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Les héros de la petite reine

Au théâtre de la Concorde, à Paris, Jacques Vincey présente Forcenés. Seul en selle et à coups de pédale, Léo Gardy raconte l’épopée du cyclisme. L’adaptation à la scène des chroniques sportives de Philippe Bordas. Une prose héroïque à la Céline, aux accents de tragédie classique.

« Le cyclisme prend la mesure du monde dans ses excès. Il exige démesure de l’homme, une tension complète qui touche aux organes et au cerveau. C’est le lieu infernal du maximalisme », avertit Philippe Bordas, dans Forcenés. D’Anquetil à Hinault, c’est la geste du cyclisme que relate l’auteur, qui fut le chroniqueur sportif à L’Équipe (1984-1989) avant de devenir photographe en Afrique, d’où son sens de l’image et de la formule. Jacques Vincey, adepte lui aussi de la petite reine, découvre, grâce à une émission de radio, ce texte dont la qualité littéraire le frappe. Il l’adapte pour l’un des jeunes comédiens avec lequel il travaille. Léo Gardy, passionné de vélo, relève le défi et enfourche sa bécane pour un solo d’une heure quinze. Le metteur en scène a puisé à sa guise dans les chroniques fragmentaires qui composent l’opus de Philippe Bordas, portraits enflammés, dans une prose héroïque à la Céline, à la lisière de la poésie. Il y a des accents de tragédie classique dans son vocabulaire, et de l’alexandrin dans ses phrases.

Un comédien en mouvement

À cheval sur son destrier mécanique (un home trainer), il pédale sans relâche tandis que sur l’écran, derrière lui, défilent les paysages et des films d’actualité. Un dialogue constant s’établit entre le comédien en action, son texte et ces archives en noir et blanc puis, au fil du temps, en couleurs. Il n’est pas seul dans sa course : gros plans de cyclistes, maelstrom des pelotons, supporteurs en délire l’accompagnent, ainsi qu’une bande son qui fait entendre son souffle et les cliquetis du pédalier, comme s’il roulait lui-même sur la route dans des courses mémorables, en particulier le Tour de France, ou le Paris-Roubaix dit l’Enfer du Nord. Pour commencer, on voit Anquetil, « sang de reptile » et légèreté d’oiseau, « un blondin sans passé (… ) qui enroule un braquet sans exemple ». Et son exploit inouï, enchainer sans dormir le Critérium du Dauphiné Libéré avec un Paris-Bordeaux : « une Iliade suivie d’une Odyssée » dont on suit les étapes, sa lutte contre la douleur, ses moments de découragement, jusqu’à la victoire au Parc-des -Princes, avec 2 600 kilomètres dans les jambes, sous les vivats de la foule.

Raymond Poulidor le chouchou des Français, qui le talonne en éternel second, est, lui, à peine cité. Il y a aussi les grimpeurs célèbres, du temps où les dérailleurs étaient interdits. On reconnait « le roi de la montagne », René Pottier, à son calot blanc de pâtissier, Gino Bartali. Il y a son challenger acharné, le campionissimo Fausto Coppi « géant maigre ayant fui le salariat du lumpen milanais », vainqueur du Tour d’Italie en 1936, puis entré dans la Résistance contre Mussolini. « Son style tient du récitatif et illustre le théorème sur l’énergie mécanique de Rerverdy : “La vie est grave, il faut gravir“ »… D’autres suivront le chemin de la gloire : Robic «  un Iago nabot (…) pantin hydrocéphale (…) vilain », de 1947 jusqu’à la fin des années 1950. Et l’incandescent Charly Gaul qui bat le record du Ventoux. Il faudra attendre 40 ans et les progrès mécaniques pour qu’il soit égalé. De destinée en destinée plus ou moins rocambolesque, immergé dans la course des autres, dirigé au cordeau par Jacques Vincey, Léo Gardy fait entendre avec aisance l’ode de l’auteur à ces forcenés du bitume.

Grandeur et décadence

Cet exercice d’admiration pour ces hommes qui ont sculpté notre imaginaire collectif ne va pas sans questions. « Le cyclisme, à l’instar de la tragédie antique et de l’épopée, est un genre aujourd’hui disparu ». La légende dorée du cyclisme n’aura duré qu’un siècle. Pour sombrer dans le spectaculaire, être pervertie par le dopage, l’appât du gain et le mercantilisme dans un monde faussé par la pollution, la génétique et la pharmacopée bio-énergique. Le sport a ses martyrs, ceux qui ont visé trop haut, trop grand comme le « pirate » Marco Pantani, victime d’une overdose de cocaïne : « Combien d’hommes sombrent dans une tristesse torride en cherchant à rattraper leur rêve », écrivait avant sa mort cet enfant pauvre, vainqueur des Tours de France et d’Italie entre 1994 et 2003. Il faut dire que la plupart de ces champions ne sont pas nés avec une cuillère d’argent dans la bouche. « Ces aristos du populo », selon Philippe Audiard, sont arrivés à la force du mollet.

Le spectacle convoque un monde perdu, un monde artisanal d’avant les diffusions télévisées mondiales. Il interroge l’ivresse de l’extrême qui pousse les corps à des exploits surhumains. Car le cyclisme est fait de démesure. On voit sur l’écran un vélo défier un cheval au galop. À l’instar des pratiques extrêmes d’aujourd’hui, aux consonances anglo-saxonnes (ultra trail, ultra cycling, iron man…), les champions de la petite reine cherchent l’extase kinesthésique, « l’émotion esthétique de la vitesse dans le soleil et la lumière » d’un Alfred Jarry, les « illuminations profanes » d’un Walter Benjamin. Sur scène, Léo Gardy réalise le rêve auquel il renonça pour des raisons de santé : devenir un professionnel du cyclisme. Il allie ici ses deux passions en faisant vibrer la prose de Philippe Bordas tout en alignant 24 kilomètres chrono dans la soirée. Au sortir du spectacle, il nous reste à enfourcher une bicyclette ou à nous plonger, par défaut, dans les romans de Philippe Bordas. Mireille Davidovici, photos Christophe Raynaud de Lage

Forcenés, Jacques Vincey : jusqu’au 28/02, à 20h. Théâtre de la Concorde, 1-3 avenue Gabriel, 75008 Paris (Tél. : 01.71.27.97.17). En juillet 2026, au festival d’Avignon. Le recueil de Philippe Bordas est disponible aux éditions Gallimard (Folio, 352 p., 9€20).

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Téhéran, de l’exil à l’asile

Au Studio Marigny (75), Aïla Navidi propose 4211 km. La distance, entre Téhéran et Paris, qui sépare de ses proches une famille contrainte à l’exil. De la dictature sous le règne du chah à la torture sous le joug du régime islamique, le combat pour la liberté entre amour d’un pays et espoir d’un retour.

Le plateau recouvert d’un immense tapis persan, la fête peut commencer : Yalda donne naissance à son premier enfant, ses parents Mina et Fereydoun rayonnent de bonheur ! Il n’en fut pas toujours ainsi du temps où, épris de démocratie et de liberté, ils combattaient le régime du chah d’Iran. Prison et torture déjà jusqu’à la chute et à la fuite en Egypte des Pahlavi en 1979, torture et prison encore au lendemain de leur révolution avortée et confisquée par l’ayatollah Khomeini avec l’instauration de la République islamique… Face à la répression programmée, l’exil obligé en 1980 par instinct de survie !

Entre humour et tragédie, Yalda raconte et se raconte. Avec passion, en un langage fleuri et coloré : sa propre naissance en France, ses années de jeunesse en banlieue parisienne, sa découverte d’un pays que ses parents ne cessent de lui décrire et louer, leur confiance chevillée au corps en un avenir radieux, l’accueil incessant de réfugiés iraniens dans le petit appartement… Des scènes fortes de la vie au quotidien loin des leurs et de leurs racines, ponctuées de musique et de chants, entrecoupées de flashbacks où reviennent en mémoire les atrocités commises par les mollahs et leurs affidés, les gardiens de la révolution. « Quand nous sommes partis, nous pensions que c’était pour six mois, ça fait trente-cinq ans », raconte un jour son père à Aïla Navidi, l’auteure et metteure en scène de 4211 km (deux Molière en 2024 : meilleur spectacle dans le théâtre privé, révélation féminine pour Olivia Pavlou-Graham). D’où cette envie d’écrire, vite transformée en nécessité « pour mettre en lumière le destin d’une famille déracinée et d’une fille en quête d’identité », confesse-t-elle.

Hommage d’une jeune femme à ses parents, Aïla Navidi donne à comprendre, voir et entendre la douleur du partir de tout exilé, l’attachement viscéral à une terre d’origine, l’espérance ancrée dans le cœur et les tripes d’un possible retour. De parcours individuels en saga universelle, une pièce qui bouscule nos certitudes et ravive nos convictions en la liberté sauvegardée à l’heure où des milliers d’hommes et femmes, d’Iran en Ukraine, de Palestine en Afghanistan, combattent et meurent pour la défense de leur droit à la parole et à la vie. Au tableau final, pour mémoire, défilent en fond de scène les noms des victimes torturées, assassinées ou pendues, depuis la mort de la jeune Mahsa Amini en septembre 2022 pour avoir mal porté son voile ! Au bilan de l’ultime répression, l’ampleur du massacre en janvier 2026 : de 30 000 à 50 000 morts, un bilan très provisoire, 100 000 blessés… Des cris de désespoir aux lueurs futures, un spectacle de toute beauté et d’une profonde humanité. Yonnel Liégeois

4211 km, Aïla Navidi : jusqu’au 12/04, du mercredi au samedi à 21h00, le dimanche à 15h00. Théâtre Marigny, Carré Marigny, 75008 Paris (Tél. : 01.86.47.72.77).

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Khemiri et Rauck, égaux et frères

Aux Amandiers de Nanterre (92), Christophe Rauck présente Presque égal, presque frère. Deux textes du suédois Jonas Hassen Khemiri, rassemblés en une seule partition. De l’humour d’un système économique qu’il dénonce à la noirceur d’un racisme ambiant qu’il démasque, un spectacle d’une rare puissance.

« SVP, une petite pièce pour que je puisse aller voir ma sœur à l’hôpital »… C’est ainsi que Peter, le sdf qui ne sent pas très bon, interpelle les passants. Que personne ne croit, surtout pas Andrej, nouvellement diplômé en Sciences éco et à la recherche d’un emploi à hauteur de sa qualification ! Qui finira, comme les autres, de petits boulots en petits boulots. Presque égal, presque frère met en branle une machine infernale, dont l’humour ne peut masquer la noirceur d’un système économique et social dont bon nombre d’auteurs ont déjà analysé avec pertinence les rouages mortifères. Sauf qu’ici Christophe Rauck ne nous propose pas un cours d’économie appliquée, mais trois heures d’un spectacle d’une rare puissance. Projections vidéo, incursions dans les gradins, téléphones portables mis à contribution, lumières judicieusement tamisées : tout au service du texte et du jeu des acteurs !

Pour l’heure cernés par les spectateurs, ils sont neuf comédiens encagés dans un ingénieux dispositif bifrontal. Qui disposent ainsi d’une grande liberté pour plonger, d’un bout à l’autre de ce vaste espace presque nu de décor, dans cette hypothétique chasse à l’emploi et respect de leur dignité ! L’un vacataire à l’université dont l’embauche ferme et définitive se révélera funeste mirage, l’autre employée dans un bureau de tabac alors qu’elle rêve de fonder une ferme bio, une autre encore licenciée qui poussera sa remplaçante sous les roues d’une voiture pour récupérer son boulot, un dernier hautement diplômé auquel l’agence pour l’emploi ne propose que des postes sous qualifiés… Loin d’une banale illustration du quotidien, entre destins brisés et amours contrariés, nous rions tout autant que nous tremblons lors de cette originale dénonciation d’un système économique carnassier et de cette atmosphère raciste clairement éprouvée ! Grâce à une mise en espace fluide et colorée, grâce à une troupe de comédiens excellemment convaincants !

« Tout comme Frankenstein, l’économie est un monstre », déclarait en 2019 Laurent Vacher, lors de la création de Presque égal à sur les planches de l’Espace Bernard-Marie Koltès de Metz. « Presque égal à parle du système économique, du mérite, de la réussite », commente pour sa part Christophe Rauck, « J’appelle mes frères aborde le rapport à l’autre, la suspicion ». D’où l’idée fort pertinente du directeur des Amandiers à proposer les deux textes dans un même acte créateur, l’un et l’autre questionnant « un monde libéral qui nous fait croire que tout est possible alors qu’en réalité il nous éloigne les uns des autres, empêche l’émergence d’un projet commun, fragmente la société en une multitude d’identités ». Sous couvert de mise en voix de théories économiques abracadabrantesques, sous couvert de traumatismes liés aux attentats terroristes, entre fracture sociale et racisme ambiant, Jonas Hassen Khemiri s’impose comme un maître de l’intrigue.

Un auteur encore trop méconnu en France, pourtant considéré en Suède comme l’un des plus importants de sa génération, une œuvre récompensée déjà par de nombreux prix. Romancier aussi, lauréat du prix August (l’équivalent du prix Goncourt en terre hexagonale) pour Tout ce dont je ne me souviens pas paru chez Actes Sud…  Presque égal, presque frère ? D’un mouvement l’autre, du canapé où croupit le désœuvrement à l’automobile sciemment piégée, au final se marient en finesse sur le plateau humour et plaisir du jeu, grands moments d’émotion et de tension, décryptage d’un système économique nauséeux et forte interpellation sociétale. Une ultime recommandation si vous croisez Peter en chemin lors de votre venue à Nanterre, n’oubliez surtout pas de lui refiler une petite pièce : il souhaite vraiment aller voir sa sœur à l’hôpital ! Yonnel Liégeois, photos Géraldine Aresteanu

Presque égal, presque frère, Christophe Rauck : jusqu’au 21/02, du mercredi au vendredi à 19h30, le samedi à 18h et le dimanche à 15h. Théâtre Nanterre-Amandiers, 7 avenue Pablo Picasso, 92000 Nanterre (Tél. : 06.07.14.81.40 ou 06.07.14.47.83).

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De la rumba dans l’air…

À la Maison des métallos, à Paris, Ascanio Celestini propose Rumba, l’âne et le bœuf de la crèche de Saint François sur le parking du supermarché. Un texte de l’auteur italien superbement interprété par le belge David Murgia, qui prête voix aux paumés de la société.

Sur la scène du théâtre de La Joliette, jour de la création française à Marseille, un castelet cerné de deux rideaux rouges, pour tout décor une peinture minimaliste retraçant les grandes étapes de la vie de François, le saint d’Assise… Il fait nuit, le supermarché a fermé ses portes, le parking est désert. Deux hommes en ont pris possession, ils ont fomenté un court spectacle pour d’éventuels pèlerins que les bus de passage vont déverser là. En échange de quelques sous, de quoi régler le loyer et s’offrir un bon petit repas de Noël ! L’un est musicien, l’autre bonimenteur improvisé. Qui prévoit aujourd’hui de conter aux éventuels croyants, touristes, promeneurs et surtout spectateurs parisiens, Maison des métallos, les grandes heures de la vie de François : pas l’homme embaumé et auréolé par la sainte mère l’Église, mais le brave gars issu d’une riche famille, devenu pauvre d’entre les pauvres, un va-nu-pieds qui embrasse les lépreux et dort à la belle étoile, même par grand froid. Au contraire de comme j’aime point fr, la réclame débile à la télé, la belle étoile, c’est sacrément important la belle étoile…

Presque une vie de clodo, comme celle de Joseph l’africain qui dort là sur le parking, pour l’heure seul spectateur ! Et David Murgia, l’époustouflant conteur et comédien belge, d’entamer alors sa folle et irrésistible Rumba, glissant bien vite de la vie du saint homme à celle de tous les déclassés et marginaux, riches pourtant de qualités blessées ou bafouées. Tel Job, le sympathique manutentionnaire de l’entrepôt, salarié embauché au noir : il ne sait ni lire ni écrire, à la demande du client il trouvera pourtant sans coup férir l’article désiré, à l’heure du déchargement des palettes il saura très exactement où ranger outils et ustensiles. Un pauvre type, penseront certains, un super pote en fait unanimement apprécié de ses collègues !

Un flot, un torrent de paroles soutenu par Philippe Orivel, son complice musicien au clavier et à l’accordéon pour raconter le monde des gens de peu, mal aimés et tous déclassés, le SDF ou les vieux, les exclus et paumés de la planète, même le raciste qui en veut à la gamine tzigane et voleuse qui fume son clope avec arrogance, alors qu’il est perclus de douleur après la mort de sa petite fille d’un cancer fulgurant. « C’est injuste », dit-il, répète-t-il. Tous ceux-là, même lui peut-être, méritent plus et mieux que le mépris ou le rejet : un regard, un sourire, un mot, un bonjour, un bon jour… Toutes et tous des étoiles, « comme celles dans le ciel, mais il y en a tellement qu’on ne peut pas les compter, elles sont trop nombreuses et toutes éparpillées ».

Avec David Murgia, le verbe déferle en un courant impétueux, ininterrompu. Une cascade de mots et de maux prend visage sur les planches. Avec tendresse et émotion, force humour aussi… Aucun bus n’arrivera jusque là, aucun pèlerin n’en descendra, pourtant le parking du supermarché n’est pas désert. Il est noir de monde, habité de tous ces humains invisibilisés dont le comédien nous a brossé le portrait : immigrés, chômeurs, clochardisés, sans papiers, naufragés de la vie. Une charge explosive contre une société qui fabrique exclus et précaires. De l’humanité dignement partagée, tignasse en broussaille et godillot à la main, entre puissance poétique et satire politique. Yonnel Liégeois, photos Asblkukaracha

Rumba d’Ascanio Celestini, David Murgia et Philippe Orivel : du 17 au 21/02, les mardi-mercredi et vendredi à 20h, le jeudi à 19h et le samedi à 18h. La Maison des Métallos, 94 rue Jean-Pierre Timbaud, 75011 Paris (Tél. : 01.47.00.25.20). Le Centre culturel de Braine-le-Comte le 12/03, la Maison de la Culture Famenne-Ardenne le 13/03.

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Despentes, au croisement de l’histoire

Au Théâtre 14, à Paris, Anne Conti présente Rien n’a jamais empêché l’histoire de bifurquer. En guerrière pacifique, accompagnée de deux musiciens, la comédienne et metteure en scène porte le manifeste de Virginie Despentes. Un trio de choc pour un texte percutant.

Le discours de Virginie Despentes dont s’empare Anne Conti – à ce jour inédit, par volonté de la romancière- n’était pas destiné à la scène mais à un séminaire performatif intitulé Corps révolutionnaires, organisé à la sortie du premier confinement Covid, au Centre Pompidou, en octobre 2020 par Paul B. Preciado, dit Beatriz Preciado. En convoquant artistes et philosophes, le chercheur, écrivain et réalisateur espagnol, proche des mouvements féministes, queer, transgenre et pro-sexe. avait pour objectif d’esquisser une nouvelle histoire de la sexualité. Or, Rien n’a jamais empêché l’histoire de bifurquer possède en soi une théâtralité éruptive. Rythmé, cadencé par des leitmotivs, il devient ici un brûlot, incarné par Anne Conti, sur les ruines d’un appartement dévasté, figure de l’effondrement qui menace l’humanité si rien n’advient pour inverser le cours des choses.

Une douce violence

Le texte en appelle à un changement de paradigme pour se libérer des violences et dominations du capitalisme, du colonialisme, du patriarcat, du racisme et de l’homophobie. Thèmes chers à notre passionaria. Paradoxalement, ce n’est pas par la violence mais par la douceur, la bienveillance, l’ouverture à l’autre que, selon Virginie Despentes, ce changement adviendra. Il suffirait de rejeter la soumission, d’abolir les frontières entre les individus et les pays, pour que la liberté soit contagieuse : « La boucle dans laquelle je m’inscris est bien plus large que celle que ma peau définit. L’épiderme n’est pas ma frontière. Tu n’es pas protégé de moi, je ne suis pas protégée de toi. » Elle exhorte à un sursaut collectif.

Anne Conti, fidèle à l’image punk de l’autrice, blouson de cuir et capuchon rabattu, émerge des décombres sur les premières notes vigoureuses de Rémy Chatton aux cordes (guitare et violoncelle) et Vincent Le Noan aux percussions. Sur un rythme rock, sous les projecteurs directionnels qui découpent l’espace en ombres et lumières, Amazone des temps présents, la comédienne brandit les menaces qui pèsent sur ses semblables : réchauffements climatiques, guerres, extinctions des espèces vivantes… Elle alerte en particulier les jeunes qui font face à un avenir incertain.

Un monde en miettes à reconstruire

La scène s’ouvre sur un mur de parpaings, écroulé. Des pans de placo, décollés, éclatés au sol, des bouts de tapisserie arrachés, un vieux sommier à lattes. Des fissures, des éboulis. Une désolation élégante, peinte de blanc. Anne Conti parcourt rageusement ce désastre, la rage au ventre. Pour en finir avec le sentiment d’impuissance, loin de se lamenter, elle va tenter de transformer ces décombres en un chantier de reconstruction. On retrouve, dans cette démarche, la pâte créative de Phia Ménard, qui a collaboré au spectacle. Dans sa Trilogie des contes immoraux (Maison mère, Temple père, La rencontre interdite), la performeuse s’employait, sur scène à bâtir, à détruire, et dans les ruines, trouver de quoi reconstruire, inlassablement…

Anne Conti, visseuse en main, s’applique à recoller les morceaux en érigeant un pan de mur sur lequel sont projetées les compositions graphiques de Cléo Sarrazin. Des dessins en mouvement évoquant ramifications végétales, paysages, circulations cellulaires… Un hommage poétique à la nature et au vivant. Parpaing après parpaing, la comédienne rafistole le monde, et édifie un escalier sur lequel elle grimpera, fermement résolue à ne pas baisser les bras. Ce que Virginie Despentes veut transmettre c’est que « ‘‘tout est possible’’, à commencer par le meilleur ».

En s’emparant du style oratoire musclé de ce manifeste, Anne Conti s’impose ici comme une femme puissante. Mise en scène et musique, scénographie et travail graphique proposent avec conviction un nécessaire renversement des valeurs. « On n’est pas obligés pour la guerre, on n’est pas obligés pour la destruction des ressources, on n’est pas obligés de tenir compte des marchés. On n’est pas obligé pour le patriarcat. », écrit Virginie Despentes. Pourquoi pas, on peut toujours rêver ! Espérons qu’une belle tournée s’annonce pour faire entendre ces paroles, réconfortantes par les temps qui courent. Mireille Davidovici, photos Didier Péron et Mila Pawlowska

Rien n’a jamais empêché l’histoire de bifurquer, Anne Conti avec la complicité de Phia Ménard, Rémy Chatton (violoncelle, guitare), Vincent Le Noan (percussions) : jusqu’au 21/02, du mardi au vendredi à 20h, le jeudi à 19h et le samedi à16h. Théâtre 14, 20 avenue Marc Sangnier, 75014 Paris (Tél. : 01.45.45.49.77).

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Avec vue sur les toilettes…

Au théâtre de la Colline à Paris, Wajdi Mouawad met en scène Willy Protagoras enfermé dans les toilettes. Le paradoxe ? La reprise d’un texte de jeunesse pour clore le mandat de l’auteur à la direction du lieu… Une pièce qui ne manque ni de sel ni de piquant, surtout pas de matière quelque peu nauséabonde : la guerre, une sacrée merde !

Une première vision, impressionnante : une vaste façade percée de moult fenêtres où paraissent et disparaissent les occupants ! Où chacune et chacun, entre insultes et prises de tête, échangent et énoncent ses quatre vérités avant qu’une seule s’impose, bien terre à terre : Willy Protagoras, le petit jeune de la famille, squatte les toilettes avec la ferme intention de ne point en sortir de sitôt ! Un désagrément fort déplaisant, c’est certain, chacun en convient…

Si Willy prend plaisir à faire « chier » tout le monde, et d’abord famille et voisins, garçon bien élevé et homme de l’institution, Wajdi Mouawad n’use certes pas du même langage pour signifier son départ. Il n’empêche, au fil des saisons depuis son arrivée en 2016, au gré des commentaires et réflexions, s’éclairent diverses pistes : un ministère qui a perdu toute visibilité et crédibilité, le secteur du spectacle vivant à la recherche de substantiels moyens et soutiens (cf. leThéâtre-Studio d’Alfortville, L’échangeur de Bagnolet…), une politique culturelle sans ambitions ni perspectives. Aussi, n’est-il pas innocent de boucler un parcours en affichant une œuvre de jeunesse, écrite et créée il y a quarante ans. Car la jeunesse, justement, prend le pouvoir sur le vaste plateau de la Colline !  

Une jeunesse qui clame haut et fort que les guerres des vieux sont lassantes, leurs querelles intestines chiantes, que ce monde est pourri, qu’il est l’heure de renverser pots de chambre et potentats de toute nature, politique ou financier… En cet immeuble où cohabitent la famille Protagoras et celle des Philisti-Ralestine, les portes claquent souvent, locataires et voisins déjantés à tous les étages. L’allusion est claire : le Liban, pays d’origine de l’auteur, ruiné par la guerre civile depuis des décennies, les exilés palestiniens encore et toujours otages et monnaie de partage. Alors, la résistance s’organise. Saugrenue, inattendue : le jeune fils Protagoras, lassé des arguties et sophismes des uns et des autres, occupe les toilettes comme ultime refuge contre despotes guerriers et bouffons de la finance.

La métaphore frise parfois le grotesque, les cadavres surgis des placards comme les merdes enterrées entre gens de même famille ne sentent pas toujours très bon. Derrière la pantomime ubuesque qui accumule hurlements et affrontements, recèle quelques longueurs, perce pourtant l’espoir secret d’un monde autre où la guerre des clans ferait place à l’amour des vivants. Yonnel Liégeois, photos Simon Gosselin

Willy Protagoras enfermé dans les toilettes, Wajdi Mouawad : jusqu’au 08/03, du mercredi au samedi à 20h30, le mardi à 19h30 et le dimanche à 15h30. Théâtre de la Colline, 15 rue Malte-Brun, 75020 Paris (Tél. : 01.44.62.52.52).    

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Bellorini réussit son suicide !

Au théâtre des Amandiers, à Nanterre (92), Jean Bellorini présente Le suicidé. Entre humour et ironie, chants et dialogues épicés, une pièce détonante de Nicolaï Erdman : un « vaudeville soviétique » qui fleure bon la critique sociale aux accents contemporains.

Sur les planches des Amandiers, le brave mais misérable Sémione Sémionovitch se découvre une petite faim en pleine nuit. Il se rend illico à la cuisine pour s’offrir une bonne tranche de saucisson de foie… Ce qui réveille son épouse, provoque une violente dispute et, de colère, la fuite du pauvre homme menaçant de se suicider ! Prise de panique, la femme alerte tout le voisinage, les uns les autres ne tardant point à flairer la bonne affaire pour plaider leur cause. Jusqu’à la victime présumée : lui qui n’est rien, ne pourrait-il point devenir enfin quelqu’un par ce geste désespéré ?

Entre humour et dérision, s’ensuit alors un engrenage infernal ! Ils sont venus, ils sont tous là à encourager le pauvre Sémione à commettre l’acte fatal : se donner la mort ! Une perspective qu’il envisage d’abord avec sourire et optimisme. Une façon pour lui de quitter la tête haute une vie de galère, ensuite d’être reconnu pour son audace par tout son entourage, de connaître enfin la célébrité ! Le constat est amer, en effet : la révolution bolchévique n’a guère changé son quotidien, hors les belles paroles et chimères professées par les apparatchiks ! Du pope au commissaire politique, chacun voit le parti à tirer du fait divers qui se profile à l’horizon… Il va sans dire que le propos de l’œuvre, écrite en 1928, n’eut pas l’heur de plaire au camarade Staline. Qui d’emblée interdit la pièce avant même les premières représentations et, en 1933, condamne au goulag Nicolaï Erdman, son sulfureux auteur.  « Vaudeville soviétique », le sous-titre est joliment bien choisi par Jean Bellorini, le metteur en scène et directeur du TNP de Villeurbanne ! Outre François Deblock, extraordinaire de présence dans le rôle-titre, comédiens – chanteurs – musiciens, il entraîne sa troupe au pas de charge, et sans temps mort, dans une extravagante épopée à la vitalité débordante.

Farandole rocambolesque, comédie désopilante, satire politique, Le suicidé nous fait beaucoup rire certes, mais pas que… Derrière la pantomime de personnages fantoches, caricatures des pouvoirs politique et religieux, avance masqué le désir mal formulé d’un être sans fortune à vivre dignement, tout simplement. À se sentir respecté dans ce qu’il est et pourrait devenir : un vivant, même comme un poulet tête coupée qui continue à courir dans la cour, « même comme un poulet, même la tête coupée, mais vivre », affirme avec véhémence Sémione Sémionovitch devant un auditoire médusé. Et d’ajouter, « je ne veux pas (je ne veux plus, ndlr…) mourir : ni pour vous, ni pour eux, ni pour une classe, ni pour l’humanité » ! La vision du banquet final est symbolique d’une mise en scène qui oscille en permanence entre rire et désespérance, humour et cynisme, comique troupier et drame social. Et l’allusion ouvertement assumée à la tragédie contemporaine, la projection vidéo du suicide du rappeur russe Ivan Petunin opposé à l’invasion de l’Ukraine, inspire à chacune et chacun des spectateurs l’enjeu et l’urgence du combat pour la vie. Yonnel Liégeois

Le suicidé, de Nicolaï Erdman. Dans une traduction d’André Markowicz et une mise en scène de Jean Bellorini : jusqu’au 21/02, du mardi au vendredi à 20h, le samedi à 18h30 et le dimanche à 15h30. Théâtre Nanterre-Amandiers, 7 avenue Pablo Picasso, 92000 Nanterre (Tél. : 06.07.14.81.40 ou 06.07.14.47.83).

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Berlioz, fantasque compositeur

Au théâtre de La flèche, Géraldine Aliberti-Ivanez présente Berlioz trip solo. En musique et paroles, le portrait prodigieusement hallucinant d’Hector Berlioz à l’heure où il compose sa Symphonie Fantastique. Avec Régis Royer, un comédien prodigieusement halluciné à l’heure où sa voix bat la mesure.

Paris 1827, lever de rideau au théâtre de l’Odéon où l’on joue Hamlet… Dans la distribution la comédienne anglaise Harriet Smithson, dans la salle le jeune Hector Berlioz qui en est amoureux fou : las, une passion romanesque qui n’est pas partagée, aucune réponse à la quarantaine de lettres qu’il lui a adressées ! Douterait-elle de son génie ? Il n’en manque point, il va lui prouver, elle ne pourra plus se dérober. Décision est prise, il le proclame grandiloquent, il va composer une œuvre dont on ne cessera de parler, que le monde entier ne cessera de jouer, d’écouter et de louer. Impressionnante, hallucinante, « dé-concertante », carrément fantastique pour orchestre de 467 musiciens, 12 bassons et 30 pianos… Du grandiose, du jamais vu ni entendu, du lourd comme d’aucuns le signalent avec humour, du Berlioz trip solo, du costaud !

Les partitions étalées au sol, foulées au pied par un compositeur halluciné, qui bat autant la mesure qu’il se débat avec ses démons intérieurs. Shooté à l’opium et à d’autres substances illicites comme l’on dit communément, imbu de sa personne, perclus d’envies de meurtre, roulant à terre dans sa bestiale déchéance… Fantôme ambulant mais inspiré de milliers de notes se bousculant à portée de lignes, l’archet caracolant sur les cordes du violon les doigts sur les pistons de la trompette, la marche triomphale tambourinant dans son esprit embrumé pour rebondir sur la grosse caisse. Qu’est-il donc, cet imaginaire homme d’orchestre gesticulant à en perdre la raison, noyant son chagrin dans l’étreinte d’un banal bout de chiffon ? Berlioz, mais c’est bien sûr Hector, c’est Régis Royer personnifié, le comédien fantastiquement déjanté à la chemise échancrée et au cheveu ébouriffé comme son maître compositeur ! Délirant, déroutant dans l’outrance et la démesure tandis que s’égrènent d’une rangée l’autre de spectateurs, entre cris et saillies verbales, les accents mélodieux et fulgurants d’une improbable mais authentique Symphonie Fantastique achevée en 1830, extraits sonores de l’Orchestre philarmonique de Strasbourg.

Musicologue, habituée à travailler avec de grandes formations, Géraldine Aliberti-Ivanez orchestre avec doigté plus qu’elle ne met en scène l’accouchement de cette œuvre grandiose. Nous plongeant dans la création à l’heure où les notes s’harmonisent, nous conviant image et son à passer avec intelligence du sol mineur au ré bémol majeur, nous faufilant dans la fosse d’orchestre afin de mieux comprendre… Pour néophytes, amateurs éclairés, musiciens patentés : c’est goûteux, fabuleux, c’est fantastique ! Yonnel Liégeois

Berlioz trip solo, Géraldine Aliberti-Ivanez : jusqu’au 13/03, chaque vendredi à 19h. Théâtre de La flèche, 77 rue de Charonne, 75011 Paris (Tél. : 01.40.09.70.40). Le 16/04, à 14h, au théâtre André Malraux de Gagny. Le 11/05, à 20h, le spectacle sera donné en version symphonique, au théâtre du Châtelet, avec l’Orchestre de chambre de Paris.

Rage, Colère, Révolution

« Passionnée par toutes les musiques, autant savante que populaire, et issue des quartiers populaires, il me tient particulièrement à cœur de reconnecter la musique avec l’époque et ses enjeux sociétaux dans laquelle elle se diffuse. La musique classique est largement subventionnée alors qu’elle ne touche qu’une petite tranche de la population. Symbole d’un pouvoir et d’une organisation politique dont les pouvoirs publics font tout pour brandir comme un étendard et maintenir encore debout, la musique classique semble totalement déconnectée du réel alors qu’elle nous raconte, dans son for intérieur, des questions de rage, de colère, d’exaltation, de révolution, qui racontent si bien notre époque actuelle ».

« J’aimerais que ce spectacle donne le courage à tout un chacun de réaliser ses rêves les plus fous et défier les obstacles les
plus difficiles. Je crois que c’est cette énergie qu’insuffle le spectacle ! La folie au service du rêve ».

Géraldine Aliberti-Ivanez, auteure et metteure en scène

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Marthe Gautier et la trisomie 21

Au théâtre de la Reine blanche, Julie Timmerman met en scène La découvreuse oubliée. Une pièce d’Élisabeth Bouchaud qui réhabilite la mémoire de Marthe Gautier, celle qui mit au jour le chromosome responsable de la trisomie 21. Avec Marie-Christine Barrault, souveraine dans le rôle-titre. En prime, salle Marie Curie, L’art d’être mon père, de et avec Julie Timmerman !

Julie Timmerman (Compagnie Idiomécanic) est artiste associée à la Reine blanche, scène des arts et des sciences dirigée par Élisabeth Bouchaud, physicienne de formation, qui s’est donné comme mission de mettre en lumière l’œuvre de femmes bannies de l’histoire des sciences. Il n’en manque pas, à preuve celles dont les noms vont enfin s’inscrire en lettres d’or sur la tour Eiffel. Sous le titre la Découvreuse oubliée, elle a donc écrit la pièce qui tire de l’ombre Marthe Gautier (1925-2022). Lui est due la mise au jour du chromosome surnuméraire responsable de la trisomie 21. Le généticien Jérôme Lejeune (1926-1994) en tira profit à son usage…

Le texte retrace les péripéties d’un roman d’aventures en laboratoire. Julie Timmerman le met en scène dans la juste tonalité où la gravité du propos n’élude pas l’ironie sous-jacente. Jérôme Lejeune, farouche contempteur de l’avortement, soutenu par l’Opus Dei, ami du pape Jean-Paul II, comblé d’honneurs ici et là, n’a-t-il pas été béatifié ? L’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) finira par rendre justice à Marthe Gautier, au terme d’années de lutte pour y parvenir. Marie-Christine Barrault apparaît souveraine dans ce rôle, que Marie Toscan assume dans le jeune âge de la scientifique. Toutes deux, comme Matila Malliarakis et Mathieu Desfemmes, changent de peau et de genre à l’envi, au fil d’une sorte de carrousel théâtral savamment enjoué.

À l’étage, dans la petite salle Marie-Curie, Julie Timmerman présente et joue l’Art d’être mon père, suite logique de Zoé, dont la création avait eu lieu au Théâtre de Belleville en janvier 2024. La metteure en scène et comédienne est issue d’une famille d’artistes, son père adoré souffrant de troubles affectifs bipolaires. La revoici petite fille à l’école, où ce père, rêveur définitif, hypersensible, épris d’une grandeur d’où il peut tomber de haut, devait mettre en scène les Misérables avec les enfants. Sous les yeux éblouis des spectateurs, une chaise pour seule partenaire, Julie Timmerman est tour à tour le père, la mère dont il est séparé, la directrice de l’établissement, deux ou trois gosses enrôlés et elle-même, lancée dans l’emportement virtuose, infiniment déchirant et en même temps drôle, d’un amour filial à jamais éperdu. Jean-Pierre Léonardini

La Découvreuse oubliée et l’Art d’être mon père, Julie Timmerman : respectivement jusqu‘au 29/03 (du mercredi au vendredi à 19h, le samedi à 18h et le dimanche à 16h) et jusqu’au 15/02 (les mercredi et vendredi à 21h, le dimanche à 18h). La Reine Blanche, 2 bis passage Ruelle, 75018 Paris (Tél. : 01.40.05.06.96). Certains jours, les deux spectacles peuvent être vus dans la même soirée. En tournée au printemps, l’Art d’être mon père sera donné au Festival d’Avignon.

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Édouard III, Shakespeare méconnu

Au théâtre de La Tempête, à la Cartoucherie de Paris, le metteur en scène Cédric Gourmelon présente Édouard III. Le directeur de la Comédie de Béthune s’empare d’une œuvre de Shakespeare encore jamais jouée en France. Un défi majeur, une réussite totale.

La Cartoucherie, théâtre de La Tempête, effervescence générale et salle comble, une première en France : Cédric Gourmelon crée Édouard III, une pièce oubliée et méconnue du grand William ! Le doute n’est point de mise, un texte de jeunesse peut-être mais une œuvre de Shakespeare, tous les spécialistes du théâtre élisabéthain en attestent, persistent et signent. Une impressionnante saga historico-politique comme l’auteur de Richard III et d’Henri VI savait si bien en trousser, sur le champ de bataille de la guerre de Cent Ans, à l’heure où l’Angleterre s’emploie à conquérir le royaume de France…

Peu d’artifices dans la mise en scène, une haute paroi de bois devant laquelle évoluent les protagonistes pour un spectacle qui mêle les genres : des scènes de guerre épiques narrées avec force convictions à la révélation de l’amour fou du roi d’Angleterre pour la comtesse de Salisbury, captive des vilains Écossais ! « Cette pièce regroupe toute la palette des styles shakespeariens en un seul texte », commente Cédric Gourmelon, le metteur en scène et directeur de la Comédie de Béthune, « le tragique côtoyant le comique et l’intime, l’épique ». Le texte respecté à la lettre, s’offrent à nos yeux trois heures d’un superbe spectacle, une réussite totale où la mort tutoie la vie, le rouge sang des champs de bataille l’amour flamboyant d’un homme comme envoûté, voire aveuglé d’une passion dévorante.

Musique, lumières et costumes (de l’armure d’antan à la robe virginale) ornent l’œuvre d’un naturalisme poétique assumé où comédiens, jeunes et confirmés mêlés, font le total bonheur du public. Au-devant du plateau, au cœur d’un collectif convaincant, Vincent Guédon porte avec splendeur la cape d’Édouard III, Fanny Kervarec se présente en merveilleuse comtesse, Zakary Bairi en jeune et beau prince de Galles… Du Shakespeare éblouissant servi sur un plateau par une troupe du plus bel effet, conduit par une main de maître ! Yonnel Liégeois, photos Simon Gosselin

Édouard III, Cédric Gourmelon : jusqu’au 22/02, du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 16h. La Tempête, Cartoucherie, Route du Champ de Manœuvre, 75012 Paris (Tél. : 01.43.28.36.36).

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En panne de lave-vaisselle…

Au théâtre de La flèche, à Paris, Flor Lurienne et Frédéric de Goldfiem présentent Le lave-vaisselle. Quand l’appareil ménager tombe en panne, c’est toute la vie d’un couple qui dérape ! Dans un face à face aussi déroutant qu’hilarant, un lavage de linge sale à couteaux tirés, un dialogue à en perdre le souffle.

Un intérieur de bric-à-brac, une longue table où trône un étrange appareil miniature… Qui s’éteint et s’allume, sonne ou ronronne étrangement ! Aux premières paroles échangées, le mystère est levé : ci-gît un Lave-vaisselle modèle réduit, sujet de controverses ! Qui accumule les pannes, prend l’eau et fait disjoncter l’époux. La responsable de ces galères à répétition ? Son épouse qui empile la vaisselle n’importe comment, omet d’activer le prélavage et pire, positionne les couteaux dans le mauvais sens au point de tout bloquer, de tout faire sauter… Le constat est affligeant, accablant !

Monsieur connaît sur le bout des doigts mode d’emploi et rouages de la machine, monsieur sait tout et les reproches pleuvent. Sauf que monsieur ne fait rien : ni ranger la maison dont il stigmatise le désordre, encore moins de débarrasser la table et remplir le lave-vaisselle ! L’évidence s’impose, la vraie panne est ailleurs, plus que l’objet à la source du conflit, c’est le couple qui prend l’eau. Certes, il vaut mieux échanger accusations et critiques que de s’envoyer couteaux et fourchettes à la figure, il n’empêche, il en faudrait peu pour que l’altercation tourne au drame, voire à la tragédie.

Dans ce dialogue engagé à grande vitesse, les deux protagonistes sont confondants de naturel et de justesse. Derrière la face cachée de cet original Lave-vaisselle à l’eau stagnante, derrière l’humour noir de tirades à l’emporte-pièce, tels des missiles à destruction massive, émerge l’errance d’un couple dont le dialogue, au fil du temps, s’est noyé dans le routinier, la banalité du quotidien. Au temps d’avant, en compagnie de sa complice Léonore Chaix, la comédienne nous avait déjà littérairement conquis avec son éloquent et désopilant « strip texte » Déshabillez-mots ! Pour l’heure, nul besoin d’appeler un dépanneur, entre plaisante confrontation et ironie cinglante, Flor Lurienne et Frédéric de Goldfiem maîtrisent leur jeu à la perfection ! Yonnel Liégeois, photos Basile Pelletier

Le lave-vaisselle : jusqu’au 13/03, chaque vendredi à 21h. Théâtre La flèche, 77 rue de Charonne, 75011 Paris (Tél. : 01.40.09.70.40).

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Iqtibās, l’amour à terre

Sur la scène de la Faïencerie à Creil (60), l’auteure et metteure en scène Sarah M. présente Iqtibās. Une pièce qui, pour un couple mixte, pose la question du droit de s’aimer au-delà des traditions et oppositions ancestrales. Entre musique, danse et slam, d’un tremblement de terre à la fracture amoureuse.

Ils sont deux sur la scène, comme deux amoureux qui seraient seuls au monde. Pour eux, l’univers est leur territoire. Mais ils ne se posent pas la question. C’est inutile. Hayet Darwich interprète Balkis, Maxime Lévêque est Abel. Ils sont accompagnés par Osa, qui joue en direct ses belles compositions musicales contemporaines, parfois envoûtantes. Découvert au théâtre Antoine Vitez d’Ivry-sur-Seine, Iqtibās (sous-titré Allumer son feu au foyer d’un autre) a été créé en octobre dernier au festival des Francophonies à Limoges.

Écrite et mise en scène par Sarah M. de la compagnie Beïna, la pièce raconte les premiers moments d’une histoire d’amour pour ce couple mixte« Iqtibās est une étape importante dans mon parcours », dit-elle. Les trois créations précédentes ont abordé successivement « la guerre d’indépendance » en Algérie, la « révolution du jasmin » en Tunisie et « la mutilation des partis d’opposition au Maroc ». Cette fois, il s’agit de mettre en évidence, à travers cette histoire d’amour « de nouveaux rituels, de nouvelles représentations ». Balkis et Abel « échappent à tout carcan identitaire (mais) leur rencontre vient révéler leurs blessures ancestrales, inscrites au plus profond de leurs chairs ». C’est un choc au présent de certaines cultures, de traditions complexes.

Dans cet amour naissant et impétueux, un nouveau rival vient se dresser : un tremblement de terre en pleine nuit, tout bascule. Des maisons sont englouties, Balkis disparaît. Pour retrouver son amour, Abel va devoir découvrir et apprendre une langue inconnue de lui… Comme dans une poésie sensible. Gérald Rossi, photos Najat Saïdi

Iqtibās, Sarah M. : le 06/02, 20h à La faïencerie, allée Nelson, 60100 Creil (Tél. : 03.44.24.01.01). Le 10/02 à l’Étoile du Nord (Paris), le 17/02 au théâtre Jean Vilar (Vitry-sur-Seine), le 27/03 au Théâtre-Cinéma de Choisy-le-Roi, le 03/04 au théâtre André Malraux (Chevilly-Larue), à l’automne au théâtre Dunois (Paris).

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Luce Mouchel ne fait plus semblant !

Au quai Bérigny, Scène nationale de Dieppe (76) Luce Mouchel propose Faire semblant d’être moi. De l’enfance à ses 18 ans, sous la direction de Xavier Maurel, elle se raconte. Ses doutes et ses peurs, ses joies et ses pleurs. Jusqu’à son incursion sur les planches, un bouleversement.

Sur la scène du théâtre de Dieppe, la comédienne entre en scène. Blondeur de la chevelure et pull coloré, sourire enjôleur, une figurine d’antan qui pourtant explose de jeunesse. Normal, même si elle a bien grandi et mûri depuis, la gamine a cinq ans ! Au plus près du public, usant de tous les artifices théâtraux qu’elle maîtrise à la perfection, l’ingénue devenue femme épanouie se dévoile et se raconte. D’une famille présente, aimante et quelque peu extra-ordinaire, d’un non-dit familial déniché au grenier jusqu’aux souvenirs d’enfance revisités, elle dresse le portrait de chacune et chacun avec tendresse. Peu d’accessoires pour encombrer les planches : un piano électrique, une chaise et un gros ballon. L’essentiel est ailleurs, le texte et le jeu de Luce Mouchel.

Des invitations presse, critiques dramatiques, nous en recevons par dizaines. Sélection forcée, un choix obligé, le temps est compté… Retour de spectacle, un soir dans le métro, une banquette de voyageurs civilisés (!) sans écouteurs aux oreilles ni téléphone en main : tout en s’excusant de son audace, une charmante dame se mêle poliment à la conversation. Convivial, enjoué le dialogue, un impromptu qu’il fait bon vivre, d’autant plus lorsque la dive passagère s’avoue comédienne et actuellement en représentation ! Mais oui, mais comment donc, mais c’est bien sûr… Une attachée de presse compétente, le dossier glissé dans la pile, nous irons donc l’applaudir ou la maudire ! Une heure quinze de pur bonheur et plaisir.

Au théâtre, elle a été dirigée par quelques grands metteurs en scène (Alain Bézu, Brigitte Jacques, Philippe Adrien, Jacques Nichet, Daniel Mesguich, Stéphane Braunschweig…), au cinéma aussi (Coline Serreau, Costa-Gravas, Roman Polanski…). Elle a acquis l’art du regard, le placement de la voix, la fluidité du corps, la maîtrise des émotions. Une jeunesse marquée et bouleversée par la proximité bienveillante et aimante d’un grand frère tourmenté de lourdes angoisses, une passion pour la musique, moult souvenirs auxquels la comédienne prête forme et matière en deux temps et trois mouvements : les dix doigts sur le clavier du piano, l’arrière-train en roulade sur le ballon, les deux pieds fièrement debout sur la chaise… L’intimité dévoilée d’une femme de passion qui narre sans fard les chemins empruntés, parfois escarpés, vers la maturité. Vers la liberté : d’être soi-même, de ne plus faire semblant ! Yonnel Liégeois

Faire semblant d’être moi, de et avec Luce Mouchel : le 03/02, 20h. DSN – Dieppe Scène Nationale, 1 Quai Bérigny, 76200 Dieppe (Tél. : 02.35.82.04.43).

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Sarraute, en haut de l’affiche !

Au Théâtre de Poche, à Paris, Tristan Le Doze présente Pour un oui ou pour un non. La pièce emblématique de Nathalie Sarraute, quand pour un rien le langage devient une arme de destruction massive ! Avec un talentueux trio d’interprètes.

Il a dit « c’est bien, çà », c’est vrai, mais reconnaissons le, il l’a tout de même dit d’une drôle de façon : il a vraiment prononcé l’expression « c’est bien…,çà… » avec une nuance dans la voix qui, à n’en point douter, déplaît à son ami, contrarie son interlocuteur… Un petit rien peut-être, deux fois rien certes, mais un rien pourtant qui enraye la machine, grippe le dialogue, envenime la discussion, brise la relation ! « Le sujet de mes pièces ? Il est chaque fois ce qui s’appelle rien », avouait non sans humour Nathalie Sarraute. Preuve en était faîte en 2019 avec le cycle que la Manufacture des Abbesses, rue Véron à Paris, consacrait à l’initiatrice du « Nouveau roman » dans les années 50 en compagnie de Michel Butor, Alain Robbe-Grillet et Claude Simon. De ses mémorables Tropismes à L’ère du soupçon, ces non-dits de la conversation, ces « innombrables petits crimes » que provoquent sur nous les paroles d’autrui, la dramaturge entreprend alors d’en faire aussi matière théâtrale. D’où paraîtront quelques petits chefs d’œuvre, tel ce fameux Pour un oui ou pour un non tout en haut de l’affiche !

Précédemment, sous la direction de la metteure en scène Agnès Galan, la même bande s’était emparée avec jubilation de Elle est là, sa première pièce écrite en 1978. Un plateau quasi désert, trois hommes et une femme qui errent dans leurs questionnements et leurs colères, une intrigue à minima pour un plaisir grandiose : un homme se plaint auprès des deux autres d’un signe, d’une moue esquissés par sa collaboratrice qui signifieraient qu’elle ne partage pas son point de vue. Presque rien en quelque sorte, trois fois rien affirmera Raymond Devos, mais un rien qui a le don d’exaspérer son interlocuteur ! Elle est là, donc, l’intrigue, mais qui ou quoi, au fait ? L’enquiquineuse qui a le don de la contradiction, ou l’idée qui a l’heur de déplaire à Monsieur et qu’il veut lui extirper du cerveau par tous les moyens ? Une bataille de mots à l’humour corrosif derrière laquelle percent misogynie et dictature de la pensée.

Dans Pour un oui ou pour un non, deux hommes, H1 et H2, se retrouvent donc après quelque temps d’absence. Le plaisir des retrouvailles et du dialogue se teinte rapidement d’une ambiance trouble, la gêne l’emporte sur la connivence, le malaise sur la complicité… Jusqu’à ce que, contraint de s’expliquer sur les injonctions de son interlocuteur, l’un des protagonistes énonce les griefs, son reproche majeur. « C’est bien…, çà… », aurait commenté son ami lors d’une précédente discussion au sujet d’une réussite annoncée. Une formulation anodine, s’il n’avait émis une légère intonation perçue comme discordante entre le « c’est bien » et le « çà » : comme en suspens, un souffle de moquerie, de suffisance ou d’ironie…

En dépit d’une amie, convoquée pour donner son avis mais contrainte non sans humour à reconnaître son incompétence en la matière, au baisser de rideau la rupture est consommée. Un petit bijou littéraire et théâtral que le metteur en scène Tristan Le Doze cisèle à la perfection ! Servi par un trio d’interprètes (Bernard Bollet, Gabriel Le Doze, Anne Plumet) qui manie tout en nuance et finesse, avec élégance et justesse, le propos de Sarraute. Dans un décor dépouillé, habillé d’une pâle lumière, une joute verbale qui devient jubilatoire en leur compagnie. Ces petits « rien », dans l’intonation ou le regard, nous rendent au final les protagonistes proches et humains, vulnérables et fragiles aussi au cœur d’un dialogue tout autant tragique que dérisoire !

Lorsque la qualité de l’interprétation repose sur la vacuité d’un rien, à répondre oui ou non la question ne se pose pas : Sarraute est à savourer sans modération. Un festin de mots pour rien, sinon un rien de plaisir, parce que chacun le sait : si rien c’est rien, deux fois rien ce n’est pas rien, c’est déjà beaucoup ! Yonnel Liégeois.

Pour un oui ou pour un non, Tristan Le Doze : jusqu’au 04/03, du mardi au samedi à 21h, le dimanche à 17h. Théâtre de Poche, 75 boulevard du Montparnasse, 75006 Paris (Tél. : 01.45.44.50.21).

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Marina, une plume et un combat

Collaboratrice de longue date de l’Humanité et du Monde Diplomatique, membre du Syndicat de la Critique, Marina Da Silva est décédée, le 26 janvier, des suites d’une longue maladie. Militante depuis sa jeunesse, toute une vie, elle sera restée fidèle à ses engagements journalistiques et anti-impérialistes.

Plus jamais je n’entendrai le son de sa voix, ses messages qui commençaient par un « Coucou ma belle, c’est Marina ! ». Marina Da Silva est morte lundi 26 janvier, des suites d’une maudite tumeur. Jusqu’au bout, elle se sera battue contre la maladie qui la rongeait, se tenant fière, belle et rebelle, élégante au point que ceux qui ne la connaissaient pas étaient loin d’imaginer ce qu’elle endurait. Plus qu’une collaboratrice de notre journal et du Monde diplomatique, c’est une amie qui disparaît, une grande dame, une militante infatigable de la cause palestinienne et du théâtre.

De l’action à la prison

Marina est née au Portugal. Ses parents, son père d’abord, puis sa mère, émigrent en France au début des années 1960. Son père est maçon, sa mère travaille à la chaîne dans une usine de métallurgie. La famille s’installe à Colombes, dans les Hauts-de-Seine. Très tôt, Marina prend part à toutes les luttes féministes, anti-impérialistes et s’investit dans le combat contre les QHS, les quartiers de haute sécurité, cet abcès répressif au pays des droits de l’homme. Les années 1980 et 1990, elle les vit à travers des actions radicales qui lui vaudront trois ans de prison ferme qu’elle exécutera à Fleury, Rouen et Orléans. Elle est proche du Comité contre la double peine, du MIB (Mouvement de l’immigration et des banlieues), de la gauche prolétarienne durant ces années qui sont synonymes de fortes turbulences. En 1987, la militante communiste Souha Bechara est arrêtée et condamnée à dix ans de prison pour avoir tué un chef d’une milice libanaise qui collaborait avec Israël. Marina prend une part active pour sa libération, rencontrera Souha à sa sortie de prison. Elles deviendront amies pour toujours. Marina se rend fréquemment à Beyrouth et se lie d’amitiés avec beaucoup de militants, d’artistes, d’intellectuels libanais. Des amitiés qui perdureront jusqu’au bout. Elle, qui avait la Palestine au cœur, ne pourra jamais se rendre dans les territoires occupés, sans cesse refoulée par les autorités israéliennes.

À partir des années 2000, à la faveur de son engagement au forum culturel du Blanc-Mesnil qui accueille alors, en résidence, les premiers pas de metteurs en scène aujourd’hui reconnus (Emmanuel Demarcy-Mota, Arnaud Meunier et Benoît Lambert…), nous nous rencontrons. Précieuse et passionnante, commence alors une collaboration régulière avec le journal. Marina va couvrir tout le champ de la création théâtrale du Proche et du Moyen-Orient, réalisera des entretiens avec le grand metteur en scène libanais Roger Assaf en 2001, un article magnifique sur Fairouz, la diva libanaise, pour son concert à l’Olympia en 2002. Plus tard, elle rencontrera en Irak le metteur en scène et directeur du département des Beaux-Arts de Bagdad, Haythem Abderrazak, se rendra au festival Sens interdits régulièrement, au festival d’Almada créé par le metteur en scène communiste portugais Joaquim Benite… C’est au Portugal qu’elle repère, avant qu’il ne soit invité en France, Tiago Rodrigues, dramaturge et metteur en scène, et réalise, la première, un entretien avec lui. Elle attire notre attention sur le metteur en scène palestinien Bashar Murkus dont elle connaissait le travail avant qu’il soit invité en Avignon.

Marina était une grande journaliste mais aussi une circassienne accomplie (la voir sur un trapèze s’envoler dans les airs était un vrai moment de grâce), une professeure de yoga adulée par ses élèves. Elle se sera battue jusqu’à son dernier souffle, avec courage, dignité. Le journalisme perd une plume intègre, le journal une très grande amie. Marie-José Sirach

Chantiers de culture s’associe à l’hommage émouvant et chaleureux de notre consœur, nous partageons la peine de ses proches et de ses amis. Son nom s’inscrivait dans la liste des contributeurs et contributrices réguliers du site. Nous gardons un souvenir fort de nos échanges avec Marina, toujours emprunts de connivence et de fraternité sincères. Ses obsèques se dérouleront le 10 février, à Colombes. Un hommage lui sera rendu en mars. Yonnel Liégeois

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