Jusqu’au 24/08, aux fêtes nocturnes de Grignan (26), Jean Bellorini propose Histoire d’un Cid, d’après Corneille. Donné à guichets fermés, un spectacle où Rodrigue se la joue pop star ! Entre le drôle et le ridicule, le public enthousiaste.
Chaque année depuis trente-six ans, propriété du département de la Drôme, le château de Grignan confie à un, ou une, metteur en scène non pas les clés mais le parvis de cette imposante bâtisse, ancienne demeure des Sévigné mère et fille, qui domine le village et offre un magnifique panorama sur les paysages alentour. La commande est simple : une pièce du patrimoine, une durée limitée, une vedette. Jean Bellorini, directeur du TNP de Villeurbanne (69), a rempli les deux premières conditions mais a choisi de distribuer les rôles aux acteurs de sa troupe qui, s’ils ne sont pas des « stars » n’en sont pas moins d’excellents comédiens. Sans aucune incidence sur la fréquentation : chaque soir, 700 personnes se pressent à l’une des 46 représentations. Soit un total de plus de 30 000 spectateurs…
Variations sur un classique
L’Histoire d’un Cidest une variation libre de la pièce de Corneille. Chez Bellorini, les protagonistes sont à peine sortis de l’enfance, ils ont des allures d’adolescents contemporaines et Rodrigue un look de pop star façon années 1980. Cela ne les empêche aucunement d’avoir le sens du devoir, même si, entre obéissance au paternel, histoires et chagrins d’amour, le dilemme cornélien se rappelle à leurs bons souvenirs. Pour résumer l’intrigue, Rodrigue aime Chimène et vice versa : l’Infante aime Rodrigue (en secret) et tente par tous les bouts de se défaire de cet amour par un sens aigu de la hiérarchie (Rodrigue n’est pas de son rang). Le mariage Rodrigue/Chimène est à l’ordre du jour jusqu’à ce que leurs pères respectifs, Don Diègue et Don Gomès, se disputent un même poste de gouverneur. Don Gomès gifle Don Diègue, qui, trop vieux pour relever l’affront, demande à son fils de le venger : « Rodrigue, as-tu du cœur ? Tout autre que mon père l’éprouverait sur l’heure », etc. Rodrigue tue Gomès, soit le père de son amoureuse…
Bellorini a choisi de traiter la pièce par un montage, voire démontage, parfois un peu trop décousu du texte originel à la manière d’un conte. En guise de château en Espagne, un château gonflable où les acteurs vont jouer, sauter, danser, en équilibre constant, mais aussi un petit bateau, un cheval à bascule… Les tirades les plus connues de la pièce sont là et le public, qui connaît son Cid sur le bout des doigts depuis le collège, les murmure religieusement, de concert avec les acteurs. Bellorini a choisi l’option divertissement pour ce qui, à l’origine, est une tragédie. Et ça fonctionne : c’est ludique, joyeux et les quatre actrices et acteurs – Cindy Almeida de Brito (Chimène), François Deblock (un Rodrigue), Karyll Elgrichi (l’Infante) et Federico Vanni (Don Diègue), s’en donnent à cœur joie, épaulés par deux musiciens (Clément Griffault et Benoît Prisset). La mise en scène est loufoque et soignée, la direction d’acteurs au poil.
Quand on entend Rodrigue lancer à son amoureuse « je ne suis pas un héros ! », c’est naturellement qu’il se mettra à chanter quelques instants après, et plutôt juste et bien, le SOS d’un terrien en détresse, chanson interprétée par Balavoine dans Starmania première version. C’est à la fois kitsch et drôle, même si ça frise par endroits le ridicule. Le public raffole… Marie-José Sirach
Le Cid d’après Corneille, Jean Bellorini : Jusqu’au 24/08, du lundi au samedi à 21h. Les fêtes nocturnes, Châteaux de la Drôme, 26230 Grignan (Tél. : 04.75.91.83.65).
Aux éditions La rumeur libre, André Désiré Robert publie le Théâtre des présidents. Un ouvrage riche en informations révélatrices, et anecdotes parlantes, sur les représentations théâtrales prisées par les successifs locataires de l’Élysée, de 1959 à 2022. L’auteur, universitaire-archiviste-critique dramatique, offre toutes les garanties quant au sérieux de sa recherche.
À tout seigneur, tout honneur : Charles de Gaulle, c’est « dix ans de théâtre national » (1959-1969) ; la Comédie-Française avec Tête d’or, de Claudel, Racine, Marivaux, garde républicaine au garde-à-vous dans les soirées offertes aux chefs d’État étrangers, entre autres, Bokassa, ce « soudard » dit le général, dont on apprend qu’il connaissait par cœur Cyrano de Bergerac.Sous Pompidou (1969-1974), agrégé de lettres, voilà le « théâtre embourgeoisé », de l’Avare de Molière au Français jusqu’au boulevard, avec Canard à l’orange et Oscar…
Du côté de Giscard d’Estaing (1974-1981), on a une « pincée de théâtre » ; Hernani, d’Hugo, par Robert Hossein à Marigny, par le Français, dont la salle Richelieu est en travaux. Plus tard, il y aura Eugène Scribe, Marivaux, Musset. C’est François Mitterrand (1981-1995) à « l’éclectisme novateur », qui récolte la palme du spectateur éclairé. Il se rend au Festival d’Avignon, fréquente le Théâtre du Soleil, apprécie Cripure, de Louis Guilloux, par Marcel-Noël Maréchal ; assiste, à Gennevilliers, à une représentation de Nathan le Sage, de Lessing, mis en scène par Bernard Sobel…
Les quatre autres présidents (1995-2022) sont regroupés dans une sorte de filet garni. Si l’on sait que Chirac cachait avec soin sa dilection pour les cultures asiatiques, l’auteur n’a pas trouvé sur lui de traces propres au théâtre, sauf à lui prêter, sans preuve, une connaissance du théâtre nô, Japon oblige.
De Nicolas Sarkozy, manifestement peu enclin à une culture classique ou pas du tout, à part la chanson, par alliance, on apprend néanmoins qu’il a pu voir, à l’Atelier, la pièce médiocre de Bernard-Henri Lévy, Hôtel Europe, à laquelle François Hollande assistera à son tour. Du moins, ce dernier se rendra-t-il au Festival d’Avignon et deviendra familier du Théâtre du Rond-Point, dirigé par son ami Jean-Michel Ribes. Emmanuel Macron, qui put tâter du théâtre sous le regard de sa future épouse, s’il sut rendre hommage à Michel Bouquet, c’est dans les salles privées qu’il se rend volontiers (Jean-Marc Dumontet, son conseiller en langage corporel en 2017, en possède six).
Le livre d’André Désiré Robert, écrit d’une main sûre dans le ton de l’humour feutré, reproduit maintes critiques sur les pièces citées, en propose de précieux résumés et se clôt sur les spectacles consacrés aux figures des présidents en question. Jean-Pierre Léonardini
Le théâtre des présidents, André Désiré Robert (préface de Bernard Faivre d’Arcier) : La rumeur libre, 310 p., nombreuses illustrations (photos, dessins de presse et repros de documents officiels), 18€.
En la Cour d’honneur du palais des Papes d’Avignon (84), l‘artiste espagnole Angélica Liddell présenta Dämon, El funeral de Bergman. Un spectacle où la comédienne clama en direct, et nominativement, sa détestation des critiques. Dont notre consœur Armelle Héliot, qui réagissait promptement sur son Journal. Avec nos remerciements pour avoir autorisé Chantiers de culture à publier son article.
Dommage que mes parents soient morts, ils auraient été heureux de voir le nom de leur unique fille projeté sur le mur du palais des Papes d’Avignon. Pour un honneur, c’est un honneur. Merci Madame.
Comment évoquer une production artistique qui vous cloue, d’entrée, au pilori ? Et en grand ? Madame Angélica Liddell a choisi une poignée de journalistes qui la suivent fidèlement depuis ses premières apparitions en France pour clamer haut et fort que les critiques sont des « connards ». De moi-même, Armelle Héliot (comment faire pour ne pas se citer) à Philippe Lançon, en passant par Stéphane Capron, Hadrien Volle, Fabienne Darge, l’artiste se déchaîne contre ceux et celles qui suivent son travail, ses créations et sont les truchements de ses spectacles. Ceux, qui, elle peut prétendre le contraire, ont élargi le cercle de son public, ont donné de l’importance à l’artiste qu’elle est.
Soyons égoïste et disons « je » : elle commence par moi, par un article dans lequel j’expliquais que le monde des institutions européennes et au-delà, s’était entiché de sa personnalité puissante et rugueuse et ne cessait de lui commander de nouveaux spectacles. Ce qui donnait des productions dans lesquelles elle n’avait rien à dire qui vienne du plus profond de son être. J’écrivais que les producteurs devraient être là pour « protéger les artistes ». Et non les exploiter.
Le nom de chacun apparaît en lettres géantes (le 29/06, ndlr) sur la façade du Palais des papes. En signature des extraits des articles. Dommage que mes parents soient morts : « Maman, Papa, Papa, maman, j’ai mon nom sur le palais des Papes ». Pas peu fiers, qu’ils auraient été.
Angélica Liddell s’attaque à des personnes qui, par leur travail, font plus pour élargir les publics du théâtre, de l’art, que beaucoup de machines promotionnelles. Hadrien Volle vit et travaille de l’autre côté de l’Atlantique, depuis bien longtemps. Fabienne Darge, au Monde, a relayé les différentes créations d’Angélica Liddell avec une sincérité et une constance remarquables. Philippe Lançon, qui aime le théâtre comme il aime les beaux-arts et la littérature, est une personnalité d’exception. Mais Madame Liddell ne s’intéresse pas aux autres. En l’occurrence, ici, elle ne s’intéresse qu’à elle-même d’abord.
Elle s’attaque avec une hargne particulière à Stéphane Capron, journaliste à France Inter, fondateur d’un site très fertile, toujours sur la brèche, au travail, sans relâche. Il a toujours suivi Angélica Liddell. Elle s’attaque à son nom, ricane et fait ricaner une salle mondaine et désagréable. Les rires et sourires du petit monde de cette culture qui prend ses quartiers d’été ici, sont lamentables.
Le Syndicat de la critique a réagi cet après-midi pour exposer la situation et défendre l’honneur de l’un des siens :
« Dans Dämon, son spectacle présenté dans la Cour d’honneur, Angelica Liddell s’en prend violemment à la critique, en citant quelques-un.e.s de nos consoeurs et confrères.
Au même titre que nous soutenons la liberté de création, nous soutenons la liberté de la presse.
La critique, dans notre pays, est encore libre d’écrire, d’exprimer un point de vue. Les artistes aussi, dans la limite de l’injure publique.
En détournant le nom de Stéphane Capron, les mots prononcés par la metteuse en scène portent atteinte à l’intégrité morale de notre confrère.
Nous tenons à lui exprimer notre solidarité. »
Avignon, le 30 juin 2024.
Que Stéphane Capron sache que ses confrères ne le lâcheront pas et qu’il serait légitime qu’il porte plainte. Angélica Liddell a récidivé, lors de la conférence de presse. Elle persiste et signe : la critique dramatique, c’est le vieux monde. Elle a raison : on entrouvre partout la porte de sociétés dans lesquelles il n’y a pas de contradicteurs. Cela se nomme la dictature. Et cela vient, chère Angélica. Armelle Héliot, le 30/06/24
Injures publiques, suite
Stéphane Capron, journaliste de France Inter, a porté plainte hier, dimanche 30 juin, contre Angélica Liddell qui l’a grossièrement éreinté depuis le plateau de la cour d’Honneur, le 29/06. Il demande le retrait des commentaires insultants proférés avec hargne par l’auteure de « Dämon »
Avec le soutien de la directrice de France Inter, Adèle Van Reeth, l’appui du syndicat de la critique, Stéphane Capron a choisi de porter plainte. On se félicite de cette décision.
On a quelque mal, disons-le, à admettre que personne, au Festival d’Avignon, n’était au courant de ce morceau de hargne contre des personnes qui font leur travail et font énormément pour conduire le public dans les salles.
Il s’agit d’une déclamation en direct de Madame Liddell, mais tout est traduit en projections sur le mur du palais des papes. On voit mal comment cela aurait pu être occulté et échapper aux spectateurs des répétitions et des avant-premières. Tout cela est à suivre. Et l’on verra si oui ou non Madame Liddell renonce à ces invectives. Qu’elle relise donc le conte des « Fées ». A.H.
À la veille de la clôture du festival d’Avignon (84), il est bel et bon de revenir sur une initiative artistique marquante de cette 78e édition. Originaire du nord de l’Argentine, Tiziano Cruz a présenté jusqu’au 14/07 deux volets d’une trilogie démarrée il y a deux ans. En langue quechua, Wayqeycuna signifie « mes frères ».
On est à la veille de la fin de cette 78e édition qui s’achève le 21 juillet. L’espagnol étant la langue invitée cette année, on a pu retrouver des artistes du Vieux Continent – Angelica Liddell ou La Ribot – et découvrir des voix venues de plus loin, du Chili, du Pérou, d’Uruguay ou d’Argentine. Après le spectacle de l’Argentine Lola Arias, Los dias afuera (lire notre édition du 8 juillet), ce fut au tour de Tiziano Cruz d’entrer sur scène. Qu’il soit face au public ou qu’il embarque les spectateurs dans une parade le long des remparts d’Avignon, Tiziano Cruz au Festival fait soudain entendre la voix des sans-voix, des sans-terre, des « sans-dents ». « Tout ce que vous voyez, je le suis. Vide de langue, vide de territoire. J’ai quitté ma maison pour fuir la pauvreté et la violence, j’ai tout quitté, absolument tout, pour appartenir à quelque chose. Je me suis laissé violer par les institutions du pouvoir », dit-il dans Soliloquio, adresse au public qu’il va réitérer dans Wayqeycuna.
Indigène et artiste
Wayqueycuna raconte le retour au pays natal, dans un village perché quelque part dans la cordillère des Andes, dans la province de Jujuy au nord de l’Argentine, là où Tiziano Cruz a passé son enfance. Et les souvenirs enfouis dans sa mémoire refont surface, tissent la trame d’une œuvre protéiforme où les mots, la musique, la danse laissent éclater une parole poétique et politique d’une beauté et d’une puissance incommensurables. De cette mémoire enfouie au plus profond de son être, il fait théâtre. Il y est question du sort réservé aux Indigènes, à la culture indigène, de la violence du pouvoir colonial qui perdure encore aujourd’hui. Dans ce monde globalisé où l’art est aussi un marché, Tiziano Cruz met en jeu les contradictions inhérentes qui l’assaillent, entre sa condition d’Indigène et son statut d’artiste, quand une partie de son moi est assignée à la marge tandis que l’autre se produit dans les théâtres du monde entier.
On mesure combien les artistes (mais aussi tous les migrants d’hier et d’aujourd’hui), combien ces artistes venus d’ailleurs ne prennent pas mais donnent. Ils apportent dans leurs bagages un petit plus d’humanité qu’ils nous offrent, remettent le mot solidarité au cœur d’une Europe ethnocentrée. Tiziano Cruz décentre notre regard, et les questions qu’il soulève sur le plateau, d’aussi loin qu’elles proviennent, de ce petit village perdu dans la cordillère, sont aussi les nôtres. Cette invitation à partager sa réflexion oblige le spectateur à sortir de sa zone de confort, à ne pas se contenter de s’abriter derrière sa bonne conscience quand le monde est un volcan dont les secousses sismiques crachent des laves de haine et de peur.
Qu’est-ce qui est populaire ?
« Il n’y a pas de place dans l’art pour les pauvres », balance Tiziano Cruz. Les pauvres ne fréquentent pas, ou plus, ou si peu les œuvres d’art, pourrait-on ajouter. Au fond, qu’est-ce qui est populaire ? Où doit-on placer le curseur du mot populaire ? « Il existe une institutionnalisation de l’indigénisme qui dépolitise notre condition en tant que culture indigène, la transformant en patrimoine de classe d’un groupe limité, une gauche lettrée qui parle bien mais ne sait pas parler à mon peuple. » C’est dit sans acrimonie, sans violence, et ça nous percute de plein fouet. Dans son bleu de travail d’un blanc immaculé, Cruz revient chez les siens que, au fond, il n’a jamais quittés.
Il se tient droit pour nous donner en partage les fruits de sa réflexion sur cette humanité déchirée qui s’ignore, sur les dégâts provoqués par l’ultralibéralisme. Ce que veut le pouvoir, ajoute-t-il, c’est « que nous nous divisions, que nous nous victimisions ». Il sait qu’il sera toujours cet Indigène, ce « bâtard » dans une Amérique où « le pouvoir est blanc », et cela le rend suspect. Alors il danse, brandissant un tissu joyeusement coloré de pompons multicolores. Là-bas, dans ces paysages balayés par le vent, les hommes respectent la terre, la nature, les animaux.
Jouer, c’est résister
Il y a un savoir-faire ancestral qui a perduré malgré la colonisation, malgré le libéralisme, malgré ce grand marché mondial où tout s’achète et se vend. Jouer, pour lui, c’est résister, c’est raconter la mort de sa sœur à 18 ans, faute de soins, qui ne souriait plus car elle n’avait plus de dents. C’est montrer les visages burinés de cette communauté qui ne demande qu’à vivre. Alors, Tiziano Cruz danse comme chantait Atahualpa Yupanqui, cet autre poète argentin. Et tous deux nous parlent d’un monde où la terre, les étoiles, le soleil sont notre bien commun, le plus beau capital face au capitalisme ravageur. Marie-José Sirach, photos Christophe Raynaud de Lage.
Soliloquio fut joué au Gymnase du Lycée Mistral d’Avignon, le spectacle débutant par une déambulation dans l’espace public (du 05 au 13/07). Wayqeycuna en ce même lieu, du 10 au 14/07.
Jusqu’au 21/07, à la Manufacture d’Avignon (84), Philippe Cyr propose Le poids des fourmis. Que faire lorsque les menaces semblent nous dépasser, dans un monde qui marche sur la tête ? À cette question, répond le texte à l’humour ravageur de David Paquet, dans une mise en scène sur fond de système scolaire en crise.
Le directeur du collège annonce « la semaine du futur », comme on lancerait une campagne publicitaire, dans un décor style club Med. Affalé sur une chaise longue, bermuda et chemise hawaïenne, il propose des élections aux élèves. Seront-elles l’occasion pour Jeanne et Olivier de changer le cours des choses ? La jeune fille est en colère : la cantine offre des lasagnes sans fromage, les cours du bourrage de crâne et une publicité dans les toilettes vante shampoings et produits de beauté. « Fuck you ! Je suis déjà belle », s’écrie l’adolescente en vandalisant le panneau. Espérant désamorcer sa révolte par le canal de la « démocratie », le chef d’établissement lui propose de se faire élire au conseil étudiant. Olivier, lui, ne se remet pas d’un cauchemar, on lui offrait « la Terre morte » en cadeau d’anniversaire. Que faire quand la planète brûle et que le système capitaliste attise l’incendie ? Les adultes ne proposent aucune solution à son « éco-anxiété », sauf une libraire farfelue qui lui recommande l’Encyclopédie du savoir inutile. Il y trouve matière pour se présenter lui-aussi aux élections.
Les petits devenus des poids lourds
Jeanne en pasionaria et Olivier en doux rêveur s’affrontent à grand renfort de discours. Las, ils seront coiffés au poteau par une troisième candidate qui promet des pizzas gratuites à tous… Élections, trahisons, tel est l’amer constat. Il n’empêche, nos deux héros ouvrent les yeux et s’allient pour aller plus loin, l’union fait la force. « Le Poids des fourmisest un appel à la solidarité. L’entraide, c’est contagieux et ça mobilise. Réunir les petits, c’est devenir des poids lourds« , conclut David Paquet. L’auteur québécois n’y va pas par quatre chemins. Dans ce texte destiné aux collégiens et lycéens, il se pose en lanceur d’alerte et prône l’indignation. « Si l’on pense à Rosa Parks, Martin Luther King Jr., Emma Gonzalez ou Greta Thunberg, c’est ce désir d’avoir un impact sur la société qui est au cœur du Poids des fourmis ».
Philippe Cyr s’empare de ce brûlot pour en faire une comédie acide, poussée jusqu’à l’outrance. Les acteurs jouent le jeu à fond, dans un décor des plus kitch et nous enchantent avec les accents chantants de la Belle Province. Les adultes, en costume de plage de mauvais goût, vivent dans une prospérité illusoire, sous un ciel d’incendie dans un îlot : autour, flotte une marée noire prête à les engloutir. Gaétan Nadeau est irrésistible en directeur flemmard et rusé, en patron crapuleux. Nathalie Claude fait la paire en poussant la caricature d’une mère écervelée ou d’une candidate vulgaire façon Donald Trump. Face à ces guignolades, Élisabeth Smith (Jeanne) a des élans de sincérité à la Greta Thunberg et un culot monstre, tandis que Gabriel Szabo (Olivier) compose un personnage timide et lunaire.
Le rire est au rendez vous, grinçant parfois mais nécessaire. Comment résister ? À la commande passée par le Théâtre Bluff, producteur de ce spectacle avec le CDN des Îlets, écrivain et metteur en scène y répondent par un réjouissant pamphlet. « Avec Le Poids des fourmis, je ne creuse pas un sillon, je mitraille l’horizon ! » proclame l’auteur. À voir, avec ou sans enfant. Mireille Davidovici
Le poids des fourmis, Philippe Cyr : jusqu’au 21/07 à la Patinoire, 10 h. Navette à 9 h 45 au Théâtre de la Manufacture, 2 rue des Écoles, 84000 Avignon (durée 2h trajet en navette inclus). Spectacle vu le 24/06, en avant-première au Théâtre Paris-Villette.
Deux pièces se distinguent dans le OFF d’Avignon (84). Au théâtre Présence Pasteur avec Ce que nous désirons est sans fin, Jacques Descorde propose une pièce haletante sur le pouvoir des relations perverses. Au théâtre des Corps Saints avec La beauté sauvera le monde, Pierre Boucard dirige l’auteure et comédienne Barbara Castin, une femme qui dénonce le pouvoir mortifère de l’agro chimie.
Dans une maison, quelque part en ville, un père, son fils de 17 ans et l’ami de ce dernier. Avec un décor réduit au minimum, une table, deux chaises un canapé. La mère est partie pour vivre ailleurs, avec un autre homme. Ce que nous désirons est sans fin s’inspire d’un fait divers réel : le 24 décembre 2010, la femme de ménage du journaliste Bernard Mazières découvre son cadavre. Les enquêteurs comprennent rapidement que les auteurs du crime sont le fils et l’ami, mais jamais le pourquoi profond du meurtre ne sera élucidé clairement. Sur cette trame, Jacques Descorde, auteur et metteur en scène, a construit un thriller haletant, en direct et avec trois personnages.
Le face-à-face entre le père (Patrick Azam) désabusé, un brin alcoolisé et colérique, et le fils (Gaspard Liberelle) à la recherche de repères, se dégrade sans retour possible. Progressivement se révèle une haine profonde. Dont les racines remontent des années en arrière, quand la mère a entamé des relations hors du couple. L’ami du fils (Cedric Veschambre), grand adolescent lui aussi au-delà de la relation trouble entre les deux garçons, accentue sa domination toxique. Avec de très belles projections de vols d’oiseaux aux allures hitchcockiennes et un saisissant moment tout en ombres en fond de scène, les trois comédiens sont remarquables de justesse et de vérité.
Barbara Castin, l’auteure-interprète et Pierre Boucard le metteur en scène dénoncent avec La beauté sauvera le monde la responsabilité de l’industrie agro chimique. Comme ils l’explicitent avec justesse, « la pièce conte l’histoire d’une mère qui parle de la Terre « d’avant » avec les mots de Giono, Blixen, Péguy… C’est l’histoire d’une scientifique confrontée à l’incompréhension – des politiques, des médias, de sa famille – mais aussi à la solitude et à la rage ». Elle raconte à son petit enfant fictif « le monde d’avant », quand il y avait des arbres et des oiseaux. Des données scientifiques sont à la base du récit, la disparition des abeilles est bien réelle. « C’est l’histoire d’une femme qui voulait préserver la vie pour pouvoir la donner ». Barbara Castin, avec poésie, invite à agir avant qu’il ne soit vraiment trop tard. Gérald Rossi
Ce que nous désirons est sans fin, Jacques Descorde : jusqu’au 21/07, 12h50. Présence Pasteur, 13 rue du Pont Trouca (Tél. : 04.32.74.18.54).
La beauté sauvera le monde, Pierre Boucard : jusqu’au 21/07, 20h40. Les Corps Saints, 76 place des Corps Saints, 84000 Avignon (Tél. : 04.84.51.25.75).
Jusqu’au 21/07, à l’Artéphile d’Avignon (84), Heidi-Eva Clavier propose Appels d’urgence. Un monologue écrit sur un ton acide, les confidences d’une femme mûre… Avec Coco Felgeirolles, sous les traits de la créature imaginée par Agnès Marietta.
Heidi-Éva Clavier (Cie Sud lointain) met en scène Appels d’urgence, un texte d’Agnès Marietta, antérieurement intitulé Attente de connexion. C’est un monologue, écrit avec beaucoup d’esprit sur un ton acide, au cours duquel on assiste aux confidences d’une femme mûre, comme on disait avant. Divorcée, elle a eu deux enfants, un garçon, une fille, devenus de jeunes adultes encombrants. De sa vie passée, elle parle (notamment d’un mari, pas très fin), ainsi que du présent, dans lequel il lui a fallu s’initier aux moyens de contact et de communication qui gouvernent désormais l’espace public et la sphère privée. À de menus indices, on l’imagine retraitée de l’enseignement, cultivée et curieuse. Ce qu’elle dit du monde, soit son cercle de famille brisé et sa vie sociale plutôt restreinte, porte le sceau d’un bel esprit critique. On ne la lui fait pas. Elle a son franc-parler. Elle entend ne pas se laisser miner par la tristesse inhérente à la condition de femme seule au seuil de la vieillesse, dans la société occidentale qui fabrique allègrement de la solitude. En un mot comme en cent, elle se veut libre avec les moyens du bord. La partition talentueuse de ces Appels d’urgence n’attendait plus qu’une interprète à la hauteur.
C’est chose faite, grâce à Coco Felgeirolles, pour laquelle, au demeurant, la pièce a été écrite sur mesure. C’est peu dire que l’actrice épouse, du dedans, les moindres affects de la créature imaginée par Agnès Marietta. Le charme agit d’entrée de jeu, lorsqu’elle incite les spectateurs à parcourir des yeux les photographies étalées en bord de scène, sur lesquelles elle figure à tous les âges. Il sera impossible, après Coco Felgeirolles, de s’emparer de ce texte, tellement, par bonheur, elle l’a fait sien. Le spectacle, d’à peine une heure d’horloge, est tout entier placé sous le signe d’une sorte de connivence sensible, autant avec Heidi-Éva Clavier, qui a suivi, pas à pas, la parlerie de l’héroïne, qu’avec chaque spectateur, que celle-ci regarde dans les yeux. À l’aide d’un téléphone portable, elle règle ses éclairages, met en marche chansons et images sur écran, toute vouée à la griserie technologique qu’elle réfute dans ses mots. Elle use avec art de tous les registres, cultive une drôlerie ineffable pour mieux contredire une mélancolie sous-jacente, soudain démentie par l’audition, in fine, de la magnifique chanson sauvage de Brigitte Fontaine Prohibition. Elle y dit, entre autres inoubliables douceurs : « Je suis vieille/et je vous encule/avec mon look de libellule ». Jean-Pierre Léonardini
Appels d’urgence, Heidi-Eva Clavier : jusqu’au 21/07, 19h15. L’artéphile, 5bis-7 rue du Bourg Neuf, 84000 Avignon (tél. : 04.90.03.01.90).
Jusqu’au 21/07, à la Chapelle du Verbe incarné en Avignon (84), Guy-Pierre Couleau présente La supplication. Le texte de Svetlana Alexievitch, écrit après le drame nucléaire de Tchernobyl, dont il propose une mise en scène sans concession. Effrayant.
Le 26 avril 1986, à 1 heure 23 minutes et 44 secondes, tout va bien à Tchernobyl. Un instant plus tard, le réacteur numéro quatre explose. C’est le début d’une catastrophe nucléaire majeure. Telle est l’histoire que raconte l’écrivaine et journaliste Svetlana Alexievitch (prix Nobel de littérature en 2015). Cette même année, elle publie La Supplication : Tchernobyl, chronique du monde après l’apocalypse. C’est ce texte traduit par Galia Ackerman et Pierre Lorrain que met en scène Guy-Pierre Couleau. Sur la scène, dépouillée, la violoncelliste Elsa Guiet (musique de Mélanie Badal) rythme les séquences. Deux comédiens, Lolita Monga et Olivier Corista prennent la parole pour dire l’horreur, la peur, puis le vécu d’hommes et de femmes, survivants à jamais meurtris. Des années après, rien de très nouveau que l’on ne sache pas. Pourtant, comment ne pas considérer cette parole comme essentielle ?
Sur place, les pompiers, premiers à intervenir et aussi peu équipés que s’ils allaient combattre un feu de broussailles, sont les premières victimes de radiations. Conduits à l’hôpital, ils y meurent au bout de quatorze jours. Rapidement l’armée intervient, barre les routes, prépare les évacuations des habitants. Le chaos s’installe. De jour en jour, le monde découvre l’ampleur du danger, mais sur place les familles continuent de consommer les légumes radioactifs des jardins. Finalement la zone est bouclée. Les naissances d’enfants malformés se multiplient. Les hôpitaux ne désemplissent pas. La mort est toujours au rendez-vous. Svetlana Alexievitch a fait parler des survivants, des scientifiques, des enseignants, des paysans, des journalistes… pour que la mémoire n’oublie pas. Ces voix forment « une longue supplication ». Tchernobyl, alors sur le territoire de l’URSS, marque « une date et une époque », pointe le metteur en scène. « Et puis la guerre en Ukraine s’est déclarée, suite à l’invasion de la Russie, en février 2022 et Tchernobyl est occupée après avoir été bombardée ».
En dépit des bouleversements, quelques habitants ont refusé de quitter la zone, d’autres y sont revenus. Au péril de leur vie, illégalement. Désorientés par l’absence de solution pour reconstruire leur existence. Au-delà de la propagande du pouvoir chantée sur scène : « Restez !/Vous aurez du saucisson, trois variétés », dit le parti, « Du sarrasin, de la vodka Stolitchnaïa/Celle qui tue le césium ! /Des primes et des médailles ! ». L’histoire, sans trucage, défile sur le plateau. Effrayante. Gérald Rossi
La supplication, Guy-Pierre Couleau : Jusqu’au 21/07, 21h35. La Chapelle du Verbe incarné, 21G rue des Lices, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.14.07.49).
Le 18/07 en Avignon (84), la Maison Jean Vilar organise une table ronde autour du Mahabharata de Peter Brook. Alors que la cité allait frapper les trois coups de son festival, le 2 juillet 2022, disparaissait le célèbre metteur en scène britannique. Féru de Shakespeare, il fit de son théâtre parisien des Bouffes du Nord le lieu élu d’incessantes expérimentations, le plaçant au plus haut dans son art.
Peter Brook s’est éteint le 2 juillet 2022 à Paris, à l’âge de 97 ans. L’œuvre et la pensée de ce grand homme de petite taille, au teint rose et à l’œil bleu malicieux, l’imposent définitivement, dans l’histoire du théâtre, au premier rang des artistes novateurs. Né à Londres le 21 mars 1925, il est le fils d’un couple de juifs lituaniens immigrés en Grande-Bretagne. À cinq ans, il monte un Hamlet de 3h avec des marionnettes. À vingt ans, il fait ses armes de metteur en scène à Stratford-upon-Avon, berceau de la Royal Shakespeare Company. Il restera, sa longue vie durant, un citoyen fervent de la planète Shakespeare, sans jamais se priver d’explorer d’autres constellations théâtrales.
Dédaigneux de toute théorie et ennemi du dogmatisme
Tôt reconnu dans son pays natal, il se défiera sans cesse de la gloire, cette glissade.« Il y a le centre, dira-t-il, et la surface n’est que mode » ( The surface is fashion). Convaincu de l’éphémère des formes et de l’historicité des émotions, ce brillant jeune homme parviendra progressivement, dans sa quête du « centre », à forer plus avant vers un noyau dur de vérité relative. Son théâtre à venir tirera sa puissance de conviction de constituer un authentique lieu commun.
Avant, il accomplit l’apprentissage exhaustif des formes. Shakespeare sur tous les tons ( Romeo and Juliet, 1947, Measure for Measure, 1950, Titus Andronicus et Hamlet, 1955, The Tempest, 1957, King Lear, 1962…). En 1953, pour la télévision américaine, il avait tourné King Lear avec Orson Welles dans le rôle-titre ! Mais n’est-il pas vrai qu’encore gamin il dirigeait Laurence Olivier, Vivian Leigh et John Gielgud ? Il montera aussi Anouilh, Sartre, Roussin ( la Petite Hutte), Irma la douce, Vu du pont, d’Arthur Miller, la Chatte sur un toit brûlant, de Tennessee Williams… En 1948 et 1949, à Covent Garden, il ne réalise pas moins de cinq opéras ( la Bohème, Boris Godounov, The Olympians, Salomé, le Mariage de Figaro). En 1953, au Metropolitan Opera de New York, c’était Faust et, quatre ans plus tard, Eugène Onéguine.
Beau profil de carrière. Disant cela, on n’a rien dit. Ni la grandeur des œuvres qu’il organise, ni leur nombre (quasiment une centaine), ni ses titres honorifiques (qu’il soit, par exemple, Commander of the British Empire) ne peuvent rendre compte de l’exigence intérieure de Peter Brook, encore moins de l’aura qui le baigne. Dédaigneux de toute théorie, ennemi du dogmatisme, il ne se veut qu’expérimentateur acharné. Cet esprit pragmatique ne consent à énoncer des idées sur telle ou telle œuvre qu’après l’avoir passée au crible de la pratique. C’est de King Lear (1962) qu’il date son chemin de Damas. « Juste avant de commencer les répétitions, expliquera-t-il, j’ai détruit un décor très compliqué. (…) Je me suis aperçu que ce jouet merveilleux était sans nécessité. En enlevant tout de la maquette, j’ai vu que ce qui restait était beaucoup mieux. J’ai commencé à voir l’intérêt d’un théâtre de l’événement direct, où le mouvement n’était pas soutenu par une image ni aidé par un contexte, l’intérêt que présentait la simple traversée de la scène par un comédien. » Ainsi eut lieu le retournement qui l’amènera à user de l’espace théâtral comme d’une page blanche pour écrire les passions.
Il précise, dans son livre essentiel, L’espace vide (The Empty Space) publié en 1968 : « Voilà notre seule possibilité : examiner les affirmations d’Artaud, Meyerhold, Stanislavski, Grotowski, Brecht, les confronter ensuite à la vie, de l’endroit particulier où nous travaillons. Quelle est, maintenant, notre intention par rapport aux gens que nous rencontrons tous les jours ? » En 1964, il donnait corps au rêve d’Artaud, avec Marat-Sade de Peter Weiss. Il en fit un film, qui garde intactes la liberté brute et la violence souveraine d’un geste théâtral parmi les plus extrémistes de l’époque. En 1966, avec US, sur la guerre du Vietnam, il aborde de front le champ politique, quoiqu’il se défende de l’étroitesse de ce mot. Il plaide alors pour un théâtre de la disturbance (soit l’ébranlement de conscience). Il n’a cure d’un système.
Il faut aller au plus nu de l’expression
En 1972, au Théâtre de la Ville, c’est l’éblouissement du Songe d’une nuit d’été. J’en revois des images. Se rappelant l’idée de Meyerhold de suspendre ses acteurs à des trapèzes, il organise une navette sublime entre le haut et le bas. À la même époque, il s’entoure d’un groupe d’acteurs issus d’horizons divers. C’est avec cette micro-Babel qu’il va s’avancer au plus loin. Jusqu’à Chiraz (Iran), en 1971, avec Orghast, devant la tombe d’Artaxerxès, revisitant les mythes fondateurs de l’humanité par le truchement d’un idiome d’invention empruntant à des langues mortes. Suit un long voyage au cœur de l’Afrique, où Brook et les siens jouent dans les villages, devant un public vierge de toute référence culturelle occidentale. Il faut aller au plus nu de l’expression. Ce périple aura son effet, avec les Iks, au Festival d’automne. Que peut apporter un ethnologue à une tribu d’êtres dénués de tout, sauf de leur connivence intime avec l’univers ?
En 1974, Brook fonde à Paris le Centre international de créations théâtrales. Dans la foulée, Michel Guy, secrétaire d’État à la Culture, lui octroie l’usufruit des Bouffes du Nord. Narciso Zecchinel, maçon italo-yougoslave, maniant la truelle dans un immeuble contigu, a découvert ce théâtre oublié depuis la guerre. Brook et la productrice Micheline Rozan en font un haut lieu indispensable, en gardant au génie du lieu son caractère rugueux d’« espace vide ». Chez lui à la Chapelle, auprès des commerces indiens, l’homme à qui l’on devra, en 1985, dans la carrière de Boulbon, au Festival d’Avignon, l’absolu chef-d’œuvre mythique et mythologique du Mahabharata, enchantera son monde avec, entre autres, Timon d’Athènes, la Cerisaie, la Tragédie de Carmen, a minima, avec la complicité de son ami Jean-Claude Carrière et Marius Constant, Ubu, la Conférence des oiseaux, l’Homme qui, etc., autant d’objets pétris avec le plus grand luxe d’intelligence dans un écrin spartiate. Jean-Pierre Léonardini
Retour sur un spectacle mythique d’Avignon : Le Mahabharata de Peter Brook
La création du Mahabharataen 1985 à la Carrière de Boulbon, lieu « vierge de tout passé culturel et artistique », inaugure le mandat d’Alain Crombecque à la tête du Festival. Autour d’Antoine de Baecque (historien et critique), d’Anne-Lise Depoil (conservatrice en charge des archives de Peter Brook au département des Arts du spectacle de la BnF), de Marie-Hélène Estienne (dramaturge et scénariste) et Jean-Guy Lecat (décorateur, scénographe et éclairagiste), tous deux proches collaborateurs du metteur en scène, une plongée au cœur de l’adaptation d’un des plus célèbres poèmes épiques de l’Inde qui fit date dans l’histoire du Festival. Une table ronde animée par Jean-Baptiste Raze, conservateur de l’antenne BnF de la Maison Jean Vilar.
Salon de la Mouette : le 18/07, de 14h30 à 16h. Maison Jean Vilar, 8 Rue de Mons, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.86.59.64).
Jusqu’au 21/07, au Palace d’Avignon (84), Mathieu Touzet propose Jean Moulin, d’une vie au destin. Une pièce qui retrace la vie d’un des héros de la Résistance, préfet de la République et assassiné par les nazis. Une page d’histoire, entre liberté et solidarité.
Pas de pathos ni de commémoration policée. Les acteurs (Léo Gardy, Pauline Le Meur, Thomas Dutay, Manon Guilluy et Elie Montane) ont presque l’âge des jeunes gens dont ils parlent. Leur costume est aussi passe-partout : jeans et tee-shirts noirs. Ils seront ainsi un personnage puis un autre et ainsi de suite. Il y a beaucoup de monde et du rythme dans cette aventure. Des anonymes et des hommes politiques connus, des militaires comme le Général de Gaulle… Un seul ne changera pas d’emploi, son nom est inscrit sur son dos : Jean Moulin.
Pour répondre à une commande du musée de la Libération, Mathieu Touzet, qui dirige avec Édouard Chapot le Théâtre 14 à Paris, a écrit et mis en scène cette pièce Jean Moulin d’une vie au destin. Il y a quatre-vingt-un ans, le 8 juillet 1943, le préfet de la République et résistant était torturé à mort par les nazis. Son nom était peu connu jusqu’à la cérémonie d’entrée de ses cendres au Panthéon, avec le discours du ministre André Malraux (« Entre ici… »). Mathieu Touzet retrace la vie de Jean Moulin depuis son passage du bac en 1917, jusqu’à l’arrestation à Lyon, à la suite d’une dénonciation. Ce parti pris lui permet de dérouler le fil de cette existence tumultueuse. Moulin est un jeune homme qui dévore la vie par tous les bouts. Il est ambitieux. Vise le costume de préfet. Et il l’obtient. Mais ce n’est pas pour la gloire.
Lors d’un voyage à Londres, où se trouve le quartier général du Général de Gaulle, il reçoit la mission de coordonner les forces de la résistance intérieure. Ce qui n’est pas une opération simple, chaque réseau défendant, à juste titre d’ailleurs, son autonomie d’action mais aussi politique. La mise en scène est alerte, dynamique et légère. L’humour est aussi au rendez-vous. L’ensemble permet de comprendre à la fois l’histoire en marche mais aussi de mieux saisir comment la Résistance s’est construite dans un idéal de liberté et de solidarité. La pièce Jean Moulin, d’une vie au destin ? Un vrai spectacle utile. Gérald Rossi
Jean Moulin, d’une vie au destin : Jusqu’au 21/07, 11h45.Au Palace, 38 cours Jean-Jaurès, 84000 Avignon (Tél. : 04.84.51.26.99).
Le 16/07, sur l’île de la Barthelasse d’Avignon (84), Claire Laureau et Nicolas Chaigneau présentent Les galetsau Tilleul sont plus petits qu’au Havre. Un spectacle à l’humour déjanté, où la légèreté des situations frise avec l’absurdité du propos. Servi par de jeunes interprètes au tonus survitaminé.
Il était une fois… un délire verbal qui n’en finit plus avec quatre incongrus ou farfelus, qui l’affirment sans ambages ni discussion possible, Les galets au Tilleul sont plus petits qu’au Havre ! Et d’ajouter d’ailleurs, pour ceux qui en douteraient, que c’est justement ce qui rend la baignage bien plus agréable… Une discussion sans intérêt, diriez-vous ? Affirmatif, ce qui en fait donc charme et nécessité, ce qui confirme son degré de pertinence : parler pour ne rien dire est une affaire trop sérieuse et de trop grande importance pour être confiée à la bouche de n’importe qui. Le quotidien, la routine, l’inutile, le presque tout et n’importe quoi ? Il faut de l’audace et une belle dose d’innocence, surtout d’inconscience, pour faire spectacle avec le rien dela pensée, le néant de la réflexion, le vide de tout dialogue. Du théâtre de l’absurde, comme on en avait point goûté depuis fort longtemps : le lieu commun, ineptie patentée et homologuée, élevé au rang de système philosophique incontournable !
Jeux de mots et jeux de chaises, une dizaine sur le plateau, s’enchaînent ainsi à grande vitesse ! Une overdose de mots scandés ou chantés qui s’étirent en folles envolées à ne jamais tarir, un charivari de propos sur tout et rien échangés entre les jeunes membres de la bande où le non-sens, au final, prend sens pour le public estomaqué et éberlué par tant de virtuosité à enfiler et déclamer les futilités. Et de s’interroger en retour sur la banalité et l’incohérence pour nombre de nos dialogues et débats quotidiens… Assis, debout, allongés ou enlacés, en solo ou duo, les quatre garçons et filles nous entraînent dans une danse des mots, une sarabande ubuesque où le vertige du verbe nous projette dans un absurde langagier des plus jouissifs ! Un rythme endiablé, un humour corrosif qui électrisent cœurs et corps pour nous projeter dans un ailleurs, le monde mystérieux et secret de la parole et de l’alphabet. Yonnel Liégeois
Les galets au Tilleul sont plus petits qu’au Havre, la compagnie PJPP : Le 16/07, 22h. L’île de la Barthelasse, 2201 route de l’Islon, 84000 Avignon (Réservation obligatoire : 06.80.37.01.77).
Jusqu’au 19/07, à la Chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon (30), Mohamed El Khatib présente La vie secrète des vieux. Les voix d’hommes et de femmes qui, à 80 ans passés, n’ont pas leur langue dans la poche. Une histoire de gens ordinaires, extraordinaires.
« Compte tenu de leur âge, les personnes sur scène sont susceptibles, comme Dalida, de mourir sur scène », peut-on lire sur un écran au début du spectacle. Nous voilà prévenus. Sur les planches, Annie, Micheline, Salimata, Marie-Louise, Chille, Martine, Jean-Pierre, Jacqueline et Jean-Paul, moyenne d’âge, 85 ans environ, s’amusent eux aussi de la réaction du public à l’heure de nous conter leur Vie secrète. Un brin d’autodérision, une pincée d’ironie, et les premiers rires fusent. Qu’on les aime, ces vieilles et ces vieux ! Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’ils sont sans filtre, non par goût de la provocation mais parce qu’à leur âge, ils n’ont plus rien à perdre ni à prouver. Toutes et tous ont roulé leur bosse, aimé, eu maris, femmes et/ou amants. Ils n’ont peut-être pas toute la vie devant eux, mais ils vivent intensément l’instant présent, sans se soucier du qu’en-dira-t-on. Malgré leur assignation à résidence dans un Ehpad.
Des picotements quand vous tombez amoureux
Alors, pour une fois qu’on leur donne le premier rôle, ils ne vont pas se priver. Tour à tour, parfois interrompu par un ou une partenaire qui rouspète à voix haute, ils se racontent et leurs récits croisés s’aventurent dans les méandres de leur mémoire. Ils parlent pourtant au présent car ils sont vivants, bien vivants, et provoquent chez le spectateur des émotions de montagnes russes, où l’on passe du rire aux larmes, sans crier gare. Ils parlent d’amour et de désir. Et rien de plus formidable, de plus revigorant que de les entendre évoquer ces picotements qui vous saisissent quand vous tombez amoureux. Ils ont 80 piges au compteur et toujours un cœur d’ado.
À leurs côtés, dans un jeu d’équilibriste parfaitement maîtrisé entre son rôle de metteur en scène et d’acteur, Mohamed El Khatib orchestre délicatement cette partition, avec la complicité de Yasmine Hadj Ali, « française d’origine aide-soignante » dont la présence pétillante provoque des étincelles. Et un feu d’artifice en guise de bouquet final. El Khatib met en lumière des histoires de gens ordinaires. Chez lui, les gens normaux sont décidément extraordinaires. Marie-José Sirach
La vie secrète des vieux, Mohamed El Khatib : Jusqu’au 19/07, 18h. La Chartreuse, 58 rue de la République, 30400 Villeneuve-lès-Avignon (Tél. : 04.90.27.66.50).
Outre sa présence à la Reine blanche d’Avignon (84) avec L’affaire Rosalind, jusqu’au 21/07 Julie Timmerman propose Zoé et Un démocrate à la Factory. Une double scène, l’une parlant de psychose maniaco-dépressive, l’autre traitant propagande et manipulation… Sans oublier lectures et débats, de la Chapelle du Verbe incarné à celle des Italiens en passant par le Cloître Saint-Louis.
Julie Timmerman (Cie Idiomécanic Théâtre) a écrit et mis en scène Zoé, une œuvre, de son propre aveu, dictée par son histoire personnelle. Le sujet en est grave. Il s’agit de l’émancipation progressive d’une fillette, devenant femme et mère sous nos yeux, au sein d’une famille dont le père, aimé, aimant, est atteint de variations pathologiques de l’humeur. On le dirait aujourd’hui bipolaire. Il y a peu encore, on parlait de psychose maniaco-dépressive. Sublimant ses souvenirs, après s’être fortement documentée sur l’affection chronique en question, Julie Timmerman a su, avec une rare élégance, théâtraliser une délivrance chèrement conquise. La partition verbale est vive, inventive, riche d’une sorte de folklore familial plausible, dans un climat électrique où se mêlent le goût partagé de la poésie et les paroxysmes de crise, du dynamisme déchaîné à l’abattement. Les beaux coups de théâtre abondent entre les bouffées d’un délire incoercible et le lavage musical à grande eau de Wagner, quand Zoé-Siegfried brandit l’épée pour symboliquement tuer un père accablé. Julie Timmerman révèle ainsi, avec une grâce nerveuse, un talent d’écriture parfaitement joint à celui de mettre en scène. Jean-Pierre Léonardini
Zoé, Julie Timmerman : jusqu’au 21/07, 11h. Théâtre de l’Oulle, 19 Place Crillon, 84000 Avignon (Tél. : 09.74.74.64.90).
C’est une histoire authentique que nous conte Julie Timmerman avec Un démocrate au théâtre de l’Oulle. Celle de l’américain Edward Bernays, le neveu de Freud, qui inventa au siècle dernier propagande et manipulation… S’inspirant des découvertes de son oncle sur l’inconscient, il vend indifféremment savons, cigarettes, Présidents et coups d’État. Goebbels lui-même s’inspire de ses méthodes pour la propagande nazie. Pourtant, Edward l’affirme, il est un parfait démocrate dans cette Amérique des années 20 où tout est permis ! Seuls comptent la réussite, l’argent et le profit. Quelles que soient les méthodes pour y parvenir… Entre cynisme et mensonge, arnaque et vulgarité, une convaincante illustration du monde contemporain : de la Tobacco Company à Colin Powell et les armes de destruction massive de l’Irak. Du théâtre documentaire de belle composition quand l’humour le dispute à l’effroi, tout à la fois déroutant et passionnant. Yonnel Liégeois
Un démocrate, Julie Timmerman : jusqu’au 21/07, 19h10. Théâtre de l’Oulle, 19 Place Crillon, 84000 Avignon (Tél. : 09.74.74.64.90).
Entre lectures et débats
– Conversations critiques : Le cloître Saint-Louis, le 15/07 à 17h30. Les critiques dramatiques, membres du Syndicat de la critique (Théâtre, Musique et Danse), passent en revue les spectacles à l’affiche du Festival. Ils confrontent en public analyses et points de vue, dialoguent avec les spectateurs. Une rencontre animée par Marie-José Sirach (présidente du Syndicat, journaliste au quotidien l’Humanité) et Olivier Frégaville-Gratian d’Amore (vice-président de la section « Théâtre » et rédacteur en chef du magazine en ligne L’Œil d’Olivier). Y.L.
–Quand le travail entre en scène : La Chapelle des Italiens, le 16/07, de 10h à 19h. Dans le cadre de ses rencontres Culture-Art/Travail, en partenariat avec Motra, l’association Travail&Culture organise propositions artistiques et tables rondes entre artistes, chercheurs et acteurs du monde du travail. Une journée scandée en trois temps : Dans l’intimité du geste du travail, Le meilleur des mondes du travail, La comédie humaine du travail… De la place du travail sur la scène théâtrale, deux questions centrales au coeur des débats : pourquoi le dialogue entre artistes et monde du travail demeure trop souvent un territoire inexploré ? Les artistes ont-ils un rôle à jouer dans la narration contemporaine des réalités professionnelles ? Y.L.
– Claude McKay, lecture à trois voix : La chapelle du verbe incarné, le 18/07 à 10h00. Claude McKay est un auteur afro-américain d’origine jamaïquaine. Figure phare de la Harlem Renaissance dans les années 20, précurseur de l’éveil de la conscience noire, il a inspiré Aimé Césaire et son concept de négritude. Christiane Taubira, le conteur-comédien Lamine Diagne et le poète-slameur afro-américain Mike Ladd lisent textes et poèmes. Marseille, où McKay vécut de 1924 à 1929, lui inspira deux romans,Banjo etRomance in Marseille( à lire aussi : Retour à Harlem et Un sacré bout de chemin). Le 17/07 à 20h30, au cinéma Utopia, sera projeté le film Claude McKay de Harlem à Marseille, suivi d’échanges avec le réalisateur Matthieu Verdeil et Lamine Diagne. Y.L.
Jusqu’au 21/07, au Petit Chien d’Avignon (84), Anne-Marie Lazarini propose L’os à moelle. La mise en voix des annonces parues dans l’hebdomadaire loufoque lancé en 1938 par Pierre Dac. Le saut dans un grand bain d’humour entre absurdité et délire assumé.
Divers numéros grand format de l’hebdomadaire en fond de scène, deux petits bureaux d’où émergent les têtes des trois protagonistes, rédacteurs éphémères de ce journal insolite au succès inattendu : en une seule journée, cent mille exemplaires vendus du quatre pages ! Un titre incongru déjà, L’os à moelle, qui attise la curiosité, soulève questions et soupçons. « Pourquoi ce titre ? et pourquoi pas… », répond Pierre Dac du tac au tac, sans autre explication. Une révolution journalistique en fait, ce 13 mai 1938, jour de parution du premier numéro : d’apparence austère, un véritable brûlot qui, sous couvert d’absurdité et de loufoquerie, renverse l’esprit cartésien, sème le trouble et le doute dans la tête des lecteurs. Avec une dose d’humour à décrocher la mâchoire d’un kangourou égaré sur la banquise, des articles de fond (que l’on râcle…), des recettes de cuisine (forcément épicée…) ou des petites annonces déjantées (la plupart rédigées par un débutant, Francis Blanche) : vente de pâte à noircir les tunnels, de porte-monnaie étanches pour argent liquide, de trous pour planter les arbres…
On demande cheval sérieux connaissant bien Paris pour faire livraisons seul
Il vaut parfois mieux passer hériter à la poste que passer à la postérité
Ce n’est pas une raison, parce que rien ne marche droit, pour que tout aille de travers
Quand on prend les virages en ligne droite, c’est que ça ne tourne pas rond dans le carré de l’hypoténuse
Tout avare de pensée est un penseur de radin
Le fait d’avoir la tête en feu n’exclut pas, toutefois et néanmoins, d’avoir le feu au cul
« Organe officiel des loufoques », chaque semaine l’hebdomadaire fait le bonheur de ses lecteurs, un canard déchaîné avant l’heure… D’autant plus qu’il n’a de cesse de rappeler régulièrement dans ses colonnes qu’Hitler n’a toujours pas réglé son abonnement ! En cette année des accords de Munich et de l’entrée des troupes allemandes à Vienne, Pierre Dac ne rate jamais l’occasion d’apostropher, voire de vilipender, les dictateurs en puissance. Jusqu’à passer une petite annonce significative : « Recherchons, mort ou vif, le dénommé Adolf. Taille 1m47, cheveux bruns avec mèche sur le front. Signe particulier : tend toujours la main, comme pour voir s’il pleut… Énorme récompense ». Le 31 mai 1940, une semaine avant que les Allemands n’envahissent Paris, paraît le 108ème et dernier numéro : « Il est bien connu que l’os à moelle se décompose au contact du vert de gris ». Après un long périple (Espagne, Portugal, Algérie) et diverses incarcérations, Pierre Dac rejoint alors la capitale anglaise. Pour animer les ondes de Radio Londres, incarner la célèbre voix des Français qui parlent aux Français : « Radio-Paris ment, Radio-Paris ment, Radio-Paris est allemand » !
Il vaut mieux prendre ses désirs pour des réalités que de prendre son slip pour une tasse à café
Le crétin prétentieux est celui qui se croit plus intelligent que ceux qui sont aussi bêtes que lui
Si rien n’est moins sûr que l’incertain, rien n’est plus certain que ce qui est aussi sûr
Les pommes sautées par la fenêtre sont des pommes de terre qui se suicident
Celui qui dans la vie est parti de zéro pour n’arriver à rien dans l’existence n’a de merci à dire à personne
Un amour débordant, c’est un torrent qui sort de son lit pour entrer dans un autre
En ces jours d’imbroglios politiques, un tel spectacle a l’outrecuidance de nous signifier que le rire, l’humour peuvent être de formidables armes de résistance ! Le non-sens éclaire d’un puissant feu de projecteur les aberrations et désastres d’un monde en totale déshérence. Sur le plateau du Petit Chien, puisant dans l’imagination débridée d’Anne-Marie Lazarini, les trois comédiens (Cédric Colas, Emmanuelle Galabru et Michel Ouimet) s’y emploient avec force talent. Faisant vivre, rebondir et exploser sur scène les calembours et autres élucubrations du « Maître 63 », du Pape de l’absurde ! Entre humour et désespoir, tragique et dérision, derrière le bon mot perce la lucidité d’un homme qui, envers et contre tout, tenta de garder confiance en la force rédemptrice de l’humanité. De la seconde guerre mondiale aux conflits contemporains, la transposition s’impose, jeux de mots et sautes d’humour affichent leur cinglante actualité. Dérisoires signaux d’alarme, nous alertant qu’aux éclats d’obus sont préférables les éclats de rire ! Yonnel Liégeois
L’os à moelle, Anne-Marie Lazarini : jusqu’au 21/07, 16h. Théâtre Le petit chien, 76 Rue Guillaume Puy, 84000 Avignon (Tél. : 04.84.51.07).Les Pensées qui jalonnent l’article sont extraites de l’album Les pensées de Pierre Dac, illustrées par Cabu (Le cherche midi éditeur, 202 p., 15€). Chez le même éditeur, est parue l’intégrale des Petites annonces de L’os à moelle.
Les temps sont durs, votez MOU !
Pierre Dac et Cabu sont nés à Châlons-en-Champagne, à des années d’écart mais à seulement quelques centaines de mètres de distance.Le roi des loufoques est resté jusqu’à l’âge de 3 ans dans une ville qui s’appelait alors Châlons-sur-Marne et que, origines juives obligent, il voulait faire rebaptiser Chalom-sur-Marne.
Le père du Grand Duduche et du Beauf y a grandi et commencé sa vie professionnelle dans le journal local. Pendant ses jeunes années, il a nourri son humour naissant en dévorant des numéros de L’Os à moelle conservés dans le grenier familial.
S’il est vrai, comme l’a écrit Guillaume Apollinaire, que sous le pont Mirabeau coule la Seine, il est non moins vrai, comme l’a écrit le préfet de la Seine, que sur le pont Mirabeau ne poussent pas les mirabelles
Le leader du MOU (le parti du Mouvement Ondulatoire Unifié, fondé lors de l’élection présidentielle de 1965) et Cabu se sont rencontrés qu’une seule fois, en 1969, à Paris. Les voici à nouveau réunis à travers Les Pensées du maître 63, devenues des classiques, illustrées par des dessins en noir et blanc mais résolument hauts en couleur. Pour le meilleur, mais surtout pour le rire.
Jusqu’au 24/07, de la Vendée au Poitou-Charentes, Yannick Jaulin et les musiciens du Projet Saint-Rock battent la campagne. Un concert joué sur une scène mobile et repliable, remorquée par un tracteur. Un voyage au cœur de parlers oubliés.
Le comédien et conteur Yannick Jaulin revendique haut et fier ses origines poitevines et le parlanjhe dit aussi poitevin saintongeais,une langue d’oïl comme le gallo ou le picard. Lui qui n’a découvert le français qu’en arrivant à l’école se bat pour garder sa langue vivante, ainsi que tous les parlers en voie d’extinction sur ce territoire ou ailleurs. Ses créations s’inspirent librement de collecte des musiques, chants, danses et contes populaires. Dans Ma langue maternelle va mourir, il dénoue les fils de la domination que cache l’histoire des langues non nationales. Des parlers estampillés minoritaires et méprisés, des oralités menacées de mort annoncée. « Toute sa vie, mon grand-père a baissé sa casquette devant son maître, un noble loqueteux et dégénéré », dit-il. « Adolescent, je n’étais qu’un belou de la campagne, avec mes pat’d’éph et ma Flandria, sans aucune réflexion critique. On disait : « C’est d’même qu’ol aet », c’est comme ça ». La langue est donc devenue son cheval de bataille face aux langues dominantes qui, comme le soulignait Pierre Bourdieu, symbolisent un pouvoir qui ostracise l’autre. Il réinvente les classiques du conte populaire, interroge l’actualité et aborde des thèmes comme la mort (J’ai pas fermé l’œil de la nuit), les religions (Comment vider la mer avec une cuiller), la domination culturelle (Le Dodo), et plus récemment Ma langue maternelle va mourir et j’ai du mal à vous parler d’amour.
Une ferme pour jardiner la langue
Le Projet Saint Rock a choisi d’entamer La Tournée mondiale locale à Saint-Jean de Monts, dans le marais Nord Vendéen chez de vieux complices de l’artiste : l’association A.R.EX.C.PO, depuis les années soixante-dix s’est attelée à la collecte des langues et traditions du Marais Breton pour constituer un patrimoine vivant. Elle dispose aujourd’hui d’une bibliothèque de 12 000 ouvrages et 9 800 heures d’enregistrements sonores, 2400 heures de films ainsi que de fonds d’autres régions (Flandres françaises, Jura) … Un fond énorme qu’on peut trouver sur internet ! Yannick Jaulin a conduit son gros tracteur vert et déplié son plateau mobile à la Ferme du Vasais, rescapée du lotissement voisin. Les bâtiments ont été rénovés par des bénévoles, dans le cadre d’un partenariat avec la Mairie. Une belle écurie transformée en salle de conférence ou de spectacle, des granges et des annexes neuves permettent à A.R.EX.C.PO d’abriter ses collections et de mener ses activités : spectacles, cinéma, concerts, bals, initiation à la langue maraichine.
Comme à chaque étape de la tournée, une causerie autour de l’artiste précède le concert. Ici, elle est animée par les membres d’A.R.EX.C.PO. Il est question « la survie de la culture maraichine face à l’économie touristique ». Là où les « ébobés » demandent de la couleur locale, il faut proposer une culture vivante, loin de la caricature du paysan, dit Jean-Pierre Bertrand, l’un des fondateurs de l’association. « Pour qu’une culture existe sur un territoire, il faut de la création et non de la reproduction folklorique », acquiesce l’artiste : « I’est à vous de vous laisser crever ou pas ; si vous ne transmettez pas, vous êtes criminels, vous tuez votre langue ».
Il ne prêche ici que des convaincus : « Il faut que les patois portent sur des problèmes contemporains : foncier, luttes sociales, etc. », dit l’un d’eux. Car l’association s’acharne à créer des « cafés patois », proposer des comptines dans les écoles, à diffuser des jeux de la région, baptiser les rues de noms locaux, établir des lexiques… Depuis plusieurs années, Yannick Jaulin, lui, accompagne et parraine une nouvelle génération de conteurs et conteuses qui explorent d’autres formes de l’oralité. Il a, entre autres, fondé le Nombril du Monde, célèbre festival du conte de Pougne-Hérisson. Il se présente parfois comme faisant du « stand-up mythologique ». Un mélange de légèreté et d’érudition, de rappels historiques et d’anecdotes amusantes, hymne à la diversité et à la différence.
Une gueroée de musiciens et quelques parsouneïs
Jaulin et le Projet Saint Rock, sur leur tracteur-scène nous offrent un savoureux tour de chant d’une heure, qui oscille entre le folk, le rock, et le blues. Pascal Ferrari à la guitare électrique ou acoustique, Nicolas Meheust aux claviers et accordéon, ils développent un gros son qui laisse la part belle aux paroles de Yannick Jaulin, dans sa langue maternelle. En préambule, il se moque de ceux qui disent « Mais je ne vais rien comprendre !!! » et leur rétorque que personne ne se pose la moindre question en allant écouter du rock en anglais, langue mondiale et dominante.
Avec force diphtongues, il martèle les paroles répétitives de Faire la fête, réitérationsde sonorités d’un autre temps, à la façon du parler croquant des comédies de Molière. Après une transition à propos du SRAS (Syndrome Répétitif d’Attitude de Soumission), l’artiste se lance dans un Blues du beucheur de mougettes en hommage aux Maraichins de Vendée qui ont émigré dans les Deux-Sèvres pour travailler dans les plantations de haricots blancs. Les mots se glissent en douceur dans les mélodies, non sans rappeler les airs du répertoire québécois des années 70. Pas étonnant quand on sait que le saintongeais et le poitevin ont fortement influencé l’acadien, le cadien ou le québécois. « Le français de France se parle sphincter serré », plaisante Yannick Jaulin, « il n’est pas fait pour chanter le rock’n roll ! ». I’ame, (J’aime) passe en revue avec tendresse les petits et les grands bonheurs de l’amour et de la vie, et le chanteur nous explique que, dans sa langue il n’y a pas de « je » ni de « nous » pour conjuguer les verbes. Le poitevin se contente d’un « i » qui signifie il, elle, je et nous… Toute une mentalité.
L’universel, c’est le local moins les murs
Il y a dans ces chansons, tous les mots « qui ne voulons pas mourir » et que le projet Saint Rock sauve de l’oubli, quand le poitevin saintongeais est répertorié, dans l’Atlas Unesco, parmi les langues en danger dans le monde. Ce spectacle redonne une fierté à ceux qui ont dû faire un trait sur leur patois et leur culture, avec les résultats que l’on sait dans ces périphéries abandonnées des services publics. Dans une ambiance chaleureuse, baignée par la fraicheur des grands arbres, chacun d’où qu’il vienne se souvient qu’il a des racines. « L’universel, c’est le local moins les murs », disait l’écrivain portugais Miguel Torga (1907-1995). Pour lui, au-delà de tout localisme, c’est au sein d’une fraternité faite de convictions et d’échanges que naît la culture. Une philosophie que ces généreux artistes partagent avec le public, le temps d’un soir d’été. Mireille Davidovici
La tournée se poursuit jusqu’au 24 juillet (Informations, dates et réservations sur la page La Tournée). Livre CD :Jaulin et le Projet saint Rock (manuel de résistance en langue rare).