. Parce que Gilles ne s’inscrit dans aucune tradition, ne refait pas le clown comme on l’a toujours fait. C’est Protée faisant fête à l’imaginaire, Fellini dans la beauté sans limite des parades de salut, c’est Charlot à Wazemmes (un quartier de Lille, ndlr). Notre affection, nous si nombreux qui l’aimions, fonce au cou des plus proches, sa famille et ses amis de scènes, et à Patricia Kapusta, celle qui a partagé ces années de combat et d’impertinence. Heureux, tellement heureux d’avoir connu un bout de cette aventure. La scène vivante vient de perdre un acteur immense. Jacques Bonnaffé

Les clowns ont la gueule de bois

Gilles Defacque, l’un de leurs princes, est mort. Fer de lance et âme du Prato à Lille, ce « Théâtre international de quartier » unique au monde, Gilles Defacque était un clown sans pareil, un poète, un pourfendeur d’idées reçues, un auteur- metteur en scène généreux, un inventeur de tout avec rien et un formateur infatigable auprès de nombreux artistes en herbe aujourd’hui reconnus. Il en a aujourd’hui fini de « jardiner les possibles ». Jean-Pierre Thibaudat

Les obsèques de Gilles Defacque auront lieu le 6 janvier à 11h, au cimetière de Lille-Est. Une exposition de ses dessins et autres facéties se tiendra au Théâtre du Nord du 17 janvier au 8 février.

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Feydeau, fils de Napoléon III !

Chez Folio Gallimard, dans la collection Biographies, Violaine Heyraud publie celle de Georges Feydeau. La vie et l’œuvre du maître artificier de répliques crevantes au fil d’intrigues subtilement réglées. Mort de la syphilis, délirant en fils de Napoléon III.

On doit à Violaine Heyraud la publication, dans La Pléiade, de 13 pièces de Georges Feydeau (1862-1921),sur les 63 écrites par l’auteur de la Dame de chez Maxim, entre autres succès impayables toujours en vigueur. Spécialiste du vaudeville, elle enseigne à la Sorbonne nouvelle Paris-III. Elle a toute légitimité pour livrer la biographie du rejeton d’Ernest Feydeau, boursier, littérateur (un an avant Madame Bovary, il sort Fanny, roman sur l’adultère), et de la resplendissante Léocadie, née à Varsovie, dont la fidélité sera suspecte aux yeux des contemporains, surtout les frères Goncourt, pires mauvaises langues de l’époque. L’ami Flaubert dit à Ernest : « Ton môme est si beau ». Georges, blond bébé de rêve, deviendra un bel homme à moustache en croc, souvent portraituré par son beau-père, le peintre Carolus Duran.

Violaine Heyraud, pour sa part, dépeint trait pour trait, avec la plus sourcilleuse vraisemblance, l’écrivain d’entière exigence, le mondain cordial non sans froideur, l’amuseur mélancolique, le collectionneur de tableaux et d’objets d’art qui, menant grand train, se retrouve souvent fauché malgré l’engouement foudroyant provoqué par ses œuvres – aux conditions de création parfaitement décrites – de champion du quiproquo, maître artificier de répliques crevantes au fil d’intrigues subtilement réglées comme un moteur à explosion. Sont évoqués, de manière approfondie, les thèmes d’un répertoire fait de titres célèbres, dont le seul énoncé prête à sourire, qu’il s’agisse de Monsieur chasse !, du Dindon, d’Occupe-toi d’Amélie !, de Mais n’te promène donc pas toute nue ! ou de l’Hôtel du libre-échange, en soi un précipité d’économie libidinale de la prétendue Belle Époque.

Georges Feydeau, en son temps, celui de Charcot et du jeune Freud, a donc mis en boîte irrésistiblement la physiologie du mariage esquissée par Balzac. Son univers de tordantes « cocottes », de benêts cocus putatifs, de maris sournois et de domestiques retors, toutes et tous sans exception plongés dans une dinguerie sexuelle inaboutie, met en jeu permanent une comédie humaine sans appel. On se hâte d‘en rire, plutôt que d’en pleurer. Feydeau eut une fin déchirante, grotesque. Sous l’effet de la syphilis au troisième stade, il se croyait fils de Napoléon III, selon une rumeur datant de sa naissance. Il perdit la tête dans une maison de santé de la Malmaison, ex-propriété de Joséphine de Beauharnais. Il meurt en 1921, à l’âge de 58 ans. Jean-Pierre Léonardini

Georges Feydeau, de Violaine Heyraud : Folio « Biographies », avec de nombreuses illustrations (352 p., 10€40).

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Gilles Defacque, le clown est mort

La nouvelle est tombée : le 28 décembre, Gilles Defacque nous a quittés. Clown, poète et comédien, l’ancien directeur du Prato de Lille (59) a définitivement déserté les planches. Avec lui, pas de querelles de voisinage, cirque, théâtre et musique faisaient bon ménage ! Amoureux de Beckett, il a ouvert la piste aux grands textes, le nez rouge célébrant ses noces avec la scène contemporaine. Du rouge au noir, le rideau est tombé. Ultime hommage à l’immense artiste, Chantiers de culture publie l’article qu’il lui consacrait en 2018 à la création d’On aura pas le temps de tout dire au festival d’Avignon. Yonnel Liégeois

En piste, entrez l’artiste…

Directeur du Prato, cet étonnant Théâtre International de Quartier sis à Lille, Gilles Defacque entre en piste à La Manufacture d’Avignon. Le clown, poète et comédien s’excusant au préalable, puisque On aura pas le temps de tout dire ! Le récit d’une vie consacrée aux arts de la scène, contée avec humour et sensibilité, entre confidences retenues et passions partagées.

Une chaise, un bandonéon, une partition, sans les moustaches une tête à la Keaton… Il s’avance dans la pénombre, hésitant et comme s’excusant déjà d’être là, lui l’ancien prof de lettres devenu bateleur professionnel, surtout passeur de mots et de convictions pour toute une génération de comédiens ! Rêve ou réalité ? Il faut bien y croire et se rendre à l’évidence, pour une fois le passionné de Beckett n’a pas rendez-vous avec l’absurde, c’est bien lui tout seul qui squatte la piste et déroule quelques instantanés de vie sous les projecteurs… Comme un gamin, Eva Vallejo, la metteure en scène et complice de longue date, l’a pris par la main et Bruno Soulier, aux manettes de l’acoustique, l’accompagne en musique.

Un Gilles des temps modernes

Pas de leçon de choses ou de morale avec Defacque, il fait spectacle du spectacle de sa vie. Comme entre amis, sans jamais se prendre au sérieux mais toujours avec panache et sens du goût. Goût du verbe poétique, de la gestuelle sans esbroufe, du mot placé juste, de l’humour en sus, le sens profond du spectacle sans chercher le spectaculaire : simple ne veut pas dire simpliste, poétique soporifique, autobiographique nombrilistique. Un garçon bien que ce Gilles des temps modernes, plutôt Pierrot lunaire qui nous fait du bien, de sa vie à la nôtre, jouant du particulier pour nous faire naviguer jusqu’aux berges de l’universel : comme lui, croire en ses rêves, vivre de ses passions, sur scène pour quelques-uns et d’autres rives pour beaucoup…

Mes amours, mes succès, le désespoir et les heures de gloire… Éphémères peut-être mais des temps si précieux quand le plaisir de la représentation allume ou embrume l’œil du spectateur, d’aucuns l’ont chanté bien avant lui, il le déclame en un talentueux pot-pourri : les débuts de galère en Avignon, « M’man, peux-tu m’envoyer un petit bifton ? », la salle presque vide mais la tête pleine d’espoir puisque le copain a dit qu’il connaît une personne qui lui a dit « qu’elle allait parler du spectacle à une autre qu’elle connait et qui m’a dit que cette personne pouvait connaître quelqu’un que ça pourrait intéresser ».

Il est ainsi Defacque, une bête de cirque qui se la joue beau jeu, habitué depuis des décennies à braver tempêtes et galères, ours mal léché mais jamais rassasié de grands textes ou autres loufoqueries qui font sens, pour que rayonne sa belle antre internationale de quartier ! Le Prato ? Majestueuse, une ancienne manufacture de textile où l’on sait ce que veut dire remettre l’ouvrage sur le métier. Le poète a dit la vérité, le clown aussi, allez-y voir, il n’est pas encore mort ce soir ! (même s’il n’avait pas eu le temps de tout dire, en 2018, ndlr…) Yonnel Liégeois

À lire : Le Prato, un théâtre international de quartier (éd. Invenit, 25€). « Il fallait bien un beau livre, avec des photos, en couleurs, en noir et blanc, des dessins et des textes en toute liberté pour raconter, consigner l’aventure du Prato. Une aventure d’un demi-siècle commencée par un ­saltimbanque à la langue bien pendue, avec ou sans nez rouge, capable de jouer des classiques et des pas classiques, d’improviser à tout va, de danser, de sauter, de pirouetter, de se pendre aux rideaux et parfois même de grimper aux rideaux. Gilles Defacque, c’est son nom, est né dans une salle de bal-catch-cinéma que tenaient ses parents, en Picardie. On peut affirmer que, à l’instar d’Obélix, il est tombé dans la marmite du music-hall dès l’enfance. Mais c’est là leur seul point commun ». Marie-José Sirach

À voir : Un portrait de Gilles Defacque et du Prato. Par Gwenola David et Yannic Mancel, avec documents sur les 40 années d’histoires, vidéos de spectacles et de présentation du Prato, dossiers de spectacles, livrets de créations… Un documentaire « HORS-PISTE Gilles Defacque et le Théâtre du Prato », de Pierre Verdez en partenariat avec le CNC.

À visiter : Du 17/01/25 au 08/02/25, une exposition au Théâtre du Nord : Aujourd’hui c’est mon anniversaire ! « Pour l’exposition tu leur diras bien, tu leur expliqueras bien que c’est pas morbide, bien sûr il y a l’hôpital, il y a la mort, mais c’est le processus créatif qui ne peut pas s’arrêter. C’est pas morbide. C’est pas un hommage ». Gilles Defacque

« Gilles nous a quittés, (…) mais il n’a pas dit son dernier mot. Depuis sa chambre d’hôpital, il n’a cessé d’écrire des poèmes, de dessiner, de se filmer, de faire des photos, dans le but de proposer cette dernière exposition (enfin, qui sait, avec lui), comme un pied de nez à la mort elle-même ». Le Théâtre du Nord

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Ariane Mnouchkine et ses dragons

Au théâtre du Soleil, à la Cartoucherie (75), Ariane Mnouchkine présente Ici sont les dragons. La première époque, 1917 la victoire était entre nos mains, « d’un grand spectacle populaire inspiré par des faits réels »… Une plaidoirie imagée en faveur de l’Ukraine, une leçon d’histoire fort appuyée.

La grande prêtresse du Soleil, Ariane Mnouchkine, ne faillit pas à la règle ! Imperturbable malgré la fraîcheur des rafales de vent en ce dimanche après-midi, fidèle au poste, elle déchire encore et toujours les billets à l’entrée du théâtre… Sous la grande halle, chaleur et bortsch ukrainien réconfortent les spectateurs. Une foule bigarrée, les habitués en quête de leur place et les néophytes à la découverte du lieu. De ci delà, de grandes boîtes aux couleurs jaune et bleu accueillent les dons en faveur du peuple assailli par les troupes russes : pour acheter des drones de reconnaissance, non pour tuer, est-il précisé en préambule à la levée de rideau.

Hiver oblige, les brumes enneigées ont envahi le vaste plateau, dévoilant alors en fond de scène un visage familier du petit écran, celui de Vladimir Poutine ! Que la meneuse de troupe, alias Ariane Mnouchkine sous les traits de la comédienne Hélène Cinque, s’empresse d’accuser de tous les maux, de maudire et d’injurier… Le ton est donné, aujourd’hui comme hier, la Russie est l’empire du mal, de la Révolution de février 1917 à l’invasion de l’Ukraine en février 2022. Certes, nous aurons bien divers tableaux décrivant famines et servitudes sous le règne du tzar. Nobles et nantis n’en n’ont cure, le peuple est ulcéré, la révolte gronde. L’essentiel de la démonstration est ailleurs : illustrer, à la limite de la caricature (Staline n’est encore qu’un troisième couteau fort discret en cette première « époque »), comment Lénine et Trotsky ont détourné la colère du peuple à leur cause. Dans le seul intérêt de la prise du pouvoir par les Bolcheviks, deux pantins et marionnettes de l’Histoire ridiculisés sous leurs masques de scène.

Certes, l’Ukraine a déjà revendiqué indépendance et liberté en ces années-là. Certes, la magicienne des lieux manœuvre avec talent la geste de la troupe, le ballet des décors sur roulettes, le souffle épique qui anime le plateau durant plus de deux heures de représentation. Les images sont belles, costumes et musiques aussi. Las, les propos des personnages sont traités à l’état de slogans, leurs caractères à peine esquissés. L’argumentaire est lacunaire, privé de toute aspérité et complexité. Au mitan de la représentation, amoureux du travail de la gente dame, d’aucuns échangent leurs réflexions. Amères, voire sévères (trop ?) quand l’ennui l’emporte sur l’enthousiasme… Le premier épisode d’un « grand spectacle populaire inspiré par des faits réels » s’achève, le public l’honore d’applaudissements nourris. D’une tirade l’autre, « en harmonie avec Hélène Cixous » selon l’habituelle formule, Ariane Mnouchkine s’est improvisée éphémère chroniqueuse à l’inspiration poétique tarie et à l’esprit critique contrarié. Espérons qu’au déroulé des futures « époques », pour l’heure toujours en gestation, le Soleil soit vraiment un peu plus au zénith ! Yonnel Liégeois, photos Lucile Cocito

Ici sont les dragons : jusqu’au 27/04/25. Du mercredi au vendredi à 19h30, le samedi à 15h et le dimanche à 13h30. Le théâtre du Soleil, la Cartoucherie, 75012 Paris (Tél. : 01.43.74.24.08).

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Adieu, Michel Piccoli !

Il est né un 27 décembre, il s’est éteint un jour du joli mois de mai. T’en souviens-tu, Milou ? Loin des barricades de 1968 et de l’effervescence étudiante, tu vis à la campagne. Dans la France profonde, à l’ombre de ta grande maison bourgeoise. Louis Malle est derrière la caméra, Jean-Claude Carrière au scénario. Dominique Blanc et Miou-Miou, Bruno Carrette et Michel Duchaussoy t’accompagnent entre querelles familiales et conflit testamentaire. Le deuil, déjà, mais aussi la liberté et la poésie… Comme l’exprime si bien Emmanuelle Béart, entre pleurs et pudeur, en 2020 le pape du théâtre et du cinéma a rejoint Vincent, François, Paul et les autres ! Le fils d’immigré, « l’étranger avec papiers », n’a jamais oublié d’où il venait. Homme fidèle à ses convictions sous les habits de star, citoyen engagé dans les combats contre le racisme et pour la paix, encore et toujours Michel Piccoli nous convie à aimer Les choses de la vie. Yonnel Liégeois

 Au micro de France Inter, le journaliste Augustin Trapenard a lu la lettre d’Emmanuelle Béart. La comédienne s’adresse à Michel Piccoli, disparu le 12 mai. L’adieu à un monstre sacré du cinéma et de la scène, qui fut son partenaire de jeu dans La Belle Noiseuse, le film de Jacques Rivette. Grand Prix du jury au festival de Cannes 1991.

Avignon, le 18 mai 2020

Ce soir nous ne sommes pas septembre, et j’ai froid en ce doux jour de mai.

S’il faut que tu partes ô pars, mon ami, du jour où l’on vient le départ est promis.

Michel a fait sa grande valise et nos baisers volent vers ses lèvres endormies, nos mains redessinent les trajectoires de chacun de ses souvenirs. La bicyclette des choses de la vie parcourt les sentiers de nos mémoires. Tes gestes, tes regards, tes mots, ta voix résonnent comme la beauté du cinéma en plein soleil, toutes générations entremêlées.

Michel, tu les aimes mes pieds ?

Loin du bruit et de la fureur, sans mépris, toi, si limpide, au rythme tranquille, au sourire ravageur que trahit la tendresse de deux grands yeux rieurs. Michel, comme si tout était une blague, ou comme si l’on ne pouvait plus guère s’illusionner sur soi même. En marchant le long des routes cinématographiques, j’ai croisé ton chemin, nos corps se sont fracassés l’un contre l’autre, jusqu’à se tordre, se déformer… Je garde le souvenir de tes mains grandes comme des palmes, tout un monde en mouvement, prêtes au combat de la création, de ton visage beau, inflexible et furieux. Non tu n’as pas quitté mes yeux. Je ferme mes paupières. Comme il m’en vient, des souvenirs. J’ai la gorge pleine de larmes comme dirait notre amie Jeanne.

Michel, Tu les aimes mes fesses ?

Pardon de cette indélicatesse, tu as rendez-vous, je ne veux pas te retenir, juste te dire que le combat continue, que ce corps que tu as pétri et pétri et repétri sous les yeux du grand Jacques, cette terre que tu as modelée de tes paumes, n’oublie rien de ce que tu lui as insufflé. Le combat continue entre l’ombre et la lumière, entre la lucidité et la ferveur. En désaccord avec notre temps, c’était, dis-tu, notre raison d’être.

Sur ton chemin vers les étoiles, embrasse Vincent, François, Paul et les autres.

Adesias Michel, Emmanuelle Béart

 

Michel Piccoli, le monstre

Jean Renoir, Alain Resnais, Agnès Varda, Alain Cavalier, Claude Sautet, Claude Chabrol, Jacques Rivette, Luis Buñuel, Costa-Gavras, Marco Ferreri, Alfred Hitchcock, Marco Bellocchio, Ettore Scola, Manoel de Oliveira, Nanni Moretti : du Mépris à La grande bouffe, de Belle de jour aux Choses de la vie, de La belle noiseuse à Habemus papam, Michel Piccoli a tourné avec les plus grands réalisateurs de cinéma.

Jean-Louis Barrault, Jacques Audiberti, Jean Vilar, Jean-Marie Serreau, Peter Brook, Luc Bondy, Patrice Chéreau, Claude Régy, André Engel : Michel Piccoli a joué sous la direction des plus grands metteurs en scène de théâtre. En 1984, le Syndicat de la critique lui décerne le prix du meilleur comédien pour son rôle dans Terres étrangères d’Arthur Schnittzler, au Théâtre des Amandiers.

Homme sincère et discret, il demeura toujours fidèle à ses engagements de jeunesse. En 1953, il tourne Horizons, un film commandé par la CGT pour son 29°congrès confédéral. Benoit Frachon, alors secrétaire général, y joue son propre rôle ! Dans Les copains du dimanche réalisé en 1956 par Henri Aisner, à l’initiative encore de la CGT, il tient le rôle d’un directeur d’Aéro-club. Dans ce même film, joue également Jean-Paul Belmondo, dont c’est le premier rôle. Sur son site, François Bon nous révèle que Michel Piccoli a tenu la main de Bernard-Marie Koltès, le grand auteur dramatique, au moment de sa mort. Un témoignage bouleversant recueilli dans les couloirs de Radio France…  La très suggestive bande-annonce de Je rentre à la maison montre l’étendue de la  palette de jeu de Michel Piccoli : un très beau film de Manoël de Oliveira où il joue un rôle majeur.

« On ne devrait pas s’habituer à vivre, on devrait être étonné tous les jours »

À l’image de l’inoubliable Gérard Philipe, statut de star et notoriété publique ne l’empêchent nullement de renouveler chaque année son adhésion au SFA-CGT, le Syndicat français des acteurs. Au côté de Jack Ralite, l’amoureux des arts et lettres, en 1987 il s’engage pleinement dans la tenue des États généraux de la culture. Un souvenir personnel : en charge d’un dossier pour l’hebdomadaire de la CGT La Vie Ouvrière, « Ces étrangers qui ont bâti la France : les Italiens », je le sollicite pour un entretien. Indisponible, il s’en excuse. Élégance du geste pour le journaliste méconnu que je suis, « l’ancien étranger avec papiers » renouvelle ses regrets par écrit ! Yonnel Liégeois

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Claire Bretécher, nanas et frustrés !

Au théâtre du Lucernaire (75), en duo avec Valérie Dashwood, Cécile Garcia Fogel propose Poussez-vous les mecs ! Un spectacle jubilatoire consacré à la « bande-dessinateur » Claire Bretécher, pionnière dans le monde du dessin politico-satirique. Tout un programme…

Elles sont tour à tour alanguies sur ce canapé orange au design haricot très seventies. Mains dans les poches d’un jean pattes d’eph, elles parlent en traînant la voix et le corps, font la moue, accablées non pas devant l’état du monde mais devant leur propre ennui de petites-bourgeoises germanopratines de « gauche ». Aller ou pas à la piscine, prendre ou ne pas prendre rendez-vous avec son psy, lire ou ne pas lire le nouveau roman dont a parlé Pivot, être féministe mais pas militante… « Qu’est-ce que j’peux faire, j’sais pas quoi faire ? » auraient pu dire les héroïnes de Bretécher. En dessinant les Frustrés, Bretécher réalise un autoportrait de sa génération, de son milieu social préservé, avec tendresse mais sans complaisance.

Tout le monde en prend pour son grade

Première « bande-dessinateur » comme on disait à l’époque, pionnière dans le monde du dessin politico-satirique et vachard très très mâle, Claire Bretécher va imposer sa plume, son style et son talent. Un humour caustique qui se moque allègrement de tout, saisit les tendances, cet air du temps qui fait dire à Roland Barthes en 1976 qu’elle est « le meilleur sociologue de l’année »… au masculin ! Bretécher n’est dupe de rien, observe, écoute ses amies et amis attablés à une table du Flore refaire le monde, parler de la misère du monde et raconter sans transition leurs dernières vacances en Thaïlande.

Sous ses traits, ses personnages ne sont pas identifiables mais beaucoup s’y reconnaissent. Elle a l’honnêteté de s’y inclure, d’être « de ces gens qui se veulent intellectuels, libérés, de gauche et vivant bien, étant sûrs de détenir la vérité, pratiquant la psychanalyse, trouvant des solutions à tout et qui sont constamment en contradiction avec eux-mêmes… » disait-elle. Et si elle n’épargne pas la gent féminine, la gent masculine en prend pour son grade, qui, la quarantaine pointant son nez, n’hésite pas à plaquer femme et enfants pour une jeunette ou publier des petites annonces dans les journaux au masculinisme débridé…

On se dit que Cécile Garcia Fogel connaît sa Bretécher par cœur, que les AgrippineCellulite, les Mères et autres Frustrés n’ont pas de secret pour elle. Elle a conçu un spectacle aussi irrévérencieux qu’impertinent qui repose sur un montage sans accroc. Avec Valérie Dashwood, elles vont enchaîner de courtes saynètes entrelacées de chansons (l’Hymne des femmes ou l’incroyable tube de l’année 1984 Femme libérée) et extraits d’entretiens que Claire Bretécher avait accordés à la télévision. Elles forment un sacré duo, complice, drôle. Elles prennent un plaisir fou à se glisser dans la peau de ces personnages à la fois ridicules et attachants. Et le public aussi, surtout les femmes, qui rient de bon cœur devant leurs propres contradictions.

C’est déjà fini ? Le spectacle dure une heure qui passe vite, bien vite, trop vite… Marie-José Sirach, © Lisa Lesourd

Poussez-vous, les mecs ! : jusqu’au 05/01/25, du mardi au samedi à 21h, le dimanche à 17h30 (relâche le 01/01/25). Le Lucernaire, 53 rue Notre-Dame-des-Champs, 75006 Paris (Tél. : 01.45.44.57.34).

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Pas de pétanque au ghetto !

Au théâtre du Rond-Point (75), Olivier Veillon propose On ne jouait pas à la pétanque dans le ghetto de Varsovie. Un solo au parfum de yiddishland, où Éric Feldman convoque les fantômes de son enfance. Pour nous raconter avec humour et tendresse, sans pathos, les séquelles de la Shoah qu’il porte en lui.

Ce titre qui vient de loin – plaisanterie d’un rescapé de la rafle du Vel’ d’Hiv’ adressée à un rescapé du ghetto de Varsovie, sur un terrain de boule parisien -, donne le ton de ce seul en scène, où le comédien nous conte ses démêlés intimes avec la vie. Il énonce les traumatismes de l’Holocauste qui minent les survivants et leur descendance sur plusieurs générations. Une contamination que l’écrivain yiddish Isaac Bashevis Singer compare à celle de la bombe atomique. Assis côté jardin, sur une chaise qu’il ne quittera guère, quelques carnets de notes sur une petite table à ses côtés, Éric Feldman présente un à un les membres de sa nombreuse famille. Venus de Pologne, ses grands-parents rêvaient de la France de Victor Hugo et d’Émile Zola, ils ont eu celle de Philippe Pétain et de Pierre Laval. Ses propres parents, oncles et tantes, furent des « enfants cachés », sauvés par miracle…

Seul en scène mais habité

Son récit, en forme de conversation à bâtons rompus avec le public, est tissé d’anecdotes et de bons mots qui reflètent le pessimisme résilient de ces « malades des camps », terme du psychanalyste et écrivain Gérard Haddad.  « La vie ne vaut rien mais rien ne vaut la vie », dit un oncle. Un autre nous apparaît, filmé avec un cigare, imitant Serge Gainsbourg qui fut son moniteur dans un foyer pour orphelins juifs : il s’appelait alors Lucien Ginsburg. Ce même tonton devint G.O. au Club Méditerranée, conçu par Gérard Blitz comme un anti-camp de concentration. Sous la plume alerte d’Éric Feldman, tous ces personnages sont bien vivants, et émouvants, quand il prend pour eux l’accent yiddish et nous chante quelques berceuses de cette langue en voie de disparition, tout comme ces derniers témoins de l’Holocauste.

« À quoi penses-tu ? », lui demande une femme, dans le silence d’après l’amour. « À Hitler », répond-il. Rires du public, bien sûr, pris à revers. Mais l’auteur comédien manie le paradoxe et retourne la situation, pour revenir sur l’assassin de masse qui a tué non seulement un peuple mais aussi une culture et une langue (le yiddish). De même, il plaisante sur la psychanalyse ou le yoga, qui l’ont personnellement sorti de ses idées noires, pour dire ensuite, le plus sérieusement du monde, avec Thomas Mann, que Freud est l’« ennemi véritable et essentiel  » d’Hitler : « le philosophe  qui démasqua la névrose, le grand désillusionneur, celui qui sait à quoi s’en tenir ».  Ah, rêve le comédien, si Hitler, qui aimait tant sa maman Clara, avait rencontré le médecin des âmes, son compatriote et contemporain… Et pour conjurer la tragédie, il manie le Witz, cher à Sigmund, en pimentant son texte de mots d’esprit et lapsus soigneusement dosés.

Du je au nous

Après avoir tourné pendant des années avec Ça ira, Fin de Louis, de Joël Pommerat, Éric Feldman est confronté aujourd’hui à la solitude du plateau, mais il a su trouver une belle complicité avec le public, qu’il balade entre rire et émotion. On entend, au-delà de cette autofiction, l’histoire des victimes collatérales des guerres et génocides. Sans prendre part aux polémiques actuelles sur le conflit israélo-palestinien et sur les questions d’antisémitisme telles qu’elles sont dévoyées aujourd’hui, le spectacle, dépassionné et profondément humaniste, traite des traumatismes profonds causés par tout crime de masse. Mireille Davidovici, photos Patrick Zachmann

On ne jouait pas à la pétanque dans le ghetto de Varsovie, Olivier Veillon et Éric Feldman : jusqu’au 22/12, le vendredi à 20h, le samedi à 19h et le dimanche à 16h. Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin D. Roosevelt, 75008 Paris (Tél. : 01.44.95.98.21). Le 31/01/25 au théâtre des Bains Douches, Le Havre (76). Le 04/02/25 au théâtre de la Madeleine, Troyes (10).

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