Le 05/10 au PIC (Petit Ivry Cabaret), anciennement Forum Léo Ferré (94),Annick Cisaruk et David Venituccirevisitent le répertoire de Léo Ferré. Riche des arrangements de l’accordéoniste, un récital à forte intensité servi par la gouaille de la comédienne et chanteuse qui épouse révolte et poésie du libertaire à la crinière blanche.
Il le disait, le proclamait, le chantait, le bel et grand Léo… « Avec le temps… Avec le temps va tout s’en va On oublie le visage, et l’on oublie la voix« , murmurait Ferré au micro, visage en gros plan dans la lumière tamisée des projecteurs. Peut-être, oui, probablement et pourtant la gamine de quinze ans, en ce temps-là groupie de Sheila, n’a rien oublié, ne peut pas oublier comme le chante Jacques Brel, un autre monument de la chanson ! Bourse du travail à Lyon, haut-lieu de concerts en ses années de jeunesse, une place de récital offerte par son frère… Le chanteur à la crinière blanche entonne L’albatros, le poème de Baudelaire qu’il a mis en musique. « Je suis complètement fascinée, fracassée, je décolle », avoue Annick Cisaruk, des années plus tard l’émotion toujours aussi vive à l’évocation de l’anecdote.
Public collé-serré, ambiance des années 60 dans les caves à musique, le piano à bretelles entame sa litanie. Jusqu’à ce que la dame en noir enchaîne de la voix sur la scène du Petit Ivry Cabaret… Regard complice, œil malicieux, gambettes au diapason, c’est parti pour un tour de chant de plus d’une heure. La Cisaruk ne fait pas du Ferré, elle habite Ferré, convaincante, émouvante ! Osant visiter l’ensemble de la carrière chansonnière du libertaire natif de Monaco en 1916, d’un père employé de la Société des bains de mer et d’une maman couturière, célébrant la femme et l’amour, la révolte et la liberté, la poésie en compagnie de Baudelaire et Rimbaud, Apollinaire et Aragon, autant d’auteurs qu’il orchestre avec un incroyable génie mélodique… « En illustrant ainsi toutes les facettes du répertoire de Léo Ferré, je veux donner à aimer un poète visionnaire et un compositeur universel », confesse Annick Cisaruk avec tendresse et passion, « pour moi, Léo Ferré demeure le plus important parmi les grands auteurs-compositeurs du XXème siècle ».
Avec Didier-Georges Gabily le grand auteur dramatique trop tôt disparu, son amour de jeunesse, la belle interprète aura découvert théâtre et littérature. En 1981, elle entre au Conservatoire de Paris. Sous la direction de Marcel Bluwal, elle joue Le Petit Mahagonny de Brecht au côté d’Ariane Ascaride, régulièrement elle foulera les planches sous la houlette de Giorgio Strehler et Benno Besson. Derrière le micro, elle fait les premières parties des récitals de Pia Colombo et Juliette Gréco. D’hier à aujourd’hui, Annick Cisaruk cultive ses talents avec la même passion. Toujours elle aura mêlé chant, théâtre, comédie musicale. Reconnaissant toutefois, sans honte ni remords, sa détestation de l’accordéon jusqu’à sa rencontre, amoureuse et musicale, avec les doigts d’orfèvre de David Venitucci ! Du classique au jazz, en passant par la variété, d’une touche l’autre, le musicien compose et libère moult mélodies enchanteresses. Depuis lors, lorsqu’il n’accompagne pas Patricia Petibon ou Renaud Garcia-Fons, Michèle Bernard à la chanson ou Ariane Ascaride au théâtre, en duo ils écument petites et grandes scènes. « Je prends tout de la vie », affirme avec conviction la fiancée du poète, « de l’Olympia au caboulot de quartier, j’éprouve autant de bonheur et de plaisir à chanter ».
Outre Ferré et un retour en 2025 au théâtre de la Scala en compagnie d’Ariane Ascaride, Annick Cisaruk peaufine un spectacle autour des textes de Louis Aragon, « Qu’est-ce qu’il m’arrive ? ». Toujours sur des compositions originales de David Venitucci, un nouvel éclairage sur l’œuvre majeure du grand poète : les 29/10 et 25/11 à 19h30, en la cave à chansons du Kibélé… Enfin, entre répétitions et récitals, jamais en panne de créativité,la belle ingénue s’immerge dans l’univers deSerge Reggiani, textes-peintures et lettres. C’est moi, c’est l’Italien / Est-ce qu’il y a quelqu’un ? / Ouvre-moi, ouvrez-moi la porte… En coulisse, musique et chanson, Bello ciao, mûrit un vibrant hommage au sublime interprète et comédien. Silenzio, zitto, bocca chiusa ! Yonnel Liégeois
– Où va cet univers ? Un hommage vibrant à Léo Ferré : le 05/10 à 20h30. Le PIC, 11 rue Barbès, 94200 Ivry-sur-Seine (Résa indispensable : 01.46.72.64.68).
– Qu’est-ce qu’il m’arrive ? Textes et poèmes de Louis Aragon, pour la plupart mis en musique pour la première fois : les 29/10 et 25/11 à 19h30.Le Kibélé, 12 rue de l’Échiquier, 75010 Paris (Réservation indispensable au 01.82.01.65.99).
– Paris retrouvée : du 16/01 au 14/02/25, à 19h. Cinq comédiennes (Ariane Ascaride, Pauline Caupenne, Chloé Réjon, Océane Mozas, Délia Espinat-Dief), une chanteuse (Annick Cisaruk) et un accordéoniste (David Venitucci) pour fêter Paris et celles et ceux qui l’ont célébrée dans leurs poèmes et leurs chansons : Louis Aragon, Philippe Caubère, Simone de Beauvoir, Marina Tsvetaïeva, Louise Michel, Prévert, Charles Trenet ou Apollinaire.La Scala, 13 boulevard de Strasbourg, 75010 Paris (Tél. : 01.40.03.44.30).
Les 5 et 6/10, Alvéole 12 de la base sous-marine de Saint-Nazaire (44), Michel Benizri propose Moi français-juif-arabe, comment j’ai démissionné du sionisme. Une conférence gesticulée sur la question des origines du conflit israélo-palestinien à travers les yeux d’un enfant. Un spectacle en solidarité avec le Freedom Theatre de Jenine.
Depuis 2019, le comédien Michel Benizri promène sa Conférence gesticulée, Moi français-juif-arabe, comment j’ai démissionné du sionisme, aux quatre coins de France : de Toulon à Brest, d’Orléans à Marseille… « Tout part d’une question : toi qui connais Israël, dis-moi, comment ça va mal, là-bas ? Pour y répondre, je propose de défaire l’écheveau autour d’un bon thé à la menthe », suggère l’homme en toute bonhomie. « Je vous raconterai les faces visibles et cachées de l’histoire grande ou petite qui nous ont conduits au conflit israélo-palestinien, l’histoire de deux peuples qui convoitent un même territoire sur lequel ils vivent ». Un spectacle qui mêle géopolitique et autobiographie, sous couvert de trois mots : colonialisme, nationalisme et capitalisme… Une histoire, enfin, qu’il faut démonter pour en comprendre les enjeux et en rire sous une pluie de blagues juives !
C’est à l’initiative du Collectif Freedom, composé de comédiens et metteurs en scène de la région Pays de Loire, avec le soutien des Amis du théâtre de la Liberté de Jénine, que sont organisées les deux représentations.En décembre 2023, le Freedom Théâtre à été attaqué et saccagé par l’armée israélienne en plein cœur du camp de réfugiés de Jénine en Cisjornanie. Il s’adresse plus particulièrement aux jeunes en leur proposant des activités de danse, de musique et de théâtre. Ce lieu, fondé par l’acteur et militant juif et arabe israélien Juliano Mer-Khamis assassiné en avril 2011, est un lieu de dialogue où l’on se bat pour une paix juste, durable qui ne soit pas fondée sur la violence. Malgré l’arrestation de plusieurs responsables, les activités du théâtre ont repris, on parle d’Intifada culturelle. Yonnel Liégeois
Moi français-juif-arabe, comment j’ai démissionné du sionisme : Les 5/10 (20h30) et 6/10 (15h), Alvéole 12 de la base sous-marine, 44600 Saint-Nazaire (réservation sur le site Hello Asso). Le 08/10 à 20h30, Salle des Conférences, Place du Champ de Mars, Saint-Lô (50). Le 09/10 à 20h, Salle Saint Nicolas, Rue Marine Dunkerque, Granville (50). Le 10/12 à 19h, La Grange-La Ferme Dupire, Rue Yves Decugis, Villeneuve-d’Ascq (59). Le 14/02/25 à 20h, Salle des Fêtes, Chemin du Ferron, La Frette (38).
À la Faïencerie de Creil (60), Paul Molina joue, danse et interprète Mouton noir. Un spectacle où la performance physique s’allie à une originale démarche poétique : quand le football freestyle s’impose en art vivant ! Paul Molina, un artiste au parcours atypique.
Dans la longue file qui s’étire en l’attente de l’ouverture des portes de la salle, un jeune homme s’immisce. Sourire espiègle, apparence décontractée, ouvert au dialogue impromptu, encore surpris de se retrouver là mais ne regrettant rien de ses choix de vie… Quelques minutes plus tard, Scène nationale d’Orléans en ce mois de juin 2024, il descend les gradins à grande vitesse pour se livrer d’emblée à quelques acrobaties sur les planches de la Passerelle à Fleury-les-Aubrais ! Le garçon de bonne famille devenu Mouton noir, Paul Molina, c’est lui la vedette du soir.
Depuis sa plus tendre enfance, le football rythme la vie du jeune castelroussin. Collège et lycée en section Sports-Etude, jours de match à la Berrichonne, l’équipe locale qui évolue en Nationale 3, une passion inconditionnelle pour le ballon rond… Mais le gamin devenu grand joue de la tête et des jambes avec la même élégance, la même prestance : Classes Prépa, concours aux grandes écoles de commerce. Sa seule hantise, sa bête noire ? L’échec. D’autant qu’il s’endette pour financer ses études, jusqu’à 18 000 euros pour intégrer des formations qui font cher payer l’obtention du diplôme, l’achat du futur costume de trader aux ordres de la finance internationale. Presque un parcours réussi, il décroche un poste dans une société madrilène. Jusqu’à ce que le télétravail, crise du Covid oblige, le rapatrie en terre natale, l’incite à renouer plus intensément avec le freestyle, ses premières amours. Jusqu’à décrocher la troisième place en 2022, catégorie « rookie » (nouveau venu dans la discipline), au championnat du monde à Prague.
Pour ses entraînements en plein air, un lieu de prédilection : l’esplanade de l’Équinoxe, la Scène nationale de Châteauroux, un espace suffisamment grand et quelque peu à l’abri des courants d’air ! Jouant à la baballe sur des musiques préenregistrées, pardon enchaînant et multipliant moult mouvements acrobatiques, de haute technicité et d’un beau registre sportif. Il suffit parfois de peu, du coup de pied au coup de pouce bien placé et libérateur, la rencontre avec Jérôme Montchal, le patron des lieux ! Et les deux hommes d’échanger, de s’apprivoiser, d’oser imaginer ensemble une esthétique nouvelle, une poétique des temps modernes où le ballon devient partenaire de jeu, figure de danse : du dribble au tacle classiques, découvrir avec la pratique du freestyle que le rond de cuir est bien plus qu’un objet de convoitise entre les pieds, qu’il peut muer en un formidable instrument d’expression artistique !
Adieu la finance, les places de marché, bonjour la vie précaire d’intermittent du spectacle ! Un authentique « mouton noir », ce Paul Molina, qui a définitivement fait le deuil d’une vie en costume-cravate pour revêtir short et baskets à l’aube de la trentaine. Dans son spectacle au titre éponyme, il raconte ses années d’études et de galère, les endettements au long cours jusqu’au jour où il décide de changer de scène, de déserter les salles de cotation pour une autre partition au service du ballon rond : de haut en bas, de la jambe au bras, de la tête au pied, du ventre au dos, il rebondit, s’enfuit, resurgit entre deux jets de parole et trois notes de musique !
Au point d’orchestrer un second spectacle, son Portrait dansé, conçu avec la complicité de la chorégraphe Mélodie Joinville, d’une extraordinaire inventivité.Le jeune artiste subvertit foncièrement son sport, transmue la performance athlétique en un récital d’images hautement symboliques. Pour décliner un nouvel alphabet où corps et ballon, geste et objet s’unissent, entre coups de pompes et finesses acrobatiques, en un étrange ballet fort poétique. Nul doute, Paul Molina engage un match à hauts risques, son avenir ne se joue plus à la bourse mais dans les yeux du public. Qui brillent de plaisir partagé, s’extasient devant l’audace ou la hardiesse de certaines figures, se pâment de tendresse à la seule caresse d’un ballon. Apprivoisé, ensorcelé. Yonnel Liégeois, photos Christophe Renaud Delage
Mouton noir, Paul Molina : les 28-29/09, à la Faïencerie de Creil. Le 02/10, l’Équinoxe-Châteauroux. Les 18-19/10, Derrière Le Hublot-Capdenac. Du 20 au 22/11, Le Manège-Maubeuge. Les 7-8/12, Les 3T-Théâtres de Châtellerault. Le 10/12 à Oésia-Notre-Dame-d’Oé. Les 9-10/01/25, Espace de Retz-Machecoul. Les 24-25/01, Bourg-en-Bresse. Le 30/01, Le Vivat-Armentières. Le 4/02, Université de Rouen. Les 18-19/02 au Théâtre-Sénart. les 13-14/04 au Théâtre Auditorium de Poitiers. Le 17/04, Théâtre de Bressuire. Le 25/04, Le Sirque-Nexon. Les 29-30/04, Dieppe Scene. Du 15 au 24/05, Théâtre d’Arras. Du 3 au 5/06, L’Auditorium-Boulazac.
Du 25 au 27/09, à la MC2 de Grenoble (38), la bande des 26000 Couverts propose Chamonix. En plein dérèglement climatique, la station de sports d’hiver se réjouit de son golf à dix-huit trous au gazon verdoyant ! Entre humour et dérision, costumes et dialogues improbables, une comédie musicale totalement givrée.
Ils sont venus, ils sont tous là, débarqués de leur vaisseau interstellaire ! En fait, après des siècles d’errance dans le cosmos, ils retrouvent leur planète d’origine, la terre, et ses habitants, des prédateurs hors pair… Qui ont réussi à inventer l’esclavage et la bombe atomique, qui apprécient la vente de bananes épluchées sous plastique, qui estiment que Donald Trump et Kim Jong Un sont bien coiffés, qui se réjouissent de fréquenter le golf à dix-huit trous de Chamonix à l’heure de la fonte des glaciers ! Pourtant, ces petits d’homme revenus d’ailleurs sont bien obligés de retrouver leurs réflexes de terrien. Pas évident avec leur chef de cabine coincé dans son fauteuil roulant, vilain et méchant, qui les invite encore et toujours à exterminer l’humanité.
Emblématique troupe formée au théâtre de rue, un pied dehors – un pied dedans, la compagnie des 26000 couverts use de grosses ficelles pour squatter l’espace scénique. Des chansons à faire exploser dans le rouge les scores de l’Eurovision, des blagues à cent sous qui prétendent rapporter gros, des costumes sophistiqués faits de bric et de broc, une machinerie à remonter le temps d’un imaginaire débordant : vous saupoudrez de science-fiction, mixez avec fumées et vapeurs qui envahissent l’aire de jeu, inventez un langage nourri de mots venus d’ailleurs… Le résultat, hilarant, truffé d’un faux entracte cosmique à l’ouverture des portes et tiroirs d’un étrange buffet ? Un spectacle entre déraison et dérision, en charge d’une mission de salubrité publique en déridant les zygomatiques de l’assistance et en l’alertant d’une vérité incontournable : planète en danger, urgence à la sauvegarder !
Sous leur scaphandre, la tribu d’extraterrestres sue à grosses gouttes pour nous en convaincre. Les péripéties se succèdent entre farces et attrapes. 26000 couverts salés, du poil à gratter sans coussin péteur ni boule puante… C’est parfois confus et touffu, mais le regretté José Artur avait mille fois raison : il est doux de ne rien faire, sinon de riresans gêne ni scrupule, quand une bande de givrés au talent communicatif s’agite autour de vous ! Yonnel Liégeois
Chamonix, Philippe Nicolle et Gabor Rassov : du 25 au 27/09 à 20h. La MC2, 4 rue Paul Claudel, 38000 Grenoble (Tél. : 04.76.00.79.00).
Du 20/09 au 22/12, au théâtre de la Colline (75), le directeur et metteur en scène Wajdi Mouawad propose Racine carrée du verbe être. Un spectacle de longue haleine sur les aléas de l’existence et d’hypothétiques choix de vie. Du plus proche au plus lointain, un regard incongru sur un monde parfois déroutant, toujours percutant.
De terres d’asile en contrées plus lointaines, lesquelles choisir ? Celles du Liban, peut-être, en cette journée mortifère d’août 2020 quand explosent le port et la ville de Beyrouth… Une date emblématique pour nous conter la vie, plutôt les choix de vie hypothétiques, divers et variés, d’un dénommé Talyani Waquar Malik. Selon le cours du destin, au gré des circonstances et de l’insondable Racine carrée du verbe être, tout à tour vendeur de jeans à Beyrouth, chirurgien réputé à Rome ou condamné à mort à Livingstone… Comme à l’accoutumée, le franco-canadien libanais Wajdi Mouawad s’inspire de son parcours de vie pour écrire et mettre en scène cette authentique saga de près de six heures, entrecoupée de deux entractes ! Une explosion prétexte, un pays traversé par la guerre depuis des décennies, armes et clans, qui somme chacune et chacun à se déterminer : rester ou fuir le pays ?
Une question que se pose donc Mouawad : que serait-il devenu, lui l’enfant, si sa famille avait décidé d’émigrer à Rome plutôt qu’à Paris en 1978 ? D’où cette longue déambulation dans l’espace et le temps qui, au fil d’événements aussi improbables qu’incertains, se transforme en une sulfureuse méditation tragi-comique sur les aléas de l’existence, des choix de vie qui n’en sont pas vraiment… Entre fantasme et réalité, désir et délire, se déploient alors dans toute leur complexité les itinéraires croisés, et supposés, d’un homme, d’une famille, d’une fratrie : par-dessus les mers, par-delà les frontières. Un voyage au long cours dont on savoure les péripéties, où l’on pleure et rit au gré de situations ubuesques ou rocambolesques.
Entre raisin sans pépins et hypothétiques calculs mathématiques, explosant de vitalité sur la grande scène du théâtre, une bande de comédiens aux multiples identités nous interroge : être ou ne pas être selon la racine jamais carrée de notre devenir ? À chacun de risquer une réponse, sans doute fort illusoire. Yonnel Liégeois, photos Simon Gosselin
Racine carrée du verbe être : du 20/09 au 22/12. Les jeudi et vendredi à 17h30, les samedi à 16h et dimanche à 13h30 (relâche du 21/10 au 06/11). Durée 6h, incluant 2 entractes. Théâtre national de la Colline, 15 Rue Malte-Brun, 75020 Paris (Tél. : 01.44.62.52.52).
Au Moulin de l’Hydre, à Saint-Pierre d’Entremont (61) les 6 et 7/09, la Fabrique théâtrale a tenu son troisième festival. Un événement à l’initiative de la compagnie Le K et des Bernards L’Hermite. Au programme, spectacles et concerts dont Molière et ses masques, la nouvelle pièce de Simon Falguières.
Au creux de la vallée du Noireau, affluent de l’Orne, l’ancien Moulin des Vaux autrefois filature puis usine d’emboutissage, renait. L’association les Bernards l’Hermite a coutume de s’installer dans des lieux désaffectés pour les transformer en espaces de création artistique (dernièrement La Patate sauvage à Aubervilliers). Ici, elle investit le site, rebaptisé Moulin de l’Hydre par Simon Falguières, membre et directeur artistique des Bernards l’Hermite. Sur un grand terrain boisé, idéal pour la culture potagère et l’installation d’un camping, s’élèvent deux corps de bâtiment. D’un côté, les anciens bureaux de l’usine ont été transformés en un lieu d’habitation. En face, ce qui fut l’usine a été rénové en espaces de répétition, de montage et de stockage de décors. Ils deviendront à terme un théâtre « pour faire des créations de grandes taille, hiver comme été » selon Simon Falguières, le rêve ouvrant sur les champs et la forêt. L’inauguration de cette « fabrique théâtrale », réunissant tous les métiers du spectacle, est prévue dans cinq ans
Un théâtre de proximité
La compagnie Le K organise des ateliers d’écriture et pratique théâtrale amateur, avec l’appui des communes avoisinantes : Cerisy-Belle-Étoile, Saint-Pierre d’Entremont et Flers, la ville la plus proche. Écoles et collèges y participent. Beaucoup d’habitants des villages alentour adhèrent au projet, certains collaborent au chantier pour construire un muret ou donner un coup de main pour les manifestations. 80 bénévoles ont contribué cette année à la bonne marche du festival : accueil, cuisines, parking, bar… Le centre dramatique national, Le Préau de Vire, a commandé cette année à Simon Falguières une pièce pour son « festival à vif » articulé avec le travail que mène la compagnie Le K auprès des lycéens de Nanterre et un chœur d’habitants de cette région vallonnée qui lui vaut le nom de Suisse normande. La Comédie de Caen va recevoir la dernière production de la compagnie, Molière et ses masques. Les artistes du Moulin souhaitent créer un réseau avec les festivals de Normandie… Le chantier de la décentralisation reste ouvert !
Pour le festival en extérieur, des gradins confortables ont été montés face à une grande scène adossée au mur de briques de l’usine. Aux fenêtres, la nuit, s’allument des projecteurs. Un deuxième espace de jeu a été aménagé dans le jardin attenant … Bravant la pluie normande, le public, nombreux, assiste à ces deux jours. Le prix d’entrée est libre, il vaut adhésion à l’association des Bernards L’Hermite. Les habitants de la région aiment raconter l’histoire de ce lieu qui a marqué des générations, ils se réjouissent de le voir revivre en apportant de la culture au pays. Les six membres permanents de la compagnie déterminent collectivement le menu des festivités. Simon Falguières y présente une création chaque année et veille à la mixité, n’hésitant à accueillir « des femmes avec des paroles relatives à leur combat ». Mireille Davidovici
Sillages, un court spectacle de cirque a ouvert le festival. Quentin Beaufils et Léo Ricordel acrobates trampolinistes, accompagnés en live par la musicienne Zoé Kammarti se déploient sur une piste circulaire. Ils bondissent avec élégance, se croisent, grimpent sur les épaules l’un de l’autre ou poursuivent une trajectoire solitaire. Pendant qu’ils tournent en rond, mêlant portés, danse et acro-danse, des voix viennent donner sens à leurs déambulations. On entend des réflexions d’adultes sur le sens de l’existence et les traces que laisseront leurs vies. S’y mêlent celles d’enfants enregistrées à l’école élémentaire de Cerisy. Ils répondent à des questions : qu’est-ce que grandir ? Être vieux ? Que souhaiteraient-ils ? Certains aimeraient « une fête tous les jours à la cantine », « une piscine dans l’école » ou « avoir de super pouvoirs pour soigner les blessés ». Présents dans le public, les bambins réagissent à ces paroles. De fil en aiguille, la musicienne, munie de son violon, rejoint les circassiens sur leur agrès. À trois, la navigation se complexifie entre confrontation et échappées solitaires… M.D.
Créée en 2020, la Cie Nevoa présentait ici ce premier spectacle de 30mn, étoffé par la suite en une forme longue dédiée au plateau.
VA AIMER !
DE et PAR EVA RAMI
Dans ce troisième « Seule en scène » (après, Vole ! et T’es toi), Va aimer !, l’autrice comédienne convoque de nouveau son double : Elsa Ravi. Au rythme effréné des aventures de cet alter ego, elle incarne une multitude de personnages. On y retrouve père, mère, grands-mères mais aussi l’institutrice ou ses meilleures copines. Depuis ses années d’école jusqu’à l’âge adulte, Elsa remonte vers les traumatismes de son enfance, trop longtemps tus. Le comique cède le pas à des scènes oniriques virant au cauchemar et, au fil de la sulfureuse traversée d’Elsa Ravi, Eva Rami peut rire de ses plaies. Venant du clown et du masque, elle excelle à changer de corps et de voix. Avec énergie et drôlerie, elle dénonce son viol et son inceste lors d’un faux procès qui fait écho à toutes celles qui osent aujourd’hui prendre la parole. Selon l’artiste, ce spectacle n’est pas la suite des deux premiers et révèle une facette plus intime de son Elsa. M.D.
Après un Molière et le festival d’Avignon, Va aimer ! est repris au théâtre de la Pépinière à Paris du 23/09 au 11/11.
DANUBE
DE et PAR MATHIAS ZAKHAR
En 2017, dans le cadre des Croquis de Voyage initiés par l’Ecole du Nord où il est élève-comédien, Mathias Zakhar suit le fil du Danube et de son histoire familiale. Un mois durant, il traverse l’Europe – Allemagne, Autriche, Slovaquie, Hongrie, Serbie et Roumanie – en train, en bateau, en stop… De la source à l’embouchure (« Le petit robinet est devenu une bouche où le Danube se perd »), il compose un récit rythmé comme La Prose du Transsibérien de Blaise Cendrars, avec des échappées poétiques à la Paul Celan : « L’Europe est un masque de papier qui porte le Danube en sourire ». Il retrouve au passage sa famille paternelle, hongroise : « Mon grand-père attend Dieu, assis dans les abeilles, et il chante ». Il plonge au cœur de cette Mitteleuropa aux langues et nationalités enchevêtrées : « Sarajevo, ses mosquées qui se frottent à ses églises, qui se frottent à ses synagogues, qui se frottent à mes mains (…) La rivière coule rouge, de tout le sang versé. (…) Et mon impuissance. Je suis un petit jouet de l’histoire dans une boîte. (…) Je comprends que je ne suis rien, je suis vide, prisonnier de la puissance du monde ». Au terme du périple, arrivé au kilomètre zéro, paradoxalement là où le fleuve se jette dans la mer après 2.882 kilomètres, « Le voyage est une longue quête vers un moi qui ne m’appartient pas », conclut-il. À l’heure où l’Europe vacille, l’histoire des peuples meurtris par des totalitarismes passés et à venir a nourri une nouvelle version de Danube. A partir de son texte initial, Mathias Zakhar a pris des chemins un peu hasardeux, il n’a pas encore trouvé le juste rythme de ce carnet de voyage mais il a encore le temps de le peaufiner ! M.D.
Tournée itinérante, organisée par le Théâtre des Amandiers à Nanterre (92), du 27/01/25 au 02/02.
MOLIERE PAR LES VILLAGES
« Une farce rêvée », Simon Falguières
En 1h20mn, avec Molière et ses masques, Simon Falguières brosse « La vie glorieuse et pathétique du célèbre Molière. Une vie romancée, inventée, mensongère sur ce que nous inspire le plus connu des chefs de troupe français. Nous ne sommes pas Molière mais notre art est le même ». Six comédien.ne.s jouent, sur d’étroits tréteaux, sans effets de lumière, dans des costumes de tous styles puisés par Lucile Charvet dans les stocks de la compagnie. Les rideaux blancs qui flottent au vent sont les voiles d’un radeau imaginaire. La première partie de cette farce reconstitue douze ans de vie errante, quand la seconde récapitule, devant le dramaturge mort en scène dans le Malade imaginaire, les épisodes de sa carrière parisienne aux prises avec les aléas de la condition courtisane : « Fini la liberté, l’artiste de théâtre mange dans les mains du pouvoir ». D’un bout à l’autre, alors que Molière lorgnait vers la tragédie, c’est la comédie qui l’emporte.
Simon Falguières a le don de décortiquer en de brèves saynètes avec masques et perruques l’Étourdi ou les contretemps, premier succès de la troupe : il le réécrit et le met en scène façon commedia dell’arte. Dans l’Etourdi, Victoire Goupil mène un train d’enfer à ses camarades en Mascarille, et sera tout au long de la pièce l’éternel valet impertinent, apportant la contradiction à ses maîtres, sur scène comme à la ville. Quand Jean-Baptiste chasse ses masques pour monter Nicomède de Pierre Corneille – un fiasco -, il les rappelle à l’entracte, afin de sauver par une comédie, un spectacle donné devant le roi et toute la cour. Simon Falguières s’en donne à cœur joie dans une version burlesque tournant en ridicule l’intrigue politique et les personnages de Corneille. On aura aussi droit à une brève leçon d’histoire de France, depuis Henri lV jusqu’à Louis XIV.. Avec, en supplément de la farce, quelques petits coups de griffes aux puissants d’hier et d’aujourd’hui comme savait déjà en donner Molière.
Changements de rôles et de costumes ne ralentissent pas le rythme trépidant et, aux côtés de ses partenaires multicartes, Anne Duverneuil est un Molière dynamique, ambitieux mais aussi l’amoureux de la jeune Armande qui se moque de lui-même en vieillard jaloux dans l’Ecole de femmes, ou encore l’homme celui qui restera fidèle à Madeleine jusqu’à son dernier souffle. Ses déboires amoureux et politiques se traduisent par une courte tirade du Misanthrope… Voici une pièce courte enjouée, conçue pour l’itinérance ! La compagnie Le K envisage une tournée par les villages. Au printemps, la troupe se rendra à pied du Moulin de l’Hydre jusqu’à Caen, décor sur une carriole tirée par des chevaux. Elle jouera à toutes les étapes, en plein air ou à couvert en cas de pluie. M.D.
Du 25 au 28/09 : Transversales – Scène Conventionnée de Verdun. Novembre 2024 / Printemps 2025 : département de l’Orne, département de l’Eure, Flers Agglo, Bernay, SNA 27, Comédie de Caen … (à suivre)
Jusqu’au 30/11, au théâtre de Belleville (75), le metteur en scène Sylvain Maurice propose Arcadie. L’adaptation du roman d’Emmanuelle Bayamack-Tam, prix du Livre Inter 2019. Avec Constance Larrieu, espiègle et lumineuse interprète de Farah, adolescente en proie au plaisir de la chair et au doute sur son genre.
Farah, bientôt 15 ans, habite à Liberty House, une communauté déjantée qui a pour maître des lieux Arcady : il y promeut ses penchants libertaires, la tolérance et l’amour de la littérature, l’amour tout court aussi avec les adeptes de tout âge. Farah, jeune adolescente arrivée là avec ses parents dans la voiture de la grand-mère et en proie aux troubles naissants du désir, va voir son corps se transformer de manière étrange… Telle est l’intrigue du roman d’Emmanuelle Bayamack-Tam, prix du Livre Inter 2019, que Sylvain Maurice adapte sur les planches du Belleville. Une pièce créée en 2022 au théâtre de Sartrouville (78), le Centre dramatique national des Yvelines.
Comme à l’accoutumée, le metteur en scène se joue des effets de lumière pour habiller Constance Larrieu, joyeuse et lumineuse interprète ! Qui se dépense et se trémousse sans compter, ludique et convaincante adolescente en proie aux plaisirs de la chair et de l’existence, aux doutes sur son corps et son genre : fille ou garçon ? En parfaite harmonie avec un roman qui privilégie le goût de la chair au détriment de possibles dérives sectaires, sont mises en jeu, et en mouvements d’une totale frénésie, les interrogations d’une femme en plein exercice de sa liberté et de son corps. Qui interpelle chacune et chacun avec humour et légèreté sur le respect de l’autre et le droit à la différence, questionne en catimini la prétendue normalité.
Fort d’images électrisantes et de musiques alléchantes, le tableau finement brossé d’une génération égarée, en quête toutefois de repères plus signifiants. Yonnel Liégeois
Arcadie : jusqu’au 30/11. Du mercredi au vendredi à 19h15, le samedi à 21h15 et le dimanche à 15h en septembre. Les mercredi et jeudi à 19h15, les vendredi et samedi à 21h15, le dimanche à 15h en octobre et novembre. Le Théâtre de Belleville, 16 passage Piver, 75011 Paris (Tél. : 01.48.06.72.34).
Jusqu’au 22/12, au théâtre du Palais Royal (75), Géraldine Martineau présente L’extraordinaire destinée de Sarah Bernhardt. Une pièce qu’elle a écrite et met en scène, avec Estelle Meyer dans le rôle-titre qui brûle les planches. Une joyeuse troupe de sept comédiens chanteurs accompagne les aventures de la diva.
Un vrai roman populaire que cette vie, même si c’était mal parti pour la petite Sarah : loin de sa famille, parmi les bonnes sœurs, à 14 ans elle se montre déjà impertinente et mutine ! Sa mère, une demi mondaine, veut la marier. Plutôt le couvent que dépendre des hommes. Et pourquoi pas le Conservatoire ? Ses débuts à la Comédie-Française sont catastrophiques, son attitude rebelle débouche sur sa démission. Mais à l’Odéon, la voilà bientôt en haut de l’affiche malgré chagrins d’amour, démêlés familiaux et un enfant qui nait sans père… On voit George Sand lui donner une leçon de diction, Victor Hugo lui confier le rôle de la Reine dans Ruy Blas : un triomphe. Elle devient alors la star internationale passée à la postérité, en témoigne le film de ses funérailles projeté discrètement en fond de scène. 400.000 personnes y assistent. Au-delà de l’icône, du « monstre sacré » selon Jean Cocteau, la pièce nous plonge dans l’intimité d’une femme non- conformiste, en lutte contre les préjugés de son temps.
Une femme en rupture avec son époque
La pièce dépeint aussi une époque où, peu avant le cinématographe, le théâtre était encore l’art populaire par excellence où les acteurs s’écharpaient pour un rôle, où le public sifflait, huait ou s’enflammait pour une actrice, comme pour une vedette de la pop aujourd’hui. Le théâtre du Palais Royal, avec ses ors et ses cramoisis, nous en rappelle l’ambiance. Cette Extraordinaire destinée brosse surtout le portrait d’une femme libre, qui voulait s’affranchir du joug patriarcal. Sans compter son engagement politique. Elle transforme l’Odéon en hôpital miliaire pendant le siège de Paris par les Prussiens en 1870, n’hésite pas à se produire sur le front devant les poilus en 1914- 1918 malgré sa récente amputation. Elle s’engagera dans la lutte contre l’antisémitisme au moment de l’affaire Dreyfus… Il y a l’envers du décor : déconvenues amoureuses, grossesse non désirée, famille dysfonctionnelle, perte de sa mère et de ses deux sœurs, fils joueur et fantasque. Des blessures d’amitié aussi, notamment avec son amie Marie Colombier qui, à l’issue d’une tournée théâtrale de huit mois aux Etats Unis et au Canada, écrit deux pamphlets, dont Les Mémoires de Sarah Barnum, grossièrement antisémite. Un scandale à l’époque.
L’air de rien, Géraldine Martineau révèle la modernité de son héroïne : « Sarah est une femme forte, ambitieuse, libre et jusqu’au-boutiste. Elle ne s’est pas construite grâce aux hommes ou dans l’ombre d’un homme. Elle n’est pas devenue une icône, parce que les hommes se la sont appropriée. Elle l’est devenue parce qu’elle a travaillé́ sans relâche toute sa vie, qu’elle a pris des risques et qu’elle s’est constamment réinventée. Elle a toujours refusé qu’on la contraigne ou qu’on l’enferme. » Après un préambule un peu malvenu, la pièce trouve son allure de croisière dès la première scène avec un joli trio pour chanter les funérailles d’une belette : « Ma petite belette est tombée sur la tête/ (…) morte d’un coup sec … ». Forence Hennequin (violoncelle) et Bastien Dollinger (piano et clarinette), omniprésents, rendent sensible l’atmosphère des différents tableaux, comme avec les mélodies klezmer, lors du mariage de Sarah Bernhardt, rappelant les origines juives de la comédienne. Simon Dalmais et Estelle Meyer signent la musique, l’actrice est aussi autrice compositrice interprète. Elle joue le rôle titre dans le Dracula de l’Orchestre National de Jazz dont elle a écrit le livret avec Milena Csergo (2019). À partir de ses chansons, elle a créé un spectacle aux Plateaux sauvages en 2019. Et en 2023, elle crée Niquer la fatalité, chemin(s) en forme de femme, un spectacle mis en scène par Margaux Eskenazi.
Un casting à la hauteur
En courts tableaux et une heure cinquante, Estelle Meyer nous entraine avec élan dans la vie tumultueuse de son héroïne. D’abord elle campe une jeune première empruntée, à la voix incertaine, puis elle prendra de l’aisance jusqu’à nous faire entendre quelques morceaux de bravoure, dont une tirade de l’Aiglon d’Edmond Rostand. Sans singer son modèle, la comédienne porte avec vigueur ce personnage éruptif, volontaire dont la devise reste « Quand même », titre d’un des songs du spectacle. Mais elle ne manque pas de nuances quand elle chante la mort de sa cadette « Ma petite sœur mon amour mon cœur… ». À ses côtés, la présence discrète d’Isabelle Gardien en fidèle gouvernante apporte un contrepoint. Il faut saluer l’habileté des sept comédiennes et comédiens qui se déploient autour d’elle, se partageant une trentaine de rôles dans les somptueux costumes de Cindy Lombardi. Quelques éléments de décor et accessoires rapidement déplacés suffisent à la scénographe Salma Bordes à situer les différents épisodes, aidée par des projections vidéo suggestives.
Géraldine Martineau confirme ici ses talents d’autrice et de metteuse en scène. Dès 2018, elle jouait à la Nouvelle Seine Aime-moi, son premier texte, écrivait et réalisait La Petite Sirène d’après Andersen à la Comédie Française (Molière du Jeune Public). Elle intègre le Français en tant que pensionnaire en 2020, où elle adapte, met en scène et joue La Dame de la Mer d’Ibsen. Avec l’Extraordinaire destinée,elle rend grâce à celle qui « a visité les deux pôles, qui de sa traîne a balayé de long en large les cinq continents, qui a traversé les océans, qui plus d’une fois s’est élevée jusqu’aux cieux » selon Tchekhov. Mireille Davidovici
L’extraordinaire destinée de Sarah Bernhard, Géraldine Martineau : jusqu’au 22/12, du mardi au dimanche, en alternance avec la pièce Edmond à partir du 11/10. Le texte de la pièce est publié à L’Avant-Scène théâtre.Théâtre du Palais-Royal, 38 rue de Montpensier, 75001 Paris (Tél. : 01.42.97.40.00).
Du 07/09 au 06/10, au Théâtre de l’Atelier (75), Pauline Bayle propose Illusions perdues, une formidable adaptation du roman de Balzac. Avec fougue et passion, sensualité et dérision, une plongée vertigineuse dans la comédie humaine. Un spectacle où la littérature prend ses quartiers tout en haut de l’affiche.
Plus dure est la chute pour Lucien Chardon, Monsieur de Rubempré, celui qui avance masqué sous le nom de sa mère ! D’Angoulême à Paris, de la province à la capitale, les feux de la rampe se métamorphosent en incendies crépusculaires qui réduisent en cendres rêves et ambitions. Si Balzac se révèle maître des Illusions perdues en son magistral roman, la metteure en scène Pauline Bayle l’incarne avec fougue et passion, sensualité et dérision.
Le public installé en format quadri-frontal, sous la baguette de Pauline Bayle désormais directrice du Théâtre Public de Montreuil, seuls six comédiennes et comédiens se lancent à l’assaut d’un roman de 700 pages avec plus de 70 personnages… Grand Prix 2022 du Syndicat de la Critique, une gageure relevée haut les corps par la troupe entre battement de cils et frappe de pieds, séduction et répulsion, petits bonheurs et grandes douleurs ! Lucien a commis un recueil de poésie auquel son égérie du jour, insatisfaite de la banale reconnaissance angoumoise et forte de ses relations, promet plein succès dans les salons parisiens et la presse nationale. En ce XIXème siècle débutant, il est vrai que Paris brille de mille feux et bruisse de mille bruits : ceux de la presse toute puissante, de la population grossissante, de l’industrie naissante. La vie bouge et grouille autour de nos héros de papier, comme les spectateurs qui cernent et scrutent la scène où se joue l’avenir du poète.
En des plans serrés où les corps s’étreignent ou se bousculent, où les prétentions littéraires favorisent ou percutent les passions amoureuses, où les émotions transfigurent ou noircissent les visages, la metteure en scène rend pleine mesure au roman fleuve de Balzac : les turpitudes de la gente politique, les compromissions des milieux journalistiques, la montée en puissance des affairistes, les ambitions affichées de prétendants à la palme littéraire… Nul décor sinon un sol de craie blanche, changement de costumes à vue, des répliques qui claquent au visage des spectateurs, un rythme effréné et soutenu : argent et notoriété, sourires et baisers, cris et frayeurs, pleurs et sueurs nourrissent ainsi le quotidien du bel intrigant qui vend sa plume au plus offrant. De l’ascension à la chute finale, l’illusion ne dure qu’un temps ! Yonnel Liégeois
Illusions perdues, Honoré de Balzac, adaptation et mise en scène Pauline Bayle : Du 07/09 au 06/10, du mardi au vendredi à 20h, le samedi à 18h et le dimanche à 16h.Théâtre de l’Atelier, 1 place Charles Dullin, 75018 Paris (Tél. : 01.46.06.49.24).
Dans l’une des banlieues les plus pauvres au nord de Paris, à Stains (93) est implanté le Studio Théâtre. Depuis quarante ans, un lieu de convivialité et de partage aujourd’hui dirigé par la comédienne et metteure en scène Marjorie Nakache.
Tout commence en 1983, à l’Espace Paul-Eluard de Stains, une salle phare du département. Xavier Marcheschi en prend la direction et fonde le Studio Théâtre en 1984 avec Marjorie Nakache, alors toute jeune comédienne. Les espoirs qu’avaient fait naître l’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981 sont en train de s’effilocher, mais l’époque reste à la lutte et à la débrouille. Enraciner le théâtre dans la société et en faire un espace de partage et de confrontation prendra une forme plus active en 1989 avec leur installation dans une maison de ville attenante à un cinéma, à l’origine ouvert par un artiste de cirque, puis transformé en garage. Rejointe par l’administrateur Kamel Ouarti, la compagnie entreprend de l’investir. À la mort de son propriétaire, la ville le rachète à ses héritiers et en préserve l’esprit. Il sera entièrement occupé par des artistes et dédié à une culture « élitaire pour tous » au service de la population.
Cette année, le Studio Théâtre aura 40 ans. La ville de Stains, l’une des plus pauvres du département, n’accordera guère plus de moyens pour marquer cet anniversaire historique. Habituée à faire beaucoup avec peu, la compagnie a toujours compensé la faiblesse des ressources par l’énergie de l’engagement et de la créativité. Marjorie Nakache, devenue directrice du lieu, a choisi de monter le Roman d’une vie, adapté par Xavier Marcheschi d’après l’œuvre de Victor Hugo et plus particulièrement des Misérables.Un choix en phase avec notre époque « où la coupure entre le pouvoir et le peuple semble tout aussi réelle qu’à celle de Hugo », souligne-t-elle. Cette adaptation parcourt l’épopée de ce siècle tourmenté qui a vu éclater la Commune. Les acteurs portent haut et juste le verbe épique et poétique de Victor Hugo. On entend le combat pour l’émancipation du peuple et les enjeux de la pièce sortent du cadre historique pour apporter une réflexion dynamique avec la salle. C’est mené avec une joie battante dans une scénographie où peintures et musique donnent à voir et à ressentir la puissance et l’actualité du texte hugolien.
Cette manière de faire théâtre, pour les habitants et avec eux, est une clé de voûte du Studio Théâtre, sa marque de fabrique. On le perçoit dès que l’on en pousse la porte d’entrée. Il y a d’abord cette piste aux couleurs chaudes, d’où pendent tissus, cerceau et trapèzes, utilisée pour des spectacles mais surtout dédiée aux ateliers annuels de cirque proposés aux enfants et adultes, depuis vingt ans. Un peu plus loin, un foyer chaleureux avec fauteuils et petites tables, tableaux et marionnettes, ouvre sur un jardin, comme une respiration entre dedans et dehors. Un lieu enchanteur, ouvert 7 jours sur 7 jusqu’à tard le soir, avec son activité de programmation et ses 24 ateliers hebdomadaires, que les habitants, de génération en génération, investissent tant ils s’y sentent bien.
Fabien Belkaaloul y a suivi un atelier théâtre de 12 à 16 ans et reste marqué par son approche du clown et du personnage de Charlie Chaplin. Aujourd’hui, à 22 ans, il ambitionne d’intégrer une école d’art parce qu’il a « pris de l’assurance et appris à parler en public ».Hind Ajrodi, fondatrice de l’association Chez Ailes, y conduit en ce jour d’avril 24 femmes et enfants pour la représentation de Balerina, Balerinade Jurate Trimakaité. « J’encourage les femmes à fréquenter le Studio Théâtre car il est pensé pour elles et pour leurs enfants. Elles y ont une place, tout comme les jeunes et les personnes âgées. C’est un véritable lieu de sociabilité et d’émancipation par la culture ».
L’accès au Studio est aussi largement ouvert aux compagnies. « On en accueille plutôt le double que ce que requiert notre cahier des charges », précise Marjorie, « on ne dit jamais non aux projets. On reçoit tout le monde et après, on voit ce que l’on peut faire ensemble ». Une manière de faire et d’être. Malgré les difficultés. « Nous avions plus de moyens pour la création il y a dix ans. L’administratif aujourd’hui a pris le pas et les spectacles sont devenus de plus en plus coûteux ». Soutenue par la ville, le conseil général, la Drac Île-de-France et, depuis 2006, la Région Île-de-France, la compagnie parvient cependant à réaliser une création quasiment chaque année et à faire tourner les spectacles. Elle s’appuie également sur un travail solide avec le réseau associatif local et départemental. En 1995, la pièce Féminin Plurielles, d’après le livre de l’association du clos Saint-Lazare Femmes dans la cité, a ainsi fait figure de pièce emblématique et a énormément tourné, ou encore Valse n° 6 de Nelson Rodrigues, créé en 2004, un texte renforcé par les témoignages de femmes victimes de violence recueillis par la compagnie.
Ces dernières années, surtout après la crise du Covid, à Stains comme ailleurs, le réseau associatif s’étiole, asséché par les coupes budgétaires successives. L’équipe ne baisse pas les bras. Fêter son quarantième anniversaire, ce n’est pas seulement regarder dans le rétroviseur de l’histoire, c’est aussi aller de l’avant. « On a toujours cherché à être cohérents avec l’idée qu’on avait d’une action et l’endroit où on était », conclut Marjorie, fidèle à la philosophie de l’éducation populaire, « Faire avec les gens et pour les gens ». Marina Da Silva
Studio Théâtre, 19 rue Carnot, 93240 Stains (Tél. : 01.48.23.06.61).
Le 23 août, Catherine Ribeiro est morte à l’âge de 82 ans. Inclassable, irréductible, incorruptible, elle a chanté la passion, l’amour, la révolte. Elle est restée libre, jusqu’à son dernier souffle.
Elle aurait pu suivre cette route toute balisée empruntée par nombre de ses pairs à l’aune des années soixante. Elle figure d’ailleurs dans la « fameuse »photo de Jean-Marie Périer, photographe officiel de la génération yéyé. Mais déjà, peut-être instinctivement sent-elle qu’elle n’est pas à sa place, on la devine, au dernier rang, entre Hugues Aufray et Eddy Mitchell. À peine la reconnaît-on.
Entre fumées d’usine et chemins de grève
Elle ne sourit pas. Catherine Ribeiro refusera de jouer la carte de la jolie jeune fille qui se tient sage. En elle, ça bouillonne, ça tâtonne. Elle cherche, se cherche et, très vite, va bifurquer, laisser les chansons de midinettes pour midinettes. Elle rentre dans aucun moule, elle déborde, belle et rebelle, sauvage jusqu’au bout des mots des poètes dont elle va s’emparer, en catimini, ceux de Bob Dylan ou de Leonard Cohen. « La beauté insoumise de Catherine et sa colère chevillée à l’âme incommodent le show-business », disait d’elle Léo Ferré. Il avait tout juste. « J’ai appris mon enfance, face aux fumées d’usines, par les chemins des grèves empruntés par mon père » chante rageusement cette fille d’ouvrier portugais née dans la banlieue lyonnaise en 1941.
Ce sont les hasards de la vie et des rencontres qui lui font croiser la route de Patrice Moullet, qui deviendra son compagnon. Ils se rencontrent en 1963 sur le tournage des Carabiniers, de Jean-Luc Godard. Entre 1963 et 1993, elle jouera dans quatre films. Ce sera tout pour le cinéma. En revanche, elle écrit déjà des poèmes, des chansons que Patrice Moullet va mettre en musique. Au printemps 1968, alors que le pays est en ébullition. Catherine Ribeiro tente de mettre fin à ses jours comme si elle voulait définitivement tourner la page de cette époque. De 1969 à 1980, elle a la révolte au bout de langue. Ses mots sont affûtés comme des lames. « Je ne suis pas une femme d’un parti, disait-elle, mais une femme qui lutte contre toutes les atteintes à la liberté dans le monde, où qu’elles se produisent. Et je lutterai jusqu’à mon dernier souffle ». Pendant cette décennie giscardienne, elle va réaliser avec le groupe Alpes une dizaine d’albums et enregistrer de très nombreux 45 tours.
Cataloguée « Pasionaria de la chanson », elle ne veut pas se laisser enfermer, une fois de plus, une fois encore, dans une case. « Les paroles ne sont qu’un accessoire, je préférerais qu’on en arrive presque à des onomatopées pour remplacer les paroles. On le fera peut-être ; il faudrait que la voix serve d’instrument… Ce que je cherche à faire, c’est détruire complètement la chanson classique, avec refrain et couplets réguliers », disait-elle. C’est gonflé. Une façon de ne rien lâcher, de ne pas se soumettre, encore et toujours, et de revendiquer une poésie qui expérimente, emprunte des chemins de traverse. Voix puissante, sensuelle, elle s’entoure de musiciens qui pratiquent un folk-rock progressif aux accents symphoniques. C’est dire qu’elle ne passera plus à la radio mais ses concerts affichent complet, où qu’elle se produise. Toute de noir vêtue, ses cheveux corbeau en cascade dessinent un bouclier sur ce visage qu’on entraperçoit à peine lorsqu’elle s’avance dans la lumière.
Solitaire mais solidaire
Elle chante sans chercher à plaire, à séduire. Elle chante désespérément, crûment la Résurrection de l’amour, cette blessure « jusqu’à ce que la force de t’aimer me manque ». Solitaire mais solidaire, elle s’engage pour la Palestine, pour les réfugiés chiliens, contre la guerre au Vietnam, pour l’écologie, contre le président Valéry Giscard d’Estaing… Elle revendique deux amitiés : Léo Ferré et Colette Magny, « Coco, ma seule amie chanteuse ». Sa reprise de Melocoton est à l’opposé de l’interprétation de Magny, comme si elle ne posait pas les points de suspension au même endroit. Les années quatre-vingt… Terribles années pour bon nombre d’artistes qui seront invisibilisés. Comme Colette Magny, François Béranger, Catherine Ribeiro disparaît des écrans radars.
Pourtant, elle ne cessera jamais de créer. Et de chanter : en 1995, elle donne aux Bouffes du nord un récital, « Vivre libre ». Magnifique moment de communion – païenne – avec le public qui ne l’a jamais lâchée, reniée, oubliée, n’en déplaise à l’industrie musicale. Cordes et piano avec Michel Precastelli, elle sublime chaque mot, chaque note, chaque vers de sa voix toujours aussi puissante et troublante. À partir des années 2000, elle aura toujours des projets qui, souvent, n’aboutiront pas. Elle se retire loin du monde. Marie-José Sirach
Brel, Ferré, Magny, Piaf…
Une présence, une voix prenante et envoûtante… Aller voir et entendre la Ribeiro, toute politesse gardée ? Un moment désiré et attendu, la force de la voix et la beauté de la femme, les aspirations communes, le combat pour une parole libre et la poésie en vitrine, René Char-Apollinaire et Prévert en tête de gondole… Catherine Ribeiro chantait ses propres compositions, elle reprenait aussi avec talent le Chant des partisans, Aragon qu’elle aimait à en perdre la raison, Brel et Ferré, Piaf bien sûr dont elle enregistra les plus grands succès, Colette Magny évidemment et son Melocoton ! Par deux fois sur scène, Lyon – Paris, d’inoubliables partages d’émotions, amour et révolte à fleur de peau… Cet amour absent de L’enfance, un récit poignant et bouleversant, la gamine cabossée et internée. Des grandes scènes aux petites salles, toujours à guichets fermés, récompensée à cinq reprises par l’Académie Charles-Cros. Sur la platine, tourne le 33 tours pour ne point oublier, ne pas t’oublier. Yonnel Liégeois
« Le regard d’une combattante. Le sourire d’une amante. La voix d’une militante. Les mots d’une magnifique perdante. Comme aurait pu l’écrire Leonard Cohen si elle avait été une égérie warholienne du Chelsea Hotel. Sauf qu’elle était debout (…) Panthère prête à bondir sur tout ce qui peut faire mal ou salir la beauté. Rock. Révoltée. Radicale ». Yann Plougastel, Le Monde du 23/08.
Les trois coups sont frappés, la rentrée annoncée ! Divers théâtres ouvrent leurs portes très prochainement. Avec créations ou reprises dès la fin août et début septembre, une série de levers de rideau dont Chantiers de culture se fait le héraut.
Du 28/08 au 03/11 : Des ombres et des armes, à la Manufacture des Abbesses. Texte et mise en scène Yann Reuzeau, les vendredi/samedi à 21h et le dimanche à 17h. Au-delà des schémas attendus, la pièce explore la complexité de situations humaines extrêmes. On croise ici une policière se débattant avec son passé néonazi et son racisme résiduel, ou encore des « revenants », ces jeunes partis faire le djihad et qui jurent vouloir désormais se construire une vie normale.
Du 30/08 au 10/11 : Gargantua, au Théâtre de Poche. Le fameux livre de Rabelais, mis en scène par Anne Bourgeois et interprété avec gourmandise par Pierre-Olivier Mornas. Du mardi au samedi à 19h, le dimanche à 15h. Rabelais vient nous conter en personne les frasques de son héros, avec sa verve irrésistible, où truculence et bon sens se mêlent pour le bien-être du cœur et de l’esprit. Couillonnes et Couillons, à vos ouïes !
Du 01/09 au 06/01/25 : La chute, au théâtre de l’Essaïon. D’après l’œuvre d’Albert Camus, interprétation et mise en scène Jean-Baptiste Artigas, adaptation Jacques Galaup. Le dimanche à 18h, le lundi à 19h. Un homme interpelle un autre homme au Mexico-City, un bar à matelots d’Amsterdam. Une longue conversation s’initie entre eux. Jean-Baptiste Clamence, le narrateur, fait lui-même les questions et les réponses face à son interlocuteur muet.
Du 02/09 au 04/11 : L’homme qui rit, au Théâtre de Poche, tous les lundi à 21h. L’un des romans les plus étranges et fascinants de Victor Hugo en un « seule » en scène tout aussi étrange et fascinant, par Geneviève de Kermabon. C’est avec une folle originalité qu’elle retranscrit ce chef d’œuvre de Hugo, ode à la tolérance et au théâtre itinérant.
Du 04/09 au 03/11 : Le mage du Kremlin, à la Scala. D’après le roman de Giuliano da Empoli, adaptation et mise en scène RolandAuzet. Du mardi au samedi à 21h, le dimanche à 17h. De la fin de Boris Eltsine à l’avènement de Vladimir Poutine, le spectacle nous entraine dans les sphères opaques du pouvoir russe. Il donne à voir comment un homme insignifiant peut devenir un président tout puissant, exerçant ses pleins pouvoirs dans la solitude, la violence et le sang.
Du 04/09 au 30/11 : Arcadie, au Théâtre de Belleville. D’après le roman d’Emmanuelle Bayamack-Tam, adaptation et mise en scène Sylvain Maurice. Du mercredi au vendredi à 19h15, le samedi à 21h15 et le dimanche à 15h. Farah, bientôt 15 ans, habite à Liberty House, une communauté déjantée qui a pour maître des lieux Arcady : il y promeut ses penchants libertaires, la tolérance et l’amour de la littérature. Farah, en proie aux troubles naissants du désir, va voir son corps se transformer de manière étrange…
Du 06/09 au 28/09 : Emma Picaud, au théâtre de l’Essaïon. D’après le roman de Mathieu Belezi, dans une mise en scène d’Emmanuel Hérault, interprétation Marie Moriette. Les vendredi et samedi à 21h. Dans les années 1860, pour échapper à la misère en France, Emma Picard part en Algérie cultiver la terre que lui octroie le gouvernement français. Le récit, lyrique et poignant, de son combat permanent pour la survie, un éclairage singulier sur l’histoire de la colonisation de l’Algérie.
Du 07 au 13/09 : Les messagères, au TNP de Villeurbanne (69). D’après l’Antigone de Sophocle, mise en scène Jean Bellorini avec l’Afghan Girls Theater Group. Du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 16h. Alors que la situation se détériore en Afghanistan, Les Messagères sont ces citoyennes afghanes qui veulent dire en Occident leur amour pour leur pays. Les Messagères sont ces jeunes femmes du XXIe siècle qui résistent, se construisent et inventent leur destin, malgré tout.
Du 10/09 au 12/10 : La joie, au théâtre de la Reine blanche. D’après un texte de Charles Pépin, adapté et interprété par Olivier Ruidavet, mis en scène par Tristan Robin. Les mardi-jeudi-samedi à 20h, à partir du 24/09 les mardi et jeudi à 21h, le samedi à 20h. Solaro traverse les épreuves de l’existence avec une force que les autres n’ont pas : il sait jouir du moment présent. Ce spectacle est une invitation à la réflexion, à comprendre ce qu’est la joie, cette force mystérieuse qui, à tout instant, peut rendre notre vie exaltante.
Du 12/09 au 29/09 : La vie est une fête, aux Bouffes du Nord. Une mise en scène de Jean-Christophe Meurisse, avec la collaboration artistique d’Amélie Philippe. Du mardi au samedi à 20h, les dimanches 22 et 29/09 à 15h. Nous souffrons à cause de papa et maman, nous souffrons aussi à cause de l’état du monde. Pouvons-nous tous devenir fous ? Il n’y a rien de plus humain que la folie. Le service des urgences psychiatriques est l’un des rares endroits à recevoir quiconque à toute heure. Un lieu de vie extrêmement palpable pour une sortie de route, un sas d’humanité.
Sans oublier, du 29/08 au 13/09, le festival Spot au théâtre Paris-Villette et le Théâtre de Verdure qui investit jusqu’au 22/09 le Jardin Shakespeare au cœur du Bois de Boulogne. Belle rentrée culturelle, avec plaisir et émotions. Yonnel Liégeois
Du 26/08 au 01/09, à Cosne-sur-Loire (58), le Garage Théâtre organise la 5ème édition de son festival. En la cité bourguignonne, Jean-Paul Wenzel et sa fille Lou entretiennent depuis 2020 un original feu de planches. Attisé par une bande d’allumés, sous la conduite de Jean-Yves Lefevre… Une décentralisation réussie pour une programmation de haute volée.
Jean-Paul Wenzel n’est point homme à s’effondrer devant l’adversité ! Que la Drac Île-de-France lui coupe les subventions et l’envoie sur la voie de garage pour cause d’âge avancé ne suffit pas à l’intimider… Avec le soutien de sa fille Lou et d’une bande de joyeux drilles, il retape alors « au prix de l’énergie de l’espoir, et de l’huile de coude généreusement dépensée » selon les propos du critique Jean-Pierre Léonardini, un asile abandonné pour voitures en panne : en 2020, les mécanos nouvelle génération inaugurent leur nouvelle résidence,le Garage Théâtre ! Loin des ors de la capitale, au cœur de la Bourgogne profonde, à Cosne-sur-Loire, bourgade de 10 000 habitants et sous-préfecture de la Nièvre…
Wenzel est connu comme le loup blanc dans le milieu théâtral. Comédien, metteur en scène et dramaturge, avec une bande d’allumés de son espèce, les inénarrables Olivier Perrier et Jean-Louis Hourdin, il co-dirige le Centre dramatique national des Fédérés à Montluçon durant près de deux décennies. Surtout, il est l’auteur d’une vingtaine de pièces, dont Loin d’Hagondange, un succès retentissant, traduite et représentée dans plus d’une vingtaine de pays, Grand prix de la critique en 1976. Depuis quatre ans maintenant, le Garage Théâtre accueille donc à l’année des compagnies où le public est convié gratuitement à chaque représentation de sortie de résidence. À l’affiche également un printemps des écritures où, autour d’un atelier d’écriture ouvert aux habitants de la région, sont conviés des auteur(es) reconnus comme Michel Deutsch, Marie Ndiaye, Eugène Durif… Enfin, du 26/08 au 01/09, se tient le fameux festival organisé par la Louve, du nom de la compagnie de Lou Wenzel : au programme théâtre, musique et danse avec des spectacles accessibles à tout public.
Dès l’ouverture des portes, aux nouveaux mécanos se greffe l’association Les Amis du Garage dont Jean-Yves Lefevre, le local de l’étape, assume désormais la présidence. Fort de sa soixantaine rugissante, l’ancien informaticien et pilote d’engins en tout genre survole l’événement et anime avec doigté et convivialité la joviale bande d’allumés ! Derrière un faux air débonnaire, l’homme cache en fait moult compétences, « j’ai piloté à peu près tous les types d’engins volants, du parapente à la montgolfière en passant par l’avion, l’ULM, l’hélico… Mes seuls diplômes professionnels étant dans le domaine de l’arboriculture, je côtoie les nuages » ! Après un double choc existentiel tant merveilleux que douloureux (la naissance de sa fille, plus tard le décès de sa compagne), il quitte la Savoie pour rejoindre la Nièvre, « terre d’une partie de mes ancêtres » et plus précisément Cosne-sur-Loire, « lieu dans lequel j’ai la chance et l’honneur de rencontrer la famille Wenzel et son Garage ».
Ayant bourlingué à Paris et en région parisienne, l’homme avait eu l’occasion de fréquenter parfois le monde du théâtre. « Habitant à proximité du bois de Vincennes, j’ai eu la chance d’assister aux spectacles d’Ariane Mnouchkine : grande révélation quand on a plutôt assisté à du théâtre de boulevard… ». Lors de son installation en bord de Loire, c’est la découverte du premier festival d’été du Garage, la rencontre avec le comédien Denis Lavant, Jean-Paul et Lou Wenzel. « Nous tombons en amitié, on se voit désormais plusieurs fois par semaine ». Au printemps 2021, ils décident à plusieurs de monter l’association Les amis du Garage Théâtre. L’objectif ? « Aider et seconder nos amis artistes dans les tâches extérieures aux spectacles (travaux, communication, billetterie, gestion du bar et de la restauration durant les deux festivals annuels) », confie Jean-Yves, « notre association est devenue, je le pense, indispensable au bon fonctionnement de ce bel espace de culture ». Un bel espace assurément, professionnels du spectacle vivant et critiques dramatiques en attestent, où plaisir du vivre ensemble et partage d’émotions fortes transpirent de cour à jardin !
Avec son enthousiasme communicatif, le chef de bande le reconnaît, « depuis notre premier contact, que d’émotions, que de belles rencontres ! Une foultitude de spectacles de qualité tout au long de l’année avec la présence sur scène de grands noms du théâtre, de la danse, de la littérature… Et l’énorme chance pour moi de partager des moments rares autour d’une assiette avec tous ces artistes qui ont tant à raconter et à partager ». Aujourd’hui, l’apport culturel et artistique du Garage Théâtre déborde au-delà de la sphère nivernaise. Frontalière du Cher, de l’Yonne, du Loiret et proche de Paris, la petite entreprise Wenzel et consorts attire des spectateurs en provenance de toute la France ! « La ministre de la Culture annonçait, au lendemain de sa nomination, qu’il fallait défendre la culture en milieu rural », se souvient Jean-Yves Lefevre, « force est de constater que les mots étaient vains, le budget de la culture en 2024 ayant été divisé par deux ! ».
« Ici pourtant, on ne baisse pas les bras, on y croit, les spectateurs sont de plus en plus nombreux. Moult représentations se donnent à guichet fermé et nous avons de plus en plus de propositions de bénévoles pour soutenir la structure. Ici on se connaît tous, pas moyen de faire vingt mètres sans saluer quelqu’un, les retours sur le plaisir et l’émotion ressentie par les spectateurs locaux nous donnent envie de nous investir encore et encore. Ce théâtre est un poumon nécessaire à de nombreuses personnes, dont je fais partie, sans le Garage Théâtre j’aurais quitté la région ».
Outre l’organisation de deux festivals (été et Printemps des Écritures), le Garage Théâtre propose tout au long de l’année différents spectacles. Et régulièrement des sorties de résidence avec entrée gratuite, ce qui offre la possibilité à certains, persuadés que le théâtre « c’est pas pour nous », de constater que le théâtre contemporain est à la portée de tous, qu’il n’est nullement besoin d’être un intellectuel pour comprendre et apprécier. Seul ou en meute, rendez-vous donc en bord de Loire, osez hurler ou chanter votre ralliement à la Louve compagnie. C’est acquis, vous en repartirez libérés et conquis ! Yonnel Liégeois
Le Garage Théâtre, 235 rue des Frères Gambon, 58200 Cosne-sur-Loire (Tél. : 03.86.28.21.93/le.garage.theatre@gmail.com). Pour tout savoir sur le Garage et son festival, un petit clic pour le grand choc : Jean-Yves Lefevre et les Amis du théâtre vous disent tout !
Chantez, Dansez, Jouez : moteur !
Lundi, 26/08 : La surprise du jardin, à 19h. Un grand singe à l’académie d’après Franz Kafka, par la compagnie Singe debout à 21h.
Mardi, 27/08 : La surprise du jardin, à 19h. Ma distinction, récit de vie d’un fils d’ouvrier devenu artiste, par Lilian Durriau à 21h.
Mercredi, 28/08 : la surprise du jardin, à 19h. Musicalopithèque, du paléolithique à aujourd’hui en acoustique, par Jean-Jacques Lemêtre à 21h.
Jeudi, 29/08 : La surprise du jardin, à 19h. Extra visibilia, voyage intemporel-peinture et danse, par Sylvie Cairon et Céline Gayon à 21h.
Vendredi, 30/08 : La surprise du jardin, à 19h. Le nain de Pär Lagerkvist, avec Denis Lavant dans une mise en scène de Laurent Laffargue à 21h.
Samedi, 31/08 : La surprise du jardin à 19h : « Ça va trinquer ! » dans le jardin et même encore plus loin, des vignes du Sancerre aux côtes africaines…avec les inénarrables et fantasques Jean-Pierre Bodin et François Chattot. Les coloniaux d’Aziz Chouaqui, avec Hammou Graïa dans une mise en scène de Jean-Louis Martinelli à 21h.
Dimanche, 01/09 : L’auberge espagnole ouverte à toutes et tous, à partir de 13h. Un ultime moment de partage dans le jardin entre quiches et salades, tartes et gâteaux… Avec une très belle surprise, un secret bien gardé !
En ces jours d’été, entre agitation et farniente, inédits ou rééditions en format poche, Chantiers de culture vous propose sa traditionnelle sélection de livres. De la République sur les planches à l’amour de l’humour (André Désiré Robert et Jean-Loup Chiflet), d’un manuscrit enfin accouché aux bébés d’Himmler (Claude McKay et Caroline de Mulder)… Pour finir entre pingouin et mikado en provenance d’Ukraine (Andreï Kourkov) et d’Italie (Erri De Luca).
Chaque président a ses petites faiblesses : une visite à Disneyland pour Sarkosy, une balade en scooter pour Hollande, des papouilles aux médaillés olympiques pour Macron… Un point commun les réunit, avec plus ou moins de passion : leur fréquentation des planches, des classiques du répertoire au banal théâtre de boulevard ! Avec humour et érudition, dans son Théâtre des présidents le critique dramatique et patenté universitaire André Désiré Robert s’est donc amusé à collecter les penchants des uns et des autres, les amours avouées ou secrètes des présidents de la Vème République avec le théâtre.
Si De Gaulle avait un faible pour le Cyrano de Rostand, l’ancien professeur de français Pompidou appréciait assurément Molière en sa maison rue Richelieu. Mitterrand, à la culture raffinée, court d’Avignon à la Cartoucherie de Vincennes, fréquente Sobel à Gennevilliers, côtoie anciens et modernes. Il se dit qu’entre deux combats de sumo Chirac aurait pu apprécier le théâtre nô, tandis que Sarko étale son inculture en ce domaine au profit de la chansonnette familiale. Nous ne dévoilerons rien sur les récentes têtes d’affiche, Hollande et Macron, et de leurs compagnes entre la comédienne reconnue et l’ancienne professeure de lettres, leurs liaisons secrètes sont à découvrir au fil de pages émoustillantes et joliment bien instruites.
Si l’humour se glisse parfois entre les pages du précédent ouvrage, il en est substantifique matière dans le Dictionnaire amoureux que lui consacre le truculent Jean-Loup Chiflet. L’auteur nous avait déjà fait Le coup, On ne badine pas avec l’humour… D’abord, une précision d’importance, ne pas confondre humour avec humeur, telles la bile ou l’atrabile, selon la définition héritée du Moyen Âge ! Pour sa part, Wolinski se demande s’il ne serait pas le plus court chemin d’un homme à un autre, alors que Tristan Bernard pose une question de fond : l’humour ne viendrait-il pas d’un « excès de sérieux » ? En tout cas, en plus de 700 pages, d’Allais à Devos, de Blondin à Queneau, au contraire de tout avare de pensées qui est un penseur radin selon Pierre Dac, Jean-Loup Chiflet confesse que son ouvrage relève plus d’une anthologie que d’un dictionnaire. D’une page l’autre, s’imposent satire et invective disparues de nos jours, l’éloge du rire au détriment du ricanement formaté, le triomphe de la plume et de l’esprit. Et preuve est faite, sans rire : si l’humour peut être léger, il n’est vraiment pas à prendre à la légère !
Il nous faut l’avouer d’emblée,Romance in Marseillene manque ni d’humour, ni de déraison ! Après moult péripéties, Lafala débarque à Marseille amputé des deux jambes, mais nanti d’un joli magot. Ce qui autorise donc l’ancien docker africain a mené belle vie et bonne chair sur les quais, à fréquenter toujours le monde interlope des bas quartiers de la cité phocéenne. L’auteur de ce roman social, sous les chaleurs méditerranéennes ? L’américain Claude Mckay, natif de Jamaïque, globe-trotter entre l’URSS et la France, écrivain et militant politique, ardent défenseur de la cause noire aux États-Unis comme en Europe. Un livre écrit en 1932, le manuscrit disparu jusqu’en 2010, enfin publié en 2021 par un éditeur… marseillais ! Un retour aux sources bienvenu, un formidable roman entre légèreté et gravité, une peu banale photographie du Marseille des années 30 et de la condition sociale dans les quartiers ouvriers et interlopes. Chez le même éditeur, est disponible Un sacré bout de chemin, l’autobiographie de Mckay.
De la re-naissance d’un manuscrit à la couvaison de bébés sous haute protection nazie, l’accouchement littéraire n’est pas sans risques. Pourtant, avec La pouponnière d’Himmler, l’auteure belge Caroline de Mulder réussit une magistrale opération littéraire. S’appuyant sur des documents historiques de première main, la romancière trace par le menu l’extravagante entreprise du haut dignitaire du Reich, créateur et patron du réseau de maternités en charge de la sélection « aryenne » des bébés, futurs héros de la nation. De l’arrivée de Renée, une jeune Française enceinte d’un soldat allemand, dans l’un de ces centres médicaux jusqu’à son démantèlement à l’approche des Alliés, une bouleversante plongée dans cette fabrique d’enfants au sang pur, choyés au détriment des nouveaux-nés atteints d’une quelconque déficience et éliminés d’office. Un roman d’une palpitante écriture, d’une foudroyante vérité, d’une sidérante cruauté.
En manque de progéniture et en mal d’écriture, l’écrivain-journaliste Victor Zolotarev cohabite avec Micha, un pingouin recueilli au lendemain de la fermeture du zoo de Kiev. Las, il lui faut gagner quelques subsides pour acheter le poisson nécessaire à la survie du volatile qui déambule avec nostalgie de la baignoire au frigo ! Les récits et nouvelles de Zolotarev n’emballent plus trop les éditeurs, sa plume se tarit, son imagination se dessèche jusqu’à ce jour où le rédacteur en chef d’un grand quotidien ukrainien lui fait une étrange proposition… Nous n’en dirons pas plus sur Le pingouin, ce roman d’Andreï Kourkov au succès intercontinental, plongez avec délectation dans cette aventure rocambolesque qui navigue entre comique de situation et absurde de propos. De l’humour déjanté au réalisme social et politique tourmenté, au coeur d’un pays en proie au chaos, un romancier de grand talent, lauréat du prix Médicis étranger en 2022 pour Les abeilles grises, dont les autres récits d’une même veine sont aussi à déguster ( L’oreille de Kiev, L’ami du défunt, Laitier de nuit…), tous disponibles aux éditions Liana Levi.
D’un étrange et improbable duo, il en est aussi question dans Les règles du mikado, de l’auteur italien Erri de Luca, espérons-le prochainement prix Nobel de littérature ! Entre mer et montagne, Italie et Slovénie, un roman intimiste à l’échelle du monde où un vieil homme et une jeune tsigane s’apprivoisent sous couvert d’une tente. L’une décrypte les lignes de la main et dialogue avec les ours, l’autre dompte les mouvements des montres et se révèle expert au jeu du mikado. Du silence au dialogue, de la sauvagerie de l’une au mutisme de l’autre, le récit feutré de deux solitudes qui échangent en profonde liberté et à l’horloge du temps sur la fragilité de la vie, la beauté de la nature, la grandeur des sentiments partagés. Une fine ligne d’écriture à déchiffrer sans trembler, comme le bâtonnet du mikado à retirer sans bouger, la quête pour chacun du chemin à emprunter en pleine vérité. Yonnel Liégeois
Le théâtre des présidents, d’André Désiré Robert (La rumeur libre, 312 p., 18 €). Dictionnaire amoureux de l’humour, de Jean-Loup Chiflet ( L’abeille PLON, 736 p., 13 €). Romance in Marseille, de Claude Mckay (J’ai lu, 255 p., 8 €). La pouponnière d’Himmler, de Caroline De Mulder (Gallimard, 287 p., 21€50). Le pingouin, d’Andreï Kourkov (Liana Levi, 270 p., 11 €). Les règles du mikado, d’Erri De Luca (Gallimard, 154 p., 18 €).
Jusqu’au 31/08, à Bussang (88), Julie Delille monte avec éclat le Conte d’hiver de Shakespeare, traduit par Koltès : de la jalousie folle à la danse joyeuse ! La metteure en scène est la première femme à diriger le Théâtre du Peuple. Qui fête ses 130 ans l’an prochain…
Pour sa première programmation au cœur de Bussang, Julie Delille n’a pas seulement imaginé le Conte d’hiver pour la scène, mais rêvé de faire du Théâtre du Peuple un « lieu poreux au monde extérieur » depuis lequel penser « en compagnie d’artistes, de poètes, de chercheurs et des habitants du territoire ». Un engagement pour lequel elle était prête à tout quitter, sauf sa compagnie le Théâtre des trois Parques. Un appel du destin auquel elle répond corps et âme. Pour la metteuse en scène, investir Bussang est un projet total qu’elle veut construire à partir de l’écologie environnementale, sociale et mentale, qu’elle conjugue en trois axes : la saisonnalité, la sensibilité et l’organicité. Une nécessité qu’elle met aussi à l’œuvre poétiquement au plateau, secondée par la dramaturge Alix Fournier-Pittaluga et la scénographe Clémence Delille, pour tirer du conte tragi-comique de Shakespeare, traduit par Koltès en 1988 pour Luc Bondy, une fable mordante d’aujourd’hui où les femmes sont audacieuses et puissantes.
Vingt comédiens sur scène
On était impressionné par ses précédentes créations, qui se déroulaient dans une sorte de « boîte noire » pour un ou deux comédiens ; ici, elle en orchestre une vingtaine, dont quatre acteurs professionnels qu’ont rejoints, selon le protocole bussenet, les comédiens amateurs et des figurants, hommes et femmes. La pièce est l’une des dernières écrites, vers 1610, par le dramaturge britannique, en même temps que la Tempête, davantage représentée. Elle démarre dans le palais fastueux de Léontes (Baptiste Relat), roi de Sicile, qui reçoit, en compagnie de son fils et de sa femme enceinte, son ami d’enfance Polixènes (Laurent Desponds), maître de la Bohème.
Hermione (Laurence Cordier, subtile) va intercéder pour retenir Polixènes et suscite la jalousie folle de Léontes, convaincu que l’enfant à naître n’est pas le sien. Polixènes ne devra sa survie qu’à sa fuite éperdue. Hermione, arrachée à son fils Mamillius, est emprisonnée et accouchera d’une petite Perdita, promise à l’abandon. Le jour de son procès, la déclaration d’innocence du dieu Apollon arrive trop tard, tout a été anéanti. Les trois premiers actes déployés dans des boiseries et vitraux avec des temps de silence et des ruptures musicales originales signées de Julien Lepreux impressionnent. L’auteur-compositeur a créé une partition – traversée par la voix de Gaëlle Méchaly – où l’orgue occupe une place magnétique, même si l’alliance jeu-musique semble parfois interrompre la dynamique des acteurs.
Création, expérimentation et transmission
Lumières d’Elsa Revol et scénographie, costumes et point de vue sur les enjeux contemporains du Conte d’hiver captivent l‘attention et l’émotion du spectateur. On remarque particulièrement Élise de Gaudemaris, qui interprète Paulina, la fidèle et téméraire servante d’Hermione, et Sophia Daniault-Djilali, dans ses multiples rôles. Le public est en délire lorsque se produit l’ouverture tant attendue du fond de scène sur la forêt : la fête de la tondaison fait défiler un troupeau de brebis, à l’extérieur et à l’intérieur de la salle.
Après l’entracte, seize années ont passé. La pièce se révèle plus limpide et joyeuse, offrant un véritable espace de jeu et de danse aux interprètes, professionnels ou débutants, pour explorer les constructions et les contradictions de leurs personnages. Perdita, recueillie par un berger, en Bohème, est devenue une magnifique jeune fille dont Florizel, le fils de Polixènes, est tombé éperdument amoureux. Les deux jeunes gens devront s’enfuir pour pouvoir vivre cette passion transgressive, qui finit bien et répare le passé. Pour Julie Delille, les thèmes de la pièce confortent « la triple vocation de cet équipement unique : la création, l’expérimentation et la transmission ».
Si elle entend privilégier des temps de recherche, la nouvelle directrice veut aussi programmer au long de l’année diverses propositions sur le territoire. Jusqu’au 31/08, le public pourra voir ou revoirLes gros patinent bien d’Olivier Martin-Salvan et Pierre Guillois (qui dirigea le théâtre de 2005 à 2011), assister à des impromptus, à un récital du pianiste Jean-Claude Pennetier, aux premières Journées du matrimoine qui se dérouleront les 14 et 15/09. Marina Da Silva, photos Jean-Louis Fernadez/Pierrick Delobelle
Le conte d’hiver de Shakespeare, Julie Delille : Jusqu’au 31/08, du jeudi au dimanche à 15h. Théâtre du Peuple, 40 rue du Théatre du Peuple, 88540 Bussang (Tél. : 03.29.61.50.48).