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La Palestine en Sens interdits

Du 14 au 28 octobre à Lyon (69), s’est tenue la 9ème édition du festival international Sens Interdits. Avec un focus Palestine, consacré aux guerres et aux exils, qui a bien eu lieu. En dépit des difficultés des artistes pour circuler, jouer et s’exprimer.

Après le très politique « report », le 11 octobre, de Here I am (Et me voilà), à Choisy-le-Roi (94) « au regard de la situation, et de l’émotion qui étreint toutes les communautés touchées par les événements en Israël et dans la bande de Gaza », le comédien palestinien Ahmed Tobasi a pu jouer la pièce qu’il a créée en 2017 à Bordeaux et ouvrir le focus Palestine du festival Sens interdits à Lyon. Créé en 2009 et dirigé par l’infatigable Patrick Penot, ce festival international s’est construit « autour des notions de mémoire, d’identité et de résistance » et, cette année plus que jamais après la suppression des visas aux artistes sahéliens en septembre – également programmés à Lyon –, il a fallu se battre sur tous les fronts.

On y a vu Losing it, de la chorégraphe et performeuse Samaa Wakim, membre du Yaa Samar ! Dance Theatre (YSDT) fondé par Samar Haddad King à New York, puis en Palestine, qui en signe et interprète la musique. Les deux artistes explorent la peur et transposent la réaction des corps au bruit des balles et des bombardements. Samaa Wakim fait partie du Khashabi Théâtre d’Haïfa, elle était l’une des danseuses du magnifique Milk, de Bashar Murkus, donné au Festival d’Avignon en 2022, à la suite du Musée, l’année précédente, faisant enfin connaître ce théâtre de création qui œuvre à « promouvoir la culture indépendante comme renouvellement de l’identité palestinienne ». Les 27 et 28/10, les Monologues de Gaza auraient dû mettre en jeu et en interaction de jeunes acteurs français avec, en duplex, des auteurs gazaouis devenus adultes, des paroles recueillies par le Ashtar Theatre après l’opération « Plomb durci » de 2008-2009 qui fit plus de 1 400 morts palestiniens, dont de nombreux enfants. Une forme qui tourne depuis quinze ans et se révèle aujourd’hui d’autant plus effroyable qu’il a fallu se confronter à l’absence béante des visages et des voix des Palestiniens de Gaza.

And here I ammis en mots par l’auteur irakien Hassan Abdulrazzak et en scène par Zoe Lafferty, est le récit autobiographique et kafkaïen d’Ahmed Tobasi, dont la famille a été chassée des territoires de 1948 lors de la Nakba, atterrissant au camp de Jénine. Né en 1984, détenu à tout juste 17 ans durant quatre ans en Israël lors de la deuxième Intifada, Ahmed Tobasi raconte avec détermination et non sans humour les persécutions auxquelles il est confronté. Exilé à Oslo après sa sortie de prison, il y a fait sa formation théâtrale avant de revenir à Jénine, où il vit avec sa famille. Son spectacle est programmé en France jusqu’à fin novembre. Ahmed Tobasi est aussi, depuis 2013, et après l’assassinat de son fondateur, Juliano Mer-Khamis, en 2011, le directeur artistique du Freedom Theatre.

Créé en 2006, le Freedom Theatre, dont l’ADN est l’éducation populaire sous toutes ses formes, à destination des adultes et surtout des enfants, est l’une des plus importantes expériences théâtrales des territoires occupés, « un projet de résistance culturelle utilisant les arts comme outil de libération populaire dans la lutte pour la justice, l’égalité et la liberté », nous dit-il. Sa gestion collective se nourrit de collaborations avec de nombreux artistes étrangers. « Jénine, 14 000 habitants, est le camp le plus attaqué par l’armée israélienne. » En septembre 2023, durant un Festival féministe international, les balles et le bruit des explosions font effraction durant les représentations, en dépit des nombreux invités étrangers. « Les affrontements ont été très violents. L’armée israélienne cherchait vraiment à nous terroriser. Le gouvernement israélien ne veut pas que le monde extérieur témoigne de ce qui se déroule à Jénine ». Lui sait depuis toujours qu’être directeur du Freedom Theatre, « c’est la possibilité d’être tué à tout moment ».

Un tour d’horizon des théâtres palestiniens

Le débat « La scène palestinienne : obstacles, perspectives et luttes », qui s’est déroulé le 22/10, s’est révélé aussi rare que passionnant. Il a permis d’éclairer les conditions d’existence et de résistance de ces artistes qui se revendiquent du mouvement national palestinien. Leur présence en France est d’autant plus nécessaire que « l’on assiste à une répression et à une criminalisation de toute parole de soutien et de solidarité avec le peuple palestinien », a souligné Olivier Neveux, professeur à l’ENS-Lyon en préambule. Une rencontre en présence d’artistes palestiniens et de Najla Nakhlé-Cerruti, chercheuse au CNRS, dont le travail considérable de documentation et de contextualisation montre « qu’il n’y a pas un théâtre palestinien, mais des théâtres, avec des multitudes de trajectoires et de réalités, qui s’inscrivent dans l’histoire du mouvement national palestinien ». Marina Da Silva

– Focus Palestine (And here I am, Milk, Losing It) : du 21 au 23/11 au Théâtre de la Joliette, à Marseille. And here I am, interprété par Ahmed Tobasi : le 24/11 au Théâtre Alibi de Bastia, le 28/11 au Safran d’Amiens.

Jusqu’au 19/11, l’Institut du monde arabe présente l’exposition Ce que la Palestine apporte au monde. Un cycle de trois expositions qui met en avant les artistes palestiniens, dans un dialogue avec leurs homologues du monde arabe et la scène internationale. Une programmation culturelle variée, concerts – colloques – ateliers – cinéma – rencontres littéraires, qui donne à voir l’élan et l’irréductible vitalité de la création palestinienne, qu’elle s’élabore dans les territoires ou dans l’exil.

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Le palmarès de la critique

Le 19 juin, à la Philharmonie de Paris, le Syndicat de la Critique a remis les prix décernés aux spectacles de la saison : Chloé Dabert pour la mise en scène du Firmament, le chorégraphe Thomas Lebrun pour L’envahissement de l’être (danser avec Duras), ex aequo pour le Grand prix musical Katharina Kastening avec Manru et Célie Pauthe avec L’annonce faite à Marie, Jean-Marie Hordé pour son livre Au cœur du théâtre 1989-2022 (éd. Les solitaires intempestifs).

Célébrer la création musicale, chorégraphique et théâtrale, rendre hommage à un parcours, consacrer une œuvre qui a su non seulement trouver son public, mais aussi séduire, toucher, émouvoir, marquer les esprits, fait partie de nos missions de journalistes, de critiques. C’est une joie chaque année renouvelée de pouvoir nous réunir le temps d’une cérémonie pour mettre en lumière une écriture, un geste, une vision. Depuis maintenant soixante ans, le Syndicat professionnel de la Critique de Théâtre, Musique et Danse a institué ce rituel, ce moment unique de partages et d’échanges. Ni la pandémie, qui a fragilisé le secteur et précarisé de nombreuses compagnies, de nombreux lieux, de nombreux artistes, de nombreux techniciens et de nombreux confrères, ni les grèves de cet hiver, ni les mouvements sociaux liés à une réforme des retraites particulièrement décriée, n’ont empêché notre institution, âgée de cent-cinquante ans, d’honorer ses engagements et de décerner ses prix.

Dans le contexte social, économique et mondial actuel, difficile de se réjouir. Les signes avant-coureurs d’une crise à venir de la culture et tout particulièrement du spectacle vivant sont au rouge. Face à l’inflation, à l’augmentation des factures énergétiques et de l’ensemble des charges, un changement de paradigme, une réflexion de fond sur les modes de production et de diffusion s’impose, que ce soit dans le secteur privé ou public. En raison d’une non-réévaluation, d’une baisse importante voire d’une suppression de leurs subventions, la plupart des établissements culturels et des compagnies sont confrontés à des choix drastiques. Après deux saisons pléthoriques, conséquence directe des confinements, force est de constater une réduction des programmations. De nombreux théâtres et salles de spectacle n’ont eu d’autres possibilités que de réduire la voilure, de renoncer à certaines productions, de diminuer leur soutien à nombre de créations. Le temps est à l’économie, aux budgets serrés, à une modification en profondeur des pratiques.

En résonance aux mutations de la société, un regard particulier des institutions, des syndicats et des structures artistiques, s’est porté sur le respect de la parité et l’ouverture sur la diversité. On en est loin, il suffit de se pencher sur le rapport de l’association des centres nationaux chorégraphiques pour s’en persuader. En 2022, Sur dix-neuf centres en France, seuls trois – faisant partie des moins bien dotés – ont une directrice. Le chemin est encore long. En tant qu’observateur, nous nous devons d’en faire écho, d’en suivre de près les évolutions. Le syndicat s’engage depuis plusieurs années en ce sens.

La situation est inquiétante mais pas désespérée. Dans le ciel assombri, des trouées laissent passer le soleil. Depuis que les spectateurs peuvent revenir sans contraintes dans les salles, ils sont de plus en plus nombreux à franchir le pas, à vouloir partager leur expérience, à privilégier les festivals, plus conviviaux, plus festifs. Ce n’était pas gagné. Les changements d’habitudes, la baisse du pouvoir d’achat, les réticences face à un virus qui reste aux aguets ont fait craindre le pire. Mais plus vibrant que jamais, l’art vivant n’a pas dit son dernier mot. Irremplaçable, non reproduisible ailleurs que dans le réel, dans le face-à-face unique entre un artiste et son public, il ne cesse de surprendre, de questionner, d’interroger l’état de nos sociétés. Porteur d’espoir, de joie, de tristesse ou de mélancolie, poétique ou lyrique, il est, à l’instar de la culture, dont il est un des éléments capitaux, une des pierres angulaires de nos démocraties et un indicateur de sa bonne santé.

À la Philharmonie de Paris ce 19 juin 2023, le temps fut à la fête. Mais en ce jour de célébration, et le palmarès en est le reflet, nous ne pouvons oublier la guerre qui se déroule aux portes de l’Europe, les drames féminicides qui trop régulièrement font la une de nos journaux. Nous ne pouvons non plus oublier que de grands noms des arts vivants et du journalisme nous ont quittés cette saison. Alors profitons d’être réunis pour avoir une pensée pour François Tanguy, Peter Brook, Jean-Louis Trintignant, Colette Nucci, Pascale Bordet, Kaija Saariaho, mais aussi pour Lucien Attoun, qui fut longtemps notre secrétaire général, Georges Banu, Philippe Tesson et Colette Godard.

Pour aujourd’hui, mais surtout pour demain, continuons à célébrer le théâtre, la danse et la musique, continuons à hanter les couloirs, les foyers, à user les sièges rouges ou bleus des salles de spectacle… Ensemble, alimentons toujours ce souffle vital qui fait de l’art un moteur pour changer le monde. Olivier Fregaville-Gratian d’Amore, Président du Syndicat Professionnel de la Critique

Prix Théâtre

Grand Prix (meilleur spectacle théâtral de l’année)
Le Firmament, de Lucy Kirkwood, mise en scène de Chloé Dabert

Prix de la meilleure création d’une pièce en langue française
L’amour telle une cathédrale ensevelie, de Guy Régis Jr

Prix Laurent-Terzieff (meilleur spectacle présenté dans un théâtre privé)
Fin de partie, de Samuel Beckett, mise en scène de Jacques Osinski 

Prix du meilleur comédien
Gilles Privat dans En attendant Godot, de Samuel Beckett, mise en scène d’Alain Françon

Prix du meilleur livre sur le théâtre
Au cœur du théâtre 1989-2022, de Jean-Marie Hordé. Éd. Les Solitaires Intempestifs 

Prix du meilleur compositeur de musique de scène
Dakh Daughters pour Danse macabre, mise en scène de Vlad Troitskyi

Prix spécial
La Mort d’Empédocle (Fragments), de Johann-Christian-Friedrich Hölderlin, mise en scène de Bernard Sobel

Prix Musique

Grand Prix (meilleur spectacle musical de l’année) ex aequo
Manru, d’Ignacy Jan Paderewski, direction musicale de Marta Gardolińska, mise en scène de Katharina Kastening
L’Annonce faite à Marie, de Philippe Leroux, direction musicale Guillaume Bourgogne, mise en scène de Célie Pauthe

Prix Danse

Grand Prix (meilleur spectacle chorégraphique de l’année) 
L’envahissement de l’être (danser avec Duras), de Thomas Lebrun

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Limoges, capitale de la francophonie

Du 20/09 au 01/10, à Limoges (87) et alentour, se déroulent les Zébrures d’automne ! Sous la férule du metteur en scène et directeur, Hassane Kassi Kouyaté, un hymne à la francophonie dans une myriade de propositions artistiques et culturelles… De la Haute-Vienne à l’archipel caraïbéen, de l’ouest africain aux territoires ultra-marins, un festival aux saveurs épicées et aux paroles métissées.

« En ces temps identitaires, où certains remontent obstinément le cours du temps à la recherche d’une source « pure », où la complexité du monde n’a jamais provoqué de réponses aussi simplistes », commente Alain Van der Malière, le président des Francophonies, « il ne faut pas manquer ce rendez-vous de septembre à Limoges » ! Au menu, rencontres, débats, expos, musique, lectures, cinéma et théâtre : autant de propositions artistiques pour célébrer la francophonie, une langue et son pouvoir de création, dans une riche palette multiculturelle. Comédiens et musiciens de Guadeloupe et de Martinique, du Mali et de Guinée, de France et de Belgique, de La Réunion et de Haïti, femmes et hommes de toutes couleurs, ils sont au rendez-vous de cette nouvelle édition des Zébrures d’automne. Pour donner à voir et entendre, danser et chanter une humanité métissée et une fraternité partagée…

« Les Francophonies sont par excellence le lieu d’ouverture au monde. L’endroit où l’on peut côtoyer la différence qui nous fait autre », proclame avec enthousiasme Hassane Kassi Kouyaté, metteur en scène et directeur du festival. « La création d’expression française est d’une incroyable fraîcheur, qui mérite bien mieux qu’un simple clin d’œil. Déjà, pour la seule France, il faut savoir qu’en moult lieux d’Outremer on n’y trouve ni conservatoire, ni école artistique, parfois même pas de salle de théâtre ou de concert ». Selon l’homme de théâtre, il devient donc urgent d’insuffler une politique volontariste en ce domaine, se réjouissant que par leur existence les Francophonies bousculent les consciences dans le bon sens ! Qui ouvre ensuite son propos à un horizon plus large encore : veiller à ce que la francophonie ne se limite pas aux anciens pays colonisés ou aux membres de l’O.I.F, l’Organisation internationale de la francophonie. « L’Algérie n’en fait pas partie, on y parle encore français, à ce que je sache ! Mon parti pris ? Élargir la francophonie à tous les artistes créant en langue française ».

Le festival ouvrira les réjouissances le 20/09 par un hommage appuyé, et mérité, à Monique Blin disparue en janvier 2022. Une soirée en mémoire de celle qui, avec Pierre Debauche alors directeur du Centre dramatique national du Limousin, créera le premier festival des Francophonies en 1984 et le dirigera jusqu’en 1999 ! Sous sa houlette, émergeront des talents aujourd’hui reconnus : Robert Lepage, Wajdi Mouawad… Pour se clore, le 01/10, avec une « conversation » en compagnie de Daniel Maximin, le poète et romancier antillais qui partagera son regard sur les mondes artistiques et littéraires contemporains. Entre ces deux dates, dans un florilège de créations, quatre spectacles qui s’attarderont sur le territoire métropolitain : La cargaison du 22 au 24/11 au Théâtre du Point du Jour à Lyon, Anna, ces trains qui foncent sur moi les 13 et 14/10 à l’Opéra-Théâtre de Metz, Mon Éli du 09 au 13/05 au Glob Théâtre de Bordeaux, L’amour telle une cathédrale ensevelie du 11/11 au 11/12 au Théâtre de la Tempête à Paris. Yonnel Liégeois

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XY, l’abécédaire poétique

Du 07 au 18/09, la compagnie XY propose Möbius à Chaillot (75), le Théâtre national de la Danse. Une incroyable valse poétique de portés acrobatiques, la grâce et la beauté au rendez-vous. La gestuelle des corps portée à son extrême perfection !

Grâce, beauté, poésie en une incandescente harmonie : durant plus d’une heure, subjugué par les prouesses de la compagnie XY, autant physiques que symboliques, l’imaginaire du spectateur s’envole dans les cintres du chapiteau. Alors que tout se passe au sol, dans la blancheur d’un faisceau lumineux, dans la noirceur des tenues des interprètes… Acrobates, danseurs ? Une envolée d’oiseaux plutôt, majestueuse séquence d’un film animalier, l’impressionnante image d’entrée de la troupe sur le plateau ! Collés-serrés, battant des ailes, un nuage roule, s’enroule et déroule, noir sur blanc, nuée d’humains s’envolant vers un ailleurs incertain. La gestuelle des corps portée à son extrême perfection !

Un voyage en terre inconnue où seuls saltos, portés et voltiges scandent le temps qui file et défile en mouvements d’une grâce et d’une beauté indescriptibles. Projeté en un autre monde, le public retient son souffle, de crainte d’ébranler l’époustouflante pyramide qui s’élève dans l’espace… Sans effort apparent, scandé par une languissante musique, avec élégance et douceur quand la puissance et la dextérité physiques s’estompent dans la magie d’un fantastique porté… Et de son impressionnante hauteur, images au ralenti d’une poésie sidérante, la majestueuse colonne de glisser au sol dans une lenteur calculée. Orchestrées par Rachid Ouramdane, le chorégraphe et directeur de Chaillot, le théâtre national de la danse, les figures s’enchaînent sans temps mort. Un mouvement perpétuel des corps, même si l’un ou l’autre des dix-neuf interprètes fuient le plateau un fugace instant pour y revenir de plus belle, à vive allure, de petits sauts en larges envolées…

Le message fuse dans les airs, abolissant la frontière entre l’individuel et le collectif : seul on est rien, ensemble soyons tout ! La gestuelle fine et précise pour assurer, rassurer et protéger l’autre dans un périlleux exercice, le numéro solitaire qui prend sens et toute beauté sous le regard protecteur et dans la main ferme de la troupe, aucun plus doué et affranchi qu’un autre, chacune et chacun d’un égal talent lorsque les figures s’enchaînent à une cadence effrénée. Un ballet réglé à grande vitesse, où la peur de faillir libère les applaudissements nourris, les respirations suspendues et les bouches grandes ouvertes. Un public en apnée, du début à la fin d’un spectacle étonnamment signifiant, presque une expérience métaphysique nimbée d’une puissante poétique où les mots solidarité et fraternité s’enracinent dans le blanc des yeux pour s’envoler au bleu des cieux. Yonnel Liégeois

Une expérience inédite

Pour la première fois, la compagnie XY, dont les spectacles Le Grand C et Il n’est pas encore minuit… avaient enchanté La Villette en 2012 et 2015, s’est associée avec Rachid Ouramdane, chorégraphe et directeur de Chaillot, le théâtre national de la danse. Forts de leurs expériences artistiques respectives, ils se tournent ensemble vers ce qui les dépasse et cherchent à explorer les confins de l’acte acrobatique. À l’instar des centaines d’étourneaux qui volent de concert dans d’extraordinaires ballets aériens, les dix-neuf interprètes de Möbius inscrivent leurs mouvements dans une fascinante continuité. Leur communication invisible autorise les renversements, les girations, les revirements de situations. Se crée ainsi un territoire sensible tissé de liens infiniment denses et parfaitement orchestrés, une véritable ode au vivant qui nous rappelle l’absolue nécessité de « faire ensemble ».

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De Claudel à Thomas Bernhard…

Jusqu’au 26/02 aux Déchargeurs (75), Salomé Broussky propose Le pain dur de Paul Claudel. Une pièce de jeunesse, sans concession sur les méfaits de l’argent. Sans oublier Le jour se rêve, le ballet de Jean-Claude Gallotta et Maîtres anciens de Thomas Bernhard.

Déterminée, exaltée, la jeune et belle Lumir n’en démord pas : pour la cause, la libération de la Pologne, quoiqu’il en coûte il lui faut récupérer l’argent ! Harcelant sans répit Turelure, ce parvenu méprisant et convaincu que tout s’achète et se vend, pour qu’il lui rende cette somme de 20 000 francs… Tout est pourri au royaume de Coufontaine : l’affection entre père et fils, l’amour entre amants, la tendresse entre fille et père. La morale, la foi, les hautes valeurs de justice et liberté pour lesquelles on prétend se battre ? Rien ne résiste à l’appât du gain, à l’attrait de l’argent, il est nouveau dieu qui terrasse toute religion ou louable utopie. « La force du Pain dur ? C’est un thriller métaphysique où le langage est à fois poétique et abrupt (…) J’ai été saisie par la portée universelle du propos, par les manipulations imbriquées les unes dans les autres, par la noirceur des personnages », témoigne Salomé Broussky, la metteure en scène. « Tous sont à la fois antipathiques et très humains. Chacun veut triompher, sans considération pour autrui ». Un décor minimaliste, des costumes rougeoyants d’avidité, un quatuor de comédiens à l’éloquent phrasé pour un Claudel déroutant.

De la noirceur claudélienne à l’optimisme chorégraphié, il n’y a qu’un pas dansé à mettre dans ceux de Jean-Claude Gallotta à l’heure où Le jour se rêve ! En trois temps et trois mouvements, trois tableaux entrecoupés par deux solos du maître de ballet, le spectacle s’emballe et éblouit le public. Subjugué par les costumes multicolores jusqu’à la peau dénudée, le rythme endiablé, la prestance des dix interprètes, femmes et hommes à parité pour nous conter heurts, malheurs et bonheurs de notre planète… Au cœur de cet hommage au mythique et regretté Merce Cunningham, portés par la musique de Rodolphe Burger le rocky, danseurs et danseuses rivalisent de talent. Entre sauts déliés, pas chaloupés, entrelacs amourachés, duos collés-serrés et figures groupées, ils nous invitent à bouger, résister, laisser tomber comme eux masques et convenances. Laisser libre cours, au final, à notre imaginaire pour qu’explose de l’un à l’autre spectateur le plaisir de faire figure commune : un moment de total bonheur, transfiguré par les corps et les sons, baigné de lumières que l’on aimerait à jamais voir briller !

Un spectacle qui, à n’en point douter, laissera de marbre le vieux Reger assis sur la banquette de la salle Bordone du Musée d’art ancien de Vienne : jamais il ne lèvera la jambe, pas même le petit doigt ! Le regard fixe et figé face à L’homme à la barbe blanche, la toile du Tintoret, les mains tremblantes plus que mouvantes, il tue le temps à déverser son ire et sa haine : de la nation autrichienne, de l’état autrichien, de l’art d’état, de l’art tout court, de la religion et du politique, du beau et du laid au final ! Maîtres anciens ? Un roman sulfureux de Thomas Bernhard paru en 1985, subtilement mis en scène par Gerold Schumann et superbement interprété par le grand François Clavier, au sens propre comme au figuré… De nouveau sur la scène parisienne des Déchargeurs en raison d’un succès mérité, tension et attention du public ne faiblissent point, emporté par cette logorrhée mortifère à laquelle échappe seule l’épouse défunte du réputé musicologue qui, depuis plus de trente ans et tous les deux jours, vient se poser là devant le même tableau. La dénonciation acerbe d’une société autrichienne gangrénée de relents xénophobes jusqu’aux travers contemporains, du bien-pensant au mieux-disant, des poncifs éculés sur la geste esthétique aux propos véreux de politiciens décervelés. La mise en abîme aussi d’une existence solitaire, condamnée à la vacuité quand le désir de vie chute aux enfers d’une société sans espoir ni utopie. Yonnel Liégeois

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