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Et boum, là, Vian !

Il y a cent ans, le 10 mars 1920, naissait Boris Vian. Disparu en 1959 d’un malaise cardiaque, il n’avait que 39 ans ! Une date anniversaire, l’année d’un centenaire prétexte à rendre hommage à un auteur et créateur d’exception. Un incroyable homme-orchestre.

 

Seigneur de la Butte Montmartre où il avait élu domicile cité Véron à proximité de son compère Prévert, prince de St Germain dont il écumait les caveaux à musique, Boris Vian demeure encore trop méconnu du grand public. Sinon une chanson, « Le déserteur », un livre ensuite, J’irai cracher sur vos tombes, l’une et l’autre censurés par le pouvoir de l’époque…

Enfant terrible des lettres françaises, génial touche-à-tout, « les épithètes quasi homériques ne manquent pas pour le désigner », écrit Audrey Camus dans la préface du numéro que la revue Europe lui consacra en 2009. « Quoique auteur prolifique, il fut de son vivant connu davantage pour son personnage et ses provocations que pour ses écrits. Poésie, romans, nouvelles, théâtre, l’œuvre disparaissait derrière les scandales », poursuit l’éminente biographe. « Aujourd’hui encore, le plus souvent, l’attrait exercé par la personnalité de Boris Vian et la curiosité pour son singulier parcours tendent à prendre le pas sur l’attention portée à son œuvre littéraire. Or, cette œuvre mérite que l’on s’y intéresse de près ». Dilettante par nature et de vocation, il est prouvé que Vian ne fit rien de son vivant pour s’accommoder les éloges de ses pairs, littérateurs reconnus ou simples chroniqueurs. « Critiques, vous êtes des veaux ! », écrit-il dans la postface aux Morts ont tous la même peau ! Bienvenue au Collège de Pataphysique, dont il fut un éminent satrape, anarchiste pour les uns, anticonformiste inclassable pour les autres…

Il y a cent ans, le 10 mars 1920, naissait à Ville-d’Avray Boris, le futur Vernon Sullivan ! À n’en pas douter, Vian le premier se serait probablement moqué de ce chapelet de festivités qui, sous l’égide du ministère de la Culture et de la Ville de Paris, s’égrène en France mais aussi en Belgique, en Suisse, au Canada et aux États-Unis. « Autour de la Cité Véron, qui conserve l’empreinte de Boris Vian, s’est constituée au fil des ans une confrérie complice où figurent désormais de jeunes Borissiens revendiquant un même esprit. Metteurs en scène de théâtre, comédiens, musiciens ou documentaristes, leur enthousiasme a contribué à faire du programme de ce centenaire un vrai feu d’artifices », écrit Vian le fils, Patrick. Et d’affirmer que toutes les facettes du personnage seront dévoilées : l’écrivain, l’auteur-interprète, le trompettiste, le scénariste, l’acteur, le peintre, le critique, l’ingénieur, le prince du jazz, de Saint Germain des prés, et de l’anagramme… Pour l’heure, une seule certitude en vue de satisfaire notre curiosité littéraire, picturale et musicale : devant la longue file d’attente, la visite programmée de « l’appartelier » du génial satrape en mai, ce joli mois de toutes les révoltes et de tous les espoirs !

Outre CD de chansons revisitées par des artistes contemporains, spectacles de théâtre et de cabaret, albums et hors-série publiés par divers journaux et magazines, une occasion à saisir parmi toutes ces publications, puisque c’est sûr, On n’y échappe pas ! « J’ai un sujet de roman policier que j’écris pour Duhamel (le directeur de la fameuse Série noire, la collection de romans policiers créée par Gallimard. NDLR), c’est un sujet tellement bon que j’en suis moi-même étonné et légèrement admiratif », confie Boris Vian. « Si je le loupe, je me suicide au rateloucoume et à la banane frite », ajoute-t-il avec humour. Las, boulimique de projets et souvent débordé par les échéances, le manuscrit s’ensommeille, il n’en a écrit que les quatre premiers chapitres lorsqu’il est terrassé par une crise cardiaque le 23 juin 1959 à l’âge de 39 ans. Une sombre histoire de meurtres en série… Frank Bolton, un jeune colonel de l’US Army de retour de la guerre de Corée avec une main en moins, n’en croit pas ses yeux au point d’en donner l’autre à couper : toutes ses anciennes conquêtes féminines disparaissent les unes après les autres ! Comme Vian était lui-même satrape au Collège de pataphysique, ses héritiers ont donc confié à six écrivains de l’ OUvroir de LIttérature POtentielle le soin d’achever le polar et d’y mettre un incroyable point final sous la jaquette des éditions du Scorpion d’antan ! Un fantasque roman familial à l’humour noir dont nous nous garderons bien de dévoiler la chute, agrémenté de moult références et clins d’oeil « vianesques » à décrypter de chapitre en chapitre.

La publication des œuvres romanesques de Vian, en deux volumes dans la célèbre collection de la Pléiade, lui rend aussi justice en quelque sorte. Un hommage mérité à ce baroudeur des lettres et à cet irrévérencieux homme-orchestre : ingénieur de formation et trompettiste par inadvertance, chansonnier sans vergogne et pataphysicien de bon aloi, traducteur et auteur de romans noirs, chroniqueur à Jazz-Hot comme aux Temps Modernes de Sartre, initiateur au jazz et à la littérature de science-fiction en France ! De ses Écrits de jeunesse aux ultimes Textes pataphysiques, de ses romans les plus célèbres ( L’écume des jours, L’arrache-cœur…) aux plus méconnus ( Les fourmis, L’herbe rouge…), de ses articles de presse à ses diverses chroniques jusqu’à sa mort en 1959, Vian se révèle formidable conteur. « Rien ne fait plus ou ne devrait plus faire obstacle à la prise de conscience de l’originalité profonde de son œuvre inclassable », souligne à juste titre Marc Lapprand dans la préface à cette édition nouvelle. Boris Vian ? Un amoureux de la langue à (re)découvrir, un franc-tireur du Verbe qui n’hésitait point à apostropher tous les « pisse-copies » : « Quand admettrez-vous qu’on puisse écrire aux Temps modernes et ne pas être existentialiste, aimer le canular et ne pas en faire tout le temps ? Quand admettrez-vous la liberté ? ». Yonnel Liégeois

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Hervé Audibert, un architecte éclairé

Formé à l’école du spectacle, ancien régisseur, Hervé Audibert est un homme illuminé à bien des égards ! Créateur de son métier, il se déclare architecte des lumières. Qui éclaire, jusqu’au 29/12 sur la scène du Rond-Point (75), Perdre le nord, le spectacle de Marie Payen.

 

Cheveux grisonnants, sourire accueillant, l’homme s’épanche avec gourmandise. Fort de ses convictions, exigeant envers lui-même, Hervé Audibert rêve tout haut le beau et le juste, croit en une humanité solidaire et éclairée. Une utopie en actes qu’il fait sienne, n’hésitant point à déménager sa petite entreprise, de banlieue à Paris, pour faciliter la vie au quotidien de ses salariés…

« Un homme des lumières », aurait-on pu dire de lui au XVIIIème siècle !

Le Centquatre à Paris, le front de mer de Marseille, le pavillon de la France à la Biennale de Venise, le Musée national d’Estonie, les théâtres de Saint-Nazaire et de Sénart… De l’hexagone en terre étrangère, nombreuses et prestigieuses sont les créations architecturales qui scintillent sous les feux de l’atelier Audibert. L’homme n’en a point perdu pour autant sa modestie naturelle, préférant jouer le jeu de l’équipe plutôt que la mise en avant de la consécration individuelle. Un poète à sa façon qui, par ses jeux de lumière, invite le public, visiteur ou spectateur, à libérer son imagination, à laisser libre cours à son œil et à son intelligence, à devenir à son tour créateur de son espace. Sur le site Chroniques

Le musée national d’Estonie

d’architecture, Christophe Leray tire un joli portrait du personnage.

Durant trente ans, Hervé Audibert a bourlingué de scène en scène, d’Avignon en théâtres de province, de Paris à d’autres capitales européennes. En compagnie de quelques grands, André Engel, Jean-Pierre Vincent ou Patrice Chéreau… Le jeune homme réussit en 1976 le concours d’entrée à l’École supérieure d’art dramatique du TNS, le Théâtre national de Strasbourg, section régisseur, « la pantoufle de l’acteur » selon le bon mot de Louis Jouvet. « Une formation très large et éclectique, en rapport avec tous les métiers de la scène (couture, décor, lumière, son), chaque trimestre la promo montait un spectacle », se souvient Hervé. Pour ensuite mettre en œuvre sa formation au côté d’André Diot, aussi chef-opérateur cinéma. Et de stagiaire devenir son assistant, découvrir véritablement le travail d’éclairagiste plateau… Son souvenir le plus marquant ? Un Prométhée porte-feu dans une mise en scène d’André Engel d’après Eschyle, donné une seule fois au cours du Festival de Nancy dans un carreau de mine désaffecté. « J’ai alors fait une plongée extraordinaire dans le monde culturel, c’est à ce moment-là aussi que j’ai vraiment eu envie de faire de la lumière », se rappelle-t-il. Avec en tête l’expérience et les convictions de maître Chéreau, considérant la lumière comme un moyen d’expression au même titre qu’un décor, qu’un acteur… Pas simple pourtant en ces années-là de s’imposer dans cette voie, de

Le théâtre de Sénart

faire sa place en tant que créateur à part entière face aux « ego » des planches ! Progressivement, il y parvient.

Une reconversion qu’il réussit aussi, en 1996, dans le monde de l’architecture. Lassé des tournées théâtrales, usé et fatigué, il jette le gant au pied du rideau rouge. Pour se lancer un nouveau défi, inventeur et initiateur d’un nouveau métier, architecte des lumières… Pas simple encore une fois, l’esprit de troupe qui régit l’aventure théâtrale n’existe pas ou peu dans le monde de l’architecture. Le maître d’œuvre se considère souvent seul à bord, les autres corps de métier n’ont qu’à suivre ou s’adapter à ses desiderata : pas vraiment la manière de voir et de penser du sieur Audibert ! Qui se vit et se veut créateur de plein droit, en étroite collaboration avec le concepteur. Ses premiers pas en pleine lumière, il les fera en compagnie de l’architecte du Théâtre de La Colline, Alberto Cattagni. Qui lui confie la lumière du cinéma UGC Saint-Eustache, près des Halles parisiennes. Un bleu d’une intense poésie, la lumière perçue comme un art, non un banal éclairage. Suivront de multiples créations, aussi expressives et lumineuses les unes que les autres, dont les photographies qui illustrent cet article tentent d’exposer la quintessence. Des bâtiments, des espaces qui parlent et font parler, qui deviennent objets poétiques et ravissent l’œil du contemplateur pour l’ouvrir à d’autres horizons… Un travail artistique couronné en 2004 du Goncourt de l’architecture, la prestigieuse Équerre

Le centre national de la danse, Pantin

d’argent pour la mise en lumières du Centre national de la danse de Pantin !

La lumière ? Pas cet obscur objet du désir, et pourtant une recherche, un pas de côté à la Buñuel pour Hervé Audibert… Pour lui, il ne s’agit pas seulement d’habiller l’œuvre de l’architecte de moult leeds et projecteurs plus sophistiqués les uns que les autres, il importe avant tout de lui donner vie autrement, de faire sens. De donner à voir par un regard décalé ce qu’elle recèle encore d’étrange, de mystérieux dans ou hors ses entrailles. Par son travail, « rendre la frontière entre extérieur et intérieur, entre la scène et l’urbain, de plus en plus floue et ténue », commente notre confrère Christophe Leray. Et Audibert l’illuminé d’ajouter, « nous sommes parfois sollicités par des gens très dirigistes, qui ont des idées très précises sur ce qu’ils veulent. Dans cette relation, nous apportons un savoir-faire, une approche de la lumière qui n’est pas forcément en rapport avec l’idée qu’ils s’en font. D’un autre côté, il faut comprendre le désir de l’architecte – c’est lui le metteur en scène – et à partir de là apporter des idées supplémentaires, complémentaires, et établir un dialogue. L’abstraction architecturale permet l’expression de la lumière et les

La cité de la mer, Cherbourg

architectes qui m’attirent sont ceux où je vois dans les projets une place possible pour la lumière ».

L’homme n’en abandonne pas pour autant ses amours premières. Qui éclaire toujours, au gré de ses envies et désirs, lieux et scènes. L’exposition David Bowie à la Philharmonie de Paris, celle sur les Dogons au Musée du Quai Branly… Des spectacles aussi, à l’opéra de Bordeaux ou de Lausanne, au Théâtre des Amandiers et de La Colline, aujourd’hui Marie Payen qui « perd le nord » au Théâtre du Rond-Point. Une danse solitaire et poétique, émouvante et tragique. Boulevard de la Chapelle, à Paris, la comédienne a rencontré des déclassés, des exilés, hommes-femmes-enfants. Elle a fait siens leurs mots pour faire entendre les paroles qui l’ont bouleversée. Un projet artistique qui touche au cœur Hervé Audibert. Lui qui, avec sa compagne, soutient les migrants sous de multiples formes. Une vie de citoyen, là-aussi, joliment éclairée par un esprit de solidarité sans faille. Une conscience atterrée par l’à-venir de notre planète où ressources et êtres humains sont sacrifiés sur l’autel de la rentabilité, une conscience pourtant lumineuse qui ose encore croire en de possibles lendemains qui brillent. Yonnel Liégeois

Marie Payen, à corps perdu

La presse est unanime. Avec Perdre le nord, jusqu’au 29/12 sur les planches du Rond-Point, Marie Payen fait plus qu’œuvre spectaculaire, telle la tragédie antique une authentique « épopée du dire » où les mots prennent corps sur la scène. Un voile plastique qui enrubanne la comédienne, trois cercles lumineux au sol pour distiller une hypothétique éclaircie au cœur de ces cris de détresse, un original et dramatique « objet théâtral non identifiable » selon le propos d’Hervé Audibert…

« Faire entendre l’odyssée des réfugiés en tournant le dos au réalisme et en gagnant les hauteurs du mythe », écrit Gérard Naly dans La Vie, sur les planches « résonnent la voix du Nord et la voix du Sud avec la force du poème, un moment juste et rare ». Et Jean-Pierre Thibaudat de préciser sur le site de Mediapart, « quand s’est constitué dans le nord de Paris le premier campement d’émigrés, de réfugiés, Marie Payen y est allée. Elle a rencontré des êtres venus d’Afghanistan, de l’Érythrée, d’autres pays. Elle s’est faufilée dans leurs langues, des bribes de mots qui sonnent loin, tressées d’ailleurs, nouées d’exil que son corps enveloppe et fait danser ». En compagnie et sur la musique de Jean-Damien Ratel. « La voici, surgissant dans une invraisemblable robe de mariée en plastique transparent, prête à perdre le nord pour rencontrer ces exilés du sud fuyant guerre, horreur et misère », souligne Thierry Voisin dans Télérama, « Ils s’appellent Abdou, Fawad, Haben et Mouheydin, vivent dans la rue ou dans des camps de fortune. Marie Payen a recueilli leurs récits, qu’elle porte aujourd’hui comme une seconde peau. Et les restitue chaque soir de manière différente. « Rien n’est écrit », dit-elle. Tout est spontané, comme une offrande, un tribut à tous ces recalés de l’Europe ». À voir absolument, à ne vraiment pas manquer. Y.L.

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François Braud, tailleur de pierre

Formé chez les Compagnons, François Braud cultive l’art du trait et le respect de la pierre brute. Tailleur de pierre ? Un savoir, doublé d’une philosophie qu’il transmet d’un chantier à l’autre. Du Maroc au Canada, de Chicago à Londres.

 

Il y a sept ans, le hasard a voulu que François Braud s’installe avec d’autres tailleurs de pierre et sculpteurs près d’une chapelle romane du XIIème siècle, à la sortie de Port-Sainte-Marie (47). « La restaurer serait dans nos cordes, mais il y aurait du boulot », juge le tailleur de pierre en montrant les fissures qui lézardent les murs. Au volant d’un chariot élévateur, il charge un bloc de pierre sur un établi en métal et le sort dans la cour. « C’est du Tervoux, une roche calcaire que l’on trouve près de Poitiers. Assez homogène, très vive, on l’utilise pour l’ornement et les choses un peu fines ». A l’aide d’un crayon et d’une équerre, François trace les axes, puis prend un ciseau et une massette, choisit le bon angle et attaque la pierre. Le geste est souple, précis, à peine entend-on le son des percussions. Un chapiteau de style dorique apparaît. Achevé, il rejoindra le chantier d’un château en construction, près de Bordeaux. « Au début, le plus difficile est de se trouver avec un bloc brut et d’en faire un parallélépipède à six faces, d’équerre et à la surface plane, pour pouvoir l’assembler. La première fois, j’avais les mains couvertes d’ampoules ».

Originaire de l’Anjou, « un pays riche en carrières et en tailleurs de pierre », François Braud a commencé comme apprenti charpentier, avant de rencontrer un tailleur de pierre qui l’a initié à la stéréotomie, science de la découpe et de l’assemblage, qu’il a approfondie chez les Compagnons. « J’y ai été initié à l’art du trait et des proportions. Surtout, j’y ai appris à respecter le matériau ». Aujourd’hui, François a rendez-vous pour effectuer des relevés dans une chapelle de 1877, érigée sur les vestiges d’une église du XIème siècle. Son propriétaire aimerait la faire restaurer. Sur place, l’artisan fait le tour du bâtiment pour « localiser les zones malades ». Les intempéries ont abîmé la couverture, la charpente, les chéneaux, le pavement. Des pierres menacent de tomber, un sapin a poussé sous la corniche. « L’eau est un agent de dégradation, mais la pierre est aussi soumise à d’autres phénomènes chimiques causés, par exemple, par l’acier utilisé pour conforter le matériau. Sous l’effet de la porosité et de et de l’oxydation, le métal peut doubler de volume et faire éclater la pierre ». Du Maroc au Canada, de Chicago à Londres, François a exercé son talent partout dans le monde. « Les manières de travailler sont différentes d’un pays à l’autre ».

Il y a peu, l’Unesco lui a proposé de participer à la reconstruction du minaret de la grande mosquée des Omeyyades d’Alep, en Syrie. Sous-entendant qu’il pourrait y former des tailleurs de pierre. « On ne se forme pas à ce métier en trois mois. Trois ans sont nécessaires pour l’apprendre, dix pour le maîtriser ! ». Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph

En savoir plus

« Les entreprises recrutent des ingénieurs qui, souvent, ne connaissent rien à la pierre », constate François Braud. « Ce qui compte pour eux, c’est que cela coûte le moins cher possible ». Les tailleurs de pierre (600 entreprises, principalement de restauration) utilisent encore différents outils traditionnels qui ont entre 150 ans et 1000 ans d’âge, selon que la matière est tendre, ferme ou dure. Ils emploient ainsi le taillant, le têtu ou la polka pour dégrossir, des chemins de fer ou des crêtes de coq pour les finitions. Au cours du XXème siècle, sont apparus le marteau burineur pneumatique, la meuleuse ou la débiteuse numérique qui permettent de gagner du temps.

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Arthur Lochmann, un auteur bien charpenté

Arthur Lochmann a publié, aux éditions Payot, La vie solide, la charpente comme éthique du faire. Il a délaissé études de droit et de philosophie pour devenir charpentier. Un très beau récit d’apprentissage.

 

Arthur Lochmann est l’auteur d’un livre poignant, La vie solide, la charpente comme éthique du faire. Réflexion conduite, non pas comme une recherche sur le travail en général ni même sur un travail singulier, mais bien construite de l’intérieur même de l’apprentissage et de l’exécution d’un travail dès lors forcément spécifique. Où l’on voit qu’apprendre un métier, exécuter un travail avec soin, c’est tout autre chose que de se conformer à des prescriptions, à des protocoles préétablis. C’est interpréter. C’est entrer en intelligence exigeante de soi, s’initier, se confronter à celles des compagnons du chantier, mais aussi de ceux d’autres lieux, régions et pays. De ceux d’avant, des autres générations. C’est entrer dans de nouvelles hybridations de savoirs. Ainsi, c’est vers la fin du livre que l’auteur nous fait découvrir qu’en Allemagne l’initiation des compagnons se fait autrement encore qu’ici, qu’au Japon il y a d’autres façons, d’autres savoir-faire, d’autre formes d’outillages pour le même usage… et que l’on solutionne autrement les mêmes problèmes. D’autres clefs à la charpente. C’est entrer dans d’incertaines transformations, sensibles, cognitives, corporelles, sensitives… C’est fabriquer de l’imaginaire, réinventer des mathématiques, des calculs, construire de nouvelles figures géométriques, mécaniques (et  gymniques !…), tendre l’oreille autrement, se faire tout attentif, faire des découvertes écologiques et développer les vertus propres à chacun des  éléments.

Explorer, dire l’agir d’un travail spécifique, ici celui du charpentier, porte  bien quelque chose d’universel mais pas d’unificateur, justement pas  « généralisant ». Creusement de la pensée qui se développe dans l’exécution de la tâche, qui ne lâche pas la main. Le travail peut ouvrir alors l’espace à la joie large de la connaissance active, à la générosité du don …

C’est un très beau livre, très fort. Instructif. Tout à l’opposé d’un témoignage larmoyant ou exaltant  mais qui, du pareil au même, nous mettrait l’arme au pied, à l’opposé aussi d’une analyse simplement sociologique qui ne laisserait pas prise. Tout cela n’est pas ici rejeté mais ce n’est pas là l’objet. Et on lui est reconnaissant, ô combien, à Arthur Lochmann, de s’en tenir fermement à son objet. C’est de cela dont nous avons le plus besoin aujourd’hui pour rester debout, pour ne pas succomber à la dépression collective, tout comme à son  revers, à cette excitation où nous conduit la condition de ces salariés surmenés du vide que nous devenons, comme  le disait Guy Debord. Son objet, Arthur Lochmann n’y déroge pas : c’est la recherche de la dynamique anthropologique propre du  travail et le soin qu’il faut apporter à la tâche pour être. Être vraiment, et porter ainsi sa contribution au  commun de l’existence. Ici, aider à habiter… Voilà l’éthique. C’est par là, c’est ainsi fondamentalement, entrer en résistance aux affaires et aux affairistes du temps présent. Et le livre le dit, c’est valable pour tout métier, mais à inventer librement. Absolument.

C’est « homo-faber » qui prend lui-même la parole, qui se fait « homo-sapiens » comme rarement. On pourra contester la formule à l’emporte-pièce. Pas d’importance, ayons l’obligeance de la prendre pour ce qu’elle veut dire. On pense à Henri Bergson : « En définitive, l’intelligence, envisagée dans ce qui en paraît être la démarche originelle, est la faculté de fabriquer les objets artificiels, en particulier des outils à faire des outils, et d’en varier indéfiniment la fabrication ». Des échos également à  Hannah Arendt, à Simone Weil, à Gaston Bachelard dans ce que ces auteurs apportent de plus concret… Nous sommes loin ici des considérations théoriques, et plus loin encore des bavardages idéologiques. Nous sommes entrés  en expérimentations, en travaux pratiques. C’est aussi d’un autre rapport de la théorie et du savoir, y compris dans la constitution même des savoirs, que ce livre et son auteur, par sa démarche courageuse, témoignent. Jean-Pierre Burdin

Un récit d’apprentissage

« Arthur Lochmann a délaissé ses études de droit et de philosophie pour devenir charpentier. La charpente est une activité à nulle autre pareille, on y travaille le bois […] On y mêle continuellement savoirs traditionnels et méthodes modernes pour construire de manière durable et écologique. On y vit dehors, par tous les temps. […]  C’est un métier immensément exigeant, une vie solide à laquelle on s’attache ».

« Ce récit d’apprentissage entremêle souvenirs de chantiers, réflexions sur le corps, le savoir, l’équipe, le travail, le patrimoine, le temps […] L’auteur montre comment cette activité lui a donné des clés précieuses pour s’orienter dans notre époque […], Arthur Lochmann offre une bouffée de plein air. La vie solide nous ramène les pieds sur terre, le cœur au soleil ».

Texte d’invitation des « Violons de la baleine blanche », l’association de quartier du 13ème arrondissement de Paris, initiatrice de la rencontre-débat du 18/11 à la librairie Jonas (75).

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Flora Tristan, une femme actuelle

Née en 1803, Flora Tristan est l’une des grandes figures qui ont inspiré le mouvement ouvrier et le féminisme. Olivier Merle publie Le Destin tourmenté de Flora Tristan. Une BD en trois volumes pour retracer son histoire et saluer sa mémoire.

 

Jean-Philippe Joseph – Comment avez-vous découvert Flora Tristan ?

Olivier Merle – Au départ, je voulais écrire une biographie sur Paul Gauguin. Lors de mes recherches, j’ai appris en lisant Le paradis un peu plus loin, de Vargas Llosa, que sa grand-mère était Flora Tristan. Il en parlait comme d’un personnage extraordinaire. A mon tour, je me suis passionné pour elle, jusqu’à me procurer la thèse de 700 pages que lui a consacrée dans les années 1920 l’universitaire Jules Puech. Et de publier, au final, Le Destin tourmenté de Flora Tristan.

J-P.J. – Qui était cette femme ?

O.M. – Flora est issue de la noblesse espagnole. Son père avait fait fortune au Pérou. A sa mort, sa mère et elle se retrouvent à vivre dans un taudis à Paris, le mariage des parents n’ayant pas été reconnu civilement. A 17 ans, elle est ouvrière coloriste chez un lithographe et devient son épouse. Il s’agissait probablement d’un mariage à moitié arrangé, à moitié forcé. Victime de violences conjugales, elle fuit avec ses deux garçons et sa fille. Toute sa vie, elle militera pour le rétablissement du divorce, aboli en 1816.

J-P.-J. – Pour subvenir à ses besoins, elle entre au service de deux aristocrates anglaises…

O.M. – Oui. Flora (qui a appris à lire et à écrire toute seule) va découvrir Mary Wollstonecraft (1759-1797), la mère de Mary Shelley, l’auteure de Frankenstein. Mais elle est surtout une pionnière du féminisme. De retour à Paris, Flora fréquente les socialistes utopiques (Charles Fourier, les saint-simoniens…), des écrivains, des ouvriers, des militants. Elle se dit socialiste et féministe. Le féminisme de Flora est universel. Pour elle, le féminisme est la clé de l’humanisme.

J-P.-J. – Elle est un témoin de son époque. Et, en même temps, ses écrits sont d’une étonnante actualité…

O.M. – Elle aimait parler aux gens, les écouter, rendre compte du quotidien des invisibles, des plus défavorisés. Sa condition d’ouvrière et de domestique y est bien sûr pour quelque chose. Elle a connu les bas-fonds à Londres, elle a été confrontée à la réalité de l’esclavage au cours de son voyage au Pérou pour tenter de se faire reconnaître par sa famille paternelle. Son premier livre, publié en 1835, est Nécessité de faire bon accueil aux femmes étrangères. Dans cet essai, elle plaide pour la création d’une Société chargée de leur accueil et de leur instruction afin de faciliter leur insertion et éviter qu’elles soient les doubles victimes de la xénophobie et de l’exploitation, notamment sexuelle.

J-P.-J. – Cinq ans avant Le Manifeste de Marx et Engels, elle appelle à l’union ouvrière…

O.M. – Marx connaissait Flora, il la cite d’ailleurs, plusieurs fois, dans La Sainte Famille. L’Union ouvrière est d’abord un livre, sorti en 1843. Il s’agit d’une vaste enquête sociale sur la réalité du prolétariat, les conditions de travail, les rapports de subordination aux patrons. Son idée est que les ouvriers et les ouvrières doivent se constituer en une classe « solide et indissoluble », payer quelqu’un pour les représenter et défendre la cause devant la nation et dans les cercles du pouvoir. Elle veut faire reconnaître la « légitimité de la propriété des bras », la légitimité du droit au travail pour tous et pour toutes. Elle postule aussi que « l’égalité en droit de l’homme et de la femme est l’unique moyen de constituer l’Unité humaine ». Elle imagine des maisons ouvrières où les jeunes pourraient apprendre à lire et à compter, et les anciens finir leurs jours dignement. Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph

« Il n’est sans doute pas de destinée féminine qui, au firmament de l’esprit, laisse un sillage à la fois aussi long et aussi lumineux que celle de Flora Tristan ». André Breton

« Ma grand-mère était une drôle de bonne femme. Elle se nommait Flora Tristan. Proudhon disait qu’elle avait du génie. N’en sachant rien, je me fie à Proudhon… Elle inventa un tas d’histoires socialistes, entre autres, l’Union ouvrière. Les ouvriers reconnaissants lui firent dans le cimetière de Bordeaux un monument… Il est probable qu’elle ne sut pas faire la cuisine. Un bas-bleu socialiste, anarchiste. On lui attribue d’accord avec le Père Enfantin le compagnonnage, la fondation d’une certaine religion, etc. Entre la vérité et la fable, je ne saurai rien démêler et je vous donne tout cela pour ce que cela vaut ». Paul Gauguin

 Repères

Olivier Merle enseigne les arts appliqués. Il signe un premier scénario de BD avec Tranquille courage, l’histoire d’un fermier, Auguste, qui se porte au secours et recueille un aviateur américain en 1944. Il publie ensuite Âmes nomades, sur la question des migrants. Le premier volet de la trilogie Le Destin tourmenté de Flora Tristan est sorti fin 2018. Il est l’auteur des dessins et du scénario. Le deuxième tome est prévu courant 2019.

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Charleville, entre gaines et fils

Du 20 au 29 septembre, entre Place Ducale et Mont Olympe, Charleville-Mézières (08) organise la 20ème édition de son Mondial des Marionnettes. Le plus grand festival dans son genre à rassembler troupes et artistes venus des cinq continents ! Qui se la joue In et Off, même dans les locaux de la CGT des Ardennes !

 

Qu’on se le dise, le doute n’est point de mise, Charleville est bien « le sanctuaire » de la marionnette ! Créé en 1961 par Jacques Félix, le fondateur de la compagnie des Petits Comédiens de Chiffons, le festival s’impose aujourd’hui sur la scène internationale comme le rendez-vous incontournable du pantin de bois, de chiffon ou de papier ! Aux côtés des deux compagnies d’artistes associés et « fils rouges » du festival (Claire Dancoisne et son Théâtre de la Licorne, Basil Twist le natif de San Francisco mais citoyen de New York), s’offre en fait dans sa grande diversité la palette la plus dynamique et créative du spectacle vivant : un vingtième anniversaire, le bel âge !

Directrice du festival depuis 2008, Anne-Françoise Cabanis est mandatée pour le rappeler avec conviction tous les deux ans, « comme un rituel désormais bien rodé, la ville se métamorphose, neuf jours durant, en un immense castelet ». Pour bruisser de spectacles toujours plus inventifs, surprenants et inattendus et révéler une magnifique photographie de la marionnette d’aujourd’hui en France et dans le monde. Selon la spécialiste, la marionnette a su mettre en lumière sa puissance symbolique et esthétique, conquérir l’espace scénique et celui de tous les possibles, « du minuscule au gigantisme, du gros plan sur un visage au panorama lointain, du personnage unique à la foule ». Et de souligner avec force plaisir, à l’ouverture de cette vingtième édition, la vitalité de cet art aux multiples visages : « On la croyait moribonde, d’un autre temps, infantilisante ou ridicule, sur les pavés de Charleville-Mézières la marionnette est venue prendre son indépendance, clamer sa modernité et s’émanciper de tous carcans » !
L’homme qui rit d’après le roman de Victor Hugo, la création de Claire Dancoisne, en fournit un bel exemple. Fil rouge de la présente édition, le Théâtre la Licorne illustre à sa façon la riche diversité de ce que peut être la marionnette du troisième millénaire. Sa singularité ? Son incroyable capacité et habilité à s’emparer des grands textes littéraires pour leur insuffler une vie autre, dramatique et poétique, en mélangeant de concert masques, objets animés et formes humaines, pour donner à voir et entendre des personnages à la puissance symbolique incontournable ! Claire Dancoisne offre là, avec la complicité de Francis Pedruzzi pour l’adaptation et Bruno Soulier pour la musique, une fantastique illustration du roman de Victor Hugo. Entre masques et monstruosités déroutantes, l’histoire de Gwynplaine, cet enfant-prince défiguré par de cupides forains et offert en pâture comme bête de foire… Un magnifique spectacle, captivant-dérangeant-émouvant, pour petits et grands ! Enfin, outre une baraque foraine installée sur la superbe Place Ducale comme espace de rencontres artistiques, avec La Green Box, solo pour un comédien masqué, Claire Dancoisne recrée le petit théâtre ambulant inventé par Victor Hugo et décrit dans L’Homme qui rit. Sise à Dunkerque, la compagnie ferraille ainsi depuis des décennies entre « bidouille, masques et machines improbables » pour transformer et enchanter notre vision du monde.

Quant au grand marionnettiste américain Basil Twist, il présente Dogugaeshi. Plusieurs fois primé, ce spectacle est basé sur une forme de théâtre de marionnettes japonais traditionnel, le Ningyo Joruri. Trois films, captation de ses précédentes créations, seront également projetés : « Arias with a twist: the docufantasy », « Symphonie fantastique » et « Behind the lid ». À voir également, une exposition rétrospective de ses spectacles à travers les photographies de l’américain Richard Termine. De grandes figures de la marionnette seront encore présentes à Charleville cette année. Bérangère Vantusso bien sûr, fil rouge en 2013 qui revient avec sa compagnie Trois-Six-Trente présenter Alors Carcasse… À ne pas manquer encore, la compagnie Les anges au plafond qui s’associe à l’italien Fabrizio Montecchi du Teatro Gioco Vita pour donner De qui dira-t-on que je suis l’ombre ?, Laura Fedida et ses émouvants Psaumes pour Abdel, le Turak Théâtre avec son Incertain monsieur Tokbar, les Padox en maîtres du désordre qui arpenteront une nouvelle fois les rues de la ville, le Collectif F71 qui conte et dessine Noire, l’histoire authentique de Claudette Colvin qui refusa de céder son siège de bus à une passagère blanche, La Soupe compagnie avec Je hurle, un cri poignant et poétique en faveur des femmes afghanes et de toutes celles qui tentent de vivre debout, Simon Wauters et son tragique Ashes to ashes pour ne jamais oublier l’horreur du camp de Birkenau… Sans omettre Les Habits neufs de l’Empereur, adaptés du Conte d’Andersen par la compagnie Escale.

Pour ce cru 2019, la CGT des Ardennes assure encore sa présence dans le « Off » du Festival : depuis dix ans, un coup d’essai devenu coup de maître ! « La Bourse du Travail ne peut rester fermée durant ce rendez-vous exceptionnel sur notre agglomération, nous voulons tenir la place qu’une organisation syndicale se doit de prendre en faveur de la démocratie culturelle et du droit à la culture pour tous », affirment avec conviction ces syndicalistes mordus de gaines et de chiffons. Cette année encore, cachet signé, couverts et locaux offerts gracieusement, la CGT accueille six compagnies (On regardera par la fenêtre, le Théâtre Burle, le Théâtre Exobus, La Mue/tte, Les Bad’j, L’échelle) pour dix spectacles, en salle comme en extérieur ! Un programme qui s’enrichit de diverses rencontres-débats durant tout le festival (une permanence syndicale quotidienne sous l’égide du SFA), en particulier le 25/09 en compagnie de représentants belges de la FGTB et ceux de la fédération du spectacle CGT.

Au pays de Rimbaud, une nouvelle fois les pantins à visage humain vont faire parler d’eux : entre rire et émotion, de belles heures à venir pour les carolomacériens, comme pour tous les amoureux de la marionnette ! Yonnel Liégeois

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Ernest Pignon-Ernest, en Avignon

Jusqu’en février 2020, l’exposition « Ecce Homo » retrace le parcours d’Ernest Pignon-Ernest, de 1966 à nos jours. Pas loin de 400 œuvres, photographies-collages-dessins-documents, sont exposées au Palais des Papes d’Avignon. Depuis près de 60 ans, l’artiste appose des images grand format sur les murs des villes pour interpeller les citoyens.

 

Co Ernest Pignon-Ernest

L’exposition « Ecce Homo », en la Grande Chapelle du Palais des Papes d’Avigon, retrace le parcours d’Ernest Pignon-Ernest et explique sa démarche , artistique-intellectuelle-politique, depuis plus de 60 ans. Près de 400 œuvres, photographies-collages-dessins au fusain pierre et encre noire-documents, sont exposées, évoquant ses interventions de 1966 à nos jours. L’artiste voyage et se nourrit de rencontres, toujours dans un esprit d’engagement politique et social, de défenseur de grandes causes, en gardien de la mémoire et de l’histoire collective. Ernest Pignon-Ernest est

Co Ernest Pignon-Ernest

considéré comme l’initiateur du « street art ».

La démarche du plasticien est autant artistique que politique, elle s’inscrit dans des lieux et des événements donnés. Comme il s’en explique, « un grand malentendu a consisté longtemps à privilégier mes dessins, à en faire l’œuvre même, à les considérer en oubliant qu’ils ne sont conçus (…) que dans la perspective de leur relation aux lieux ». Loin d’être de simples collages, ses oeuvres sont des interventions cherchant à apostropher les habitants. Ainsi, quand il colle en 1974 ses « Immigrés » sur le bas des façades des belles maisons bourgeoises d’Avignon, ils sont enfermés dans un soupirail. « Cette image est née d’un dialogue avec un groupe de travailleurs immigrés d’Avignon. (…) Ce qui sautait aux yeux, c’est qu’ils étaient pratiquement tous cantonnés dans des tranchées ou dans des caves, qu’ils

Co Ernest Pignon-Ernest

n’étaient littéralement pas au même niveau. » Même chose avec sa série des « Expulsés », montrant un couple avec valise et matelas roulé sous le bras, qu’il placarde de 1977 à 1979 sur les immeubles éventrés d’un Paris en pleine rénovation urbaine. Ernest Pignon-Ernest affiche ses convictions en même temps que ses dessins et prend clairement partie contre les injustices. En 1975, alors que la loi visant à légaliser l’avortement est débattue à l’Assemblée, l’artiste collera les images d’une femme nue agonisant pour signifier que les avortements clandestins tuent

Co Ernest Pignon-Ernest

en premier lieu les femmes.

Quand des centaines d’images d’une famille noire parquée derrière des barbelés surgissent à Nice en 1974, c’est pour dénoncer l’apartheid et s’opposer à la décision du conseil municipal de jumelage avec la ville du Cap en Afrique du Sud. L’initiateur du « street art » a parcouru le monde et en s’inspirant de l’histoire des lieux qu’il a investis, il a fait resurgir les spectres du passé pour mieux interpeller le présent comme l’avenir.

Co Ernest Pignon-Ernest

Des figures de résistants sont venues rappeler leurs combats : le militant Maurice Audin dans les rues d’Alger en 2003 comme le poète palestinien Mahmoud Darwich à Ramallah en Palestine en 2009. Ernest Pignon-Ernest rendra encore hommage en 2015 au réalisateur Pier Paolo Pasolini, 40 ans après son assassinat, en dessinant son portrait, tenant dans ses bras son propre corps qu’il collera en Italie. Amélie Meffre

À lire : Le précieux Face aux murs, l’album qui rassemble une large sélection des œuvres éphémères d’Ernest Pignon-Ernest. Avec les textes d’une cinquantaine d’auteurs qui, dans des formes diverses (poèmes, récits ou même essais), reviennent sur leur rencontre avec l’artiste et l’une de ses œuvres (Ed. Delpire, 288 p., 30€).

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