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Dans ton cœur, un amour aérien

Jusqu’au 26/05, au théâtre du Rond-Point (75), Pierre Guillois met en scène Dans ton cœur. Les circassiens de la compagnie Akoreacro proposent une étonnante aventure associant rire, poésie et biceps.

Ils ont l’art et la manière d’en dire beaucoup… sans un mot. Non pas que les artistes de la compagnie Akoreacro ne soient pas pourvus de la parole articulée, mais sous leur habituel chapiteau de cirque, ils s’expriment le plus souvent par le geste. Cette fois, ils ont investi un théâtre, celui du Rond-Point, à Paris, et pour cela ont remis sur le chantier leur spectacle créé en 2018 à la maison de la culture de Bourges. Pierre Guillois, le metteur en scène, est aussi un habitué des dialogues sans paroles. Ses derniers succès, Bigre et Les gros patinent bien, cabaret de carton, en collaboration avec Olivier Martin-Salvan, en ont fait la preuve.

Dans ton cœur ne parle donc guère, mais c’est pourtant une belle histoire d’amour. Prudent, Pierre Guillois a pris soin de préciser que « le théâtre semble bien démuni devant tant de performances, et ces gymnastes superbes n’ont guère besoin d’alliés pour briller. Ils portent en eux déjà la force et la grâce ». Mais la rencontre entre les deux formes d’art peut aussi faire des étincelles. C’est le cas ici. Tout commence par une nuit d’orage fantastique, quelque part dans une quelconque ville. Pendant que les fauteuils de la salle tremblent sous les coups du tonnerre, Elle et Lui (les voltigeurs Manon Rouillard et Antonio Segura Lizan) se rencontrent. C’est le début d’une sarabande extraordinaire qui ne s’arrêtera qu’au final, plus d’une heure après.

Juchée sur le réfrigérateur

Les autres acrobates de la troupe, Romain Vigier, Maxime Solé, Basile Narcy, Maxime La Sala, Pedro Consciência (ou Tom Bruyas), Joan Ramon, Graell Gabriel, loin de jouer les utilités, comme l’on dit des soubrettes du théâtre « de boulevard », composent tout un petit peuple qui réalise des numéros de haut vol. C’est le cas de le dire, tant ils glissent dans l’espace, avec une grâce magique. Partie intégrante du spectacle, on soulignera la partition jouée en direct, et avec autant de bonne humeur, par Stephen Harrison (contrebasse), Gaël Guelat (batterie, percussions, guitare), Robin Mora (saxophone), Johann Chauveau (clavier, flûte). Si Elle et Lui s’envoient en l’air dans un ballet des plus aériens, précisons-le, ils n’en conçoivent pas moins un bébé, puis deux, dans cette féerie ménagère improbable mais d’une efficacité et d’une drôlerie à couper le souffle. Tous participent à l’aménagement de la maison. L’installation de l’électroménager est à lui seul une perle de drôlerie réglée au millimètre près. L’art de la piste est respecté.

Lorsqu’Elle dit (il y a quelques dialogues, quand même !) pour expliquer qu’elle répare le branchement du réfrigérateur, « Je suis dessus », il faut comprendre qu’elle est juchée sur l’appareil dont elle va s’élancer… sans jamais toucher le sol directement. Puis c’est la vie du couple, l’ordinaire, les lessives, et il y a toujours une chaussette rouge qui traîne quelque part. Avec cette légèreté des vrais costauds, Dans ton cœur est une aventure aussi extravagante que poétique. Comme un soleil imprévu faisant sa place dans un temps gris et fade. Gérald Rossi

Dans ton cœur, Pierre Guillois et la compagnie Akoreacro : Jusqu’au 26/05. Lundi, mercredi, jeudi et vendredi, 20h30 – Samedi, 19h30 – Dimanche, 15h. Théâtre du Rond-Point, 2bis avenue Franklin D. Roosevelt, 75008 Paris (Tél. : 01.44.95.98.21).

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Grâce à Mesguich, l’oreille voit !

Les 12-19 et 26/05, aux Enfants du paradis (75), Daniel Mesguich propose L’Arlésienne. Une lecture de la pièce d’Alphonse Daudet, suave et élégante. Claudel a pu dire : « L’œil écoute ». Avec Mesguich le conteur, l’oreille voit !

Daniel Mesguich donne lecture de l’Arlésienne, pièce d’Alphonse Daudet (1840-1897), que mit en musique Gorges Bizet. Qui peut le plus peut le moins, se dit-on aussitôt, à l’exacte mesure de l’acteur-metteur en scène dûment reconnu que l’on sait, rompu à tant de réalisations inventives, parfois jusqu’à l’excentricité – le plus souvent à partir de classiques –, toujours stimulantes en tout cas. Le voici vêtu de noir, debout devant le micro, texte en main, dans l’attitude du conteur. Et quel conteur ! Du drame d’amour en trois actes écrit de main de maître par Daudet, par ailleurs romancier longtemps fêté pour sa prose émotive et fluide, Mesguich distille tous les sucs avec gourmandise.

Cette tragédie en bord de Rhône prend vie dès qu’il ouvre la bouche. Chaque personnage est soudain doté d’une voix singulière, d’un accent étonnamment intime grâce à l’art de la diction du grave à l’aigu porté au plus haut. Il va jusqu’à différencier les intonations selon les consonances locales, à l’image d’une Provence multiple aux parlers si divers. Si Claudel a pu dire « L’œil écoute », avec Mesguich l’oreille voit ! De son masque de chair sourd tout un petit mode spectral : le Gardian jaloux, Frédéri l’inconsolable amoureux, Vivette la fiancée de second choix, l’Innocent si touchant à qui le Berger raconte la Chèvre de monsieur Seguin… Une prouesse suave, élégante, joueuse, qui mérite la gratitude de tout auditeur-spectateur digne de ce nom. Jean-Pierre Léonardini

L’Arlésienne d’Alphonse Daudet, Daniel Mesguich : Les 12-19 et 26/05, 15h30. Les Enfants du Paradis, 34 rue Richer, 75009 Paris (Tél. : 01.42.46.03.63).

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Les œillets de Tiago Rodrigues

Le 25 avril 1974, le Portugal vit sa Révolution des œillets. Directeur du Festival d’Avignon, Tiago Rodrigues évoque la dimension mythique et politique de l’événement. Mais aussi le sens qu’il revêt aujourd’hui, à l’heure où l’extrême droite portugaise compte une cinquantaine de députés depuis les élections du printemps dernier.

Pour Tiago Rodrigues, directeur du Festival d’Avignon, la Révolution des œillets fut pour son pays un moment historique clé. En mettant un terme à l’une des dictatures la plus longue et la plus terrible d’Europe, elle a permis l’éclosion de la démocratie. Malgré une extrême droite en embuscade, Tiago Rodrigues ne renonce pas : ni à cette révolution, ni au théâtre.

Marie-José Sirach – La Révolution des œillets fascine à plusieurs endroits. C’est une révolution militaire mais pacifiste ; une révolution populaire et démocratique. Enfin, c’est une révolution déclenchée par une chanson…

Tiago Rodrigues – J’ajouterais qu’elle a été une révolution joyeuse. D’un côté, il y a ces jeunes capitaines qui conspirent et utilisent deux chansons à code, l’une étant E Depois do Adeus, interprétée par Paulo de Carvalho et sélectionnée pour le concours de l’Eurovision ; l’autre Grândola vila morena, de Zeca Afonso, un hymne révolutionnaire avant la révolution. La révolution des œillets a été une énorme fête populaire. J’ai en mémoire les mots d’un des capitaines, Salgueiro Maia qui, entrant dans Lisbonne au petit matin du 25 avril, dira à un journaliste : « Nous sommes là pour que plus personne au Portugal soit obligé de faire la guerre ou de se taire. » C’est aussi une révolution idéologique, avec des capitaines qui ne pensent pas tous pareil, certains sont communistes, d’autres socialistes, centristes voire de droite, mais elle affirme les valeurs fondamentales démocratiques, pacifiques et anticolonialistes. Il ne s’agissait pas tant de faire un coup d’Etat que de changer l’état des choses.

Cette révolution aurait eu peu de chance de réussir sans l’immense soutien populaire avec des dizaines de milliers de personnes qui contreviennent aux ordres et descendent dans la rue et font la fête. Il faut aussi mentionner sa dimension mythologique avec les œillets qui fleurissent soudain à toutes les boutonnières et à la pointe des mitrailleuses des soldats. Enfant, mes parents m’ont toujours amené célébrer le 25 avril rue de la Liberté à Lisbonne. J’en garde des souvenirs incroyables. Au point que, lorsque je me suis installé à Avignon, j’ai planté dans mon jardin des œillets. Les Portugais ont préservé, entretenu un rapport romantique à cette révolution. Elle a grandi, a permis de nombreuses conquêtes et, malgré des imperfections, a conservé une espèce d’innocence, une aura incroyable. La Révolution des œillets fait partie de ma vie. Quand je regarde le monde, je pense à cette révolution. N’en déplaise à certains qui voudraient effacer le mot, ce fût une révolution.

M-J.S. – Vous appartenez à la première génération née après la dictature. Comment grandit-on dans un pays libéré, avec un présent à inventer, la démocratie, et une mémoire à reconstruire ?

T.R. – J’ai grandi entouré d’adultes qui ont vécu sous la dictature, un régime qui entretenait la culture de la peur et du silence à tous les endroits de la société. Contrairement à eux, j’ai grandi dans une atmosphère de liberté. Pour ma génération, c’était naturel, pas pour eux. La présence de la dictature ne s’est pas évaporée en quelques semaines. On la retrouvait dans des réflexes, la peur de la hiérarchie, ne pas dire tout haut ce que l’on pense, le silence, le besoin d’un chef fort, de cette figure messianique et patriarcale. J’ai grandi dans un pays peuplé de gens qui semblaient venir d’un autre pays. Je ressens beaucoup de responsabilité pour être à la hauteur de l’héritage de la Révolution des œillets. Ma façon d’envisager le théâtre dans sa dimension politique, mes mises en scène… sont nourries d’une dette envers celles et ceux qui ont souffert et qui ont fait cette Révolution.

M-J.S. – En 2012, vous montez Trois doigts sous le genou, une pièce sur la censure sous Salazar et, en 2020, Catarina et la beauté de tuer des fascistes, sur la montée de l’extrême droite au Portugal, comme un signal d’alarme…

T.R. – Pendant la dictature, la censure s’intéressait en premier lieu aux rôles et aux corps des femmes, d’où ces Trois doigts qui font référence à la longueur autorisée des jupes. Ensuite, elle cherchait des propos qui pouvaient nuire à la religion ; enfin, plus tard, elle s’est faite encore plus idéologique, traquant tout ce qui pouvait se référer au marxisme, au communisme, à la démocratie. Jusqu’aux années cinquante, la société comme les artistes s’autocensuraient. Il a fallu attendre une génération de metteurs en scène (celle du théâtre de la Cornucopia de Luis Miguel Cintra, la compagnie A Barraca, Joao Motta, Joaquim Benite, Jorge Silva Melo, NDLR) qui, dans les années 70, ont créé un théâtre subversif, suffisamment aguerri pour passer à travers les mailles de la censure. Les compagnies indépendantes ont joué un grand rôle dans la transition vers la démocratie, avec un théâtre plus politique.

Quant à Catarina, j’ai imaginé une fiction qui cherchait à mesurer ce qui est resté de l’esprit révolutionnaire aujourd’hui alors que l’on assiste à la montée de l’extrême droite. Une extrême droite qui puise ses arguments dans le corpus idéologique de la dictature. C’est pour cela, qu’aux termes d’extrême droite ou de droite radicale, j’ai utilisé le mot fasciste dans cette pièce. Pour provoquer une réaction. La pièce est éditée au Portugal depuis le 24 avril. Entre le moment où je l’ai écrite et aujourd’hui, l’extrême droite compte 50 députés. Catarina et la beauté de tuer des fascistes n’est pas une pièce prophétique, mais une hyperbole dystopique. On a beau faire du théâtre, ce n’est pas le théâtre qui va empêcher la menace qui pèse sur la démocratie. Mais il est nécessaire pour penser autrement.

M-J.S. – Justement, vous disiez, il y a quelque temps, qu’aller au théâtre était un des gestes les plus révolutionnaires. Qu’entendez-vous par là ?

T.R. – Aller au théâtre, c’est refuser les contraintes qui nous sont imposées. Le capitalisme veut nous domestiquer, nous inculquer que notre valeur humaine est connectée au moindre effort. D’un clic, tu as accès à l’infini. Le théâtre oblige à sortir de son canapé, il bouscule nos habitudes de consommateurs, il nous considère comme des citoyens, aller au théâtre c’est révolutionnaire ! Parce qu’il nous invite à entrer dans l’inconnu, échappe aux lois du marché, propose d’autres règles. C’est presque anti-système d’aller au théâtre. Je remarque que les salles sont pleines, qu’il y a un vrai renouvellement du public. Tous ces éléments, aussi minoritaires soient-ils, permettent de garder sa liberté. Propos recueillis par Marie-José Sirach

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Claudine Galea, une présence au monde

Jusqu’au 08/05, Trois fois Ulysse est la deuxième pièce de Claudine Galea à l’affiche de la Comédie-Française. Qu’elle écrive des romans, pour le théâtre ou la jeunesse, sa langue ne cesse de s’aventurer hors des sentiers battus. Rencontre avec une autrice qui ne renonce ni à la poésie, ni à l’utopie. Une écrivaine attentive au monde, à l’humanité.

Marie-José Sirach : Laëtitia Guédon, qui met en scène Trois fois Ulysse, dit que vous avez accepté « d’entrer dans le grand poumon lyrique » de la tragédie. C’est-à-dire ?

Claudine Galea : Je parle d’un lyrisme fracassé, pas celui de la tragédie telle qu’on l’écrivait il y a plusieurs siècles. Ce n’est plus possible aujourd’hui. D’abord parce qu’il n’y a plus de transcendance, parce que mon écriture a sa propre logique, sa propre cohérence et, en relisant l’Odyssée, que j’ai relu dans trois traductions différentes pour pouvoir l’appréhender autrement, ce qui m’a sauté aux yeux, c’est la guerre, les massacres, l’épopée d’un héros qui n’a cessé de saccager le monde. Dès lors, il fallait que la poétique, terme que je préfère au lyrisme, soit brisée. Il y a beaucoup d’humour dans ce que j’ai écrit, inséparable de la distance nécessaire que j’éprouve avec ce grand mythe.

M-J.S. : On a l’habitude de vous lire dans des monologues, des dialogues intérieurs très intimes. Ici, vous explorez plusieurs registres d’écriture, le chant, l’histoire, le poème… C’était une sorte de défi ?

C.G. : C’était un vrai questionnement. Pendant six mois, j’ai lu, je me suis laissée imprégner et je savais que je trouverais ce que j’avais à raconter dès lors qu’Ulysse m’apparaîtrait autrement. Un jour, j’ai compris qu’il cheminait vers sa mort. Cette vulnérabilité me l’a rendu touchant, humain. Quant aux femmes, Calypso et Pénélope sont très peu présentes dans l’Odyssée. Pénélope n’a droit qu’à quelques lignes ; on ne dit rien sur Calypso, qui pourtant partage sa vie pendant sept ans avec Ulysse. Ce que vit Hécube est d’une violence inouïe. Elle apparaît à peine dans l’Iliade, ses six enfants sont morts assassinés. Tous m’apparaissent comme des fantômes… On a toujours regardé Ulysse uniquement sous l’angle du héros, du surhomme, du vainqueur. Que pouvaient ressentir ces figures féminines ? On n’a jamais pris le temps de les regarder…

« Les trois femmes ne sont que des faire-valoir d’Ulysse »

M-J.S. : Votre approche d’Ulysse est-elle une manière de déconstruire ce héros de la mythologie ?

C.G. : Je ne cherche ni à déboulonner, ni à déconstruire. Je cherche juste à regarder, à tenter de comprendre ce qui s’est passé, sachant que c’est Homère qui écrit. L’évidence s’impose : les trois femmes ne sont que des faire-valoir d’Ulysse. Elles n’ont ni sentiment, ni émotion, ni destin, ni futur et tout tourne autour de lui. Or, ce sont elles qui m’intéressent. C’est effectivement une forme de déconstruction nécessaire. Il y a la façon critique de regarder un grand mythe, puis il y a la langue qu’on lui donne. Il faut trouver une langue qui ne soit pas uniquement une langue de déconstruction qui serait descriptive ou agressive, ça ne m’intéresse pas. On peut nier la figure du super-héros mythologique mais on ne peut pas nier la puissance de la langue d’Homère.

M-J.S. : Votre pièce est une commande. Cela a-t-il eu des incidences sur votre écriture ?

C.G. : L’enjeu le plus important a été de trouver la langue. Il s’agissait de se mesurer au lyrisme tout en le rendant contemporain. J’avais des contraintes et il s’agissait d’avancer au milieu d’elles, de tracer un chemin. J’ai exploré la langue dans des endroits qui ne m’étaient pas encore familiers, un mélange de trivialité et de poétique, une friction de registre, une friction de temporalité. Je l’ai compris en écrivant.

« Ce qui est paradoxal dans les mythes, c’est que dans l’horreur, il y a de la beauté. »

M-J.S. : Pourquoi dit-on des mythes, des contes millénaires travaillés par le temps, par les hommes, par les guerres qu’ils font écho à notre présent ?

C.G. : C’est le présent qui fait écho au passé, c’est l’avenir qui fait écho au présent… Quand j’ai commencé à écrire, je pouvais entendre ce qui se passait en Ukraine, puis en Palestine. Les récits mythologiques ne se situent pas dans l’actualité. Ils parlent du rapport des hommes entre eux. Ulysse est une figure guerrière masculine qu’on retrouve aujourd’hui dans la figure du pouvoir, de la domination, qui n’a de cesse de vouloir réduire le monde pour se l’approprier, détruire tout sur son passage pour posséder ce qu’il ne possède pas. Ce qui est paradoxal dans les mythes, c’est que dans l’horreur, il y a de la beauté. Les mythes sont un vertige de beauté et un gouffre d’horreur.

M-J.S. : Comment voyez-vous l’arrivée de l’intelligence artificielle dans votre vie d’écrivaine ?

C.G. : Je ne suis pas certaine que l’IA soit une langue, c’est-à-dire une possibilité d’inventer, de transgresser, une possibilité artistique. Je suis écrivaine, d’autres sont peintres, compositeurs, nous créons des œuvres sensibles. L’art ne peut pas être remplacé par du savoir-faire, de la fabrication, de l’information. Or, l’art n’est pas l’endroit du consensus mais de l’inattendu. L’art, c’est l’insoumission à tout. Je ne pense pas que l’IA occupe cette place. En revanche, cette place est à défendre parce qu’elle est en permanence menacée comme si on n’avait plus besoin de l’art. Et c’est terrifiant car c’est une question de civilisation, au-delà d’une question de culture. Que serait une société sans écrivain, sans musicien, sans artiste ? Un monde où l’on ne pourrait outrepasser les règles, les habitudes, les usages, un monde sans invention ? L’IA peut-être utile à plein d’endroits mais tout dépend de l’usage qu’on en fait. Il y a l’usage qu’en fait le pouvoir et l’usage qu’en font les êtres vivants.

« On a autant besoin d’art que de pain »

M-J.S. : Le budget de la culture va diminuer de 200 millions d’euros. Parmi les « économies » annoncées, moins 6 millions pour l’Opéra et moins 5 millions pour le Français. Comment réagissez-vous ?

C.G. : C’est une fuite en avant des gouvernements successifs face à la nécessité de l’art et de la culture. Aujourd’hui, ce sont les institutions qui sont touchées et, symboliquement, ce n’est pas rien par rapport à la place qu’elles occupent dans le monde de la culture. Frapper les institutions à cette hauteur annonce un démantèlement de notre trésor culturel français. C’est extrêmement grave mais il ne faut pas oublier que cette politique a commencé il y a fort longtemps. Les compagnies, qui font vivre le théâtre sur tout le territoire, ont été les premières à être impactées. Il faudrait un soulèvement, un mouvement pour renverser ces politiques-là. Nous sommes dans une situation qui met le monde de la culture au même endroit que les employés, les ouvriers. Nous sommes tous en danger par rapport à ce qui nous est nécessaire dans la vie : manger, se loger, lire, voyager, aller au théâtre, au concert. On a autant besoin d’art que de pain. Ce sont les mêmes combats. Amputer le budget de la culture raconte une volonté politique de porter atteinte à l’art et à la culture. Propos recueillis par Marie-José Sirach

Trois fois Ulysse se joue à la Comédie-Française, salle du Vieux-Colombier, jusqu’au 8/05. Théâtre du Vieux-Colombier, 21 rue du Vieux-Colombier, 75006 Paris (Tél. : 01.44.58.15.15). Le texte est publié par les éditions Espaces 34.

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Algérie, des maux pris au mot

Jusqu’au 12/05, au théâtre de la Bastille (75), du 21 au 24/05 à la Comédie de Saint-Étienne (42), auteur et interprète, Salim Djaferi présente Koulounisation. Entre humour et sérieux, il passe en revue le vocabulaire usité pour nommer le temps de la colonisation, des « événements » en France, de la révolution en Algérie. De maux en mots, quand le langage s’immisce dans le temps présent.

Né en Belgique, le jeune homme, Salim Djaferi formé au Conservatoire royal de Liège, ne comprend ni ne parle qu’une langue arabe héritée de ses parents, formatée à l’européenne. Aussi, désireux de connaître un peu plus l’histoire du pays de sa famille, est-il étonné et surpris lorsqu’il pose la question à sa mère : comment dit-on « colonisation » en arabe ? « Koulounisation », lui répond-elle ! Un mot qu’il accueille, avec humour certes mais surtout avec circonspection, qu’il récuse ensuite et l’incite à mener l’enquête. En Algérie, en Belgique, en France pour égrener alors un récit où le langage perd de son innocence, le vocabulaire de sa banale existence… En visite au bled, il reçoit la même réponse de l’une de ses tantes, décidé alors à dénicher des livres et des interlocuteurs aptes à percer l’énigme entre parler populaire et arabe classique. La surprise sera de taille !

Des plaques de polystyrène, trois bouts de ficelle et des épingles pour y accrocher photos et papiers administratifs, nous voilà embarqués dans un périple au long cours au pays des mots… D’abord, dans la plus grande librairie d’Alger, point de bouquins sur le sujet, les livres sur la colonisation et l’indépendance sont classés au rayon « révolution » ! Ensuite, son dialogue avec intellectuels et universitaires, experts en langue arabe, lui ouvre d’autres perspectives. Ici, le mot se traduit par « s’approprier sans autorisation », voire même « ordonner », ordonner que tout vous appartient, que vous avez le droit de changer le nom des rues, pire celui des gens. Un exemple ? « Celui de mon grand-père, Ahmed Ould Ahmed Ould Ahmed Ould Ahmed (Ahmed fils d’Ahmed fils d’Ahmed fils d’Ahmed) est devenu Ahmed Djellal. L’administration française a fait accoler son prénom à son lieu de naissance ! ».

Ni plainte ni ressentiment dans le propos de Salim Djaferi, l’humour met chacun à bonne distance pour bien comprendre comment les maux sont pris au mot, différemment selon les berges de Méditerranée d’où l’on parle. Une leçon fort éclairante et pertinente sur l’usage du langage, sans grammaire ni dictionnaire, qui donne à penser sur les difficultés à s’approprier une culture et une histoire par les enfants d’immigrés, deuxième ou troisième génération. Yonnel Liégeois

Koulounisation, Salim Djaferi : Jusqu’au 12/05 à 19h, les samedi et dimanche à 17h. Théâtre de la Bastille, 76 rue de la Roquette, 75011 Paris (Tél. : 01.43.57.42.14). Du 21 au 24/05, à la Comédie, Place Jean Dasté, 42000 Saint-Étienne (Tél. : 04.77.25.14.14) .

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Claude Régy, le silence à jamais

Né un 1er mai, en 1923 et décédé en 2019, à jamais Claude Régy fait silence. Un immense dramaturge dont les planches n’oublient ni l’originalité ni l’intégrité. Des mises en scène où le texte, la parole autant que le silence et la lenteur avaient force de loi !

Une rigueur intraitable, une lenteur abyssale, un silence monacal : trois principes incontournables et piliers du travail de Claude Régy, prompts à désarçonner un public dérouté par tant d’exigence et d’absolu… Tel fut encore le cas dans son ultime spectacle, créé en septembre 2016 sur les planches des Amandiers à Nanterre et repris en décembre 2018, un magistral moment de théâtre. Surgie du fin fond de la « caverne », émergeant des ténèbres, une voix plus qu’un corps envahissait l’espace. Mais aussi l’univers mental du spectateur, livré à lui-même face à cet « objet » théâtral déroutant, dérangeant : la mise à nu de nos « Rêve et folie » dans un clair-obscur qui tendait de plus en plus vers le noir absolu !

Économie de mots et de gestes, épure du mouvement et de la parole, Claude Régy conduisait le comédien Yann Boudaud au sommet de son art. Entre jour et nuit, ombres et filets de lumière, du plateau à la salle nous assistions alors à ce qui relève du miracle du Verbe : la révélation illuminée du sens profond d’une œuvre, sans fioriture ni machinerie sophistiquée qui masquent en d’autres lieux le vide du propos. Dans l’intime, le secret des consciences, se nouait un dialogue entre la vie et la mort d’une fulgurante beauté. La poésie, le délire, le verbe tout autant incandescent qu’incohérent du sulfureux poète autrichien Georg Trakl explosaient ainsi dans leur vérité la plus crue : l’amour, la foi, le rêve et la folie d’un homme qui, pauvre pécheur, entre désir d’absolu et goût de la chair se rêvait dieu. Comme tout être en son plus intime for intérieur…

Claude Régy était un maître, orfèvre de l’espace scénique pour se rendre d’un point l’autre avec infime délicatesse. Avec lui, tout se joue à l’intérieur, de l’acteur comme du spectateur. De création en création, de la bouleversante Ode maritime de Pessoa à La barque le soir de Tarjei Vesaas déjà avec Boudaud, d’Intérieur inspiré de Maurice Maeterlinck et interprété magnifiquement par la troupe japonaise du Théâtre de Shizuoka à cet ultime opus, Régy n’en finissait pas de lancer au public ce défi insurmontable pour beaucoup : « saisir l’insaisissable » ! Un noir de scène presque abyssal pour plonger en soi-même, seul un trait de lumière pour faire s’envoler les mots autant que pour détourer le corps de l’acteur au travail.

Marque de fabrique d’un théâtre unique en son genre, « le sombre est l’accompagnement logique du silence… Moins on éclaire, moins on explique, plus on ouvre des territoires où l’imaginaire peut se développer en toute liberté », affirmait alors Claude Régy en intime conviction. Sublime le poète disparu, inconsolé le vivant qui le demeure encore pour un temps ! Yonnel Liégeois

Écrits, paru en 2016 aux éditions Les Solitaires intempestifs, réunit les cinq livres publiés par Claude Régy entre 1991 et 2011: Espaces perdus, L’Ordre des morts, L’État d’incertitude, Au-delà des larmes, La Brûlure du monde (544 pages, 23€).

Claude Régy, pour mémoire

Un éloge funèbre, ainsi renouvelé, aurait un goût d’inachevé sans les mots du grand critique dramatique Jean-Pierre Léonardini. Une parole forte et sincère, l’élégance de la plume alliée à l’intelligence d’un propos ancré dans l’histoire du spectacle vivant.

Claude Régy s’est éteint dans la nuit du 25 au 26 décembre. Il avait quatre-vingt-seize ans. Ainsi s’efface ce prodigieux artiste qui a mené l’art du théâtre aux confins de l’indicible, sans fin distillé avec « une voix de fin silence » (pour reprendre une image chère à l’écrivain Roger Laporte) trouée de stridences à point nommé. Claude Régy n’aimait pas le mot de metteur en scène. Pour lui, les acteurs n’avaient pas à incarner des personnages. Seule importait la tension sous-jacente émanant des mots énoncés qui circulent dans l’espace face aux spectateurs, émanant d’interprètes qui constituent autant de passeurs au sein d’un univers scénique le plus volontiers froid, austère, qui suppose une attention, une concentration même, que le théâtre exige rarement, pour ne pas dire jamais à ce point.

D’où sa prédilection, au fil d’une existence riche de quelque quatre-vingt spectacles, pour des écritures « blanches » pour la plupart, porteuses d’énigme en creux, depuis Duras, Handke, Maeterlinck, Botho Strauss, le polonais Witkiewicz, les auteurs britanniques Wesker, Saunders, Stoppard, Bond, Sarah Kane et Gregory Motton, Nathalie Sarraute, Henri Meschonnic revisitant la Bible, l’américain Wallace Stevens, le russe Slavkine, les scandinaves Jon Fosse, Tarjei Vesaas, Arne Lygre, le portugais Pessoa et pour finir l’autrichien Georg Trakl, suicidé de la société dont le texte Rêve et folie fut par la force des choses le testament de Claude Régy.

De ces noms surgit une envolée d’images où se meut un peuple d’acteurs transcendés au fil du temps par un directeur de conscience théâtrale hors du commun : Depardieu, Delphine Seyrig, Michael Lonsdale, Edith Scob, Madeleine Renaud, Valérie Dréville, Axel Bogousslavsky, Jean-Quentin Chatelain, Yan Boudaud… J’en passe, non des moindres. Né à Nîmes, fils d’un officier de cavalerie, élevé dans un protestantisme strict, Claude Régy s’en était éloigné pour entrer en théâtre, s’acheminant peu à peu vers des liturgies laïques sans pareilles, autant de preuves d’une sorte d’athéologie en actes axée sur le songe, la folie, la mort, soit la résurgence d’un sacré vivant dressé contre le prosaïsme ambiant.

On doit à Alexandre Barry des témoignages filmés bouleversants sur la figure de Claude Régy, lequel était à la ville un homme exquis, spirituel et drôle qui laisse, parus aux Solitaires Intempestifs, des livres d’une réflexion prégnante sur l’état du monde, pas seulement sur son théâtre, qu’on peut résolument comparer à la peinture de Soulages faite des mille nuances du noir. Jean-Pierre Léonardini

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Le 1000ème article, quel chantier !

Une date à saluer pour Chantiers de culture : le 30/04, la mise en ligne du 1000ème article ! Sans bruit ni fureur, en une décennie, le site a tissé sa toile sur le web et les réseaux sociaux. Un succès éditorial adoubé par ses lecteurs et contributeurs.

Quelle belle aventure, tout de même, ces insolites Chantiers de culture ! En janvier 2013, était mis en ligne le premier article : la chronique du roman de Lancelot Hamelin, Le couvre-feu d’octobre, à propos de la guerre d’Algérie. Ce même mois, suivront un article sur l’auteur dramatique Bernard-Marie Koltès, un troisième sur Le Maîtron, le dictionnaire biographique du mouvement ouvrier. Le quatrième ? Un entretien avec Jean Viard, sociologue et directeur de recherches au CNRS, à l’occasion de la parution de son Éloge de la mobilité. Le ton est donné, dans un contexte de pluridisciplinarité, Chantiers de culture affiche d’emblée son originalité… 39 articles en 2013, 176 pour l’année 2023, près d’un article tous les deux jours, le millième en date du 30 avril : un saut quantitatif qui mérite d’être salué !

Au bilan de la décennie, le taux de fréquentation est réjouissant, voire éloquent : un million six cent mille visites, plusieurs centaines d’abonnés aux Chantiers ! Nulle illusion, cependant : Chantiers de culture ne jalouse pas la notoriété d’autres sites, la plupart bien instruits et construits, ceux-là assujettis cependant à la manne financière ou aux messages publicitaires. Au fil des ans, Chantiers de culture a tissé sa toile sur le web et les réseaux sociaux. Tant sur la forme que sur le fond, la qualité du site est saluée fréquemment par les acteurs du monde culturel. Des extraits d’articles sont régulièrement publiés sur d’autres média, les sollicitations pour couvrir l’actualité sociale et artistique toujours aussi nombreuses.

Une progression qualitative, nous l’affirmons aussi… Des préambules énoncés à la création du site, il importe toujours de les affiner. En couvrant mieux certains champs d’action et de réflexion : éducation populaire, mouvement social, histoire. Un projet fondé sur une solide conviction, la culture pour tous et avec tous, un succès éditorial à ne pas mésestimer pour un outil riche de ses seules ambitions, indépendant et gratuit ! Chantiers de culture ne sert ni dieu ni maître. Sa ligne de conduite ? La liberté de penser et d’écrire sur ce que bon lui semble, comme bon lui semble. L’engagement pérenne et bénévole d’une équipe de contributrices et contributeurs de belle stature et de haute volée signe la réussite de cette aventure rédactionnelle, les félicitations s’imposent.

Pour les mois à venir, se profile un triple objectif : ouvrir des partenariats sur des projets à la finalité proche des Chantiers, développer diverses rubriques journalistiques (bioéthique, septième art, économie solidaire…), élire cœur de cible privilégiée un lectorat populaire tout à la fois riche et ignorant de ses potentiels culturels. Au final, selon le propos d’Antonin Artaud auquel nous restons fidèle, toujours mieux « extraire, de ce qu’on appelle la culture, des idées dont la force vivante est identique à celle de la faim » ! Yonnel Liégeois

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Armand Gatti, de la vie à l’utopie

Le 26/04, à Montreuil (93), la librairie Folies d’encre rend hommage à Armand Gatti en compagnie d’Yves Pages et de Stéphane Gatti, son fils. Il y a un siècle, en 1924, naissait le grand dramaturge libertaire. En cette date anniversaire, avec son ouvrage Armand Gatti Théâtre-Utopie, Olivier Neveux analyse les apports de son théâtre, un théâtre d’émancipation au service de tous. Pour l’occasion, Chantiers de culture remet en ligne l’article que lui consacrait notre consœur Amélie Meffre au lendemain de son décès, en avril 2017.

Ouvrir le théâtre d’Armand Gatti (1924-2017), en parcourir les enjeux et l’histoire ; vérifier combien cette œuvre a innové, ses audaces et ses essais ; mesurer à quel point elle est portée par la mémoire des vaincus et, défiant le temps, dédiée à ce que leur défaite ne soit que provisoire… Cette écriture nous offre, pour aujourd’hui, des inventions dramaturgiques d’importance (le « théâtre des possibles », le « théâtre quantique »), sa démesure, et la tentative de révolutionner les rapports qu’entretiennent la scène et la politique.
Une question particulière guide la lecture d’Armand Gatti Théâtre-Utopie : comment se fait-il que Gatti qui n’a cessé de stigmatiser les limites du théâtre, ses insuffisances et ses réductions, n’a pour autant jamais cessé d’y revenir ? Qu’a-t-il, malgré tout, trouvé dans cet art qui méritait qu’il y consacre sa vie entière ? C’est, alors, à la recherche des choses extraordinaires que Gatti a demandé au théâtre d’accomplir que se consacre ce livre : son utopie pour le théâtre qui fait de celui-ci, peut-être, le lieu enfin trouvé de l’utopie.

Armand Gatti, Théâtre-Utopie (Éditions Libertalia, 268 p., 10€) par Olivier Neveux, professeur d’histoire et d’esthétique du théâtre à l’École normale supérieure de Lyon.

Le 26 avril à 19h, à la librairie Folies d’encre, Stéphane Gatti et Yves Pages présentent La voix qui nous parle n’a pas besoin de visage. Un recueil de chroniques et reportages (1946-1957) signés d’Armand Gatti et Pierre Jouffroy, alors jeunes journalistes au quotidien Le Parisien Libéré (Gallimard, 368 p., 22€).

Ciao, signore Gatti !

Le 19 avril 2017 à 18h30, la Maison de la Parole Errante, sise à Montreuil (93), rend un ultime hommage à Armand Gatti. Âgé de 93 ans, le célèbre baroudeur et metteur en scène a tiré sa révérence le 6 avril après une vie pleine de combats et de créations. Maquisard, parachutiste, journaliste, dramaturge, cinéaste, écrivain, le bel insoumis nous manque déjà.

« Fils d’Auguste Rainier Gatti, éboueur-balayeur, et de Letizia Luzona, femme de ménage, immigrés italiens, Dante Gatti grandit entre le bidonville du Tonkin à Monaco et le quartier Saint-Joseph de Beausoleil, porté par le regard d’un père, militant anarchiste, […] transfigurant la moindre réalité d’apparence triviale en conte fantastique, […] et celui de sa mère l’incitant à investir le monde du langage, à se l’approprier afin de pouvoir échapper à la stricte reproduction d’un sort social tracé d’avance. » La notice biographique, rédigée par Gilda Bittoun pour le Maitron des anarchistes, le fameux dictionnaire du mouvement ouvrier, commence fort. Normal, sa vie se conjugue par tous les temps, avec le A en toile de fond.

A comme Armand ! Ses parents l’avaient appelé Dante mais ce n’était pas assez français pour la mairie de Monaco en 1924. A comme Anarchie ! Une affaire de famille : outre l’engagement de son père, il confiait au micro de France Culture en 2010 que sur quatre de ses oncles piémontais, partis à Chicago, deux furent pendus parce qu’anarchistes. « Chez nous, dans ma famille, les armes sont les livres, les combats sont les mots, la révolution, c’est les mots ! ». A comme Aventure ! Celle de la résistance à l’adolescence quand on lui donnait du Don Quichotte puis du « Donqui », celle du journaliste engagé que des lecteurs récalcitrants du Parisien tout juste « libéré » nommaient « l’ondoyant macaroni », celle encore du métier de dompteur qu’il apprend pour réaliser l’enquête « Envoyé spécial dans la cage aux fauves » qui lui vaut le prix Albert Londres en 1954. L’aventure, encore, comme grand reporter en Amérique latine, au Guatemala notamment, où il rencontre le futur Che Guevara…

Armand Gatti le libertaire fut poète, cinéaste, metteur en scène, écrivain, dramaturge. Le Crapaud-Buffle, sa première pièce montée en 1959 par Jean Vilar au Théâtre Récamier, la seconde salle du TNP, fait scandale. Transgressant les règles de l’écriture et de la mise en scène, elle est boudée par la critique. En décembre 1968, malgré la médiation d’André Malraux et dans une mise en scène de Gatti lui-même au T.N.P. de Chaillot, La passion du général Franco encore à l’heure des répétitions est interdite, retirée de l’affiche sur ordre du gouvernement français à la demande du gouvernement espagnol. Le théâtre qu’il porte, à travers plus de quarante textes (Le poisson noir, La vie imaginaire de l’éboueur Auguste G., Rosa Collective…), c’est celui de la Parole errante, selon l’image du « juif errant », confiera-t-il. La Parole errante, qui devient Centre international de création, ouvre ses portes en 1986 à Montreuil. Douze ans plus tard, missionnés par le ministère de la Culture, Armand Gatti et son équipe ouvrent la Maison de l’Arbre dans les anciens entrepôts du cinéaste Georges Méliès.

En mai 2016, le bail qui lie le conseil départemental de Seine-Saint-Denis à la Parole errante arrive à échéance, il n’est pas renouvelé dans les mêmes termes. Le risque qu’il soit fait table rase du travail de Gatti, du passé et du lieu, est important. Un collectif d’usagers (metteurs en scène, comédiens, libraires, écrivains, réalisateurs, musiciens, enseignants, éducateurs, militants) essaye d’imaginer un devenir pour le site. Il a écrit un projet nommé La Parole errante demain. Quoiqu’il advienne, laissons le dernier mot à son équipe : « De Gatti, Henri Michaux disait à leur première rencontre : « Depuis vingt ans parachutiste, mais d’où diable tombait-il ? ». La question reste ouverte. Gatti est à jamais dans l’espace utopique que ses mots ont déployé, celui où le communard Eugène Varlin croise Felipe l’Indien, où Rosa Luxembourg poursuit le dialogue avec les oiseaux de François d’Assise, où Antonio Gramsci fraternise avec Jean Cavaillès, Buenaventura Durruti avec Etty Hilsum, Auguste G. avec Nestor Makhno. Gatti, si on ne le sait déjà, on le saura bientôt, est l’un des plus grands poètes de notre temps et des autres ».

Armand Gatti, le rebelle aux racines italiennes, l’homme de parole, l’auteur de quelques cinquante pièces, s’en est donc allé. Une voix puissante s’est tue à jamais, passionnante et toujours passionnée. Faisant fi du temps qui ronronne à l’horloge du salon, laissant derrière elle le souvenir d’une vie aux moult rebondissements, créations et récits. Arrivederci l’ami, camarade Gatti ! Amélie Meffre

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Ulysse, au crible du féminin

Jusqu’au 08/05, au Vieux Colombier (75), Laëtitia Guédon propose Trois fois Ulysse. Commandé par la Comédie Française, un texte de Claudine Galea où le héros d’Homère passe au crible du féminin. Un chant d’aujourd’hui, un plaidoyer contre la guerre dans un habile tissage textuel, mais s’attaquer aux mythes ne va pas sans risque.

Et si le rusé, le courageux, le vaillant, le vainqueur de Troie n’était pas celui que l’on croit ? Au fil du temps, les regards changent et l’heure est au déboulonnage des statues. Ici c’est le mythe d’Ulysse qui est mis en pièce en trois temps, revu par Hécube, Calypso et Pénélope…. En trois tableaux encadrés par un chœur, les trois femmes tissent un portrait composite du héros de l’Odyssée. Un voyage spatio-temporel, depuis son départ de Troie, maudit par Hécube devant les ruines de la ville, à son arrivée à Ithaque, où l’attend sagement Pénélope, en passant par son long séjour dans les bras de Calypso…

Chaque épisode, rapporte une étape de l’Odyssée. De nombreuses références pourraient échapper au public, s’il ne connaît pas un peu le poème homérique. Mais l’œuvre ne se soucie pas de résumer le long périple du roi d’Ithaque qui après dix ans de guerre mit dix ans pour rentrer dans son pays. L’autrice et la metteuse en scène veulent renverser le discours car pour elles, dans ce récit d’hommes, les femmes, déesses, reines, princesses ou esclaves, ne sont pas des faire-valoir. « On pourrait être tenté de dire qu’elles sont devenues des héroïnes grâce à leur rencontre avec Ulysse », dit Laetitia Guédon, « j’ai eu envie de montrer, au contraire, que c’est Ulysse qui est devenu le héros que l’on connaît grâce à sa rencontre avec Hécube, Calypso et Pénélope ». Par ailleurs, autrice et metteuse en scène ont vidé le ciel des dieux qui, dans l’épopée antique, conduisent les destinées humaines. Et elles rendent aux personnages masculins leur part de déploration : les larmes ne sont pas réservées qu’aux femmes.

Hécube la sanglante

Claudine Galea donne pleine voix à la reine de Troie, épouse de Priam peu présente chez Homère si ce n’est dans le dernier chant l’Illiade, où Ulysse la trouve pleurant sur le tombeau de ses fils. Son chant, ici, est un cri de douleur d’avoir perdu presque tous ses enfants – dont Hector le plus célèbre – pendant la guerre ; un cri de rage d’être devenue l’esclave d’Ulysse ; un cri de haine d’avoir été métamorphosée en chienne. Selon la légende, après avoir ordonné aux Troyennes de crever les yeux du roi de Thrace, assassin de Polydore son plus jeune fils, et tué de ses propres mains les deux enfants du tyran, elle fut lapidée et métamorphosée en chienne. Elle remplit la Thrace de ses hurlements.

Clotilde de Bayser donne corps à cette longue diatribe percussive, devant les ruines de Troie, symbolisée par la tête monumentale et creuse du fameux cheval. Aboiements haineux contre la virilité du guerrier, semeur de mort, les paroles de la reine déchue, dans la droite ligne de son lamento dans Les Troyennes d’Euripide, ne sont pourtant pas celles d’une mater dolorosa. Avec des mots d’aujourd’hui, elle relève la tête. Orgueilleuse et prête à mordre quand Ulysse apparaît, elle redouble de colère, parfois au bord de l’hystérie… Et lui n’a pas grand-chose à lui opposer quand, sous les traits de Sefa Yeboah, il apparaît. Le héros victorieux qu’il incarne n’est qu’un timide garçon face à cette femme puissante dont le chœur vient prendre le relais, avec des chants venus de la nuit des temps.

Calypso la délaissée

Autre ambiance dans la grotte de Calypso ( l’envers de la tête du cheval ). La nymphe a recueilli un Ulysse naufragé, affamé, assoiffé : « Calypso le remet sur pied et tombe amoureuse —— folle ». Il restera sept ans dans l’antre confortable à s’ennuyer et dépérir. Elle ne sait que lui parler d’amour, et déplore le peu d’attention qu’il lui porte. Séphora Pondi apporte à ce personnage un peu statique toute la dérision que déploie le texte, musclé à la façon d’un rap : «  Calypso. — pourtant tout commence avec moi ton début c’est moi chant 1 vers 14 : Calypso le retenait dans son antre profond brûlant d’en faire son époux Calypso divine parmi les déesses le retient aux couloirs de sa grotte/ traductions masculines allusions virilement sexuelles/ aucune fille ne m’a encore traduite… ». Ulysse veut retrouver Pénélope à Ithaque et il déprime, prisonnier de cette figure féminine enveloppante (sens étymologique de Calypso)…

Pénélope l’énigmatique

Pénélope, chez Homère, n’apparaît que dans quelques lignes, seule son attente fidèle est brandie par les hommes. Ici, immobile et muette, assise sur un promontoire ( la tête du cheval de face), elle regarde Ulysse s’avancer vers elle, énonçant ses hauts faits, comptant les victoires et les victimes dont il porte le poids… Eric Génovèse joue ce héros fatigué et donne toutes ses nuances à l’écriture rythmée de l’autrice. A sa longue litanie, Pénélope réplique par le madrigal de Monteverdi : le Lamento de la Ninfa. La voix pure de la chanteuse et comédienne Marie Oppert dit mieux que les mots tout ce qu’elle a pu vivre et apprendre en vingt ans.

La mer toujours recommencée, personnage à part entière de l’Odyssée, figure ici sous forme de projections vidéo colorées, en fond de scène. Traits d’union entre les séquences, elles donnent à chacune sa tonalité : rouge comme le sang versé et l’incendie dans le premier tableau, bleu comme la grotte paisible mais aussi comme le blues d’Ulysse chez Calypso. Enfin, quand Ulysse parvient au rivage d’Ithaque, l’écran prend une teinte « vineuse », cette couleur incertaine et variable chantée par Homère… Les chants polyphoniques, religieux ou populaires allant du Xlllème au XXème siècle, portés par les jeunes interprètes du chœur Unikanti, font écho à la tragédie antique. Cette musique cosmopolite aux sonorités étranges en latin, grec, araméen, italien, vient ponctuer le passage d’une séquence à l’autre.

Tout converge à faire entendre une parole au féminin, contre le virilisme guerrier. Et, en filigrane, à travers une histoire d’autrefois, à évoquer les conflits qui ravagent aujourd’hui les côtes de Méditerranée. Une mer devenue le tombeau de tant d’Ulysse, comme le déplore Claudine Galea dans son beau poème dramatique Ça ne passe. Mais la mise en scène de Trois fois Ulysse reste un peu en deçà du texte et se contente d’un bel habillage sans que les comédiens parviennent à l’habiter autrement que par un jeu très extérieur. Le chœur, malgré sa qualité vocale et les subtils arrangements de Grégoire Letouvet, s’intègre mal à l’action et intervient comme l’oratorio d’un étrange rituel. Pourtant, à l’instar de sa Penthésilé,.e.s Amazonomachie, autre figure mythique revisitée par l’écrivaine Marie Dilasser, la démarche de Laetitia Guédon est audacieuse et vaut la découverte. La directrice des Plateaux sauvages et du Festival au féminin dans le quartier de la Goutte d’Or à Paris, s’appuie pour chacune de ses réalisations, sur des écritures fortes commandées à des autrices et auteurs.

Au final de Trois fois Ulysse, jusqu’au 8 mai à la Comédie Française, Laëtitia Guédon reprendra la mer à la rencontre de Nausicaa. Un spectacle musical composé par Grégoire Letouvet, sur un livret de Joséphine Serre. Suivons-là ! Mireille Davidovici, photos Christophe Raynaud de Lage

Trois fois Ulysse, texte Claudine Galea, mise en scène Laëtitia Guédon : Jusqu’au 08/05. Théâtre du Vieux Colombier, 21 rue du Vieux-Colombier, 75006 Paris (Tél. : 01.44.58.15.15).

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Le réel, vu de Marseille

Jusqu’au 25 mai à Marseille (13), sous l’égide du Théâtre de la Cité, se déroule la Biennale des écritures du réel. Du théâtre de la Joliette au centre hospitalier Valvert, en 23 lieux de la ville, un festival qui mêle cirque et sciences, théâtre et danse, littérature et arts de la rue pour laisser voir et entendre les secousses du monde.

Sur la scène de la Joliette, superbe théâtre au cadre enchanteur dirigé par Nathalie Huerta, un homme harnaché dans un curieux accoutrement… Masque et tenue bleue-blanche, bloc opératoire ou salle d’abattoir ? Assommé de fatigue, tentant de maîtriser son puissant jet d’eau à haute pression, il nettoie, blanchit, efface le sang qui glisse sur les murs, pulvérise les lambeaux de chair et de carcasse encore accrochés. Sa mission ? Faire place nette et aseptisée, avant la prochaine journée de découpe… Des relents de mort au quotidien, un champ de bataille nauséabond, hauts de cœur et puanteurs, des cadavres par milliers tranchés à la chaîne, « À la ligne » désormais selon le jargon post-moderne !

Sous la direction de Michel André, directeur du Théâtre de la Cité et fondateur avec Florence Lloret de la Biennale des écritures du réel qui fête sa septième édition en ce mois d’avril 2024, le comédien Julien Pillet s’est emparé avec justesse et gravité des mots du romancier Joseph Ponthus, trop tôt disparu. Un spectacle d’une incroyable puissance dramatique, qui donne corps et force à la manifestation marseillaise. Alors que d’aucuns prêchent depuis deux décennies la disparition de la classe ouvrière, alors que s’étalent à la une des médias l’arrogance et l’impudence des profits boursiers, le monde des prolétaires, intérimaires et exclus du « ruissellement financier », fait entendre sa vérité et la dureté de son quotidien. « Écrire le réel, c’est pour nous se tenir au plus près des êtres et des vies », commente le metteur en scène, « c’est percevoir l’inépuisable complexité de ces vies, en acceptant de ne jamais pouvoir les résumer ni entièrement les saisir ». Le ton est donné, la biennale porte bien son nom !

L’enjeu d’un tel événement ? Décloisonner pratiques et démarches artistiques, faire dialoguer monde des arts et mondes des sciences par exemple, inventer de nouvelles formes en de nouveaux lieux de telle sorte que tous les habitants des quartiers et des cités se sentent concernés et invités. L’enjeu ? Jouer de la proximité pour désacraliser la citoyenneté culturelle ! Centres sociaux, collèges, cinémas, librairies et cafés sont investis en autant de traversées artistiques, déclamations poétiques ou cris des luttes, à la découverte des contradictions du monde contemporain, de l’autre exploité dans les usines mexicaines de Tijuana à la frontière des États-Unis ou dépossédé de son Droit du sol en terre de Bure où l’on projette d’enfouir les déchets nucléaires.

Réveiller ou bousculer les consciences, du plaisir de la représentation au désir d’une société à réenchanter, « agir en son lieu et penser avec le monde », proclamait en d’autres termes le regretté Édouard Glissant, le romancier-philosophe et poète de la mondialité contre la mondialisation, de l’être en relation contre l’homme systémique. La Biennale des écritures du réel ? « Un moment populaire, audacieux où beaucoup d’auteurs tentent de soulever cette foutue réalité qu’on subit souvent sans comprendre », témoignait en 2022 Nadège Prugnard, la directrice du Centre national des arts de la rue de Villeurbanne, « de l’éclairer en tissant poésie, politique, rire immense et tragédie pour faire résonner les enjeux de ce monde d’aujourd’hui ».

Du Rhinoceros d’Eugène Ionesco, superbement mis en scène par Bérangère Vantusso au Kheir inch’allah de la comédienne Yousra Dahry, un festival aux multiples facettes. Aux couleurs du monde, foncièrement bigarré et métissé. Yonnel Liégeois

La biennale des écritures du réel : Jusqu’au 25/05, sous la direction de Michel André. Théâtre de la Cité, 54 rue Edmond-Rostand, 13006 Marseille (Tél. : 06.14.13.07.49).      

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Brel, rêver à d’impossibles rêves…

 Le 8 avril 1929, naît à Schaerbeek (Belgique) Jacques Brel. Las, il est bien fini le temps où Bruxelles « bruxellait » quand les Marquises s’alanguissaient. Le 9 octobre 1978, l’ami de la Fanette s’en est allé vers d’autres vagues, la Mathilde ne reviendra plus. Demeurent la voix de l’interprète, les textes du poète, les films du comédien.

La nostalgie n’est point de mise aux Marquises. Lorsque, par manque de brise, là-bas le temps s’immobilise, ici-aussi en Artois comme en Picardie, de Knokke-Le-Zoute à Paris, la pendule, qui dit oui qui dit non, cesse de ronronner au salon. Au matin du 9 octobre 1978, Jacques Brel s’en est allé rejoindre Gauguin. Non Jef, ne pleure pas, tu n’es pas tout seul, il nous reste la mère François…

Le 16 mai 1967, l’artiste donne son ultime récital à Roubaix, un an plus tôt il a fait ses adieux au public parisien sur la scène mythique de l’Olympia. Un dernier concert, inoubliable pour les spectateurs d’alors. Une demi-heure d’applaudissements et de rappels pour qu’enfin le chanteur, les traits fatigués et le visage ruisselant de sueur, revienne saluer la foule : en robe de chambre, une première sur les planches d’un music-hall ! Demain, le Don Quichotte de l’inaccessible étoile et des impossibles rêves, à jamais orphelin de l’ami Jojo et de maître Pierre à la sortie de l’hôtel des Trois-Faisans, revêtira de nouveaux habits (acteur, réalisateur de films, metteur en scène de comédies musicales) avant d’embarquer vers un autre futur comme marin et pilote d’avion. « Il y a quinze ans que je chante. C’est marrant, personne n’a voulu que je débute et personne ne veut que je m’arrête », déclare Brel avec humour à ceux qui lui reprochent d’arrêter le tour de chant.

« Je ne veux pas passer ma vie à chanter sur une scène… Ne me demandez pas de bonnes raisons. Si je continue, je vais recevoir plus que je ne peux donner. Je ne veux pas, ce serait malhonnête… J’ai un côté aventurier, aventureux au moins. Je veux essayer d’autres choses… J’en ai pas marre du tout, j’en ai pas marre une seconde. Je veux avoir peur à des choses, je veux aimer des choses qui me sont encore inconnues, que je ne soupçonne même pas… Tout le monde est Don Quichotte ! Tout le monde a ce côté-là. Chacun a un certain nombre de rêves dont il s’occupe… Le triomphe du rêve sur la médiocrité quotidienne, c’est çà que j’aime. On ne réussit qu’une seule chose, on réussit ses rêves… La notion est de savoir si on a admirablement envie de faire admirablement une chose qui paraît admirable, c’est çà le RÊVE ».

Un florilège de bons mots glanés de-ci de-là, non pour présenter « l’homme de la Mancha » comme le nouveau philosophe de nos temps modernes mais pour marquer la force indélébile de ce qui fut peut-être l’aventure d’une vie : même trop, même mal, oser donner corps à ses rêves, tenter toujours d’atteindre l’inaccessible étoile ! Fils de bourgeois, Jacques Brel n’a jamais renié ses racines, il en a toujours assumé les contradictions, il n’est qu’un fait qu’il n’ait jamais pardonné à son milieu : le vol de son enfance, l’interdiction au droit de rêver ! « Jacques a vécu une enfance morose entre un père déjà âgé et une maman aimante mais malade, souvent alitée », nous confia Thérèse Brel, son épouse, lors de la grande exposition organisée à Bruxelles en 2003. « Dès l’âge de 17 ans, il avait cette envie de partir et de quitter l’entreprise familiale, dès cette époque il remuait beaucoup et rêvait d’aller voir ailleurs », poursuit celle que Brel surnommait tendrement Miche. Au cœur de Bruxelles, cette ville qui ne perd point la mémoire de son enfant turbulent, non loin de la « Grand Place » où passe le tram 33, Miche se souvenait encore du temps où son mari allait manger des frites chez Eugène.

« Contrairement à ce que l’on pense et à ce qu’il chante, Jacques a toujours considéré Bruxelles comme sa maison, il est demeuré fidèle à sa Belgique natale. Qu’il se moque des Flamandes ou de l’accent bruxellois, il n’égratigne que ceux qu’il aime vraiment », assure Miche. « Paris ne fut pour lui qu’un point de passage obligé pour débuter une carrière. Comme il l’affirme lui-même, il espérait seulement pouvoir vivre de la chanson, il n’attendait pas un tel succès. Ses références chansonnières ? Félix Leclerc et Georges Brassens ». La demoiselle qui connut Jacques, scout à la Franche Cordée, la compagne de toujours qui sait ce que le mot tendresse veut dire, la collaboratrice, éditrice et conseillère jusqu’à la fin, le reconnaît sans fard : l’enfance fut le grand moment de la vie de Brel. Celui de l’imaginaire en éveil dans un univers calfeutré, celui des combats sans fin entre cow-boys et indiens comme au temps du Far West

Plus de quarante ans après sa mort, Jacques Brel garde une incroyable audience auprès du public. Nombreux sont les interprètes qui revisitent son répertoire, même les jeunes auteurs apprécient son écriture. Des textes qui n’ont pas vieilli, d’une poésie hors du temps et d’une puissance évocatrice rarement égalée. Sur des airs de flonflon et de bal musette, « Allez-y donc tous » voir Vesoul ou les remparts de Varsovie, mais pas que… Surtout, comme on déambule dans les ruelles d’une vieille ville, osez vous égarer dans les méandres d’une œuvre chansonnière aux multiples facettes. Pour découvrir avec émotion et ravissement que le temps passé, qui jamais ne nous quitte, fait de l’œil au temps présent pour mieux l’apprécier et le comprendre, le chanter. Yonnel Liégeois

L’actualité Brel

À voir : « Brel, ne nous quitte pas – 40 ans déjà », un film composé des deux concerts légendaires, « Brel à Knokke » et « Les adieux à l’Olympia », image et son restaurés pour le cinéma.

À lire : Chronique d’une vie-Jacky de France Brel, Jacques Brel, une vie d’Olivier Todd, Le voyage au bout de la vie de Fred Hidalgo, Brel, la valse à mille rêves d’Eddy Przybylsi, On ne vit qu’une heure de David Dufresne.

À écouter : Le 19/04 à 20h30, la médiathèque de Martizay (36) organise une conférence sur Jacques Brel. Jalonné d’extraits de chansons, l’exposé de Philippe Gitton, contributeur aux Chantiers de culture, fera revivre le parcours de cet artiste exceptionnel.

À découvrir : la Fondation internationale Jacques Brel à Bruxelles, dirigée par sa fille France.

À offrir ou à s’offrir : l’intégrale Jacques Brel.

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Zazie, l’effrontée du métro

Du Havre (76) à Liège (Belgique), puis d’Antibes (06) à Fribourg (Suisse), Zabou Breitman redonne du peps à Zazie dans le métro. Une mise en scène, façon comédie musicale, de l’œuvre truculente et drôle de Raymond Queneau, parue en 1959 chez Gallimard.

Pas de chance. Elle se faisait une fête de prendre le métro, pour une fois qu’elle venait à Paris. Mais « y a grève », explique son tonton Gabriel. « Ah les salauds, ah les vaches, me faire ça à moi », réplique la jeune demoiselle aux longues nattes, dépitée. Elle n’a pas la langue dans sa poche, cette donzelle délurée comme pas un. Et c’est ainsi que débute Zazie dans le métro, œuvre sensible, drôle et malicieuse que Raymond Queneau publia en 1959 chez Gallimard. Ce roman très dialogué qui associe sous ses aspects fantasques quelques belles matières à penser sur le genre, les bonnes manières, la domination des mâles, et en même temps les évolutions de la société, est certes un peu daté. D’ailleurs, on ne côtoie plus guère aujourd’hui – et c’est dommage – cet écrivain, poète et dramaturge.

Zazie dans le métro fut son premier succès populaire. Sorti en 1960 avec entre autres Philippe Noiret, le film de Louis Malle y contribua incontestablement. Cette fois, c’est Zabou Breitman qui s’y attelle. La metteure en scène a non seulement adapté le texte, mais elle l’a porté sur le plateau d’une comédie musicale. L’idée est excellente, il faut le souligner : Zazie redevient moderne, pleine de vie et de joie de vivre. Du haut de ses 10 ou 12 ans, la gamine rencontre le petit monde d’un Paris qui marie poésie et quotidien des hommes et des femmes qui peuplent avec modestie la ville magique. Et elle n’a rien perdu de la verdeur de son langage.

Grossière, jamais vulgaire

Pour autant, « elle peut être grossière, jamais elle n’est vulgaire », souligne Zabou Breitman, à qui l’on doit aussi l’écriture des chansons, lesquelles sont bien façonnées, dans le jus des années soixante, ce qui rend l’ensemble limpide et permet de suivre le déroulé et les méandres de l’intrigue. Reinhardt Wagner a composé des musiques souvent jazzy, douces aux oreilles actuelles tout en conservant un parfum des chansons réalistes d’alors. Autrement dit, cette belle adaptation n’a pas un seul moment imaginé s’arrimer à quelques musiques actuelles. C’est tant mieux. Cette Zazie, découverte le soir de sa première à la maison de la culture d’Amiens, a conquis haut la main son public de plusieurs centaines de personnes, de tous les âges et tous les sexes.

Sur la scène, à demi dissimulés et encadrant un décor mobile représentant le plus souvent des quartiers de la capitale, voilà les musiciens Fred Fall, Ghislain Hervet, Ambre Tamagna, Maritsa Ney, Scott Taylor et Nicholas Thomas, qui méritent d’être salués. Tout autant que les comédiens chanteurs, Franck Vincent (Tonton Gabriel), Gilles Vajou, Fabrice Pillet
, Jean Fürst, Delphine Gardin, Catherine Arondel, sans oublier Zazie, autrement dit Alexandra Datman. Cette dernière ne manquera pas de répliquer, si l’on fait un peu trop de bruit : « Alors quoi, merde, on peut plus dormir ? » Surtout, elle cherchera à comprendre les histoires et autres aventures que vivent les grandes personnes. Mais attention, si chez Queneau on se marre, il faut toujours regarder ce qui se cache derrière les mots.

Histoires de grandes personnes

La pièce démarre sur l’odeur que véhiculent les voyageurs dès le matin dans les gares parisiennes, mais il est rappelé, en lever de rideau, que « dans le journal, on dit qu’il y a pas onze pour cent des appartements à Paris qui ont des salles de bains, en 1959 ». La critique sociale est claire. Par chance, Tonton se parfume avec « Barbouze de chez Fior », c’est, dit-il, « un parfum d’homme ». Son pote Charles fait le taxi, un boulot de mec, tout comme le sien d’ailleurs, Tonton se dit veilleur de nuit. D’ailleurs, il quitte le domicile et sa Marceline d’épouse tous les soirs pour aller au chagrin. Mais Marceline, qui n’est autre, finalement, que Marcel, n’ignore rien de son véritable turbin. Tonton Gabriel danse dans un cabaret travesti. Alors Zazie insiste : « Tonton Gabriel, tu m’as pas encore espliqué si tu étais un hormosessuel ou pas. Réponds donc. » Ceci dit dans la plus normale des normalités.

Et pour l’époque, ce n’est pas rien. Plus de soixante ans après, les droits des personnes LGBTQIA +, comme l’on ne disait pas à l’époque de Raymond Queneau, subissent toujours en France et plus rudement encore dans certaines parties du monde une violence qui s’affiche publiquement. Finalement, la gamine repartira avec sa « manman » par « le train de six heures soixante ». Après avoir remis quelques pendules à l’heure. Ça fait du bien. Gérald Rossi

Zazie dans le métro, Zabou Breitman : les 3 et 4/04 au Havre, du 10 au 13/04 à Liège (Belgique), du 16 au 18/04 à Antibes. Ensuite Fribourg (Suisse), Anglet, La Rochelle, Villeurbanne… L’ouvrage est disponible chez Folio-Gallimard.

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Krach, l’effondrement de la société

Jusqu’au 31/03, au Théâtre Mouffetard (75), Emma Utges et sa compagnie de marionnettes proposent Krach !. Pour dénoncer, sur un texte de Simon Grangeat, les dégâts humains produits par la crise économique.

Ambiance bouts de ficelles. Tout commence par des chansons qui s’échappent d’un électrophone. Sur un coin de la scène, cette machine qui fonctionne avec des disques vinyles 45 tours donne le ton. Un peu plus loin, un escabeau et quelques planches, puis des sacs en papier brun émergent de la pénombre et complètent ce décor bancal. Et voulu ainsi. « Krach !, c’est le bruit que fait une crise économique, mais aussi celle que fait une société qui s’effondre », explique la compagnie M.A. crée en 2010 par la marionnettiste Emma Utges. Depuis 2017, conventionnée par la ville de Lyon, M.A. dirige le fameux Théâtre Guignol. Né là en 1808, et particulièrement destiné aux adultes, ce dernier n’a jamais été avare d’une critique souvent virulente de la société. Le spectacle présenté actuellement au Mouffetard, Centre national de la marionnette, s’inscrit dans cette veine.

Dans cet univers fait de petits riens, Emma Utges est accompagnée par le comédien Christophe Mirabel, et le musicien Patrick Guillot à l’accordéon et aux bruitages. La mise en scène est de Nicolas Ramond. Dans une suite de saynètes souvent très drôles, des marionnettes de mousse et de chiffon symbolisent tous les personnages évoqués en une petite heure. Défilent ainsi, façon de dire, « des personnes qui n’ont commis aucun délit mais enfermées parce qu’étrangères » ou encore les hommes et femmes qui sont morts au travail sur un chantier ou ailleurs. Voilà encore les étudiants sans logement priés de cesser d’étudier…

Du jus de pauvre

De la sorte, Krach ! dénonce « notre monde (qui) marche sur la tête ». « La parodie dégage les rouages d’une machine à broyer les plus vulnérables, le rire grinçant sert d’aiguillon contre l’acceptation du pire et le sentiment de fatalité », commentent Emma Utges et ses complices. Regrettant même un manque d’engagement contre « les dérives du capitalisme ». Et pour se faire bien entendre, les personnages confectionnent en direct du « jus de pauvre » mélangeant dans un robot de cuisine divers « ingrédients » humains (en réalité, fruits et légumes) à boire pour prendre des forces. Vive Guignol ! Gérald Rossi

Krach !, Emma Utges et Nicolas Ramond : Jusqu’au 31/03, les jeudi et vendredi à 20h, le samedi à 18h et le dimanche à 17h. Théâtre Mouffetard, 73 rue Mouffetard, 75005 Paris (Tél. : 01.84.79.44.44). Le 04/05, à Bridas (près de Lyon).

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Madani, un dramaturge incandescent !

Jusqu’au 31/03, au théâtre de La tempête (75), Ahmed Madani met en scène Incandescences., Après Illumination(s) et F(l)ammes montées avec des jeunes des quartiers, une pièce qui clôt sa trilogie. Pour faire entendre la parole d’une jeunesse rarement entendue.

Ahmed Madani fête son anniversaire sur les planches. Auteur et metteur en scène, il est né en mars 1952, au bord de la Méditerranée, à Remchi, ville d’Algérie. Psychothérapeute de formation, il s’est vite tourné vers l’art dramatique. Hasard du calendrier, il propose jusqu’à la fin du mois de mars, au Théâtre de la Tempête, la reprise d’une de ses dernières pièces, Incandescences, créée en 2021, en pleine crise du Covid. C’est le dernier volet d’une trilogie intitulée Face à leur destin. Après Illumination(s), en 2012, puis F (l) ammes en 2016, Incandescences mêle, comme les deux autres volets, une dizaine de jeunes garçons et filles (les deux premiers n’étaient pas mixtes) non professionnels du spectacle, au départ, et qui se sont lancés dans l’aventure.

Quelques-uns, depuis, sont devenus comédiens, ont obtenu des rôles au théâtre ou dans des téléfilms, se sont inscrits à des cours d’art dramatique, et d’autres sont retournés « à leur vie d’avant ». Mais aucun n’oubliera sans doute les deux ou trois années pendant lesquelles ils ont vécu cette expérience. Il s’agit, explique Ahmed Madani, « de faire entendre la parole d’une jeunesse rarement entendue ». Une parole qui va fouiller jusque dans le secret de chacun, qui met en lumière la vie en famille, à l’école, mais aussi la vie intime, le sexe, les amours, les interdits, la religion, les violences, etc. Sans filtre, sinon celui du théâtre. De fait, sur la scène d’Incandescences et des autres volets construits sur le même principe, tout est vrai et tout est faux en même temps.

« Je me suis plantée dans l’éducation de mes enfants »

Le dramaturge et metteur en scène utilise la matière brute de nombreuses heures d’entretien, presque de confession, pour écrire ensuite les dialogues de chaque pièce. Cette parole libre de dizaines de jeunes est le matériau de base recueilli par Ahmed Madani dans des banlieues populaires. Incandescences, comme la plupart des pièces d’Ahmed Madani, est publiée chez Actes Sud-Papiers, et à l’École des loisirs pour les textes jeunesse. L’auteur est prolixe. À la question de savoir s’il ralentit parfois, il répond par un sourire. Et son regard perçant en dit plus long encore. Sa trilogie pas encore remisée aux archives, voilà que d’autres projets sont en route. Avec au commencement le même principe de rencontre dans tel ou tel secteur. Et un rendu théâtral qui fait mouche. Ainsi, lors d’un « bord plateau », une rencontre avec le public à l’issue d’une représentation d’Incandescences, « Je suis bouleversée. J’ai tout écouté, regardé », s’est écrié une mère, « et j’ai compris combien je me suis plantée dans l‘éducation de mes enfants. Je m’en veux tellement« . Preuve, s’il est besoin, de la charge émotionnelle produite par ces spectacles.

La prochaine pièce, intitulée Entrée des artistes, sera, elle, présentée dans le off d’Avignon, cet été, chez Alain Timar, dans son fameux Théâtre des Halles. Sur la scène, ce seront cette fois des comédiens professionnels, tous jeunes, et issus des Teintureries, l’école supérieure de théâtre de Lausanne, en Suisse, qui baisse définitivement le rideau après vingt-sept années d’existence. Ahmed Madani a suivi sa ligne de conduite : écrire le texte à partir du récit des comédiens, avec cette fois une question essentielle : « pourquoi voulez-vous faire du théâtre, comment expliquez-vous ce besoin vital pour certains de se retrouver face à un public ? »

L’engagement comme fil rouge

C’est une question plus sociale encore qui fera l’objet de la création annoncée pour 2025. Et dont le titre pourrait être Nous, les minuscules. Cette fois, la base de l’écriture des dialogues se nourrira de rencontres (menées dans tout le pays) avec des anonymes qui, par exemple, donnent de leur temps aux Restos du cœur ou vont réconforter les plus démunis dans les nuits glacées de l’hiver. Il sera aussi question de gilets jaunes descendant dans la rue pour dire que la vie n’est plus possible, de syndicalistes toujours sur la brèche, d’hommes et de femmes qui nuitamment s’opposent à une chasse à courre et de bien d’autres choses encore. Avec un fil rouge : « Qu’est-ce qui les pousse à s’engager ainsi, anonymement, gratuitement, uniquement pour défendre son semblable, le collectif, l’environnement, le vivre-ensemble… ».

Il le reconnaît en riant, Ahmed Madani, il y a presque une part d’égoïsme dans cette aventure. Parce que « c’est à la fois dans cette boîte noire qu’est une scène de théâtre et face à une page blanche que je suis le plus heureux, que je me sens le plus chez moi ». Par chance, la porte est toujours ouverte. Gérald Rossi

Incandescences, mise en scène Ahmed Madani : Jusqu’au 31/03, du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 16h. Théâtre de La tempête, la Cartoucherie, Route du Champ de manœuvre, 75012 Paris (Tél. : 01.43.28.36.36).

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Octobre 61, la honte nationale

Le 22/03, à Dunkerque (59), Louise Vignaud présente Nuit d’octobre. De la véracité des faits à la réalité des planches, la mise en espace du massacre d’Algériens lors de la manifestation parisienne d’octobre 1961. Un théâtre de dignité et de courage civique.

Louise Vignaud (Cie La Résolue) met en scène Nuit d’octobre, pièce qu’elle a écrite avec Myriam Boudenia, créée à la Comédie de Béthune. L’enjeu était d’importance. Il s’agissait de tirer de l’oubli officiel volontaire un sanglant épisode de honte nationale. En cette nuit d’octobre 1961, sur ordre du préfet Papon, Roger Frey étant à l’Intérieur et le général de Gaulle à l’Élysée, la manifestation pacifique des Algériens à Paris s’est soldée par un massacre par balles et par noyades.

Comment, de cela, faire théâtre, sans verser dans le document brut ? En pariant sur une fiction qui, tout en épousant la véracité des faits, s’octroie une certaine licence poétique dans la prose cruelle de l’événement. C’est ainsi qu’à la morgue, une enfant morte noyée peut encore parler à son père désespéré et qu’un homme d’âge mûr, joué par le grand acteur Lounès Tazaïrt, personnifie Octobre, parfaite allégorie mémorielle.

Onze interprètes de talent sûr, changeant souvent de peau, restituent une représentation plausible de l’époque (pharmacien, policiers, harkis, femme enceinte d’un militant du FLN, femme de gauche, ouvrier, contremaître…), le tout en marge de la tuerie, néanmoins concrètement omniprésente sur le plateau dans ses conséquences ultimes en chacun. Jusque dans l’évocation du procès de Papon, trente ans après, quand une archiviste est empêchée de témoigner, dossier en main, de tant de meurtres en série…

C’est dans une scénographie mobile de placards où seraient administrativement enfouies les victimes d’irréfutables violences policières que vit ce théâtre de dignité et de courage civique. Jean-Pierre Léonardini

Nuit d’octobre, de Louise Vignaud et Myriam Boudenia : le 22/03, à 20h. Le bateau feu, Scène nationale, Place du Général de Gaulle, 59140 Dunkerque (Tél. : 03.28.51.40.40).

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