Archives de Tag: Doc

La littérature, entre peste noire et mort rouge

La pandémie de coronavirus réveille la peur à l’échelle de la planète. Ce n’est pas la première fois, la preuve dans les livres ! Alors que les librairies rouvrent leurs portes, à lire pour tenter d’y voir clair dans la sombre épouvante contemporaine.

 

L’état de sidération consécutif à la pandémie de coronavirus, autrement dit Covid-19, qui a surpris le monde sans anticorps ni vaccins pour le combattre, plonge l’humanité dans le plus profond désarroi né d’une inquiétante étrangeté radicalement neuve, du moins pour l’époque où nous sommes. L’assignation à résidence imposée à des millions d’êtres humains, du haut en bas de l’échelle sociale, dans des pays de régimes politiques différents, jusqu’alors plus ou moins sûrs de leur validité, ne va pas sans susciter une inquiétude monstre, laquelle n’est qu’un déguisement de la peur, massive, dont l’humanité avait perdu l’habitude.

Dans son dernier ouvrage paru fin février, Terra Incognita, Une histoire de l’ignorance Alain Corbin, maître ès sensibilités, narre les erreurs auxquelles il fallut se heurter, au fil des siècles, pour venir à bout des secrets de la planète, laquelle, littéralement déboussolée, experte en techniques sophistiquées, pas toujours pour de bonnes raisons, se trouve brutalement confrontée à un état d’urgence sanitaire d’une violence incommensurable. Du coup, l’on revoit avec gratitude la figure de l’obstétricien hongrois Ignace Semmelweis (1818-1865). En étudiant la fièvre puerpérale, il finit quasi post-mortem par faire admettre, à la hiérarchie médicale d’alors, qu’il fallait longuement se laver les mains avant d’opérer. In memoriam Semmelweis, ici et maintenant, auquel Louis Destouches (alias Louis-Ferdinand Céline) consacra en 1924 sa thèse de médecine. Et une pensée émue pour le savon, cette « pierre magique » selon le poète Francis Ponge.

La science, pour l’heure, semble s’avérer impuissante à juguler le fléau. N’est-ce pas que la vitesse, maître-mot de l’ère des algorithmes, est la caractéristique du virus, issu, paraît-il, de fientes de chauve-souris suspendues par les pieds en Asie, tout comme le virus Ebola viendrait de leurs cousines accrochées à des grottes en Afrique ? En attendant la catharsis collective, le confinement est donc de rigueur, soulignant d’emblée l’inégalité propre au système des classes sociales. Dans un livre antérieur, Une histoire du silence : de la Renaissance à nos jours, Alain Corbin notait ceci : « Je suis frappé par la peur contemporaine de se retrouver face à soi ». Le silence étant associé à l’ennui, les chaînes d’information en continu, en même temps que la comptabilité quotidienne des morts et les injonctions à se laver les mains et tenir ses distances avec l’autre, font part de petits trucs pour tuer le temps, pillés sur les réseaux sociaux (recettes de cuisine avec les moyens du bord, gymnastique dans le salon, puzzle et tricot…). Et l’amour dans tout ça ? Vaut mieux pas.

J’en étais là de ces réflexions quand j’ai appris la publication imminente, par les éditions du Seuil, du livre de l’écrivain italien Paolo Giordano, Contagions (traduit par Nathalie Bauer). Une œuvre indispensable, de circonstance en effet, composée à chaud en plein confinement dans la ville de Milan aux rues vides comme partout ailleurs. L’auteur synthétise son projet en ces termes : « Je n’ai pas peur de tomber malade. De quoi alors ? De tout ce que la contagion risque de changer. De découvrir que l’échafaudage de la civilisation que je connais est un château de cartes. J’ai peur de la table rase, mais aussi de son contraire : que la peur passe en vain, sans laisser de trace derrière elle ». C’est écrit à la première personne du singulier et ça parle à tout un chacun en un style clair, qui abrite la juste profondeur d’une méditation active. Je ne doutais pas, en commençant mon papier, que des romanciers vont sous peu s’emparer des heures folles que nous vivons et que l’immensité du nouveau mal qui répand la terreur ferait bientôt l’argument de fictions. Paolo Giordano les bat tous de vitesse, justement, par le bien-fondé d’une réflexion sans autre personnage que lui-même.

J’en suis d’autant plus touché que le propos de cet article est de rappeler que des écrivains, au cours des siècles, se sont voués à écrire de la maladie, essentiellement de la peste. Sans remonter au Grec ancien Thucydide qui, en 430 avant Jésus-Christ, expose les symptômes de ce mal dont il se croit infecté, sans remonter jusqu’aux Écritures, qui en traitent par métaphores, on se souvient, depuis l’école, que La Fontaine, dans les Animaux malades de la peste, résume magnifiquement, en un alexandrin impeccable (« Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés ») l’essence même de cette « maladie du passé » – dont le dernier cas identifié en Corse remonte à 1945 – qui hante durablement les cauchemars de l’humanité, à plus forte raison ces jours-ci. Et la grippe espagnole, laquelle succédant à la boucherie en gros de 14-18, aurait encore fauché 20 à 50 millions d’êtres, ou plus, dont l’exquis poète Guillaume Apollinaire, qui ouvrit la porte à l’art moderne ! On a presque oublié la tuberculose, qui n’est pas qu’une maladie romantique, et la syphilis aux ravages secrets. Bien passées sous silence, les hécatombes provoquées par la colonisation et la conversion forcée de « sauvages » ici et là, quand les navires venus d’Europe débarquaient leurs virus « civilisés » à l’autre bout du monde. Et la peste noire, récurrente, en ses variantes multiples, saisonnière, suivant les routes du commerce, diffusée en toute innocence par des générations de rats aux yeux rouges.

On doit à Boccace (1313-1375), érudit toscan, helléniste avisé, lecteur assidu de la Divine comédie de Dante, ami fidèle de Pétrarque (« Nous sommes une même âme dans un même corps », disait-il) le fameux Décaméron, ouvrage composé de 1350 à 1355. Il avait assisté à la terrible peste qui ravagea Florence en 1348. Il la décrit avec précision dans l’introduction de son livre, qui met en jeu dix jeunes gens (sept femmes et trois hommes) de la société aisée de la ville. Ils ont fui le fléau et se sont réfugiés dans une vaste demeure à la campagne. Confinement de luxe. Dix jours durant (sur les quatorze que dure leur repli : le vendredi et le samedi étant consacrés aux oraisons et à l’hygiène), ils vont se raconter des histoires, soit dix fois dix nouvelles, sur le thème successivement imposé par le « roi » ou la « reine » de la journée. Il n’est question que d’amour, du conjungo à l’adultère, de la sensualité et de la fidélité, de l’idylle et de la tragédie, car chez Boccace on peut aussi mourir d’amour… Quelques scènes libertines furent, à l’époque, jugées immorales. En 1971, Pier Paolo Pasolini tirait du Décaméron un film truculent, lesté d’une forte densité érotique. Acteur actif et contemporain des guerres de religion de son vivant, Agrippa d’Aubigné (1552-1630), qui fut tout à la fois valeureux guerrier trompe-la-mort, savant helléniste, hardi pamphlétaire, amoureux délicat, diplomate, proche d’Henri IV et d’abord et surtout calviniste fanatique, a laissé dans les Tragiques, poème épique en sept livres plein de bruit et de fureur publié en 1616, des pages vigoureuses sur la peste, qu’il frôla à l’âge de dix-huit ans.

De Daniel Defoë (1660-1731), l’auteur de Robinson Crusoë – bel exemple de confinement en plein air sur une île à la Koh Lanta – en attendant que le naufragé solitaire abolisse avec Vendredi les « distances de sécurité » (pardon, on peut plaisanter tout de même), parut en 1722 le Journal de l’année de la peste. Un classique. 100 000 londoniens, parmi les plus pauvres, perdirent la vie lors de l’épidémie de 1665, quand Defoë était encore enfant. Le mal, originaire des Pays-Bas, était arrivé par bateau, comme la peste de Marseille, en 1720, était apparue à bord du vaisseau le Grand-Saint-Antoine, ainsi que le rapportera Antonin Artaud dans son texte foudroyant, le Théâtre et la peste, inauguré dans la conférence qu’il prononça en 1933 à la Sorbonne. Defoë avait eu connaissance des événements de Marseille. Son narrateur, un bourgeois doté d’un sens aigu de l’observation, décrit précisément les symptômes du mal et narre les péripéties de la tragédie, en multipliant les histoires de destins individuels, en figurant les attitudes de personnages hauts en couleur en proie à toutes les passions humaines en période de terreur. Defoë a fait école. Albert Camus reconnut sa dette envers lui dans la composition de la Peste, son roman si célèbre. En 1983, l’auteur dramatique Jean-Luc Lagarce publiait Vagues souvenirs de l’année de la peste, que les Solitaires Intempestifs viennent opportunément de rééditer. La peste, en filigrane, est chez lui le voile du sida, dont il s’est éteint à l’âge de trente-huit ans. Toujours sur les traces de Defoë, l’Américaine Naomi Wallace a écrit une pièce, Une puce, épargnez-la (On Fleat Spare), dont le texte est paru aux éditions Théâtrales en 2007 et qu’en 2012 Anne-Laure Liégeois mettait en scène à la Comédie-Française.

L’imaginaire anglo-saxon, abreuvé à la source de l’Ancien Testament, volontiers hanté par le jugement dernier, n’abonde-t-il pas en fictions sur le thème de la chute ? Celle de la Maison Usher pour Edgar Poe (1809-1849), suite à une maladie de l’âme, ne doit pas faire passer sous silence sa nouvelle Le masque de la mort rouge, traduite par Baudelaire. Dans une abbaye fortifiée, lieu privilégié du genre gothique, le prince dépravé Prospero s’enferme avec un millier de dames et de chevaliers dans une retraite voluptueuse, pour échapper à la Mort rouge, qui provoque « des douleurs aiguës, un vertige soudain, et puis un suintement abondant par les pores, et la dissolution de l’être ». Au cours d’un bal, le prince, en fureur, se précipite avec un poignard sur un inconnu qui arbore un masque de victime du mal. Le masque arraché ne révèle que le vide. Le prince meurt aussitôt… S’il est maintes interprétations de ce conte allégorique, il n’en reste pas moins que la tuberculose frappa Virginia, la jeune épouse de Poe et qu’il fut le témoin de l’épidémie de choléra, ou de peste bubonique, on ne sait trop, qui frappa Baltimore en 1831.

Digne héritier de Poe, Jack London (1876-1916) imaginera, dans La peste écarlate (The Scarlet Plague), qu’en 2073 le monde a été décimé, cinquante ans auparavant, par ce mal qui colore la peau en rouge. Quelques rares survivants demeurent, des brutes pour la plupart. Un vieillard sénile tente de raconter à ses petits-enfants comment c’était avant. Par bonheur, des livres ont été sauvegardés dans une grotte… Dans le même ordre d’idées apocalyptiques s’illustreront Richard Matheson et Stephen King, experts en Horror stories. En France, soyons un peu chauvins, on a eu le choléra à Manosque avec Le hussard sur le toit, de Jean Giono et la variole, non loin de l’île Maurice, avec La quarantaine, de J.M.G. Le Clézio. Toujours l’épouvante attise l’imagination. C’est une loi non écrite qui a la vie dure. Stéphane Harcourt

ANTONIN ARTAUD : Le Théâtre et la peste est un texte admirable, d’un lyrisme noir, au fil duquel la description du mal procède par des images d’une violence poétique indéniable (« des bûchers s’allument pour brûler les morts, au hasard des bras disponibles »). Le comble n’est-t-il pas qu’Artaud exige du théâtre qu’il se mette au diapason de la peste pour ébranler la société dans ses fondements ?

ALBERT CAMUS : Le roman la Peste (1947) se situe à Oran. Le docteur Rieux jette un regard froid sur les ravages humains causés par l’épidémie, décrit scrupuleusement les symptômes, analyse les attitudes contradictoires issues de la peur ; lâcheté, courage, foi en Dieu, désir de fuite… De l’aveu de l’auteur, le tableau clinique de la maladie cache subtilement une allégorie de l’Occupation.

JEAN GIONO : Dans le Hussard sur le toit (1951) Angelo, héros stendhalien, conspirateur carbonaro, croise en 1832 le choléra dans ce qui n’était pas alors les Alpes de Haute-Provence. Il lie connaissance avec Pauline de Théus. La relation sera platonique. La maladie lui aura révélé la hideur et l’ignominie du monde. Il ne sera pas contaminé à l’issue d’un périple symbolique riche en péripéties.

STEPHEN KING : Parangon de la littérature post-apocalyptique, le Fléau (The Stand), paru en 1978, reparu en 1990 avec des ajouts, s’attache aux effroyables séquelles d’une épidémie de grippe suscitée en laboratoire. La majeure partie de la population américaine disparaît. Les survivants, répartis en deux camps identifiés, celui du Bien contre celui du Mal, se livrent une guerre sans merci.

J.M.G. LE CLÉZIO : Dans la Quarantaine (1995), Le Clézio revoit son roman familial, grâce à l’histoire de son grand-père, né à l’île Maurice, obligé en 1891 de subir plusieurs mois de quarantaine sur un îlot, après qu’ait été décelée la variole sur le navire qui le ramène. Deux frères, ainsi mis à l’écart de tout, éprouvent un très vif sentiment de la nature et l’un s’éprend d’une jeune métisse…

RICHARD MATHESON : Avec Je suis une légende (I Am a Legend) paru en 1954, Matheson est l’aïeul de l’abondante littérature de dystopie qu’affectionnent russes et américains. Le dernier homme sur terre, indemne, a maille à partir avec ses voisins, moitié-vampires, moitié-morts-vivants. On peut parier que pour son formidable album, Thriller, Michael Jackson en a sûrement pris de la graine.

1 commentaire

Classé dans Documents, Littérature

André Comte-Sponville, propos confinés

Lors de l’émission « Grand bien vous fasse » sur France Inter, dans la presse comme à la télévision, le philosophe André Comte-Sponville s’est exprimé sur la pandémie et notre société de l’après-confinement. Un propos peut-être déroutant, assurément interpellant… Que l’on en partage ou conteste les attendus, une matière à réflexion et débat.

En ces temps de confinement, à (re)lire, acheter ou télécharger : auteur d’une vingtaine d’ouvrages dont le remarqué Petit Traité des grandes vertus, ainsi que d’un Dictionnaire philosophique, André Comte-Sponville fut élève de Louis Althusser et de Jacques Derrida. Agrégé et docteur en philosophie, il enseigna longtemps à  la Sorbonne avant de se consacrer exclusivement à l’écriture.

 

Il faut d’abord se rappeler que l’énorme majorité d’entre nous ne mourra pas du coronavirus. J’ai été très frappé par cette espèce d’affolement collectif qui a saisi les médias d’abord, mais aussi la population, comme si tout d’un coup, on découvrait que nous sommes mortels. Ce n’est pas vraiment un scoop. Nous étions mortels avant le coronavirus, nous le serons après. Montaigne, dans Les Essais, écrivait : « Tu ne meurs pas de ce que tu es malade, tu meurs de ce que tu es vivant ». Autrement dit, la mort fait partie de la vie, et si nous pensions plus souvent que nous sommes mortels, nous aimerions davantage encore la vie parce que, justement, nous estimerions que la vie est fragile, brève, limitée dans le temps et qu’elle est d’autant plus précieuse. C’est pourquoi l’épidémie doit, au contraire, nous pousser à aimer encore davantage la vie. L’énorme majorité d’entre nous mourra d’autres choses que du coronavirus. Il faut quand même rappeler que le taux de mortalité, les experts en discutent toujours, mais c’est un ou deux pour cent. Sans doute moins quand on aura recensé tous les cas de personnes contaminées qui n’ont pas de symptômes. Est-ce la fin du monde ? C’est la question qu’un journaliste m’a récemment posée. Vous imaginez ? Un taux de létalité de 1 ou 2 %, sans doute moins, et les gens parlent de fin du monde. C’est quand même hallucinant !

Rappelons-nous ensuite que ce n’est pas la première pandémie que nous connaissons. On peut évoquer la peste, au XIVe siècle, qui a tué la moitié de la population européenne (24 millions d’habitants). Les médias, à juste titre, ont rappelé récemment que la grippe de Hong Kong dans les années 1960 a fait un million de morts. La grippe asiatique, dans les années 1950, a tué plus d’un million de personnes. Autant dire beaucoup plus qu’aujourd’hui dans le monde. On en est à 120 000 morts. En France, les 14 000 morts (près de 24 000 fin avril, NDLR) est une réalité très triste, toute mort est évidemment triste mais rappelons-nous enfin qu’il meurt 600 000 personnes par an en France. Le cancer tue 150 000 personnes en France. En quoi les 14 000 morts du Covid-19 sont-ils plus graves que les 150 000 morts du cancer ? Pourquoi devrais-je porter le deuil exclusivement des morts du coronavirus, dont la moyenne d’âge est de 81 ans ? 95 % des morts du Covid-19 ont plus de 60 ans. Je me fais beaucoup plus de souci pour l’avenir de mes enfants que pour ma santé de septuagénaire.

Il fallait évidemment empêcher que nos services de réanimation soient totalement débordés. Mais attention de ne pas faire de la médecine, ou de la santé, les valeurs suprêmes, les réponses à toutes les questions. Aujourd’hui, sur les écrans de télévision, on voit à peu près vingt médecins pour un économiste. C’est une crise sanitaire, ça n’est pas la fin du monde. Ce n’est pas une raison pour oublier toutes les autres dimensions de l’existence humaine. C’est une société, une civilisation qui demande tout à la médecine. En effet, la tendance existe depuis déjà longtemps à faire de la santé la valeur suprême et non plus de la liberté, de la justice, de l’amour qui sont pour moi les vraies valeurs suprêmes. L’exemple que je donne souvent, c’est une boutade de Voltaire qui date du XVIIIe siècle. Voltaire écrivait joliment : « J’ai décidé d’être heureux parce que c’est bon pour la santé ». Le jour où le bonheur n’est plus qu’un moyen au service de cette fin suprême que serait la santé, on assiste à un renversement complet par rapport à au moins vingt-cinq siècles de civilisation où l’on considérait, à l’inverse, que la santé n’était qu’un moyen, certes particulièrement précieux, mais qu’un moyen pour atteindre ce but suprême qu’est le bonheur.

Attention de ne pas demander à la médecine de résoudre tous nos problèmes. On a raison, bien sûr, de saluer le formidable travail de nos soignants dans les hôpitaux. Mais ce n’est pas une raison pour demander à la médecine de tenir lieu de politique et de morale, de spiritualité, de civilisation. Attention de ne pas faire de la santé l’essentiel. Un de mes amis me disait au moment du sida : « Ne pas attraper le sida, ce n’est pas un but suffisant dans l’existence ». Il avait raison. Aujourd’hui, je serais tenté de dire : « Ne pas attraper le Covid-19 n’est pas un but suffisant dans l’existence ».

Comment essayer de contrebalancer les inégalités après le confinement ? Comme hier, en se battant pour la justice, autrement dit en faisant de la politique. Personne ne sait si l’épidémie ne va pas revenir tous les ans, auquel cas je doute qu’on ferme toutes nos entreprises pendant trois mois chaque année. Arrêtons de rêver que tout va être différent, comme si ça allait être une nouvelle humanité. Depuis 200 000 ans, les humains sont partagés entre égoïsme et altruisme. Pourquoi voulez-vous que les épidémies changent l’humanité ? Croyez-vous qu’après la pandémie, le problème du chômage ne se posera plus ? Que l’argent, d’un coup, va devenir disponible indéfiniment ? « Cent milliards d’euros », dit le ministre des Finances, « c’est plus de dettes pour soigner plus de gens, pour sauver plus de vies ». Très bien. Mais les vies qu’on sauve, ce sont essentiellement des vies de gens qui ont plus de 65 ans. Nos dettes, ce sont nos enfants qui vont les payer.

Le Président, pour lequel j’ai beaucoup de respect, disait « la priorité des priorités est de protéger les plus faibles ». Il avait raison, comme propos circonstanciel pendant une épidémie. Les plus faibles, en l’occurrence, ce sont les plus vieux, les septuagénaires, les octogénaires. Ma priorité des priorités, ce sont les enfants et les jeunes en général. Qu’est-ce qu’une société qui est en train de faire de ses vieux la priorité des priorités ? Bien sûr, la dépendance est un problème majeur mais nos écoles, nos banlieues, le chômage des jeunes sont, à mon avis, des problèmes encore plus graves que le coronavirus. De même que le réchauffement climatique, la planète que nous allons laisser à nos enfants… Faut-il enfin rappeler que la malnutrition tue 9 millions de personnes chaque année dont, dans l’indifférence presque générale, plus de 3 millions d’enfants de moins de cinq ans ?

Le réchauffement climatique fera beaucoup plus de morts que l’épidémie. Ça n’est pas pour condamner le confinement, que je respecte tout à fait rigoureusement, c’est pour dire qu’il n’y a pas que le Covid-19 : il y a dans la vie et dans le monde beaucoup plus grave que le Covid-19 ! André Comte-Sponville

1 commentaire

Classé dans Rencontres

Neumann, ouvrier à temps plein

Jusqu’au 26 juin, Arte.TV diffuse Le temps des ouvriers, une passionnante épopée signée de Stan Neumann. Du début du XVIIIe siècle à nos jours, en quatre épisodes, une synthèse éblouissante de tout ce que nos sociétés doivent aux luttes des « damnés de la terre ».

 

Une série documentaire intitulée Le Temps des ouvriers pourrait tendre à faire fuir, en ce temps de confinement forcé où l’envie de s’évader nous démange. La proposition pourrait sembler rébarbative car trop historique, idéologique, poussiéreuse, bref, plombante. Il n’en est rien. Sobrement intitulés Le Temps de l’usine, Le Temps des barricades, Le Temps à la chaîne et Le Temps de la destruction, les quatre épisodes d’une heure chacun déploient en réalité une fresque passionnante. Passionnante parce que, pour retracer l’épopée ouvrière qui remonte au 18e siècle, Stan Neumann s’appuie sur de grands repères chronologiques sans se laisser enfermer dans une logique didactique ou linéaire.
Solidement documenté par des photos, des films, des témoignages et des entretiens avec des historiens, des syndicalistes ou de simples ouvriers, son voyage ne cesse de faire des sauts dans le temps et dans toute l’Europe, au gré des lieux, des luttes, des liens… La notion du temps est au cœur de l’analyse proposée. Élément récurrent des titres de chaque épisode, le temps marque également la charte graphique et la bande sonore de la série. Les temps sont multiples, il y a celui qui dure à la chaîne, celui qui file quand il ne sert qu’à récupérer physiquement, celui que s’imagine l’ouvrier pour s’émanciper du travail posté, celui qui se compense lors des congés payés, celui qui se grappille au temps de travail pour résister à l’aliénation. Le temps, décidément, rapproche le salarié du 21e siècle des masses d’ouvriers qui luttèrent pour ne pas perdre leur vie à la gagner.
Le ton et le regard employés sont ceux d’une mise en perspective distancée, loin de toute idéologie et notamment de l’historiographie marxiste traditionnelle. Partant des origines du mouvement ouvrier, pendant la seconde moitié du 18e siècle dans le Nord de l’Angleterre, où des familles entières de paysans et de petits artisans sont chassés de leurs terres pour aller rejoindre les villes où ils allaient s’entasser comme des esclaves dans les premières usines de textile, Stan Neumann retrace les révolutions, les guerres et les grandes grèves pour souligner les conquêtes sociales et les échecs souvent sanglants du mouvement ouvrier. Il n’est jamais démonstratif ni partisan mais assume sa préférence pour une pédagogie vivante, concrète. Politique, finalement. Puisque derrière cette passionnante peinture de l’histoire ouvrière, se dessinent les enjeux d’un capitalisme qui prévaut encore aujourd’hui. Dominique Martinez

Poster un commentaire

Classé dans Cinéma, Documents, Pages d'histoire

Racine, en avoir le cœur net !

Fondée en 1923 par Romain Rolland, la revue Europe consacre son numéro d’avril à Jean Racine. Un regard passionnant, et exhaustif, sur le territoire du « poète du cœur ». Par les plus grands spécialistes et les plus belles signatures.

 

La revue Europe, fondée en 1923 – dont le rédacteur en chef est le poète et traducteur Jean-Baptiste Para – consacre son numéro d’avril à Jean Racine. L’ensemble s’avère passionnant, dans la mesure où les études y sont des meilleurs chercheurs et spécialistes de l’heure. Georges Forestier en tête, auteur d’une biographie de Racine, ordonnateur de ses Œuvres complètes dans « la Pléiade », après Raymond Picard qui, en 1966, s’était attelé à la même tâche dans l’illustre collection, après avoir mené une rude polémique autour du Sur Racine (1965) de Roland Barthes. De l’eau a passé sous les ponts.

En finira-t-on jamais avec Racine ? Non. Cette fois, pour l’essentiel, c’est dans les lieux de la « topographie racinienne » (Alain Génetiot et Tristan Alonge) que cela se passe, soit le cabinet de lecture à Port-Royal où méditer sur les Anciens et apprendre le grec, le métier d’avocat et, subrepticement, celui de poète dramatique ; l’atelier où écrire et peaufiner les féroces répliques aux adversaires ; la scène du théâtre et la fréquentation des comédiens et, enfin, la cour. Racine y mène sa barque, à la fois « spectateur et metteur en scène, dramaturge et historien, janséniste caché et courtisan obséquieux ».

Ainsi résolument quadrillé, le territoire du « poète du cœur » (Voltaire ) permet d’approfondir ses secrets, depuis « Port-Royal lancinant » (Laurence Plazenet ) jusqu’à « Fidélité au vers racinien » (entretien de Jean-Pierre Han avec Claude Degliame et Jean-Michel Rabeux), en passant par « Racine lecteur d’Aristote » (Emmanuel Bury), « Racine lecteur de Cicéron et de Quintilien » (Jérôme Lecompte), « Racine devant les tragiques grecs » (Katsuya Nagamori), « Simplicité de Racine » (Jean -Yves Vialleton), « La querelle des Anciens et des Modernes » (Larry F. Norman), « Racine et la troupe de Molière » (entretien avec Georges Forestier), « Du côté de la comédie » (Charles Mazouer), « Sorties finales chez Racine » (Michael Hawcroft), « L’art de défaillir » (Jennifer Tamas), « Racine et ses livres » (Alain Riffaud), « Racine, Louis XIV et le revers des médailles » (Christian Biet), « Madame de Maintenon et Racine » (Anne Piéjus), « Racine à Saint-Cyr » (Rainer Zaiser), « Les feux de Pyrrhus » (Michel Delon) et « Un durable emportement » (entretien avec Olivier Barbarant). En prime, le cahier de création et les chroniques habituelles. Jean-Pierre Léonardini

Europe, revue littéraire mensuelle. N° 1092 (345 p., 20€) : à commander sur le  site de la revue (4 rue Marie-Rosé, 75014 Paris. Tél. : 01.43. 21.09.54).

Poster un commentaire

Classé dans Documents, La chronique de Léo, Littérature, Rideau rouge

Lucien Sève, une pensée en mouvement

Grand philosophe marxiste,Lucien Sève est décédé le 23 mars. Il laisse derrière lui une œuvre intellectuelle considérable et trop méconnue. À l’occasion des trente ans de l’écroulement du mur de Berlin, le 8 novembre 2019, il se confiait au journal L’Humanité sous la plume de notre confrère Pierre Chaillan. En hommage à cette grande figure intellectuelle que nous avons eu l’immense privilège de rencontrer, Chantiers de culture se fait humble passeur en proposant à ses lecteurs cet ultime entretien.

 

LE « COMMUNISME » EST MORT, VIVE LE COMMUNISME !

 

Pierre Chaillan – L’écroulement du mur de Berlin, le 9 novembre 1989, est présenté par les médias dominants comme « la mort du communisme ». Vous venez de publier Le Communisme ?, où vous affirmez au contraire sa pleine actualité. Comment comprendre alors ce qui s’est produit au XX e siècle ?

Lucien Sève – Pour résumer à l’extrême ce que j’expose dans ce livre, à partir d’un vaste retour critique inédit sur Staline et le stalinisme, je répondrai d’une phrase, mais qui appelle de longs justificatifs : ce qui est mort sous le nom foncièrement frauduleux de « communisme », fin 1989, avec la chute du mur de Berlin, puis, en 1991, avec l’effondrement de l’Union soviétique, n’avait en profondeur rien à voir avec le communisme en son authentique sens marxien. En 1917, la victoire de la révolution bolchevique en Russie a pu faire accroire que l’ère du communisme allait commencer. Mais, en 1921, une fois gagnée l’effroyable guerre civile déclenchée par les officiers tsaristes avec l’appui militaire des pays capitalistes, Lénine a la lucidité de comprendre que le passage de la Russie au socialisme, entendu comme première phase du communisme, est impossible avant longtemps pour cause de prématurité historique. Nous avons tout le pouvoir, dit-il, mais « nous sommes arriérés », « nous ne sommes pas assez civilisés », et le devenir à suffisance va demander des décennies. D’où le choix d’une politique, la NEP, tournée vers la longue maturation des pré-conditions matérielles et culturelles d’un vrai passage au socialisme. La mort de Lénine, en 1924, est une catastrophe. Staline se croit plus fort. Liquidant la NEP, violentant la paysannerie et les ouvriers, brutalisant ses opposants avant de les liquider, il va faire voir si le socialisme n’est pas possible à court terme… En fait, tournant le dos à Lénine qu’il en est venu à haïr, comme le montre le grand historien de l’URSS Moshe Lewin, il engage l’Union soviétique dans un national-étatisme étranger à la visée communiste marxienne, qu’il n’a jamais vraiment comprise et tient même pour pure utopie – j’en donne les preuves. Avec la lutte sanglante contre toute une part de la paysannerie et le succès des plans quinquennaux cher payé par les travailleurs, l’URSS s’engage dans ce que Lewin appelle « un développement sans émancipation ».

P.C. – La portée de la révolution d’Octobre, pourtant émancipatrice à travers le monde, se retrouve-t-elle alors condamnée ?

L.S. – L’origine révolutionnaire du régime, l’élimination des classes exploiteuses, la haine mortelle du capital international, le soutien passablement aveugle des forces révolutionnaires du monde entier donnent corps à ce faux-semblant dramatique que ce qui se construit à l’Est serait bien « le communisme », à l’école duquel doivent se mettre tous les partis de la III e Internationale – terrible méprise. Et qui s’étend après la Seconde Guerre mondiale : la funeste logique de stalinisation s’impose aux « démocraties populaires » d’Europe, aux révolutions de Pékin à La Havane, aux partis communistes du monde entier, ce qui n’empêche pas les avancées sociales des unes, ni les combats émancipateurs des autres, mais les limite et même les contredit très gravement. Et qu’est-ce qui rend donc cette logique si implacable ? C’est le couple d’une prématurité objective et d’une incapacité subjective. Prématurité : au siècle dernier, non seulement la révolution n’a lieu qu’en des pays à faible développement matériel et culturel, mais même dans les plus avancés, le monde du travail est loin encore d’être prêt à prendre en main le sort de tous. Incapacité : formés au stalinisme, les communistes n’ont nulle part vraiment appris à penser et agir en communistes au plein sens marxien du mot. Conclusion politique capitale, hélas trop peu comprise : ce qui est mort à la fin du siècle dernier sous le nom trompeur de « communisme » était étranger en profondeur au communisme, et c’est même de cela qu’il est mort.

P.C. – En quoi le communisme, en ce que vous appelez la « visée communiste marxienne », répond-il aux conditions d’aujourd’hui ?

L.S. – C’est bien toute la question, à laquelle va s’efforcer de répondre la deuxième partie de mon livre. Si l’échec général d’hier a pour raison de fond la prématurité du passage à la société sans classes, génialement annoncé par le Manifeste communiste, mais avec deux siècles d’avance sur l’histoire, alors la première et décisive question à se poser est celle-ci : le mouvement en direction du communisme vient-il enfin à maturité historique, de façon à la fois locale et globale ? J’estime que nous avons des raisons majeures de répondre oui, ce qui est d’immense conséquence pratique. Je ne peux faire plus ici qu’indiquer la logique de l’argumentation. D’abord, engager sans aucun délai la sortie du capitalisme devient une tâche mûre en ce sens que nous n’avons littéralement plus d’autre choix. La dictature mondiale du profit financier nous conduit à une proche catastrophe écologique, perçue de tous et à une non moindre catastrophe anthropologique incroyablement peu dite. Engager le passage à un post-capitalisme viable est devenu une question de survie pour le genre humain civilisé. À quoi s’ajoute la véritable entrée en folie suicidaire du système : le capitalisme de la « nouvelle économie » et des plateformes détruit le travail social, sacrifie l’économie réelle à sa boulimie de richesse virtuelle en constante menace d’éclatement, avoue de plus en plus ouvertement son caractère parasitaire et sa perte de justification civilisée, pousse l’idéologie californienne jusqu’à la prétention de régenter tout l’avenir humain sans l’aveu de personne – le gigantesque péril du XXI e siècle est moins le renaissant fascisme d’hier que la terrifiante omnipotence des nouveaux milliardaires. Ces deux raisons de juger mûre l’exigence de communisme sont aussi, hélas, des raisons d’envisager le pire : le capitalisme ne va pas s’effondrer de lui-même, il a encore la force de nous conduire tous à la mort, comme ces pilotes d’avion qui se suicident avec leurs passagers. Il urge d’entrer dans le cockpit pour nous emparer ensemble des commandes. Ici apparaît la troisième donnée, encore subalterne mais en essor très sous-estimée : des « déjà-là de communisme » potentiel ou même effectif se forment partout.

P.C. – Des « déjà-là de communisme » ? Qu’entendez-vous par là ?

L.S. – Possibles technologiques gigantesques de bien-être pour tous, bourgeonnement multiple de rapports post-classes, irrésistible poussée d’émancipation humaine que domine l’entrée en scène des femmes, foisonnement d’initiatives des individus et des peuples pour prendre en main leur sort, et le nôtre à tous… On est encore bien loin du but, et pourtant, en un sens, il est à portée de main. Qu’est-ce qui manque tragiquement ? Je dirai : l’audace intellectuelle de juger venue l’heure d’engager pour de bon le passage au communisme, à rien de moins que le communisme. L’obstacle décisif n’est pas en l’adversaire mais en nous. La tâche vraiment cruciale d’aujourd’hui, c’est la prise de conscience. Un mois avant la chute du mur de Berlin, Mikhaïl Gorbatchev disait aux dirigeants de la RDA : « La vie punit sévèrement ceux qui prennent du retard en politique. » Propos de criante actualité pour nous aussi. Entretien réalisé par Pierre Chaillan

Poster un commentaire

Classé dans Documents, Pages d'histoire, Rencontres

Jean-Pierre Burdin, propos confinés

Consultant « Artravail(s)», Jean-Pierre Burdin fut conseiller confédéral Culture à la C.G.T. durant de longues années. Il tente d’inventer de nouvelles interactivités entre travail, recherches artistiques et scientifiques.

À la pause méridienne, nous avons déjeuné d’une langue de veau préparée hier au soir par mon épouse.  Une réalisation toute simple au bouillon avec carottes, poireaux, navets et accompagnée d’une bouteille de Bordeaux ! Offerte la semaine précédente par un ami, le jour où nous allions écouter ensemble une conférence de Bernard Cerquiglini, membre de l’OuLiPo et ancien recteur de l’Agence universitaire de la francophonie, auteur du succulent La Le ministre est enceinte Tout à fait convenable le vin, mais pas grand-chose à en dire tout de même, on en extrait peu d’esprit, très agréable à boire cependant. Café, ensuite, sur la terrasse et… pensée subite : en fin de confinement, ne pas oublier de commander du Cognac !

En parlant de confinement justement, une info : le ministre de l’Économie a sonné son collègue de la culture pour voir comment envisager l’autorisation, dans les conditions actuelles, de l’ouverture des librairies tout en respectant  les rigoureuses consignes sanitaires en vigueur. De mon point de vue, ce serait bien même si je redoute les effets indésirables d’une telle annonce sur la mobilisation générale en provoquant chez certains comme un relâchement des règles de précaution… Nous verrons bien, je constate cependant à la lecture de mes courriels que beaucoup demandent d’éviter absolument Amazone pour la commande de livres. D’ailleurs, Bruno Le Maire s‘interroge lui-aussi sur la place laissée à Amazone en cette période.

Bruno Le Maire est l’un des seuls ministres actuels à sortir de l’E.N.S. (section lettres). Il fut ensuite attaché au cabinet de Dominique de Villepin, alors aux Affaires étrangères. C’est son  premier poste politique d’État. Et je me souviens, il y a quelques années, d’une discussion avec l’ami Jean-Pierre Siméon, alors directeur du Printemps des Poètes, tandis que nous casse-croûtions ensemble au Sarah Bernard : Dominique de Villepin, pourtant Premier ministre, tenait à réunir encore assez souvent ses amis, poètes de tous bords, à Matignon… Bruno Le Maire était alors son directeur de cabinet.

Le normalien, et énarque, est auteur de plusieurs ouvrages, dont je n’ai lu aucun, mais pas par ostracisme, parfois  des romans ou récits dont certains ont été publiés dans la Blanche chez Gallimard. Ainsi le récent Paul, une amitié.  Le voilà donc sensible à la lecture, à l’écriture, aux livres. Le ministre de la Culture, quant à lui, égrène une histoire familiale qui peut ressembler au départ à celle de François Bon ! Mais la famille était plutôt concessionnaire Peugeot. Son père tenait  un garage familial, qu’il a d’ailleurs repris un temps … Au contraire de Bon et Le Maire, Franck Riester n’a rien tressé avec la littérature. Il a fait des études dans deux écoles de commerce, l’Institut supérieur de gestion et l’École supérieure des sciences économiques et commerciales (ESSEC).

D’où ce « petit » paradoxe : un ministre de l’Économie qui, dans la période, manifeste une certaine inquiétude pour le monde des livres et un ministre de la Culture qui ne songe même pas à son essor. Lui vit sans lire ! Jean-Pierre Burdin

1 commentaire

Classé dans Littérature

Lucie Branco, tailleure de préjugés

En titre de son livre, Lucie Branco l’affirme, On ne bâtit pas de cathédrale avec des idées reçues. Durant douze ans, elle dut combattre celles des Compagnons du Devoir avant qu’ils ne l’adoptent dans leur confrérie. La première femme parmi une nouvelle génération de tailleurs de pierre.

 

« Quand  il était petit, mon frère Benoît avait une passion pour les Lego Technic. Dès que ma mère me voyait jouer avec lui, elle pestait. « Lucie, n’embête pas ton frère, les Lego Technic, c’est pour les garçons ! ».  Le poison du préjugé, et de la discrimination, préexistait déjà à toute ambition. Lucie Branco subira longtemps la morale des derniers mots de sa mère… Son enfance est  marquée par l’absence du père : elle y voit un signe qui explique que « j’ai tout fait pour intégrer une famille d’hommes qui, par-dessus le marché, ne voulait  pas de femmes ». C’est une fillette effacée, timide et peu sportive qui « se contente à l’école du ventre mou de la moyenne ». Au collège, puis au lycée, les choses ne s’arrangent pas. Elle est attirée par des études médicales mais ses résultats médiocres, et peut-être un manque de motivation, lui ferment cette porte. Mal orientée, elle vit une scolarité un peu cahotique et aborde la classe de terminale sans idée précise sur son avenir. Pourtant, quand elle se présente aux épreuves du baccalauréat en 1996, elle a trouvé.

Lucie a l’habitude de fréquenter la Pirogue, un bar du Vieux-Lille, lieu incontournable pour les soirées de la jeunesse Lilloise. C’est un soir d’hiver 1995 que les choses basculent. Dans le brouhaha du bar, elle remarque non loin d’elle un groupe de quatre garçons dont l’allure et le comportement diffèrent des autres jeunes. La conversation s’engage, « ils dégagent une énergie que j’ai rarement perçue chez des jeunes de notre âge : ils sont rayonnants, enthousiastes, fiers. À côté d’eux, mes amis me semblent soudain apathiques, ennuyés par la vie ». Les quatre garçons sont apprentis au sein des Compagnons du Devoir, passionnés par leur formation et leur futur métier de chaudronnier, serrurier, charpentier et tailleur de pierre. « J’ai craqué pour leur état d’esprit », avoue-t-elle, « je veux partager leur enthousiasme, comme s’il était contagieux » Elle noue une profonde amitié avec Benjamin, Luc, Stéphane et Samuel. Rapidement, ses nouveaux amis l’invitent un samedi soir à la Maison des compagnons : c’est jour de pleine activité pour les apprentis compagnons après le travail en entreprise toute la semaine. Il y règne une atmosphère studieuse, bruyante et calme à la fois, surtout sereine. D’emblée, elle est frappée par les effluves de bois et de métal, surtout par l’odeur puissante de la pierre lorsqu’elle entre dans l’atelier des tailleurs. Elle y découvre Jean, en plein travail. Tapant de sa massette pour dégrossir la matière, taillant ensuite la pierre avec son ciseau. Le jeune homme s’active à son travail de réception qui lui permettra d’entrer définitivement chez les Compagnons…. « Courbé, concentré, blanchi par la matière, il ressemble à une gargouille. Il n’a que vingt-trois ans, sa prestance me donne l’impression qu’il en a dix de plus », se souvient Lucie, « la taille de pierre, qui m’était  totalement inconnue, m’a cueillie ».

Ce premier contact sera décisif. Les Compagnons du Devoir ont fait irruption dans sa vie pour le meilleur et pour le pire. Pour faire de cette passion naissante son métier, il lui faudra batailler dur et très longtemps. En effet, le Compagnonnage, dont la tradition remonte au Moyen-âge, est de tout temps exclusivement réservé aux hommes. C’est le cas au sein de l’Association ouvrière des Compagnons du Devoir et du Tour de France (AOCDTF), la plus importante créée en 1941 par le tailleur de pierre Jean Bernard. Ses nouveaux amis la soutiennent. « Ils prennent au sérieux mon souhait d’intégrer les Compagnons et de devenir tailleure de pierre, ils m’encouragent à viser un contrat d’apprentissage et à voir ensuite la tournure des évènements. »  Sa demande de pré-stage est refusée de façon humiliante par le prévôt de l’époque fortement  opposé à l’arrivée d’une femme. Son bac en poche, elle enchaîne les petits boulots en attendant l’arrivée d’un nouveau prévôt plus ouvert d’esprit : ce sera un certain Flamand, compagnon menuisier. « Il me donne l’autorisation de venir tailler les samedis à l’atelier, il m’accepte et m’ouvre grand les portes ». Le pré-stage effectué (journée en entreprise, soir en cours), elle peut prétendre à un contrat d’apprentissage à condition de trouver un employeur qui l’accepte. Là aussi, sa féminité fera barrage pour la grande majorité d’entre eux. Cette féminité qu’elle met de côté, qu’elle gomme pourtant pour s’intégrer, s’habillant comme les garçons, parlant et buvant comme eux, riant avec eux de leurs blagues parfois sexistes. L’apprentissage est rude : poids des matériaux, lourdeur des outils, règles de sécurité inexistantes sur les chantiers de l’époque. « Dès la fin de mon apprentissage, on me diagnostique une première déchirure musculaire dans le dos ». Pourtant, en juin 1999, elle obtient son CAP avec un 13 de moyenne ! Première victoire, mais aussi premier obstacle : pour elle une simple remise de diplôme, pour les garçons cérémonie d’adoption avant de partir sur le Tour de France interdit aux femmes…

Cependant, les choses bougent à l’AOCDTF. Jean-Paul Houdusse, le premier conseiller du siège parisien, l’invite à la patience, la question de l’admission des femmes est à l’ordre du jour. Une ouverture qui ne plaît pas à tout le monde : « en l’an 2000, lors du congrès des tailleurs de pierre, un certain nombre d’entre eux font scission et décident de quitter l’AOCDTF en partie à cause de l’ouverture aux femmes qui se profile ». Elle le fera donc, ce Tour de France, mais « en renard » c’est-à-dire de manière non officielle ! Travailler avec différents compagnons en mesure de lui transmettre les savoir-faire propres à chaque région est une expérience indispensable. Plusieurs années de combats et de travail acharné aux quatre coins de la France lui seront nécessaires. Au détriment de sa santé et de sa vie de couple, avant que les assises de l’association de juin 2004 ne votent enfin la mixité totale et qu’on la convie à rédiger un travail de mémoire pour son adoption prévue en décembre 2004. La cérémonie a une portée historique, Lucie et ses deux amies Jocelyne et Erika sont les trois premières femmes à être adoptées. « Il s’agit d’ouvrir le bal pour toutes celles qui suivront et pourront prétendre au même traitement que les garçons ». Elle ne cache pas ses larmes, certains de ses compagnons pleurent également. « Je reçois mes attributs compagnonniques, ma canne et ma couleur, et je prends mon nom de province. Je deviens Flamande ».

Reste une dernière marche à gravir et non des moindres : la réception pour laquelle le protocole exige qu’elle soit parrainée par un référent pour la réalisation de son chef d’œuvre. Et les candidatures ne se bousculent pas… Un seul tailleur de pierre, Marcel, lui proposera spontanément son aide. Son projet d’escalier hélicoïdal est ardu, « il vient me voir régulièrement… je reçois un soutien bienveillant et généreux de sa part. Il vérifie que je ne suis pas en train de me tromper ». Le grand jour arrive en novembre 2007 : première femme reçue, elle devient la coterie Branco, honnête Compagnon passant tailleur de pierre du Devoir sous le nom compagnonnique « La Sincérité de Lille ». Fin de l’histoire, sauf que son corps dévasté lui enjoint d’envisager une reconversion au sein de la confrérie. Se succéderont des périodes de formation en master à l’université, puis de transmission en tant que maître de stage au CFA de Poitiers. Deux ans après, elle apprend qu’un de ses anciens élèves a été sélectionné pour représenter la France aux « WorldSkills », les Olympiades des métiers. Par ailleurs, elle participe à un projet qui aboutit en 2010 : l’Unesco reconnaît le compagnonnage comme mode de transmission du patrimoine culturel immatériel de l’humanité, une belle revanche pour un mouvement longtemps dénigré et parfois interdit ! En 2019, Lucie devient la première femme à occuper une haute fonction d’encadrement au sein de l’AOCDTF. Parmi ses collègues de formation, elle avait retrouvé le prévôt Flamand, celui qui le premier lui avait ouvert les portes de l’atelier à Villeneuve-d’Ascq, une Maison des compagnons où l’on compte désormais 27 filles sur 146 jeunes ! Des statistiques qui la confortent dans ses certitudes : sur le chantier de reconstruction de Notre-Dame, « une génération de tailleurs de pierre va se former grâce aux entreprises qui les embaucheront et sur les échafaudages, j’en suis persuadée, il y aura des femmes ! ». Chantal Langeard

Le limon d’escalier circulaire, chef d’oeuvre de réception de Lucie Branco, est toujours exposé à l’Institut de la pierre de Rodez.

1 commentaire

Classé dans Documents

Didier Bezace, la douleur du partir

Comédien, metteur en scène, Didier Bezace est décédé le 11 mars. Cofondateur du Théâtre de l’Aquarium à la Cartoucherie avec Jean-Louis Benoit et Jacques Nichet, l’ancien directeur de La Commune (1997-2013), le Centre dramatique national d’Aubervilliers (93), fut un éminent serviteur du théâtre public. Récompensé de plusieurs Molière, homme de talent sur et hors les planches, au cinéma comme à la télévision, exigeant et d’une extrême rigueur, surtout chaleureux et grand partageur.

Nombre de spectacles qu’il mit en scène nous reviennent en mémoire, images et émotions fortes : La Femme changée en renard de David Garnett, L’École des femmes de Molière avec Agnès Sourdillon et Pierre Arditi,  La Noce chez les petits bourgeois et Grand-peur et misère du IIIe Reich de Bertolt Brecht, La Tige, le poil et le neutrino de Thierry Gibault, Savannah Bay de Marguerite Duras avec l’emblématique Emmanuelle Riva… Des mises en scène tissées au cordeau, aussi gouleyantes que savantes, celles-ci et tant d’autres à Aubervilliers, en Avignon, à Grignan ou bien ailleurs. Bezace ? Un  compagnon fidèle, dirigeant souvent une bande de comédiens

Co Sonia Barcet

choyés et attitrés. Molière, Marivaux, Brecht, Feydeau mais aussi Duras, Garnett, Keene, Tabucci : autant d’auteurs qu’il servit avec constance et jubilation.

En 2015, doubles retrouvailles ! D’abord, à Grignan : en la cour du château, avec son réjouissant Quand le diable s’en mêle, la mise en scène de trois courtes pièces de Georges Feydeau (Léonie est en avance , Feu la mère de Madame , On purge bébé )… Ensuite, à la Comédie de Saint-Etienne en compagnie de Catherine Hiegel, deux « monstres sacrés » ou « bêtes de scène » attitrées, pour un éblouissant Retour au désert de Bernard-Marie Koltès mis en scène par Arnaud Meunier. Jusqu’à son ultime apparition en 2019 au Théâtre du Lucernaire dans Il y aura la jeunesse d’aimer : au côté d’Ariane Ascaride, un duo emblématique rendait hommage à un couple mythique dans un choix de textes d’Elsa Triolet et Louis Aragon. Yonnel Liégeois

Bezace, passions et convictions

En 2012, Didier Bezace nous accordait un entretien à l’occasion de la création de « Un soir, une ville… ». Rassemblées sous un même titre, trois courtes pièces de l’auteur australien Daniel Keene qu’il révéla au public français. Mieux que de vains propos de circonstance, Chantiers de culture invite ses lecteurs à retrouver les mots-mêmes du génial passeur qu’il fut, passions et convictions ouvertement affichées.

Yonnel Liégeois – Pourquoi avoir choisi, aujourd’hui, de mettre en scène ces trois courtes pièces de Daniel Keene ?

Didier Bezace – J’entretiens un compagnonnage de longue date avec Daniel Keene. Je suis ravi d’être devenu en quelque sorte le porte-parole sur scène d’un homme qui jette un regard si précieux sur le monde. La grande force de son théâtre ? Montrer les « invisibles » : les chômeurs, les perclus de solitude, les malades atteints de pathologies lourdes. Toutes ces petites gens que le théâtre ignore trop souvent. Et Daniel, dans une écriture ni pessimiste ni désespérée, le fait avec beaucoup de respect et d’affection, avec un regard nourri d’espoir ! Il donne à voir des hommes et des femmes à qui l’on dénie souvent le droit à la représentation, encore plus à une esthétique. Daniel sait allier le sens du réel à une poétique du théâtre. Mettre en scène ce théâtre-là est pour moi un vrai choix.

Y.L. – N’est-ce pas ces mêmes lignes de force qui vous avaient conduit à accepter la direction du Théâtre de la Commune en 1997 ?

D.B. – Oui, même si à cette date je répondais d’abord positivement à un appel de Jack Ralite, alors sénateur-maire d’Aubervilliers. Avec une mission première : contribuer à la refondation sur un territoire bien déterminé de ce théâtre initié par Gabriel Garran, une grande figure du spectacle vivant qui fera de ce lieu en 1965 le premier théâtre permanent en banlieue parisienne. L’objectif ? Séduire et conquérir le public en faisant le choix de la création sur ce département, le « 9-3 ». Trop de gens, par méconnaissance ou par peur, portent un regard injuste sur la banlieue. En fait, c’est un territoire riche de sa diversité, fort de ses contradictions autant que de ses possibles… J’y ai découvert un public pour qui faire théâtre a du sens, pour qui c’est une autre façon d’interroger la vie. Un mouvement de la pensée, ici comme ailleurs, dont les citoyens ont besoin. Selon moi, travail et création vont de pair : si le travail s’étiole, la création s’abîme ! Les hommes ont besoin du travail pour être eux-mêmes, le chercheur Yves Clot analyse ce double mouvement avec justesse et beaucoup de pertinence.

Y.L. – Si globalement la société française va mal, qu’en est-il de la culture : êtes-vous plutôt optimiste ou pessimiste pour l’avenir ?

D.B. – Ni l’un ni l’autre, je suis combatif d’abord, et j’essaierai de le rester ! Mon inquiétude, si je puis m’exprimer ainsi, ne concerne pas spécialement le monde de la culture, elle se porte d’abord et avant tout sur l’état mental qui caractérise notre pays actuellement. Cette déliquescence, ce renfermement sur soi-même,  cet individualisme exacerbé, ce manque de sens de l’intérêt collectif et de l’effort font des dégâts dans tous les domaines et ils en font forcément dans celui de la culture. Comme dans celui de la vie sociale, du travail et de l’entreprise, du service public en général : il y a quelque chose d’une ambition collective qui manque au citoyen français. On vit dans une France de luxe qui produit aussi une grande pauvreté : un paradoxe insupportable, d’une certaine façon. Une affaire de citoyenneté que l’on doit analyser et changer collectivement, sans attendre une réponse des seules élites. Et plus cet état de médiocrité empire, plus on demande à la culture de nous en distraire ! C’est ça qui m’inquiète le plus, culturellement parlant : on crée un conformisme de la distraction, plutôt que de penser l’art comme moyen d’investigation de nos propres existences.

À lire : D’une noce à l’autre…

« Je suis venu à la Commune avec une Noce (chez les petits bourgeois, ndlr), celle de Brecht, créée  quelques semaines auparavant au Festival d’Avignon. J’en repars aujourd’hui après une autre Noce qui ne nous vient pas d’Allemagne mais de Roumanie (Que la noce commence, d’après Au diable Staline, vive les mariés ! d’Horatiu Malaele et Adrian Lustig. NDLR)… C’est une coïncidence que je n’ai pas prévue, confortant au fil des spectacles et des saisons ma volonté de construire un répertoire de théâtre populaire au cœur de la banlieue : notre art, né du peuple,doit y retourner ».

« Le théâtre n’a pas de mémoire et ce livre n’y pourra rien. Il me donne juste l’occasion de m’arrêter un moment avant de partir et de réfléchir à une démarche artistique que j’ai construite au présent d’année en année, pendant quinze ans. À travers les témoignages, les réflexions, les images, il fait resurgir, pêle-mêle et sans volonté chronologique, des objets, des bouts d’espace, des regards, des gestes et des expressions volés sur scène… Ce sont les moments de la création théâtrale telle que j’ai voulu la vivre en banlieue à Aubervilliers, entouré d’une équipe fidèle qui m’a accompagné durant tout ce temps ». Un superbe album nourri de mémoire, d’histoire et d’espoir.

D’une noce à l’autre, un metteur en scène en banlieue, par Didier Bezace. Les solitaires intempestifs, 210 p., 23€.

Poster un commentaire

Classé dans Documents, Rencontres, Rideau rouge

Pôle emploi, la machine à broyer ?

Trois journalistes de France-info publient Pôle emploi : la face cachée, Enquête sur la souffrance des agents. Un ouvrage qui lève le voile sur la situation des quelque 50 000 salariés : Pôle emploi serait-il devenu une machine à broyer ?

 

À l’heure où les demandeurs d’emplois découvrent les ravages de la réforme de l’assurance chômage, trois journalistes (Margaux Duguet, Catherine Fournier, Valentine Pasquesoone) décrivent le chaos interne à Pôle emploi dans La face cachée, enquête sur la souffrance des agents : politique du chiffre, déshumanisation par le numérique, management délétère. Les personnels débordés affrontent une perte de sens du métier, il y a vraiment quelque chose de pourri chez Pôle emploi ! L’histoire commence en 2009 avec le mariage forcé de l’Assedic et de l’ANPE voulu par Nicolas Sarkozy. Une décennie n’a pas suffi pour homogénéiser la situation. Institution privée d’un côté, service public de l’autre : une culture, une éthique professionnelle, des métiers, des conceptions de carrière, des repères qualitatifs radicalement différents. Alors que les personnels chargés de l’indemnisation ignorent tout de l’accompagnement, ceux chargés du placement sont noyés par la technicité de l’indemnisation. L’injonction à la double compétence est une gageure. D’ailleurs, après l’avoir encouragée, Pôle Emploi va du jour au lendemain revenir à la spécialisation. En un mot donc, la fusion se passe mal, très mal. La plupart des personnels croulent littéralement sous la masse de travail avec des objectifs inatteignables, tandis que d’autres, placardisés, sombrent dans la dépression et la culpabilité, le sentiment d’inutilité en prime. Certains personnels ne s’en remettront jamais.

L’enquête démarre ainsi par la plainte pour harcèlement moral déposée en 2014 par les parents d’Aurore Moësan et initialement soutenue par la CFTC. Aurore, une jeune conseillère Pôle Emploi francilienne, s’est suicidée en 2012. Mais on s’aperçoit au fil des pages qu’elle n’est pas la seule à avoir commis l’irréparable chez Pôle Emploi, et à avoir subi un management délétère. Bien que moins médiatisés que la vague de suicides qui a frappé France Télécom, les enquêtrices, trois journalistes, ont recueilli des témoignages qui attestent bel et bien de faits de harcèlement chez Pôle Emploi. Et au cœur de ce harcèlement, le « lean management » qui ressemble à s’y méprendre à celui de France Télécom… La nouvelle philosophie introduite par les dirigeants de Pôle Emploi s’inspire du new public management. C’est une politique du chiffre, une politique dite de l’efficacité, en réalité une culture du « reporting » avec des indicateurs de placement et une informatisation à outrance. Le tout avec une inflation de procédures et de logiciels non maîtrisés que les personnels peinent énormément à assimiler. À moins encore qu’ils ne les contournent pour répondre à des exigences statistiques de performances aberrantes et en total décalage avec les besoins humains. Alors que nombre de demandeurs d’emplois sont peu familiers de l’informatique, tout, ou presque, se fait en ligne. On passe d’une politique de service public et d’aide au demandeur d’emploi à une philosophie de la suspicion, du contrôle et de la radiation…

Comment être à la fois conseiller et dénonciateur ? Le demandeur d’emploi n’est pas le seul suspect pour le management. Les agents de Pôle Emploi sont aussi désormais soumis à des outils managériaux comme l’ORS (observation de la relation de service), autrement dit des moments où la hiérarchie observe les agents, tel Big Brother. Des outils d’asservissement qui rendent littéralement fous. Depuis le 1er novembre 2019, la réforme de l’assurance chômage durcit de manière dramatique l’ouverture des droits aux allocations pour perte d’emploi. Ainsi, il faut avoir travaillé six mois sur les 24 derniers pour pouvoir y prétendre. Jusqu’alors, il suffisait de quatre mois sur les 28 derniers mois. Face à ces mesures monstrueuses, les auteurs soulignent toutefois que le gouvernement a surpris en annonçant en même temps qu’il arrêtait la suppression programmée des postes chez Pôle Emploi, et même qu’il y aurait 1000 créations de postes. Important mais très insuffisant, ne précisant pas s’il s’agit de CDI ou de CDD, ce qui ne saurait suffire pour atténuer la souffrance présente des deux côtés du guichet. Régis Frutier

Poster un commentaire

Classé dans Documents

Florent Tailly, toit et moi…

Le charme d’une maison doit beaucoup au style, à la beauté de sa toiture. Ultime phase de la construction, Florent Tailly s’y emploie. Elle n’apparaît pourtant pas toujours pour ce qu’elle est réellement : un véritable travail de recherche d’équilibre, d’élégance et d’harmonie. Portrait d’un jeune charpentier.

 

Florent Tailly a créé son entreprise de charpente-couverture en août 2019, à Obterre, un petit village de 250 âmes aux portes du parc naturel régional de la Brenne, en Centre Val-de-Loire. Une commune connue dans la région pour son parc animalier, la réserve zoologique de la Haute-Touche. C’est d’ailleurs vers cet univers que le jeune Florent était attiré. « Mes parents ne voyaient pas ça d’un bon œil, ils m’ont orienté vers le métier de charpentier ». Il faut croire que leur intuition était la bonne puisque Florent apprend ce métier avec entrain.

Il poursuit sa formation et décroche  un CAP de charpente et de couverture, complétée par une période d’apprentissage. « J’ai appris mon travail avec mon ancien patron », commente Florent Tailly. « J’ai gagné en expérience, mais j’étais arrivé à un point où je ne pouvais plus progresser, prendre de nouvelles responsabilités ». En mars 2019, il décide de voler de ses propres ailes. Il engage des démarches auprès d’un banquier et de la Chambre des métiers. Quelques mois plus tard, le voilà lancé… Avec enthousiasme il se consacre à un travail très exigeant. Et d’une grande minutie, ignorée sans doute du public : avant l’assemblage final, la pose d’une toiture demande une importante préparation menée en plusieurs étapes. En concertation avec le propriétaire, le charpentier élabore une proposition puis finalise dans le détail le type de toit qui sera posé sur la maison : avec ou sans comble, le nombre de pentes, d’ouvertures, etc… Un premier plan est dessiné sur papier, puis au sol en grandeur nature. Tâche qui conditionne la cohérence de l’ensemble, la longueur et le nombre de pièces. « Cette phase dite de traçage est la base du travail », explique Florent.

Le jeune entrepreneur y consacre beaucoup de temps, autant par goût que par nécessité. « Le dessin est une partie de mon activité, un vrai plaisir ! » Une passion mise au service de la qualité d’une production qui ne se limite pas à la structure du toit. Florent conseille sur la nature de la couverture. « Par exemple, lorsque le client a choisi les tuiles, je lui propose un échantillon d’une dizaine de sortes qui me paraissent les plus jolies. Des tuiles, il en existe des centaines. » Le sérieux de son travail semble reconnu dans la région, le carnet de commandes est déjà bien rempli. « Le travail ne manque pas dans ce secteur, il y a beaucoup de maisons à rénover ». Florent assure des chantiers dans un rayon de 40 km autour de son domicile. Il répond notamment à des demandes d’extension de bâtiment. Mais il a su rapidement diversifier son  offre en réalisant également des poses de Velux, des isolations, des aménagements de combles, la construction de box pour chevaux. Seul employé de sa société, Florent n’est pas encore en mesure d’assurer des chantiers importants. L’installation d’une charpente sur un grand bâtiment suppose l’intervention de plusieurs ouvriers, des engins modernes et puissants pour positionner les matériaux en toute sécurité. C’est dans cette perspective que Florent œuvre dès maintenant. Côté matériel, il vient d’acquérir un engin, une sorte de tracteur muni d’un bras télescopique d’une portée de 12 mètres. Un équipement indispensable pour travailler dans de bonnes conditions. Il permet d’amener aux ouvriers les matériaux à hauteur voulue.

C’est un investissement nécessaire, mais insuffisant pour développer l’activité. « Mon projet est de grandir. J’ai besoin d’aide, j’espère embaucher une personne dès l’an prochain. ». Dans la perspective de développer son entreprise, le jeune charpentier a conscience d’œuvrer aussi pour le dynamisme de sa localité. Passionné par son métier, perfectionniste et ambitieux, il agit dans le cadre de sa vie professionnelle à l’instar de sa vie privée. Dès l’âge de vingt ans, il achète une maison qu’il retape avec amis et famille. La demeure est située à quelques pas de son atelier, au centre du village. Pendant quatre ans, il y consacre l’essentiel de ses soirées et de ses week-ends. « Nous avons refait tout ce qui nécessitait des travaux : isolation, chauffage, plomberie, carrelage. Toutes les pièces, du sol au plafond ». Tout, sauf… le toit ! Philippe Gitton

À lire : La vie solide, la charpente comme éthique du faire, d’Arthur Lochmann (Éditions Payot, 204 p., 15€50).

Poster un commentaire

Classé dans La Brenne de Phil, Rencontres

Dominique Lhuilier, la « dope » au travail

Sous la direction de Renaud Crespin, Gladys Lutz et Dominique Lhuilier, est paru Se doper pour travailler. Un collectif de chercheurs et de syndicalistes tente de sortir la consommation de produits psychoactifs d’une vision morale pour interroger les transformations du travail. Entretien avec Dominique Lhuilier, psychologue du travail et enseignante au Conservatoire national des Arts et Métiers (CNAM).

 

Jean-Philippe Joseph – En janvier, le gouvernement a publié un plan de mobilisation contre les addictions. À l’intérieur, pas un mot sur le travail…

Dominique Lhuilier – La question de la consommation des substances psychoactives est toujours abordée à travers le prisme de l’addiction, de la dépendance, de la pathologie, et comme relevant d’un désordre privé. Si le travail est évoqué, alors l’usage de produits est considéré comme un trouble à l’activité professionnelle, un risque pour la sécurité ou la productivité. En focalisant sur l’alcool et en réduisant la question à des problématiques personnelles, on fait l’économie d’une interrogation sur la manière dont les transformations du travail poussent à la consommation de produits licites et illicites (alcool, cannabis, cocaïne), et de plus en plus

massivement de médicaments psychotropes (antidépresseurs, anxiolytiques, analgésiques), pour tenir les objectifs ou tout simplement tenir la journée.

J-P.-J. – Votre dernier livre, co-écrit avec des chercheurs et des syndicalistes, s’intitule Se doper pour travailler. Quel rapport entre le sport et le travail ?

D.L. – Il y a une pluralité de motifs dans le fait que des sportifs professionnels se dopent : améliorer les performances, récupérer plus vite, calmer la douleur, se désinhiber quand le stress, la peur de l’échec risquent de faire perdre ses moyens. Dans le monde du travail, on voit une même quête infinie de l’excellence, de la performance, de la productivité, dans le déni des limites du corps humain, de la vulnérabilité humaine, au profit du développement d’une idée centrale qui est qu’il y aurait des personnes fragiles et d’autres non. Nous avons pris la formule du dopage pour montrer que cette pratique est bien une problématique professionnelle dans le monde du sport comme ailleurs. Le monde du sport fait partie du monde du travail. Et il n’est pas rare que les entreprises invitent d’anciens sportifs de haut niveau à s’exprimer sur la manière de manager une équipe ou développer la performance dans les services.

J-P.-J. – Quelle est la réalité du « dopage » dans les milieux de travail ?

D.L. – Il existe quelques études quantitatives sur l’évolution de la consommation de tabac, d’alcool, de cannabis, de médicaments… Nous savons par exemple que la France est l’un des premiers consommateurs de médicaments psychotropes. Ou que la consommation d’alcool diminue globalement, mais qu’elle augmente chez les femmes. Les modes de consommation vont de pair avec les transformations du travail et l’évolution des organisations. Ils se sont individualisés avec l’individualisation des rapports au travail et l’affaiblissement des collectifs de travail. Ce qui conduit à reporter la charge de la qualité du travail sur les seules personnes.

J.P.-J. – C’est-à-dire ?

D.L. – Longtemps, dans les milieux de travail, on buvait ensemble, on faisait des pots. Parfois même, c’est l’employeur qui organisait la consommation. Aujourd’hui, celle-ci est plus encadrée, et parfois interdite. Mais ça ne veut pas dire que les gens ne boivent plus. Ils boivent autrement, dans la clandestinité, avant ou après le travail. Il est de plus en plus difficile d’oser dire que l’on rencontre des difficultés dans le travail. Il faut résoudre ses problèmes tout seul. On est dans une concurrence individuelle. Et quand les ressources nécessaires (l’expérience des anciens, l’entraide entre collègues, le temps pour apprendre…) viennent à manquer pour surmonter les écueils ou relever les défis, il reste les pilules. Cette consommation est solitaire. On peut partager un verre ou un joint, pas sa plaquette d’antidépresseurs ou ses anxiolytiques.

J.P.-J. – Pourtant, des plans de prévention en entreprise existent…

D.L. – L’accent est mis sur le dépistage. Il faut d’abord identifier les fautifs. Ensuite, il y a deux modes de règlement du problème : soit on les envoie en soins, soit à Pôle emploi. Cette approche met totalement de côté la prévention. Il y a une certaine hypocrisie de la part des employeurs. La consommation de produits permet, jusqu’à un certain point, que le travail se fasse. Ils savent très bien par exemple que ce qui permet à la personne qui souffre de troubles musculo-squelettiques (TMS) d’être là, ce sont les anesthésiants. Sinon elle serait en arrêt de travail. Seulement, à mesure que le corps s’habitue aux produits, il faut augmenter les doses. Aussi la question des médicaments est-elle en grande partie occultée. L’employeur se cache derrière la prescription médicale. Et le médecin du travail est mal à l’aise sur ce terrain car il ne peut pas donner l’impression de contredire son confrère médecin traitant.

J.P.-J. – En somme, on focalise une fois les problèmes installés…

D.L. – Tout à fait ! Sans s’intéresser aux processus qui, en amont, fabriquent ces situations. Il y a un déni du travail réel. En Ehpad, par exemple, il est recommandé aux aides-soignantes d’utiliser les lève-malades pour éviter de s’abimer le dos. Or, le rythme de travail imposé par la charge de travail est en contradiction avec les prescriptions de prévention de TMS. Si elles utilisent le lève-malade, alors elles ne réussiront pas à faire leurs dix-huit toilettes en deux heures. Une autre raison tient au fait qu’une partie du travail consiste à préserver l’humanité dans ces établissements. Préserver l’humanité, c’est résister à l’idée qu’une personne peut supporter d’être manipulée par une machine ; c’est tolérer aussi que le résident puisse personnaliser son espace de vie, avec certains de ses meubles, notamment. Mais, dans ce cas, le lève-malade ne peut plus entrer dans la chambre.

J.P.-J. – Comment les syndicats s’emparent-ils de la question ?

D.L. – Le sujet est aussi un peu tabou dans le monde syndical. Il n’y pas de différence fondamentale avec les milieux de travail. On ne va pas dénoncer, alors on va chercher à cacher, protéger, temporiser, aider celui qui a du mal à contrôler sa consommation. Les syndicats sont par ailleurs traversés par une idéologie virile forte. Quand on est militant de la cause, il faut « en avoir ». Et quand « on en a », on ne se plaint pas, on ne met pas en avant ses difficultés. Alors, au besoin, pour ne pas montrer sa fragilité et soutenir le combat, on va prendre de quoi se rebooster. Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph

Poster un commentaire

Classé dans Documents, Rencontres

Marie Étienne et Antoine Vitez, la part cachée

Marie Étienne a travaillé dix ans durant au côté du metteur en scène Antoine Vitez. Elle publie au Castor astral Antoine Vitez & la poésie. Un livre où se mêlent souvenirs émus, réflexions et témoignages. Sans oublier Profils perdus d’Antoine Vitez, de Jean-Pierre Léonardini, à lire ou relire.

 

Antoine Vitez s’est éteint brutalement le 30 avril 1990, à l’âge de 59 ans. Marie Étienne a travaillé à ses côtés dix années durant, à Ivry puis à Chaillot. Elle est poète. Son dernier ouvrage a justement pour titre Antoine Vitez & la poésie. C’est un livre de « divagations », comme disait Stéphane Mallarmé, où se mêlent souvenirs émus, réflexions et témoignages (entre autres, précieux, de Jeanne et Marie, filles d’Antoine). On y trouve des extraits du journal de Marie Etienne à diverses périodes. Il y a surtout que l’enjeu principal est à voir dans le champ poétique, essentiel pour Vitez, sans doute même au-dessus du théâtre, qu’il a porté au plus haut.

L’interrogation lancinante qui court dans ces pages ? « Et pourtant, il n’écrit que dans les marges arrachées à son dévorant emploi du temps de metteur en scène. Pourquoi ? » La question est, tout du long, criblée d’assertions et d’hypothèses, au milieu de subtiles évocations des lieux de vie d’Antoine, de sa pratique d’acteur, de pédagogue, de régisseur, de ses écrits théoriques, de son travail de traducteur et de sa façon unique – et multiple – de dire la poésie d’autrui. Il refuse de « jouer les poèmes », de « faire l’artiste, le fin diseur », autant que « la voix blanche et inexpressive sous prétexte de sobriété ». Un chapitre particulièrement lumineux est donc consacré à quatre lectures de poètes contemporains à Chaillot, dont Marie Étienne fut partie prenante. Magnifiques « plateaux » : Guennadi Aïgui, André Frénaud, John Cage, Andrea Zanzotto, Jacques Roubaud, Claude Mouchard, Saül Yurkievich, Valère Novarina, Julio Cortazar, Dominique Fourcade, Jacques Darras (qui signe une belle postface), Jude Stéfan, Paroles d’Afrique noire. On rencontre également, pour sûr, les noms de Claudel, Maïakovski, Pasolini, Ritsos et Aragon, le mentor et l’ami.

Antoine Vitez & la poésie, c’est au fond une enquête fervente sur l’être profond et secret d’Antoine Vitez. Il a écrit : « Ceci est un désir ancien : tout dire et surtout la vérité des poèmes. / Ce qu’ils cachent. Ce pourquoi, finalement, ils sont faits : cacher, celer, sceller. / Le poème est un recéleur. / Je commence aujourd’hui ma mémoire générale ». Ce vœu n’a pas été conduit à son terme. Par crainte de l’aveu ? Par manque de temps dû à la mort précoce ? Marie Étienne, qui a choisi pour sous-titre « La part cachée », garde intacte l’énigme. Ce qui ajoute une vertu à son essai si éclairant. Jean-Pierre Léonardini

Léonardini, Vitez et Le Clos Jouve

« Le chagrin est intact et la consolation impossible », écrit Jean-Pierre Léonardini dans ses Profils perdus d’Antoine Vitez. Paru sous le coup de l’émotion provoquée par la disparition foudroyante en 1990, il y a trente ans déjà, du metteur en scène, poète et photographe, le recueil  est bienheureusement réédité au Clos Jouve, une jeune maison d’édition nouvellement créée à Lyon, sur les pentes du quartier de la Croix-Rousse. À peine une cinquantaine de pages, certes, pourtant d’une sensible émotion contenue et d’une puissante évocation créatrice… Léonardini, grand maître de la critique sur la place de Paris, couronné en 2018 par ses pairs du grand Prix du même nom pour son remarquable Qu’ils crèvent les critiques !, ne se complaît ni dans la plainte nauséeuse ni dans l’emphase médiatique. Son projet, lorsqu’il coucha sur le papier ces quelques lignes écrites dans l’immédiateté ? « Pour ceux qui ont connu et aimé Antoine Vitez, la succession des années ne compte pas, mais il importe de ranimer la flamme de son souvenir pour les autres qui n’ont pas voix au chapitre, à plus forte raison si, de son vivant, ils n’étaient pas nés ». Une pensée concise et dense, une écriture finement ciselée, une réflexion nourrie de la mastication prolongée des grands classiques interprétés ou mis en scène par Vitez ( Brecht, Claudel, Molière, Racine, Shakespeare, Sophocle…).

Une réédition dont peuvent s’enorgueillir les deux fondateurs des éditions du Clos Jouve, Philippe Bouvier et Frédérick Houdaer… Deux baroudeurs, éclaireurs ou provocateurs, agitateurs patentés de la voix et de la plume, l’un dans le domaine social et l’autre dans le genre littéraire. « Dans une période éditoriale où le formatage est la règle, où le roman règne, les Éditions Le Clos Jouve publieront tout texte à nos yeux essentiel (inédit ou épuisé), sans rien s’interdire : ni le champ littéraire, ni le champ politique, ni le champ historique », confessent-ils sur les fonds baptismaux. Un nouveau-né arrosé fort probablement d’un gouleyant Côte du Rhône plus que d’une insipide eau bénite ! Outre celui de Jean-Pierre Léonardini, deux autres ouvrages ( La Rome d’Ettore Scola, de Michel Sportisse. Toutes mes pensées ne sont pas des flèches, de Jindra Kratochvil ) constituent la première livraison de la jeune maison. Bonne lecture et longue vie au Clos Jouve ! Yonnel Liégeois

Poster un commentaire

Classé dans Documents, La chronique de Léo, Littérature, Rideau rouge

Nicolas Lambert, le théâtre dans la plaie

Comédien et dramaturge, Nicolas Lambert défend un théâtre documentaire à la portée de tous. À l’affiche du Belleville jusqu’au 28 décembre, sa trilogie « Bleu-Blanc-Rouge, l’a-démocratie » dénonce les travers de la Ve République. Portrait

 

Rendez-vous fixé le matin parce qu’en ce moment, passé 14 heures, Nicolas Lambert ne sait plus bien qui il est. Il faut dire qu’il endosse trois soirs d’affilée plus d’une trentaine de personnages, bien réels impliqués dans sa trilogie « Bleu-Blanc-Rouge, l’a-démocratie » au Théâtre de Belleville. Un travail de titan pour le comédien, comme pour le dramaturge, qui a mené des années d’enquêtes. C’est après l’élection de Jacques Chirac en 2002 qu’il décide de s’attaquer aux méandres de la Ve République alors que le président pour qui il a voté ne fait nullement cas d’une partie de la gauche qui l’a porté au pouvoir. Face à cette trahison, il décide de porter le théâtre dans la plaie. « Ce n’était plus possible de me cacher derrière les classiques, il me fallait nommer les choses et les gens ». Il suit alors le procès Elf et en tire une pièce en 2003, « Elf, la pompe Afrique ». Suivront « Avenir radieux, une fission

©Erwan Temple

française » sur le nucléaire puis « Le maniement des larmes » sur l’armement.

Rien ne prédisposait Nicolas à embrasser une carrière théâtrale. Fils d’une infirmière psychiatrique (partie trop tôt d’un cancer) et d’un père, dessinateur industriel dans l’armement, il peine à poursuivre ses études. Mais de bonnes fées vont se trouver sur son parcours comme ce « prof de philo génial » qui lui redonne goût au savoir.

La scène buissonnière

En suivant un camarade dans l’atelier théâtre du lycée, il va vite être embarqué. Ça commence fort avec une pièce tirée du roman d’Horace McCoy « On achève bien les chevaux » contant les marathons de danse pour survivre à la Grande Dépression. « Un projet formidable qui rassemble sur scène 30 comédiens et 15 musiciens ! On joue dans les gymnases et les salles des fêtes de la banlieue sud, de Juvisy à Étampes ». Le spectacle remporte un franc succès et Nicolas est paré pour continuer. Alors qu’il enchaînait les redoublements, il décroche son bac et entame des études de philo à l’université de Nanterre. Là, il est encore verni avec pour prof de maths, le poète Jacques Roubaud et en socio, le réalisateur Jean Rouch, difficile de décrocher. Côté planches, il rencontre Sylvie Gravagna au Théâtre universitaire – avec qui il fonde sa compagnie – qui adapte le roman de Robert Merle « Derrière les vitres ». Le spectacle « Nanterre la folie » évoque la journée du 22 mars 1968 quand les étudiants vont dans le pavillon des filles et la vie quotidienne à Nanterre avec les ouvriers maghrébins. « Je n’avais jamais entendu parler de la colonisation ni pris conscience qu’il existait une ville au milieu de la banlieue », se souvient Nicolas Lambert, longtemps confiné à Arpajon (Essonne). Là encore, c’est un succès et la pièce tourne dans des salles qu’il faut équiper.

L’école des ondes

Philo, théâtre, Nicolas a une autre passion : la radio. Ses yeux clairs s’illuminent quand il se souvient de ses découvertes : Max Meynier et ses routiers sympas sur RTL, Fip, « Le tribunal des flagrants délires » sur France Inter… « Ça m’a ouvert au monde », résume-t-il. Il ne se contente pas d’être un fervent auditeur qui enregistre tout, il devient animateur pour Radio Lucrèce, une radio associative de Nanterre, alors qu’il est objecteur de conscience. Dans les années 2000, il sera reporter aux côtés d’Antoine Chao pour « Fréquences éphémères », une radio itinérante au cœur des créations. Ce souci d’être au plus près d’un public varié ne le quitte pas. « Où tu joues ? Pour qui tu joues ? Qu’est-ce que tu joues ? » : questions cruciales pour Nicolas Lambert qui veut interpeller le public, surtout celui qui ne fréquente pas les salles de théâtre. Quand il joue dans les années 2000 à Pantin « Le Grenier des Lutz » qui raconte l’histoire d’une famille ayant quitté l’Alsace en 1870 (comme son grand-père), il interroge les habitants sur l’histoire de l’immigration et en fabrique un feuilleton

©Erwan Temple

radiophonique. Il se souvient avec émotion de cette mama en boubou qui fait un parallèle au micro entre ces exilés d’hier et sa propre histoire.

Passée la cinquantaine, Nicolas Lambert est boulimique. Tout est bon pour pousser la réflexion politique. Il multiplie les interventions aux côtés des associations telles Amnesty, Greenpeace ou Anticor. Aujourd’hui, il voudrait décliner en radio, BD, théâtre une histoire de nos guerres françaises au Cameroun, au Mali, en Algérie ou à Madagascar. Une nouvelle investigation qui promet de beaux remous.

Enquêtes magistrales

À l’affiche au Théâtre de Belleville, la trilogie de Nicolas Lambert « Bleu-Blanc-Rouge, l’a-démocratie » se glisse dans les méandres de la Ve République. Pétrole, nucléaire, armement : le dramaturge dissèque les trois volets en s’appuyant sur les procès, les débats publics, les témoignages ou les archives radiophoniques. Il en endosse tous les rôles pour mieux nous embarquer dans les coulisses de quelques affaires d’État gratinées. Des sujets brûlants toujours au cœur de l’actualité qui rebutent bien des théâtres à le programmer. Le canardage est de premier choix et soulève une multitude de questions et pas mal de rires. Amélie Meffre

« Elf, la pompe Afrique », le jeudi à 21h15. « Avenir radieux, une fission française », le vendredi à 21h15. « Le maniement des larmes », le samedi à 21h15.

Poster un commentaire

Classé dans Rencontres, Rideau rouge

Olivier Neveux, d’un mariage contre nature

Enseignant à l’École nationale supérieure de Lyon, Olivier Neveux publie Contre le théâtre politique. Un ouvrage qui passe au crible les conséquences de la sentence « Tout est politique », jadis autrement porteuse de sens. Dans une langue jamais empoissée dans un dogme, toujours en alerte.

 

Olivier Neveux enseigne l’histoire et l’esthétique du théâtre à l’École nationale supérieure de Lyon. Il publie Contre le théâtre politique (1). Cet essai prend la suite logique de ses Politiques du spectateur (La Découverte, 2013). Nourri d’une infinité de réflexions menées sur la pente de la dialectique, il passe au crible les conséquences de la sentence « Tout est politique », jadis autrement porteuse de sens, sur le statut et le devenir du théâtre public « par gros temps néolibéral ». Le constat est imparable. L’auteur, doté d’une sorte d’ironie philosophique impavide, ausculte le projet latent, de plus en plus manifeste, d’un État de moins en moins bailleur de fonds qui adjoint aux artistes de « créer du vivre-ensemble » et de parler du monde. Le théâtre est donc officiellement sommé « de s’impliquer dans la réalité », de « la documenter, voire de la critiquer », à charge pour lui d’en panser les plaies à des fins proprement politiciennes. Du coup, « le théâtre doit prendre part à la réconciliation nationale, porter haut les valeurs occidentales, attester la liberté d’expression, semer doutes et questions mais aussi démontrer que notre République répressive connaît encore quelques ostentatoires poches critiques ».

S’il met en avant des exemples frappants de cette dérive idéologique, Olivier Neveux ne se prive pas d’en citer à comparaître quelques saillants contre-exemples (fournis entre autres par Milo Rau, Maguy Marin, Adeline Rosenstein…). N’est-il pas temps, en effet, que l’art, le théâtre donc, s’empare de radicalités insoupçonnées afin de participer, avec ses moyens propres, au mouvement qui œuvre à l’abolition de l’ordre persistant ? Notre brève recension ne peut rendre compte de la pertinence coupante de cet essai, étayé sur des pensées vives (Bensaïd, Rancière, Philippe Ivernel, Walter Benjamin, etc.), composé dans une langue jamais empoissée dans un dogme, toujours en alerte, qui ménage même la part du rêve, soit de l’utopie, renouant ainsi, à la fois, sans coup férir, avec une pensée radicale de la politique et du théâtre, grâce à quoi l’une et l’autre, enfin en toute gravité essentielle, recouvreraient la réalité brûlante qui n’est pas près de s’éteindre.

Pour Olivier Neveux, ce livre se dresse « contre ce qui neutralise le théâtre et la politique dans le conformisme de leur alliance ». Dont acte. Jean-Pierre Léonardini

(1) 320 pages, 14 euros. La Fabrique éditions, 64 rue Rébeval, 75019 Paris (Tél. : 01.40.15.02.63), distribution-diffusion Les Belles Lettres.

Poster un commentaire

Classé dans Documents, La chronique de Léo, Rideau rouge

Arthur Lochmann, un auteur bien charpenté

Arthur Lochmann a publié, aux éditions Payot, La vie solide, la charpente comme éthique du faire. Il a délaissé études de droit et de philosophie pour devenir charpentier. Un très beau récit d’apprentissage.

 

Arthur Lochmann est l’auteur d’un livre poignant, La vie solide, la charpente comme éthique du faire. Réflexion conduite, non pas comme une recherche sur le travail en général ni même sur un travail singulier, mais bien construite de l’intérieur même de l’apprentissage et de l’exécution d’un travail dès lors forcément spécifique. Où l’on voit qu’apprendre un métier, exécuter un travail avec soin, c’est tout autre chose que de se conformer à des prescriptions, à des protocoles préétablis. C’est interpréter. C’est entrer en intelligence exigeante de soi, s’initier, se confronter à celles des compagnons du chantier, mais aussi de ceux d’autres lieux, régions et pays. De ceux d’avant, des autres générations. C’est entrer dans de nouvelles hybridations de savoirs. Ainsi, c’est vers la fin du livre que l’auteur nous fait découvrir qu’en Allemagne l’initiation des compagnons se fait autrement encore qu’ici, qu’au Japon il y a d’autres façons, d’autres savoir-faire, d’autre formes d’outillages pour le même usage… et que l’on solutionne autrement les mêmes problèmes. D’autres clefs à la charpente. C’est entrer dans d’incertaines transformations, sensibles, cognitives, corporelles, sensitives… C’est fabriquer de l’imaginaire, réinventer des mathématiques, des calculs, construire de nouvelles figures géométriques, mécaniques (et  gymniques !…), tendre l’oreille autrement, se faire tout attentif, faire des découvertes écologiques et développer les vertus propres à chacun des  éléments.

Explorer, dire l’agir d’un travail spécifique, ici celui du charpentier, porte  bien quelque chose d’universel mais pas d’unificateur, justement pas  « généralisant ». Creusement de la pensée qui se développe dans l’exécution de la tâche, qui ne lâche pas la main. Le travail peut ouvrir alors l’espace à la joie large de la connaissance active, à la générosité du don …

C’est un très beau livre, très fort. Instructif. Tout à l’opposé d’un témoignage larmoyant ou exaltant  mais qui, du pareil au même, nous mettrait l’arme au pied, à l’opposé aussi d’une analyse simplement sociologique qui ne laisserait pas prise. Tout cela n’est pas ici rejeté mais ce n’est pas là l’objet. Et on lui est reconnaissant, ô combien, à Arthur Lochmann, de s’en tenir fermement à son objet. C’est de cela dont nous avons le plus besoin aujourd’hui pour rester debout, pour ne pas succomber à la dépression collective, tout comme à son  revers, à cette excitation où nous conduit la condition de ces salariés surmenés du vide que nous devenons, comme  le disait Guy Debord. Son objet, Arthur Lochmann n’y déroge pas : c’est la recherche de la dynamique anthropologique propre du  travail et le soin qu’il faut apporter à la tâche pour être. Être vraiment, et porter ainsi sa contribution au  commun de l’existence. Ici, aider à habiter… Voilà l’éthique. C’est par là, c’est ainsi fondamentalement, entrer en résistance aux affaires et aux affairistes du temps présent. Et le livre le dit, c’est valable pour tout métier, mais à inventer librement. Absolument.

C’est « homo-faber » qui prend lui-même la parole, qui se fait « homo-sapiens » comme rarement. On pourra contester la formule à l’emporte-pièce. Pas d’importance, ayons l’obligeance de la prendre pour ce qu’elle veut dire. On pense à Henri Bergson : « En définitive, l’intelligence, envisagée dans ce qui en paraît être la démarche originelle, est la faculté de fabriquer les objets artificiels, en particulier des outils à faire des outils, et d’en varier indéfiniment la fabrication ». Des échos également à  Hannah Arendt, à Simone Weil, à Gaston Bachelard dans ce que ces auteurs apportent de plus concret… Nous sommes loin ici des considérations théoriques, et plus loin encore des bavardages idéologiques. Nous sommes entrés  en expérimentations, en travaux pratiques. C’est aussi d’un autre rapport de la théorie et du savoir, y compris dans la constitution même des savoirs, que ce livre et son auteur, par sa démarche courageuse, témoignent. Jean-Pierre Burdin

Un récit d’apprentissage

« Arthur Lochmann a délaissé ses études de droit et de philosophie pour devenir charpentier. La charpente est une activité à nulle autre pareille, on y travaille le bois […] On y mêle continuellement savoirs traditionnels et méthodes modernes pour construire de manière durable et écologique. On y vit dehors, par tous les temps. […]  C’est un métier immensément exigeant, une vie solide à laquelle on s’attache ».

« Ce récit d’apprentissage entremêle souvenirs de chantiers, réflexions sur le corps, le savoir, l’équipe, le travail, le patrimoine, le temps […] L’auteur montre comment cette activité lui a donné des clés précieuses pour s’orienter dans notre époque […], Arthur Lochmann offre une bouffée de plein air. La vie solide nous ramène les pieds sur terre, le cœur au soleil ».

Texte d’invitation des « Violons de la baleine blanche », l’association de quartier du 13ème arrondissement de Paris, initiatrice de la rencontre-débat du 18/11 à la librairie Jonas (75).

Poster un commentaire

Classé dans Documents