Archives de Catégorie: Rideau rouge

Bourdieu-Podalydès, une famille

Aux éditions Julliard, Denis Podalydès a publié L’ami de la famille, souvenirs de Pierre Bourdieu. Le récit du tendre et inattendu compagnonnage du grand comédien avec la famille Bourdieu, père et fils. Paru dans le mensuel Sciences humaines (N°380, juillet-août 2025), un article de Jean-Marie Pottier.

Parmi les signatures réunies dans La Misère du monde, énorme succès de librairie dirigé par le sociologue Pierre Bourdieu en 1993, s’en glissait une inattendue : celle de l’acteur Denis Podalydès, recruté pour accoucher la parole d’une comédienne précaire et d’un jeune militant du Front national. Alors surtout actif au théâtre, l’interprète allait ensuite se révéler au grand public dans deux productions majeures du jeune cinéma français des années 1990, Comment je me suis disputé… (ma vie sexuelle) d’Arnaud Desplechin, puis Dieu seul me voit, premier long-métrage de son frère Bruno Podalydès. Le premier de ces deux films était coscénarisé par un des fils de Pierre Bourdieu, Emmanuel, rencontré sur les bancs de la khâgne du lycée parisien Henri IV. Également metteur en scène, ce dernier confia à Denis Podalydès, dans son film Vert paradis (2003), le rôle d’un sociologue parti étudier son Béarn natal, comme Pierre Bourdieu en son temps.

De tous ces liens croisés, le comédien a tiré un récit à la fois tendre et ému de son compagnonnage avec la famille Bourdieu, dont il était en quelque sorte devenu le « quatrième fils ». Il se livre, au prisme des concepts bourdieusiens, à une « autosocioanalyse » en acteur débutant tiraillé entre plusieurs habitus : grand bourgeois versaillais, fils de pied-noir, étudiant des écoles de l’élite. Au-delà du portrait impressionniste du sociologue, disparu en 2002, se dégage sous la plume de Denis Podalydès une subtile analyse des rapports entre sociologie et théâtre. Si Pierre Bourdieu, ou la sociologie plus généralement, se méfiait de la « théâtralité exubérante » et du jeu des péripéties, son œuvre, et celles d’auteurs l’ayant influencé tels Erving Goffman ou Norbert Elias, participent d’une description fine de la société comme théâtre. Jean-Marie Pottier

L’ami de la famille, souvenirs de Pierre Bourdieu, par Denis Podalydes (Julliard, 256 p., 21€).

« Sciences Humaines s’est offert une nouvelle formule », se réjouit Héloïse Lhérété, la directrice de la rédaction. L’objectif de cette révolution éditoriale ? « Faire de Sciences Humaines un lien de savoir à un moment où l’histoire s’opacifie et où les discours informés se trouvent recouverts par un brouhaha permanent ». Au sommaire du numéro 380, un remarquable dossier sur ce qui nous relie à notre enfance et deux passionnants sujets (un entretien avec le philosophe Marcel Gauchet « Le néolibéralisme ne passera pas », le portrait de l’historienne Malika Rahal « Une autre histoire de l’Algérie »). Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des Sites amis. Un magazine dont nous conseillons vivement la lecture. Yonnel Liégeois

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Marianne Basler, un événement !

Du 12/09 au 19/10, au Théâtre de l’Atelier (75), Marianne Basler interprète L’événement. L’adaptation du récit d’Annie Ernaux, prix Nobel de littérature 2022, qui narre son avortement clandestin dans les années 60. Entre pudeur et conviction, la vérité d’écriture d’une grande auteure et la puissance d’évocation d’une grande comédienne.

Dans la pénombre, d’un pas furtif et lent, elle arpente les planches de cour à jardin. S’autorisant parfois de longues pauses au mitan de la scène pour clamer, du début à la fin de L’événement, stupeur et douleur, colère et désarroi… Pour tout décor, une table et une chaise, un espace aussi modeste que l’appartement de la « faiseuse d’anges » où s’est rendue la protagoniste quelques décennies plus tôt. Nous sommes dans les années 60, la loi juge encore l’avortement comme un crime. La jeune étudiante en littérature est résolue, catégorique : elle refuse cette grossesse. La seule issue ? Trouver la bonne adresse, clandestine évidemment ! Paru en l’an 2000, L’événement, le récit au titre éponyme d’Annie Ernaux, fait sensation. L’auteure confesse, en une centaine de pages d’une écriture dense et serrée, l’avortement auquel elle s’est résolue.

Le fœtus entre les jambes

Âgée d’à peine 24 ans, fille de petits commerçants, sur les bancs de la fac de Rouen elle se sent seule, perdue face à son état. Rares sont les médecins à risquer le geste interdit. Celui qu’elle consulte, à l’absence de ses règles ? Elle découvrira que, sans l’informer, il lui a « prescrit un médicament utilisé pour empêcher les fausses couches » ! Constat terrible, sans appel : « les filles comme moi gâchaient la journée des médecins. En face d’une carrière brisée, une aiguille à tricoter dans le vagin ne pesait pas lourd ». Deux visites chez la matriarche parisienne, une nuit à la résidence universitaire… Une sonde dans le corps, assise sur son lit dans sa petite chambre, elle se retrouve avec le fœtus entre les jambes. Une voisine d’étage « va chercher un sac de biscottes vide et je le glisse dedans. Je vais jusqu’aux toilettes (…) Je retourne le sac au-dessus de la cuvette, je tire la chasse ». Les deux filles pleurent.

Violence des situations, violence des maux et des mots… Tels ceux de cet interne, lorsqu’Annie Ernaux est hospitalisée pour cause d’hémorragie : « Je ne suis pas le plombier » ! Des propos que Marianne Basler, pétrie de douleur, jette à la face des spectateurs… L’un des rares moments où la comédienne, entre réserve et pudeur, hausse le ton en cette émouvante mémoration du temps d’avant où les femmes n’avaient toujours pas conquis le droit de disposer de leur corps. Jeu minimaliste, voix chuchotée, un spectacle d’une incroyable puissance pour évoquer les combats passés et à venir de la moitié de l’humanité en vue de l’égalité. Flamboyante Marianne, magistrale interprète et sculpturale égérie de la République des Lumières ! Yonnel Liégeois, photos Pascal Gely / Hans Lucas

L’événement, d’Annie Ernaux : du 12/09 au 19/10, les vendredi et samedi à 19h, le dimanche à 15h. Le théâtre de l’Atelier, 1 place Charles Dullin, 75018 Paris (Tél. : 01.46.06.49.24). Le texte est disponible chez Folio-Gallimard (144 p., 7€60. Nouvelle édition annoncée pour novembre 2025).

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Quand Lacroix se taille un costume…

Jusqu’en janvier 2026, à Moulins dans l’Allier (03), le Centre national du costume et de la scène présente Christian Lacroix en scène. Une rétrospective consacrée à l’ancien créateur de mode, désormais réclamé par les scènes de théâtre, de danse et d’opéra.

Profession, costumier ! Christian Lacroix, qui a participé à la grande fiesta périodique de la mode, avec ses défilés et chroniques mondaines, pendant plus de 20 saisons dès les années 1980, n’a « jamais aimé coudre ». Désormais, mais en fait depuis une quarantaine d’années, le Camarguais natif d’Arles, qui porte beau ses 73 printemps, est un homme de spectacle« Je suis designer », s’amuse-t-il. En vérité, il conçoit, dessine, assemble (avec toute une équipe il est vrai) des tenues pour la scène, que ce soit au théâtre ou à l’opéra. Jusqu’en janvier, le Centre national du costume et de la scène (CNCS), installé depuis 2006 dans l’ancienne caserne de cavalerie construite en 1768 à Moulins, lui consacre une imposante et belle exposition, judicieusement intitulée Christian Lacroix en scène. La rétrospective, avec environ 140 costumes, vaut le déplacement dans l’Allier. Même si la ligne de chemin de fer qui dessert la cité auvergnate montre souvent des signes de fatigue.

Un artiste flamboyant et baroque

Christian Lacroix est un peu chez lui à Moulins. D’une part, parce qu’il est depuis 2009 président d’honneur de ce musée national, mais aussi parce qu’il est avec quelques autres, dont Martine Kahane, la première directrice, un des fondateurs de cette maison unique en son genre. Déjà par deux fois, en 2007 et 2012, ses créations pour le plateau ont été montrées au public, notamment pour la danse à l’Opéra de Paris. Cette fois, il est incontestable que l’on a sous les yeux le véritable cheminement d’un parcours passionné. Delphine Pinasa, la directrice du CNCS et commissaire de cette exposition, évoque « l’univers fascinant » d’un « artiste visionnaire, célèbre pour son style flamboyant et baroque ». De vitrine en vitrine, s’exprime en effet toute la palette vibrante de celui qui n’envisage pas de travailler autrement que comme un artisan. Véronique Dollfus, la scénographe de cette exposition, fut également celle de Tous Léger au musée du Luxembourg, à Paris.

Dans chacune des vitrines, devant des toiles peintes rappelant l’univers du spectacle, les costumes présentés sur des mannequins sont mis en lumière comme pour une représentation. Ils témoignent des spectacles créés comme le Phèdre mis en scène par Anne Delbée en 1995, ou encore, en 2006, le Cyrano de Bergerac, par Denis Podalydès et la troupe de la Comédie Française. Avec quelques absents, car ils sont encore en tournée ou annoncés pour des reprises. Christian Lacroix a créé les costumes de plus de 30 productions lyriques, pour l’Opéra de Paris, le Festival d’Aix-en-Provence, le Capitole de Toulouse, l’Opéra du Rhin, la Monnaie de Bruxelles, et d’autres scènes lyriques en Allemagne, Suisse, Espagne, Chine, etc…

Sans oublier, en décembre 2024, le Soulier de satin, de Paul Claudel, mis en scène au Français par Éric Ruf. Lequel, visiteur d’un jour, devant la tenue de Lucrèce Borgia portée sur la scène de la salle Richelieu par Elsa Lepoivre, souligne « la qualité de ce costume, qui était la même que celle des robes portées par les jeunes académiciennes de la troupe. Preuve que, pour Lacroix, les figurants ont droit aux mêmes égards que les premiers rôles ».

Des gens qui aiment les puces

« Je n’ai pas une façon de dessiner très académique », affirme Christian Lacroix. Désormais, il utilise surtout une palette graphique. N’empêche, l’exposition démarre par la présentation dans le Salon d’honneur de dizaines de croquis. Suivent, dans une sorte de chronologie : la Renaissance, le XVIIIe siècle, la mythologie, etc… En passant par la vitrine des robes de mariée, un peu comme dans les présentations de mode, quand elles concluent le défilé. Mais ici chacune porte la trace de son rôle, sanglant parfois. Voici celles de Roméo et Juliette, Pelléas et Mélisande

Elles n’en sont que plus saisissantes, rappelant les drames vécus par les héroïnes qui les ont portées. Un peu plus loin, saluons le Bourgeois gentilhomme, mis en scène par Podalydès, puis le Georges Dandin de Michel Fau. Toujours, poursuit le costumier, « je travaille avec des gens qui aiment l’archive, les puces… J’ai la chance de pouvoir utiliser beaucoup de bijoux récupérés, des broderies qui viennent parfois de vêtements liturgiques. Cela fait partie d’une magie qui m’est très chère, mais qui n’est pas forcément très onéreuse ». Une pratique qui assure cependant la richesse de ces costumes et la symphonie de leurs couleurs.

Plus loin, le « grand final » dans une vaste salle tout habillée de noir accueille « Anges et démons ». Place aux « momies enluminées des catacombes de Roméo et Juliette ». Mais aussi aux trolls du Peer Gynt d’Éric Ruf, lesquels voisinent avec les squelettes des ecclésiastiques de l’Aïda de Johannes Erath donnée à Cologne. Sans oublier le pape échappé de la Vie de Galilée joué en 2019 à la Comédie-Française.

La patte du costumier se retrouve sans difficulté dans chacune de ces réalisations fantastiques, qu’elles soient en tissus patinés et usés par la vie ou délicatement assemblées en papiers collés. Avec toujours une intention particulière. Parfois dans la création pure et libre, d’autres fois, dans le respect des origines, comme pour les tenues de la Carmen de Bizet donnée en janvier dernier à l’Opéra royal de Versailles, dans des costumes absolument fidèles à ceux de la création initiale en 1875 à Paris, salle Favart. L’histoire continue. Gérald Rossi

Christian Lacroix en scène : jusqu’au 04/01/26, tous les jours de 10h à 18h. L’exposition permanente consacrée à Noureev, l’espace dédié à la scénographie, les salles présentant Une petite histoire de la création des costumes sont ouvertes toute l’année. Le CNCS, quartier Villars, route de Montilly, 03000 Moulins (Tél. : 04.70.20.76.20).

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Cosne, les mécanos du théâtre

Du 27au 31 août, à Cosne-sur-Loire (58), le Garage Théâtre propose la sixième édition de son festival d’été. Un lieu conçu par le dramaturge Jean-Paul Wenzel et sa fille Lou, directrice de la compagnie La Louve En ce troisième millénaire, une décentralisation réussie pour une programmation de haute volée.

Jean-Paul Wenzel n’est point homme à s’effondrer devant l’adversité ! Que la Drac Île-de-France lui coupe les subventions et l’envoie sur la voie de garage pour cause d’âge avancé ne suffit pas à l’intimider… Bien au contraire, jamais en panne d’imagination, avec le soutien de sa fille Lou et d’une bande de joyeux drilles, il retape « au prix de l’énergie de l’espoir, et de l’huile de coude généreusement dépensée » selon les propos du critique Jean-Pierre Léonardini, un asile abandonné pour voitures en panne : en 2020, les mécanos nouvelle génération inaugurent leur nouvelle résidence, le Garage Théâtre ! Loin des ors de la capitale, dans la Bourgogne profonde, à Cosne-sur-Loire, bourgade de 10 000 habitants et sous-préfecture de la Nièvre… À la veille de l’ouverture de la sixième édition de leur festival d’été, du 27 au 31 août, ils peuvent s’enorgueillir du succès : ni panne d’essence et encore moins d’inspiration, ni pénurie de pièces moteur et encore moins d’erreurs d’allumage, l’imagination au volant et le public conquis sur la banquette arrière !

« J’avais envie de créer une nouvelle aventure de décentralisation », confie Jean-Paul Wenzel. « Grâce à Agnès Decoux, une amie de longue date qui habite Cosne, m’est venue l’idée de rechercher un lieu pour y fabriquer un abri théâtral et j’ai trouvé cet ancien garage automobile avec une maison attenante ».

Wenzel est connu comme le loup blanc dans le milieu théâtral. Comédien, metteur en scène et dramaturge, avec une bande d’allumés de son espèce, les inénarrables Olivier Perrier et Jean-Louis Hourdin, il co-dirige le Centre dramatique national des Fédérés à Montluçon durant près de deux décennies. Surtout, il est l’auteur d’une vingtaine de pièces, dont Loin d’Hagondange, un succès retentissant, traduite et représentée dans plus d’une vingtaine de pays, Grand prix de la critique en 1976. Loin de courir après les honneurs, l’homme de scène peut tout de même s’enorgueillir d’être deux fois couronné par la SACD, la Société des auteurs et compositeurs dramatiques : en 2022 pour l’ensemble de son œuvre et quarante-cinq ans plus tôt, en tant que… jeune talent ! Le 27 août, première soirée des festivités, il met en scène l’ultime volet de sa trilogie : après Loin d’Hagondange et Faire bleu, Au vert ! interprété par Lou Wenzel, Calille Grandville et Gilles David, sociétaire de la Comédie française…

Depuis six ans maintenant, le Garage Théâtre accueille donc à l’année des compagnies où le public est convié gratuitement à chaque représentation de sortie de résidence. À l’affiche également un printemps des écritures où, autour d’un atelier d’écriture ouvert aux habitants de la région, sont conviés des auteur(es) reconnus comme Michel Deutsch, Marie Ndiaye, Eugène Durif… Enfin, se tient le fameux festival organisé par la Louve, du nom de la compagnie de Lou Wenzel : au programme théâtre, musique et danse avec des spectacles ouverts à tous et unanimement plébiscités par le public.

« Cette nouvelle aventure de décentralisation est passionnante, elle ouvre à un avenir joyeux », confie Jean-Paul Wenzel avec gourmandise. « Après la création du Centre dramatique national de Montluçon et les Rencontres d’Hérisson (petit village de 700 habitants) dont j’ai partagé l’animation avec Olivier Perrier pendant 28 ans, ce désir de poursuivre un théâtre de proximité et d’exigence ouvert au plus grand nombre, tel le Théâtre du Peuple à Bussang, me tenait vraiment à cœur », avoue le dramaturge sans cesse à fouler les planches !

Confiant en l’avenir, Jean-Paul Wenzel l’affirme, persiste et signe, « le théâtre ne peut pas mourir » ! « J’ai fait toute ma carrière dans le théâtre public, je suis un enfant de la République ». Se désolant cependant qu’aujourd’hui « cette même République s’éloigne peu à peu de son rôle essentiel qui est de soutenir ce lien si précieux entre l’art et le peuple », élargissant son regard à tous les services publics en déshérence : éducation, hôpital, transports… « Un peuple sans éducation, sans culture, sans confrontation à l’art, est un grand danger pour la République », affirme-il avec force et moult convictions. Jean-Paul Wenzel ? Un grand homme des planches, un citoyen de haute stature. Yonnel Liégeois

Le festival, du 27 au 31/08 : spectacles à 19h dans le jardin, à 21h en salle. Pour tout savoir et réserver : Les amis du garage. Le Garage Théâtre, 235 rue des Frères-Gambon, 58200 Cosne-sur-Loire (Tél. : 06.26.75.38.39). Courriel : le.garage.theatre@gmail.com

CHANTEZ, DANSEZ, JOUEZ : MOTEUR !

Le mercredi 27/08 : La surprise du jardin à 19h. Au vert ! à 21h : « Il y a vingt-cinq ans, j’écrivais Loin d’Hagondange : un couple de retraités des usines sidérurgiques se retire à la campagne dans une maison isolée. Vingt-cinq ans plus tard, j’écris Faire bleu : leurs enfants ont la mauvaise idée de s’installer dans la même maison à l’heure de leur pré-retraite, les usines d’Hagondange sont devenues un parc de Schtroumpfs ! Aujourd’hui, j’écris Au vert ! : moi-même à la campagne, vingt-cinq ans après, un troisième volet sur la vieillesse quelque peu désenchantée ». Jean-Paul Wenzel

Le jeudi 28/08 : La surprise du jardin à 19h. Voyage au bout de la nuit, de Céline à 21h. Adaptation et jeu Felipe Castro : « Faire résonner aujourd’hui ces mots, cette langue, celle de Céline, celle du Voyage, celle de sa guerre, de son pacifisme acharné. Le faire maintenant. C’est ce qui m’a semblé nécessaire, évident. Partager la fascination qu’exerce cette langue unique, puissante, charnelle ». Felipe Castro

Le vendredi 29/08 : La surprise du jardin à 19h. L’intranquillité, de Fernando Pessoa à 21h. Dans une mise en scène de Jean-Paul Sermadiras, avec Thierry Gibault et Olivier Ythier. « Pour être grand, sois entier : rien en toi n’exagère ou n’exclue. Sois tout en chaque chose. Mets tout ce que tu es dans le plus petit de tes actes. Ainsi en chaque lac brille la lune entière pour la raison qu’elle vit haut ». Fernando Pessoa

Le samedi 30/08 : La surprise du jardin à 19h. Error 404 à 21h : formé au cirque, à la danse, au théâtre, au clown, Eliott Pineau-Orcier s’inspire du cinéma muet pour développer un impressionnant travail sur le mouvement. Un seul-en-scène mêlant mime, acrobatie, ombres chinoises et arts de la marionnette. Une succession de séquences soigneusement chorégraphiées, intégrant musique et vidéos pour un spectacle aussi brillant qu’enjoué !

Le dimanche 31/08 : L’auberge espagnole à 13h, où chacune et chacun apportent ses meilleures quiches, salades, tartes salées ou sucrées, gâteaux. Le bar sera ouvert… Récital à 15h, dans le jardin : musicien et compositeur, le syrien Hassan Abd Alrahman se consacre à l’oud depuis l’âge de 16 ans. Il a étudié la musique traditionnelle du Moyen Orient à Alep. Son style de musique ? Le jazz oriental !

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Monsieur Jouvet, bonjour

Le 16 août 1951, Louis Jouvet meurt dans son bureau de l’Athénée. En hommage à l’inoubliable comédien et metteur en scène, Chantiers de culture imagine un entretien exclusif avec le docteur Knock et l’évêque de Bedford dans Drôle de drame, le film de Marcel Carné avec Michel Simon. Tirés de ses ouvrages et répliques, Vous avez dit bizarre, moi j’ai dit bizarre ? Comme c’est bizarre…, les propos authentiques d’un maître dans tous les arts.

Yonnel Liégeois – Bonjour, monsieur Jouvet. Quelle étrange destinée, vous avez failli être pharmacien plutôt que comédien !

Louis Jouvet – Comédien, ce n’est pas un métier… Toute ma famille en chœur me l’a chanté et répété avec toutes les variations que comporte l’art de la fugue. J’ai découvert le théâtre au collège, mais à 17 ans j’ai dû m’inscrire à l’école de pharmacie de Paris. Je l’avais juré aux miens et c’est grâce à cette promesse qu’ils m’ont lâché… Pour interpréter des petits rôles tout en passant brillamment mes examens. C’est en 1909, chez Léon Noël au théâtre Montparnasse, que j’ai fait mes véritables débuts de professionnel.

« On fait du théâtre parce qu’on a l’impression de n’avoir jamais été soi-même et qu’enfin on va pouvoir l’être »

Y.L. – En 1911, c’est la rencontre déterminante avec Jacques Copeau. Qui vous demande de devenir son régisseur au futur théâtre du Vieux Colombier…

L.J. – Alors que j’obtiens mon diplôme de pharmacien de première classe en 1913, je rassure Copeau en lui affirmant que « je serai des vôtres ». En octobre, une affiche orange au nom du Vieux Colombier couvre les murs de la rive gauche. C’est un appel « à la jeunesse pour réagir contre toutes les lâchetés du théâtre mercantile et défendre les plus sincères manifestations d’un art dramatique nouveau ». À la première, je joue Macroton dans L’amour médecin. Les critiques remarquent d’emblée mon phrasé particulier et me surnomment « le grand cadavre bègue ». Si j’ai cette diction, c’est évidemment le trac qui me la donne !

Y.L. – Mobilisé comme infirmier en 1914, c’est la guerre et l’horreur des tranchées…

L.J. – Dans le boyau à côté de moi, il y a des Arabes, des Malgaches, des Sénégalais. Que je soigne, réconforte, aide à mourir… Le soir venu, j’allume ma bougie et me plonge dans la lecture de Molière. Autour de moi, des milliers d’yeux m’observent et me regardent : des rats, des centaines de rats ! C’était horrible, insupportable, c’est vraiment des instants où l’on touche le fond.

« Rien de plus futile, de plus faux, de plus vain, rien de plus nécessaire que le théâtre »

.Y.L. – Nouveau directeur de la Comédie des Champs-Elysées, vous créez Knock de Jules Romains en 1923. Un triomphe ?

L.J. – Certes, mais inattendu… André Gide se précipite sur scène pour me féliciter. Pour le public et la critique, désormais, je suis Knock ! Même si le succès de la pièce ne se démentira jamais, je l’ai jouée quelque 2000 fois en 17 reprises, c’est une façon simpliste et commode de voir les choses. L’autre grande rencontre de ma vie ? Jean Giraudoux. Je créerai à la scène la majorité de ses œuvres. Un véritable ami, une vraie complicité littéraire et artistique.

Y.L. – Vous lancez le Cartel en 1927 : un accord inédit entre « théâtreux » ?

L.J. – Notre ambition avec Baty, Dullin et Pitoëff ? Défendre l’esprit du théâtre face à la comédie de boulevard, coordonner nos répertoires, pratiquer une politique commune d’abonnements et de publicité… Chaque associé conserve sa pleine liberté artistique, mais les quatre s’engagent à se solidariser dans toutes les affaires où les intérêts professionnels ou moraux de l’un sont en jeu. Notre communion de vues vivra jusqu’en 1939, date de la déclaration de guerre et de la mort de Pitoëff.

« Le théâtre est une de ces ruches où l’on transforme le miel du visible pour en faire de l’invisible »

Y.L. – Pourquoi avoir quitté la Comédie en 1934 pour l’Athénée ?

L.J. – Les cinq cents places de l’Avenue Montaigne ne suffisaient plus à équilibrer le budget et il faut de l’argent pour que l’œuvre d’art soit une chose parfaite. S’installer sur les boulevards, et alors ? Je n’ai jamais cessé d’être Jouvet, je ne me suis pas déshonoré en changeant de lieu, en prenant la direction du théâtre de l’Athénée. La classe de Giraudoux, c’est cela qui donne la ligne de conduite à mon théâtre : un beau langage, un décor et une mise en scène au service d’un texte.

Y.L. – La Marseillaise, Drôle de drame, Entrée des artistes, Quai des orfèvres, La kermesse héroïque, Hôtel du Nord… 32 films au total, dont plusieurs chefs-d’œuvre : il se dit pourtant que vous haïssez le cinéma ?

L.J. – Foutaises… Demander à un acteur s’il préfère le cinéma au théâtre revient à penser au choix que ferait un poisson entre un vivier champêtre et un aquarium climatisé ! Certes, j’ai toujours considéré le cinéma comme mon « gagne-théâtre ». Il n’empêche, qu’on me donne encore 25 ans à vivre et je montrerai à tous de quoi je suis capable !

« Le cinéma, c’est du théâtre en conserve »

Y.L. – Professeur au Conservatoire, comment définissez-vous votre métier ?

L.J. – D’abord une incompréhensible possession et dépossession de soi. Un art exigeant, un exercice qui demande à l’interprète un travail acharné pour s’ouvrir peu à peu au personnage et lui offrir une technique, une voix, un visage. Disons tout de suite que la pensée n’est pas nécessaire au théâtre et qu’elle lui est contraire. J’appelle pensée ces raisonnements qui recouvrent la sensibilité des faits ou des choses au profit de théories ou d’idées, qui éteignent ce dont les comédiens ont besoin : la spontanéité, la vivacité. Le connais-toi toi-même de la philosophie antique, c’est tout le métier du comédien, tout son art. Se connaître soi-même par rapport à Alceste, Marguerite Gauthier ou bien Elvire, ce n’est pas donné à tous les gens qui font de la philosophie ! Propos recueillis par Yonnel Liégeois

À lire : Le comédien désincarné, de Louis Jouvet (Flammarion, 400 p., 10€). Les Cours de Louis Jouvet au Conservatoire, analysés par Ève Mascarau (Deuxième époque, 536 p., 29€). Elvire Jouvet 40, préface de Brigitte Jaques-Wajeman (Actes Sud, 56 p., 12€50). Louis Jouvet, d’Olivier Rony (Folio Gallimard, 416 p., 9€70).

Louis Jouvet, à l’avant-garde

Né à Crozon en Bretagne, le 24 décembre 1887, celui qui faillit être prénommé Jésus par sa mère s’éteindra en son bureau du théâtre de l’Athénée le 16 août 1951. Exceptionnel interprète, génialement doué en décors et éclairages, metteur en scène d’une intransigeance absolue, Louis Jouvet maîtrise à la perfection tous les arts du théâtre. « De l’architecture à l’éclairage en passant par le décor et la machinerie. Jouvet fut un personnage combattant du théâtre », dit de lui le grand critique Jean-Pierre Léonardini. Hanté par les œuvres majeures de Molière (L’école des femmes, Dom Juan et Tartuffe), Louis Jouvet sera aussi à l’avant-garde du théâtre contemporain : Giraudoux, Genêt, Sartre…

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Rostand, le triomphe de Cyrano

En cet été 2025, la revue Europe consacre son numéro à Edmond Rostand. Au Théâtre de la Porte-Saint-Martin, le triomphe accordé à Cyrano de Bergerac en 1897 hissait au premier rang du Parnasse d’alors un poète qui n’avait pas 30 ans. Un dossier passionnant.

Une pléiade de chercheurs spécialisés, élus par Patrick Besnier et Bertrand Degott, passe au crible la vie et l’œuvre entier d’Edmond Rostand (1868-1918), né à Marseille, gascon de cœur, surgeon ultime du romantisme et adepte obstiné de la rime. C’est passionnant, dans la mesure où rien n’est passé sous silence d’une personnalité littéraire, de son vivant déjà, adulée ou farouchement blâmée. Est d’abord cité à comparaître et brillamment analysé un essai de prime jeunesse, dans lequel Rostand, au nom d’une Provence élargie, compare l’Astrée, roman pastoral du XVIIe siècle, au naturalisme de l’Aixois Émile Zola. Dans une étude magistrale, Esther Pinon ausculte le souffle versifié des Musardines, recueil paru en 1890, remanié par l’auteur en 1911. Plus loin, Jean-Claude Yon se penche sur le contexte, intellectuel et financier, de la création de Cyrano.

Le théâtre de Rostand est précisément envisagé sous toutes les coutures, depuis un vaudeville, le Coiffeur d’en face (le texte en est reproduit), jusqu’à l’Aiglon (alternativement vu comme étendard de la collaboration ou éloge de la Résistance), en passant par la Princesse lointainela Samaritaine et bien sûr Chantecler, cette toujours stupéfiante féerie de basse-cour, dont Morgan Guyvarc’h ausculte « la poésie de la zoologie ». Hélène Laplace-Claverie explore le Bois sacré (1908), fantaisie dans le goût néoclassique, où un couple de jeunes automobilistes se voit dépanné par les dieux de l’Olympe. Une lettre louangeuse de Jean Richepin adressée à Rostand, une rude critique de Bernard Shaw sur la Princess lointaine jouée à Londres par Sarah Bernhard, un texte subtil de Léon Blum sur Chantecler, trois lettres inédites de Rostand à Saint-Pol-Roux, des regards acérés portés sur les traducteurs de Rostand en Allemagne et en Russie complètent, entre autres, cet ouvrage à vocation exhaustive.

Outre les chroniques habituelles sur la littérature et les arts, la livraison consacre son cahier de création à des poètes de Palestine, choisis et traduits par Kadhim Hassan. Fondée en 1923, la revue Europe demeure, en son domaine, un trésor vivant. Jean-Pierre Léonardini

Edmond Rostand, la revue Europe : juin-juillet-août, n° 1154/55/56, 380 p., 22€00. En couverture de la publication, une maquette de Christian Lacroix figurant le coq de Chantecler, mis en scène par Jean-Luc Tardieu à Nantes en 1986. Pour ma part, j’ai souvenir du Chantecler mis en scène en 1994 par Jérôme Savary à Chaillot.

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Bussang, la belle et la bête

Au Théâtre du Peuple, à Bussang (88), Julie Delille présente Je suis la bête à l’affiche du 130ème anniversaire de ce lieu emblématique. Superbement réussie, l’adaptation du livre d’Anne Sibran : entre imaginaire et naturalisme, une aventure théâtrale déroutante.

Entre rêve et réalité, une lumière de lune en la profondeur de la nuit… Dans le clair obscur, le silence… Profond, long, très long ! Noirceur et silence s’allongent, se prolongent dans l’univers singulier du Théâtre du Peuple. Pour se propager et s’immiscer, énigmatiques, dans la tête des spectateurs. Jusqu’à ce que s’élève une voix, enfantine semble-t-il, presque inaudible. Les mots surgissent, tout à la fois doux et violents, pénétrants. Pour nous conter une étrange histoire quand, à l’âge de deux ans, « celle qui l’avait portée dans son ventre et l’homme qui la portait parfois l’ont laissée », enfermée dans un placard avant de quitter la maison ! Par intermittence, lucioles éphémères, éclosent alors d’infimes traits de lumière : une patte, une main ? Le mystère.

Durant plus d’une heure, il en sera toujours ainsi. Une expérience déroutante, à en perdre nombre de repères, Je suis la bête nous plonge dans une aventure théâtrale d’une originalité absolue entre imaginaire et naturalisme. Pour Julie Delille, la directrice du lieu, metteure en scène et interprète, la cause est entendue : il ne fut jamais question de reproduire l’identique, « c’est à moi de me plier aux exigences de ce lieu emblématique, non l’inverse ». Dans cette version scénique revisitée pour le 130ème anniversaire de l’utopie Maurice Pottecher et Tante Cam, son épouse, lumière et son, volutes blanches et piaillements de la nature, participent grandement à la qualité de la représentation : l’osmose totale. Deux ans tout juste lorsqu’elle est abandonnée, allaitée aux tétons d’une chatte, nourrie de la chair fade des chatons morts-nés… Elle se souvient, ses petites mains rappant la porte du placard jusqu’au sang, ses ongles devenus rouges griffes avant que ses yeux, prunelles comme celles de la chatte, découvrent l’infime orifice pour s’évader et se fondre dans la forêt.

Sauvage, obscure, impénétrable, exhalant fureurs et senteurs. Sur la scène inclinée de Bussang, herbes et feuilles foulées, sons et sifflements feutrés, se tapissent et rôdent les vivants de la forêt qui l’agressent et la blessent, dont se repaît aussi la gamine carnassière durant des années. Bête parmi les bêtes, femme enfant à l’unisson de la nature, tantôt apaisante tantôt menaçante. Jusqu’au jour où les abeilles, fuyant leur « boîte », la recouvrent et lui fassent manteau. « Ça fait un bourdonnement qui me berce, me console, avec parfois des explosions d’étoiles. Jusqu’à ce moment où je m’endors enfin », nous confie-t-elle en mots chuchotés. Jusqu’à ce moment où une « bête blanche au regard d’homme », d’un jet de fumée, disperse les butineuses et la conduise dans une maison dont elle reconnaît l’odeur. L’horreur.

Il lui faut apprendre à oublier, à effacer ce que la forêt lui a révélé, à prononcer des paroles dont elle ignore le sens et qu’elle ne fait que répéter, à invoquer les cieux et un « père transfiguré ». La nuit, elle court l’aventure en quête de viande, le jour elle est contrainte de « nettoyer sa parole qui avait trop traîné sur la terre noire de la forêt ». Sur le plateau, la lumière devient un peu plus vivace, quoique toujours volatile, éphémère. Un visage apparaît, une longue chevelure aussi. Tantôt debout, immobile, tantôt à quatre pattes, fuyant pour toujours, à jamais… L’appel de la forêt est trop pressant.

Femme et bête, Julie Delille épouse sans faillir les contours de l’une et l’autre, nous invitant à cerner et discerner de quel côté avance, masquée, la sauvagerie. L’instinct ou l’intellect, la nature dénaturée ou l’humanité déshumanisée ? Un spectacle d’une incroyable beauté quand la voix, couplée à la lumière et au son, se révèle plus qu’un mariage de raison, d’une « extra-ordinaire » puissance à nourrir notre imaginaire et à interpeller nos habitudes et certitudes. La comédienne libère force images poétiques pour raviver le dialogue interrompu entre l’humain et sa conscience égarée. Désormais à la direction du Théâtre du Peuple de Bussang, nul doute que la metteure en scène a songé à quelques fulgurances enchantées en lisière de l’envoûtante forêt vosgienne ! Yonnel Liégeois

Je suis la bête, texte et adaptation Anne Sibran, mise en scène et interprétation Julie Delille : jusqu’au 30/08, du jeudi au samedi à 20h. Théâtre du peuple, 40 rue du Théâtre, 88540 Bussang (Tél. : 03.29.61.50.48). L’ouvrage d’Anne Sibran est disponible dans la collection Haute enfance – Gallimard.

130 ans : jubilez, jubilons !

Outre Le Roi nu et Je suis la bête, moult événements sont à l’affiche de ce 130ème anniversaire ! D’autant que la conviction de Julie Dellile, directrice du lieu depuis 2024, est clairement affirmée : renouveler, voire renouer, le lien entre le peuple bussenet et son théâtre. « L’enjeu est de mettre le Théâtre du Peuple au cœur de ce qui ferait son territoire, il ne s’agit pas seulement d’en faire un lieu de référence culturel mais bien de l’inscrire comme un incontournable espace de rencontre, de lien social répondant aux besoins et produisant de la pensée en résonance avec les impulsions poétiques et de transmission. Le Théâtre du Peuple s’est fait à Bussang avec les Bussenets, pour elles et eux mais aussi pour toutes celles et ceux qui voudraient sincèrement s’y impliquer ». D’où deux propositions innovantes :

Depuis octobre 2023, la sociologue Anne Labit est partie à la rencontre des habitants et artistes locaux pour réinventer ensemble les liens entre le théâtre et son territoire. Le « Bourgeon bussenet » est une expérimentation faisant dialoguer arts, sciences et citoyenneté. D’où une phase d’enquête pour mieux reconnaître les lieux, le ressenti des habitants ainsi que les grandes caractéristiques (démographiques, sociologiques, géographiques) de ce coin des Vosges. De premières investigations sont déjà disponibles à la lecture, qui déboucheront prochainement à la mise en œuvre de nouvelles initiatives : conférences, expositions, débats, concerts…

« Recevons du passé l’héritage qu’il nous transmet. Cherchons dans le passé des inspirations, des leçons et même des modèles. Mais que l’être nouveau vive d’une vie nouvelle ».

Maurice Pottecher, fondateur du Théâtre du Peuple

Hériter des brumes, la folle histoire du Théâtre du peuple : né d’une commande à Alix Fournier-Pittaluga et Paul Francesconi, mis en scène par Julie Delille avec huit comédiens et comédiennes mêlant professionnels et amateurs, le texte conte l’aventure du Théâtre du Peuple, d’hier à aujourd’hui. Un feuilleton théâtral en six épisodes, pour comprendre ce que veut dire utopie entre créations et passions, amours et amitiés, crises de croissance et réconciliations, conflits familiaux et deux guerres mondiales… Du 20 au 30/08, une folle et belle histoire entre humour et émotion, pour jubiler ensemble ! Yonnel Liégeois

Hériter des brumes, la folle histoire du Théâtre du Peuple, Alix Fournier-Pittaluga et Paul Francesconi (éd. Esse que, 352 p., 20€).

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Aragon, Elsa et la maison

À Saint-Arnoult-en-Yvelines (78), le plasticien Lionel Sabatté investit la Maison Elsa Triolet-Aragon. Philosophe et professeur émérite à l’université de Grenoble, Daniel Bougnoux a dirigé l’édition des Œuvres romanesques complètes d’Aragon dans l’emblématique collection La Pléiade : 15 ans de travail pour 5 volumes.

Yonnel Liégeois – Disparu en 1982, Louis Aragon nous lègue une oeuvre considérable. Grâce à la chanson, sa poésie est mieux connue du grand public que son œuvre romanesque. Selon vous, un bienfait ou une injustice ?
Daniel Bougnoux – Les chansons tirées des poèmes d’Aragon (plus de deux-cents aujourd’hui) ont fait beaucoup pour la diffusion de son œuvre qui, pour moi-aussi, est d’abord entrée par les oreilles ! Cette mise en musique privilégie évidemment ses poèmes réguliers, et risque donc de donner de lui une image plus sage ou harmonieuse que d’autres textes, poétiques ou romanesques, qui se prêtent moins à la mise en chansons. Le chant constitue toujours pour Aragon le critère du bien écrire : il appelle poésie d’abord ce qui chante, et cette oralité heureuse traverse tous ses textes. Ce musicien avait l’oreille absolue !

Y.L. – A propos de Céline, on parle de révolution dans l’écriture romanesque. Qu’en est-il chez Aragon ?
D.B. – Si Aragon n’est pas repéré dans l’histoire littéraire comme un inventeur de formes, l’invention concerne en revanche chez lui les images dont fourmillent ses textes, les personnages ou les intrigues. C’est aussi quelqu’un qui toute sa vie s’est réinventé, ne réécrivant jamais le même livre, passant d’un genre à l’autre (la poésie, le roman, l’essai critique ou théorique, le journalisme…) avec une souveraineté déconcertante car il excelle dans tous, et il excelle surtout à les mêler, à les féconder les uns par les autres : Aragon ou la confusion des genres ! Le roman, terme qu’il inscrit dans quatre de ses titres, nomme justement cette orgie potentielle des mots, une sarabande de personnages et de situations telle qu’on risque, à première lecture, de perdre pied (dans « Les Communistes » ou « La Semaine sainte » par exemple) mais il faut perdre, « perdre vraiment pour laisser place à la trouvaille » comme dit Apollinaire, souvent cité par lui.

Y.L. – Selon vous, l’image du grand homme en littérature souffre-t-elle encore de celle de l’homme politique ?
D.B. – Il est certain que l’image et l’œuvre d’Aragon demeurent enfouies dans les décombres du communisme, dont il faut le désincarcérer pour lui rendre justice. Quel contre-sens d’en faire un apparatchik coupable d’avoir produit une littérature « aux ordres » ! Aragon n’a cessé de se battre, dans le surréalisme puis le PCF, pour élargir et renouveler la doctrine, pour faire entrer de l’air et du jeu là où les choses risquaient chaque fois de se figer en idéologie ou en recette. Son style autant que son personnage proposent, à chaque époque ou à chaque page, des leçons de non-conformisme, il est d’abord pour moi un professeur de liberté.

Y.L. – Quel premier roman conseilleriez-vous à un lecteur peu coutumier de l’écriture d’Aragon ?
D.B. – Il me semble qu’« Aurélien » (1944) ou « Les Voyageurs de l’impériale » (achevé en 1939) ont un charme prenant et irrésistible. A condition qu’on accepte, ou épouse, le temps de la rêverie c’est-à-dire de l’approfondissement d’une conscience qui se cherche, et médite, au fil de la plume : Aragon étudie par le roman la formation de la conscience dans l’homme, il s’en sert pour saisir « comment cela marche, une tête ». Admirable programme, toujours à reprendre !

Y.L. – En quoi Louis Aragon peut-il être encore parole d’avenir pour un lecteur du troisième millénaire ?
D.B. – Aragon a vécu avec le désir de l’avenir, c’est-à-dire de ce qui nous démentira, ou nous étonnera, et il met toute sa passion à guetter l’emploi que les hommes font du temps, et ce que le passage du temps nous fait en retour. Il n’y a donc pas prescription pour cela, non plus que pour des affects fondamentaux qui sont de tous les âges, l’amour, la jalousie, la fraternité, l’espoir ou le désespoir. Aragon est passé maître dans l’expression des sentiments, il sait fixer mieux que personne leurs délicates nuances. Or ces mondes charnels ou sentimentaux sont plus que jamais la chose à défendre dans une société où le profit et la consommation dominent.

Y.L. – Vous avez signé aussi un décapant essai, « Aragon, la confusion des genres ». Qui pose un regard critique, mais bienveillant et érudit sur l’œuvre et l’homme…
D.B. – Je tenais, en marge des cinq volumes de l’édition de La Pléiade (qui m’a occupé une quinzaine d’années), à dire ma propre relation à cette œuvre et à cet homme, avec lequel j’aurai eu moi-même « un roman » ! Et puis parler aussi du poète, ou de l’essayiste, confronter par exemple Aragon avec Derrida, avec Althusser au destin autrement tragique, ou encore avec les peintres, ou avec Breton. Le titre choisi, « Aragon, la confusion des genres », pointait aussi la question du genre sexuel : Aragon brouille les frontières entre le masculin et le féminin, et cela entre pour beaucoup dans l’attirance ou la détestation qu’il suscite. Bref, ce petit livre est un peu le « making of » des cinq volumes de La Pléiade, on y croise un Aragon plus intime, parfois choquant mais toujours très touchant. Le principe de la collection « L’un et l’autre » imaginée par Jean-Bertrand Pontalis, où un auteur est invité à écrire ce que lui fait penser et dire un autre auteur, me convenait parfaitement. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

Louis Aragon, l’intégrale des œuvres romanesques : cinq volumes. Édition publiée sous la direction de Daniel Bougnoux avec la collaboration de Philippe Forest, Raphaël Lafhail-Molino, Bernard Leuilliot, Nathalie Piégay-Gros.

Elsa Triolet, l’intégrale de ses œuvres : seize titres, avec ses traductions théâtrales de Tchékhov (La cerisaie, La mouette, Les méfaits du tabac et autres pièces en un acte, Platonov).

Sabatté, entre délicatesse et étrangeté

Lauréat du Prix Art Éco-Conception 2025 en partenariat avec le Palais de Tokyo et finaliste du Prix Marcel Duchamp 2025, Lionel Sabatté investit jusqu’au 31/08 la Maison Elsa Triolet-Aragon. Artiste convoquant tour à tour la peinture, le dessin, la sculpture et la photographie, il déploie un imaginaire protéiforme évoquant les phénomènes liés aux manifestations du vivant et à sa fragilité.

La meute, poussières sur structure métallique, FIAC hors les murs

L’artiste entame depuis plusieurs années un processus de récolte de matériaux qui portent en eux la trace d’un vécu : poussière, cendre, charbon, peaux mortes, souches d’arbres… Ces éléments sont combinés de manière inattendue et les œuvres ainsi créées portent en elles à la fois une délicatesse mais aussi une « inquiétante étrangeté », donnant vie à un bestiaire hybride. Les œuvres de Sabatté, maître des formes et des volumes, des valeurs et des matières, ont tôt fait de fasciner celui qui les regarde par cette singulière beauté tissée de contraires.

Exposition Lionel Sabatté : jusqu’au 31/08, tous les jours de 14h à 18h. Le moulin de Villeneuve, Maison Elsa Triolet-Aragon, Rue de Villeneuve, 78730 Saint-Arnoult-en-Yvelines (Tél. : 01.30.41.20.15).

Le  moulin de Villeneuve

Le moulin de Villeneuve, ou Maison Elsa Triolet-Aragon, est un ancien moulin à eau situé sur la Rémarde à Saint-Arnoult-en-Yvelines (78), entouré d’un parc de six hectares. Il fut construit au XIIᵉ siècle et remanié aux XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles. Acquis par le couple Aragon-Triolet en 1951, il affiche aujourd’hui une triple vocation : un lieu de mémoire avec les appartements et le tombeau des deux écrivains, un lieu de recherche avec une bibliothèque de plus de 30 000 volumes, un lieu de création artistique contemporaine. Régulièrement, une multitude d’événements sont programmés (conférences, concerts, expositions, spectacles…). Suite aux intempéries d’octobre 2024, la Maison a été durement touchée par les inondations. Plus d’un mètre d’eau a inondé les lieux : le rez-de-chaussée du musée (la cuisine du couple, le bureau d’Aragon et le grand salon), la librairie-boutique, les espaces d’expositions. L’association sollicite donc tous les soutiens, quel que soit leur montant, afin de préserver ce formidable legs et d’entamer au plus vite une nouvelle page de l’histoire du moulin de Villeneuve. Y.L.

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Avignon, culture et finances

En marge du festival d’Avignon (84), syndicats et professionnels du secteur font part de leur inquiétude et de leur colère. Les mesures budgétaires préconisées par François Bayrou vont aggraver une situation déjà critique. Du fait, notamment, de la rigueur imposée aux collectivités locales par l’État.

« En quel temps sommes-nous donc, qui voit des artistes jetés aux lions », écrivait le poète Robert Walser (1878-1956). En entendant l’autre jour cette phrase dans le spectacle du Théâtre du Radeau, on est saisi de vertige tant la question du poète résonne avec les temps actuels. Quelle est donc cette époque où l’on assiste, silencieusement, au démantèlement de ce contrat tacite, à la fois éthique, politique et social, qui a fait de la France le pays de l’exception culturelle ? Il flotte dans les rues d’Avignon un sentiment d’impuissance et de sidération qui l’emporte sur la colère pourtant à fleur de peau, qui n’attend qu’une étincelle pour jaillir. Mais les temps sont durs. Chacun essaie de passer entre les gouttes, de sauver sa peau, de gagner sa vie.

Ce sont d’abord les compagnies de théâtre qui ont lourdement payé la facture des premières coupes budgétaires. Ce sont pourtant elles qui sont en première ligne, sur le terrain, le fameux territoire tant vanté par madame la ministre, au plus près des habitants, dans les écoles, les centres sociaux, les Ehpad, les villages, les quartiers. Et même les campings, Rachida Dati n’a rien inventé. C’est aussi tout le travail de médiation, d’éducation populaire, celui qui forme les spectateurs de demain, des citoyens émancipés, qui est mis à mal. Et désormais, les structures – scènes labellisées, centres dramatiques – sont, elles aussi, impactées par des choix économiques d’une violence inouïe, loin des impératifs de la création et de l’action culturelle.

Une étude vient confirmer les pires des projections. Celle de l’Association des professionnels de l’administration du spectacle (Lapas) qui indique une baisse moyenne de diffusion des spectacles de 33 % entre les saisons 2023 et 2025. Une tendance qui se confirme avec une chute prévisible aux alentours de 57 % pour la saison prochaine. L’étude estime que près de 20 % des compagnies pensent arrêter leur activité d’ici trois ans et constate que le nombre d’artistes au plateau diminue : de 4,2 comédiens en moyenne, il tomberait à 3,6 la saison prochaine. On y lit aussi que 75 % des compagnies ont revu à la baisse leurs projets.

Des motivations idéologiques et électoralistes

La liste est longue des coups fatals portés à la culture. L’arrêt de la part collective du passe Culture, gérée par l’éducation nationale, décidé sans aucune concertation, a provoqué la suspension immédiate de projets en milieu scolaire. Ghislain Gauthier, responsable de la CGT spectacle, lors d’une conférence de presse à la Bourse du travail d’Avignon, a rappelé « les 96 millions en moins l’an dernier pour la création, les 50 millions en moins sur le ministère de la Culture cette année », auxquels il convient d’ajouter « les coupes massives opérées par certaines collectivités : celles des Pays de Loire ou du département de l’Hérault, mais aussi celles plus discrètes mais tout aussi impactantes de la région Île-de-France qui a amputé son budget culture de 20 % ». Le responsable syndical parle « d’un effondrement le plus souvent motivé pour des raisons idéologiques ». Et même électoralistes pourrait-on ajouter, avec la perspective des élections municipales qui se dérouleront dans un an.

Ces chiffres qui affectent profondément l’art, la création et le service public de la culture sont à mettre en regard avec d’autres, tout aussi significatifs. Le gouvernement a décidé d’économiser 40 milliards sur le budget 2026 de la nation en rognant, entre autres, sur la culture, les retraités, les chômeurs, la santé… Que représentent ces 40 milliards au regard du coût annuel des 211 milliards d’euros d’aides publiques aux entreprises ? Une commission d’enquête, conduite par les sénateurs Fabien Gay (PCF) et Olivier Rietmann (LR), vient de révéler une absence de transparence et de contrôle total de ces aides généreusement distribuées aux entreprises. Quand on aime, on ne compte pas, non ? Ainsi apprend-on qu’Auchan a bénéficié de 1,3 milliard d’euros d’allégements de cotisations sociales et de 636 millions d’euros d’aides fiscales, que Michelin a empoché 32,4 millions d’exonérations de cotisations sociales, 40,4 millions de crédit d’impôt recherche et que STMicroelectronics a perçu 487 millions d’aides diverses ; 211 milliards offerts au patronat, 40 milliards d’économies de l’autre… Le vis-à-vis est édifiant. Vertigineux.

La culture, variable d’ajustement

L’austérité budgétaire imposée par l’État aux collectivités territoriales, jusqu’ici peu visible, éclate au grand jour. Ce sont elles qui assument le plus grand financement de la culture. Or la culture n’est pas une compétence obligatoire pour elles. De ce fait, estime Ghislain Gauthier, « dans une économie contrainte, la culture sert de variable d’ajustement ». CQFD. Au Théâtre-Opéra d’Avignon, à l’initiative du Syndeac (syndicat des employeurs du théâtre), une rencontre – « Quelle culture pour les municipales 2026 ? » – a réuni directeurs de structures, compagnies et élus. Les élus présents (le maire de Montpellier, l’élue à la culture de Dijon, et le président de la Fédération nationale des élus à la culture) se défendaient de toucher au budget culture ou à la marge. Si tous les élus ne sont pas à blâmer, l’étude publiée par l’Observatoire des politiques culturelles, début juillet, indique que 47 % des collectivités territoriales ont revu à la baisse les budgets culture. Dans cette enquête, il ressort que 58 % des régions, 63 % des départements, 36 % des communes, 25 % des métropoles et 36 % des agglomérations avouent une baisse qui varie d’un endroit à l’autre. Entre constat amer et inquiétudes légitimes devant le péril de l’extrême droite, difficile pour l’heure de dessiner une stratégie commune tant l’accablement est grand.

Les propos d’Huguette Bello, la présidente de la région de La Réunion, réveillent alors les esprits. « Parler de politique culturelle, ce n’est pas seulement parler de budget, d’équipement, de programmation. C’est parler de citoyenneté, de lien social, de justice », affirme l’élue à la tête de l’une des régions les plus pauvres de France. Et de poursuivre « quand on parle de culture dans une commune réunionnaise, ce n’est pas un supplément d’âme. C’est un levier de survie démocratique. C’est ce qui permet de rester debout, de se dire qu’on compte, qu’on pense, qu’on rêve. C’est pourquoi nous avons donc fait à La Réunion un choix clair : la culture n’est pas une variable d’ajustement. C’est un acte politique (…) Si la culture est absente des programmes municipaux, alors c’est la démocratie qui se fragilise ». Marie-José Sirach

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Quand le festival s’expose…

En Avignon (84), la Maison Jean-Vilar présente Les clés du Festival. Une exposition qui plonge dans les archives de l’incontournable événement estival. Un lieu qui, toute l’année, entretient la mémoire du fondateur du plus grand rendez-vous théâtral au monde.

L’hôtel des Crochans, imposante bâtisse du XVIIe siècle établie sur les fondations d’une demeure familiale de la première moitié du XIVe, abrite depuis 1979 la Maison Jean-Vilar. À l’ombre du palais des Papes, presque en face de l’Opéra, sur la célèbre place de l’Horloge, le lieu était parfait pour entretenir la mémoire du fondateur du Festival. L’Association Jean Vilar et la BNF, depuis des années, géraient là un important fonds d’archives. Lesquelles sont désormais accessibles à un vaste public. Ouverte début juillet, l’exposition les Clés du Festival a vocation à rester pérenne. Antoine de Baecque, historien du cinéma et du théâtre, professeur à l’École normale supérieure, en est le commissaire. Il est l’auteur, entre autres, d’un ouvrage désormais de référence, Histoire du Festival d’Avignon, écrit avec Emmanuelle Loyer.

L’exposition est scénographiée par Claudine Bertomeu avec les lumières créées par le metteur en scène Jean Bellorini. Pour Nathalie Cabrera, coordinatrice générale de l’exposition et directrice du lieu, « la visite débute dehors, dans la cour, avec deux effigies géantes qu’il a fallu un peu tailler pour pouvoir les accrocher sur le mur ». Ces deux figures de proue sont un vestige des décors du Soulier de satin de Paul Claudel, dans la mise en scène d’Antoine Vitez, en 1987, dans la cour d’Honneur.

Le Festival s’est appelé d’abord « Semaine d’art ». C’était en septembre 1947. Dès l’année suivante, Vilar et ses compagnons artistes, notamment le poète René Char, prennent date pour le mois de juillet. Les anecdotes de ce type sont légion. « Nous nous adressons à tous les publics, insiste Nathalie Cabrera. Et l’ouverture du site toute l’année nous permettra de toucher aussi bien les spectateurs érudits, souvent présents d’année en année pendant le Festival, que les curieux de passage ». Pour cela, les Clés du Festival ouvrent les portes de la découverte de ce moment unique de création et de foisonnement des idées. Ainsi l’on découvre que, dans l’impressionnante liste des auteurs joués dans le cadre du Festival d’Avignon, William Shakespeare monte sur la première marche du podium, Molière en seconde position et Bertolt Brecht en troisième.

Les chiffres de fréquentation donnent aussi une idée du dynamisme de l’art dramatique. La première année, 3 000 personnes y ont assisté, 50 000 en 1971, le double en 1982. Le Festival cette année-là fait jeu égal avec le off. Ce dernier est né avec la présentation en 1966 de la pièce d’André Benedetto Statues dans son théâtre de la place des Carmes. Dès l’année suivante, quelques compagnies le rejoignent. Au fil des ans, le off est devenu un géant avec, cette année, près de 1 800 spectacles différents, joués dans 241 lieux.

Histoire et surprises

L’histoire locale est d’une rare richesse. Et remplie de surprises. On apprend ainsi, preuves à l’appui, que la cinéaste et photographe Agnès Varda (elle avait 20 ans la première fois) a, pendant douze années, gravé sur la pellicule des moments rares et c’est à elle que l’on doit des portraits « de travail » de Maria Casarès, Jeanne Moreau, Gérard Philipe, Jean Vilar, etc. Dans sa première période, le Festival était comme le miroir de la saison théâtrale du TNP, le Théâtre national populaire, installé palais de Chaillot à Paris. Puis, en 1964, « voilà l’heure de la réforme voulue par Vilar ». Il ne présente alors aucune de ses mises en scène et fait appel à d’autres créateurs. En 1966, nouveau changement avec l’arrivée de la danse sur la scène du palais des Papes. Pour cette édition, voilà Maurice Béjart et son ballet du XXe siècle. Puis les spectacles de marionnettes pour adultes comme le théâtre jeune public s’ajoutent progressivement à l’affiche.

Une sélection exceptionnelle de photographies, films, enregistrements sonores, témoignages, affiches, programmes, notes et correspondances inédites, décors emblématiques, dessins originaux, maquettes et costumes de légende… Une exposition pour revivre la grande aventure du Festival d’Avignon des origines à nos jours, l’occasion d’en explorer l’histoire, d’en comprendre les enjeux et les grandes étapes, de découvrir les œuvres et les artistes qui ont marqué la programmation et d’entrer dans les coulisses de sa fabrication.

C’est tout le premier étage de la Maison Jean Vilar qui est squatté pour l’occasion ! Pour que le visiteur s’immerge, cœur et corps, dans les créations qui ont fait les grandes heures du festival : du Prince de Hambourg signé Jean Vilar au Mahabharata de Peter Brook, de L’école des femmes de Didier Bezace au Cesena d’Anne Teresa de Keersmaeker… Une exposition qui deviendra itinérante en 2026 pour irriguer les territoires, rencontre privilégiée de la culture avec tous et pour tous.

De petites vidéos signées du comédien Thomas Jolly ponctuent cette passionnante exposition qui réserve encore d’autres surprises. Les petites enceintes qui diffusent les sons ont un temps été utilisées dans la cour d’Honneur. On entend aussi au fil de la visite résonner les trompettes du Festival. Celles-là mêmes qui retentissent avant chaque représentation, la partition datant des années 1950 est signée Maurice Jarre. Elles sont, comme les symboliques clés, un des emblèmes de ce rendez-vous unique qui permet de comprendre pourquoi l’on parle avec raison de « spectacle vivant ». Gérald Rossi, photos Christophe Raynaud de Lage

Les Clés du Festival, l’aventure du Festival d’Avignon des origines à nos jours : du mardi au samedi, de 14h00 à 18h00 à compter de la rentrée de septembre (11h00 à 20h00 tous les jours, jusqu’au 26/07. Fermeture en août). Maison Jean-Vilar, 8 rue de Mons, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.86.59.64).

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L’ouvrir, ne point se taire…

Au théâtre 11-Avignon (84), Morgan.e Janoir présente L’ouvrir. Un trio de femmes, interprètes et musicienne, pour narrer avec humour et sensibilité les choix de vie de chacun, libérer la parole de chacune. Une invitation au public à assumer préférences et engagements.

Elle sourit, la jeune femme, pleinement heureuse et épanouie ! Qui l’affirme, persiste et signe : un boulot durable, un appart à Paris, un petit ami qui l’invite à déménager et à le rejoindre pour une vie à deux… « La ville brille de mille feux, J’ai jamais été aussi heureu…se. Je me réjouis de commencer. Commencer ce qui m’est dû – commencer ma vie à Paris ». Alors, pourquoi cette hésitation, ce doute qui l’envahit à l’heure où son chéri lui fait si belle proposition ? Elle qui peine à mettre des mots sur les maux profonds qui la taraudent, sans trop comprendre encore, elle ose L’ouvrir. « Ouvrir sa gueule pour dire non, un cri hurlé du plus profond de ne pas faire ça, de ne pas dire oui et emménager avec chéri » !

Ainsi parle Alex, alias Pauline Legoëdec convaincante de vérité et de sensibilité dans sa confession, ce dévoilement public. Accompagnée sur les planches par Valentine Gérinière à la flûte traversière, et de Morgan.e Janoir l’auteure de la pièce et confidente de l’héroïne… Qui libère enfin sa parole, non sans humour, pour annoncer la couleur. Une surprenante révélation depuis qu’elle a poussé un soir la porte d’un bar à l’ambiance particulière : Alex préfère et aime les filles ! Un « coming out », tout en finesse et tendresse, pour se libérer des interdits et non-dits, trouver et prendre sa place : être soi enfin, vivre en pleine liberté sans crainte du futur ni du regard des autres. Un trio lumineux qui invite chacune, chacun à ne jamais hésiter à emprunter le chemin qui lui convient, d’assumer son devenir quoi qu’il en coûte. Yonnel Liégeois, photos Thalie Alvesteguie

L’ouvrir, Morgan.e Janoir : jusqu’au 24/07, 11h45. Le 11-Avignon, 11 boulevard Raspail, 84000 Avignon (Tél. : 04.84.51.20.10).

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Audrey Vernon, en zone poétique

Au Balcon d’Avignon (84), Audrey Vernon propose Comment traverser les sombres temps ? Le cabaret de la dernière chance, une zone poétique où la comédienne convoque Hannah Arendt. Un « seule en scène » qui fait sens et pique notre intelligence.

C’est l’histoire d’une comédienne qui voulait monter une comédie musicale sur Diam’s, une sorte de biopic sur une artiste qui a bataillé sec dans le milieu très mâle du rap, avant de mettre les voiles, au pluriel comme au singulier, de passer de « l’ultra-célébrité à la religion, du capitalisme à la spiritualité ». Et puis… Il y a eu l’Ukraine, Nahel, le réchauffement climatique, le massacre du 7 octobre, le déluge de feu sur Gaza. Le philosophe Adorno estimait qu’on ne pouvait plus écrire après Auschwitz. Mais « on est après Auschwitz, Hiroshima, Nagasaki, l’Irak, l’Ukraine, le Soudan, le Rwanda, le Congo et pendant Gaza », constate Audrey Vernon.

De Chantal Goya à Hannah Arendt…

Faire ou ne pas faire du théâtre quand un génocide se déroule à quelques milliers de kilomètres ? Quand la planète brûle, quand la Méditerranée est un cimetière à ciel ouvert. Et oh, comment ça va, le monde ? Seule en scène, Audrey Vernon brave tout, la lâcheté, la couardise qui enveloppent le monde dans un linceul d’hypocrisie. Et cherche des points d’appui, histoire de ne pas crever « de faiblesse » comme aurait pu dire Romain Gary ; histoire de ne pas sombrer dans la sidération, le défaitisme. Dans une salopette bleu travail, elle va convoquer le Big Bazar et Hannah Arendt ; Chantal Goya et Hannah Arendt ; ses crises existentielles, environnementales ou féministes, les travaux dans sa cuisine et Hannah Arendt, toujours.

Pour « traverser les sombres temps », Audrey Vernon a imaginé une comédie musicale, où la figure de la philosophe allemande en serait l’épicentre. Un biopic comme en raffolent les studios de Hollywood – elle voit déjà Meryl Streep remporter l’Oscar. Une constellation Arendt qui trouverait sa place entre la Grande et la Petite Ourse. Dans cette nébuleuse aux ramifications solides, on y croise Günther Anders, Walter Benjamin, Brecht, Tolstoï, Kafka, Dostoïevski. Demandez le programme !

Un bras d’honneur à la médiocrité ambiante

Les idées fusent dans ce cabaret de la dernière chance, salutaire bouffée d’oxygène contre visions anxiogènes. Audrey Vernon transforme la scène en une Zone poétique à défendre. Elle a trouvé ce point d’équilibre qui conjugue rire et intelligence. Parce qu’on sort plus intelligent, plus armé de ce spectacle qui fait un joli bras d’honneur à la démagogie et la médiocrité ambiante. Une heure et demie durant laquelle on aura traversé les temps sombres du siècle passé, et les sombres temps d’aujourd’hui.

Son spectacle se clôt sur un poème du poète palestinien Refaat Alareer, mort à Gaza sous les bombes israéliennes le 6 décembre 2023 :

« S’il est écrit que je dois mourir/Il vous appartiendra alors de vivre/Pour raconter mon histoire/Pour vendre ces choses qui m’appartiennent/Et acheter une toile et des ficelles/Faites en sorte qu’elle soit bien blanche/Avec une longue traîne/Afin qu’un enfant quelque part à Gaza/ (…) Puisse voir ce cerf-volant/Mon cerf-volant à moi/Que vous aurez façonné/Qui volera/là-haut/Bien haut/Et que l’enfant puisse un instant penser/Qu’il s’agit là d’un ange/Revenu lui apporter de l’amour/S‘il était écrit que je dois mourir/Alors que ma mort apporte l’espoir/Que ma mort devienne une histoire » Marie-José Sirach, photos Laura Gilli / Hamza Djenat

Comment traverser les sombres temps ?, Audrey Vernon : jusqu’au 26/07, 15h10. Théâtre du Balcon, 38 rue Guillaume Puy, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.85.00.80).

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La Palestine en Avignon

Au théâtre Benoît XII d’Avignon (84), Bashar Murkus et Khulood Basel présentent Yes daddy. Les deux artistes travaillent de concert à Haïfa, en Israël. Ils évoquent les difficultés, mais aussi la nécessité de se réinventer, face aux violences du pays dirigé par Benyamin Netanyahou contre le peuple palestinien.

Alors que la guerre d’extermination à Gaza ne faiblit pas et que la colonisation de la Cisjordanie s’intensifie, le Festival d’Avignon accueille Bashar Murkus (auteur et metteur en scène) et Khulood Basel (dramaturge et productrice). Fondateurs à Haïfa de l’Ensemble Khashabi, seul théâtre palestinien indépendant en Israël, ils promeuvent, avec d’autres artistes, des œuvres qui portent un point de vue radical contre la dépossession.

Marina Da Silva – La guerre contre l’Iran déclenchée par Israël a provoqué des destructions et fait de nombreux blessés jusqu’à Haïfa. Comment avez-vous vécu cette séquence ?

Bashar Murkus – C’est difficile d’en parler brièvement et seulement du point de vue israélo-palestinien. La situation est très complexe. Pas seulement pour nous Palestiniens, qui vivons sur le terrain, mais pour tout le Moyen-Orient, qui fait face actuellement à un remodelage par la guerre.

Khulood Basel – Que dire ? Nous ne voulons pas que l’on nous considère comme des victimes. Nous ne voulons pas nous plaindre de notre situation à Haïfa lorsqu’on voit le niveau de destruction et de souffrance à Téhéran, à Gaza ou ce que subissent nos frères et sœurs de toute la nation arabe.

M.D-S. – Avez-vous les moyens de continuer votre travail ?

B.M. – Nous avons perdu le lieu que nous louions fin avril 2025. Un nouveau propriétaire ne voulait plus de nous. Ce n’est pas personnel, c’est politique. Durant dix ans, nous avons été un centre de référence pour les artistes palestiniens, à l’intérieur du territoire de 1948, une maison pour créer et réfléchir librement, avec le public. Mais ce n’est pas la fin du Théâtre Khashabi, nous poursuivrons cette histoire sous de nouvelles formes. Aujourd’hui, nous avons trouvé un autre lieu et nous continuons à travailler. Notre prochaine création, que nous espérons présenter au début de l’année 2026, sera un texte en arabe contemporain, une célébration de la culture palestinienne

K.B. – Durant ces deux dernières années, dans la rue où était installé le théâtre, les choses ont changé, comme si une autre Nakba se préparait. La vie quotidienne est devenue de plus en plus dure et violente. Les rues qui abritaient des familles palestiniennes ont été transformées avec l’arrivée de nouveaux habitants, bureaux, magasins… On a vu des soldats et des citoyens armés faire ce qu’ils voulaient contre d’autres citoyens. Est-ce que c’est ça un État démocratique ? En ce qui me concerne, c’est une phase où j’ai besoin d’attendre et d’observer. De réfléchir à quel type d’outils de résistance nous devrions utiliser maintenant car plus rien de ce que nous connaissions ne fonctionne, tant nous sommes touchés dans notre vie quotidienne. Continuer à créer, créer en arabe, garder un théâtre indépendant à Haïfa, aller à des manifestations, c’est ce que nous faisons, mais cela ne suffit plus. Nous devons repenser à comment vivre et poursuivre notre art.

M.D.-S. – Sans quelles circonstances avez-vous créé Yes Daddy ? Après Avignon, vous avez une tournée. Considérez-vous ces programmations comme une marque de solidarité ?

B.M. – Le 7 octobre a beaucoup affecté le processus de création et nous avons ressenti le besoin de la montrer à l’extérieur avant de la jouer, le 24 juillet 2024, à Haïfa. Notre premier thème portait sur l’occupation, au sens large. C’est une question politique qui requiert différentes approches et nous avons essayé de l’aborder dans le spectacle. Chaque pays a une façon différente de montrer sa solidarité, mais ce n’est pas ce que nous demandons. Nous sommes accueillis en tant qu’artistes palestiniens. Ainsi, Yes Daddy n’a pas spécifiquement à voir avec la Palestine, va au-delà des problématiques palestiniennes, et c’est très important.

M.D.-S. – Que pensez-vous du focus sur la langue arabe, aujourd’hui particulièrement dénigrée, au Festival d’Avignon ?

B.M. – Une langue est beaucoup plus ample que la tentative de la mettre sur scène. Comment peut-on choisir de représenter une langue ? En particulier lorsque cette langue, dans une période historique donnée, doit affronter l’occupation et la colonisation, la guerre ? Dans toute la région, la langue arabe a une place qui n’est pas la même que celle que lui octroient les Européens. Nous devons être critiques, en parler, même si c’est difficile, et même durant le Festival. Bien sûr, nous ne sommes pas au courant des problématiques politiques en France, nous sommes des « artistes-visiteurs » et nous amenons avec nous ce à quoi nous croyons, ce que nous aimerions partager avec le monde, c’est notre façon d’être là.

K.B. – L’arabe, parlé dans nombre de nations, a dû faire face à des attaques massives depuis les années 1960. Il y a une façon très spécifique de considérer qui sont les Arabes, spécialement par les hommes blancs en Europe. Je ne sais pas ce qui peut être fait pour en finir avec ces attaques contre nous et notre langue, notre histoire. Tout est lié. Mais ces attaques ne se déroulent pas seulement depuis deux ans mais depuis longtemps. Le défi est énorme et ne concerne pas que le Festival.

M.D.-S. – Avez-vous des difficultés pour entrer et sortir d’Israël ?

B.M. – Nous sommes des Palestiniens d’Israël, avec la citoyenneté et un passeport israéliens. Israël nous applique un colonialisme « soft ». Alors, oui, on perd notre outil de travail, mais au même moment, ils exterminent des enfants à Gaza, en Cisjordanie et ailleurs. C’est de la responsabilité de chacun de trouver des modes d’action pour empêcher ça. À Gaza, on assiste à un génocide. Le monde entier peut le voir. À Haïfa, c’est différent, c’est une guerre contre notre identité, contre la façon dont on pense et envisage le futur, mais c’est pour les mêmes raisons, le même système de colonisation. Propos recueillis par Marina Da Silva

Yes Daddy, Bashar Murkus et Khulood Basel : du 24 au 26/07, 18h00. Théâtre Benoît-XII, 12 rue des Teinturiers, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.14.14.14).Tournée : Montpellier, les 6 et 7/11 ; Bastia, le 14/11 ; Marseille, les 18 et 19/11.

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Jean-Louis Hourdin, bouleversant

Au théâtre de l’Isle 80 d’Avignon (84), Jean-Louis Hourdin présente Le malheur innocent. Une « parlerie grave et joyeuse » où le comédien évoque la vie de Marianne, sa petite sœur trisomique. Un moment rare et beau, un « tombeau » de fraternité et d’amour.

C’est un lieu minuscule, non loin de la Place des Carmes, le Théâtre de L’Isle 80, « le plus petit grand théâtre du monde ». Lorsque l’on pénètre dans la salle sombre, on aperçoit un homme, assis au fond, dans le coin gauche. On reconnaît ce visage, cette silhouette. Plus près des spectateurs, sur le côté, un autre homme est assis. C’est François Chattot, haute figure du théâtre, qui veille sur son ami Jean-Louis Hourdin, qui se risque là à un exercice très personnel et touchant. Sous le titre Le Malheur innocent il se livre à une « parlerie grave et joyeuse » en mémoire, en l’honneur de sa petite sœur Marianne. La dernière d’une fratrie composée en deux mouvements : les années trente, les années quarante. Jean-Louis Hourdin est l’avant dernier. Il pense que ses parents voulaient absolument une fille pour remplacer leur aînée, tuée par le bombardement américain des usines de Billancourt, plusieurs années auparavant, alors qu’elle venait de mettre à l’abri ses frères et sœurs dans la cave de la maison.

Marianne, enfant de remplacement, naît trisomique. Si le médecin de la famille s’en rend compte immédiatement, il n’éclaire les parents qu’un an plus tard. Ils ont eu le temps de se rendre compte… Dès lors la petite fille est prise en mains avec patience, conscience, amour. Sa mère va lui apprendre à lire et à écrire, elle est intégrée dans une famille profondément catholique. Georges Hourdin, le père, est un grand homme de presse qui a fondé des journaux, un groupe très fertile. Un homme de foi, également. On ne dévoilera pas ici ce que nous dit Jean-Louis Hourdin. Il faut que chacun reçoive ses confidences au plus profond de son cœur. Il y a des documents, des films, et même une émission de télévision. Jean-Louis Hourdin lit des lettres, parle de sa mère, de son père. De Marianne. Une jeune fille des années 60 qui rêve d’écrire des chansons, lit Mademoiselle Ange Tendre et Salut les copains. Qui rêve aussi de se marier, d’avoir des enfants.

N’en disons pas plus. Ce serait abîmer ce moment extraordinaire d’une grande pudeur par-delà la « parlerie ». Marianne a vécu jusqu’à 78 ans. Pour les plus jeunes spectateurs, rappelons-le : Jean-Louis Hourdin appartient à la grande génération de l’école du TNS. Il a joué dès le milieu des années 60, notamment sous la direction d’Hubert Gignoux et signé des dizaines de mises en scène depuis le milieu des années 70. En Avignon, on n’oublie pas Léonce et LénaLiberté à Brême. Pour Marianne, ce « tombeau » de fraternité et d’amour ! Armelle Heliot, in Le journal d’Armelle

Le malheur innocent, Jean-Louis Hourdin : jusqu’au 26/07, 19h00, relâche le 22/07. Théâtre de l’Isle 80, 18 rue des trois Pilats, 84000 Avignon (Tél. : 06.42.69.00.26).

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Ubu président, merdre alors !

Au théâtre du Balcon d’Avignon (84), Isabelle Starkier présente Ubu Président. Une adaptation du chef d’œuvre d’Alfred Jarry, signée Mohamed Kacimi. Deux chômeurs patentés, le père et la mère Ubu, rêvent devant le frigo vide : gagner l’élection présidentielle.

Père Ubu, imaginé dès 1896 par l’écrivain facétieux Alfred Jarry, était dès ses origines obscures à la fois capitaine de dragons, comte de Sandormir, roi de Pologne, docteur en pataphysique, grand maître de l’ordre de la Gidouille, etc. Désormais, sous la plume de l’écrivain et dramaturge Mohamed Kacimi, qui adapte l’œuvre célébrissime, Ubu veut devenir Président. Le drame, c’est qu’il est élu ! Pour cette nouvelle version, la mise en scène est d’Isabelle Starkier, les musiques signées Alain Territo. Ubu Président est devenu une désopilante comédie musicale. Avec Stéphane Miquel, dans la peau grasse du père Ubu, parfait dans ce rôle de grand guignol effrayant. Clara Starkier est une mère Ubu d’une belle sottise, qui roucoule d’amour pour son débile d’époux. Les musiciens comédiens Stéphane Barriere, Michelle Brûlé et Virgile Vaugelade sont autant à l’aise instruments en main que lorsqu’ils chantent ou jouent la comédie.

Mohamed Kacimi a frappé juste. Père Ubu est un beau parleur, qui éructe, harangue des foules avec une démagogie fantastique et n’a qu’un seul et unique but : capter pour lui et ses amis, mais en vérité surtout pour lui, toutes les richesses de la nation. Si l’on efface un peu, juste un peu, la farce, l’image de personnages actuels se matérialise sans la moindre erreur possible. Donald Trump par exemple… Passer de chômeur professionnel à locataire du palais présidentiel ne pose aucun cas de conscience à Ubu. Du moment qu’il y a du fric à faire. Les pauvres seront toujours plus fauchés ? Qu’importe à ces personnages qui flirtent avec les idéologies les plus nauséabondes. Voilà « une réflexion sur les enjeux mondiaux contemporains tout en redécouvrant ce classique de la littérature française », pointe l’auteur.

Le langage vert de père et mère Ubu est conservé, juste un peu modernisé. Leur « risible et terrifiante » ascension sociale mériterait presque que l’on précise dans le programme que « toute ressemblance avec des personnes existant ou ayant existé… ». Gérald Rossi

Ubu président, Isabelle Starkier : jusqu’au 26/07, 18h30. Théâtre du Balcon, 38 rue Guillaume Puy, 84000 Avignon réservations (Tél. : 04.90.85.00.80).

« Ubu c’est l’emblème du tyran, mais d’un tyran ridicule, pathétique, comme notre 21ème siècle sait en produire à la pelle – à tarte ! C’est celui devant lequel on hésite entre rire et pleurer, celui qui n’a plus même l’air vrai : un dictateur en carton-pâte maquillé sous les oripeaux populistes de la démocratie ». Isabelle Starkier, metteure en scène

« J’ai conçu cette pièce comme un cri d’alarme. À travers les aventures grotesques d’Ubu, je veux montrer comment la démocratie peut basculer, d’un moment à l’autre, dans l’absurde et la violence quand la démagogie l’emporte sur la raison. C’est l’ambition que je porte avec cet Ubu : faire du rire une arme contre l’obscurantisme, rappeler que l’art reste un des derniers remparts contre la folie des hommes ». Mohamed Kacimi, auteur

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