Un documentaire, un essai filmé, une dystopie d’autant plus cruelle qu’elle dit notre présent ? Le film de Raoul Peek, 2+2=5, est tout ça à la fois. Pour disséquer notre monde et les événements qui l’agitent, le cinéaste haïtien s’appuie sur un scalpel des plus acérés : l’écrivain britannique George Orwell, et son fameux roman 1984.
Quel regard Raoul Peck, cinéaste haïtien et citoyen engagé, pouvait-il porter sur un monde saturé de mensonges, fracturé par les extrêmes droites et ravagé par des conflits sans fin ? Après avoir ressuscité la figure d’Ernest Cole, photographe, et figure de lutte contre l’apartheid, il s’attaque à un autre éclaireur : George Orwell. Et le résultat n’a rien de rassurant.
Avec 2 + 2 = 5, le réalisateur de Je ne suis pas votre nègre revient en terrain miné. Peck ne se contente pas de convoquer Orwell : il l’utilise comme scalpel pour disséquer notre présent. Double langage institutionnalisé, mensonge érigé en méthode de gouvernement, novlangue omniprésente, surveillance numérique tentaculaire, guerre permanente comme moteur du capitalisme : tout y passe, sans anesthésie. Les euphémismes managériaux — ces « plans de sauvegarde de l’emploi » qui détruisent des vies — et les récits guerriers réécrits en « lutte contre le nazisme » ne sont que les symptômes d’un système qui s’auto-justifie en boucle.
Les États-Unis occupent le centre du tableau mais Peck n’a pas besoin d’insister, les dérives autoritaires débordent partout : Ukraine, Gaza, Birmanie… Les images s’enchaînent, non comme un catalogue de catastrophes, mais comme les pièces d’un même puzzle. Raoul Peck ne filme pas le chaos, il en expose la logique, les rouages. Plutôt que d’empiler les preuves, il remonte à la source : la vie d’Orwell, ses combats, la gestation et l’écriture de 1984. Le film devient une mise en perspective implacable, nourrie par une lecture de classe assumée. Pourtant, malgré la noirceur du constat, il refuse le désespoir. La voix du comédien et metteur en scène Éric Ruf, grave et intemporelle, guide le spectateur à travers ce labyrinthe idéologique, lui laissant juste assez d’air pour comprendre et surtout ne plus pouvoir dire qu’il ne savait pas. On est prévenu, cette fois personne ne pourra prétendre tomber des nues. Dominique Martinez
Selon Le Monde, l’entretien de l’historien de l’édition Jean-Yves Mollier au sujet du groupe Hachette a été amputé. En cause ? Depuis le rachat du groupe par Vivendi dont le principal actionnaire est Bolloré, une réponse dénonçant l’ingérence dans les contenus éditoriaux. Paru le 24/02, un article du quotidien L’humanité.
C’est une censure pure et simple. Un comble pour un historien spécialiste de l’édition qui a écrit plusieurs ouvrages sur le sujet. Selon lesrévélations du Monde, l’entretien qu’a donné Jean-Yves Mollier àLivres Hebdo à propos du groupe Hachette, qui fête ses 200 ans, a été caviardé par la revue professionnelle. Auteur de deux livres de référence (Louis Hachette (1800-1864) : le fondateur d’un empire, Fayard 1999, et Hachette, le géant aux ailes brisées, L’Atelier 2015), le professeur émérite à l’université Paris-Saclay détaille la longue et passionnante histoire du géant mondial de l’édition jusqu’à son rachat en 2023 par Vivendi, dont le principal actionnaire est le groupe Bolloré. D’abord publié intégralement sur le site lundi 23 février, l’entretien a été amputé d’une question et de sa réponse détaillant les pressions sur les éditeurs des différentes filiales du groupe (dont Fayard) depuis la fin de l’ère Lagardère.
Les dangers qui menacent l’édition
Dans un mail envoyé le mardi 24 février à 8H50, Jean Yves Mollier a été averti par Jacques Braunstein, rédacteur en chef de Livres Hebdo. « La direction de Livres Hebdo m’a demandé de supprimer de votre interview la question et la réponse concernant la gouvernance actuelle du groupe Hachette. Sachez que j’en suis désolé mais n’ai pas pu faire autrement », écrit le journaliste. Envoyé au Monde et à l’Humanité par l’historien, le passage retiré de l’entretien était le suivant :
Quelle est la clé de la longévité du groupe sur deux siècles ?
« Jusqu’à Jean-Luc Lagardère, la direction du groupe a eu l’intelligence de ne jamais se mêler d’édition. Les directeurs des filiales, qu’on qualifiait de « seigneurs féodaux », avaient une autonomie absolue. Jean-Luc Lagardère n’a jamais téléphoné à Jean-Claude Lattès, Claude Durand ou Jean-Claude Fasquelle pour leur dire qui publier ou censurer un auteur. Arnaud Lagardère a conservé cette attitude jusqu’à la prise de contrôle de Vincent Bolloré en 2022. La première tentative d’interférence est venue de Nicolas Sarkozy, entré au conseil d’administration de Lagardère Groupe en 2020. Ne comprenant pas qu’il n’était pas membre du conseil de Hachette Livre, il est intervenu auprès d’Olivier Nora (PDG de Grasset et anciennement de Fayard) pour se plaindre d’un livre qui lui déplaisait. La réponse d’Olivier Nora fut ferme et, quoi qu’il ait affirmé vouloir son départ, il ne l’a pas obtenu. L’indépendance des éditeurs était la caractéristique du groupe Hachette jusqu’à cette date, mais le départ de Sophie de Closets de la direction de Fayard (en 2022) montre qu’il y a eu une rupture, puisque la PDG de cette filiale a préféré partir plutôt que de céder aux pressions de sa direction ».
Contacté par le quotidien du soir, le directeur de la publication de Livres Hebdo, Michel Lanneau, précise n’avoir subi « aucune pression de Hachette ni du Syndicat national de l’édition ». Auteur d’une Brève histoire de la concentration dans le monde du livre (Libertalia, 2022, 198 p., 10€), Jean-Yves Mollier s’exprime régulièrement sur la recomposition du paysage éditorial et les dangers qui menacent l’édition aux mains de quelques grands groupes, terrain d’une offensive idéologique de l’extrême droite. La rédaction, photo Ayoub Benkarroum
Au théâtre de la Concorde, à Paris, Jacques Vincey présente Forcenés. Seul en selle et à coups de pédale, Léo Gardy raconte l’épopée du cyclisme. L’adaptation à la scène des chroniques sportives de Philippe Bordas. Une prose héroïque à la Céline, aux accents de tragédie classique.
« Le cyclisme prend la mesure du monde dans ses excès. Il exige démesure de l’homme, une tension complète qui touche aux organes et au cerveau. C’est le lieu infernal du maximalisme », avertit Philippe Bordas, dans Forcenés. D’Anquetil à Hinault, c’est la geste du cyclisme que relate l’auteur, qui fut le chroniqueur sportif à L’Équipe (1984-1989) avant de devenir photographe en Afrique, d’où son sens de l’image et de la formule. Jacques Vincey, adepte lui aussi de la petite reine, découvre, grâce à une émission de radio, ce texte dont la qualité littéraire le frappe. Il l’adapte pour l’un des jeunes comédiens avec lequel il travaille. Léo Gardy, passionné de vélo, relève le défi et enfourche sa bécane pour un solo d’une heure quinze. Le metteur en scène a puisé à sa guise dans les chroniques fragmentaires qui composent l’opus de Philippe Bordas, portraits enflammés, dans une prose héroïque à la Céline, à la lisière de la poésie. Il y a des accents de tragédie classique dans son vocabulaire, et de l’alexandrin dans ses phrases.
Un comédien en mouvement
À cheval sur son destrier mécanique (un home trainer), il pédale sans relâche tandis que sur l’écran, derrière lui, défilent les paysages et des films d’actualité. Un dialogue constant s’établit entre le comédien en action, son texte et ces archives en noir et blanc puis, au fil du temps, en couleurs. Il n’est pas seul dans sa course : gros plans de cyclistes, maelstrom des pelotons, supporteurs en délire l’accompagnent, ainsi qu’une bande son qui fait entendre son souffle et les cliquetis du pédalier, comme s’il roulait lui-même sur la route dans des courses mémorables, en particulier le Tour de France, ou le Paris-Roubaix dit l’Enfer du Nord. Pour commencer, on voit Anquetil, « sang de reptile » et légèreté d’oiseau, « un blondin sans passé (… ) qui enroule un braquet sans exemple ». Et son exploit inouï, enchainer sans dormir le Critérium du Dauphiné Libéré avec un Paris-Bordeaux : « une Iliade suivie d’une Odyssée » dont on suit les étapes, sa lutte contre la douleur, ses moments de découragement, jusqu’à la victoire au Parc-des -Princes, avec 2 600 kilomètres dans les jambes, sous les vivats de la foule.
Raymond Poulidor le chouchou des Français, qui le talonne en éternel second, est, lui, à peine cité. Il y a aussi les grimpeurs célèbres, du temps où les dérailleurs étaient interdits. On reconnait « le roi de la montagne », René Pottier, à son calot blanc de pâtissier, Gino Bartali. Il y a son challenger acharné, le campionissimo Fausto Coppi « géant maigre ayant fui le salariat du lumpen milanais », vainqueur du Tour d’Italie en 1936, puis entré dans la Résistance contre Mussolini. « Son style tient du récitatif et illustre le théorème sur l’énergie mécanique de Rerverdy : “La vie est grave, il faut gravir“ »… D’autres suivront le chemin de la gloire : Robic « un Iago nabot (…) pantin hydrocéphale (…) vilain », de 1947 jusqu’à la fin des années 1950. Et l’incandescent Charly Gaul qui bat le record du Ventoux. Il faudra attendre 40 ans et les progrès mécaniques pour qu’il soit égalé. De destinée en destinée plus ou moins rocambolesque, immergé dans la course des autres, dirigé au cordeau par Jacques Vincey, Léo Gardy fait entendre avec aisance l’ode de l’auteur à ces forcenés du bitume.
Grandeur et décadence
Cet exercice d’admiration pour ces hommes qui ont sculpté notre imaginaire collectif ne va pas sans questions. « Le cyclisme, à l’instar de la tragédie antique et de l’épopée, est un genre aujourd’hui disparu ». La légende dorée du cyclisme n’aura duré qu’un siècle. Pour sombrer dans le spectaculaire, être pervertie par le dopage, l’appât du gain et le mercantilisme dans un monde faussé par la pollution, la génétique et la pharmacopée bio-énergique. Le sport a ses martyrs, ceux qui ont visé trop haut, trop grand comme le « pirate » Marco Pantani, victime d’une overdose de cocaïne : « Combien d’hommes sombrent dans une tristesse torride en cherchant à rattraper leur rêve », écrivait avant sa mort cet enfant pauvre, vainqueur des Tours de France et d’Italie entre 1994 et 2003. Il faut dire que la plupart de ces champions ne sont pas nés avec une cuillère d’argent dans la bouche. « Ces aristos du populo », selon Philippe Audiard, sont arrivés à la force du mollet.
Le spectacle convoque un monde perdu, un monde artisanal d’avant les diffusions télévisées mondiales. Il interroge l’ivresse de l’extrême qui pousse les corps à des exploits surhumains. Car le cyclisme est fait de démesure. On voit sur l’écran un vélo défier un cheval au galop. À l’instar des pratiques extrêmes d’aujourd’hui, aux consonances anglo-saxonnes (ultra trail, ultra cycling, iron man…), les champions de la petite reine cherchent l’extase kinesthésique, « l’émotion esthétique de la vitesse dans le soleil et la lumière » d’un Alfred Jarry, les « illuminations profanes » d’un Walter Benjamin. Sur scène, Léo Gardy réalise le rêve auquel il renonça pour des raisons de santé : devenir un professionnel du cyclisme. Il allie ici ses deux passions en faisant vibrer la prose de Philippe Bordas tout en alignant 24 kilomètres chrono dans la soirée. Au sortir du spectacle, il nous reste à enfourcher une bicyclette ou à nous plonger, par défaut, dans les romans de Philippe Bordas. Mireille Davidovici, photos Christophe Raynaud de Lage
Forcenés, Jacques Vincey : jusqu’au 28/02, à 20h. Théâtre de la Concorde, 1-3 avenue Gabriel, 75008 Paris (Tél. : 01.71.27.97.17). En juillet 2026, au festival d’Avignon. Le recueil de Philippe Bordas est disponible aux éditions Gallimard (Folio, 352 p., 9€20).
Aux éditions Pérégrines, l’humoriste Alexis Le Rossignol publie Petite philosophie du flan. La recette est tellement simple qu’il est très difficile de savoir d’où elle vient, chaque région du monde a élaboré sa propre version. Paru dans le mensuel Sciences humaines (N°385, 02/26), un article de Frédéric Manzini.
Mettez sur le feu du lait, des œufs et du sucre jusqu’à l’obtention d’un mélange bien lisse. Nul besoin d’être un génie pâtissier pour faire un flan et c’est pourquoi il est très difficile de lui assigner une origine précise. Vient-il de la cuisine romaine, a-t-il été inventé dans la région d’Amiens au cours du 13e siècle ou en Angleterre à la faveur du couronnement d’Henri IV en 1399 ? Il n’existe pas « un » flan, mais de multiples variétés selon qu’on ajoute de la crème, de la farine, de la vanille…
« Trembler, mais rester debout. Et si la sagesse, c’était d’adopter une vie flanesque ? » Alexis Le Rossignol
Chaque région du monde a élaboré sa propre version, pâtissière ou non, à partager ou en portion individuelle, depuis le pastel de nata portugais jusqu’au flan thaï ou au haupia hawaïen au lait de coco, en passant par la custard tart britannique ou le leche asada chilien. Sait-on seulement où s’arrêtent le pudding et la crème caramel et où commence le flan ? Voilà tout le problème du flan : ses contours pas très nets, sa texture tremblante, son manque de tenue et de consistance le rendent difficile à cerner.
Or, cette plasticité est aussi la raison de son succès : en prêtant sa simplicité à tous les parfums et toutes les saveurs, il donne libre cours aux plus extravagantes des créations pâtissières. Faute d’avoir été inventé, le flan ne cesse donc d’être réinventé, au point de connaître un engouement spectaculaire ces dernières années avec le développement de bars à flans et même, à Paris, la tenue d’un « Festival du flan » ! Gâteau accessible, simple et populaire par excellence, ne risque-t-on pas alors de perdre l’« esprit » du flan, comme s’en inquiète l’humoriste Alexis Le Rossignol, auteur d’un livre et d’un sketch absurde et désopilant sur le sujet ? La menace est sérieuse, ce n’est pas du flan ! Frédéric Manzini
Petite philosophie du flan, Alexis Le Rossignol (éditions Les Pérégrines, 176 p., 14€)
« Faire de Sciences Humaines un lien de savoir à un moment où l’histoire s’opacifie et où les discours informés se trouvent recouverts par un brouhaha permanent », Héloïse Lhérété, la directrice de la rédaction, s’en réjouit ! Au sommaire du numéro 385, un dossier sur La psychologie de l’audace ainsi qu’un passionnant portrait de l’historienne Michelle Perrot, pionnière en France de l’histoire des femmes. Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des Sites amis. Un magazine dont nous conseillons vivement la lecture. Yonnel Liégeois
Le 21 février 1848, Marx et Engels publient le Manifeste du Parti Communiste. Plus qu’un texte théorique, toujours d’actualité, un appel à lutter contre les inégalités sociales. Pour un équitable partage des richesses.
Paraît à Londres le 21 février 1848, le Manifeste du Parti communiste rédigé par Karl Marx et Friedrich Engels à la demande de la Ligue des communistes. Ce court texte, facilement accessible, va devenir l’un des écrits politiques les plus influents de l’histoire contemporaine. Au moment où l’Europe entre en ébullition révolutionnaire, le Manifeste expose une analyse nouvelle : l’histoire de toute société jusqu’à nos jours est l’histoire de la lutte des classes. Il décrit le rôle révolutionnaire du prolétariat, critique le capitalisme naissant et appelle les travailleurs de tous les pays à s’unir. À l’heure où l’extrême droite et les forces conservatrices pavanent dans les rues de France et d’ailleurs, il peut être salutaire de relire quelques textes fondamentaux en ces temps troublés et troublants,
Son mot d’ordre final — « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » — traverse les décennies et inspire la formation des partis ouvriers, des syndicats de masse et des grandes révolutions du XXᵉ siècle. Publié à la veille des révolutions de 1848, le Manifeste n’est pas seulement un texte théorique : il est un appel à l’organisation politique du monde du travail et à la transformation radicale de la société. Contre les inégalités sociales, pour un équitable partage des richesses, l’égalité et la fraternité entre citoyens. Yonnel Liégeois
Le manifeste du Parti communiste, Karl Marx et Friedrich Engels (éditions de La Dispute –Les éditions sociales, 140 p., 10€).
Cette nouvelle édition offre toutes les préfaces de Marx et d’Engels publiées de leur vivant, possédant un grand intérêt documentaire, théorique et politique. Ces textes sont présentés par la philosophe Isabelle Garo qui en livre les enjeux théoriques et politiques, avec une préface de l’écrivain Éric Vuillard qui s’intéresse à l’ incroyable charge littéraire du Manifeste.
Le Manifeste, un grand texte émancipateur
« Alors que la domination est pour la première fois sur le point de devenir mondiale, que les inégalités atteignent désormais des niveaux infiniment plus élevés que durant la période féodale, tandis que la concentration du pouvoir entre quelques mains est devenue un motif d’effroi, que partout la vie sociale se fracture entre les nouveaux privilégiés et la masse des gens ordinaires, tandis que les plus grandes entreprises peuvent désormais concurrencer directement les États, à l’heure où la mondialisation plonge l’humanité entière dans les eaux glacées du calcul égoïste, il faut relire le Manifeste, l’un des grands textes émancipateurs de l’Histoire du monde ». Éric Vuillard
Éric Vuillard et Billy the Kid
D’un ouvrage l’autre, Éric Vuillard poursuit son décryptage de la grande Histoire, en s’installant à la table ou dans les salons feutrés de ceux qui en tirent les ficelles, jusque dans les plaines de l’ouest américain. Avec érudition et brio, fouillant les archives, mettant en scène les événements dont ils nous rapportent les dessous au plus près des documents et des personnages… Qu’il s’empare d’un objet historique unanimement reconnu et connu, il en fait énigme et mystère pour son lecteur, le surprenant de page en page pour lui dévoiler la complexité, familiale-clanique-affairiste-sociale, banale ou scandaleuse du sujet qu’il traite.
Hier le sulfureux Congo du roi des Belges ou l’emblématique 14 juillet au temps de la Bastille, le prix Goncourt 2017 pour L’ordre du jour sur l’agenda du régime nazi ou l’émouvante Guerre des pauvres conduite au XVIème siècle en Allemagne, plus récente l’ahurissante Sortie honorable à propos de l’Indochine française et de la débâcle de Diên Biên Phu au printemps 1954. Au-delà du récit documentaire, Vuillard nous plongeait dans les états d’âme des militaires et leurs errances sur le terrain, les trahisons des politiciens et les gains juteux engrangés par les industriels à l’affût du caoutchouc au mépris des recrues envoyées à la mort de manière délibérée. Aujourd’hui, entre mensonges et fantasmes, affabulations et vérités de l’histoire, Éric Vuillard nous conte Les orphelins, la vie tourmentée du légendaire Billy the Kid. Un petit format, toujours un grand livre !Yonnel Liégeois
Les orphelins, une histoire de Billy the Kid, Éric Vuillard (éditions Actes sud, 167 p., 20€90)
Au château de Villers-Cotterêts (02), se tient l’exposition Trésors et secrets d’écriture. Un lieu magnifique, la Cité internationale de la langue française, pour un événement d’une richesse exceptionnelle ! Des parchemins du Moyen Âge aux manuscrits de Flaubert et d’Hugo, de la correspondance de Mme de Sévigné à celle de Voltaire.
Sous les lambris du château de Villers-Cotterêts magnifiquement restauré, d’une salle l’autre s’éveillent moult reliques de papier, noires d’écriture ou rehaussées de magnifiques enluminures ! Rarement montrées au grand public, le plus souvent endormies dans les réserves de la Bibliothèque nationale de France en raison de leur fragilité. D’une valeur inestimable, véritables Trésors et secrets d’écriture, titre de l’exposition qui se tient jusqu’au 1er mars en cet édifice cher à François 1er : en 1539, ici fut signée l’ordonnance qui décréta le français langue officielle du royaume, en lieu et place du latin. Là aussi fut joué le Tartuffe de Molière censuré à la capitale, là encore cité de naissance en 1802 d’Alexandre Dumas, père des Trois mousquetaires.
Les Héroïdes d’Ovide, parchemin réalisé vers 1505-1515. BNF
Respectivement conservateurs des manuscrits médiévaux et contemporains à la BNF, Graziella Pastore et Thomas Cazentre ont admirablement conçu ce chemin d’écriture pour un public tant néophyte qu’éclairé, des premiers traités scientifiques moyenâgeux aux manuscrits récents du romancier et poète antillais Édouard Glissant. Du collégien au chercheur patenté, le bonheur est dans la Cité internationale de la langue française ! De la beauté des manuscrits exposés à la richesse de leurs contenus, le visiteur en prend plein la vue et son esprit pétille de curiosité. Au fil du parcours, il découvre « comment le français s’est progressivement affirmé et développé comme une langue écrite capable de dire et de penser le monde ». De la Chanson de Roland (vers 1100), l’un des premiers textes en langue française, à l’invention de l’imprimerie au XVème siècle, de la poésie des troubadours (langue d’oc) à celle des trouvères (langue d’oil), les splendeurs de l’alphabet s’étalent sous de douces lumières et sur des supports d’une extrême fragilité. D’authentiques chefs-d’œuvre, sur le fond et la forme, rehaussés par la qualité des enluminures.
Au fil d’un riche parcours, défilent ainsi mille ans d’une fabuleuse histoire littéraire et technique, de l’imaginaire de l’auteur à l’invention du livre, de la correspondance intime à la publication massive. Avec ces manuscrits, bijoux révélateurs du travail gouleyant ou acharné du romancier ou du poète : les belles lettres de Mme de Sévigné adressées à sa fille, des brouillons de Gustave Flaubert intensément raturés à l’écriture finement ciselée d’Alexandre Dumas, des Cahiers de Simone Weil au carnet du Tout-monde d’Édouard Glissant où les mots roulent en galets rouge sang au rivage des Antilles… Une exposition à parcourir de A à Z, au cœur des splendeurs de l’alphabet décliné en vers ou en prose. Au cœur du bien penser et bien dire, surtout du bien écrire. Yonnel Liégeois
Trésors et secrets d’écriture, manuscrits de la Bibliothèque nationale de France du Moyen Âge à nos jours : jusqu’au 01/03, du mardi au dimanche, de 10h à 18h30. Cité internationale de la langue française, château de Villers-Cotterêts, 1 place Aristide Briand, 02600 Villers-Cotterêts (Tél. : 03.64.92.43.43). Le magnifique catalogue de l’exposition, 264 pages et 150 illustrations, est disponible aux Éditions du patrimoine (39€).
Aux éditions de L’Olivier, Percival Everett publie James. L’écrivain afro-américain réinvente Les Aventures de Huckleberry Finn de Mark Twain en adoptant le point de vue de l’esclave. Paru dans le mensuel Sciences humaines (N°384, 01/26), un article d’ÈveCharrin.
Dans son dernier roman, James, lauréat en 2024 du National Book Award et en 2025 du prix Pulitzer, l’écrivain américain Percival Everett campe des personnages bien connus. Les lecteurs reconnaîtront Huck, Tom Sawyer, Jim, la vieille demoiselle Watson, le juge Thatcher et quelques autres, issus des célèbres Aventures de Huckleberry Finn. Dans l’œuvre picaresque de Mark Twain, publiée en 1884, Huck, le héros éponyme, jeune orphelin blanc, veut échapper à la « sivilisation » en compagnie de Jim, esclave fugitif. Twain fait du garçon le narrateur à la première personne de leur périple, plus de mille kilomètres à bord de diverses embarcations sur les flots tumultueux du Mississippi. En 2025, sous la plume de l’auteur afro-américain, le paysage reste le même, mais la perspective change complètement.
James, la voix des opprimés
Huckleberry Finn n’est plus qu’un sympathique compagnon par intermittences, un gamin tantôt bravache tantôt apeuré. Le héros et narrateur, c’est Jim, l’esclave censément illettré qui a appris à lire en cachette. S’étant procuré crayon et cahier au péril de sa vie, l’opprimé consigne par écrit son évasion et ses efforts pour libérer sa femme et sa fille. Jim, ou plutôt, tel qu’il se rebaptise lui-même à la fin, James, mène la barque, au sens propre comme au figuré. Ici, l’enjeu est vital : soupçonné à tort d’avoir tué un homme, de surcroît esclave en fuite, le jeune homme se cache et risque la mort à chaque page. Lui, le subalterne, ose affirmer son agentivité et son point de vue. Professeur de littérature anglaise à l’université de Californie du Sud (Los Angeles), Percival Everett livre une œuvre caractéristique de cette subaltern literature qui vise à faire entendre la voix des opprimés (peuples anciennement colonisés, femmes, personnes racisées, discriminées…). À la fin du 19e siècle, le regard de Mark Twain sur ses contemporains n’était déjà pas tendre, et Les Aventures de Huckleberry Finn tiennent moins du roman pour la jeunesse que de la satire sociale. Percival Everett, lui, situe l’action à la veille de la guerre de Sécession et met en évidence l’iniquité de la société américaine d’alors, caractérisée dans le Sud esclavagiste comme dans le Nord abolitionniste par le règne de la suprématie blanche. Un héritage raciste dont nous sommes toujours plus ou moins les héritiers ou les prisonniers, comme l’explique de ce côté-ci de l’Atlantique la productrice et autrice française Amandine Gay dans son récent essai Vivre, libre. Exister au cœur de la suprématie blanche.
Une astucieuse trouvaille linguistique
Construit comme un roman d’aventures haletant, James constitue en réalité une revanche performative et rétrospective qu’accomplit, au nom des siens, l’écrivain afro-américain. Son arme ? Le changement de point de vue, augmenté d’une astucieuse trouvaille linguistique. Dans cette fiction, le héros et ses compagnons d’infortune maîtrisent une langue soutenue, que tous travestissent en un parler fautif pour rassurer les Blancs. « Quand ils se sentent inférieurs, nous sommes les premiers à souffrir », explique Jim-James aux enfants noirs discrètement réunis pour un cours de « grammaire incorrecte ». Détournement audacieux, le roman peut se lire indépendamment de l’œuvre qui l’a inspiré. Que penser du procédé ? Dans Toutes les époques sont dégueulasses, l’historienne Laure Murat distingue deux façons de « réécrire les classiques » : l’une, vaine et littérairement désastreuse, vise à les purger de ce qui heurte nos sensibilités contemporaines, comme par exemple les formulations racistes de Mark Twain. L’autre, tout à fait légitime, consiste à les réinventer sous une autre forme, leur offrant ainsi une nouvelle vie. Ève Charrin
James, de Percival Everett (L’Olivier, 288 p., 23€50).
« Faire de Sciences Humainesun lien de savoir à un moment où l’histoire s’opacifie et où les discours informés se trouvent recouverts par un brouhaha permanent », Héloïse Lhérété, la directrice de la rédaction, s’en réjouit ! Au sommaire du numéro 384, un dossier sur Douze lieux communs décortiqués par les sciences sociales et deux passionnants sujets (un entretien avec le sociologue Alain Ehrenberg sur les enfants à problèmes, un passionnant portrait de l’historien Fernand Braudel). Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des Sites amis. Un magazine dont nous conseillons vivement la lecture. Yonnel Liégeois
Affrété par la ville de Montreuil (93), en lien avec le Mémorial de la Shoah à Paris, un avion décolle en direction de Cracovie, l’ancienne capitale du royaume de Pologne. Destination ? Auschwitz-Birkenau, les camps de concentration et d’extermination. Le 27 janvier 1945, l’armée rouge libérait les camps de la mort..
Un dimanche froid et sec, aux aurores… À bord de l’aéronef en direction de Cracovie, plus de 140 citoyens de la ville de Montreuil, venus des différents quartiers et d’origines diverses, lycéennes et lycéens avec leurs professeurs, le maire Patrice Bessac accompagné de plusieurs élus. Allison et Ambre, les deux référentes de cet atypique « voyage mémoire », ont alerté les participants : la journée sera harassante et stressante. Des ascensions et randonnées, longue est la liste de nos pérégrinations ! Des volcans balinais à l’Atlas marocain, des sommets alpins au désert saharien… Présentement, nous n’avons rien grimpé, nous avons plongé au plus profond de la cruauté, de l’inhumanité : une journée à Auschwitz-Birkenau ! Plus de 13km de marche pour le parcours de la mort, des dizaines d’escaliers à monter et descendre à la visite des différents baraquements…
L’entrée du camp d’extermination de Birkenau
Sur 42 ha, d’une superficie cinq fois plus grande à l’époque, le camp de concentration et le camp d’extermination, les deux dirigés par le sinistre Rudolf Hess : entre fumées des crématoires et barbelés des baraquements, son épouse s’y plaisait si bien en compagnie de ses cinq enfants qu’elle rechigna à quitter les lieux lorsque son mari fut rappelé à Berlin par Hitler ! Situé en Haute- Silésie, alors annexée par l’Allemagne, à 50 km environ de Cracovie, Auschwitz-Birkenau fut le plus grand complexe concentrationnaire et d’extermination du troisième Reich. D’abord camp de concentration pour Polonais et Russes à sa création en 1940, s’y ajoute le camp d’extermination en 1941. Le premier four crématoire est mis au point à Auschwitz, quatre (un cinquième en prévision) seront construits à Birkenau avec leurs annexes : salle de déshabillage et prétendue salle des douches !
La chaufferie des fours crématoires
Durant toute la visite, jamais la guide n’emploiera les termes chambres à gaz et personnes gazées, elle usera des mots assassinat (meurtre avec préméditation) ou mise à mort. En cinq ans, plus de 1 100 000 hommes-femmes et enfants furent exterminés (prisonniers polonais et russes au début, ensuite juifs, tziganes et handicapés), 900 000 le jour-même de leur arrivée au camp dans les wagons à bestiaux. D’un baraquement l’autre, d’une salle d’exposition à l’autre, l’horreur s’affiche en ses plus hauts sommets : 7 tonnes de cheveux coupés, des dizaines de milliers de chaussures d’enfants, des milliers de prothèses médicales, béquilles et cannes… Josef Mengele, l’ignoble docteur et bourreau aux monstrueuses expériences sur le corps d’humains vivants, a sévi en ces lieux. L’insoutenable est devant nos yeux, une vision qui donne chair et sang à tout ce qu’on a pu lire ou voir à la télé : comment prétendre que tout cela n’a jamais existé, que c’est un détail de l’histoire !
L’un des baraquements-musées d’Auschwitz
À la veille de leur fuite, les nazis ont voulu faire disparaître toute trace du génocide. Détruisant chambres d’extermination et fours crématoires de Birkenau, celui d’Auschwitz toujours intact. Demeurent les ruines, amas de pierre, de leurs forfaits… Grâce aux organisations juives et à la Pologne, au soutien de divers pays dont la France, le site est devenu lieu de mémoire, inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco. La reconstitution est impressionnante, les baraquements aménagés en divers musées émouvants et parlants. De la première rampe de débarquement des wagons où s’opérait la sélection, les 900 mètres du chemin qui conduit à la salle de déshabillage se font d’un pas lourd et pesant, silencieux. Le chemin d’une terrifiante politique d’extermination raciale, programmée et planifiée.
Le portique d’entrée du camp de concentration d’Auschwitz
Ici, le wagon à bestiaux pour un long voyage dans la promiscuité et la pestilence, là-bas pour les rescapés de la sélection la salle des latrines à la vue de tous, à côté les dortoirs aux couchettes de bois superposées, litières de paille suffocantes de chaleur en été et glaciales en hiver… Dans cette région alors marécageuse et infestée de moustiques, sinistres mouroirs pour les internés atteints de typhus. À l’entrée du camp, les visiteurs passent sous l’emblématique et innommable portique « Arbeit macht frei » (Le travail rend libre) alors que notre marche sous un ciel clément nous a porté jusqu’à l’absolue déchéance humaine : pour la récupération des vêtements et effets personnels des condamnés à mort au profit des nazis, la salle de déshabillage trois fois plus grande que celle des supposées douches où étaient parquées et entassées les victimes, où étaient lâchées les pastilles de zikllon b !
Les wagons à bestiaux et les barbelés de Birkenau
Pour mémoire et refus d’un bégaiement de l’histoire, contre les camps d’internement à la mort programmée qui sévissent encore en divers pays, devant quelques dictatures en place qui ne disent pas vraiment leur nom, fouler le sol d’Auschwitz-Birkenau où les cendres des disparus ensemencent la terre ? Un acte aussi douloureux que salutaire, acte de résilience et de fraternité entre hommes et femmes, quelles que soient leur ethnie ou leur religion. Face à la résurgence prégnante de l’extrême-droite et des intégrismes, aux actes et propos antisémites répétés, aux saluts nazis décomplexés de divers politiques et puissants industriels, la vigilance s’impose. Qui ouvre et incite à la réflexion, invite à clamer haut et fort : plus jamais ça, un vibrant hymne à la vie pour tous, frères et sœurs en humanité ! Yonnel Liégeois
À lire : Si c’est un homme, Primo Levi. La nuit, Elie Wiesel. L’espèce humaine, Robert Antelme. Maus, Art Spiegelman. Être sans destin, Imre Kertész. Une jeunesse au temps de la Shoah, Simone Veil. Quel beau dimanche, Jorge Semprun. Le tort du soldat, Erri De Luca. La mémoire et les jours, Charlotte Delbo. Deux frères à Auschwitz, Léon Arditti.Où passe l’aiguille, Véronique Mougin. Ces mots pour sépulture, Benjamin Orenstein. Écorces, Georges Didi-Huberman.
À voir : Shoah, Claude Lanzmann. Nuit et brouillard, Alain Resnais. La vie est belle, Roberto Benigni. La liste de Schindler, Steven Spielberg. Au revoir les enfants, Louis Malle.
Au théâtre national de La Criée, à Marseille (13), Mathilde Aurier présente 65 rue d’Aubagne. Suite à la tragédie, huit morts dans l’effondrement de deux immeubles insalubres en 2018, l’auteure et metteure en scène donne la parole aux témoins et survivants. Un récit puissant et émouvant, fort de dignité et de solidarité.
Allongée sur son lit d’infortune, Nina semble reposée, tranquille. Une chambrée calme, colorée… Jusqu’à ce que les images, les cris et bruits resurgissent en mémoire. « Le jour où c’est arrivé, j’ai vu la poussière et j’ai pensé : il neige. Regarde, Chiara, il neige… Les flocons recouvrent les toits ». Qui parle ainsi : Zania, Fatih, le fantôme de Chiara victime de l’effondrement, la jeune Nina, par miracle absente de chez elle ce 5 novembre-là ? Peu importe, 65 rue d’Aubagne, les voix se font chorale sur la scène de la Criée pour pleurer, dénoncer, crier. Mais aussi s’entraider, protester, accuser…
Trois semaines avant la tragédie, sous couvert d’un rapport d’expertise pour le moins douteux, le maire a autorisé la réintégration des habitants du 63 et 65 rue d’Aubagne. Circulez, il n’y a rien à voir… Contrairement aux autres grandes métropoles de France, le centre-ville de Marseille est encore occupé par une majorité de citoyens de milieu populaire. Des logements et bâtiments vétustes et insalubres, dont la municipalité fait peu de cas, autorisant cinquante ans durant location et occupation par des familles sans grandes ressources, immigrées ou non, personnes âgées ou jeunes étudiants. Un cancer dans la pierre, au point que la mairie de Marseille, au lendemain de la catastrophe, se voit contrainte d’évacuer plus de 4000 personnes habitant des immeubles en péril. Inertie, incompétence, complicité frauduleuse ?
La douleur est vive, qui s’empare du plateau. L’émotion aussi, quand témoins et survivants crient leur colère au goût de poussière, quand les bouches s’ouvrent au bord de l’asphyxie, quand la solidarité l’emporte sur la mort et le déni des responsabilités. Un théâtre documenté qui dénonce l’incurie des pouvoirs publics et la mauvaise foi carnassière des propriétaires, un théâtre coup de poing porté par une jeune troupe aux talents certains, un théâtre citoyen qui ne copie pas mais sublime la réalité, aussi sordide soit-elle, par l’acte créateur. Du pathos au poétique, du rire aux larmes, le spectacle dit « vivant » honore magnifiquement son appellation : réveiller ou éveiller les consciences, sous le laid offrir le beau de la solidarité humaine, donner à voir, partager et entendre le quotidien d’hommes et femmes qui osent dignement relever la tête et se tenir debout au cœur de l’irréparable. Yonnel Liégeois, photos Clément Vial
65 rue d’Aubagne, Mathilde Aurier : jusqu’au 18/01, le mercredi à 19h, les jeudi et samedi à 20h, le vendredi à 09h30 (séance scolaire) et 19h, le dimanche à 16h. La Criée, Théâtre national de Marseille, 30 Quai de Rive Neuve, 13007 Marseille (Tél. : 04.91.54.70.54). Du 03 au 05/02, tournée en partenariat avec l’université Aix-Marseille.
Disparu en 2010, ancien postier et autodidacte des planches, André Degaine fut un fou de théâtre. Une passion qui, dès sa jeunesse, l’a frappé de trois coups ! Au point d’en écrire et dessiner l’histoire à la main, laissant à la postérité de merveilleux ouvrages.
Sourire en coin, André Degaine doit jubiler au paradis des saltimbanques ! Même si Jérôme Garcin ne lui tend plus le micro depuis bien longtemps, lors du Masque et la plume sur France Inter, il a désormais tout loisir de s’entretenir avec ces monstres de l’art dramatique qu’il a crayonnés avec tant de talent : d’Euripide à Jouvet, de Shakespeare à Vilar… Et d’imaginer ce théâtre national du répertoire, une idée qui lui tenait fort à cœur !
« Une sorte de théâtrothèque, sur le modèle de la Cinémathèque française, où l’on jouerait toutes les pièces du répertoire dans un dispositif scénique réduit à son minimum, dans le style de Copeau », nous confiait-il en un temps pas si lointain. Sous des faux airs de garçon débonnaire, la mémoire ambulante des planches savait en effet son histoire du théâtre par cœur. La grande comme la petite… Tchatcheur invétéré, intarissable en anecdotes de coulisse comme en repères historiques, en plus de soixante ans de pérégrinations, il a presque tout vu, tout lu, tout entendu : Dullin, Jouvet, Pitoëff, Planchon, Vilar, Vitez…
Natif de Clermont-Ferrand (63) en 1926, le gamin connut ses premiers émois artistiques en 1934 à l’occasion d’un spectacle de marionnettes. De ce jour, la passion ne l’a plus jamais quitté : gagnant son billet d’entrée au castelet en échange d’une bille, montant des spectacles avec les copains, construisant et dessinant déjà décors et costumes. L’apothéose dans sa carrière de comédien ? « Les répétitions de notre troupe d’amateurs dans le grenier de la Grande Poste, rue du Louvre à Paris. En 1948, j’avais obtenu ma mutation à la capitale. On jouait pour notre plaisir, devant les postiers et leurs familles, sans aucun soutien ni aide financière de la direction ».
De cette époque jusqu’aux années 2000, l’ancien postier et autodidacte a toujours plaidé en faveur d’un grand théâtre populaire, « un théâtre civique comme à l’origine, du temps des Grecs. Pendant vingt siècles, il fut tout autant un divertissement qu’un enseignement ». Du haut Moyen-Âge avec Les mystères sur les parvis des cathédrales, jusqu’à cette fameuse année 1548 où il alla s’enfermer en l’Hôtel de Bourgogne. « Alors, le théâtre fut confisqué par une élite », constate André Degaine. « Il faut attendre Firmin Gémier en 1920, puis Jean Vilar dans les années 1950 pour que le théâtre daigne à nouveau s’adresser au plus grand nombre ». Une époque que l’amoureux du répertoire évoquait avec nostalgie, quand le metteur en scène se faisait appeler régisseur, quand il servait les textes plus qu’il ne s’en servait, quand il n’hésitait pas à offrir les grands classiques à un public populaire…
« Ne nous leurrons pas en parlant de démocratisation, le théâtre rassemble majoritairement un public de bourgeois cultivés. Après « l’élitisme pour tous » d’Antoine Vitez, n’y aurait-il pas urgence à reconvoquer sur le plateau les intuitions premières de Vilar qui osait conjuguer exigence artistique et éducation du public ? » L’homme de lettres, timbré (!), ne prêchait pas pour un retour au passé, il aspirait d’abord à un théâtre qui « n’hésite pas à montrer la vraie vie sur scène comme Zola l’avait mise dans le roman. Pour y parvenir, il faudrait que les institutions accordent plus de confiance aux jeunes auteurs ». Une remarque qui n’a rien perdu de sa fraîcheur et de sa verdeur ! « Las, je constate surtout que les critères économiques l’emportent désormais sur l’artistique. Comment comprendre autrement la différence de traitement entre le quadricentenaire de Corneille et le centenaire de Beckett (en 2006, ndlr) ? Pour l’un, il faut compter pas moins de quinze rôles à chaque représentation, au maximum deux pour l’autre ! ».
Semblables convictions, l’insolent Degaine ne se contentait pas de les clamer haut et fort, il se chargeait aussi de les écrire et de les dessiner. Dans des bouquins d’une originalité stupéfiante qu’il compose à la main, page après page, avec une patience d’artisan et l’érudition d’un professeur émérite du Collège de France, pardon, des Tréteaux de France chers au complice Robin Renucci… L’Histoire du théâtre dessinée, son premier ouvrage paru en 1992 chez Nizet, un petit éditeur de province au courage exemplaire, fit d’emblée un tabac : salué par l’ensemble de la critique, couronné de plusieurs grands prix. « Je fais ça pour m’amuser, avec sérieux sans me prendre au sérieux, en pensant aux jeunes enfants de ma voisine. Deux adorables petites filles immigrées qui ne connaissent rien à l’histoire mais qui adorent que je leur en raconte. N’oublions jamais les prémisses du théâtre : entendre avec plaisir des gens nous raconter des histoires, qu’elles finissent bien ou mal ». Aussi, après avoir sorti son Guide des promenades théâtrales à Paris, publiait-il Le théâtre raconté aux jeunes, des Grecs à nos jours. Toujours chez le même éditeur, comme les précédents toujours fait main.
Un vrai délice pour l’œil et l’esprit, le plaisir du dessin adoubé à l’érudition de la plume, des merveilles de livres à s’offrir ou à offrir aux grands et petits, de la belle ouvrage à honorer et inscrire au patrimoine universel de l’humanité ! Yonnel Liégeois
L’histoire du théâtre dessinée, André Degaine (éditions Nizet, 436 p., 2000 illustrations, 31€50).Le théâtre raconté aux jeunes, André Degaine (éditions Nizet, 370 p., 2000 illustrations, 25€50).Guide des promenades théâtrales à Paris, André Degaine (éditions Nizet, 262 p., 2500 illustrations, 17€00).
À l’occasion des fêtes, entre poire et fromage, il est parfois bienvenu de déguster un bon livre. En vue d’un cadeau original pour Noël, Chantiers de culture vous propose une sélection d’ouvrages. De tout genre, petit ou grand format, petit prix ou non. Yonnel Liégeois
La maison vide, Laurent Mauvignier : Prix Goncourt 2025, La maison vide se lit telle une saga, forgée entre les deux guerres du siècle précédent. Une habitation familiale abandonnée depuis plus de vingt ans, dont l’auteur pousse enfin la porte et franchit le seuil d’un pas hésitant. Entre halo de poussières et housses blanches sur les meubles, peu de traces du passé : un piano trônant majestueusement dans le salon, une commode au revêtement de marbre brisé, des photos aux personnages effacés ou déchirés… Et de nous conter, alors, sur près de 800 pages, l’histoire de trois femmes asservies à la puissance masculine en terre rurale, prisonnières d’une morale héritée d’un pouvoir religieux omnipotent ! Jeanne-Marie, Marie-Ernestine et Marguerite ? Trois figures dont l’auteur ravive l’existence presque servile, effacées devant la figure imposante de l’homme, seul décideur du futur : de la prospérité du domaine comme de l’époux promis à leur fille. La première tout juste bonne à repriser les chaussettes, la seconde à l’hypothétique carrière de pianiste fatalement interrompue par son père, la troisième à la recherche de renseignements sur son mari prisonnier de guerre tondue à la Libération pour avoir couché avec un allemand… Un roman sur la mémoire, les oublis volontaires, les apparences à sauver, les secrets de famille autant que sur les mutations d’un siècle agonisant. Derrière le silence des murs, au-delà de l’opprobre et de la honte, Laurent Mauvignier se fait passeur d’histoires, la petite comme la grande, donnant chair et sang à d’obscures héroïnes, niées ou reniées au fil de leur existence (Les éditions de Minuit, 752 p., 25€00).
Verhoeven, Pierre Lemaitre : Il est des auteurs qui ont existé, d’une plume de maître, bien avant qu’ils ne soient couronnés de retentissants prix littéraires ! Prix Goncourt 2013 avec Au revoir, là-haut, Pierre Lemaitre s’inscrit dans cette lignée. Son héros d’alors, promu au début des années 2000 ? Camille Verhoeven, commandant à la célèbre Brigade criminelle, sa particularité ? Chauve et mesurant pas plus d’1m45… Il n’empêche, respecté de ses hommes, encensé par sa hiérarchie, c’est un fin limier qui est parvenu à éclaircir nombre d’affaires criminelles. Jusqu’à ce jour où sont découverts dans une maison abandonnée en lisière de Courbevoie deux cadavres : deux jeunes femmes torturées, tuées, dépecées… Du Travail soigné, au propre comme au figuré, titre du premier roman de ce volume qui en compte trois autres, Alex – Rosy&John – Sacrifices. Pour chacune des histoires, pistes intrigantes ou déroutantes, Lemaitre entraîne son héros au cœur de l’horreur absolue, de la misère humaine la plus sombre, de la dépravation mentale la plus cynique et calculatrice. Pris dans les filets d’une écriture nerveuse aux rebondissements inattendus dont Chantiers de culture se gardera bien de vous en révéler les attendus, le lecteur se découvre comme hypnotisé, happé dans les arcanes du cerveau de Verhoeven. Qui, bien sûr, résoudra l’énigme à chaque fois, au détriment de sa vie personnelle et amoureuse, il en paiera un tribut sanguinolent. Quatre romans policiers pour le prix d’un, un ouvrage véritablement à (re)découvrir, d’une maîtrise absolue et d’une plume finement ciselée (Le livre de poche, 1193 p., 21€90).
Récits de saveurs familières, Erri De Luca : Nous connaissions les recettes culinaires du regretté catalan Manuel Vasquez Montalbandistillées dans les aventures de son fameux détective Pepe Carvalho, il nous faut désormais savourer les Récits de saveurs familièresdu napolitain Erri De Luca ! « Aux tables où j’ai grandi, on ouvrait grand son appareil oropharyngé pour recevoir une bouchée consistante, l’exact opposé d’un picorage », nous avoue l’auteur dès la préface. Un recueil de nouvelles qui sentent bon le terroir, recettes familiales ou plats servis dans les osterie populaires de Naples ou de Rome. Du plus loin des odeurs et saveurs, Erri De Lucase souvient : du ragù de sa grand-mère Emma, du pique-nique en montagne, des descentes de police à l’heure des repas partagés avec les camarades de Lotta Continua, de la gamelle sur les chantiers du bâtiment… De l’usage du sel à la tarte aux fraises, de l’assiette de pâtes sur les pentes de l’Himalaya à la vive dans la soupe de poisson, l’auteur se fait passeur de recettes, conteur à la langue épicée. Pendant que mijotent les délices sur le réchaud, poétique et littéraire, la plume du convive émérite nous parle autant de la vie, de l’enfance à l’aujourd’hui, de l’amour à l’amitié, de la solidarité à la fraternité, que de cuisine : c’est appétissant, c’est gouleyant comme la madeleine de Proust, un bon carré de chocolat, une belle sardine à l’huile ! Entre chaque chapitre, les commentaires et conseils du nutritionniste Valerio Galasso, en fin de recueil la liste des recettes rassemblées par Alessandra Ferri. Un ouvrage à déguster, feu vif ou doux, par tous les gourmands de mots, celles et ceux qui confessent une grande faim de vivre (Gallimard, 250 p., 18€).
Anthologie de la poésie gazaouie d’aujourd’hui, Abdelllatif Laâbi et Yassin Adnan : Gaza, y a-t-il une vie avant la mort ? Tel est le sous-titre de ce recueil aux accents aussi poétiques que tragiques. Les mots de Rifaat al-Aareer, mort sous un bombardement israélien en décembre 2023, ouvrent cette anthologie où la poésie se dresse en rempart contre la négation de l’humain, la barbarie à visage découvert quand des milliers de femmes et d’enfants succombent à l’avancée des chars ou sous les balles meurtrières. La poésie comme une « arme miraculeuse » selon la formule d’Aimé Césaire… « Si je dois mourir, que ma mort soit porteuse d’espoir et qu’elle devienne une histoire ! », conte Rifaat le poète, et avec lui vingt-cinq autre voix gazaouies (12 hommes et treize femmes) résonnent pour que le vers survole les frontières, brise le silence du monde, tende la main vers d’autres humains : juste une main, « pas plus qu’une main dont je compterais les doigts pour oublier ce temps mauvais, une main qui puiserait l’eau du fleuve pour créer une nouvelle vie », supplie Husam Maarouf, natif de Gaza en 1981. Et la poétesse Shorouq Mohammed Doghmosh de défier la mort, « Laisse-moi une occasion, ô mort, de vivre de mon vivant une seule nuit d’amour » ! Une lecture ou méditation à poursuivre avec Que ma mort apporte l’espoir, poèmes de Gaza et Palestine en éclats, une anthologie de la poésie palestinienne féminine. La saveur des mots contre la froideur des maux (éditions du Point, 208 p., 10€80).
Le pingouin, Andrei Kourkov : En manque de progéniture et en mal d’écriture, l’écrivain-journaliste Victor Zolotarev cohabite avec Micha, un pingouin recueilli au lendemain de la fermeture du zoo de Kiev. Las, il lui faut gagner quelques subsides pour acheter le poisson nécessaire à la survie du volatile qui déambule avec nostalgie de la baignoire au frigo ! Les récits et nouvelles de Zolotarev n’emballent plus trop les éditeurs, sa plume se tarit, son imagination se dessèche jusqu’à ce jour où le rédacteur en chef d’un grand quotidien ukrainien lui fait une étrange proposition… Nous n’en dirons pas plus sur Le pingouin, ce roman d’Andreï Kourkov au succès intercontinental, plongez avec délectation dans cette aventure rocambolesque qui navigue entre comique de situation et absurde de propos. De l’humour déjanté au réalisme social et politique tourmenté, au coeur d’un pays en proie au chaos, un romancier de grand talent, lauréat du prix Médicis étranger en 2022 pour Les abeilles grises, dont les autres récits d’une même veine sont aussi à déguster (L’oreille de Kiev, L’ami du défunt, Laitier de nuit…), tous disponibles chez le même éditeur (Liana Levi, 270 p., 11€).
Respect, Anouk Grinberg : Des agressions et viols, des histoires atterrantes, une femme bien vivante, Anouk Grinberg… Pas un roman, le témoignage bouleversant d’une magnifique comédienne à la destinée fracassée dès sa plus jeune enfance : une parole qui force le Respect ! Avec Metoo, elles sont nombreuses à dénoncer les propos et/ou actes qu’elles ont subi sur les plateaux de cinéma ou dans les coulisses des théâtres. Rompant le silence qui la ronge depuis des décennies, Anouk Grinberg prend la plume pour raconter, dénoncer, accuser. Son objectif ? Plonger sans œillères ni détours au cœur du mal, « exploser le tombeau où j’étais endormie« … Dans un climat familial délétère, un père trop absent et une mère au lourd passif psychiatrique, la gamine subit un premier viol à ses sept ans. Avec des conséquences désastreuses : le dégoût de soi, la chute dans l’autodestruction, la « cage de honte. Ça dure quelques minutes pour l’homme et une vie entière pour la femme ». Pire, la relation toxique qu’Anouk Grinberg déroule ensuite avec le cinéaste Bertrand Blier, qu’elle décortique au fil des films et pages tournées. « Je me jetais dans la gueule du loup, parce que c’est ça aussi les gens qui ont été agressés étant enfant. Ils ont été tordus à l’âge où ils devaient se former. Quelque chose fait qu’ils vont aller au-devant du danger, ils vont le minimiser, ils vont se raconter des salades » : adulée pour ses rôles au cinéma ou au théâtre, niée et broyée dans l’intimité ! D’une sincérité à fleur de peau, entre noirceur des maux et lucidité des mots, un livre poignant sur les chemins de la libération et de la réparation (éditions Julliard, 144 p., 18€50).
Désert, déserts, Marie Gautheron : Pour qui a déjà foulé les sables du désert, du Sahara algérienà celui du Maroc ou de Tunisie, ce beau livre de Marie Gautheron, Désert/déserts – Du Moyen Âge au XXIème siècle, se révèlera tout bonheur ! L’historienne de l’art nous offre une fantastique balade, érudite certes mais point académique, entre l’ascète religieux égaré dans les dunes, le chevalier Croisé errant à dos de dromadaire, le colonisateur en quête d’un champ d’action ou de bataille. Marie Gautheron explore et révèle tous les secrets que recèlent ces vastes étendues imbues de solitude aride ou de beauté foudroyante, des mythologies les plus anciennes aux figures emblématiques du temps présent (Charles de Foucauld, Théodore Monod, le Petit Prince de Saint-Exupéry, la Dune cinématographique…) : en littérature, en musique, en peinture. De la révélation divine du mont Sinaï au promeneur solitaire dans les pas de Rousseau, de l’exotisme à la David à l’engouement occidental pour le bleu des Touaregs… Le regard veut tout embrasser et unifier alors que le titre même du livre, désert au singulier et au pluriel, nous invite et nous incite au contraire à démultiplier notre regard sur des contrées diverses, aux histoires radicalement singulières. D’une époque l’autre, le désert aura figure du Mont Ventoux de Pétrarque, de la forêt de la Divine Comédie de Dante, de l’austérité protestante en l’abbaye de Port-Royal, de l’île de Robinson Crusöé. Enfin, n’interdisant pas l’imaginaire romantique mais bousculant tout fantasme bien enraciné, il importe d’affirmer que le désert fut de tout temps, sinon source d’inspiration et de silence, terre peuplée pour s’afficher aujourd’hui territoire industriel et tribut de guerre. Notre représentation du désert, et son imagerie, a évolué au fil des siècles, Marie Gautheron en fait un inventaire éblouissant, superbement illustré. Franchement, en fin de réveillon, n’hésitez vraiment pas à vous offrir cette belle tranche de désert ! (Gallimard, 539 p., 35€).
Grindadrap, Caryl Férey : L’auteur, unanimement salué pour Zulu situé en Afrique du Sud et Mapuche en Argentine, deux précédents romans noirs ancrés dans de sinistres réalités socio-politiques (apartheid et dictature), décline ici une toute autre partition. Caryl Férey nous entraîne sur les côtes des îles Féroé où la tempête a brisé le navire de militants écologistes opposés à la chasse aux baleines. Las, c’est le jour même où se déroule un autre sanglant rituel. « Les hommes tapent contre les coques dans un tintamarre de kermesse, s’époumonent dans des sifflets et des cornes de brume, poussant les cétacés vers le rivage, où les tueurs les attendent ». La mer rouge sang, orques et cachalots, des centaines de cadavres échoués... Les pêcheurs tonnent d’ivresse et de colère, prêts à en découdre avec les trublions « gauchistes » en désaccord avec leurs mœurs ancestrales et leurs coutumes, alors que les corps de certains matelots sont toujours prisonniers du bateau déchiqueté contre les rochers. En outre, une mauvaise nouvelle se propage : la mort du chef local des pêches, probablement assassiné. La mer et la nature déchaînées, voies de circulation entravées et lignes de communication coupées, Soren Barentsen, le capitaine de police, doit s’employer d’urgence avant que la situation s’envenime et ne dégénère. Roman noir, mais surtout écologiste, d’une incroyable puissance évocatrice, de page en page Grindadrap, du nom de cette forme traditionnelle de chasse aux cétacés, harponne durablement son lecteur, incapable de lâcher la ligne ! (Gallimard, 384 p., 20€).
Une sortie honorable, Éric Vuillard : Eric Vuillard poursuit son décryptage de la grande Histoire, en s’installant à la table ou dans les salons feutrés de ceux qui en tirent les ficelles. Avec érudition et brio, fouillant les archives, mettant en scène les événements dont ils nous rapportent les dessous au plus près des documents et des personnages… Qu’il s’empare d’un objet historique unanimement reconnu et connu, il en fait énigme et mystère pour son lecteur, le surprenant de page en page pour lui dévoiler la complexité, familiale-clanique-affairiste-sociale, banale ou scandaleuse du sujet qu’il traite. Hier le sulfureux Congo du roi des Belges ou l’emblématique 14 juillet au temps de la Bastille, le prix Goncourt 2017 pour L’ordre du jour sur l’agenda du régime nazi ou l’émouvante Guerre des pauvres conduite au XVIème siècle en Allemagne, aujourd’hui l’ahurissante Sortie honorable à propos de l’Indochine française et de la débâcle de Diên Biên Phu au printemps 1954. Au-delà du récit documentaire, Vuillard nous plonge dans les états d’âme des militaires et leurs errances sur le terrain, les trahisons des politiciens et les gains juteux engrangés par les industriels à l’affût du caoutchouc au mépris des recrues envoyées à la mort de manière délibérée. Une histoire qui donne à penser sur les spéculations et convoitises contemporaines, de Trump à Poutine, au regard des richesses économiques de l’actuelle Ukraine. Tout à la fois passionnant et douloureux, de nouveau un petit format pour un grand livre ! (Actes Sud, 201 p., 18€50).
L’art de la joie, Goliarda Sapienza : D’un chapitre l’autre, un bonheur de lecture à savourer sans modération. Près de 800 pages qui se dégustent à petites gorgées pour que dure la musique des mots : la joie, tout un art ! L’art de la joie ? Une histoire de femme écrite par une femme, Goliarda Sapienza… En 1976, écrivaine sicilienne méconnue, elle achève un volumineux roman, L’art de la joie. Consacré aujourd’hui comme une œuvre majeure de la littérature italienne, un classique, il ne sera jamais publié du vivant de son auteure. Un roman devenu culte qui nous conte la vie aventureuse, et amoureuse, de Modesta la sicilienne, née pauvre mais insoumise, éprise de son destin que nul ne peut lui imposer. Une saga à multiples rebondissements, haletante et poignante, qui nous plonge avec talent dans les soubresauts de l’Histoire, individuelle et collective : la femme et le peuple, libérés. Disponible jusqu’à fin mars 2026 sur ArteTV, ne manquez pas Désir et rébellion-« L’art de la joie » de Goliarda Sapienza, le superbe documentaire de Coralie Martin. Au travers d’extraordinaires archives qui restituent la voix bouleversante de l’écrivaine sicilienne disparue en 1996, un hommage lumineux à son destin et à son chef-d’œuvre « anarchiste » qui a triomphé de l’oubli près de vingt ans après sa mort (Le Tripode, 798 p., 14€50).
Le 3/7/1905, la Chambre des députés adopte la « Loi concernant la séparation des Églises et de l’État ». Ratifié le 9 décembre de la même année, un texte qui assure « la liberté de conscience » à tout citoyen et fonde le principe de laïcité. Une conquête de portée universelle, à préserver et promouvoir.
La loi de 1905 ? Plus de cent après son adoption, elle prête toujours à polémiques entre ses partisans et adversaires. 1795 et 1871 : déjà les révolutionnaires du 1er Vendémiaire an IV, puis les membres du Conseil de la Commune avaient tenté d’imposer « la séparation de l’Église et de l’État ». En vain. Aussi Victor Hugo pouvait-il s’enflammer en 1850 à la tribune de l’Assemblée Nationale, réclamant de sa voix de tribun « cette antique et salutaireséparation de l’Église et de l’État qui était l’utopie de nos pères, l’État chez lui et l’Église chez elle »…
Il faudra attendre 1905, au terme d’une autre bataille d’Hernani, en fait une véritable guerre de tranchées entre la République et le Vatican, pour que les vœux du poète soient exaucés. Ainsi fut long le chemin, et rudes les combats pour que, voté par les communistes, les socialistes et les démocrates-chrétiens du MRP, l’article premier de la Constitution française de 1946 proclame enfin que « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale ». Une conquête capitale dans l’égalité et la liberté des consciences qui conduit Henri Pena-Ruiz, philosophe et maître de conférences à l’Institut d’études politiques de Paris, à écrire en ouverture de son Histoire de la laïcité, genèse d’un idéal que vivre aujourd’hui dans un état laïc comme la France, « c’est un peu comme respirer l’air sans entrave. À la longue on n’y prend plus garde, on oublie même ce à quoi la laïcité, idéal de liberté et d’égalité, permet d’échapper » !
Voltaire, Montesquieu, Condorcet : croyants ou non, spiritualistes ou pas, au lendemain de la chute de la royauté fondée sur les trois principes intangibles « Un roi, une loi, une foi », les philosophes ne cesseront de faire entendre leur voix au bénéfice de la laïcisation de l’État. Philosophie des Lumières et Révolution française font cause commune pour « rendre la raison populaire », selon la célèbre formule de Condorcet qui, dans son fameux « Rapport sur l’instruction publique» plaide pour une école étrangère à tout principe confessionnel, un enseignement faisant le pari de l’intelligence et participant à la formation d’un citoyen libre et éclairé. Face au catholicisme dominant et au pape Pie VI qui condamne « les droits de l’homme, la liberté de conscience et l’égalité », les révolutionnaires de 1795 formulent la première loi de séparation entre l’État et les Églises. Une décision de courte durée puisque, dès 1801, Napoléon rétablit la règle du Concordat de l’Ancien Régime : le catholicisme est qualifié de « religion de la majorité des Français », de nouveau le trésor public finance les cultes et rétribue prêtres, pasteurs et rabbins.
1801-1905, cent ans après l’intermède napoléonien, la rupture finale est enfin consommée. Le peuple de France y est majoritairement favorable, y compris les protestants et la frange des catholiques libéraux. Entre temps, la IIIème République s’est installée aux commandes de l’État depuis 1870. Malgré l’écrasement de la Commune et le rejet de ses « lois laïques », la déconfessionnalisation de la vie publique est en marche : suppression de l’obligation du repos dominical en 1880, instauration de l’école primaire gratuite et laïque par Jules Ferry en 1882, rétablissement du droit du divorce en 1889, loi de 1901 sur la liberté des associations. Deux faits majeurs viendront en outre attiser les polémiques et exacerber les passions : l’affaire Dreyfus en 1894 et l’attitude intransigeante et rétrograde du pape Pie X qui conduit à la rupture des relations diplomatiques entre la France et le Vatican en 1904. Aristide Briand, Ferdinand Buisson, Émile Combes et Jean Jaurès, les quatre figures de proue en faveur de la séparation, en sont intimement convaincus : en cette année 1905 s’ouvre « la lutte décisive entre la France moderne et les prétentions les plus exorbitantes de la théocratie la plus audacieuse et la plus aveugle », écrit Jaurès. Le 3 juillet, par 341 voix contre 233, la Chambre des députés vote en faveur de la loi de séparation des Églises et de l’État. Ratifiée par le président Loubet le 9 et publiée au Journal Officiel le 11 décembre 1905.
Cent vingt ans après son adoption, à droite d’abord mais aussi dans certains milieux extrêmes ou libéralistes, des voix s’élèvent encore et toujours pour réclamer une réinterprétation de la loi, voire sa révision. Leur argument de fond ? Le nouveau paysage religieux de France qui incite à prendre des mesures autres pour intégrer l’islam dans le jeu démocratique et républicain, telles que le financement de la construction de mosquées et la formation d’imams issus du territoire national… Au nom d’un principe de tolérance qui conduirait la société civile à s’adapter aux circonstances, d’aucuns en viennent donc à user d’un langage nouveau, à parler de « laïcité ouverte ». Selon le philosophe Henri Pena-Ruiz, « la laïcité n’a pas besoin d’adjectif, au risque de faire des concessions au communautarisme et de briser l’unité de la loi qui, en république, délivre des groupes de pression ». Le principe de laïcité, en son fond, dépasse en effet la question simpliste de l’adaptation d’une loi au regard d’une quelconque pratique religieuse ou de port de signes distinctifs à l’école. La remise en cause du principe républicain de laïcité s’appuie en fait sur la faillite sociale dont souffre le pays. Si la laïcité ne peut pas tout, elle appelle toutefois à des droits et des devoirs. Il serait donc temps, au nom même de la laïcité et non d’une fausse modernité, de réactiver, selon Pena-Ruiz, « les authentiques leviers de l’émancipation humaine : la lutte sociale et politique contre toutes les dérégulations capitalistes et pour la promotion des services publics, la lutte pour une émancipation intellectuelle et morale de tous afin qu’alors une conscience éclairée des vraies causes permette de résister aux fatalités idéologiques, la lutte pour l’émancipation laïque du droit afin que tous les êtres humains soient promus à une véritable autonomie éthique ».
Parce que la loi de 1905, prônant séparation des Églises et de l’État, n’est pas un particularisme accidentel de l’histoire de France, la laïcité constitue donc une conquête de portée universelle. À préserver, à promouvoir. À l’unisson de la conviction quasi prophétique de Jaurès, « La République française doit être laïque ET sociale, elle restera laïque parce qu’elle aura su rester sociale ». Yonnel Liégeois
Aux éditions Le Clos Jouve, Stéphane Barsacq publie Dominique, suivi de Epectases de Sollers. Une étude monographique d’un vif intérêt, consacrée à deux figures de la littérature française, la romancière Dominique Rolin et Philippe Sollers. Un livre qui se place d’emblée sous le triple signe du respect, de l’admiration, de l’amitié.
D’abord journaliste au groupe Figaro, Stéphane Barsacq fut directeur de collection chez Tallandier, directeur littéraire chez Robert Laffont avant de rejoindre Albin Michel. On lui doit, entre autres, des ouvrages sur Cioran, Rimbaud, Yves Bonnefoy, Johannes Brahms, la pianiste Hélène Grimaud, ainsi que sur le célèbre décorateur des Ballets russes de Diaghilev, Léon Bakst, qui était son aïeul. Né du sculpteur-orfèvre Goudji, Stéphane Barsacq est le petit-fils d’André Barsacq (1909-1973), homme de théâtre complet qui, succédant à Charles Dullin à l’Atelier, y mit en scène notamment Claudel, Anouilh, Audiberti, Félicien Marceau et la pièce l’Épouvantail de la jeune Dominique Rolin, dont Cocteau, Max Jacob et Jean Paulhan saluaient, en 1942, la parution, chez Denoël, du premier roman, les Marais.
Dominique Rolin, fière femme de talent, belle jusqu’en son grand âge, s’est éteinte en 2012, à 99 ans. Sollers est mort l’an dernier. Il avait 86 ans. Ils s’étaient rencontrés en 1958. Leur amour absolu a duré jusqu’à leurs fins respectives. En témoignent, chez Gallimard, deux ouvrages croisés : d’elle, Lettres à Philippe Sollers1981-2000 et, de lui, Lettres à Dominique Rolin (1958-1980). L’art épistolaire passionnel y est porté au plus haut. Le texte de Stéphane Barsacq se présente sous la forme d’un journal, daté au gré de ses échanges avec l’une ou l’autre. Chez Dominique Rolin priment l’affection joueuse et la coquetterie de l’aînée, sa quête incessante du bonheur, face à un Stéphane Barsacq déférent et ému.
Le chapitre sur Sollers et ses « épectases » (le mot, très fort, désigne l’orgasme à sa plus grande intensité) rend compte de l’intelligence sans pareille de celui qui a écrit Portrait du joueur et tant d’ouvrages (quatre-vingt, au bas mot). Le dialogue avec ce jongleur de stimulants paradoxes porte sur une infinité de thèmes : la musique, Mozart, Shakespeare, l’amour, les femmes, la jeunesse actuelle, Dieu, Venise, la France « moisie » – définition qui lui valut tant de diatribes –, la poésie indispensable… L’hommage est de grand style, beau sans être béat, à l’échelle du sujet humain d’exception que fut Sollers. Jean-Pierre Léonardini
Dominique, suivi de Epectases de Sollers, Stéphane Barsacq (éditionsLe Clos Jouve, 116 p., 19€)
En 1986, l’ONU institue le 2 décembre Journée internationale pour l’abolition de l’esclavage. De la traite négrière d’hier à l’esclavagisme contemporain, l’asservissement de millions d’hommes, femmes et enfants a sévi et perdure. Historiens et chercheurs, écrivains et poètes en rendent compte.
Avec Travail, capitalisme et société esclavagiste, l’historienne Caroline Oudin-Bastide prend d’emblée son lecteur à contre-pied. Documents à l’appui et bilan de recherches extrêmement fines l’autorisent à affirmer que la valeur travail, à l’œuvre dans les sociétés esclavagistes de Guadeloupe et de Martinique, ne peut être analysée sur le même mode que celui en germe de la modernité capitaliste dans les sociétés occidentales. En Europe, Angleterre et France d’abord, non seulement la bourgeoisie industrielle voit dans le travail le meilleur moyen d’asseoir ses profits mais surtout exploiteurs et exploités, au fil du temps, pensent le travail comme source d’émancipation individuelle et collective. Un regard radicalement différent de celui posé par les planteurs et colons des Antilles, ne partageant en rien « l’esprit du capitalisme » : il leur faut d’abord assujettir d’autres hommes à la tâche pour mieux « cultiver l’oisiveté, s’adonner au jeu et aux plaisir », ensuite pour faire échec à cette « paresse naturelle » qui, selon eux, détermine l’homme noir. Aucune volonté donc de valoriser le travail, d’autant qu’ici il est synonyme de violences, de privations et de mort.
Un tel regard n’incite cependant pas l’historienne à nier les enjeux économiques ni le poids des richesses accumulées grâce au travail des esclaves. Pour preuve, le magistral « essai d’histoire globale » d’Olivier Pétré-Grenouilleau, Les traites négrières, qui parvient à rendre intelligible et clair « la complexité d’un des phénomènes mondiaux à l’origine du monde moderne » : « l’infâme trafic » d’hommes noirs, monstrueux par son étendue géographique (Afrique, Amérique, Orient) et son amplitude dans le temps (près de quatorze siècles)… L’historien n’hésite d’ailleurs pas à bousculer les tabous en ce qui concerne d’abord l’esclavage dans les sociétés africaines et orientales, en invitant ensuite son lecteur à faire la distinction entre l’histoire de l’esclavage et celle des traites négrières… Couronné par de nombreux prix, le livre de Pétré-Grenouilleau s’impose, vraiment « la » référence en la matière : une matière d’ailleurs « houleuse » dont fut victime l’universitaire de Lorient lorsque devoir mémoriel et recherche historique ne s’estiment plus complémentaires mais adversaires. Qui n’en a cure et récidive avec La révolution abolitionniste : une somme qui rend compte de la longue marche du projet abolitionniste sous ses trois dimensions, chronologique (de l’Antiquité au XIXème siècle) – géographique (de la Chine aux mondes musulmans) – thématique (de l’histoire des religions à l’analyse des pratiques politiques), pour basculer « d’un combat solitaire de quelques individus à un phénomène global inaugurant une liste ininterrompue de conquêtes au nom des droits de l’homme ». Un document de longue haleine, près de 500 pages, pourtant édifiant et captivant, érudit mais pas savant !
Pour mesurer véritablement ce que fut l’horreur du génocide négrier et de la colonisation, par exemple sous le règne de Léopold II, rien de tel que la lecture bouleversante de Congod’Éric Vuillard (prix Goncourt 2017 pour L’ordre du jour) ! À la conférence de Berlin en 1884, les puissances d’Europe se partagent l’Afrique et le Congo devient propriété personnelle du roi des Belges : posséder huit fois la Belgique, c’est tout de même quelque chose ! Et de faire fortune avec l’ivoire et le caoutchouc… Du nègre récalcitrant à la tâche, avec la miséricorde bienveillante des missionnaires, on coupe les mains, des paniers de mains en fin de journée que le colon exhibe et immortalise fièrement sur photo sépia. « L’effroi nous saisit en regardant ces photographies d’enfants aux mains coupées », écrit Éric Vuillard, « les cadavres, les petits paniers pleins de phalanges, les tas de paumes ». Sans masquer non plus cette face si longtemps cachée, et parfois toujours niée par les États concernés : la traite des Noirs d’Afrique par le monde arabo-musulman ! « Qui a concerné dix-sept millions de victimes pendant plus de treize siècles sans interruption », précise l’anthropologue franco-sénégalais Tidiane N’Diaye dans Le génocide voilé. Une traite minimisée, contrairement à la traite occidentale vers l’Amérique…
Sur un autre mode narratif, se révèle formidablement passionnante et réjouissante la lecture du « Nègre de personne » de l’écrivain martiniquais Roland Brival ! Le voyage romancé d’un jeune homme en 1939 sur le pont du paquebot Normandie, en route vers l’Amérique… « Il s’appelle Léon-Gontran Damas, il vient de publier à Paris son premier recueil, Pigments, préfacé par Robert Desnos », précise Roland Brival, « il est, avec Aimé Césaire et Léopold Sédar Senghor, l’un des fondateurs du mouvement de la Négritude ». Le natif de Cayenne part à la rencontre des intellectuels noirs américains de la « Harlem Renaissance ». Il y rencontre surtout le racisme quotidien, l’apartheid au jour le jour, mais aussi les grands leaders de la cause noire, Harlem, le jazz et l’amour… Une désullision cependant, au regard de l’idéologie véhiculée, lançant « je ne crois pas à la guerre des races ni des cultures » et plaidant pour une société métissée, « je me sens plus métisse que nègre ». Quant au livre de la juriste Georgina Vaz Cabral spécialisée sur la question des droits de l’homme, La traite des êtres humains, c’est une plongée hallucinante dans ce qu’il est coutume d’appeler « l’esclavage contemporain» : travail des enfants et enfants-soldats, faux mariage, ateliers clandestins, prostitution, gens de maison séquestrés… Des beaux quartiers parisiens à l’Arabie Saoudite, des riches hôtels particuliers au Qatar, la même réalité sordide : employées et ouvriers surexploités, passeports confisqués, sévices journaliers. Il ne s’agit plus là d’un trafic humain réglementé par des lois ou des codes étatiques, nous sommes en face d’un capitalisme sans morale ni raison, voire de réseaux mafieux à l’échelle intercontinentale. L’esclavage moderne est un fléau qui concerne 50 millions de personnes à travers le monde selon l’O.I.T., l’Organisation internationale du travail.
Une barbarie moderne face à laquelle les institutions internationales ont encore peine à s’opposer par la loi, à démasquer, à condamner et encore plus à prévenir. Pour le plus grand malheur d’êtres humains, femmes et enfants essentiellement. Yonnel Liégeois
L’Afrique, terre d’esclavage
Un continent, au temps de l’esclavage… Nous sommes à la Cour d’Abomey, capitale du Dahomey (le Bénin, de nos jours), sous le règne du jeune roi Guézo. Qui confie au jeune Timothée une mission de la plus haute importance : ramener au pays la reine-mère, vendue comme esclave au Brésil suite à de sombres guerres intestines ! Le chant des cannes à sucre, plus qu’un roman d’aventures, est un hymne à la terre patrie, ses pistes couleur ocre et sa culture ancestrale. Une prise de conscience, en cette année 1822, de l’inanité de l’esclavage qui enrichit les colons européens coulant des jours heureux à Ouidah, ultime étape pour les populations indigènes embarquées en des contrées hostiles, une révélation pour le jeune matelot qui rejette cette économie de l’asservissement au nom de l’amour de sa belle. Au pays natal du vaudou, le regretté Barnabé Laye, béninois d’origine, cultive une plume qui caracole de vague en vague avec chatoyance, plongeant son lecteur dans les chaleurs et la torpeur de l’Afrique profonde, une plume aux mille couleurs et senteurs loin de la traditionnelle carte postale.
Aimé Césaire, quelques décennies plus tôt, s’était plongé à corps perdu dans l’écriture duCahier d’un retour au pays natal. Prise de conscience d’une couleur, d’une histoire, d’une culture qui unifie dans un même souffle racines africaines et déportation négrière. Outre la luxuriance de la langue, surgit entre les lignes la force du retournement intérieur dont est agité le poète à l’évocation de la cellule de Toussaint Louverture et de « Haïti où la négritude se mit debout pour la première fois et dit qu’elle croyait à son humanité ». Pourquoi ce cri d’un Nègre eut alors tant d’échos ? Parce qu’il entend de la cale « monter les malédictions enchaînées, les hoquettements des mourants, le bruit d’un qu’on jette à la mer… ». Parce que, proclame-t-il alors en 1939, à la face de la puissance coloniale et à la veille d’une autre barbarie, celle des camps nazis, « ce pays cria pendant des siècles que nous sommes des bêtes brutes, que les pulsations de l’humanité s’arrêtent aux portes de la négrerie, que nous sommes un fumier ambulant hideusement prometteur de cannes tendres et de coton soyeux et l’on nous marquait au fer rouge et nous dormions dans nos excréments et l’on nous vendait sur les places et l’aune de drap anglais et la viande salée d’Irlande coûtaient moins cher que nous, et ce pays était calme, tranquille, disant que l’esprit de Dieu était dans ses actes ».
Un Cahier dont un autre gamin de Martinique, Édouard Glissant, s’abreuvera, se nourrira ! Pour lui, l’expérience de la cale négrière est fondamentale. Comme le rappelle le rituel de la Route aux esclaves, à Ouidah au Bénin, longue de quatre kilomètres jusqu’à la mer… Elle nous raconte, sans chaînes aux pieds, le tragique destin de deux millions d’hommes, de femmes et d’enfants arrachés à leurs terres au temps de la traite négrière. Deux millions d’humains, selon les estimations les plus sérieuses… Avec une cérémonie obligée pour tous, enchaînés les uns aux autres, fers aux mains et aux pieds : avant d’être enfermés dans des cases pendant de longues semaines dans l’obscurité la plus totale, un test de résistance à ce qu’ils allaient subir ensuite dans les cales de bateaux, faire neuf fois le tour de l’Arbre de l’oubli pour les hommes, sept fois pour les femmes, afin de gommer tout souvenir de leur vie d’Africain… Pour Glissant, une étape fondamentale, déterminante pour ces milliers d’humains dans leur manière de faire humanité lorsqu’ils échouèrent ensuite sur les côtes des Amériques ou des Antilles ! Eux à qui on voulait même effacer toute mémoire individuelle, eux qui furent contraints d’abandonner de force terre-culture-croyance-origine, ceux-là même furent conduits par la force des choses à se reconstruire, à réinventer leur identité par la seule force de leur imaginaire. « La même douleur de l’arrachement, et la même totale spoliation », écrit le regretté Édouard Glissant dans Mémoires des esclavages. « L’Africain déporté est dépouillé de ses langues, de ses dieux, de ses outils, de ses instruments quotidiens, de son savoir, de sa mesure du temps, de son imaginaire des paysages, tout cela s’est englouti et a été digéré dans le ventre du bateau négrier ». Des paroles fortes, émouvantes. Qui pourraient déboucher sur la plainte, l’exigence de réparation. Certes, mais pas seulement, explique le philosophe, la figure de l’Africain comme Migrant absolument et totalement nu « va permettre à l’Africain déporté, quel que soit l’endroit du continent où il aura été débarqué puis trafiqué, de recomposer, avec la toute-puissance de la mémoire désolée, les traces de ses cultures d’origine, et de les mettre en connivence avec les outils et les instruments nouveaux dont on lui aura imposé l’usage, et ainsi de créer, de faire surgir… des cultures de créolisation parmi les plus considérables qui soient, à la fois fécondes d’une richesse de vérité toute particulière et riches d’être valables pour tous dans l’actuel panorama du monde ».
Patrick Chamoiseau reprend à sa façon le flambeau des mains de Glissant. Qui, dans l’un de ses derniers ouvrages,Frères migrants, se fait l’héritier de sa pensée. « La mondialisation n’a pas prévu le surgissement de l’humain, elle n’a prévu que des consommateurs », écrit-il. La mondialisation se veut marché, la mondialité se vit partage ! En particulier le partage du monde et de ses richesses… Des cales négrières, nous sommes passés aux errances transfrontalières, aux naufrages en mer par notre refus de partager le monde et ses richesses. Par notre refus de nous ouvrir à l’autre, à son humanité alors que le migrant nous invite à migrer de notre confort, de nos certitudes, de notre tranquillité, de nos marchés en tout genre qui ne sont qu’accumulation de profits et non prolifération de désirs ! « Les États-nations d’Europe qui ont tant migré, tant brisé de frontières, tant conquis, dominé, et qui dominent encore », écrit Chamoiseau, « ceux-là mêmes veulent enchouker à résidence misères, terreurs et pauvretés humaines. Ils prétendent que le monde d’au-delà de leurs seules frontières n’a rien à voir avec leur monde ». Voilà pourquoi, aujourd’hui, l’image du migrant nous est insupportable : elle alimente l’intranquillité de nos consciences au regard de ce que nous avons fait de ce monde. Y.L.
Aux éditions du Seuil, François Dubet publie Le mépris, émotion collective, passion politique. Le sociologue s’alerte de la diffusion de ce mal multiforme et insidieux qui fait le terreau du populisme et menace les fondements de la démocratie. Le remède ? Relancer le contrat social. Paru dans le mensuel Sciences humaines (N°383, novembre 2025), un article de Frédéric Manzini.
Le mépris est-il le nouveau mal du siècle ? Qu’on soit enseignant, agriculteur ou habitant des quartiers populaires, surdiplômé ou sous-diplômé, électeur ou abstentionniste, jeune ou vieux, homme ou femme, chacun s’estime aujourd’hui, à un titre ou à un autre, méprisé. Dans le droit fil de La Société du mépris (2006) d’Axel Honneth, le sociologue François Dubet s’alerte de la diffusion de ce mal multiforme et insidieux qui ronge les relations sociales, nourrissant la colère, faisant le terreau du populisme et menaçant les fondements mêmes de la démocratie. Être victime de mépris n’empêche d’ailleurs pas d’être soi-même méprisant dès lors que « tout le monde est sujet potentiel de mépris, et les majorités elles-mêmes se sentent méprisées ou victimes de racisme social ».
Qui méprise qui ? Les accusés ne manquent pas : qu’il soit imputé aux arrogantes élites, aux « intellos », aux riches, à Emmanuel Macron lui-même, à l’institution ou au « système », le mépris n’a pas d’autre visage que celui de l’effondrement des repères traditionnels qui laisse les gens avec le sentiment d’être perdus, trahis, abandonnés à leur sort. « Dans un monde qui se transforme rapidement, explique le sociologue, [les perdants du changement social] se sentent méprisés parce que l’histoire se fait sans eux et contre eux. » La question du mépris déborde largement celle des inégalités sociales et des injustices, car, si les rapports de domination et de discrimination ont toujours existé, ils se conjuguent dorénavant avec un individualisme toujours croissant.
Certes, au cours des siècles passés, la lutte des classes était brutale, mais du moins était-elle vécue de façon collective, alors que désormais chacun, reconnu dans sa singularité, apparaît comme le principal responsable de son identité et de sa vie. Devant cette vague de fond qui met notre espace public en péril, François Dubet en appelle au renouveau du contrat social, pour mieux « construire un commun » en réintroduisant de la raison politique comme remède à la passion du ressentiment. Frédéric Manzini
Le mépris, émotion collective, passion politique, de François Dubet (Le Seuil, 128 p., 12€90).
« Faire de Sciences Humainesun lien de savoir à un moment où l’histoire s’opacifie et où les discours informés se trouvent recouverts par un brouhaha permanent », Héloïse Lhérété, la directrice de la rédaction, s’en réjouit ! Au sommaire du numéro 383, un dossier sur Pourquoi tombons-nous (encore) amoureux ? et deux passionnants sujets (un entretien avec Astrid von Busekist sur les impostures identitaires, un surprenant reportage sur les catacombes de Palerme). Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des Sites amis. Un magazine dont nous conseillons vivement la lecture. Yonnel Liégeois