Archives de Catégorie: Rideau rouge

Timmerman, l’art de la manipulation

Jusqu’au 30/07 en Avignon (84), Julie Timmerman met en scène deux spectacles : Un démocrate et Bananas (and Kings). Du théâtre documentaire et citoyen de belle facture, une dénonciation sans appel du capitalisme international. Entre mensonges et manipulation.

C’est une histoire authentique que nous conte Julie Timmerman avec Un démocrate à la Condition des soies. Celle de l’américain Edward Bernays, le neveu de Freud, qui inventa au siècle dernier propagande et manipulation… S’inspirant des découvertes de son oncle sur l’inconscient, il vend indifféremment savons, cigarettes, Présidents et coups d’État. Goebbels lui-même s’inspire de ses méthodes pour la propagande nazie. Pourtant, Edward l’affirme, il est un démocrate dans cette Amérique des années 20 où tout est permis ! Seuls comptent la réussite individuelle, l’argent et le profit. Quelles que soient les méthodes pour y parvenir… Entre cynisme et mensonge, arnaque et vulgarité, la parfaite illustration du monde contemporain : de la Tobacco Company à Colin Powell et les armes de destruction massive de l’Irak. Du théâtre documentaire de belle facture quand l’humour le dispute à l’effroi, tout à la fois déroutant et passionnant, une totale réussite. Yonnel Liégeois

Bananas (and Kings), au théâtre de l’Oulle, prend bille en tête l’histoire délétère de l’United Fruit Compan fondée en 1899. Devenue la Chiquita Brands, coupable de coups d’État meurtriers en Amérique du Sud, de déforestation, spoliation et mise en esclavage de populations, de pollution par les insecticides… Ils sont quatre comédiens à donner corps à une foule de personnages (capitalistes, généraux félons, hommes de main, Indiens surexploités), sur un ton satirique grinçant qui rappelle les exercices de lucidité de Brecht. Le texte tire son nerf d’une documentation minutieuse et d’un sentiment d’indignation bénéfique. Le jeu, souple, mobile, ironique, vitaminé, concourt haut la main à la compréhension concrète d’une fable parfaitement aiguisée, qui touche au cœur d’un monde perdu dans l’entropie. Après Un démocrate, qui démontait le mécanisme de la propagande comme publicité mensongère au profit des plus louches intérêts, Julie Timmerman, loin du sociologisme en vogue, porte le fer dans le cœur dur de la politique. Jean-Pierre Léonardini

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Raoul, un sacré portrait !

Jusqu’au 29/07, au 11*Avignon, se joue Portrait de Raoul (Qu’est-ce qu’on entend derrière une porte entrouverte ?). Une pièce de Philippe Minyana, mise en scène par Marcial Di Fonzo Bo. Avec Raoul Fernandez pour interprète, une sorte de petit chef-d’œuvre.

C’est chose délicate et rare que la réussite d’un spectacle. Il y faut la conjonction de tous les éléments qui le constituent, et il est rare que cette conjonction soit totale : un élément fait toujours défaut. Cette fois-ci, c’est quasiment un miracle, tout y est pour faire de ce Portrait de Raoul une sorte de petit chef-d’œuvre. La délicate présence de Raoul (Fernandez) soi-même bien sûr, qui a confié ses mots, les mots de sa vie, à un expert en matière d’écriture théâtrale, un ami, Philippe Minyana, avec un autre ami, qui connaît les secrets de l’art de l’interprétation, Marcial di Fonzo Bo. Une conjonction d’astres amis, car tout cela se passe sous le sceau de l’amitié et Raoul, en s’adressant à nous spectateurs, semble vouloir nous inclure dans la confidence de ce cercle.

Soit donc les éléments majeurs de la vie du comédien Raoul Fernandez, de sa vie auprès de sa mère au Salvador à la ville-lumière dont il est fou amoureux, Paris, où il débarque pour y exercer le rôle (déjà un rôle !) de couturier (sa mère n’a pas eu besoin de l’initier à ce métier : il y a simplement eu infusion…). La vie de Raoul se passe sous le signe des rencontres : celle de Copi d’abord, un « fou », un « génie » dont il devient l’habilleuse, mais qui surtout, en lui flanquant un jour une perruque blonde sur la tête, réveille en lui la femme que la mère a toujours voulu qu’il soit et qu’il sent en lui… Tranquillement Raoul (e) assume et rêve de se faire pousser les seins… Au fil des épisodes, il laisse tomber cette histoire de seins, il redevient l’homme qui aime les hommes.

C’est raconté comme une évidence sans heurt ni tracas, sans revendication d’aucune sorte. C’est ainsi voilà tout. Et Raoul de poursuivre le fil de ses rencontres « miraculeuses » : après Copi, la « Koko » (Kokosowski) qui lui fait rencontrer Nordey, « le » Nordey, etc. Et puis toutes ces histoires d’amitié, comme celle de Marcial di Fonzo Bo, de cette grande comédienne du Français à la voix grave qu’il ose à peine côtoyer, mais avec laquelle il va quand même jouer. Raoul a beau avoir fait de la couture jusqu’à l’Opéra de Paris, être apprécié dans cette fonction, il deviendra acteur. Un acteur qui se raconte entrecoupant ses souvenirs de complaintes chantées en langue espagnole, tout cela le plus naturellement du monde. C’est effectivement « derrière une porte entrouverte », comme le stipule le sous-titre du spectacle, que Raoul nous convie à dévider avec lui quelques souvenirs de son étonnant parcours. Jean-Pierre Han

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Entre espoir et illusions perdues

Jusqu’au 26/07 pour l’un, au 30/07 pour l’autre, le Nouveau Grenier et la Scala présentent respectivement Romance et Un certain penchant pour la cruauté. La noirceur assumée pour une jeunesse déboussolée, entre espoir et illusions perdues.

Imène se joue de la parole, Jasmine de sa beauté. Coincées entre le béton du HLM et les cloisons du lycée, les deux jeunes filles rêvent pourtant d’un ailleurs plus ensoleillé, d’un avenir plus coloré. D’échec en désillusion, Jasmine perd pied, son ordinateur pour seul refuge et écran protecteur… Sur les planches du Grenier, s’emparant des mots de Catherine Benhamou mis en scène par Laurent Maindon, Marion Solange-Malenfant nous conte cette Romance qui tourne au cauchemar : de l’amour naissant sur les réseaux sociaux à l’embrigadement terroriste, de la vie à la mort quand les idéaux changent de nature, Jasmine se veut le portrait d’une jeunesse égarée, Ismène le porte-voix dénonciateur d’une société sans valeur ni pudeur. Entendras-tu, spectateur atterré, ce cri de détresse poignant d’une humanité fracassée ?

Il en est un autre à l’avenir incertain, l’Africain échoué en terre de France après un long périple semé d’embûches et de cadavres. La chance pour Malik ? Elsa la mère de famille qui l’accueille entre fille et mari, l’intronise avec chaleur dans la tribu… La suite est convenue, sans surprise, entre les uns et les autres s’immisce au fil des jours Un certain penchant pour la cruauté : quand une idylle naît entre Ninon et le garçon, la bienveillance tourne à la suspicion, la connivence au soupçon. Selon Muriel Gaudin l’auteure, dont Pierre Notte met en scène le propos avec astuce et entrain, « il ne s’agit pas de dénoncer la discrimination contre les migrants mais d’observer et de rire de notre capacité à défendre des idées et à agir à l’inverse ». Entre humour et dérision, les spectateurs s’interrogent : faut-il en rire ou en pleurer ? Yonnel Liégeois

À voir aussi :

Jusqu’au 27/07, au Théâtre du Train Bleu, Frédéric Danos joue à L’encyclopédiste ! Durant une heure de spectacle, une boulimie verbale jusqu’à l’overdose… D’un sujet l’autre, à s’enchaîner sans but ni raison, à en perdre souffle et sens, une poétique plongée dans l’inconscience totale.

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Iphigénie, la rebelle

Le 24/07 à 21h10, la chaîne publique Culturebox (canal 14) diffuse Iphigénie. La célèbre tragédie d’Euripide, revisitée par Tiago Rodrigues et mise en scène par Anne Théron. Une rencontre alchimique de toute beauté, nourrie d’une écriture entre le proféré et la répétition poétique.

Longues silhouettes vêtues de noir, les acteurs sont tous au plateau, comme échoués sur une digue. À la fois ensemble et chacun dans son espace mémoriel et de représentation. En fond de scène, une toile mouvante et envoûtante, une mer métallique se heurte sur la ligne d’horizon à un ciel apaisé qui finira par se déchaîner. Fin du jour ou fin du monde ? Une tragédie, annonce le chœur, cela se termine toujours mal. Celle d’Iphigénie, tout particulièrement, que son père Agamemnon, roi ­d’Aulis, va sacrifier aux dieux pour que le vent se lève et permette aux Grecs de s’emparer de Troie.

Tiago Rodrigues a revisité la tragédie d’Euripide (publiée par Les Solitaires intempestifs, avec Agamemnon et Électre dans la traduction de Thomas Resendes), comme il l’avait déjà fait avec Antoine et Cléopâtre en 2016, en s’intéressant aux sentiments qui meuvent les personnages, aux histoires intimes qui couvent sous la grande histoire, dans une écriture nourrie d’interrogations existentielles qu’il fait entendre par le proféré et la répétition poétique.

Anne Théron découvre le texte en 2012, qui la « déplace profondément à l’intérieur (d’elle-même) », dit-elle, et le met en scène aujourd’hui avec un collectif d’acteurs remarquables, et la complicité de Barbara Kraft qui a imaginé la scénographie et les costumes. Pour l’auteur et la metteure en scène, il s’agit de questionner la tragédie vue par les femmes. Le chœur (Julie Moreau avec Fanny Avram, merveilleuse danseuse et comédienne) annonce d’entrée de jeu et dans un leitmotiv : « Nous sommes des femmes en colère. » Clytemnestre (Mireille Herbstmeyer, magnétique et puissante) elle aussi est en colère et refuse de livrer sa fille.

Du coup de foudre au traquenard

Écrite du point de vue des femmes, cette Iphigénie instruit le procès des hommes Agamemnon (Vincent Dissez), Ménélas (Alex Descas), Ulysse (Richard Sammut), le vieillard (Philippe Morier-Genoud), qui sont du côté de la guerre et de la soumission à l’ordre établi.

Iphigénie (Carolina Amaral) est d’abord silencieuse, comme si tout cela ne la concernait pas. Des trois filles d’Agamemnon, elle est celle qui l’aimait le plus, qui croyait en sa parole et à ses promesses de bonheur. Son mariage annoncé avec Achille (João Cravo Cardoso) – pour dissimuler sa mise à mort – s’inscrivait dans cette croyance. Véritable traquenard, il se révélera aussi un coup de foudre entre les deux jeunes gens. Si l’on dit qu’il passe habituellement par le regard, ici, c’est par la langue portugaise portée avec sensualité et grâce par ces deux jeunes comédiens du théâtre São João de Porto qu’on le reçoit comme un trouble à l’âme. Iphigénie choisit de mourir libre, en interdisant à tous de la pleurer, dans une injonction à l’oubli, transformant le sacrifice que l’on exige d’elle en geste d’insurrection. Marina Da Silva

Du 13 au 22/10 au Théâtre national de Strasbourg. Le 8/11 à Martigues, le 17/11 à Niort, les 22 et 23/11 à Bayonne. Du 18 au 22/01/23 aux Célestins, à Lyon.

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Brecht en Avignon

Disponible à la Maison Jean-Vilar en Avignon, s’offre à l’écoute du public De quoi l’homme vit-il ? Un livre-CD de belle facture qui rassemble dix-huit poèmes de Bertolt Brecht, dits et chantés par Mireille Rivat. En attente d’un spectacle-cabaret programmé en 2023.

En ce premier quart du XXI e siècle, on ne joue quasiment plus le théâtre de Bertolt Brecht (1898-1956). Dans un monde terriblement changé en ses desseins collectifs, il demeure un classique qui ne dort que d’un œil. Ses poèmes, un hasard malicieux les rappelle, par deux fois, à notre bon souvenir. Paraît un livre-disque, intitulé De quoi l’homme vit-il ? (1). D’élégante facture (le portrait mural de Brecht par Ernest-Pignon-Ernest en couverture), il recèle 18 poèmes dits et chantés par Mireille Rivat, qui a assuré la direction artistique, Daniel Beaussier s’étant chargé des arrangements et de la direction musicale d’après les partitions de Brecht, Kurt Weill ou Hanns Eisler. Les textes sont reproduits dans leurs traductions initiales (Guillevic, Gilbert Badia, Claude Duchet, Maurice Regnaut, Jean-Claude Hémery, Geneviève Serreau, Philippe Ivernel). En prime, un livret de Michel Bataillon retrace magistralement l’itinéraire d’inspiration de Brecht. Mireille Rivat, à la voix nette et chaude – aussi bien dans Je suis une ordureComme on fait son lit ou la Ballade des pirates, entre autres rugueux chefs-d’œuvre – distille les mots du jeune poète aux accents voyous en toute complicité.

Ce Brecht-là, fumeur de cigare, gratteur de guitare, amateur de faits divers et de romans noirs (pas seulement, le marxisme en lui s’insinuera), on l’a retrouvé à Bagnolet, dans le spectacle de cabaret Bertolt Brecht : Pensées, offert trois soirs de suite chez François Chattot et Martine Schambacher (2). À Jean-Louis Hourdin, vêtu de noir, revient la partie philosophique sur un ton mi-figue, mi-raisin, qu’il partage avec Philippe Macasdar et qui colle, dans l’absolu, au Brecht qui aide à penser en semant le doute sur ce qui paraît naturel, tandis que Karine Quintana, sur des musiques siennes, avec ocarina ou accordéon, magnifie des refrains canailles. Le florilège à trois va de la Ballade du soldat mort à l’Éloge du communisme, du malheur de la femme pauvre au masque chinois grimaçant sur un mur, jusqu’au peuple à changer en cas de différend avec l’État… Jean-Louis Hourdin déplore, à juste titre, que les éditions de l’Arche ne rééditent pas les poèmes de Brecht. Jean-Pierre Léonardini

(1) Production la Pierre brute, 20€. En vente à la libraire de la Maison Jean-Vilar. Mireille Rivat, pour tout renseignement : 06.12.94.54.18, rivatmireille@gmail.com

(2) Après la Suisse, ce spectacle est déjà prévu les 12 et 13/05/23 à Chalon-sur-Saône (71) où, le 14, Jean-Louis Hourdin jouera en solo Veillons et armons-nous en pensée.

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L’expulsion, une première en Avignon !

Programmée initialement jusqu’au 26/07, la pièce Le cas de Lucia J. cesse toute représentation à l’Artéphile pour cause d‘expulsion ! Le motif de la direction ? La dégradation des murs de scène…

Alexandre Mange, le directeur de l’Artéphile, s’explique : « J’ai demandé plusieurs fois à Karelle Prugnaud (la comédienne, ndlr) de prendre des mesures conservatoires pour éviter l’accumulation de trous dans les murs du théâtre. Elle m’a plusieurs fois répondu qu’elle ferait attention. Mais on a constaté qu’il n’y avait pas d’amélioration, et aucune réaction de la compagnie. J’ai été obligé de prendre cette mesure pour protéger mon théâtre ».

« À croire que l’actrice à elle toute seule avait démoli le théâtre ! », commente avec humour  le critique dramatique Jean-Pierre Thibaudat sur son blog. « Certes, il y a une scène, au demeurant magnifique, où l’actrice danse avec une chaise et la balance. D’où l’encoche citée plus haut. De là à parler d’une « accumulation de trous »… Le directeur du lieu avait vu le spectacle, sans doute lors d’une petite série de représentations parisiennes à la Reine Blanche, la folle danse avec la chaise y figurait », conclut le journaliste.

Choqué par la décision, Éric Lacascade, le metteur en scène, a fait part de son incompréhension et de son indignation :

« La violence libérale de certaines salles du off n’a pas de limites !

Le propriétaire de cette salle de théâtre décide de nous expulser (le terme est important : expulsé) de son espace sous prétexte que deux murs furent abîmés. La compagnie était bien évidemment prête à rembourser les dommages et avait déjà contacté son assurance. Mais bien loin de toute démarche artistique, le propriétaire du lieu, qu’il considère comme son « appartement », a décidé de nous expulser. La violence de ces propriétaires est sans limites.  Un exemple ? Après une représentation, le directeur est entré dans la loge de la comédienne, sans frapper ni prévenir, alors que celle-ci était nue !

En expulsant la compagnie alors que toutes les représentations sont complètes, que de nombreux professionnels ont signalé leur présence aux prochaines représentations, alors que la compagnie a engagé des frais importants jusqu’à la fin du festival (logements, attachée de presse, attaché de production, etc…), cela nous place dans une situation financière dramatique.

Par ailleurs, le propriétaire du lieu connaissait le spectacle puisqu’il l’avait vu en tournée, il savait donc à quoi il s’engageait.

Nous sommes sidérés par la violence de cette décision. Celle-ci reflète le comportement d’un certain nombre de lieux avignonnais qui, bien loin de tout engagement ou démarche artistique, ne voient qu’un intérêt purement financier et économique ». Éric Lacascade

Directeur de Frictions-Théâtres/Ecritures, Jean-Pierre Han a ouvert les colonnes de la revue à Eugène Durif. Il est membre du comité de rédaction depuis sa création. Dans Le mur et les trous, l’auteur décrypte le cynisme de la décision, il y exprime autant sa colère que son désarroi.

À l’heure où nous publions ces lignes, aucune déclaration de la direction du Off d’Avignon, aucune réaction du SNMS (Syndicat national des metteurs en scène) ni du Syndicat professionnel de la critique (Théâtre, Musique et Danse), aucune proposition d’un autre lieu pour reprendre les représentations… Hormis l’affaire qui bruisse sur toutes les lèvres en Avignon, hormis les messages de solidarité qui affluent en faveur de la compagnie L’envers du décor, le silence est complice sur le pont : pour mieux noyer le poisson ! Yonnel Liégeois

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La condition ouvrière en Avignon

Jusqu’au 26/07 pour l’un, au 27/07 pour l’autre, le théâtre de La Manufacture et celui du Train bleu proposent En ligne. Deux mises en scène, adaptées du livre de Joseph Ponthusqui font vivre le plus puissant poème contemporain sur la condition ouvrière. Deux propositions passionnantes, portées par l’écriture bouleversante de cet auteur trop tôt disparu.

Publié en 2019 aux éditions la Table ronde, l’ouvrage de Joseph Ponthus, À la ligne. Feuillets d’usine, fit l’effet d’une déflagration. De cet étudiant en littérature devenu éducateur spécialisé en banlieue parisienne, on ne connaissait qu’un ouvrage collectif, Nous… la cité (éditions Zone, 2012), paru avant qu’il ne s’installe en Bretagne où, faute de trouver un travail à sa mesure, il entra dans une usine agroalimentaire comme intérimaire. Long poème en prose sans ponctuation autre que celle du souffle, À la ligne est plus qu’un témoignage sur un monde qu’on croyait relever du XIXe siècle, une véritable dissection de l’envers et l’endroit de l’esclavage ouvrier contemporain, vécu et raconté dans son expérience physique et mentale. 

À la ligne, c’est aussi l’expression qui a remplacé « à la chaîne », comme pour dissimuler la violence de l’exploitation, poétiser les rapports de classe produits par le capitalisme. Ponthus n’est pas rentré à l’usine « pour enquêter ou militer », on pense à Robert Linhart dans l’Établi (1978), mais parce qu’il y était contraint pour survivre, comme nombre de ses concitoyens déclassés. À peine deux ans après la reconnaissance critique de son livre (70 000 exemplaires vendus), alors qu’il a tout juste 42 ans, Joseph Ponthus disparaissait d’un cancer fulgurant, comme pour accentuer la dimension effroyable de son récit.

Deux propositions dans le Off

À partir de ce texte puissant, on trouve deux propositions dans le Off, très réussies. Toutes deux sont introduites par le préambule « On me demande quand je peux commencer/ Je sors ma vanne habituelle littéraire et convenue/ « Eh bien demain dès l’aube à l’heure où blanchit la campagne »/ Pris au mot j’embauche le lendemain à six heures du matin » et donnent le ton d’une interprétation qui cherche sa ligne d’équilibre entre la transmission du tragique et sa mise à distance. Toutes deux portent un regard singulier sur le texte et son découpage, explorent une mise en scène qui rend compte de sa force et de sa liberté. La première des adaptations, celle de Mathieu Létuvé, est présentée à la Manufacture. À la fois metteur en scène et interprète de ce seul en scène, avec l’accompagnement musical live électro d’Olivier Antoncic (en alternance avec Renaud Aubin), il est parvenu à créer une sorte de boîte noire qui pourrait être aussi bien un espace mental que celui de la chaîne de production.

Dans un dispositif d’assemblage de bacs de lumière roulants qui évoquent les tapis mécaniques où passent en série crustacés ou carcasses d’animaux et qu’il déplace tout au long de la représentation, il est tantôt dans un contact rapproché avec le public, tantôt dans son espace intérieur. Comme dans un espace de résistance et de méditation d’où il fait face à la dureté de la tâche. Dans un fil presque chronologique, il traverse chacune des étapes du livre. Après l’apprentissage du tri des crustacés, de la découpe des poissons, de l’égouttage du tofu, il y a pire : les abattoirs avec le sang, la sueur et la merde. Le travail de nuit et les heures supplémentaires qui épuisent. Lorsqu’il se laisse aller à ses rêves de révolte, au désir de rejoindre des camarades en grève ou une ZAD en lutte : « J’aurais été si heureux d’être parmi ces “illettrés” que Macron conchie », il est rattrapé par la nécessité de tout endurer pour survivre. Le comédien ne ménage pas son engagement physique et l’on demeure sonné d’entendre ce récit des souffrances ouvrières d’aujourd’hui que Ponthus a pu saisir de manière remarquable : « L’autre jour à la pause j’entends une ouvrière dire à un de ses collègues / “Tu te rends compte aujourd’hui c’est tellement speed que j’ai même pas le temps de chanter” ».

La version de Katja Hunsinger, fondatrice du collectif les Possédés avec Rodolphe Dana, opte au Train bleu pour une mise en scène où elle partage le texte et les situations avec Julien Chavrial. Là aussi, les images qu’ils choisissent de représenter plutôt que d’induire, nous parviennent avec leur force de frappe : le chargement à la pelle de tonnes de bulots qui soumet le corps, l’envie de vomir devant les carcasses de porcs, les propos des collègues, pour le meilleur et pour le pire, le foyer familial qui est percuté. La vie qui s’enfuit. Marina Da Silva

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Chutes et envols…

Jusqu’au 26/07, le théâtre de la Manufacture présente Soudain, chutes et envols. Un spectacle à l’humour parfois déjanté, servi par de jeunes interprètes au tonus survitaminé.

Elles sont trois à se retrouver et s’aimer, se quereller et se séparer… Trois filles qui pourraient aussi bien être des garçons en proie au vertige du sentiment amoureux, à la sensuelle découverte de l’autre. On se touche, on se frôle, Soudain chutes et envols, on se quitte et on revient, perdu ou reconnu, en tout cas l’un l’une semblent ne pouvoir se passer de l’une l’autre.

Un chassé-croisé plaisant et ludique en ce jardin public où les trois jeunes interprètes sautillent d’une réplique l’autre extraite des Fragments d’un discours amoureux de Roland Barthes revisités par Marie Dilasser. Il n’est pas sûr qu’au terme du spectacle le public obtienne la réponse claire et incontournable, il n’empêche, la question a le mérite d’être exposée. Qu’est-ce, en vérité, que ce mystérieux sentiment amoureux : un désir, un penchant, une inclination, un plaisir, une attirance ? En tout cas, le metteur en scène Laurent Vacher orchestre un truculent délire verbal, un subtil marivaudage des temps modernes qui prétend « dégommer les conventions et jouer avec insolence des clichés ».

Pour le bonheur de la Compagnie du Bredin, trois drôlesses et charmants gredins qu’Ambre Dubrulle, Constance Guiouillier et Inès Do Nascimento : allez, les filles, on ne lâche rien ! Yonnel Liégeois

La Factory, fabrique d’art vivant

C’est en 2015 que Laurent Rochut assume la direction du Théâtre de l’Oulle et crée la Factory ! L’ancien spécialiste en finance internationale s’est épris de théâtre et de littérature. Son projet, lorsqu’il dépose les valises en Avignon ? Créer une fabrique d’art vivant dédiée à toutes les disciplines de la scène : théâtre, danse, musique… Devenue lieu pérenne en la cité des Papes, la Factory s’enrichit au fil des ans de deux autres sites de création : la salle Tomasi, puis la Chapelle des Antonins. L’ambition de la Factory, à plus ou moins longue échéance ? Hors le temps du festival d’été, fédérer d’autres salles pour faire d’Avignon un lieu permanent de recherche et de création. Y.L.

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Elise, du Poitou à Paris

Jusqu’au 26/07, au théâtre Transversal d’Avignon (84), Elise Noiraud laboure bien plus que son Champ des possibles ! Avec ses deux spectacles précédents, elle propose l’intégrale sous le titre générique Elise, la trilogie. Une épopée de 4h30, avec entractes (!), pour un périlleux voyage du Poitou à Paris.

C ‘est une expérience théâtrale originale que le public est convié à partager au Transversal : avec Elise, la trilogie, suivre un personnage de ses 9 à 19 ans ! Après avoir évoqué l’enfance et l’adolescence dans les deux premiers épisodes (La banane américaine et Pour que tu m’aimes encore), Elise Noiraud s’empare au final d’un moment souvent épineux de la vie, le passage à l’âge adulte. Nul doute que la comédienne a puisé dans ses propres souvenirs pour nous conter l’histoire de cette jeune fille qui, nantie de son baccalauréat, décide de quitter son Poitou natal pour s’inscrire dans une université parisienne.

Une rupture avec les amis, un environnement connu, un milieu familial, surtout avec une mère fort aimante… Qui n’a de cesse de rappeler à sa fille ses devoirs et obligations envers la tribu ! Une atmosphère pesante, contraignante, étouffante pour la jeune étudiante qui, dans Le champ des possibles, aspire enfin à couper le cordon en dépit des contraintes de la vie parisienne et du sentiment de solitude pour la première fois intensément éprouvé. D’où les questions qui la taraudent : comment régénérer des liens sans blesser, comment affirmer sa liberté sans renier son passé, comment acquérir son autonomie sans rompre avec ses géniteurs ? À l’école de la vie, la conquête de la liberté n’est pas toujours un long fleuve tranquille.

Solitaire et solaire, une chaise et une tenue de rechange pour seuls accessoires, Elise Noiraud excelle en cet exercice d’introspection particulièrement périlleux ! Une narration-confession rondement menée, avec force naturel et sans un mot de trop, des effets comiques qui désamorcent toujours à bon escient l’éventuelle pesanteur psychologisante des situations… Une comédienne surtout au talent rare dans son incroyable capacité à interpréter moult personnages d’un revers de main ou de réplique. À l’instar de son héroïne en quête de maturité, elle use d’une énergie débordante, entre humour et émotion, et d’une exceptionnelle qualité de jeu, pour emporter le public dans ses pérégrinations poitevines. Et le convaincre avec Elise, cette surprenante trilogie avignonnaise, de son statut de grande interprète. Yonnel Liégeois

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De l’Algérie aux États-Unis…

Jusqu’au 29/07 pour l’un, au 30/07 pour l’autre, le 11*Avignon et le Théâtre des Halles présentent respectivement L’art de perdre et Angela Davis. De l’exil algérien au sortir de la guerre d’indépendance à l’éveil des consciences au cœur des pires crimes raciaux au États-Unis, deux pièces superbes, poignantes. Entre espoir et tragédie, des paroles embuées d’humanité et de dignité.

Deux femmes, un homme… Le grand-père prostré en fond de scène, la grand-mère attablée à éplucher les légumes et au premier plan, la jeunesse qui s’affiche pleine de vie et cependant comme en attente d’une parole, d’une histoire. Le silence est roi dans L’art de perdre, petite-fille de harki, Naïma ignore tout de ses origines, elle décide de partir à la quête de ses racines.

Le travail de mémoire est une épreuve de longue haleine. Progressivement, perce la vérité, les langues se délient. « Si on arrive à se rendre jusqu’à Tefeschoun, nous pourrons passer en France. Là-bas ils ont un camp pour les harkis », raconte alors Ali, l’ancêtre. Son objectif ? Sauver Yema son épouse et les enfants. L’exil, la déchirure lorsqu’il quitte son village de Kabylie, du bateau glissant loin des quais d’Alger il sait que c’est un adieu définitif à sa terre, aux oliviers, au vent du désert ! Metteure en scène et comédienne, Sabrina Kouroughli signe aussi l’adaptation de L’art de perdre, le livre emblématique d’Alice Zeniter, prix Goncourt des lycéens. Un spectacle tout en finesse et délicatesse qui avance par petites touches, qui libère maux et mots avec infinie tendresse. Une émotion à fleur de peau pour signifier la douleur de l’exil, d’hier à aujourd’hui, quand la mémoire n’oublie rien mais que le silence masque tout.

Et c’est encore une histoire, celle du continent nord-américain, qui se révèle à travers la figure d’Angela Davis, une histoire des États-Unis. Seule en scène, avec sincérité et intensité, Astrid Bayiha se fait multiple pour narrer les combats d’hommes et femmes unis contre moult dérives et dangers qui persécutent et avilissent le peuple américain : la guerre du Vietnam, la ségrégation raciale, le racisme mortifère du Ku-Klux-Klan… Mêlant musique, chansons et archives video, véritable acte artistique, le spectacle se refuse au discours militant pour mieux encore frapper les esprits : pas de langue de bois, les maux d’Angela Davis portés par les mots de Faustine Noguès et vivifiés par la mise en scène épurée de Paul Desveaux.

Rien de superflu sur le planches du Théâtre des Halles, les faits seulement d’une vie engagée qui conduira la femme éprise de justice et de liberté en prison : seize mois d’incarcération pour son engagement au côté des Black Panthers et du Parti communiste américain ! Déchirante et vivifiante tout à la fois, une histoire à laquelle Angela Davis, grande dame, n’a pas encore mis le point final. Pacifiste, féministe, elle élève toujours la voix contre toutes injustices sociales et exactions policières à l’encontre de la communauté noire. Yonnel Liégeois

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Olivier Py, l’Arlequin amoureux

Jusqu’au 15/07, au gymnase Aubanel d’Avignon (84), Olivier Py propose Ma jeunesse exaltée. Une pièce-fleuve, dix heures avec entractes, des acteurs montés sur ressorts. Qui conjugue poétique, politique, religion avec une effervescence contagieuse.

En 1995, le public d’Avignon découvre un jeune metteur en scène à travers un marathon théâtral de vingt-quatre heures. La Servante d’Olivier Py pose les jalons d’une œuvre qu’il ne cesse de remettre sur le métier. Avec ses obsessions, ses passions, ses turbulences, ses provocations, ses cascades de paroles. La servante, c’est cette petite lumière au théâtre qui ne s’éteint jamais, sorte de luciole qui brille dans la nuit, même la plus noire. Au fronton de la scène de la Servante était écrite au néon cette phrase : « Ça ne finira jamais ». Un quart de siècle plus tard, une autre phrase, toujours écrite au néon, s’affiche : « Quelque chose vient ». Quoi ? Qu’est-ce qui vient ou, peut-être, qu’est-ce qui s’en va, si ce n’est cette Jeunesse exaltée, un chapitre de sa vie dont Olivier Py tournerait la page pour partir à l’aventure, ailleurs.

Derrière le rire, les piques et répliques acérées, cette profusion de mots à en avoir le tournis, ces boursouflures et ses pantalonnades, Arlequin, le double d’Olivier Py, se livre sans fard, rembobine l’histoire, la sienne, celle de son théâtre, celle du théâtre aussi. D’aucuns y verront là un geste d’une arrogance agaçante. Chez Py, il faut toujours chercher ce qui se cache derrière le masque : une lucidité féroce, une réflexion sur l’art de la scène, cette rencontre que l’on croyait éternelle entre le poème, le théâtre (Py conchie l’expression « spectacle vivant ») et le public. Il faut être deux pour danser le tango. Trois pour danser une valse à mille temps et se déjouer des contretemps. On se marche sur les pieds, qu’importe, on recommence. Py recommence.

Un hymne à la joie et aux statues déboulonnées

Il était une fois, son histoire, celle d’un jeune homme fou d’amour pour le théâtre. Arlequin, c’est son double, un double démultiplié à l’infini. Il traverse l’histoire du théâtre, il en est un personnage emblématique. Hier bouffon, aujourd’hui livreur de pizzas dans les faubourgs reculés de la ville. C’est là, sorte de no man’s land urbanistique de notre monde moderne, qu’Arlequin croise son mentor, Alcandre, jadis poète adulé, désormais tombé dans l’oubli et l’alcool. Alcandre, dévoré d’amour pour Arlequin, voit en lui le seul être capable de rouler dans la farine l’Église, la politique et le capitalisme, une trinité qui n’a rien de divin personnifiée par un évêque, un ministre de la Culture et un patron, les uns plus cyniques que les autres. L’un capable de soulever sa soutane aussi prestement que les deux autres de retourner leur veste. Ils ont le pouvoir, de faire et de défaire, de nuire aussi.

Arlequin et une jeune troupe de théâtre (celle qui était déjà dans la Servante) vont imaginer des canulars, histoire de piéger ce trio, le premier étant l’apparition d’un inédit de Rimbaud. Désormais, tout s’achète, tout se vend. Y a pas de petits profits. Arlequin fait monter les enchères. Après le faux Rimbaud, il y aura le faux miracle, la fausse mort. Les puissants tomberont à chaque fois dans le panneau et même si on sait, au fond de nous, que tout ça n’est qu’une illusion, que lorsqu’on quittera le théâtre, évêques, ministres et capitalistes seront toujours en poste, pendant quelques heures, on se sera ri d’eux, sans limites, sans complexes. Le théâtre de Py tient du théâtre de tréteaux, du music-hall, de la fête foraine où l’on peut déboulonner les statues. C’est peu et c’est beaucoup.

Sur le vaste plateau du gymnase Aubanel, on retrouve le même décor que pour la Servante, de grands panneaux de bois qui vont glisser, bouger à foison, se déboîter pour délimiter les espaces de jeu successifs et des pans de rideaux qui déroulent d’incroyables motifs bigarrés. À jardin, deux musiciens dans une fosse virtuelle, Antoni Sykopoulos au piano et Julien Jolly à la batterie et autres percussions. Bertrand de Rouffignac campe un Arlequin monté sur ressorts, exalté (c’est peu de le dire), pirouettant, dansant, chantant. À ses côtés, Xavier Gallais est un Alcandre troublant, complexe dont les tirades sont saluées par les applaudissements de la salle. Le triumvirat cocasse et outrancier jusqu’à la lie est joué par Olivier Balazuc (l’évêque), Flannan Obé (le ministre de la Culture) et Damien Bigourdan (le PDG). Émilien Diard-Detoeuf, Geert Van Herwijnen, Eva Rami et Pauline Deshons forment la jeune troupe de théâtre idéaliste. Enfin, Céline Chéenne, qui était déjà de la Servante, incarne tour à tour sœur Victoire, une nonne quasi mystique totalement perchée qui se métamorphose en une tragédienne old school, mais si craquante…

C’est un hymne à la joie, avec ses scories, ses fulgurances, ses tunnels (la deuxième partie est peut-être de trop), un voyage au cœur du théâtre, du poème, un spectacle où l’on nous distribue des psaumes et un manifeste révolutionnaire. Certains signent des pactes avec le diable, Py a signé un pacte avec le théâtre. Marie-José Sirach

Jusqu’au 15/07 au gymnase Aubanel. Du 11 au 19/11/23 aux Amandiers de Nanterre. Les 25 et 26/11/23 au TNP de Villeurbanne.

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Les wc pour champ de bataille !

Jusqu’au 29/07, au 11*Avignon (84), Denis Laujol met en scène Le champ de bataille. L’adaptation du roman de Jérôme Collin, magistralement interprété par Thierry Hellin. Les tribulations d’un père en rupture de ban avec sa maisonnée, surtout une réflexion acerbe sur les travers d’une société à la dérive.

Une première au théâtre, le Belge ose tout, il ne recule devant aucune audace : dans la fière et digne descendance des artistes et plumitifs surréalistes ou anarchistes, de nos jours Par Jupiter à la radio et Jean-Pierre Verheggen à l’écriture, c’est d’abord par cette disposition d’esprit et non par l’accent qu’il se distingue du Français. La preuve avec ce Champ de bataille créé au Théâtre de Poche de Bruxelles, aujourd’hui en terre avignonnaise : le cabinet d’aisances comme unité de lieu ! Assis sur la cuvette, tel un roi déchu sur son trône, l’homme soliloque : sur sa progéniture, sa femme, l’école, le boulot, la société en général… Les toilettes ? Son refuge, son havre de paix, il est peu commun de squatter le petit coin en quête de calme, de sérénité et tranquillité retrouvées.

Dérouté par son ado de fils, plongé en pleine crise conjugale, ce père des temps modernes est lassé d’entendre les portes claquer, son gamin jurer comme un charretier ou s’exprimer qu’en banales onomatopées, sa compagne le rabrouer à longueur de journée… Dure la crise d’identité, la crise de paternité quand un beau jour le fils devenu grand vous déclare que vous n’êtes plus son héros d’enfance, que vous n’êtes plus à la hauteur : juste un mec embourgeoisé, engoncé dans le train-train quotidien « avec son petit chapeau, son petit manteau, sa petite auto » comme le chantait Brel, un célèbre compère belge ! Ici, en terre wallonne comme en France, on ne rêve plus trop. Ils ont tué Jaurès, mon brave Monsieur, entre coups de chaleur et coups de pompe aux utopies, le spectacle d’une société en déliquescence ne fait plus fantasmer les nouvelles générations.

Alors, solitaire sur sa cuvette, ce père en perte de repères fait un constat amer : ses révoltes, rebellions et ambitions, il les a bien enterrées, noyées à coups de soumission et de démission face aux impératifs du quotidien : un foyer, un métier, une maison, des enfants… Un homme perdu, défait, morne plaine et triste champ de bataille. Résigné, feuilletant les brochures qui s’accumulent à ses pieds, il lui reste juste à consulter sa psy, écouter les trains siffler, songer aux voyages qu’il n’a pas fait. Faut-il se condamner à tirer la chasse définitivement sur ses désirs et ses rêves, le feu ne peut-il donc jamais rejaillir du volcan que l’on croit trop vieux ?

Perdu assurément, dépassé certainement, fragile et tendre tout à la fois, ce père-là nous touche. Si proche, si près de chacune, chacun d’entre nous vraiment… Plus vrai que nature, Thierry Hellin épouse une génération, lui donne figure et existence. Les mots de Jérôme Collin sonnent juste, la faillite d’une société et d’un système scolaire qui broient plus qu’ils n’instruisent, qui avilissent plus qu’ils ne libèrent. Sobre et colorée, la mise en scène de Denis Laujol se joue de l’immobilité pour nous embarquer dans un étonnant voyage intérieur. D’un personnage l’autre, de sa psy au directeur de l’école de son fils, Thierry Hellin les incarne à tour de rôle avec délicatesse, finesse et humour. La vie, notre vie avec ses hauts et ses bas, avec ses doutes et remises en cause, le poids des échecs mais aussi les fragrances d’espoir.

Entre cris et délires, pleurs et rires, Hellin est des nôtres. Allez viens, bouge tes fesses, tu n’es pas tout seul, quitte ton cabinet ! La vie renaît en attendant que ta fille, la petite dernière, à son tour… Pas de tram 33 en Avignon ? Qu’importe, sur le coup de midi allez-y donc tous, empruntez le boulevard Raspail et faites halte à hauteur du 11. Au sortir du théâtre, vous irez manger des frites chez Eugène ! Yonnel Liégeois

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Le cas Lucia J., un spectacle de feu

Jusqu’au 26/07, au théâtre Artéphile en Avignon (84), se donne Le cas Lucia J. [un feu dans sa tête]. Un texte d’Eugène Durif, mis en scène par Éric Lacascade et prodigieusement interprété par Karelle Prugnaud ! Le tragique destin de Lucia Joyce, la fille du célèbre écrivain James Joyce, internée durant la plus grande partie de sa vie.

Sans producteur principal important, pris en charge par les compagnies respectives d’Éric Lacascade et d’Eugène Durif avec Karelle Prugnaud (L’envers du décor), avec l’aide de quelques fidèles (la Rose des Vents de Villeneuve d’Ascq, la Scène nationale de Dieppe), Le cas Lucie J. (un feu dans la tête) a vu le jour non sans difficultés pour se donner aujourd’hui à l’Artéphile lors du festival d’Avignon… L’auteur, Eugène Durif, est hanté par la double figure de Lucia Joyce et de son père. Voilà plusieurs années déjà qu’il tourne autour d’elles au point qu’entre deux conférences sur le sujet, il a entrepris d’écrire à la fois une pièce de théâtre et un roman sur la question, ce que voyant France Culture lui a confié un cycle de 5 émissions – un véritable feuilleton – pour décrire le destin de la jeune femme (ce sera donc un troisième type d’écriture que Durif devra trouver et mettre en œuvre). Qui était cette Lucia Joyce née en 1907 à Trieste et disparue en 1982 à l’hôpital psychiatrique de Saint-Andrew’s à Northampton ?

Le titre du spectacle a le mérite de poser clairement les termes de la question : Le cas de Lucia J. (Un feu dans la tête). À voir le déroulé de la vie de Lucia J., on peut effectivement parler de « cas » avec l’image du « feu dans sa tête », allusion au fait qu’elle passa la plus grande partie de sa vie, dès les années 30, d’un hôpital psychiatrique (à Zürich) à un autre (Saint-Andrew’s) avec une halte à Ivry où mourut Artaud en 1948… Feu dans sa tête, mais sans doute aussi feu dans son corps, ce que Karelle Prugnaud exprime sur scène avec une belle fureur toujours maîtrisée. Feu dans le corps, puisque Lucia J. commença son parcours artistique par la danse. « Avant que tout s’arrête, je danse des journées entières, pendant plusieurs années. Mes parents suivent cela de près, ils ne me quittent presque jamais. Quand je suis allée faire un stage à Salzbourg, à l’école d’Isadora Duncan, dirigée en fait par sa sœur, ils sont venus en vacances tout près »… Promise à un bel avenir, après avoir côtoyé Jacques Delcroze, Raymond Duncan (le frère d’Isadora), Madame Egorova, pédagogue des ballets russes, qui fut également le professeur de Zelda Fitzgerald qu’elle croisa, elle s’arrête brusquement à l’âge de 22 ans.

Elle écrit, dessine (Calder fut un temps son professeur de dessin), fréquente Samuel Beckett qui est alors le secrétaire de son père, mais refuse de s’engager plus avant comme elle le désire… et commence à connaître ses premiers troubles psychiatriques. Elle est soignée par Jung avant d’être internée. Le moins que l’on puisse dire est que sa relation avec son père, James, est trouble et complexe, ce dernier pensant simplement que sa fille retrouverait la raison dès qu’il aurait terminé l’écriture de son Finnegans wake entamée en 1923, et achevée seulement quinze ans plus tard ! Un temps largement suffisant pour que Lucia recouvre la santé, elle qui se confond parfois avec l’héroïne du livre, Anna Livia Plurabella, au cœur de toutes les langues inextricablement mêlées. Durif fera dire à Lucia – car c’est elle qui parle dans son texte, ce qui donne à l’ensemble une tonalité singulière – « je déteste cette anna livia plurabella, elle m’a volé ma vie, volé à toi/Anna Livia Plurabella »… Où sommes-nous ? Dans quelles pages de quel livre ? Celui de la vie enserrée dans une camisole de force ?

L’écriture de Durif est superbe, la forme séquencée épousant le rythme de la pensée malade, en perpétuelle mouvance et agitation, de Lucia : « Ça crie dans ma bouche, ça crie dans ma tête, tous leurs mots qui me déchirent l’intérieur, vous voulez que je gueule encore pour que vous les entendiez mieux ? » Sur le plateau rendu à l’état brut par Magali Murbach, Karelle Prugnaud cisèle les cris de Lucia ; elle le fait avec une rare détermination, entre grâce et violence. Sa troublante beauté fascine en ce qu’elle recèle de dangerosité, celle de la folie. Guidée par Éric Lacascade elle est prête à jouer, de toutes les tonalités et de tous les registres qu’il lui demande. Lui, tout comme Durif qui finira par apparaître physiquement, rôde aux alentours de ce qui tient lieu de plateau. Un lieu hanté par ces trois personnages et que balaye un authentique souffle poétique. Jean-Pierre Han

Frictions, carnet n°6

LE CAS LUCIA J. tourne, comme une fiction et de façon très libre, autour de l’étrange relation entre l’écrivain James Joyce et sa fille Lucia. Eugène Durif est l’un des écrivains les plus captivants de notre univers littéraire et dramatique. Auteur de théâtre, il a été mis en scène par Alain Françon, Jean-Louis Hourdin, Patrick Pineau, Anne Torrès, Karelle Prugnaud, Éric Lacascade…

Poète, romancier, nouvelliste, essayiste, journaliste, Eugène Durif ne cesse d’expérimenter toutes les formes d’écriture. Le Carnet n°6 (88 p., 8€) propose le texte intégral de la pièce. Il est accompagné d’un superbe portofolio, signé du photographe Michel Cavalca et réalisé par la comédienne Karelle Prugnaud (disponible en librairie sur commande ou sur le site de Frictions).

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Avignon, le travail en scène

Sise à Roubaix (59) et consacrée aux rapports culture et travail, l’association Travail&Culture a répertorié spectacles et rencontres qui abordent la question du travail au Festival d’Avignon. Une initiative à saluer, une invitation à découvrir des spectacles hors des sentiers convenus. Ancrés sur paroles et réalités ouvrières, souvent de belle facture et d’une puissante intensité dramatique.

Forte de sa démarche d’éducation populaire, l’association initie de nombreux projets culturels et artistiques (spectacles, lectures, expositions, ateliers, films, résidences d’écriture…) entre créateurs et milieux populaires. Elle est reconnue par le ministère de la Culture comme référent national sur les questions culture/monde du travail. Yonnel Liégeois

Rvi – Spectacle mis en scène par Maryse Meiche (Cie Combines) – Théâtre de la Bourse du Travail CGT, Avignon (84) – du 07/07/22 au 17/07/22 – 15h
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La R’vue – Création collective de et par la Compagnie Théâtre de L’Aventure ! – Théâtre de la Bourse du Travail CGT, Avignon (84) – du 07/07/22 au 17/07/22 – 21h
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Chambre 2 – Spectacle mis en scène par Catherine Vrignaud Cohen (Cie Empreinte(s)) – Théâtre Golovine, Avignon (84) – du 07/07/22 au 25/07/22 – 16h10
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Dépôt de bilan – Spectacle de et par Geoffrey Rouge-Carrassat (Cie La Gueule Ouverte) – Avignon-Reine Blanche, Avignon (84) – du 07/07/22 au 25/07/22 – 22h30
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À la ligne (Feuillets d’usine) – Spectacle mis en scène par Mathieu Létuvé (Cie Caliband Théâtre) – Théâtre de la Manufacture, Avignon (84) – du 07/07/22 au 26/07/22 – 13h50
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Le geste – Spectacle mis en scène par Hélène Tisserand (Cie Le plateau ivre) – Artéphile, Avignon (84) – du 07/07/22 au 26/07/22 – 17h15
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Cartable – Spectacle mis en scène par Vincent Toujas (Cie Toujours Là) – L’Espace Alya, Avignon (84) – du 07/07/22 au 28/07/22 – 20h45
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Paying for it – Création collective mise en scène par le Collectif La Brute – Théâtre des Doms, Avignon (84) – du 07/07/22 au 28/07/22 – 21h30
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Grès (tentative de sédimentation) – Spectacle mis en scène par Guillaume Cayet (Cie Le désordre des choses) – 11 • AVIGNON, Avignon (84) – du 07/07/22 au 29/07/22 – 10h35
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Pourquoi les lions sont-ils si tristes ? – Spectacle mis en scène par Karim Hammiche (Cie de L’Œil Brun) – 11 • AVIGNON, Avignon (84) – du 07/07/22 au 29/07/22 – 12h
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Étienne A. – Spectacle mis en scène par Florian Pâque (Cie Le nez au milieu du village) – La Scala Provence, Avignon (84) – du 07/07/22 au 29/07/22 – 15h25
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Des femmes respectables – Pièce chorégraphique de Alexandre Blondel (Cie Carna) – Avignon-Reine Blanche, Avignon (84) – du 07/07/22 au 29/07/22 – 18h15
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Leurs enfants après eux – Spectacle mis en scène par Hugo Roux (Cie Demain dès l’Aube) -11 • AVIGNON, Avignon (84) – du 07/07/22 au 29/07/22 – 22h15
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Bartleby – Spectacle mis en scène par Bruno Dairou (Cie des Perspectives) – Théâtre Le Casbestan, Avignon (84) – du 07/07/22 au 30/07/22 – 11h10
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Le prix de l’ascension – Spectacle de et avec Antoine Demor et Victor Rossi (Les créations manta) – Théâtre des Béliers, Avignon (84) – du 07/07/22 au 30/07/22 – 12h55
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Jules – Spectacle mis en scène par Mickaël Allouche (Carrelage Collectif) – Théâtre des Barriques, Avignon (84) – du 07/07/22 au 30/07/22 – 13h05
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Dream job(s) – Spectacle mis en scène par Alice Safran (Cie du Théâtre de l’Oiseau-Tonnerre) – Théâtre Tremplin, Avignon (84) – du 07/07/22 au 30/07/22 – 13h45
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Gueules noires – Spectacle mis en scène par Ali Bougheraba (Cie Rentrez dans l’art) – Théâtre Le Grand Pavois, Avignon (84) – du 07/07/22 au 30/07/22 – 13h50
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On vous rappellera – Spectacle mis en scène par Christophe Lavalle (Cie des Recruteurs) – Les Étoiles, Avignon (84) – du 07/07/22 au 30/07/22 – 14h10
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Petit boulot pour un vieux clown – Spectacle mis en scène par Virginie Lemoine – Théâtre du Balcon, Avignon (84) – du 07/07/22 au 30/07/22 – 16h
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RISE (et si on transformait le monde ?) – Spectacle mis en scène par Ariane Boumendil (Cie Les Vagues Tranquilles) – Théâtre des Béliers, Avignon (84) – du 07/07/22 au 30/07/22 – 17h40
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Petit paysan tué – Spectacle mis en scène par Yeelem Jappain (Cie Cipango) – Théâtre des Lucioles, Avignon (84) – du 07/07/22 au 30/07/22 – 21h45
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Débrayage – Spectacle mis en scène par Nikson Pitaqaj (Cie Libre d’Esprit) – La Chapelle des Italiens, Avignon (84) – du 07/07/22 au 30/07/22 – 21h45
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La Mâtrue – Adieu à la ferme – Spectacle de et par Coline Bardin (Cie La Mâtrue) – Théâtre du train bleu, Avignon (84) – du 08/07/22 au 24/07/22 – 16h15
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Élémentaire – Spectacle mis en scène par Clément Poirée (Théâtre de la Tempête) – Théâtre du train bleu, Avignon (84) – du 08/07/22 au 27/07/22 – 10h
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La passe imaginaire – Pièce chorégraphique mis en scène et interprétée par Etcha Dvornik (Cie Etcha Dvornik) – Théâtre Tremplin, Avignon (84) – du 08/07/22 au 30/07/22 – 20h30
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À la ligne – Spectacle mis en scène par Katja Hunsinger (Collectif Artistique du Théâtre de Lorient) – Théâtre du train bleu, Avignon (84) – du 09/07/22 au 27/07/22 – 10h
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Camille et la grève des boucher·ères – Spectacle mis en scène par Guillaume Fulconis (Cie Ring Théâtre) – Festival Villeneuve en scène, Villeneuve lez Avignon (30) – du 10/07/22 au 20/07/22 – 22h
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Ma prof ? – Pièce chorégraphique de Émilie Buestel et Marie Doiret (Cie Sauf le dimanche) – La Cour du spectateur, Avignon (84) – du 11/07/22 au 27/07/22 – 13h30
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Infirmière, sa mère ! – Spectacle de et par Caroline Estremo – Théâtre Le Paris, Avignon (84) – les 12/07/22 et 13/07/22 – 21h15
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Éducation nationale – Lecture et présentation de la création de Jeanne Lepers et François Hien, mise en scène par Jeanne Lepers (Cie Bloc / Harmonie Communale) – Théâtre du train bleu, Avignon (84) – le 14/07/22 – 10h30
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Libr’ – Spectacle mis en scène par Isabelle Starkier (Cie Poupette et Cie) – Théâtre de la Rotonde, Avignon (84) – du 19/07/22 au 28/07/22 – 16h
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Cordialement, – Spectacle mis en scène par Aurélia Ciano (Cie Donc du coup) – La Factory – 3-Chapelle des Antonins, Avignon (84) – du 19/07/22 au 30/07/22 – 10h
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Europe Connexion – Spectacle mis en scène par Pablo Dubott (Cie La Mala) – Théâtre Tremplin, Avignon (84) – du 19/07/22 au 30/07/22 – 10h15
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À SAVOIR AUSSI :

Travailler dans le spectacle ! Sens, engagement, expérience – Forum animé par Catherine Courtet (ANR) et Claire Guillemain (Thalie Santé) – Cloître Saint-Louis, Avignon (84) – le 13/07/22 – 10h à 13h

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– Quelle politique sociale pour le spectacle vivant ? – Avec la mutuelle Audiens, en partenariat avec la CGT spectacle – Cloître Saint-Louis, Avignon (84) – le 13/07/22 – 16h30 à 18h

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Murkus, du lait et des larmes

Auteur et metteur en scène palestinien, fondateur et directeur artistique du Théâtre Khashabi, Bashar Murkus est de retour à Avignon avec Milk, son ultime pièce. Avec sa compagnie, il ouvre la voie à la construction d’un théâtre ­palestinien indépendant et dynamique. En Israël et dans les territoires occupés, pour son rayonnement international.

Marina da Silva – Vous venez de créer Milk, une pièce avec de nombreuses actrices. Quels en sont les enjeux ?

Bashar Murkus – Nous l’avons présentée au public au début du mois, à Jérusalem, au Théâtre Al-Hakawati, puis dans notre théâtre, à Haïfa. Pour cette création, j’ai travaillé avec un groupe de six actrices et un acteur, Khulood Basel pour la dramaturgie, Majdala Khoury pour la scénographie, Raymond Haddad pour la musique et notre équipe technique, tous Palestiniens de l’intérieur ou en exil. Il s’agit d’une performance visuelle. Il n’y a pratiquement pas de texte, car les personnages, des femmes confrontées à la perte de leurs enfants, sont devenus silencieux, sans voix. La pièce traite de ce que la tragédie produit chez les êtres, dans l’immédiat et à long terme. Ça les transforme totalement, tous, sans exception. Et pas seulement les femmes.

M-D.S – À quoi le titre fait-il référence ?

B.M – Milk, en anglais, signifie lait. En arabe, le mot revêt un autre sens, que l’on peut traduire par « c’est à moi ». C’est un double sens très intéressant pour nous. Le spectacle a ainsi à voir avec les matériaux liquides tels le lait, le sang, la sueur, les larmes. Mais nous pouvons explorer la deuxième notion, ce qui est à nous. Nous avons fondé notre compagnie en 2011 (avec Khulood Basel, Shaden Kanboura, Henry Andrews, Majdala Khoury) et sommes devenus indépendants en 2015, après qu’une de nos pièces sur les prisonniers politiques a ­déclenché la censure du gouvernement israélien. Au fondement de notre travail, il y a toujours une recherche très importante et partagée. Nous avons travaillé près de deux ans sur le spectacle. Beaucoup de monde s’est impliqué à travers de nombreux stages et ateliers que nous avons organisés. Nous avons utilisé des moyens très divers pour imaginer cette création et nous sommes très heureux de son aboutissement.

M-D.S – À propos de votre précédente création, le Musée, vous expliquiez qu’elle ne faisait pas référence au conflit israélo-arabe. Cette fois-ci, traitez-vous de la réalité palestinienne ?

B.M. – C’est plus compliqué. Je refuse que mon travail soit perçu comme traitant exclusivement de la Palestine mais, bien évidemment, je parle de la Palestine tout le temps. Si j’aborde le thème de la mort, cela évoque la Palestine, mais pas seulement, car c’est, hélas, un thème universel. Les mères perdent leurs enfants dans le monde entier. Ce désastre peut être vécu dans n’importe quel endroit du monde. L’actualité regorge de ces tragédies : en Palestine, en Ukraine… Je commence mes recherches à partir de ma propre histoire, de celle de mon peuple, à partir de là où je vis. Je cherche à travailler en profondeur sur ces thèmes, en impliquant les gens autour de moi.

M-D.S – Quelle est la situation aujourd’hui ? L’an dernier, après les révoltes de Jérusalem qui ont embrasé Gaza, la Cisjordanie et Israël, vous espériez l’émergence de nouvelles formes de solidarité et d’organisation…

B.M. – Il est très difficile d’analyser la situation en quelques phrases alors que nous vivons constamment au milieu de troubles. Mais Milk parle de cette solidarité et d’avenir. La situation que nous vivons a beaucoup interféré sur la création. Nous traitons de l’histoire d’un groupe de femmes qui ont perdu leurs enfants. Comment survivre à cela ? Nous explorons les conséquences sur leurs vies et nous interrogeons l’après : à quoi le futur peut-il ressembler après une telle tragédie ? Cela fait naître des questions très importantes comme celle de sa propre responsabilité par rapport à l’avenir. Mais elles sont universelles et j’espère qu’elles auront cette puissance dans la création.

M-D.S – Comment avez-vous vécu votre présence à Avignon en 2021 ? C’était important pour faire connaître la création palestinienne ?

B.M- C’était fantastique ! Il y a quelque chose de très puissant dans ce festival. Je pense qu’il est très important que tous les arts du monde puissent circuler. Cela a une signification considérable aussi bien pour les artistes que pour le public de pouvoir partager des expériences, des formes et des esthétiques différentes. Pour des artistes qui travaillent sous occupation, c’est encore plus important. Marina Da Silva

La scène palestinienne, état des lieux

Deux ouvrages viennent de paraître pour se représenter la carte du théâtre palestinien et son impact sur la société, ses problématiques dans le cadre de l’occupation. La Palestine sur scène, une expérience théâtrale palestinienne, 2006-2016 (Presses universitaires de Rennes) de Najla Nakhlé-Cerruti, docteure en littératures et civilisations à l’Inalco (Institut national des langues et civilisations orientales) : après L’individu au centre de la scène (Presses de l’Ifpo) où elle présentait des auteurs et des textes majeurs, elle montre la difficulté de répertorier un patrimoine peu publié et des pratiques dynamiques et complexes, sur un territoire fragmenté.

La Palestine n’est pas qu’une Terre Sainte ou une zone de conflit, c’est aussi une scène culturelle avec ses poètes prestigieux, ses conteurs et ses comédiens de talent. Rien qu’en Cisjordanie, en y ajoutant Jaffa (près de Tel-Aviv), Haïfa (au nord) et Maghar (près du Golan), on n’y compte pas moins de 26 théâtres installés dans 11 villes ! Dans Voix du théâtre en Palestine (éditions Riveneuve), le photographe Jonathan Daitch présente une cinquantaine de lieux, d’artistes et directeurs de structures, auprès desquels il a recueilli de passionnants témoignages. Tous deux, Najla Nakhlé-Cerruti et Daitch, soulignent le rôle du fondateur du Théâtre national palestinien, François Abou Salem, qui allait ouvrir la voie à l’élaboration d’un théâtre palestinien indépendant.

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