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Pôle emploi, la machine à broyer ?

Trois journalistes de France-info publient Pôle emploi : la face cachée, Enquête sur la souffrance des agents. Un ouvrage qui lève le voile sur la situation des quelque 50 000 salariés : Pôle emploi serait-il devenu une machine à broyer ?

 

À l’heure où les demandeurs d’emplois découvrent les ravages de la réforme de l’assurance chômage, trois journalistes (Margaux Duguet, Catherine Fournier, Valentine Pasquesoone) décrivent le chaos interne à Pôle emploi dans La face cachée, enquête sur la souffrance des agents : politique du chiffre, déshumanisation par le numérique, management délétère. Les personnels débordés affrontent une perte de sens du métier, il y a vraiment quelque chose de pourri chez Pôle emploi ! L’histoire commence en 2009 avec le mariage forcé de l’Assedic et de l’ANPE voulu par Nicolas Sarkozy. Une décennie n’a pas suffi pour homogénéiser la situation. Institution privée d’un côté, service public de l’autre : une culture, une éthique professionnelle, des métiers, des conceptions de carrière, des repères qualitatifs radicalement différents. Alors que les personnels chargés de l’indemnisation ignorent tout de l’accompagnement, ceux chargés du placement sont noyés par la technicité de l’indemnisation. L’injonction à la double compétence est une gageure. D’ailleurs, après l’avoir encouragée, Pôle Emploi va du jour au lendemain revenir à la spécialisation. En un mot donc, la fusion se passe mal, très mal. La plupart des personnels croulent littéralement sous la masse de travail avec des objectifs inatteignables, tandis que d’autres, placardisés, sombrent dans la dépression et la culpabilité, le sentiment d’inutilité en prime. Certains personnels ne s’en remettront jamais.

L’enquête démarre ainsi par la plainte pour harcèlement moral déposée en 2014 par les parents d’Aurore Moësan et initialement soutenue par la CFTC. Aurore, une jeune conseillère Pôle Emploi francilienne, s’est suicidée en 2012. Mais on s’aperçoit au fil des pages qu’elle n’est pas la seule à avoir commis l’irréparable chez Pôle Emploi, et à avoir subi un management délétère. Bien que moins médiatisés que la vague de suicides qui a frappé France Télécom, les enquêtrices, trois journalistes, ont recueilli des témoignages qui attestent bel et bien de faits de harcèlement chez Pôle Emploi. Et au cœur de ce harcèlement, le « lean management » qui ressemble à s’y méprendre à celui de France Télécom… La nouvelle philosophie introduite par les dirigeants de Pôle Emploi s’inspire du new public management. C’est une politique du chiffre, une politique dite de l’efficacité, en réalité une culture du « reporting » avec des indicateurs de placement et une informatisation à outrance. Le tout avec une inflation de procédures et de logiciels non maîtrisés que les personnels peinent énormément à assimiler. À moins encore qu’ils ne les contournent pour répondre à des exigences statistiques de performances aberrantes et en total décalage avec les besoins humains. Alors que nombre de demandeurs d’emplois sont peu familiers de l’informatique, tout, ou presque, se fait en ligne. On passe d’une politique de service public et d’aide au demandeur d’emploi à une philosophie de la suspicion, du contrôle et de la radiation…

Comment être à la fois conseiller et dénonciateur ? Le demandeur d’emploi n’est pas le seul suspect pour le management. Les agents de Pôle Emploi sont aussi désormais soumis à des outils managériaux comme l’ORS (observation de la relation de service), autrement dit des moments où la hiérarchie observe les agents, tel Big Brother. Des outils d’asservissement qui rendent littéralement fous. Depuis le 1er novembre 2019, la réforme de l’assurance chômage durcit de manière dramatique l’ouverture des droits aux allocations pour perte d’emploi. Ainsi, il faut avoir travaillé six mois sur les 24 derniers pour pouvoir y prétendre. Jusqu’alors, il suffisait de quatre mois sur les 28 derniers mois. Face à ces mesures monstrueuses, les auteurs soulignent toutefois que le gouvernement a surpris en annonçant en même temps qu’il arrêtait la suppression programmée des postes chez Pôle Emploi, et même qu’il y aurait 1000 créations de postes. Important mais très insuffisant, ne précisant pas s’il s’agit de CDI ou de CDD, ce qui ne saurait suffire pour atténuer la souffrance présente des deux côtés du guichet. Régis Frutier

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Florent Tailly, toit et moi…

Le charme d’une maison doit beaucoup au style, à la beauté de sa toiture. Ultime phase de la construction, Florent Tailly s’y emploie. Elle n’apparaît pourtant pas toujours pour ce qu’elle est réellement : un véritable travail de recherche d’équilibre, d’élégance et d’harmonie. Portrait d’un jeune charpentier.

 

Florent Tailly a créé son entreprise de charpente-couverture en août 2019, à Obterre, un petit village de 250 âmes aux portes du parc naturel régional de la Brenne, en Centre Val-de-Loire. Une commune connue dans la région pour son parc animalier, la réserve zoologique de la Haute-Touche. C’est d’ailleurs vers cet univers que le jeune Florent était attiré. « Mes parents ne voyaient pas ça d’un bon œil, ils m’ont orienté vers le métier de charpentier ». Il faut croire que leur intuition était la bonne puisque Florent apprend ce métier avec entrain.

Il poursuit sa formation et décroche  un CAP de charpente et de couverture, complétée par une période d’apprentissage. « J’ai appris mon travail avec mon ancien patron », commente Florent Tailly. « J’ai gagné en expérience, mais j’étais arrivé à un point où je ne pouvais plus progresser, prendre de nouvelles responsabilités ». En mars 2019, il décide de voler de ses propres ailes. Il engage des démarches auprès d’un banquier et de la Chambre des métiers. Quelques mois plus tard, le voilà lancé… Avec enthousiasme il se consacre à un travail très exigeant. Et d’une grande minutie, ignorée sans doute du public : avant l’assemblage final, la pose d’une toiture demande une importante préparation menée en plusieurs étapes. En concertation avec le propriétaire, le charpentier élabore une proposition puis finalise dans le détail le type de toit qui sera posé sur la maison : avec ou sans comble, le nombre de pentes, d’ouvertures, etc… Un premier plan est dessiné sur papier, puis au sol en grandeur nature. Tâche qui conditionne la cohérence de l’ensemble, la longueur et le nombre de pièces. « Cette phase dite de traçage est la base du travail », explique Florent.

Le jeune entrepreneur y consacre beaucoup de temps, autant par goût que par nécessité. « Le dessin est une partie de mon activité, un vrai plaisir ! » Une passion mise au service de la qualité d’une production qui ne se limite pas à la structure du toit. Florent conseille sur la nature de la couverture. « Par exemple, lorsque le client a choisi les tuiles, je lui propose un échantillon d’une dizaine de sortes qui me paraissent les plus jolies. Des tuiles, il en existe des centaines. » Le sérieux de son travail semble reconnu dans la région, le carnet de commandes est déjà bien rempli. « Le travail ne manque pas dans ce secteur, il y a beaucoup de maisons à rénover ». Florent assure des chantiers dans un rayon de 40 km autour de son domicile. Il répond notamment à des demandes d’extension de bâtiment. Mais il a su rapidement diversifier son  offre en réalisant également des poses de Velux, des isolations, des aménagements de combles, la construction de box pour chevaux. Seul employé de sa société, Florent n’est pas encore en mesure d’assurer des chantiers importants. L’installation d’une charpente sur un grand bâtiment suppose l’intervention de plusieurs ouvriers, des engins modernes et puissants pour positionner les matériaux en toute sécurité. C’est dans cette perspective que Florent œuvre dès maintenant. Côté matériel, il vient d’acquérir un engin, une sorte de tracteur muni d’un bras télescopique d’une portée de 12 mètres. Un équipement indispensable pour travailler dans de bonnes conditions. Il permet d’amener aux ouvriers les matériaux à hauteur voulue.

C’est un investissement nécessaire, mais insuffisant pour développer l’activité. « Mon projet est de grandir. J’ai besoin d’aide, j’espère embaucher une personne dès l’an prochain. ». Dans la perspective de développer son entreprise, le jeune charpentier a conscience d’œuvrer aussi pour le dynamisme de sa localité. Passionné par son métier, perfectionniste et ambitieux, il agit dans le cadre de sa vie professionnelle à l’instar de sa vie privée. Dès l’âge de vingt ans, il achète une maison qu’il retape avec amis et famille. La demeure est située à quelques pas de son atelier, au centre du village. Pendant quatre ans, il y consacre l’essentiel de ses soirées et de ses week-ends. « Nous avons refait tout ce qui nécessitait des travaux : isolation, chauffage, plomberie, carrelage. Toutes les pièces, du sol au plafond ». Tout, sauf… le toit ! Philippe Gitton

À lire : La vie solide, la charpente comme éthique du faire, d’Arthur Lochmann (Éditions Payot, 204 p., 15€50).

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Dominique Lhuilier, la « dope » au travail

Sous la direction de Renaud Crespin, Gladys Lutz et Dominique Lhuilier, est paru Se doper pour travailler. Un collectif de chercheurs et de syndicalistes tente de sortir la consommation de produits psychoactifs d’une vision morale pour interroger les transformations du travail. Entretien avec Dominique Lhuilier, psychologue du travail et enseignante au Conservatoire national des Arts et Métiers (CNAM).

 

Jean-Philippe Joseph – En janvier, le gouvernement a publié un plan de mobilisation contre les addictions. À l’intérieur, pas un mot sur le travail…

Dominique Lhuilier – La question de la consommation des substances psychoactives est toujours abordée à travers le prisme de l’addiction, de la dépendance, de la pathologie, et comme relevant d’un désordre privé. Si le travail est évoqué, alors l’usage de produits est considéré comme un trouble à l’activité professionnelle, un risque pour la sécurité ou la productivité. En focalisant sur l’alcool et en réduisant la question à des problématiques personnelles, on fait l’économie d’une interrogation sur la manière dont les transformations du travail poussent à la consommation de produits licites et illicites (alcool, cannabis, cocaïne), et de plus en plus

massivement de médicaments psychotropes (antidépresseurs, anxiolytiques, analgésiques), pour tenir les objectifs ou tout simplement tenir la journée.

J-P.-J. – Votre dernier livre, co-écrit avec des chercheurs et des syndicalistes, s’intitule Se doper pour travailler. Quel rapport entre le sport et le travail ?

D.L. – Il y a une pluralité de motifs dans le fait que des sportifs professionnels se dopent : améliorer les performances, récupérer plus vite, calmer la douleur, se désinhiber quand le stress, la peur de l’échec risquent de faire perdre ses moyens. Dans le monde du travail, on voit une même quête infinie de l’excellence, de la performance, de la productivité, dans le déni des limites du corps humain, de la vulnérabilité humaine, au profit du développement d’une idée centrale qui est qu’il y aurait des personnes fragiles et d’autres non. Nous avons pris la formule du dopage pour montrer que cette pratique est bien une problématique professionnelle dans le monde du sport comme ailleurs. Le monde du sport fait partie du monde du travail. Et il n’est pas rare que les entreprises invitent d’anciens sportifs de haut niveau à s’exprimer sur la manière de manager une équipe ou développer la performance dans les services.

J-P.-J. – Quelle est la réalité du « dopage » dans les milieux de travail ?

D.L. – Il existe quelques études quantitatives sur l’évolution de la consommation de tabac, d’alcool, de cannabis, de médicaments… Nous savons par exemple que la France est l’un des premiers consommateurs de médicaments psychotropes. Ou que la consommation d’alcool diminue globalement, mais qu’elle augmente chez les femmes. Les modes de consommation vont de pair avec les transformations du travail et l’évolution des organisations. Ils se sont individualisés avec l’individualisation des rapports au travail et l’affaiblissement des collectifs de travail. Ce qui conduit à reporter la charge de la qualité du travail sur les seules personnes.

J.P.-J. – C’est-à-dire ?

D.L. – Longtemps, dans les milieux de travail, on buvait ensemble, on faisait des pots. Parfois même, c’est l’employeur qui organisait la consommation. Aujourd’hui, celle-ci est plus encadrée, et parfois interdite. Mais ça ne veut pas dire que les gens ne boivent plus. Ils boivent autrement, dans la clandestinité, avant ou après le travail. Il est de plus en plus difficile d’oser dire que l’on rencontre des difficultés dans le travail. Il faut résoudre ses problèmes tout seul. On est dans une concurrence individuelle. Et quand les ressources nécessaires (l’expérience des anciens, l’entraide entre collègues, le temps pour apprendre…) viennent à manquer pour surmonter les écueils ou relever les défis, il reste les pilules. Cette consommation est solitaire. On peut partager un verre ou un joint, pas sa plaquette d’antidépresseurs ou ses anxiolytiques.

J.P.-J. – Pourtant, des plans de prévention en entreprise existent…

D.L. – L’accent est mis sur le dépistage. Il faut d’abord identifier les fautifs. Ensuite, il y a deux modes de règlement du problème : soit on les envoie en soins, soit à Pôle emploi. Cette approche met totalement de côté la prévention. Il y a une certaine hypocrisie de la part des employeurs. La consommation de produits permet, jusqu’à un certain point, que le travail se fasse. Ils savent très bien par exemple que ce qui permet à la personne qui souffre de troubles musculo-squelettiques (TMS) d’être là, ce sont les anesthésiants. Sinon elle serait en arrêt de travail. Seulement, à mesure que le corps s’habitue aux produits, il faut augmenter les doses. Aussi la question des médicaments est-elle en grande partie occultée. L’employeur se cache derrière la prescription médicale. Et le médecin du travail est mal à l’aise sur ce terrain car il ne peut pas donner l’impression de contredire son confrère médecin traitant.

J.P.-J. – En somme, on focalise une fois les problèmes installés…

D.L. – Tout à fait ! Sans s’intéresser aux processus qui, en amont, fabriquent ces situations. Il y a un déni du travail réel. En Ehpad, par exemple, il est recommandé aux aides-soignantes d’utiliser les lève-malades pour éviter de s’abimer le dos. Or, le rythme de travail imposé par la charge de travail est en contradiction avec les prescriptions de prévention de TMS. Si elles utilisent le lève-malade, alors elles ne réussiront pas à faire leurs dix-huit toilettes en deux heures. Une autre raison tient au fait qu’une partie du travail consiste à préserver l’humanité dans ces établissements. Préserver l’humanité, c’est résister à l’idée qu’une personne peut supporter d’être manipulée par une machine ; c’est tolérer aussi que le résident puisse personnaliser son espace de vie, avec certains de ses meubles, notamment. Mais, dans ce cas, le lève-malade ne peut plus entrer dans la chambre.

J.P.-J. – Comment les syndicats s’emparent-ils de la question ?

D.L. – Le sujet est aussi un peu tabou dans le monde syndical. Il n’y pas de différence fondamentale avec les milieux de travail. On ne va pas dénoncer, alors on va chercher à cacher, protéger, temporiser, aider celui qui a du mal à contrôler sa consommation. Les syndicats sont par ailleurs traversés par une idéologie virile forte. Quand on est militant de la cause, il faut « en avoir ». Et quand « on en a », on ne se plaint pas, on ne met pas en avant ses difficultés. Alors, au besoin, pour ne pas montrer sa fragilité et soutenir le combat, on va prendre de quoi se rebooster. Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph

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Marie Étienne et Antoine Vitez, la part cachée

Marie Étienne a travaillé dix ans durant au côté du metteur en scène Antoine Vitez. Elle publie au Castor astral Antoine Vitez & la poésie. Un livre où se mêlent souvenirs émus, réflexions et témoignages. Sans oublier Profils perdus d’Antoine Vitez, de Jean-Pierre Léonardini, à lire ou relire.

 

Antoine Vitez s’est éteint brutalement le 30 avril 1990, à l’âge de 59 ans. Marie Étienne a travaillé à ses côtés dix années durant, à Ivry puis à Chaillot. Elle est poète. Son dernier ouvrage a justement pour titre Antoine Vitez & la poésie. C’est un livre de « divagations », comme disait Stéphane Mallarmé, où se mêlent souvenirs émus, réflexions et témoignages (entre autres, précieux, de Jeanne et Marie, filles d’Antoine). On y trouve des extraits du journal de Marie Etienne à diverses périodes. Il y a surtout que l’enjeu principal est à voir dans le champ poétique, essentiel pour Vitez, sans doute même au-dessus du théâtre, qu’il a porté au plus haut.

L’interrogation lancinante qui court dans ces pages ? « Et pourtant, il n’écrit que dans les marges arrachées à son dévorant emploi du temps de metteur en scène. Pourquoi ? » La question est, tout du long, criblée d’assertions et d’hypothèses, au milieu de subtiles évocations des lieux de vie d’Antoine, de sa pratique d’acteur, de pédagogue, de régisseur, de ses écrits théoriques, de son travail de traducteur et de sa façon unique – et multiple – de dire la poésie d’autrui. Il refuse de « jouer les poèmes », de « faire l’artiste, le fin diseur », autant que « la voix blanche et inexpressive sous prétexte de sobriété ». Un chapitre particulièrement lumineux est donc consacré à quatre lectures de poètes contemporains à Chaillot, dont Marie Étienne fut partie prenante. Magnifiques « plateaux » : Guennadi Aïgui, André Frénaud, John Cage, Andrea Zanzotto, Jacques Roubaud, Claude Mouchard, Saül Yurkievich, Valère Novarina, Julio Cortazar, Dominique Fourcade, Jacques Darras (qui signe une belle postface), Jude Stéfan, Paroles d’Afrique noire. On rencontre également, pour sûr, les noms de Claudel, Maïakovski, Pasolini, Ritsos et Aragon, le mentor et l’ami.

Antoine Vitez & la poésie, c’est au fond une enquête fervente sur l’être profond et secret d’Antoine Vitez. Il a écrit : « Ceci est un désir ancien : tout dire et surtout la vérité des poèmes. / Ce qu’ils cachent. Ce pourquoi, finalement, ils sont faits : cacher, celer, sceller. / Le poème est un recéleur. / Je commence aujourd’hui ma mémoire générale ». Ce vœu n’a pas été conduit à son terme. Par crainte de l’aveu ? Par manque de temps dû à la mort précoce ? Marie Étienne, qui a choisi pour sous-titre « La part cachée », garde intacte l’énigme. Ce qui ajoute une vertu à son essai si éclairant. Jean-Pierre Léonardini

Léonardini, Vitez et Le Clos Jouve

« Le chagrin est intact et la consolation impossible », écrit Jean-Pierre Léonardini dans ses Profils perdus d’Antoine Vitez. Paru sous le coup de l’émotion provoquée par la disparition foudroyante en 1990, il y a trente ans déjà, du metteur en scène, poète et photographe, le recueil  est bienheureusement réédité au Clos Jouve, une jeune maison d’édition nouvellement créée à Lyon, sur les pentes du quartier de la Croix-Rousse. À peine une cinquantaine de pages, certes, pourtant d’une sensible émotion contenue et d’une puissante évocation créatrice… Léonardini, grand maître de la critique sur la place de Paris, couronné en 2018 par ses pairs du grand Prix du même nom pour son remarquable Qu’ils crèvent les critiques !, ne se complaît ni dans la plainte nauséeuse ni dans l’emphase médiatique. Son projet, lorsqu’il coucha sur le papier ces quelques lignes écrites dans l’immédiateté ? « Pour ceux qui ont connu et aimé Antoine Vitez, la succession des années ne compte pas, mais il importe de ranimer la flamme de son souvenir pour les autres qui n’ont pas voix au chapitre, à plus forte raison si, de son vivant, ils n’étaient pas nés ». Une pensée concise et dense, une écriture finement ciselée, une réflexion nourrie de la mastication prolongée des grands classiques interprétés ou mis en scène par Vitez ( Brecht, Claudel, Molière, Racine, Shakespeare, Sophocle…).

Une réédition dont peuvent s’enorgueillir les deux fondateurs des éditions du Clos Jouve, Philippe Bouvier et Frédérick Houdaer… Deux baroudeurs, éclaireurs ou provocateurs, agitateurs patentés de la voix et de la plume, l’un dans le domaine social et l’autre dans le genre littéraire. « Dans une période éditoriale où le formatage est la règle, où le roman règne, les Éditions Le Clos Jouve publieront tout texte à nos yeux essentiel (inédit ou épuisé), sans rien s’interdire : ni le champ littéraire, ni le champ politique, ni le champ historique », confessent-ils sur les fonds baptismaux. Un nouveau-né arrosé fort probablement d’un gouleyant Côte du Rhône plus que d’une insipide eau bénite ! Outre celui de Jean-Pierre Léonardini, deux autres ouvrages ( La Rome d’Ettore Scola, de Michel Sportisse. Toutes mes pensées ne sont pas des flèches, de Jindra Kratochvil ) constituent la première livraison de la jeune maison. Bonne lecture et longue vie au Clos Jouve ! Yonnel Liégeois

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Nicolas Lambert, le théâtre dans la plaie

Comédien et dramaturge, Nicolas Lambert défend un théâtre documentaire à la portée de tous. À l’affiche du Belleville jusqu’au 28 décembre, sa trilogie « Bleu-Blanc-Rouge, l’a-démocratie » dénonce les travers de la Ve République. Portrait

 

Rendez-vous fixé le matin parce qu’en ce moment, passé 14 heures, Nicolas Lambert ne sait plus bien qui il est. Il faut dire qu’il endosse trois soirs d’affilée plus d’une trentaine de personnages, bien réels impliqués dans sa trilogie « Bleu-Blanc-Rouge, l’a-démocratie » au Théâtre de Belleville. Un travail de titan pour le comédien, comme pour le dramaturge, qui a mené des années d’enquêtes. C’est après l’élection de Jacques Chirac en 2002 qu’il décide de s’attaquer aux méandres de la Ve République alors que le président pour qui il a voté ne fait nullement cas d’une partie de la gauche qui l’a porté au pouvoir. Face à cette trahison, il décide de porter le théâtre dans la plaie. « Ce n’était plus possible de me cacher derrière les classiques, il me fallait nommer les choses et les gens ». Il suit alors le procès Elf et en tire une pièce en 2003, « Elf, la pompe Afrique ». Suivront « Avenir radieux, une fission

©Erwan Temple

française » sur le nucléaire puis « Le maniement des larmes » sur l’armement.

Rien ne prédisposait Nicolas à embrasser une carrière théâtrale. Fils d’une infirmière psychiatrique (partie trop tôt d’un cancer) et d’un père, dessinateur industriel dans l’armement, il peine à poursuivre ses études. Mais de bonnes fées vont se trouver sur son parcours comme ce « prof de philo génial » qui lui redonne goût au savoir.

La scène buissonnière

En suivant un camarade dans l’atelier théâtre du lycée, il va vite être embarqué. Ça commence fort avec une pièce tirée du roman d’Horace McCoy « On achève bien les chevaux » contant les marathons de danse pour survivre à la Grande Dépression. « Un projet formidable qui rassemble sur scène 30 comédiens et 15 musiciens ! On joue dans les gymnases et les salles des fêtes de la banlieue sud, de Juvisy à Étampes ». Le spectacle remporte un franc succès et Nicolas est paré pour continuer. Alors qu’il enchaînait les redoublements, il décroche son bac et entame des études de philo à l’université de Nanterre. Là, il est encore verni avec pour prof de maths, le poète Jacques Roubaud et en socio, le réalisateur Jean Rouch, difficile de décrocher. Côté planches, il rencontre Sylvie Gravagna au Théâtre universitaire – avec qui il fonde sa compagnie – qui adapte le roman de Robert Merle « Derrière les vitres ». Le spectacle « Nanterre la folie » évoque la journée du 22 mars 1968 quand les étudiants vont dans le pavillon des filles et la vie quotidienne à Nanterre avec les ouvriers maghrébins. « Je n’avais jamais entendu parler de la colonisation ni pris conscience qu’il existait une ville au milieu de la banlieue », se souvient Nicolas Lambert, longtemps confiné à Arpajon (Essonne). Là encore, c’est un succès et la pièce tourne dans des salles qu’il faut équiper.

L’école des ondes

Philo, théâtre, Nicolas a une autre passion : la radio. Ses yeux clairs s’illuminent quand il se souvient de ses découvertes : Max Meynier et ses routiers sympas sur RTL, Fip, « Le tribunal des flagrants délires » sur France Inter… « Ça m’a ouvert au monde », résume-t-il. Il ne se contente pas d’être un fervent auditeur qui enregistre tout, il devient animateur pour Radio Lucrèce, une radio associative de Nanterre, alors qu’il est objecteur de conscience. Dans les années 2000, il sera reporter aux côtés d’Antoine Chao pour « Fréquences éphémères », une radio itinérante au cœur des créations. Ce souci d’être au plus près d’un public varié ne le quitte pas. « Où tu joues ? Pour qui tu joues ? Qu’est-ce que tu joues ? » : questions cruciales pour Nicolas Lambert qui veut interpeller le public, surtout celui qui ne fréquente pas les salles de théâtre. Quand il joue dans les années 2000 à Pantin « Le Grenier des Lutz » qui raconte l’histoire d’une famille ayant quitté l’Alsace en 1870 (comme son grand-père), il interroge les habitants sur l’histoire de l’immigration et en fabrique un feuilleton

©Erwan Temple

radiophonique. Il se souvient avec émotion de cette mama en boubou qui fait un parallèle au micro entre ces exilés d’hier et sa propre histoire.

Passée la cinquantaine, Nicolas Lambert est boulimique. Tout est bon pour pousser la réflexion politique. Il multiplie les interventions aux côtés des associations telles Amnesty, Greenpeace ou Anticor. Aujourd’hui, il voudrait décliner en radio, BD, théâtre une histoire de nos guerres françaises au Cameroun, au Mali, en Algérie ou à Madagascar. Une nouvelle investigation qui promet de beaux remous.

Enquêtes magistrales

À l’affiche au Théâtre de Belleville, la trilogie de Nicolas Lambert « Bleu-Blanc-Rouge, l’a-démocratie » se glisse dans les méandres de la Ve République. Pétrole, nucléaire, armement : le dramaturge dissèque les trois volets en s’appuyant sur les procès, les débats publics, les témoignages ou les archives radiophoniques. Il en endosse tous les rôles pour mieux nous embarquer dans les coulisses de quelques affaires d’État gratinées. Des sujets brûlants toujours au cœur de l’actualité qui rebutent bien des théâtres à le programmer. Le canardage est de premier choix et soulève une multitude de questions et pas mal de rires. Amélie Meffre

« Elf, la pompe Afrique », le jeudi à 21h15. « Avenir radieux, une fission française », le vendredi à 21h15. « Le maniement des larmes », le samedi à 21h15.

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Olivier Neveux, d’un mariage contre nature

Enseignant à l’École nationale supérieure de Lyon, Olivier Neveux publie Contre le théâtre politique. Un ouvrage qui passe au crible les conséquences de la sentence « Tout est politique », jadis autrement porteuse de sens. Dans une langue jamais empoissée dans un dogme, toujours en alerte.

 

Olivier Neveux enseigne l’histoire et l’esthétique du théâtre à l’École nationale supérieure de Lyon. Il publie Contre le théâtre politique (1). Cet essai prend la suite logique de ses Politiques du spectateur (La Découverte, 2013). Nourri d’une infinité de réflexions menées sur la pente de la dialectique, il passe au crible les conséquences de la sentence « Tout est politique », jadis autrement porteuse de sens, sur le statut et le devenir du théâtre public « par gros temps néolibéral ». Le constat est imparable. L’auteur, doté d’une sorte d’ironie philosophique impavide, ausculte le projet latent, de plus en plus manifeste, d’un État de moins en moins bailleur de fonds qui adjoint aux artistes de « créer du vivre-ensemble » et de parler du monde. Le théâtre est donc officiellement sommé « de s’impliquer dans la réalité », de « la documenter, voire de la critiquer », à charge pour lui d’en panser les plaies à des fins proprement politiciennes. Du coup, « le théâtre doit prendre part à la réconciliation nationale, porter haut les valeurs occidentales, attester la liberté d’expression, semer doutes et questions mais aussi démontrer que notre République répressive connaît encore quelques ostentatoires poches critiques ».

S’il met en avant des exemples frappants de cette dérive idéologique, Olivier Neveux ne se prive pas d’en citer à comparaître quelques saillants contre-exemples (fournis entre autres par Milo Rau, Maguy Marin, Adeline Rosenstein…). N’est-il pas temps, en effet, que l’art, le théâtre donc, s’empare de radicalités insoupçonnées afin de participer, avec ses moyens propres, au mouvement qui œuvre à l’abolition de l’ordre persistant ? Notre brève recension ne peut rendre compte de la pertinence coupante de cet essai, étayé sur des pensées vives (Bensaïd, Rancière, Philippe Ivernel, Walter Benjamin, etc.), composé dans une langue jamais empoissée dans un dogme, toujours en alerte, qui ménage même la part du rêve, soit de l’utopie, renouant ainsi, à la fois, sans coup férir, avec une pensée radicale de la politique et du théâtre, grâce à quoi l’une et l’autre, enfin en toute gravité essentielle, recouvreraient la réalité brûlante qui n’est pas près de s’éteindre.

Pour Olivier Neveux, ce livre se dresse « contre ce qui neutralise le théâtre et la politique dans le conformisme de leur alliance ». Dont acte. Jean-Pierre Léonardini

(1) 320 pages, 14 euros. La Fabrique éditions, 64 rue Rébeval, 75019 Paris (Tél. : 01.40.15.02.63), distribution-diffusion Les Belles Lettres.

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Arthur Lochmann, un auteur bien charpenté

Arthur Lochmann a publié, aux éditions Payot, La vie solide, la charpente comme éthique du faire. Il a délaissé études de droit et de philosophie pour devenir charpentier. Un très beau récit d’apprentissage.

 

Arthur Lochmann est l’auteur d’un livre poignant, La vie solide, la charpente comme éthique du faire. Réflexion conduite, non pas comme une recherche sur le travail en général ni même sur un travail singulier, mais bien construite de l’intérieur même de l’apprentissage et de l’exécution d’un travail dès lors forcément spécifique. Où l’on voit qu’apprendre un métier, exécuter un travail avec soin, c’est tout autre chose que de se conformer à des prescriptions, à des protocoles préétablis. C’est interpréter. C’est entrer en intelligence exigeante de soi, s’initier, se confronter à celles des compagnons du chantier, mais aussi de ceux d’autres lieux, régions et pays. De ceux d’avant, des autres générations. C’est entrer dans de nouvelles hybridations de savoirs. Ainsi, c’est vers la fin du livre que l’auteur nous fait découvrir qu’en Allemagne l’initiation des compagnons se fait autrement encore qu’ici, qu’au Japon il y a d’autres façons, d’autres savoir-faire, d’autre formes d’outillages pour le même usage… et que l’on solutionne autrement les mêmes problèmes. D’autres clefs à la charpente. C’est entrer dans d’incertaines transformations, sensibles, cognitives, corporelles, sensitives… C’est fabriquer de l’imaginaire, réinventer des mathématiques, des calculs, construire de nouvelles figures géométriques, mécaniques (et  gymniques !…), tendre l’oreille autrement, se faire tout attentif, faire des découvertes écologiques et développer les vertus propres à chacun des  éléments.

Explorer, dire l’agir d’un travail spécifique, ici celui du charpentier, porte  bien quelque chose d’universel mais pas d’unificateur, justement pas  « généralisant ». Creusement de la pensée qui se développe dans l’exécution de la tâche, qui ne lâche pas la main. Le travail peut ouvrir alors l’espace à la joie large de la connaissance active, à la générosité du don …

C’est un très beau livre, très fort. Instructif. Tout à l’opposé d’un témoignage larmoyant ou exaltant  mais qui, du pareil au même, nous mettrait l’arme au pied, à l’opposé aussi d’une analyse simplement sociologique qui ne laisserait pas prise. Tout cela n’est pas ici rejeté mais ce n’est pas là l’objet. Et on lui est reconnaissant, ô combien, à Arthur Lochmann, de s’en tenir fermement à son objet. C’est de cela dont nous avons le plus besoin aujourd’hui pour rester debout, pour ne pas succomber à la dépression collective, tout comme à son  revers, à cette excitation où nous conduit la condition de ces salariés surmenés du vide que nous devenons, comme  le disait Guy Debord. Son objet, Arthur Lochmann n’y déroge pas : c’est la recherche de la dynamique anthropologique propre du  travail et le soin qu’il faut apporter à la tâche pour être. Être vraiment, et porter ainsi sa contribution au  commun de l’existence. Ici, aider à habiter… Voilà l’éthique. C’est par là, c’est ainsi fondamentalement, entrer en résistance aux affaires et aux affairistes du temps présent. Et le livre le dit, c’est valable pour tout métier, mais à inventer librement. Absolument.

C’est « homo-faber » qui prend lui-même la parole, qui se fait « homo-sapiens » comme rarement. On pourra contester la formule à l’emporte-pièce. Pas d’importance, ayons l’obligeance de la prendre pour ce qu’elle veut dire. On pense à Henri Bergson : « En définitive, l’intelligence, envisagée dans ce qui en paraît être la démarche originelle, est la faculté de fabriquer les objets artificiels, en particulier des outils à faire des outils, et d’en varier indéfiniment la fabrication ». Des échos également à  Hannah Arendt, à Simone Weil, à Gaston Bachelard dans ce que ces auteurs apportent de plus concret… Nous sommes loin ici des considérations théoriques, et plus loin encore des bavardages idéologiques. Nous sommes entrés  en expérimentations, en travaux pratiques. C’est aussi d’un autre rapport de la théorie et du savoir, y compris dans la constitution même des savoirs, que ce livre et son auteur, par sa démarche courageuse, témoignent. Jean-Pierre Burdin

Un récit d’apprentissage

« Arthur Lochmann a délaissé ses études de droit et de philosophie pour devenir charpentier. La charpente est une activité à nulle autre pareille, on y travaille le bois […] On y mêle continuellement savoirs traditionnels et méthodes modernes pour construire de manière durable et écologique. On y vit dehors, par tous les temps. […]  C’est un métier immensément exigeant, une vie solide à laquelle on s’attache ».

« Ce récit d’apprentissage entremêle souvenirs de chantiers, réflexions sur le corps, le savoir, l’équipe, le travail, le patrimoine, le temps […] L’auteur montre comment cette activité lui a donné des clés précieuses pour s’orienter dans notre époque […], Arthur Lochmann offre une bouffée de plein air. La vie solide nous ramène les pieds sur terre, le cœur au soleil ».

Texte d’invitation des « Violons de la baleine blanche », l’association de quartier du 13ème arrondissement de Paris, initiatrice de la rencontre-débat du 18/11 à la librairie Jonas (75).

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Christian Gauffer, pour un management humain

Fort de son expérience avec les travailleurs sociaux, le psychanalyste Christian Gauffer décrypte les dégâts d’un management déconnecté du réel. Dans La responsabilité humaine du management, il plaide en faveur d’un dialogue autre au sein de l’entreprise. Et de proposer un « manuel à l’usage des cadres et des travailleurs en quête de sens ».

 

Selon une étude parue récemment (Rapport du cabinet de conseil Gras Savoye Willis Towers Watson, dévoilé dans Le Parisien du 27 août 2019), l’augmentation de 16 % du taux d’absentéisme au travail enregistrée depuis cinq ans serait notamment liée à « une perte de sens du travail ». L’essai de Christian Gauffer sur La responsabilité humaine du management apporte un nouvel éclairage, révélateur sur le lien entre cette perte de sens et le management. Un des éléments clés est la diffusion du lean management, qui prend des allures de tsunami ravageant sur son passage toutes les règles de métier. Les méthodes initialement inventées pour les usines automobiles japonaises Toyota, puis revues et corrigées par les penseurs américains du Massachusetts Institute of Technology (MIT), déferlent, entre autres, dans les hôpitaux et les services sociaux de l’Hexagone avec la bénédiction de l’État.

Gérer la souffrance humaine avec les méthodes identiques à celles de la segmentation et de l’intensification de la production de pièces automobiles relève d’une idéologie délirante, celle du néolibéralisme aveugle et sourd à ce qu’est l’humain. Un totalitarisme basé sur la toute-puissance du marché et dont la particularité est d’ignorer toutes les bornes du réel. Aussi bien celles de la morale que celles de son impact sur la planète. À travers le vécu des travailleurs sociaux, Christian Gauffer montre le processus de déshumanisation en cours insufflé par ce new management. On ne parle plus de personnes, mais de gestion de portefeuilles. Les cadres, pris dans le processus de l’imposture chiffrée, sont enjoints d’obéir aux injonctions d’un management de plus en plus déconnecté du réel. Résister comporte des risques, sans compter que viennent se greffer à cela, parfois, des motivations inavouables telles que la jouissance du pouvoir, l’esprit de caste ou encore ce que le chercheur décrit comme « le refus de castration ».

Christian Gauffer s’inspire de la psychanalyse pour étudier le manager, et évoque en quelque sorte une référence à l’autorité du père qui, s’il acceptait de redescendre sur terre, pourrait peut-être restituer la confiance nécessaire à ses collaborateurs. Et de plaider pour des rencontres entre humains « sujets »… Cette vision du travailleur « sujet » et non du travailleur « citoyen » ne questionne toutefois pas directement le lien de subordination. C’est là le parti pris de l’auteur qui, pour autant, milite pour un management à visage humain ainsi que l’indique le sous-titre de son ouvrage, « manuel à l’usage des cadres et des travailleurs en quête de sens ». En parallèle, et alors qu’il souligne la nécessité de contrepouvoirs, il adresse aux syndicats la même critique d’éloignement du réel que celle qu’il adresse aux managers, avec le risque, dit-il, qu’ils restent enfermés dans l’idéologie. Il puise là dans d’autres écoles de pensée, celles d’Yves Clot et de Christophe Dejours en particulier. Avec notamment son souhait de revaloriser la « disputio », la dispute ou le débat. Pour lui, le syndicalisme devrait ainsi prioritairement se mettre au service de l’expression des salariés.

Tandis que le management actuel tend à nier le conflit, Christian Gauffer estime au contraire essentiel qu’il puisse s’exprimer. Il accorde ainsi à l’expression du rapport de force une dimension fondamentale, en appelant à la défense de l’éthique professionnelle. Ainsi qu’à la responsabilité des travailleurs. Régis Frutier

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Les GM&S veulent « tout péter » !

Pendant neuf mois, caméra au poing, le cinéaste britannique d’origine polonaise, Lech Kowalski, a suivi la lutte des GM&S, l’équipementier automobile de La Souterraine (Creuse). Son documentaire brut et politiquement incorrect, On va tout péter, s’impose comme film social, témoin des batailles contre la casse de l’emploi. À voir ou revoir.

 

C’est ce qu’on pourrait appeler du cinéma direct. Une caméra à l’épaule, une image pas très propre, une mise au point et un cadre bousculés par l’engagement du cinéaste à filmer un sujet pour le moins tumultueux.

Au Printemps 2017, dans la cour de l’usine GM&S, équipementier automobile de La Souterraine (Creuse), deux salariés de Sodimatex, un autre équipementier situé à Crépy-en-Valois (Oise), découvrent à peine surpris les bonbonnes de gaz accrochées à une citerne barrée d’un menaçant « On va tout péter ». Les premiers sont en lutte contre la fermeture annoncée de leur usine, depuis que PSA et Renault préfèrent commander moins cher à l’étranger, et au bout du rouleau face à la casse de l’emploi lors d’une éventuelle reprise. Les seconds sont déjà passés par là : en 2010, eux-mêmes avaient menacé de faire sauter leur usine, avant qu’elle ne ferme et débouche sur une fin dramatique faite de chômage et de suicides. On connaît la musique.

Ce type de récit est presque devenu un classique du cinéma documentaire contemporain. Contexte de désindustrialisation et de chômage de masse oblige. Dans un territoire donné, une usine va fermer, malgré de bons résultats et souvent après plusieurs reprises successives, parce que l’actionnaire principal ou le donneur d’ordre vont faire davantage de profits ailleurs.

Révoltés d’être relégués au rang de variable d’ajustement comptable, les ouvriers, souvent structurés par les organisations syndicales, s’engagent sur le chemin de la contestation collective et médiatisent leur conflit pour créer un rapport de forces qui leur permette de sauver leur emploi (et souvent aussi d’autres emplois induits, surtout dans l’industrie)… D’autres exemples cinématographiques ? Les Lip, l’imagination au pouvoir de Christian Rouaud (2007), Rêve d’usine de Luc Decaster, consacré à la lutte des salariés de l’usine Epéda de Mer (2003), Comme des lions consacré à celle des salariés de PSA Aulnay par Françoise Davisse (2016) ou même En Guerre, fiction inspirée de la lutte des Goodyear de Stéphane Brizé (2018).

Ici, c’est la rencontre de Yann, Jean-Marc, Vincent et du reste des salariés qui menacent de faire sauter l’usine, si l’État n’intervient pas pour sauver tous les emplois, avec Lech Kowalski, un cinéaste au parcours engagé (I pay For Your Story, La malédiction du gaz de schiste). Sentant l’énergie de la révolte, c’est ce qu’il filmera pendant neuf mois, caméra au poing, auprès des travailleurs en lutte de GM&S. Il saisit sur le vif les assemblées générales, les moments de doute où l’espoir vacille, les paroles qui redonnent courage, avant d’emboîter le pas à une délégation partie occuper des sites de production de PSA et Renault. Lors de l’occupation de la préfecture de Guéret, en septembre 2017, il finira en garde à vue pour rébellion après avoir refusé d’arrêter de filmer et de quitter les lieux. Souvent abrupt quand les nerfs lâchent devant l’absurde, parfois invraisemblable comme cette conversation entre un ouvrier et un CRS qui partagent leur passion pour la pêche à la carpe, dramatique quand le couperet tombe sur 157 salariés, On va tout péter constitue un témoignage rigoureux des conséquences sociales et économiques mortifères de la logique capitaliste dans les territoires en marge des grandes métropoles. Mais il est plus que ça.

Avec son regard respectueux mais brut, son séquençage précis (assemblées générales, occupations pacifiques, blocages,..), le film, qui fut présenté à la Quinzaine des réalisateurs du festival de Cannes cette année, devient la chronique d’un monde ouvrier en voie d’extinction. Plusieurs personnages se dégagent, dont Yann Augras et Vincent Labrousse, syndicalistes CGT de la métallurgie qui ont structuré cette lutte, mais c’est bien le portrait d’un collectif qui s’impose. Le résultat est masculin, âpre, solitaire. Il prend des allures de western crépusculaire où, en pleine France du 21e siècle, une communauté résiduelle de métallos se bat pour préserver emploi et dignité contre l’implacable loi du marché et l’exaspérante escorte institutionnelle qui la couvre. Dominique Martinez

Disponible tout l’été, jusqu’au 22/08, sur le site Arte.tv

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Frédéric Pierucci, « Le piège américain »

Les États-Unis possèdent un bras armé économique, le Departement of Justice, d’une efficacité tout aussi redoutable que leur arsenal militaire le plus puissant du monde. Pour preuve, le document fort révélateur Le piège américain. Sous la plume de Matthieu Aron, le témoignage de Frédéric Pierucci dans l’affaire Alstom.

 

La vente de la branche énergie d’Alstom à General Electric est sans doute l’une des opérations industrielles les plus catastrophiques que la France ait eu à subir au cours de ces dernières années. Des technologies de pointe, fruits de recherches et d’investissements de plusieurs décennies, se sont retrouvées du jour au lendemain bradées entre des mains étrangères, mettant notamment le pays en état de dépendance pour des pièces de son parc nucléaire et militaire. Quel intérêt y avait-il à une telle opération ? Comment a-t-on pu convaincre des capitaines d’industrie de trahir ainsi les intérêts de leur pays ? Comment le simple citoyen, le gouvernement français, les salariés d’Alstom ont-ils pu être ainsi floués par la machine de guerre dont se sont dotés les États-Unis, son gouvernement et ses lobbies pour détrousser des pays dits « amis » ?

La réponse tient en un seul mot : l’extraterritorialité, cette capacité exorbitante dont se sont dotés les États-Unis pour sanctionner les entreprises qu’ils considèrent être corruptrices dans le reste du monde. C’est ainsi que, depuis 2008, vingt-six sociétés ont payé des pénalités de plus de 100 millions de dollars au Trésor américain. Parmi elles, quatorze entreprises européennes ont dû régler une note pour un total de 6 milliards de dollars, dont cinq françaises qui totalisent 2 milliards de dollars d’amendes. Mais y a-t-il une équité, une impartialité de cette justice ? La lecture du Piège américain permet de se faire une opinion…

 Tandis que Patrick Kron, le PDG de l’époque, s’en sort avec un joli pactole, Frédéric Pierucci, l’un de ses cadres, est lui l’otage du DOJ (Departement of Justice). Emprisonné dans des conditions abominables pour des délits improbables dont il n’est en rien responsable, victime d’une machination d’État où le rôle des agences d’espionnage américaines et les outils du DOJ ont montré leur perversité extrême au service d’un objectif clair, l’homme se débat au milieu de procédures kafkaïo-staliniennes. Son rôle, et c’est ce qu’il dénonce dans ce document signé en collaboration avec le journaliste Matthieu Aron ? Servir d’épouvantail pour que ceux qui sont placés au-dessus de lui prennent les décisions attendues par les autorités américaines… Et ça marche ! Aux États-Unis, la justice n’est qu’une affaire de deal.

C’est donc l’histoire de cet homme, Frédéric Pierrucci, otage de la machine de guerre économique américaine, que raconte le livre. Au-delà de cette histoire vraie, de nombreux enseignements sont à tirer de la réalité de cette nouvelle forme de guerre froide que les États-Unis mènent contre le reste du monde. Des informations sont aussi données sur les groupes qui sont dans le viseur. En effet, Alstom n’est pas la seule grande entreprise européenne dans le collimateur des Américains. On peut même dire qu’avec ces méthodes, tous les groupes industriels d’importance sont potentiellement les victimes du DOJ. Il y a donc urgence à ce que les Européens prennent des mesures pour s’en protéger. Régis Frutier

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Mona Chollet, ma sorcière bien-aimée !

Après Beauté fatale, Les nouveaux visages d’une aliénation féminine, où elle étudiait comment le corps féminin est sommé de devenir un produit conforme à des normes inaccessibles, Mona Chollet s’intéresse cette fois dans Sorcières, la puissance invaincue des femmes à la façon dont les chasses aux sorcières ont marqué la place des femmes dans nos sociétés. D’hier jusqu’à aujourd’hui, d’Europe aux États-Unis.

 

Dans un ouvrage très documenté qui se veut à la fois historique et politique, Sorcières, la puissance invaincue des femmesMona Chollet ne se contente pas de dire ces crimes de masse qui se sont développés bien davantage dès la Renaissance et dans l’époque moderne qu’au Moyen-âge, contrairement aux idées reçues. Elle explique comment les accusations de « sorcières » subies par les femmes – suivies de tortures, de viols, de mises à mort – et les discours qui les ont accompagnées, « ont à la fois traduit et amplifié les préjugés à l’égard des femmes, l’opprobre qui frappait certaines d’entre elles. Elles ont réprimé certains comportements, certaines manières d’être ». Pour l’essayiste et journaliste, ces chasses aux sorcières « illustrent d’abord l’entêtement des sociétés à désigner régulièrement un bouc émissaire à leurs malheurs, et à s’enfermer dans une spirale d’irrationalité, inaccessibles à toute argumentation sensée, jusqu’à ce que l’accumulation des discours de haine et une hostilité devenue obsessionnelle justifient le passage à la violence physique, perçue comme une légitime défense du corps social ».

En scrutant l’histoire et l’évolution du regard sur l’histoire, l’auteure parle donc aussi de nos sociétés actuelles. Car elle décrypte à la fois la nature des préjugés sur ou contre les femmes qui s’y sont construits, les raisons et les modalités de leur enracinement, et ce qui pousse ces sociétés à désigner des victimes expiatoires aux difficultés ou aux crises qu’elles subissent en en dédouanant les véritables responsables. Et à les persécuter en toute bonne conscience. Elle décode ainsi, notamment, le rôle de la peur dans le façonnage des stéréotypes et des haines, face à l’évolution de la place et du rôle pris ou revendiqués par les femmes au cours de l’histoire. Elle éclaire les divers avatars de la dénonciation de l’esprit malin attribué à celles dont le diable aurait capté les esprits et les corps, avec leurs prolongements plus récents lorsque des femmes revendiquent leur indépendance, la maîtrise de leur corps, de leur maternité ou non, de leurs désirs…

 

Ne pas rester à leur place assignée relèverait de comportements déviants, fourbes, affabulateurs, dangereux, maléfiques… Ce sont pourtant les femmes qui sont mises alors en danger. Et même par la médecine ou prétendue telle, lorsqu’elle s’acharne sur les corps de celles décrites comme hystériques ou quand, du fait de « la soif de profit » et du « cynisme des laboratoires pharmaceutiques », elles subissent les effets, parfois meurtriers, de scandales sanitaires spécifiques. Pourtant, l’approche de genre de ces crimes misogynes de masse a été « ignorée, banalisée ou indirectement contestée », analyse Mona Chollet. Jusqu’à ce que des femmes revisitent leur histoire. La nôtre. Et que des féministes détournent l’accusation de sorcellerie, la renversent, et fassent des sorcières des héroïnes.

Dans un précédent ouvrage, Beauté fatale, Les nouveaux visages d’une aliénation féminine, Mona Chollet étudiait comment le corps des femmes « est sommé de devenir un produit, de se perfectionner pour mieux se vendre » en se conformant à des normes, de « l’obsession de la minceur » à la « prescription insistante du port de la jupe comme symbole de libération ». Des normes dont l’inaccessibilité nourrit l’auto-dévalorisation et ses conséquences ravageuses. De nouveau, elle le souligne ici. Comme l’« explique l’écrivaine écoféministe Carol P. Christ, les religions patriarcales ont façonné notre culture, nos valeurs et nos représentations et nous restons imprégnés d’un modèle d’autorité masculin qui en est directement issu ».

Il s’agit donc d’en sortir, de contester fondamentalement ces représentations. Pas facile, admet-elle, de « remettre le monde sens dessus dessous ». Mais d’ajouter, « il peut y avoir une immense volupté – la volupté de l’audace, de l’insolence, de l’affirmation vitale, du défi à l’autorité – à laisser notre pensée et notre imagination suivre les chemins sur lesquels nous entraînent les chuchotements des sorcières ». Ceux d’une puissance invaincue. Isabelle Avran

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Cesare Battisti : oui à l’amnistie, non à l’amnésie

Arrêté en Bolivie et extradé vers l’Italie, Cesare Battisti risque la prison à perpétuité. Depuis les années 80 pourtant, l’ancien militant et romancier clame son innocence. Ex-membre de Lotta Continua, son compatriote Sergio Tornaghi s’exprimait en 2004 sur « l’affaire Battisti », dénonçant une mascarade de justice et la violence d’État toujours impunie qui sévissait dans l’Italie des années soixante-dix. Des propos toujours d’actualité.

 

Yonnel Liégeois – Comment réagissez-vous à la décision rendue (le 13/10/2004, ndlr)) par la Cour de cassation de Paris ?

Sergio Tornaghi – Je suis bien sûr extrêmement choqué par le rejet du pourvoi en cassation de mon ami Cesare Battisti. Il est désormais menacé d’une peine de prison à perpétuité en Italie, au lendemain d’une éventuelle arrestation. Déçu, certes je le suis, mais pas vraiment surpris. Depuis la rencontre entre Jacques Chirac et Sylvio Berlusconi à Paris, le sort de Battisti était scellé. Ce que tous les observateurs et militants du droit redoutaient s’est produit : le « politique » l’a emporté sur le devoir de justice, la parole de « repentis » sur le devoir de vérité. Avec une telle décision, nous sortons du cadre judiciaire où le droit ne fait plus force de loi. Avec un flot de contre-vérités déversées à la télévision et dans des journaux français, présentant Cesare Battisti comme un monstre et allant jusqu’à soutenir que la Cour européenne reconnaissait le principe de « jugement par contumace » inscrit dans le droit italien.

 

Y.L. – Redoutez-vous que la décision fasse jurisprudence à l’encontre de tous vos compatriotes réfugiés en France ?

S.T. – Comme Cesare, j’ai été condamné à la prison à perpétuité pour crime en 1984, sur la seule parole d’un « repenti », alors que j’ai toujours clamé mon innocence. Je suis réfugié en France depuis cette date, au vu et au su de tous, y compris des autorités françaises qui ont rejeté une première demande d’extradition en 1986, conformément à la promesse de François Mitterrand. La France m’a accordé des papiers en règle en 1989… Je suis avant tout un militant politique, un homme de gauche avec des convictions et des idéaux, pas un adepte de la clandestinité ou de la cavale qui commet des braquages de banque pour survivre. Je suis marié avec une Française, j’ai deux enfants et un métier. Désormais, je ne veux plus me taire, cela fait vingt ans que je vis dans « l’intranquillité ». Quand je découvre les horreurs qui circulent à notre propos sur Internet, les « dérives fascistes » me font plus peur désormais que n’importe quelle décision judiciaire.

 

Y.L. – Quel regard portez-vous sur ces « années de plomb », sur cette vague de violence qui a secoué l’Italie dans les années 70 ?

S.T. – L’analyse encore à faire de cette page d’histoire relève d’une enquête pluridisciplinaire : sociologique, psychologique, économique et politique… Il apparaît que l’Italie de ce temps-là relevait d’une situation bloquée où toute contestation sociale était impossible, où tous les rouages de l’État étaient entre les mains du parti Démocratie Chrétienne. Que l’on fasse grand cas du terrorisme de gauche, c’est un fait, ce qui l’est moins, c’est le silence toujours de mise sur la violence, la répression et le terrorisme de droite qui ont plombé cette époque. Une époque où les forces de l’ordre n’ont pas hésité à me tirer dessus à l’âge de 16 ans, où les camions de police roulaient sciemment sur les manifestants pour les écraser, où l’on dénombre la mort de 250 militants… Je n’ai aucun sentiment de culpabilité, seulement la douleur d’avoir perdu des êtres chers. J’assume mon passé. À ce moment-là, nous devions agir et faire face à un gouvernement qui avait des intérêts financiers et économiques à ce que la situation demeure explosive. Contrairement à ce que certains prétendent, si je suis favorable à une mesure d’amnistie pour tout ce qui s’est passé dans les années 70, je suis farouchement opposé à une quelconque amnésie : il nous faut faire enfin la vérité, toute la vérité sur cette époque.

 

Y.L. – Comment envisagez-vous l’avenir ?

S.T. – Je suis inquiet face à cette Italie qui confie son sort à un mafieux, à un bandit, face à cette Europe qui se construit prioritairement sur des principes « sécuritaires ». Je crains aussi pour la France qui se trouve aujourd’hui dans un contexte politique bloqué. Prenons garde, l’explosion sociale guette. Que les responsables d’État, Berlusconi-Blair-Chirac, fassent leur cinéma, c’est leur droit. En revanche, ils n’ont pas le droit de conduire leurs peuples sur des voies suicidaires. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

L’affaire Battisti

Accusé de quatre meurtres sur la seule parole d’un « repenti », sans preuves ni témoignages, au terme d’une mascarade de procès, Cesare Battisti est condamné par contumace en 1984 (le droit italien n’ouvre pas à l’ouverture d’un autre procès au lendemain d’une éventuelle arrestation) à la prison à perpétuité. Cesare Battisti, comme nombre de militants italiens réfugiés en France, bénéficiait alors de ce que l’on a nommé « la doctrine Mitterrand ». Jusqu’à la présidence de Jacques Chirac… Pour comprendre les dessous de l’affaire, deux livres indispensables : La vérité sur Cesare Battisti de Fred Vargas et Romanzo criminale de Giancarlo De Cataldo.

Erri De Luca, l’un des plus grands romanciers italiens contemporain, ancien militant de Lotta Continua : « J’ai connu la violence faite et subie. C’est une part de ma vie que je ne puis renier ou censurer. Mon engagement militant, dans les années 70, relevait de la nécessité. Je ne puis dire s’il était important ou non, il était indispensable. On ne devient pas révolutionnaire parce que l’on rêve d’aventure, on le devient parce que la situation est révolutionnaire et contraint les gens à réagir ainsi. D’où mon opposition à cet acharnement dont mon pays fait preuve aujourd’hui à l’égard de Battisti, et d’autres. Je m’insurge contre cet État qui s’obstine à proclamer des victoires à perpétuité sur les vaincus d’un autre temps. Une rancune de l’État, hélas partagée par la société civile italienne qui n’éprouve qu’indifférence à ces soubresauts du passé » (mars 2004, ndlr. Propos recueillis par Y.L.).

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Jean Dasté, sa vie et son œuvre

Au sortir de la guerre, il fut l’un des acteurs majeurs de la décentralisation théâtrale. Un beau livre, Jean Dasté, un homme de théâtre dans le siècle, lui rend hommage. Un ouvrage, signé d’Hugues Rousset, où la ferveur le dispute à la plus fine érudition. À offrir ou à s’offrir.

 

De passage à la Maison Jacques-Copeau de Pernand-Vergelesses, un gros beau livre m’a tiré l’œil. Il s’intitule Jean Dasté, un homme de théâtre dans le siècle (1). Son auteur, Hugues Rousset, professeur de médecine interne à la faculté, désormais à la retraite, a été l’un de ces maigres gamins d’après-guerre qui virent avec émerveillement arriver à Saint-Étienne, sa ville natale, les saltimbanques emmenés par Dasté (1904-1994), le marinier amoureux du film l’Atalante, de Jean Vigo, gendre de Copeau, athlète complet de la scène de son temps, alors au début de la mission de décentralisation qu’il assumera jusqu’à son dernier souffle.

Hugues Rousset a composé un ouvrage où la ferveur le dispute à la plus fine érudition, qui complète haut la main les propres écrits de Dasté (Voyage d’un comédien et le Théâtre et le risque). La biographie de l’acteur-chef de troupe est parfaitement retracée, depuis ses années d’apprentissage de figurant au Châtelet jusqu’à ses compagnonnages multiples avec tous ceux qui œuvrèrent dans ce que l’on nommait – avec une vraie fierté civique – « le théâtre populaire ». On croise en route tous les fils, petits-fils et neveux putatifs de Copeau en somme : Dullin, Jouvet, Barsacq, Barrault, Artaud, entre autres.

Ainsi défilent les grandes heures de l’époque où une volonté de juste partage des richesses de l’esprit a eu droit de cité, quand Jeanne Laurent, chartiste, résistante, sous-directrice des spectacles et de la musique, imposa dès 1946 la prise en compte de la culture dans la revitalisation d’un pays à relever de ses ruines. Chez Dasté, aussi bien dans les farces et les pièces majeures de Molière que chez Shakespeare et Brecht, ont défilé maints artistes avant de se faire un nom (Delphine Seyrig, Mouloudji, Maurice Garrel, Jean-Louis Trintignant, etc.), auprès des fidèles des premiers instants, notamment Marie-Hélène Dasté, son épouse, fille de Copeau, et Suzanne Bing. Le travail avait lieu en équipe, comédiens et techniciens étroitement mêlés, tous artistes-artisans de mises en scène imprégnées de la sève généreuse d’un homme de spectacle formé sur les tréteaux, au corps souple, habile au port du masque fait maison, humaniste à la bonté foncière.

On a pu dire qu’il y avait chez lui « Un parti pris d’espérance », à destination d’un peuple bel et bien disparu, dont témoignent les photos d’Ito Josué et Louis Caterin. Jean-Pierre Léonardini

(1) Éditions Actes graphiques, 318 pages, avec une préface de Catherine Dasté, une postface de Serge Gaubert et de très nombreuses photographies en noir et blanc, 30 euros.

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Maurice Blanchot et Mai 68

Parmi toutes les initiatives prises à l’occasion du cinquantenaire de Mai 68, la publication de Mai 68, révolution par l’idée de Maurice Blanchot compte parmi l’une des plus intéressantes. Avec une remarquable et très éclairante préface de Jean-François Hamel et Éric Hoppenot, qui proposent également une notice explicative pour chaque texte, permettant de le situer dans son contexte historique particulier et de préciser son statut.

 

Certains des textes ici recueillis dans Mai 68, révolution par l’idée, un petit ouvrage de 160 pages au format poche, avaient déjà été publiés en 2008 par Éric Hoppenot dans le volume des Écrits politiques 1953-1993 de Blanchot, dont ils constituaient une section en quelque sorte centrale. Ils sont aujourd’hui complétés, en particulier par des lettres (à Marguerite Duras, à Dominique Aury et à Jacques Bellefroid) et par d’autres textes qui permettent de mieux cerner la nature et l’ampleur de l’engagement de Maurice Blanchot dans la séquence historique ouverte par les événements de Mai.

 

Dès le début des événements, Maurice Blanchot est partie prenante des luttes menées par les étudiants et les travailleurs, présent sur les barricades. Membre, dès sa création, du comité d’action étudiants-écrivains, aux côtés entre autres de ses amis Marguerite Duras, Robert Antelme et Dionys Mascolo. Il n’y a là rien d’étonnant. Depuis 1958 et la prise du pouvoir par le général De Gaulle dans les circonstances que l’on sait, Blanchot a placé toute sa réflexion politique sous le signe d’une notion première et sur laquelle il ne transigera pas : le refus. C’est ainsi qu’il écrivait en octobre 1958 : « À certain moment, face aux événements publics, nous savons que nous devons refuser ». Dès cette époque au moins, Blanchot porte en lui l’attente active, l’espoir agissant d’un instant décisif qui viendrait, non interrompre, mais abolir l’ordre apparemment immuable des choses, la morne suite des jours, le déroulement d’une vie politique qui n’est qu’une mort mal travestie (et l’on ne peut pas ne pas songer ici à l’Arrêt de mort, publié en 1948, qui envisageait la même idée sur un plan strictement métaphysique).

Cet instant pour Maurice Blanchot, il porte en 1968 – depuis dix ans et plus – un nom : il s’appelle révolution. Et si l’on souhaite savoir de quelle révolution il s’agit, plusieurs textes du recueil apportent une réponse claire. Une formule apparaît en effet régulièrement sous la plume de Blanchot, énoncée à chaque fois comme une évidence, avec la force d’une conviction inébranlable : « l’exigence communiste ». L’écrivain ne cesse d’affirmer qu’un changement est nécessaire dans un pays qu’il considère comme mort politiquement – et ce changement-là précisément. Ce mot de communisme, utilisé à tort et à travers en ces années-là, il est à noter que loin d’être une formule vague et commode pour Blanchot, l’écrivain s’emploie à lui donner un contenu d’autant plus concret qu’il exprime pour lui une réalité vécue. Et les éditeurs ont raison d’affirmer que pour lui, « l’exigence communiste, au-delà de toute revendication , nest rien sans l’expérience vive d’une politique de l’amitié ».

Ce qu’il appelle « communisme de pensée » ou « communisme d’écriture », Blanchot, avec la rigueur de pensée qui est la sienne, en tire les conséquences : réflexions menées en commun et écriture qui renonce à s’« autoriser » de qui que ce soit, fût-ce de son auteur. D’où l’anonymat systématique des textes affichés, distribués sous forme de tracts ou publiés dans le premier numéro de Comité, la revue du comité d’action étudiants-écrivains. C’est par une citation de Hölderlin (sans doute traduite par Blanchot lui-même) que se clôt ce premier bulletin, qui définit parfaitement dans cette perspective les enjeux et la signification du travail du comité : « La vie de l’esprit entre amis, la pensée qui se forme dans l’échange de parole et par écrit et de vive voix, sont nécessaires à ceux qui cherchent. Hors cela, nous sommes pour nous-mêmes sans pensée. Penser appartient à la figure sacrée qu’ensemble nous figurons ».

Les convictions exprimées par Blanchot dans les pages de cette revue sont d’une absolue radicalité. On peut en juger par ce passage d’un texte intitulé significativement « En état de guerre » : « Qu’est-ce que la lutte de classes ? Ce n’est pas la lutte pour ouvrir le ghetto qu’est la classe inférieure et permettre l’accès à une meilleure classe dans une harmonie satisfaisante : c’est tout au contraire se servir de la fermeture du ghetto pour rendre impossible entre les classes d’autre contact que heurté, violent, destructeur et ainsi peut-être un jour changer la loi même de la structure de classe ». Et dans cette lutte, l’écrivain a un rôle spécifique à jouer dans la mesure où, comme il le signale dans un autre texte du même bulletin, « la culture est le lieu où le pouvoir trouve toujours des complices. Par le moyen de la culture, il récupère et réduit toute parole libre ».

Intransigeant et indéfectiblement solidaire de ses camarades de lutte, Blanchot n’en est pas pour autant moins lucide sur certaines errances inévitables dans une telle situation. C’est ainsi qu’il met en garde à plusieurs reprises contre une certaine esthétisation de l’action politique : « De même, la prise de l’Odéon, quoique joyeuse, laissait-elle trop facilement croire que la culture avait été, par là, libérée, alors qu’elle se décomposait en ce lieu où elle donnait seulement en spectacle la jouissance délicieuse de sa propre décomposition (ce qui est le fin du fin de la culture bourgeoise) ». Et ailleurs : « Lutte extrêmement difficile, d’où doivent être écartées les petites actions isolées, toutes les initiatives qui ne tendent qu’au spectacle et ne sauraient être reprises par l’ensemble des classes en lutte ».

Nous avons signalé que la plupart des textes recueillis dans ce volume ont été publiés sans nom d’auteur. Cela pourrait rendre incertaine l’attribution de certains d’entre eux à l’auteur sous le nom duquel ils sont aujourd’hui publiés. Il nous semble que, sur ce plan, le travail de Jean-François Hamel et d’Éric Hoppenot mérite tous les éloges, qui allie esprit géométrique et esprit de finesse. En effet, outre un travail documentaire rigoureux, ils ont aussi, dans certains cas douteux, fait appel à leur sensibilité de lecteurs. On ne saurait dire que c’est toujours le style de Blanchot que l’on retrouve dans tous ces textes, mais on peut affirmer que c’est toujours son ton. On se souvient de la définition qu’il en donnait dans les toutes premières pages de l’Espace littéraire : « Le ton n’est pas la voix de l’écrivain, mais l’intimité du silence qu’il impose à la parole, ce qui fait que ce silence est encore le sien, ce qui reste de lui-même dans la discrétion qui le met à l’écart ».

 

Dans tous les textes de ce petit et remarquable volume, c’est encore ce silence particulier, unique – et ô combien précieux – de Maurice Blanchot, ce silence qu’il fit entendre avec éclat dans le vacarme des luttes en cours, qui nous parvient aujourd’hui dans toute sa force. Dans toute son actualité, dans toute sa féconde jeunesse. Karim Haouadeg

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Noiriel, un historien « populaire »

Avec Une histoire populaire de la France, publiée aux éditions Agone, l’historien Gérard Noiriel revient sur l’histoire du peuple de France et de ses grandes luttes émancipatrices. Du Moyen Âge jusqu’à nos jours, quand l’histoire éclaire le présent…

 

 Cyrielle Blaire – Pourquoi vous lancer dans cette Histoire populaire de la France ?

Gérard Noiriel – Les éditions Agone m’ont proposé de faire ce que l’historien Howard Zinn avait réalisé dans les années 70 avec Une histoire populaire des États-Unis. J’ai recentré mon travail, non sur les classes populaires à l’instar de l’historienne Michelle Zancarini-Fournel, mais sur la question du « populaire ». À savoir la relation sociale impliquant les dominés et les dominants.

C.B. – On voit dès le Moyen Âge une obsession des puissants à vouloir mettre les indigents au travail…

G.N. – La question du travail surgit avec l’apparition d’une séparation entre les bons et les mauvais pauvres. Le vagabondage est criminalisé à la fin du Moyen Âge par Jean II dit « le Bon », qui prend des ordonnances de « mise au travail ». Celui qui ne travaille pas, on le met en prison, on le cloue au pilori. C’est d’une grande violence.

C.B. – Vous vous attardez sur le vocabulaire employé pour désigner les classes populaires.

G.N. – Jusqu’au XVIIIe siècle, il est très péjoratif. On parle de « populace », les ouvriers sont qualifiés de « barbares aux portes de nos villes » et les paysans « d’étrangers », voire de « sauvages ». On a oublié ce racisme de classe jusqu’au début de la IIIe république. La parole populaire fait irruption dans l’espace public au XIXe siècle avec l’accès à l’instruction et l’arrivée des journaux tenus par des ouvriers, qui se mettent à dénoncer cette humiliation. La bourgeoisie va alors parer le peuple de toutes les vertus, car les élites dépendent désormais du vote des classes populaires. La suspicion et les insultes glissent vers les étrangers et les colonisés.

C.B. – La notion de « peuple indésirable » est au cœur de votre ouvrage.

G.N. – Dans les années 1930, « l’indésirable », c’est l’étranger fuyant les persécutions. Quand éclate la guerre, même les Juifs allemands qui ont fui le nazisme sont suspectés de déloyauté vis-à-vis de la République et internés. S’agissant de la déchéance de nationalité en 1927, un député déclarait : « La République forge un instrument qui, manié par

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d’autres mains, pourra servir la répression politique ». Cela s’est produit avec Vichy.

C.B. – Les insurrections sociales, nombreuses dans l’histoire de France, n’ont jamais été tout à fait vaines ?

G.N. – C’est une autre leçon de l’histoire ! L’exemple le plus frappant est 1848, quand les révolutionnaires chassent Louis-Philippe. La première mesure, c’est le suffrage universel masculin. Même vaincu, le peuple influe toujours sur le cours de l’histoire, il est impossible d’effacer la trace de ses combats.

C.B. – Quelles leçons tirer du gouvernement de Front populaire de 1936 ?

G.N. – C’est le réveil de la combativité ouvrière qui permet le Front populaire. La France était très en retard sur le plan des droits sociaux face aux États-Unis, l’Angleterre ou l’Allemagne. En 1936, des revendications sociales jugées utopiques deviennent légitimes et sont adoptées. Les dominants ne veulent jamais céder leurs privilèges. Mais, quand ils y sont obligés, ils inventent des solutions. Macron prétend que la lutte des classes est une utopie dépassée, mais tous les acquis sont la conséquence de luttes !

C.B. – Les révolutions surgissent-elles quand personne ne les attend ?

G.N. – J’ai pris plaisir à citer de grands intellectuels qui pensaient que les révolutions, c’était fini. Et soudain, en éclatait une nouvelle ! Elles peuvent surgir à tout instant, c’est aux jeunes générations de les inventer. L’avenir nous prépare des révolutions là où on ne s’y attendra pas. Propos recueillis par Cyrielle Blaire

 

Repères

Gérard Noiriel, né le 11 juillet 1950 à Nancy, est l’un des pionniers de

Co Daniel Maunoury

l’histoire de l’immigration en France. Il s’est aussi intéressé à celle de la classe ouvrière et a animé, dans les années 70, une émission d’histoire au micro de la radio Lorraine Cœur d’acier. Directeur d’étude à l’EHESS (École des hautes études en sciences sociales) depuis 1994, il a notamment publié Le creuset français (1988) et Les origines républicaines de Vichy (1998). Très engagé dans l’éducation populaire, il pilote de nos jours l’association DAJA qui œuvre en faveur de la démocratisation de la culture.

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