Du 02 au 12/10, au théâtre L’échangeur de Bagnolet (93) Jean Boillot propose La terre entre les mondes. Du Mexique à l’ailleurs, une pièce de Métie Navajo entre réalisme et poésie. Un joli conte sur la préservation de la planète et l’émancipation des femmes.
L’une est fille de paysans indiens. Fière de sa culture et de son parler Maya, « la langue des oiseaux »… L’autre est fille de colons mennonites, à la foi rigoureuse et férus d’agriculture intensive… Cecilia et Amalia, la brune et la blonde aux cultures radicalement différentes, sympathisent au fil de leurs rencontres. Au point de partir ensemble à la découverte de La terre entre les mondes, de l’autre côté de la forêt, en tout cas de ce qu’il en reste après déforestation et vastes plantations de soja !
En fond de scène, un immense arbre, siège des esprits et refuge pour la grand-mère fidèle aux valeurs ancestrales, morte-vivante qui s’en vient visiter en songe Cecilia, sa petite-fille. Chants, couleurs et senteurs envahissent alors l’espace du théâtre de L’échangeur, à l’heure où les deux jeunes femmes s’affrontent et confrontent leur mode de vie, leurs croyances et aspirations. Des dialogues d’une simplicité déroutante et pourtant porteurs d’une haute valeur ajoutée : le respect de la nature, le respect des cultures, le respect de la femme… Métie Navajo use d’un propos d’une belle lucidité et clarté. Un message politique au sens vrai du terme, une mise en scène aux couleurs chatoyantes d’une élégante finesse.
Est ainsi offert aux spectateurs, tous sens en éveil, un plaidoyer humaniste d’une incroyable puissance « poïétique ». La symbolique illustration du qualificatif choyé par le regretté Édouard Glissant, le romancier et poète antillais qui célébrait la partition du « Tout-Monde » au défi des particularismes locaux ou régionaux ! Du Mexique à l’ailleurs, entre réalisme et poésie, un joli conte fantastique sur le partage des ressources et des richesses, la préservation de la planète et l’émancipation des femmes. Vraiment, un spectacle d’une rare beauté. Yonnel Liégeois
La Terre entre les mondes : une pièce de Métie Navajo, dans une mise en scène de Jean Boillot. Du 02 au 12/10 à L’échangeur de Bagnolet, du 18 au 21/10 au théâtre Joliette de Marseille. Le texte est paru aux éditions Espace 34.
À Saulnay (36), Lucie et Damien Koziaz développent cultures maraîchères et plantes aromatiques. Avec Brin d’être, un retour à la terre qui répond à leurs aspirations et au bien-être collectif.
À l’heure où les circuits courts sont de plus en plus valorisés, il était difficile pour Lucie et Damien de faire mieux ! C’est au sein même du bourg de Saulnay, dans l’Indre, qu’ils ont trouvé une parcelle suffisamment vaste pour développer leur projet. « Les caractéristiques du sol sont différentes selon les endroits. Aussi, nous réservons certaines parties au maraîchage et d’autres aux plantes aromatiques ». Là se récoltent tomates, poireaux, pommes de terre, carottes, courgettes, salades, radis, betteraves… Pour lutter naturellement contre les pucerons et protéger les quelques deux cent pieds de tomates, à proximité on trouve du basilic qui chasse les insectes nuisibles ou des capucines qui les attirent et les éloignent ainsi du fruit. Le couple ne compte pas se limiter à ce type d’activités, le parc des poules sera augmenté pour répondre à une demande croissante d’œufs de qualité.
À quelques pas de là, la place est occupée par les plantes aromatiques : origan, sarriette, bourrache, sauge, thym, estragon … Au total, une vingtaine de variétés vers lesquelles Lucie et Damien souhaitent concentrer une partie plus importante de leur travail. Le projet ? La commercialisation de tisanes. Un bâtiment, déjà équipé d’une salle de séchage, doit être aménagé. « Nous sommes deux exploitants sur ce créneau dans le département, il y a de quoi envisager de réels débouchés », note Damien. Le domaine, ils l’ont trouvé au bout d’une longue série de visites. « Il correspond exactement à nos aspirations ». D’une surface suffisamment vaste (près de 7000 m²), avec une maison vivable immédiatement pour accueillir les deux enfants de la famille, à proximité d’autres habitations… « C’était important pour nous de nous intégrer dans la localité », précise Lucie. En effet, le couple a vécu la première partie de son existence sous d’autres cieux.
À l’ombre des chênes, les salades poussent mieux
Originaire de Châteauroux, Damien a passé sa jeunesse dans le sud-ouest. Après un bac scientifique pour devenir kiné, il s’inscrit à la faculté de médecine de Toulouse. C’est là qu’il rencontre Lucie. Ils arrêtent alors leurs études et exercent différents métiers : ajusteur chez Airbus pour l’un, restauration rapide et aide à domicile pour l’autre… N’y trouvant pas un réel épanouissement, ils décident de changer du tout au tout pour une activité et un rythme de vie plus conformes à leurs valeurs et aspirations. Direction l’Indre, un retour aux sources pour Damien où la greffe, de toute évidence, a bien pris !
Salle de séchage des aromates
Pour le couple, l’immersion en terre brennouse est une réussite. « Ça s’est fait naturellement et rapidement. Portés par le tissu associatif, nous avons le sentiment d’être pris dans une vague positive. On trouve toujours quelqu’un pour aider en cas de problème. Saulnay est une grande famille », constate Lucie avec un large sourire. Une vie sociale riche et un travail au service d’une agriculture biologique contribuant au bien-être des consommateurs et à la protection de l’environnement : pour Lucie et Damien, tant personnel que professionnel, au Brin d’être l’équilibre semble atteint. Philippe Gitton
Le Brin d’être, chez Lucie et Damien Koziac (visite de l’exploitation possible) : 8 chemin des loges, 36290 Saulnay (Tél. : 06.52.72.51.20 ou 02.18.01.08.57). Vente directe sur les marchés : le jeudi matin à Mézières, le vendredi matin à Buzançais, le dimanche matin à Vendœuvres.
Palme d’Or au Festival de Cannes 2023, sort Anatomie d’une chute. Un film de Justine Triet qui sonde les rapports de force dans un couple et les liens parents-enfants : plongée vertigineuse dans l’intimité d’une famille, portrait d’une femme forte, cheminement vers une vérité impénétrable.
Sandra, Samuel et Daniel, leur fils malvoyant de 11 ans, vivent isolés à la montagne. Un jour, Samuel est mystérieusement retrouvé mort au pied de leur chalet : une enquête est ouverte, Sandra inculpée. S’est-il suicidé comme elle le prétend, ou bien l’a-t-elle tué en le poussant du deuxième étage ? Plus tard, Daniel assiste au procès qui le plonge dans les méandres du couple d’intellectuels que formaient ses parents. Avant la radiographie qu’en fera le procès, la première scène du film montre Sandra confortablement installée dans son salon et occupée à répondre aux questions d’une étudiante venue interviewer l’écrivaine. Il y est question des ressorts de la création littéraire mais aussi d’une subtile séduction. Du premier étage émane une musique trop forte qui les perturbe et finit par les obliger à suspendre la conversation. Samuel jalouse le succès de Sandra, il se sent dans l’ombre alors qu’elle brille. Chargé de l’éducation de leur fils à la maison pour pallier son handicap, il n’est plus qu’un prof qui ne trouve ni inspiration ni temps pour écrire.
Justine Triet campe d’abord une femme complexe, puissante, qui assume sa liberté. Dans une scène violente et magnifique de dispute, le couple s’affronte. Quel don de soi, quels renoncements ? Quel engagement, quelle liberté ? Et, concrètement, quel temps reste-t-il ? Pour qui, pour quoi ? Dans une vertigineuse séquence de reconstitution, dont seule la bande son est entendue lors du procès, les deux parents s’affrontent sur l’inégalité du partage des tâches. Habilement, la cinéaste a retourné les rôles et a attribué au père la place traditionnellement dévolue à la mère : celle où les femmes sacrifient leur carrière et nombre de leurs aspirations personnelles pour l’équilibre de la cellule familiale. Loin d’être manichéenne, la plongée dans l’intimité du couple brasse les questions de culture, de culpabilité, de jalousie, de rapports de force.
Mais l’a-t-elle pour autant tué ? Le procès est un lieu où les points de vue se mêlent, se recoupent, se contredisent. La parole de l’un contre la parole de l’autre. En l’absence de preuves tangibles suffisantes, les récits deviennent tout-puissants. Surtout celui que chaque spectateur se raconte au gré des révélations. Ce qui compte, c’est la force du récit qui va appuyer l’innocence ou la culpabilité. En ce sens, la mise en scène montre le procès comme un nouveau lieu de lutte rhétorique, une scène de théâtre où il s’agit aussi de confronter le mode de vie d’une femme libre et moderne au regard de la société française contemporaine. Un exercice auquel Justine Triet ajoute sciemment une nouvelle couche de complexité en convoquant deux cultures et trois langues à la barre : Sandra est allemande, elle s’exprime en anglais (la plupart du temps), elle est jugée en français.
Anatomie d’une chute est le quatrième long métrage de Justine Triet. On peut le lire comme l’aboutissement d’un parcours. La bataille de Solférino, en 2013, racontait déjà l’affrontement d’un couple pour la garde de ses enfants sur fond de précarité et d’instabilité socio-politique. En 2016, Victoria faisait le récit des tribulations d’une jeune avocate et mère célibataire de deux jeunes enfants. En 2019, co-écrit avec Arthur Harari, Sibyl retraçait l’affranchissement douloureux d’un amour passionnel vécu par une psychanalyste et romancière qui soigne, en même temps qu’elle la manipule, une jeune comédienne en détresse sur un tournage… Depuis le départ, Justine Triet s’attache à montrer des personnages féminins se débattant avec leurs aspirations et leurs difficultés, courant après un épanouissement professionnel, personnel, intime. La question du couple est centrale, celle du poids des responsabilités parentales aussi. Les enfants étaient jusqu’ici des personnages secondaires, périphériques, car encore trop petits. Anatomie d’une chute marque, au contraire, la fin de l’enfance de Daniel. Et d’un aveugle, paradoxe, l’avènement du regard. Dominique Martinez
Anatomie d’une chute, de Justine Triet (2h32). Avec Sandra Hüller, Milo Machado Graner, Samuel Theis, Swann Arlaud.
Au cœur de la Bourgogne, du 25 au 30/08 à Cosne-sur-Loire (58), le Garage théâtre a organisé la 4ème édition de son festival. En lisière de cette bourgade, sous-préfecture de la Nièvre sur les bords de Loire,un surprenant atelier à curiosités artistiques : à l’essence même du théâtre, un fabuleux réservoir d’utopies !
Les gens de Cosne-sur-Loire (Nièvre) ont la chance d’avoir, depuis quatre ans, le Garage théâtre, tenu par les Wenzel père et fille (Lou, Cie la Louve). Leur festival avait lieu du 25 au 30 août. La soirée inaugurale a débuté avec Tout augmente, par le trio des Fédérés – Jean-Louis Hourdin, Olivier Perrier, Jean-Paul Wenzel –, reconstitué après quarante-quatre ans. Retrouvailles de pieds nickelés farceurs, finauds, lancés dans un précipité de blagues de potaches, de graves réflexions, de citations d’auteurs aimés, depuis la naissance de l’humanité jusqu’au désir fou incarné par Hourdin, en robe à fleurs, de changer de sexe ! Le lendemain, voilà l’Homme assis, élégant solo de danse conçu par Chloé Hernandez et Orin Camus, qui l’interprète sous de prodigieuses lumières pulsées (Sylvie Debare). Bureaucrate accablé ou écrivain en panne, l’homme quitte son siège, s’étire, exerce souplement un corps rompu à toutes prouesses et envoie valser des rames de papier…
Le concert de Mirtha Pozzi et Pablo Cueco, intitulé Percussions du monde, est un miracle d’ingéniosité sonore, à l’aide d’une multitude d’instruments issus pour la plupart de cultures ancestrales. Pablo Cueco, virtuose du bout des doigts, commente ses explorations avec humour, convoque le poète Benjamin Péret et l’anthropologue André Leroi-Gourhan, lance une incantation lettriste et rend hommage à son père Henri, peintre et penseur.
Thierry Gibault donne vie avec force au roman du Tchèque Bohumil Hrabal (1914-1997), Une trop bruyante solitude, parabole essentielle sur l’état de censure où l’on brûle des livres. Le Banquet de la Sainte-Cécile, de Jean-Pierre Bodin, plus de mille représentations depuis 1994 et la reconnaissance éperdue d’un paquet d’harmonies municipales. Frontalier, de Jean Portante, par Jacques Bonnaffé, mis en scène par Frank Hoffmann, idéal condensé de tout acte d’émigration, boucle la boucle en beauté. Des « surprises dans le jardin » pimentent les après-midi : Jean-Paul et Lou lisent sous un arbre étrange la Jeune Fille de Cranach, pièce qui leur appartient. Une autre fois, Hervé Pierre distille un magnifique poème en prose de Jean-Pierre Siméon sur Orphée et Eurydice, en compagnie du chanteur à voix nue Pierre Mervant. Tout cela est désormais peint sous le glacis des beaux souvenirs. Jean-Pierre Léonardini, photos Jean-Yves Lefevre
Le Garage théâtre, 235 rue des Frères Gambon, 58200 Cosne-sur-Loire (Tél. : 03.86.28.21.93/Web : le.garage.theatre@gmail.com). Pour tout savoir sur l’histoire du lieu, les programmations passées et futures, un petit clic pour le grand choc : les Amis du théâtre vous disent tout !
Post-scriptum : cette chronique a été bêtement rédigée à l’ancienne, sans recours à l’intelligence artificielle.
Que l’anthropologue travaille sur l’Iran, son pays d’origine, ou sur le statut des étrangers en France, Chowra Makaremi laisse dans ses recherches toute leur place à la subjectivité et aux émotions. Paru dans le mensuel Sciences Humaines (N°361, août-septembre 2023), un article d’Adèle Cailleteau.
Chowra Makaremi a sept mois quand sa mère, Fatemeh Zarei, opposante politique à la République islamique d’Iran est emprisonnée. Elle a sept ans quand elle disparaît au cours de l’exécution massive de milliers d’opposants, en 1988. Ce « massacre des prisons », aussi intime pour Chowra Makaremi qu’il est encore tabou en Iran, est le fondement du travail de recherche de l’enfant devenue anthropologue. « Comment l’absence des corps emprisonne-t-elle nos mémoires, là où le politique griffe au plus intime ? Là où seul l’intime reste en témoignage d’une politique ? », demande la chercheuse au CNRS dans son film documentaire Hitch, une histoire iranienne, sorti en 2019.
Cette enquête sur ce qu’il se passe « quand l’histoire a effacé les êtres » est l’aboutissement d’un travail commencé quinze ans auparavant grâce à une découverte fortuite : celle, à l’hiver 2004, des mémoires de son grand-père maternel. Aziz Zarei les a rédigées à partir de 1988 et la mort de sa seconde fille – la première avait été emprisonnée et tuée par le régime en 1982 – pour garder une trace de la tragédie. Chowra Makaremi s’attelle à leur traduction, en parallèle de sa thèse. La contestation populaire qui se met en place après les élections de 2009 – le pouvoir est accusé de fraude électorale par une partie de la population – motive la chercheuse. « Ce mouvement vert prodémocratique secoue toute une génération qui est la mienne, explique-t-elle. Réinscrire la mémoire des opposants politiques des années 1980, c’était une façon d’outiller les militants politiques face à l’État». Le Cahier d’Aziz*, publié en 2011 avec une longue postface qui décrit comment « l’histoire pénètre les vies individuelles », est nouvellement réédité chez Folio Gallimard avec une préface inédite de Chowra Makaremi.
La détresse d’une militante
Le sujet est intime, la démarche de la chercheuse subjective. Et elle l’assume, citant d’emblée le sociologue états-unien Howard Becker : « La question n’est pas de savoir si le chercheur prend parti mais whose side are we on ? (de quel côté sommes-nous ?) » C’est même son engagement qui l’a conduite à la recherche. Sa thèse visait à dénouer un paradoxe : alors que les militants gagnaient des combats juridiques en faveur des migrants, la situation de ces derniers se dégradait. Elle-même le vivait au quotidien : cette diplômée de Sciences po a travaillé de 2005 à 2008 avec l’association Anafé dans la « zone d’attente » de l’aéroport de Roissy, centre de détention pour les étrangers qui ne sont pas admis à entrer dans le pays. « J’ai commencé cette thèse à partir de la détresse vécue en tant que militante », souligne-t-elle aujourd’hui.
Son travail est récompensé en 2021 par la médaille de bronze du CNRS. C’était un peu avant que la mort de la jeune Mahsa Amini en septembre 2022, trois jours après son arrestation par la police des mœurs, éveille un mouvement majeur de contestation en Iran. Cet événement est le point de départ de son nouveau livre, Femme, vie, liberté*. Encore une nouvelle forme d’écriture, loin des articles scientifiques dans lesquels elle se sent « engoncée » : il sera sa chronique, presque au jour le jour sur les événements. « J’ai écrit le livre que j’aimerais lire plus tard, si je devais travailler dans dix ans sur le mouvement Femme, vie, liberté. Pour avoir la trace des micro événements qui ne font pas date, précise-t-elle. Un livre humble, qui nous introduit un monde ». Adèle Cailleteau
*Femme, vie, liberté (La Découverte, 352 p., 21€). Chowra Makaremi est anthropologue et chercheure au CNRS, spécialiste des nouvelles conditions migratoires.
*Le cahier d’Aziz, traduit et présenté par Chowra Makaremi, avec une postface de Christiane Vollaire (Folio Gallimard, 272 p., 8€70).
Dans ce même numéro d’août-septembre, Sciences Humaines propose un original dossier, fort instructif : Changer de vie, qu’est-ce qui influence nos choix d’existence ? « Au contact des penseurs et artistes, ce numéro invite à mettre de l’intelligence dans nos rêves et du rêve dans nos plans de carrière », écrit dans son éditorial Héloïse Lhérété, la directrice de la rédaction. Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des « Sites amis ». Une remarquable revue dont nous conseillons vivement la lecture. Y.L.
Jusqu’au 27/08, se joue au théâtre du Lucernaire (75) L’écume des jours. Le roman à succès de Boris Vian, adapté par Claudie Russo-Pelosi. Entre musique et chansons, un rafraîchissant spectacle proposé par la compagnie des Joues rouges.
Comédiens, musiciens et chanteurs, la bande de garçons et filles de la compagnie des Joues rouges s’empare avec énergie de L’écume des jours de Boris Vian. Il est question d’une belle et douce jeune femme dont est amoureux Colin. Las, Chloé est atteinte d’un mal incurable : la croissance d’un nénuphar qui squatte ses poumons ! En dépit de la mort qui rode, rien ne parvient pourtant à casser l’ambiance, le sourire et la bonne humeur semblent ne jamais devoir quitter les lèvres des joyeux lurons.
Ils ne cessent de s’amuser, chanter et danser, égrenant au fil des chapitres de cette histoireentièrement vraie, « puisque je l’ai imaginée d’un bout à l’autre » précise Boris Vian, les plus emblématiques refrains et ritournelles du célèbre trompettiste. Avec l’adaptation fort originale et réussie de Claudie Russo-Pelosi, l’insouciance et l’insolence premières du roman s’en trouvent magnifiées. L’urgence de vivre, propre à la jeunesse, s’impose envers et contre tout. Malgré les menaces extérieures qui minent le quotidien et le tragique qui s’affiche en permanence sans jamais quitter le devant de la scène, musique jazzy, refrains et couplets entretiennent la confiance aux lendemains, l’espérance en un fol devenir. Un théâtre musical et chansonnier inventif, où le public a plaisir à retrouver l’univers déjanté et surréaliste du grand Boris. Yonnel Liégeois
L’écume des jours : Jusqu’au 27/08, du mercredi au samedi à 19h, le dimanche à 16h, au Théâtre du Lucernaire (Tél. : 01.45.44.57.34).
Au cœur de la Bourgogne profonde, du 25 au 30/08 à Cosne-sur-Loire (58), le Garage Théâtre organise la 4ème édition de son festival. En lisière de cette bourgade de 10 000 habitants et sous-préfecture de la Nièvre, rôde une Louve fière et indomptée. Du nom de la compagnie de Lou Wenzel, la directrice artistique et muse des lieux !
Formée à l’exigeante et réputée école de la Comédie de Saint-Étienne au début des années 2000, la jeune femme à longue crinière noire déambule en toute liberté de cour à jardin : à Cosne-sur-Loire, plus qu’un vocabulaire théâtral, une réalité bien concrète ! En cet ancien garage transformé en repère atypique de création artistique, le spectacle se joue partout : de la scène classique à l’arrière-cour ombragée et en pleine verdure. Loin des ors de la capitale, à cent lieux des sites à la programmation formatée, une tanière à l’imagination rugissante. Conçue par le renommé dramaturge Jean-Paul Wenzel et sa fille Lou, metteure en scène et directrice artistique de la meute…
« Dès mon enfance, j’ai baigné dedans », avoue Lou Wenzel. Qui parle de théâtre, des plaisirs de la scène, de ses premiers émois en tant que jeune spectatrice… Elle est ainsi faite, la louve du Garage, entière, spontanée, d’un naturel confondant ! D’abord une gamine amoureuse des planches bien évidemment, ensuite une fille de comme disent les langues qui se prétendent bien attentionnées, certes mais pas que, qui a travaillé dur, s’est formée en diverses écoles de théâtre (Chaillot, Saint-Étienne), enfin une comédienne à part entière qui impose ses talents sans rien renier de sa filiation.
« Je suis redevable d’une belle transmission entre mon père et moi. Grâce à lui, j’ai découvert la vie de troupe », confesse la jeune femme, « Lui qui fut codirecteur du CDN Les Fédérés de Montluçon durant près de deux décennies, il m’a surtout appris ce que veut dire le verbe fédérer : créer des liens, faire des projets ». Et même bâtir ensemble un théâtre, réinvestir à leur façon ce temps de la décentralisation si chère aux prédécesseurs de l’après-guerre, la génération Dasté-Gignoux-Vilar ! Jean-Paul Wenzelnous l’assurait dans un récent entretien, « ce désir de poursuivre un théâtre de proximité et d’exigence ouvert au plus grand nombre, tel leThéâtre du Peupleà Bussang, me tient toujours autant à cœur » : là-bas un théâtre plus que centenaire au cœur de la forêt vosgienne, ici aux portes d’une cité nivernaise entre pâturage et petite industrie ! Trois ans après l’inauguration de leur nouvelle résidence, fiers d’un Garage Théâtre au sang bouillant, fille-père et mère (Arlette Namiand, dramaturge) s’affichent en un trio gagnant !
Forte de sa compagnie La Louve, créée en 2015 et inscrite en façade du lieu, Lou Wenzel respire à grandes bouffées la simplicité, la convivialité, la générosité. Une marque de fabrique du Garage où se tissent les liens avec la population locale, où se greffent en association les bénévoles qui assurent l’animation, où se bichonnent surtout les futurs spectacles hors toute pression. Avec, au fil de l’année, ateliers d’écriture et stages d’interprétation pour amateurs, accueil de compagnies, résidences de création avec représentation gratuite de sortie autour d’un repas partagé et le fameux festival d’été, du 25 au 30/08, sous l’égide de sa troupe… Amoureuse des textes et de la belle langue, désireuse de partager ses sensibilités poétiques, la metteure en scène et directrice artistique souhaite aujourd’hui s’investir plus intensément du côté de la danse. « J’aime regarder les corps, disséquer comment ils évoluent et bougent, chercher et trouver le lien entre texte et mouvement, parole et corps ». D’un endroit dévolu aux voitures cabossées, la muse des lieux a fait un surprenant garage à curiosités artistiques. Jamais en panne d’idées, à l’essence-même du théâtre, un fabuleux réservoir d’utopies ! Yonnel Liégeois, photos Jean-Yves Lefevre
Le Garage Théâtre, 235 rue des Frères Gambon, 58200 Cosne-sur-Loire (Tél. : 03.86.28.21.93/Web : le.garage.theatre@gmail.com). Pour tout, tout savoir sur La Louve et compagnie, un petit clic pour le grand choc : les Amis du théâtre vous disent tout !
La sélection du Garage, rien que de grosses cylindrées
– Le 25/08, à 21h00 : « Tout augmente », avec Jean-Louis Hourdin, Olivier Perrier, Jean-Paul Wenzel. Qu’on se le dise, une soirée à ne pas manquer : les trois compères des Fédérés se retrouvent pour nous balancer leurs quatre vérités. Une tragédie joyeusement grotesque qui passe en revue grand nombre de dérèglements du monde, de la préhistoire à nos jours : tout un programme !
– Le 28/08 à 21h00 : « Une trop bruyante solitude », du tchèque Bohumil Hrabal. Voilà trente-cinq ans que Hanta nourrit la presse d’une cave de recyclage où s’engloutissent jour après jour des tonnes de livres interdits par la censure. Diffusé d’abord en 1976 à Prague sous forme de publication clandestine, un splendide apologue de la « normalisation », machine à broyer l’esprit. Dans une adaptation et une mise en scène de Laurent Fréchuret, un texte poignant, une fulgurante interprétation de Thierry Gibault.
– Le 29/08, à 20h30 : « Le banquet de la Sainte Cécile ».De et par Jean-Pierre Bodin, avec la complicité de François Chattot. Avec l’ami Bodin, encore un grand moment de complicité, de tendresse, d’humour et de convivialité : l’histoire d’une fanfare dans un petit bourg, comme jamais elle ne vous sera narrée. Une soirée qui se termine habituellement en musique et autour d’un petit verre !
– Le 30/08, à 21H00 : « Frontalier », de Jean Portante. Une mise en scène de Frank Hoffmann, avec Jacques Bonnaffé. L’épopée de toutes les frontières enjambées depuis Enée, fuyant sa ville de Troie, jusqu’au migrant d’aujourd’hui. Processions des voyageurs contraints par l’exode ou le salaire quotidien à changer de pays. Avec l’inénarrable bateleur de mots à la dérive, de rime en rime et tout le toutime pour réveiller nos pupilles ou épicer nos papilles !
Jusqu’au 02/09, à Bussang (88), le Théâtre du Peuple met en scène pour la première fois Cyrano de Bergerac, la pièce d’Edmond Rostand. Portée par une magnifique troupe d’acteurs, cette tragédie romantique du XIXe siècle soulève émotion et enthousiasme.
Les étés se suivent et ne se ressemblent pas. Soleil radieux l’an dernier pour le Hamlet flamboyant de Simon Delétang, avec Loïc Cordery dans le rôle-titre, temps presque hivernal pour cette ouverture du théâtre vosgien avec Cyrano de Bergeracadapté et mis en scène par Katja Hunsinger et Rodolphe Dana, fondateurs de la Yanua Compagnie. Cela n’a pas empêché le public d’être au rendez-vous. Avec huit cents places réservées pour chacune des vingt-deux représentations, la pièce phare d’Edmond Rostand, l’une des plus populaires et les plus jouées du répertoire, confirme son pouvoir d’attraction. Elle y a trouvé sa place, tandis que la nouvelle directrice du Théâtre du Peuple, Julie Delille et première femme à diriger la vénérable institution, prendra ses fonctions en janvier.
Librement inspiré de la vie et de l’œuvre de l’écrivain libertin éponyme, Savinien de Cyrano de Bergerac, Rostand écrivit sa pièce entre 1896 et 1897, un an après la fondation par Maurice Pottecher du Théâtre du Peuple (1895), mais seul l’Aiglon y fut monté, bien plus tard, en 1994, par François Rancillac. Cette tragédie romantique avec son héros de cape et d’épée, au nez proéminent mais au cœur altruiste, avec sa foule de personnages – plus de quatre-vingts – se prête pourtant à merveille au lieu. Elle répond aussi à sa charte et à sa philosophie, qui exigent le mélange de comédiens professionnels et amateurs au plateau, distinguant toujours aujourd’hui « la pièce de l’après-midi », où les amateurs sont les plus nombreux, de « la pièce du soir », avec seulement des professionnels.
« C’est un roc ! C’est un pic ! C’est un cap ! Que dis-je, c’est un cap ? C’est une péninsule ! »
Pour Katja Hunsinger, qui y joua en tant que comédienne amateur il y a trente ans, puis avec Rodolphe Dana, en 2008, dans Hop là ! Fascinus, c’est la réalisation d’un rêve. Ils ont adapté ensemble la pièce fleuve en cinq actes, écrite en près de mille six cents vers, la ramenant à trois heures avec entracte en supprimant scènes et personnages sans rien enlever au rythme et à l’écriture de Rostand. C’est Rodolphe Dana qui interprète avec panache et émotion Cyrano et donne la pleine mesure de ses tourments. Amoureux depuis l’enfance de sa cousine Roxane, il n’a jamais osé déclarer ses sentiments par peur d’être rejeté à cause de ce nez dont il déclare : « C’est un roc ! C’est un pic ! C’est un cap ! Que dis-je, c’est un cap ? C’est une péninsule ! » Lorsqu’elle lui apprend qu’elle est éprise de l’un de ses hommes, Christian (Olivier Dote-Doevi), un cadet de Gascogne, il s’incline et ira même jusqu’à prêter sa voix et sa plume à son rival. Laurie Barthélémy interprète une Roxane complexe séduite par la beauté de Christian mais plus encore par la poésie et la fougue de Cyrano, qu’elle mettra plus de quatorze ans à découvrir. Antoine Kahan fait du comte de Guiche – qui convoite également Roxane – un antihéros. Tous les autres rôles ont été pris en charge par les comédiens amateurs… Ensemble, ils incarnent la rencontre entre une œuvre, un lieu, une équipe. Tous jouent collectif et font magnifiquement entendre un texte où les répliques fusent.
Barbara et Jean Ferrat viennent décaler le classique des alexandrins. La scénographie artisanale d’Adèle Collé et les costumes d’Irène Jolivard voilent et dévoilent les acteurs. La césure viendra juste après l’entracte, en deuxième partie. Envoyés à la guerre contre les Espagnols, Cyrano et ses hommes sont épuisés et affamés. Roxane, à cheval, a bravé le danger pour venir les rejoindre. L’ouverture du fond de scène tant attendue, qui tient les spectateurs en haleine, se donne dans toute sa beauté et son magnétisme. S’y joueront la mort de Christian puis celle de Cyrano. Du fond de la forêt vosgienne, nous parvient donc, forte et claire, la voix des comédiens : de chacun d’entre eux, aucun n’a de micro ! On est alors saisi par ce théâtre puissant et organique. Marina Da Silva, photos Cristophe Raynaud de Lage
Cyrano de Bergerac : jusqu’au 02/09, du jeudi au dimanche à 15H00. Théâtre du peuple, 40 rue du Théâtre, 88540 Bussang (Tél. : 03.29.61.50.48). Rens :info@theatredupeuple.com
Jusqu’au 28/07 en Avignon (84), au théâtre Présence Pasteur, Marie Levavasseur et Franck Berthier proposent L’affolement des biches et Voyage à Zurich. Deux spectacles qui traitent avec subtilité, mais aussi humour et fantaisie, de la mort et du choix de la fin de vie.
Comment parler de la morten famille ? Marie Levavasseur propose d’une part le rire, et de l’autre le regard d’une gamine de treize ans, « Cahuète », pour qui les codes des adultes sont tout simplement dépassés. Zoé Pinelli, avec sa bouille de gentil lutin au féminin, en veut beaucoup à sa grand-mère qui, sans prévenir, a fait le grand bond de l’autre côté du miroir. « Quels récits raconter à ceux qui partent et à ceux qui restent », se demande l’auteure pour qui « ce spectacle est aussi une manière de conjurer nos peurs et de célébrer la vie. Il pose la question de la place du sacré et des rituels dans nos sociétés où les institutions religieuses ou civiles semblent en panne d’inspiration ». Pour donner un coup de main à sa famille laissée sur le quai, Annabelle la défunte (pétillante Marie Boitel) revient parmi eux, pour participer à ces moments un peu particuliers qui précèdent la cérémonie finale.
Annabelle était malade, se savait condamnée. Seul Einstein (Serge Gaborieau) son compagnon et père des enfants, médecin de son état, était dans le secret. Elle avait choisi elle-même son dernier jour, avant de ne plus avoir la possibilité de le faire. Mais voilà que la famille (interprétée par Yannis Bougeard, Béatrice Courtois, Morgane Vallée) est confrontée à cette décision, et à quelques questions annexes comme le choix entre inhumation ou crémation. Pour l’aider, un très étonnant représentant des pompes funèbres (tourbillonnant Valentin Paté) assiste les survivants tout en dialoguant avec la défunte. L’affolement des biches, qui fait une vague référence à ces jolis animaux sensibles et peureux, met sur la table les relations familiales quand chacun, bouleversé par le décès, est aspiré par sa morale, ses convictions, son métier, ses études… Pour son premier spectacle « adulte » après plusieurs pièces destinées au jeune public, la directrice de la compagnie Les Oyatesfait entendre une petite partition originale et assez réjouissante.
Inspiré d’une histoire véritable (celle de la comédienne Maïa Simon), le récit de Jean-Benoît Patricot est adapté et mis en scène par Franck Berthier. Sur le plateau, Marie-Christine Barrault, remarquable, est entourée de Yannick Laurent, Arben Bajraktaraj, Marie-Christine Letort, et Magali Genoud. Ce Voyage à Zurich n’a rien d’une ballade d’agrément, puisque c’est là qu’a décidé de mourir la comédienne, se sachant atteinte d’un cancer désormais incurable. Elle a choisi la Suisse, puisqu’en France la loi interdit toujours aux personnes irrémédiablement condamnées de quitter ce monde dans la dignité, quand leur conscience le leur permet encore. La pièce n’écarte pas les multiples questionnements, inévitables. Avec humour, conviction et délicatesse. Gérald Rossi
L’affolement des biches (jusqu’au 28/07, à 12h25) et Voyage à Zurich (jusqu’au 28/07, à 16h20) : théâtre Présence Pasteur, 13 rue du Pont Trouca, 84000 Avignon (Tél. : 04.32.74.18.54/07.89.21.79.44).
Lors de cette ultime semaine de festival, Avignon (84) offre encore quelques belles surprises. Dont L’Espèce humaine, Les grandes espérances, La couleur des souvenirs ou Dracula Lucy’s Dream, d’après l’œuvre de Bram Stoker.
Dracula, comte et vampire, né de l’imagination de Bram Stoker en 1897, n’est pas un monstre bavard. Et ça tombe bien, car Yngvild Aspeli, comédienne, marionnettiste et directrice artistique de la compagnie Plexus Polaire, en propose une version sans paroles. Mais pas sans émotions. Comme à son habitude, la metteure en scène norvégienne fait montre de diversité créatrice, en mêlant pantins à taille humaine, masques, illusions, vidéos inondant le plateau avec bonheur, bruitages et acteurs qui démultiplient les personnages. Le roman de Bram Stoker a connu depuis sa publication plusieurs aventures, plusieurs traductions, plusieurs adaptations, et le cinéma ne s’en est pas privé. Ici, Yngvild Aspeli s’oriente principalement sur le personnage féminin, d’où le titre Dracula Lucy’s Dream que l’on peut traduire par « Le rêve de Lucy ». Laquelle se débat contre « un démon intérieur » représenté par Dracula. Mais on peut extrapoler le délire.
Domination, dépendance, addiction… sont au programme, comme les apparitions et les dents pointues. Cette adaptation de l’œuvre de l’écrivain irlandais, créée en décembre 2021 au Théâtre des Quartiers d’Ivry s’apprête à partir en tournée en France, mais aussi au Danemark avant le Canada et les États-Unis. Notons que si le sang coule à flots (enfin pas vraiment, mais on imagine) l’humour n’est pas en reste non plus. Finalement, Dracula aura la fin que l’on sait. Seul un pieu planté dans le cœur d’un vampire peut mettre fin à son existence maléfique. Lucy ne parviendra pas à se libérer autrement de cette emprise diabolique. Les comédiens manipulateurs Dominique Cattani, Yejin Choi, Sebastian Moya, Marina Simonova, et Kyra Vandenenden font partager un envoûtement magique et contagieux.
Robert Antelme est un survivant, dans le sens le plus total du mot. Interné par les nazis dans les stalags de Buchenwald puis de Dachau, il a été sauvé par la libération, à quelques jours d’une mort certaine. Membre actif de la Résistance, il a 26 ans quand il est arrêté par la gestapo en juin 1944. En 1939 il avait épousé l’écrivaine Marguerite Duras qui raconté son retour dans La Douleur.
L’espèce Humaine, le seul livre de Robert Antelme, est un récit douloureux. L’ignominie dont il parle est une tranche de son vécu. Du sien et de ses camarades prisonniers, morts ou rescapés. Mise en scène par Patrice Le Cadre, Anne Coutureau, à qui l’on doit aussi l’adaptation, interprète cette parole unique, sur la pensée d’hommes qui s’imaginaient supérieurs à d’autres, issus dont ne sait quelle autre race. Ce texte brulant, est d’une utilité toujours absolue.
L’humour anglais, c’est, avec l’air de rien, dire beaucoup pour rire. Charles Dickens, qui publie dès 1860 son 13e romanLes grandes espérances, a usé de cet artifice pour développer aussi des thèmes chers comme la défense des droits des enfants, des femmes… en passant par ses combats pour l’éducation pour tous. Il est considéré comme le plus grand romancier de l’époque victorienne et connut un gros succès populaire dès ses premiers ouvrages. La compagnie Mamaille, dans une adaptation d’Hélène Géhin a voulu, en 75 minutes, donner vie à l’un de ses ouvrages les plus célèbres. À destination de tous les publics. L’histoire de Pip, contée également par Augustin Bécard, et June McGrane, dans la mise en scène de Laurent Fraunié est au centre de l’aventure, menée avec quelques masques, un décor original et beaucoup de bonne humeur.
Cette douzième pièce, La couleur des souvenirs, que Fabio Marra a écrite, qu’il met en scène et joue, est un moment de tendresse. Ses partenaires, Dominique Pinon, et Catherine Arditi, en frère et sœur, lui, perdant progressivement la vue et elle tentant de venir à son secours, sont remarquables. Les reste de la distribution est à la hauteur; citons donc Sonia Palau, Floriane Vincent, Aurélien Chaussade. Vittorio est un artiste peintre méconnu, qui, on le découvre vite, s’est transformé en faussaire. Exhumant quelques tableaux de grands maitres… Que l’on croyait perdus à jamais. Le margoulin marchand d’art qui revend ces toiles après les avoir fait authentifier, le roule dans la farine du mensonge sans qu’il en soit réellement conscient. Seule certitude pour Vittorio, il perd la vue. Et son exécrable caractère n’arrange rien. Gérald Rossi
Dracula Lucy’s Dream : jusqu’au 24/07, à 09h30 à La Manufacture.
Au Festival d’Avignon, les spectacles se conjuguent au féminin. Plus loin, de l’autre côté de l’océan, à Los Angeles, l’actrice Fran Drescher a donné le top d’une grève historique des acteurs américains. Là-bas comme ici, les femmes prennent la parole.
La programmation de la 77 e édition du Festival d’Avignon s’annonçait féminine et féministe. Julie Deliquet est la deuxième femme à être programmée dans la Cour d’honneur, le lieu emblématique du Festival depuis sa création. D’autres femmes sont présentes : Pauline Bayle, la Brésilienne Carolina Bianchi, la Canadienne Émilie Monnet, Anne Teresa De Keersmaeker, Bintou Dembélé, Clara Hédouin, la Polonaise Marta Gornicka, Rébecca Chaillon, Patricia Allio, Maud Blandel… L’Antigone de Milo Rau est interprétée par l’actrice et activiste autochtone Kay Sara. À Hollywood, la prise de parole de Fran Drescher qui annonce la grève historique des acteurs états-uniens fait trembler les nababs des studios, de Los Angeles à New York. En Iran, en Afghanistan, les femmes ne renoncent pas, malgré la mort qui les guette.
À mi-parcours du Festival, les bruits du monde ne s’arrêtent pas au pied des remparts d’Avignon. Tous les soirs, des milliers de familles se promènent dans les rues de la ville, assistent aux spectacles rue de la République, achètent pour les gamins des ballons de baudruche qui clignotent, des glaces de toutes les couleurs et croisent des amateurs qui courent au théâtre. Les rues comme les salles font le plein. Il y a ceux qui y vont et ceux qui n’y vont pas, qui n’y vont pas encore. Mais qui sont là, quand même. « Courage », est-il écrit au fronton de la Maison Jean Vilar. Ne pas baisser les bras, ne pas renoncer face aux divisions, face à une extrême droite dont la parole est omniprésente, envahissante, trolle les réseaux sociaux. On coupe son smartphone et on court voir le film, magnifique, de Nanni Moretti Vers un avenir radieux. Parce qu’il est des films, comme des pièces, qui vous redonnent du courage.
On a vu l’Écriture ou la vieau Théâtre des Halles, adaptée du livre éponyme de Jorge Semprun, mise en scène par Hiam Abbass et Jean-Baptiste Sastre. On est embarqué par la puissance des mots, par la pensée en alerte de Semprun. On a vu Tomber dans les arbres, de et mise en scène par Camille Plocki. Elle raconte la vie, l’engagement de son grand-père, qui n’était autre que l’historien Maurice Rajsfus, rescapé de la rafle du Vél’d’Hiv, fondateur de l’Observatoire des libertés publiques. Formidable spectacle, joyeux, frondeur, un hommage à ce grand-père qui détestait la police, « comme tout le monde, non ? » s’amuse-t-elle à dire, et ravive ses idéaux révolutionnaires. Le spectacle s’est joué jusqu’à ce dimanche à la Factory. Il sera repris à Paris aux Déchargeurs, nous y reviendrons plus longuement.
On a vu Angela (a Strange Loop) et All of It. Deux propositions, différentes, qui mettent en scène chacune l’itinéraire d’une femme. L’Angela de Susanne Kennedy est un pur produit des réseaux sociaux, une influenceuse qui s’exhibe et parle à ses followers. Elle a basculé dans un autre univers, totalement virtuel, où le réel s’est dissous dans les limbes d’un monde aux contours factices. À ses côtés, un frère, une mère. Les mots sont rares, les voix robotiques (les acteurs parlent en play-back sur leur propre voix préenregistrée), un petit peuple de plastique – on songe au Plastic People de Frank Zappa – qui vit dans un appartement en Formica made in Ikea. Un doudou-loup, d’une voix calme et posée, intervient par écran interposé tout du long. Cela dit le narcissisme poussé jusqu’à son paroxysme, la perte d’humanité. Spectacle étrange, ésotérique même s’il ne laisse pas indifférent.
Alistair McDowall s’est glissé dans la pensée la plus intime de trois femmes et a composé trois monologues mis en scène par deux membres du Royal Court Theatre de Londres, Vicky Featherstone et Sam Pritchard. All of It est un spectacle d’une grande tenue, d’une très grande sobriété, porté par une actrice au jeu impressionnant, Kate O’Flynn. On est happé par cette histoire qui déroule la vie d’une femme, à travers le temps, avec des mots simples qui racontent son émancipation, son désir de vivre. All of It remet le théâtre au centre, la parole, la pensée, au féminin, singulier et pluriel. Marie-José Sirach
All of It : jusqu’au 23/07, à 19h00, Théâtre Benoît XII, 12 rue des teinturiers, 84000 Avignon.
Antigone in the Amazon : jusqu’au 24/07, à 21h30. L’Autre Scène du grand Avignon – Vedène, avenue Pierre de Coubertin, 84270 Vedène.
L’écriture ou la vie : jusqu’au 26/07, à 11h00 (relâche les 13 et 20/07). Théâtre des Halles, 22 rue du Roi René, 84000 Avignon (Tél. : 04.32.76.24.51).
Jusqu’au 26/07 en Avignon (84), au Théâtre des Halles, Ingrid Heiderscheidt interprète À cheval sur le dos des oiseaux. Une pièce écrite et mise en scène par Céline Delbecq. Survivante aux injonctions des services sociaux, la parole d’une femme ordinaire revendiquant sa part de vivante depuis la naissance de son enfant.
En fond de scène, une grande fontaine d’eau, salle d’accueil d’un centre social… Les mains croisées sur les genoux, assise solitaire, une femme ordinaire… Au discours quelque peu trébuchant, des paroles saccadées, le visage inquiet, le propos sans fioritures ni éloquence : des mots simples, ceux du quotidien, un vocabulaire peu riche peut-être pour les bien-disants, emprunt pourtant d’une sincérité évidente ! L’assistante sociale l’a prévenue, il ne faut pas dormir avec son enfant, une grave erreur éducative qui interroge ses capacités à s’occuper du bambin ! Depuis longtemps déjà, Carine est sous haute surveillance ! Depuis qu’un fameux test de Q.I. l’a rangée dans la catégorie « handicapé, déficient mental », le système la protège tout autant qu’il lui impose des règles de vie. Qu’on ne discute pas, à exécuter sans mot dire, sans tenir compte de ses désirs.
Logan son fils, c’est son trésor, sa raison de vivre, elle l’affirme et le répète, avec lui elle a « reçu le monde entier » ! Même si l’alcool ne fut jamais bonne conseillère, un petit verre même de mauvais vin lui permet de dormir tranquille, son fils près d’elle. Lui qui ne dit rien le jour, mais ne cesse de crier la nuit… Elle l’emmène en promenade, lui fait écouter le chant des petits oiseaux, le fait danser sur la musique de la fanfare « même si ça va trop fort pour lui ». Son fils, jamais elle ne l’abandonnera, « c’est mon petit, on se regardera jamais de travers lui et moi ». Carine ? Une femme aimante, émouvante, certes tributaire d’un parcours de vie scellé dans la précarité et la pauvreté, fichée à jamais en marge de la société, mais qui revendique le droit à la parole. Pleine et entière, avec fulgurance et poésie, passion et persuasion !
Seule en scène, mains vacillantes et regard d’une beauté troublante, Ingrid Heiderscheidt affiche une présence bouleversante. Un monologue qui interpelle, interroge de manière radicale les règles, normes et statut d’un système social qui veut tout régenter et contrôler. Privant, ceux-là même déjà démunis et diminués, d’espérer ressembler un peu aux autres, d’aimer et rêver un peu comme les autres : un texte fort, d’une inconfortable lucidité, l’humanité de chacun réhabilitée aux confins de nos failles et défaillances. Yonnel Liégeois
À cheval sur le dos des oiseaux : Jusqu’au 26/07, à 16h30 (relâche les 13 et 20/07). Théâtre des Halles, 22 rue du Roi René, 84000 Avignon (Tél. : 04.32.76.24.51).
Jusqu’au 24/07 en Avignon (84), au Théâtre de la Manufacture, Anne-Laure Liégeois présente Harems. Une adaptation réussie de l’œuvre de la sociologue marocaine Fatema Mernissi, pour qui le monde n’est pas un harem ! Féministe et politique, une parole portée à la scène sans fioriture mais avec beaucoup de justesse.
Il faut savoir gré à Anne-Laure Liégeois de redonner la parole à la célèbre sociologue marocaine, Fatema Mernissi, disparue il y a un peu moins d’une dizaine d’années à Rabat, en 2015. Sa vie durant, dans ses nombreux ouvrages, tout comme dans ses conférences à travers le monde, Fatema Mernissi s’était évertuée à porter la parole des femmes qui, à bien y regarder, dépassait largement l’immense territoire du monde musulman. Son œuvre dépasse aussi la simple sphère théorique pour aborder des rivages purement littéraires et fictionnels comme en témoigne par exemple son livre le plus connu d’un large public, Rêves de femmes.
C’est dans ce livre que l’autrice précise qu’elle est « née en 1940 dans un harem à Fès, ville marocaine du IXe siècle, située à 5 000 km à l’ouest de La Mecque, et à 1 000 km au sud de Madrid, l’une des capitales des féroces chrétiens », incipit entièrement, et à juste raison, repris par Anne-Laure Liégeois dans le très habile montage qu’elle a opéré dans l’œuvre de Fatema Mernissi, parvenant ainsi à jouer sur tous les tableaux, celui du combat féministe comme sur celui quasiment fictionnel. C’est déjà, de ce point de vue, une première réussite du spectacle dont le titre Harems met avec justesse l’accent sur l’une des thématiques essentielles de l’écrivaine. Ce terme apparaît dans les titres de nombre de ses livres, du Harem et l’Occident au Harem politique en passant par Le monde n’est pas un harem ! Le terme, on le voit, est plus qu’emblématique dans son œuvre, Fatema Mernissi allant même jusqu’à interroger les fantasmes aussi savoureux que déplorables que le mot aura déclenché dans nos sociétés occidentales…
Du harem aux contes des Mille et une nuits, la liaison est toute trouvée et Anne-Laure Liégeois ne rate pas l’occasion pour suivre le parcours. Pour en décrire les connotations, bien sûr éminemment (et subtilement) politiques, la metteure en scène a fait appel à deux comédiennes marocaines, Amal Ayouch et Sanae Assif, « sagement » assises derrière une table pour se partager la parole de Fatema Mernissi. Elles le font sans fioriture et avec beaucoup de justesse. Anne-Laure Liégeois y ajoute de très subtiles touches qui font théâtre avec trois fois rien, mais qui mettent véritablement en lumière la force d’une pensée plus que jamais nécessaire. Jean-Pierre Han
Fatema Mernissi, Harems : jusqu’au 24/07, à 13h00 (relâche les 12 et 19/07). La Manufacture, 2bis rue des Écoles, 84000 Avignon (tél. : 04.90.85.12.71).
Aux éditions Le Clos Jouve, Michel Sportisse publie Yannick Bellon, toute une tribu d’images. Une captivante monographie, d’une écriture chaleureuse et empathique, sur l’œuvre et la vie de la cinéaste et féministe. Avec de beaux portraits de famille, ceux de la sœur et de la mère, Loleh et Denise.
Quand Yannick Bellon (1924-2019) devient cinéaste dans les années 1950, on compte sur les doigts d’une main les femmes derrière la caméra. Il y a Nicole Védrès, laquelle a tourné en 1948 Paris 1900 (Yannick Bellon était son assistante), puis Agnès Varda, dix ans plus tard, avec son film la Pointe courte. Michel Sportisse, historien du cinéma, publie sous le titre Yannick Bellon, toute une tribu d’images, une captivante monographie sur celle qui, élève de l’Institut des hautes études cinématographiques (Idhec), finira par totaliser quelque quinze courts métrages de qualité, huit longs métrages marquants et quantité d’émissions exigeantes pour la télévision, sans compter ses travaux de monteuse, sa formation initiale.
Michel Sportisse analyse précisément, une à une, les œuvres de son héroïne, toutes inscrites dans l’ardent souci du réel de la documentariste ( Goémons, d’une durée de 23 minutes, sorti en 1949, fruit d’un filmage ardu dans une île perdue de Bretagne, fut couronné d’un grand prix à Venise), qu’on retrouve dans ses œuvres de fiction de longue haleine, dont la Femme de Jean (1974), Jamais plus toujours (1976), l’Amour violé (1978), l’Amour nu (1981), la Triche (1984) ou encore les Enfants du désordre (1989)… « L’enracinement réaliste » qu’évoque l’auteur va de pair avec un féminisme inspiré en exact rapport avec l’époque de la réalisatrice, qu’il s’agisse du couple, du cancer, du souvenir, du viol, de l’homosexualité ou de l’adolescence délinquante.
Remarquablement informé, d’une écriture chaleureuse et empathique, l’ouvrage brosse de surcroît un beau portrait de famille où sont dépeintes Loleh, la sœur magnifiquement actrice, et la mère, Denise, pionnière de la photographie, tendrement honorée dans le Souvenir d’un avenir. Et l’on croise, dans ces pages érudites et émues, les frères Prévert et le groupe Octobre, l’oncle Brunius, surréaliste impénitent, Jean Rouch, Claude Roy, Jorge Semprun, Henri Magnan, hommes à des moments aimés, tout un bel épisode de la vie intellectuelle et artistique de Paris où ont évolué ces trois femmes à la hauteur dûment ressuscitées. Jean-Pierre Léonardini
Yannick Bellon, toute une tribu d’images : Michel Sportisse, avec une préface d’Éric Le Roy, archiviste au Centre national du cinéma (CNC). Aux éditions Le Clos Jouve où sont déjà parus, du même auteur, des ouvrages sur les réalisateurs italiens Ettore Scola et Mauro Bolognini.
L’année 2023 est l’année du 150ème anniversaire de la naissance d’Alice Guy-Blaché. Pamela B.Green lui rend hommage avec Be natural, le film qui conte l’histoire de la première femme cinéaste. Un nom gommé des mémoires du cinéma, enfin sorti de l’oubli.
Au début, sa vie est « un beau roman, une belle histoire… », comme le dit la chanson. Alice Guy naît à Saint-Mandé (94) le 1er juillet 1873 et commence sa carrière comme sténo-dactylo chez Léon Gaumont en 1894. C’est avec lui qu’elle découvre, l’année suivante, la première projection organisée par les Frères Lumière. Gaumont, très intéressé, souhaite développer le procédé. Le cinématographe n’étant alors qu’un divertissement pour amateurs, il accepte la proposition d’Alice de créer des petits films. « C’est un métier pour jeunes filles », affirme-t-il. Elle y excelle très rapidement, trouvant là une vraie vocation. Sa Fée aux choux, en 1896, est de fait le premier film de fiction au monde. Elle ne s’arrête pas en si bon chemin, des centaines d’autres suivent, près de mille selon Martin Scorsese ! Elle sait tout faire (scénariste, réalisatrice, décoratrice, costumière), elle gère toute la production. Elle aborde tous les styles, comique ou sentimental, elle tourne des westerns et invente le « clip musical » avec les chansonniers de l’époque, Mayol ou Dranem. Point d’orgue en 1906, elle tourne La vie du Christ. Un film de 35 mn, une durée exceptionnelle à l’époque, en 25 tableaux, sans doute son chef d’œuvre !
À l’origine de nombreuses innovations technologiques, comme la colorisation et le chronophone (ancêtre du parlant), elle les introduit aux États-Unis où elle suit son mari Herbert Blaché en 1907. Léon Gaumont l’encourage à partir, craignant peut-être que son talent protéiforme ne lui fasse ombrage… Elle crée sa propre société de production à Fort Lee dans le New Jersey, la Solax, qui restera le studio de cinéma le plus important de toute la période pré-hollywoodienne et fera d’elle la première femme directrice de studio. Elle travaille d’arrache-pied, la maternité ne freine pas sa passion. Elle tourne avec les stars de l’époque, mais aussi avec des acteurs noirs, elle révolutionne sur bien des aspects ce que l’on appelle alors la « photoscène ». À savoir la mise en scène : apparition des gros plans, sonorisation et direction d’acteurs résolument moderne avec pour seule consigne « Be natural»… À l’avant-garde quant aux thèmes de ses films souvent teintés d’humour, elle aborde le féminisme et parfois des sujets aussi graves que la maltraitance des enfants ! Plus étonnant pour l’époque, elle tourne en 1916 un film sur le planning familial, Shall the parents decide.
Après des années d’intense activité et d’un large succès, les choses se gâtent : une partie de ses studios est la proie d’un incendie, elle est en instance de divorce. Alice Guy-Blaché décide de regagner l’hexagone avec ses deux enfants mais la France l’a oubliée et elle ne trouve pas de travail. Dans les premiers ouvrages relatant l’histoire du cinéma, elle constate que son nom n’apparaît pas. Pire, certaines de ses œuvres sont attribuées à d’autres qu’elle a fait travailler, comme Louis Feuillade ! Elle tombe dans les oubliettes, même dans l’histoire de la maison Gaumont : Léon Gaumont promet une correction pour la seconde édition de l’ouvrage, mais il meurt en 1946, ce n’est qu’en 1954 que son fils Louis rétablit l’« oubli ». Alice Guy décide alors de s’attaquer à sa propre réhabilitation. Elle cherche à retrouver ses films, non sans mal. Sans copyright ni générique, ils sont déjà égarés ou disséminés chez les premiers collectionneurs…. Découragée, elle entreprend alors d’écrire ses mémoires, Autobiographie d’une pionnière du cinéma qui, refusée par les éditeurs, ne sort qu’en 1976 chez Denoël : à titre posthume, elle meurt en 1968. À noter que Daniel Toscan du Plantier lui-même, directeur de la maison Gaumont de 1975 à 1985, ignorait son existence !
Comme l’explique l’historienne Laure Murat, « encouragée par Léon Gaumont qui sut lui confier d’importantes responsabilités, objet d’hommages appuyés signés Eisenstein ou Hitchcock, Alice Guy n’a pas tant été victime « des hommes » que des historiens du cinéma. Son effacement est l’exemple même d’un déni d’histoire ». En 1916, l’un de ses derniers films a pour titre Que diront les gens ? Ceux qui verront le documentaire de Pamela B.Green applaudiront à la découverte de ce personnage méconnu. Selon l’aveu de la réalisatrice, reconstituer la vie et l’œuvre d’Alice Guy nécessita un véritable travail d’enquête qu’elle mena en France et aux USA pendant près de dix ans pour dénicher des bobines, des documents, des correspondances, des photos d’époque et glaner des témoignages de son épopée américaine. On y découvre notamment celui de sa fille Simone et, plaisir suprême, deux interviews d’Alice Guy (1957 et 1964) où la vieille dame toujours élégante évoque ses souvenirs. La masse d’informations recueillies est telle que le format du film (103mn) n’y suffit pas. Parfois, on s’y perd un peu sans que l’intérêt ne faiblisse pour ce documentaire exceptionnel.
Sorti en 2019 aux États-Unis et depuis dans plusieurs pays, non sans peine le film trouva enfin un distributeur en France. La Covid 19 coupa le souffle au film, lors de sa sortie nationale… Sans tarder, courez voir Be natural, Alice ne peut sombrer à nouveau dans le jardin de ses merveilles ! Chantal Langeard
Be Natural : L’Histoire cachée d’Alice Guy-Blaché, de Pamela Green. Avec la voix de Jodie Foster (durée : 1h42). Sur Youtube, quelques films d’Alice Guy. Notamment Les résultats du féminisme de 1906, une audacieuse inversion des rôles de genre.