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Judith Rosmair face au rideau !

Jusqu’au 21 janvier, au Théâtre de la Colline (75), Judith Rosmair propose Curtain Call ! (Tombée de rideau). Un spectacle où se mêlent fantasmes et réalité, mémoire et insomnie à la veille d’une première théâtrale où elle endosse le rôle d’Anna Karénine, l’héroïne de Tolstoï. De la crise de nerfs à la crise d’identité.

Demain est un grand jour ! Veille de première pour l’adaptation théâtrale du roman de Tolstoï, veille stressante pour celle qui endosse le rôle-titre, doit assumer le destin tragique d’Anna Karénine… Impossible de trouver le sommeil, difficile de mémoriser son texte, terribles doutes sur ses qualités d’interprétation ! Seule en scène, gisante dans la pénombre sur la table haute faisant office de couche, la comédienne égrène avec force quelques propos échevelés, appels angoissants à sa mère et délires mortifères de l’héroïne de papier. Côté cour, s’élèvent les notes discordantes d’un trombone. Images furtives et littéraires, erre en gare une femme désemparée : sons d’une loco vapeur, le train est annoncé, le suicide avancé… Lumières, Judith Rosmair se redresse, demain sur scène elle fera face à Vronski, son compagnon de jeu. Anna Karénine doit vivre, Anna Karénine vivra !

Tantôt frêle et désemparée, tantôt lucide et combative, l’auteure et interprète nous entraîne dans une hallucinante histoire entre fantasmes et réalité, revêtant avec conviction les divers habits de son « seule en scène » : la chapka d’Anna Karénine, le gilet élimé de sa mère disparue… Voix, musiques et chansons se mêlent en cette nuit de tous les dangers où se refuse le sommeil, où le corps flotte en semi inconscience et divague l’esprit entre souvenirs heureux à la lecture du roman de Tolstoï et dures contingences à l’apprentissage du texte. Le destin de la comédienne sera-t-il à l’identique de l’héroïne de Tolstoï, suicidée sous la plume du romancier ? Doit-elle poursuivre cette relation amoureuse avec son partenaire de scène interprétant Vronski, beau et con tout à la fois comme le chanterait Brel ? Que penser de sa propre mère autant aimée que détestée, soi-disant partie sans laisser d’adresse au temps d’avant, juste décédée d’une tumeur au cerveau ? Comment réagir à la découverte de ce journal intime dont elle entame la lecture en cette nuit cauchemardesque ? L’hier et l’aujourd’hui se brouillent et se télescopent, comment faire face ici et maintenant ?

Découverte en France dans Tous des oiseaux, la pièce de Wajdi Mouawad où elle interprétait le rôle de Norah, formée au Conservatoire de Hambourg et multi primée sur les scènes allemandes, Judith Rosmair déploie tout son talent en ce monologue aussi singulier qu’étrange. Une poignante plongée dans les tréfonds d’une conscience révoltée et malmenée par les soubresauts de l’existence, nuit blanche et sombre doute quand le rideau de scène se la joue frontière entre vie et mort. Lumineuse, virevoltante sur cet assemblage de tables qui lui sert d’estrade, colérique ou ingénue, espiègle ou désespérée, elle compose un subtil duo avec Johannes Lauer, l’émérite musicien qui scande la partition. Yonnel Liégeois

Curtain Call ! : Jusqu’au 21/01, du mercredi au samedi à 20h, le mardi à 19h et le dimanche à 16h. Spectacle en allemand surtitré en français. Théâtre de la Colline, 15 rue Malte Brun, 75020 Paris (Tél. : 01.44.62.52.52).

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Andromaque, figure de la passion

Jusqu’au 28/01, au théâtre de L’épée de bois (75), Jean-Yves Brignon met en scène Andromaque, la pièce de Jean Racine. Portée par quatre formidables comédiens, la puissance allégorique de la tragédie touche droit au cœur et aux sens.

Après un passage à La Folie Théâtre, on souhaite à l’Andromaque de Jean-Yves Brignon, qui se donne jusqu’à fin janvier au théâtre de L’épée de bois, de prendre toute la lumière ! C’est la première pièce de sa nouvelle compagnie À visage découvert après de longues années consacrées au théâtre jeune public puis à bourlinguer en Australie. Il y a quelque chose d’enfantin et de dépaysant dans cette façon de s’emparer avec quatre formidables acteurs, en alternance, de tous les rôles de la tragédie de Racine résumée par la célèbre formule : « Oreste aime Hermione, qui aime Pyrrhus, qui aime Andromaque, qui aime Hector, qui est mort. »

Des relations triangulaires fascinantes et écrasantes

Ici, elle démarre comme un jeu entre quatre jeunes gens qui découvrent des costumes dans une malle et se glissent, pour brouiller leurs propres sentiments, dans la peau de personnages d’un autre temps. Celui de la guerre de Troie au cours de laquelle Achille a tué Hector et capturé Andromaque dont son fils Pyrrhus est tombé éperdument amoureux alors qu’il était promis à épouser Hermione, fille du roi de Sparte. Andromaque, elle, ne survit que pour son fils Astyanax et abhorre Pyrrhus. Elle n’aura que sa propre mort à mettre en jeu pour échapper au désir du roi d’Épire et au chantage auquel il l’assigne, l’épouser pour empêcher la mort de l’enfant qu’est venue réclamer Oreste, au nom des Grecs. Hermione, elle, est prête à toutes les manipulations et au crime pour garder Pyrrhus.

Pour démêler l’écheveau de ces relations triangulaires fascinantes mais aussi écrasantes, Jean-Yves Brignon a d’abord placé ses acteurs, Suzanne Legrand ou Claire Delmas, Emma Debroise ou Sophie Neveu, Joël Abadie, Augustin Guibert ou Benoit Guibert (respectivement Andromaque et Cléone, Hermione et Céphise, Oreste, Phœnix, Pyrrhus et Pylade) à l’intérieur d’un cercle délimité par une guinde (pour le mot corde, de tradition interdit sur scène ou sur un plateau de cinéma) épaisse symbolisant à la fois la piste de cirque et l’espace d’un ring où les protagonistes vont s’affronter dans une lutte à mort. Ils déplient toutes les nuances de l’amour et de la haine auxquelles viennent se frotter et se brûler les protagonistes, explorent leur mise en relation les uns avec les autres, analysent leur façon de se perdre l’un après l’autre et jusqu’au dernier.

Plaies de la guerre et déchirures de la passion

Andromaque seule, auréolée de fidélité et de pureté, survivra au carnage, passant de captive à veuve et reine à la fois. On aime la fièvre du jeu des acteurs, l’expression exacerbée de leurs troubles, leur dextérité à changer à vue de costumes, d’accessoires et de registres d’interprétation. Leur énergie vocale et corporelle, sans cesse renouvelée et subtilement sertie par la musique de Robinson Senpauroca, est à la hauteur de la beauté des alexandrins qu’ils rendent incantatoires et familiers. On est aussi sensible à la scénographie dépouillée mais puissante de Sevil Gregory à laquelle les lumières de Vincent Lemoine donnent des éclats et des ombres.

Les plaies de la guerre et les déchirures de la passion ne se font pas entendre comme la restitution historique d’un texte écrit en 1667 – Racine a alors 28 ans et est follement amoureux de la comédienne pour qui il a créé le rôle d’Andromaque – mais sont déchiffrées et vécues dans une sensibilité contemporaine par des jeunes gens qui sans rien sacrifier à la rigueur exigeante de la langue incorporent sa poésie pour venir nous toucher au cœur et à l’âme. Marina Da Silva

Andromaque de Jean Racine, mise en scène de Jean-Yves Brignon : Jusqu’au 28/01, du jeudi au samedi à 19h, les samedi et dimanche à 14h30. Théâtre l’Épée de bois, la Cartoucherie, Route du Champ de Manœuvre, 75012 Paris (Tél. : 01.48.08.39.74).

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Catherine Hiegel, en gratitude !

Les 12 et 13/01, à la Coupe d’Or de Rochefort (17), Fabien Gorgeart met en scène Les Gratitudes, d’après Delphine de Vigan : douceur et tendresse pour une vie qui chemine vers ses derniers feux. Avec Catherine Hiegel, impressionnante en autrice devenant aphasique.

D’abord détendre l’atmosphère… Le public, et il joue le jeu avec bonheur, est invité par Pascal Sangla, musicien et comédien, à chanter quelques tubes plutôt anciens comme Mistral gagnant de Renaud, le Sud de Nino Ferrer, ou encore Une chanson douce d’Henri Salvador. Une petite dame, plus très jeune, prend le relais sur scène. Ces premières minutes des Gratitudes sont des instants de simplicité et de chaleur humaine. Largement inspirés par le roman de Delphine de Vigan, ici adapté avec le concours de l’autrice.

Pour sa première mise en scène, Fabien Gorgeart avait mis en chantier la nouvelle d’Emmanuèle Bernheim, Stallone, dont l’héroïne, Lise, très modeste secrétaire médicale, décidait de reprendre sa vie en main après avoir vu Rocky III au cinéma. Un spectacle éclatant vers une nouvelle vie. Avec les Gratitudes, il n’est pas question de flamboyance, mais de douceur, de tendresse, dans une vie qui chemine vers ses derniers feux. Pascal Sangla quitte vite le rôle du gentil maître de chant pour celui de Jérôme, orthophoniste intervenant en milieu hospitalier. Tout se passe alors dans un décor volontairement dépouillé, avec un large fauteuil et une table supportant les claviers, rythmé seulement par des couleurs changeantes.

Depuis peu, Michka (Catherine Hiegel), jusque-là vieille dame indépendante, a intégré cet Ehpad. Progressivement elle glisse dans les zones troubles où la mémoire se perd. Elle devient aphasique, consciente de mélanger les mots, en prend un pour un autre, ne les assemble plus. Nommer une lampe torche devient une victoire remportée sur la nuit. Parfois, utiliser un mot pour un autre peut aussi être comique, même si ce ne sont pas ces ressorts qui sont recherchés. Michka n’est pas dupe. Elle s’en amuse, un peu, parfois, et quand elle chante, les mots reviennent. Parce que, paraît-il, la mémoire musicale est différente de la mémoire courante. Les efforts de Jérôme sont vains, il le sait, la maladie est inéluctable. Et d’autant plus glaçante que Michka, parolière de profession, a passé toute sa vie en compagnonnage absolu avec les mots et leur sonorité.

Cette dislocation du langage qu’elle réussit à merveille rappelle, mais en est-il besoin, que Catherine Hiegel, impressionnante, est une grande comédienne. Le succès des Gratitudes lui doit beaucoup. Même lorsque se greffe une histoire dans l’histoire, quand Michka tente de retrouver le couple qui, pendant la guerre, a hébergé et de fait sauvé la vie de la gamine juive qu’elle était. Une jeune femme, Marie (Laure Blatter), sa voisine, l’aide dans cette dernière quête. Pour que tous les souvenirs ne disparaissent pas, pas encore. Gérald Rossi

Les gratitudes, Fabien Gorgeart : Les 12 et 13/01 au Théâtre de la Coupe d’Or, Rochefort (17). Les 16 et 17/01 aux Espaces Pluriels de Pau (64). Les 23 et 24/01 au Grand R, La Roche-sur-Yon (85). Le 27/01 au Bateau Feu, Dunkerque (59). Les 30/01 et 01/02 au Théâtre Sorano, Toulouse (31).

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Neige, ou l’appel de la forêt

Jusqu’au 22/12, au théâtre de La Colline (75), Pauline Bureau propose Neige. L’histoire d’une petite fille malheureuse qui fuit dans l’univers enchanteur d’une nature sauvage, peuplée d’animaux. Comme dans les contes de fée, un régal pour les petits et les grands !

De la verdure a poussé dans le théâtre, sous la verrière. Partout, de petits refuges pour les oiseaux et autres bêtes à plumes et à poils, sur le  mur, à l’entrée de la grande salle, une large fresque représente une forêt. Dans la salle, nous sommes enveloppés par des futaies projetées sur les parois. De même, le rideau s’ouvre sur des arbres, des fourrés, des feuilles mortes au sol. C’est dans cette ambiance qui sent bon l’humus que commence Neige. 

L’adolescence en marche

Neige se révolte contre sa mère, une femme d’affaire stressée. Elle la veut sage comme une image dans son tutu blanc : bien coiffée, performante à l’école et en danse classique. Elle ne comprend pas que sa fille n’est plus une enfant. Quand elle lui dit qu’elle a saigné pour le première fois, elle ne réagit pas et la rudoie pour des vétilles. Sur un coup de tête, la petite se coupe les cheveux et rejoint des amis dans la forêt… Mais cela ne se passe pas comme elle veut avec Chris, un camarade d’école dont elle est secrètement amoureuse. Tandis que ses parents et la police la cherchent, elle sera recueillie par un « homme des bois », lui aussi en rupture de banc suite à un accident du travail. Au milieu des chevreuils et des loups, Neige se réconcilie avec elle-même et avec sa mère à l’heure des retrouvailles. Elle quitte son tutu blanc comme un papillon sa chrysalide …

« J’avais envie d’écrire un spectacle qui soit à la fois un conte et un teen movie », dit Pauline Bureau. Son texte tricote avec l’imaginaire de Blanche-Neige en mode subliminal, avec la mauvaise mère (la marâtre), le père absent ( le mari occupé ailleurs) et l’homme providentiel qui recueille Neige (les chasseurs du conte de Perrault).  On pense aussi au film de Walt Disney. D’une grande justesse tant que l’histoire se place du point de vue de l’enfant, le récit devient pesant quand il s’attarde dans les scènes entre les parents. Pourquoi représenter les problèmes du couple ou justifier la maltraitance de la mère sur sa fille par celle qu’elle a subie, enfant ?

Merveilleuse nature

Les images ici sont plus importantes que les mots, elles parlent d’elles-mêmes en écho à la puissante symbolique des contes populaires. L’appartement des parents de Neige, avec son miroir, nous renvoie dans le monde illusoire et factice des villes, en contraste avec l’univers de la forêt. Ici la nature évolue au fil de l’histoire, marquant le passage de l’enfance à l’âge adulte de l’héroïne : de l’automne la morte saison à la glaciation hivernale où  Neige s’évanouit, puis au printemps, temps de la renaissance et de la résilience. Sur les écrans surgissent de partout, comme par magie, des chevreuils silencieux. Un loup vient menacer le père de Neige, lui signifiant qu’il n’appartient pas à ce monde paisible. La bête au contraire se montre amicale avec le chasseur. Les enfants, dans la salle jubilent à la vue de ces apparitions magiques, ceux du premier rang tentent d’attraper les flocons de neige qui tombent lentement sur la scène. Cette féérie est portée avec justesse par les comédiens, parties prenantes de ce monde onirique.

« Ce spectacle est sûrement le plus visuel que j’ai jamais imaginé », concède Pauline Bureau. « Emmanuelle Roy signe la scénographie sur la forêt et sur l’eau. On a travaillé sur des images, la musique, le silence, les états d’eau (neige, glace, brouillard, eau noire) ». Les effets spéciaux du maître magicien Clément Debailleul font merveille : les animaux se glissent subrepticement dans le décor. Des images sub-aquatiques, tournées avec les acteurs et projetées sur la citerne qui s’élève au milieu des bois, nous donnent l’illusion d’une plongée libératoire dans une eau matricielle. Un enchantement pour petits et grands, en ces périodes où l’on oublie parfois de rêver ! Mireille Davidovici

Neige, de Pauline Bureau : jusqu’au 22/12, au théâtre de La Colline. Les 11 et 12/01/24 au Théâtre Le Bateau Feu – Dunkerque (59). le 25/01 au Théâtre Le Cratère – Alès (30). Les 5 et 6/02, à la Scène nationale d’Alençon (61). Les 11 et 12/04 à L’Espace des Arts, Scène nationale de Chalon-sur-Saône (71). Les 17 et 18/04 au Théâtre de Cornouaille, Scène nationale de Quimper (29).

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Nasser Djemaï, gardien de vies

Jusqu’au 16/12, au Théâtre des Quartiers d’Ivry (94), le metteur en scène, auteur et directeur Nasser Djemaï propose Les gardiennes. Entre humour et émotion, la partition de quatre femmes au crépuscule de leur vie qui embrassent le futur avec fougue et énergie ! Fières de leur passé et confiantes en l’avenir.

Elles sont pimpantes, les trois fées du logis qui squattent l’appartement de Rose ! Un peu usées et fripées, certes, peut-être même un peu timbrées, mais toujours libres et disponibles pour seconder leur copine, désormais confinée dans son fauteuil roulant… « Ces Gardiennes sont fées et sorcières », confirme Nasser Djemaï, l’auteur-metteur en scène et directeur du Théâtre des Quartiers d’Ivry. « La vieillesse, elles en jouent, elles en rient, elles l’assument… Elles ont partagé les grandes espérances de l’après-guerre, elles ont connu des grèves victorieuses et la promotion sociale des enfants ». Quatre tranches de vie enracinées dans la camaraderie des luttes ouvrières d’hier, quatre femmes solidaires encore aujourd’hui pour faire face à l’adversité et s’occuper de Rose au quotidien, du soir au matin.

Un quotidien bien rôdé entre repas et tâches ménagères, les humeurs de l’une et les fantasmes de l’autre jusqu’au jour où l’intrusion de Victoria, la fille de Rose, vient perturber cet ordinaire bien huilé ! Son projet ? Assurer le bien-être de sa mère, face aux risques inhérents à son état de santé, la convaincre d’un placement en maison de retraite médicalisée… Une éventualité qui a le don de révolter les trois copines, elles en sont convaincues : exfiltrer Rose de son quartier et de sa maison, la couper de son environnement et de son tissu de relations qui la font être encore au monde, c’est proprement signer son arrêt de mort ! En dépit de son handicap, Rose, l’ancienne syndicaliste et meneuse de grèves, reste une lutteuse, une combattante dont ses amies connaissent la fureur de vivre.

Le conflit est inévitable, l’opposition entre générations à son apogée ! Sur le plateau, les quatre mamies flingueuses sont pétillantes de naturel et de fraîcheur. Qui s’emparent du texte de Djemaï avec force humour, s’évadant dans des fantasmagories au hasard fumeux pour mieux s’ancrer dans la réalité… On s’émeut du sort réservé à nos anciens, on sourit de leur imaginaire fourmillant d’inventivités pour mettre la jeunette en échec, on applaudit à ces forces inconnues qu’elles puisent en elles-mêmes pour s’en aller gagner cet ultime combat à décider seules ce que doit être leur devenir, symbole de liberté et de dignité. Comme hier à l’usine, unies dans leur projet, unanimes dans leur discours, « profiter des derniers rayons du soleil, connaître de nouvelles aventures, être encore amoureuse »… Pas de limite d’âge à un tel programme, c’est réjouissant de rêver alors d’une révolution future germant dans les ehpads pour s’en aller battre le pavé, toutes générations confondues ! Yonnel Liégeois

Les gardiennes : jusqu’au 16/12, au TQI. Espaces Pluriels – Pau, les 20 et 21/12. Théâtre Victor Hugo – Bagneux, le 12/01/24. Les Salins – Martigues, le 16/01. Scène nationale de Bourg en Bresse, les 24 et 25/01. Théâtre Le Reflet- Vevey (Suisse), le 2/02. L’Hectare – Territoires vendômois, le 8/02. Le Cèdre – Chenôve, le 6/04.

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Didier Eribon, un retour (à)mère

Aux éditions Flammarion, Didier Eribon publie Vie, vieillesse et mort d’une femme du peuple. Un ouvrage essentiel et poignant, où le philosophe et sociologue nous entraîne dans les tourments du grand âge. En dressant le portrait de sa propre mère, en évoquant son destin laborieux et douloureux.

S’il est bien une réalité incontournable à laquelle nul ne peut échapper, c’est bien celle de notre finitude et, peut-être plus angoissante encore, celle de la mort de nos proches. On commence par constater des signes de faiblesse physique, annonciateurs d’un début de dépendance, et un désintérêt vis à vis de l’extérieur. Didier Eribon a retrouvé sa mère après de longues années d’éloignement. « Le fossé qui s’était creusé entre nous n’avait pas été le fruit d’une rutpure, mais d’un éloignement progressif qui avait commencé très tôt, pour devenir, assez rapidement, quasi total et sans retour possible ». Dans Retour à Reims, il exposait les raisons qui l’avaient poussé à quitter le foyer familial et son environnement, ne supportant plus le climat étouffant et les allusions racistes et homophobes qui émaillaient les conversations. Il y retraçait également son difficile parcours de transfuge de classe, évoquant les écueils douloureux de ce passage d’un monde prolétaire à celui d’une élite cultivée. Expérience très proche de celle décrite par Annie Ernaux qui a si subtilement raconté la honte…, puis la honte d’avoir eu honte de son milieu d’origine !

Au fil des décennies, l’heure est venue pour la fratrie Eribon de s’occuper de leur mère, vieillissante et affaiblie. Pour l’auteur, le dialogue est toujours aussi difficile, accablé par ses propos : « ma mère était une vieille femme raciste et je devais l’accepter telle qu’elle était ». Les quatre frères doivent bientôt prendre l’une des décisions les plus difficiles d’une vie résumée dans ce mot affreux, le placement, qui ne rapporte que douleur et culpabilité. Encore faut-il convaincre l’intéressée qui précisément ne l’est pas et s’accroche à son logement. Pour y parvenir, sont prononcées ces  paroles aussi mensongères qu’apaisantes. « Ne t’inquiète pas. Ici ils vont bien s’occuper de toi. Tu verras, tu seras bien ». Sa mère espérant alors envers et contre tout une amélioration de son état, il culpabilise de l’avoir rassurée… «  Mais comment dire à sa mère: non, tu ne vas pas guérir, non tu ne vas pas aller mieux ? ». Au contraire, elle ne cessera de s’affaiblir dès son entrée dans l’établissement, tant physiquement par une immobilité contrainte que psychiquement par une perte progressive de tous ses repères sociaux et amicaux.

L’état de sa mère s’aggrave, elle est atteinte par ce « syndrome de glissement » constaté par de nombreux soignants : comme tant d’autres, elle lâche progressivement les bords du tobbogan… À sa mort, Didier Eribon fait siennes  la douloureuse phrase d’Albert Cohen « jamais plus je ne serai un fils » et la plainte d’Annie Ernaux « je n’entendrai plus sa voix » (Une femme). Comme pour cette dernière, transfuge de classe comme lui, la mort de sa mère, dernier parent survivant, ne signifie pas seulement la perte du rôle filial mais la disparition du dernier lien qui rattache au milieu ouvrier d’origine. Il replonge dans ses souvenirs pour ressusciter la vie de cette femme du peuple : « Elle avait été une enfant abandonnée, placée à 14 ans comme bonne à tout faire, une femme de ménage, une ouvrière d’usine… elle s’était mariée à 20 ans et avait vécu  pendant 55 ans avec un homme qu’elle n’aimait pas ». Elle a travaillé dur, élevé quatre enfants, fut malheureuse toute sa vie. Veuve et octogénaire, elle savoure alors sa découverte de la liberté et l’absence de contraintes, elle s’offre même le vertige d’un amour tardif !

En sociologue averti, Didier Eribon est accablé de constater la déshumanisation progressive des pensionnaires en ehpad ou maison médicalisée, coupés de toute activité stimulante et de leurs chères habitudes, sommés de suivre les règles d’une vie en commun qui leur est imposée avec des gens qu’ils ne connaissaient pas auparavant. « Seule sur son lit de la maison de retraite, ma mère protestait, clamait son indignation. Mais son cri ne s’adressait qu’à une seule personne, moi ». Il se souvient que Simone de Beauvoir, parlant de son livre La vieillesse, disait « avoir voulu écrire un essai qui serait, touchant les personnes âgées, le symétrique du Deuxième Sexe ». L’ouvrage n’eut pas, loin s’en faut, le même retentissement… Pourtant, si la condition des femmes concerne la moitié de l’humanité, les conditions de notre vieillesse nous concerne toutes et tous. C’est sans compter sur le déni farouche qui persiste encore dans notre société lorsqu’il s’agit d’aborder sérieusement les problèmes de la fin de vie.

En conclusion, le philosophe propose une réflexion stimulante sur nos rapports aux personnes âgées et à la mort, sur l’expérience du vieillissement. Qui s’apparente à « une expérience-limite dans la philosophie occidentale, l’ensemble des concepts semblant se fonder sur une exclusion de la vieillesse » : comment mobiliser des personnes qui n’ont plus de mobilité ni de capacité à prendre la parole et donc à dire « nous  » ? Pour Didier Eribon, ce « retour (à)mère » est tout à la fois un cri de colère et un cri d’amour. Chantal Langeard

Vie, vieillesse et mort d’une femme du peuple, par Didier Eribon (Flammarion, 336 p., 21€).

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La culture, pour que la guerre cesse

Le dimanche 19 novembre, 14h à Paris, à l’initiative du collectif « Une autre voix », plus de 500 personnalités du monde de la culture appellent à une « marche silencieuse, solidaire, humaniste et pacifique ». Pour que « cesse immédiatement » la « guerre fratricide » entre Palestiniens et Israéliens.

L’actrice Lubna Azabal, présidente du collectif « Une autre voix »

Parmi les signataires : Simon Abkarian, Isabelle Adjani, Pierre Arditi, Ariane Ascaride, Aure Atika, Jacques Audiard, Nathalie Baye, Pauline Bayle, Charles Berling, Juliette Binoche, Sami Bouajila, Laure Calamy, Marilyne Canto, Isabelle Carré, Marion Cotillard, Jean-Pierre Darroussin, Arnaud Desplechin, Nasser Djemaï, Stéphane Goudet, Christophe Honoré, Agnès Jaoui, Michel Jonasz, Claude Lelouch, Jalil Lespert, Anne-Laure Liégeois, Alex Lutz, Ibrahim Maalouf, Nicolas Mathieu, Sylvain Maurice, Kad Merad, Sabrina Ouazani, Bruno Podalydès, Elie Semoun, Leila Slimani, Bérangère Vantusso, Régis Wargnier, Elsa Wolinski…

« Le 7 octobre 2023, le monde s’est réveillé éventré. Les viscères de son humanité entre les mains. Le 7 octobre 2023, les vies de 1450 civils Israéliens ont été broyées, exterminées, détruites, assassinées, un massacre perpétré par les milices terroristes du Hamas. Le 7 octobre 2023, 240 civils israéliens ont été kidnappés et demeurent introuvables (…) Depuis le 7 octobre 2023, le sang ne cesse de couler, depuis, des milliers de civils palestiniens meurent à leur tour, ils meurent toutes les heures, tous les jours sous les bombardements de l’armée israélienne.

(…) Depuis le 7 octobre 2023, l’horreur et la souffrance déchirent Palestiniens et Israéliens selon une mathématique monstrueuse qui dure déjà depuis longtemps. Cette guerre fratricide nous touche toutes et tous, et peu importent nos raisons ou affinités de part et d’autre du mur, nous souhaitons qu’elle cesse immédiatement et que les deux peuples puissent enfin vivre en paix.

(…) Aujourd’hui le monde est dramatiquement divisé. Aujourd’hui nos rues sont divisées. Une vague immense de haine s’y installe peu à peu et tous les jours actes antisémites et violences en tous genres surgissent dans nos vies. Les mots « choix » et « clan » nous sont imposés : « Choisis ton clan ! » Mais quand la mort frappe, on ne pleure ni ne se réjouit en fonction de son lieu de naissance.

(…) À cette injonction de choisir un camp à détester, il est urgent de faire entendre une autre voix : celle de l’« union ». La voix de l’union, c’est la voix multiple, polyphonique, vivante, c’est la preuve du lien si puissant qui existe en France entre les citoyens juifs, musulmans, chrétiens, athées et agnostiques (…) C’est la voix qui est à l’unisson de nos cœurs et plus que jamais il est urgent de la faire entendre. Ensemble. Urgent que cette voix-là se mette en marche et retisse maille à maille les tissus déchirés de nos rues.

Cette voix forte et unie n’a pas besoin de parler parce que le silence, nos visages et nos corps côte à côte sont la plus belle réponse aux vociférations de tous les extrêmes. C’est pourquoi nous organisons une marche silencieuse, solidaire, humaniste et pacifique qui s’ouvrira avec une seule longue banderole blanche. Pas de revendication politique, ni de slogan. Drapeaux blancs, mouchoirs blancs sont les bienvenus…

Rejoignez-nous le dimanche 19 novembre à 14 heures. Nous partirons de l’Institut du monde arabe vers le musée d’Art et d’Histoire du judaïsme pour aller vers les Arts et Métiers ».

Le collectif « Une autre voix » : Lubna Azabal (présidente), actrice. Arnaud Antolinos, secrétaire général du Théâtre national de La Colline. Clémentine Célarié, actrice et réalisatrice. Vito Ferreri, auteur et scénariste. Julie Gayet, actrice, scénariste, réalisatrice. Christelle Graillot, agent artistique. Baya Kasmi, scénariste et réalisatrice. Wajdi Mouawad, auteur et metteur en scène. Jamila Ouzahir, attachée de presse.

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Médée, une femme dans tous ses états

Jusqu’au 25 novembre, au Théâtre de la Tempête (75), Astrid Bayiha propose M comme Médée. La tragique histoire d’une femme et de Jason, à travers le prisme d’une dizaine d’auteurs. « D’Euripide à Heiner Müller, en passant par Jean-René Lemoine ou encore Sara Stridsberg et Dea Loher, tout en suivant la chronologie, je tente de raconter Médée et Jason, à travers différents imaginaires que je mêle à mon imaginaire », commente la metteure en scène.

Qui est Médée ? Pour aider Jason à s’emparer de la Toison d’or, elle a tué son frère, trahi sa famille et son peuple.  Et si Jason l’a oublié, elle, non. Elle a encore son couteau, et bien affûté, elle a encore sa passion intacte. Exilée en Grèce, rejetée par Jason, elle commet, selon la légende, un acte de vengeance effroyable en tuant ses enfants. Monstre, sorcière ?  Ou juste une femme qui ne plaisante pas avec la loi de l’amour, qui refuse son sort et la trahison des hommes ? Astrid Bayiha ne donnera pas réponse. Ses Médée sont multiples : trois comédiennes et une chanteuse affrontent deux Jason, dans une succession de séquences orchestrées et commentées par Nelson-Rafaell Madel. Tour à tour coryphée, entremetteur, ange gardien, ce volubile meneur de jeu vient nous conter et commenter cette histoire d’amour et de sang versé.

Un chœur polyphonique

En préambule, apparaît Swala Emati. Majestueuse dans sa longue robe rouge ornée d’or, elle chante l’amour en sourdine. L’air créole Ti doudou chéri lanmou mwen, repris en chœur, accompagne l’entrée des artistes. Les comédiens évoluent avec grâce dans un décor dépouillé : un plateau nu prolongé au lointain par une estrade flanquée de tentures argentées, tantôt voiles du navire qui emporte les amants fugitifs loin de la Colchide, tantôt entrée du palais du roi Créon où Jason va épouser la princesse Créuse, tandis que Médée est brutalement chassée du pays. On ne verra ni n’entendra d’autres protagonistes que Jason et Médée, sous leurs différents jours littéraires. Aux textes français se mêlent chants et expressions en créole, brésilien, portugais et autres langues de l’exil.

Portrait en mosaïque

 Il y a la Maidai romantique et défaite du beau poème dramatique de Jean-René Lemoine qui ressasse son exil, son malheur et ses crimes : digne et élégante Fernanda Barth. La furie forte, blessée, bornée de Dea Loher est interprétée par la pulpeuse Jann Beaudry. Seule et abandonnée sur les trottoirs de Manhattan, elle boue d’une colère impuissante devant la gentille lâcheté de Jazon (Josué Ndofusu, veule à souhait), devant son infantilisme naïf quand il lui propose de partager sa vie avec sa future épouse. C’est une Médée meurtrie, qu’on retrouve à l’hôpital psychiatrique sous la plume de Sara Strisberg dans le lancinant monologue partagé entre la radicale Daniély Francisque et le Choryphée : « État de Médée : Ka palé san rété. A des propos incohérents, insensés, aberrants. Confuse. Mauvaise perception de l’espace et du temps. État de Médée : Ka chaché chapé di kò’y menm. Pa sa menm wè kò’y adan an glas. N’a plus la force de vivre ».

Celle de Heiner Müller, M. prendra le relais, toujours sous les traits d’une Daniély Francisque remontée à bloc. Combattante, elle déverse sa vindicte acide sur un Jason qui, ici, n’aura pas la réplique. Enfin, tous les acteurs réunis mêleront leurs voix pour raconter l’acte innommable de Médée : pas de sang versé ici mais, sous une lumière rouge, le récit de multiples infanticides, comme autant de faits divers d’aujourd’hui. Le chant d’amour du début, telle une berceuse nostalgique, clôt en douceur cet élégant spectacle, tout en nuances.

Racine fait dire à Médée: « Que me reste-t-il ? Moi – Moi, dis-je, et c’est assez ». Et, tout au long de la pièce, l’héroïne reste fidèle à elle-même, digne dans sa douleur, allant jusqu’au bout de sa haine et de sa révolte. Et nous, que retiendrons nous de cette histoire complexe, qui a traversé les époques sans prendre une ride ? Un portrait composite où Astrid Bayiha mêle habilement les écritures et les chants. Un procès intenté à Jason où, par la voix des autrices d’aujourd’hui, la balance penche surtout en faveur de Médée. Et si au soir de la première subsistaient quelques longueurs, si par endroits on voyait encore les coutures de ce subtil tissage textuel, le voyage en vaut la peine et nous incite à relire ces Médée. Mireille Davidovici

M comme Médée, d’Astrid Bayiha : jusqu’au 25/11, au Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes, route du Champ-de-Manœuvre, 75012 Paris (Tel. : 01.43.28.36.36).

Adaptation d’après : Médée, poème enragé de Jean-René Lemoine, Manhattan Medea de Dea Loher (trad. Laurent Muhleisen et Olivier Balagna), Medealand  de Sara Stridsberg (traduction Marianne Ségol-Samoy), Médée de Sénèque (traduction Florence Dupont), Médée d’Euripide (traduction Florence Dupont), Médée de Jean Anouilh, Médée-Matériau de Heiner Müller (traduction de Jean Jourdheuil, Heinz Schwarzinger, Jean- François Peyret, Jean-Louis Besson, Jean-Louis Backès).

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Quatre chiens, francs du collier

Jusqu’au 05/11, au théâtre de L’épée de bois (75), Hervé Petit propose La paix perpétuelle. Une pièce de l’espagnol Juan Mayorga, une fable avec du mordant : quatre chiens en compétition ! Sans oublier Le cabaret d’Eva Luna – Une chanson pour le Chili, un spectacle en deux volets de Michel Batz au théâtre El Duende (94).

Hervé Petit (Cie La Traverse) met en scène la Paix perpétuelle, la pièce du dramaturge espagnol Juan Mayorga, né en 1965 à Madrid. C’est une fable anthropomorphe avec du mordant. Trois chiens, Odin, John-John, Emmanuel, sont en compétition pour l’obtention du collier blanc, pour l’heure en possession de Cassius (Hervé Petit), vieux clebs couturé de cicatrices, qui leur fait subir un examen. L’enjeu : intégrer une prestigieuse unité antiterroriste. À point nommé, un humain masqué (Ariane Elmerich) tient en laisse les postulants l’un après l’autre. On découvre vite l’idiosyncrasie de chacun. Odin (Nicolas Thinot), rottweiler grande gueule, vrai chien de guerre, est doté d’un flair infaillible. John-John (David Decraene), croisé entre plusieurs races, rompu à l’attaque, s’avère un peu fêlé, d’autant plus qu’Emmanuel (même prénom que Kant), berger allemand féru de philosophie (Raphaël Mondon), lui balance dans les pattes le pari de Pascal…

Le texte, d’humour féroce, en dialogues vifs, vachards, humains trop humains, constitue un modèle de parabole cynique sur l’actualité brûlante d’un monde plus que jamais carnassier, que ne pourrait décidément amender le discours final de l’humain sur la démocratie et la « paix perpétuelle » d’après Kant, équivalant, à tout prendre, à « si tous les gars du monde voulaient se donner la main ». Par surcroît, ce conte cruel, si actuel, où les acteurs se donnent avec talent un mal de iench (c’est du verlan) à base de pancrace, se voit mis en scène de main de maître. En fait de chiennerie monstre, le parangon n’est-il pas le putsch de 1973 au Chili orchestré par Pinochet, général félon ?

Cinquante ans après, le metteur en scène écossais Michael Batz (Cie MB, théâtre international) présente, en deux volets, le Cabaret d’Eva Luna – une chanson pour le Chili, à partir de textes d’Isabel Allende, de poèmes de Pablo Neruda et de chansons de Victor Jara, le musicien assassiné. Pour cette large évocation du dol atroce subi par un peuple, ils sont sept comédiens-musiciens-chanteurs (Natture Hill, Silvia Massegur, Léo Mélo, Nathalie Milon, Nadine Seran, Maiko Vuillod, Juan Arias Obregon) plus Batz lui-même dans le rôle de Neruda (Venez voir le sang dans les rues…) afin de commémorer, à cœur touchant, cet événement historique à ne pas oublier. Jean-Pierre Léonardini

– La paix perpétuelle : jusqu’au 5/11 au théâtre de l’Épée de Bois, la Cartoucherie, 75012 Paris ( Rens. : 01.48.08.18.75). Le texte, traduction d’Yves Lebeau, est publié par les Solitaires Intempestifs.

– Le cabaret d’Eva Luna, une chanson pour le Chili : le 5/11 au théâtre El Duende d’Ivry (94), le 12/11 au Théâtre de Nesle (75).

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La Palestine en Sens interdits

Du 14 au 28 octobre à Lyon (69), s’est tenue la 9ème édition du festival international Sens Interdits. Avec un focus Palestine, consacré aux guerres et aux exils, qui a bien eu lieu. En dépit des difficultés des artistes pour circuler, jouer et s’exprimer.

Après le très politique « report », le 11 octobre, de Here I am (Et me voilà), à Choisy-le-Roi (94) « au regard de la situation, et de l’émotion qui étreint toutes les communautés touchées par les événements en Israël et dans la bande de Gaza », le comédien palestinien Ahmed Tobasi a pu jouer la pièce qu’il a créée en 2017 à Bordeaux et ouvrir le focus Palestine du festival Sens interdits à Lyon. Créé en 2009 et dirigé par l’infatigable Patrick Penot, ce festival international s’est construit « autour des notions de mémoire, d’identité et de résistance » et, cette année plus que jamais après la suppression des visas aux artistes sahéliens en septembre – également programmés à Lyon –, il a fallu se battre sur tous les fronts.

On y a vu Losing it, de la chorégraphe et performeuse Samaa Wakim, membre du Yaa Samar ! Dance Theatre (YSDT) fondé par Samar Haddad King à New York, puis en Palestine, qui en signe et interprète la musique. Les deux artistes explorent la peur et transposent la réaction des corps au bruit des balles et des bombardements. Samaa Wakim fait partie du Khashabi Théâtre d’Haïfa, elle était l’une des danseuses du magnifique Milk, de Bashar Murkus, donné au Festival d’Avignon en 2022, à la suite du Musée, l’année précédente, faisant enfin connaître ce théâtre de création qui œuvre à « promouvoir la culture indépendante comme renouvellement de l’identité palestinienne ». Les 27 et 28/10, les Monologues de Gaza auraient dû mettre en jeu et en interaction de jeunes acteurs français avec, en duplex, des auteurs gazaouis devenus adultes, des paroles recueillies par le Ashtar Theatre après l’opération « Plomb durci » de 2008-2009 qui fit plus de 1 400 morts palestiniens, dont de nombreux enfants. Une forme qui tourne depuis quinze ans et se révèle aujourd’hui d’autant plus effroyable qu’il a fallu se confronter à l’absence béante des visages et des voix des Palestiniens de Gaza.

And here I am, mis en mots par l’auteur irakien Hassan Abdulrazzak et en scène par Zoe Lafferty, est le récit autobiographique et kafkaïen d’Ahmed Tobasi, dont la famille a été chassée des territoires de 1948 lors de la Nakba, atterrissant au camp de Jénine. Né en 1984, détenu à tout juste 17 ans durant quatre ans en Israël lors de la deuxième Intifada, Ahmed Tobasi raconte avec détermination et non sans humour les persécutions auxquelles il est confronté. Exilé à Oslo après sa sortie de prison, il y a fait sa formation théâtrale avant de revenir à Jénine, où il vit avec sa famille. Son spectacle est programmé en France jusqu’à fin novembre. Ahmed Tobasi est aussi, depuis 2013, et après l’assassinat de son fondateur, Juliano Mer-Khamis, en 2011, le directeur artistique du Freedom Theatre.

Créé en 2006, le Freedom Theatre, dont l’ADN est l’éducation populaire sous toutes ses formes, à destination des adultes et surtout des enfants, est l’une des plus importantes expériences théâtrales des territoires occupés, « un projet de résistance culturelle utilisant les arts comme outil de libération populaire dans la lutte pour la justice, l’égalité et la liberté », nous dit-il. Sa gestion collective se nourrit de collaborations avec de nombreux artistes étrangers. « Jénine, 14 000 habitants, est le camp le plus attaqué par l’armée israélienne. » En septembre 2023, durant un Festival féministe international, les balles et le bruit des explosions font effraction durant les représentations, en dépit des nombreux invités étrangers. « Les affrontements ont été très violents. L’armée israélienne cherchait vraiment à nous terroriser. Le gouvernement israélien ne veut pas que le monde extérieur témoigne de ce qui se déroule à Jénine ». Lui sait depuis toujours qu’être directeur du Freedom Theatre, « c’est la possibilité d’être tué à tout moment ».

Un tour d’horizon des théâtres palestiniens

Le débat « La scène palestinienne : obstacles, perspectives et luttes », qui s’est déroulé le 22/10, s’est révélé aussi rare que passionnant. Il a permis d’éclairer les conditions d’existence et de résistance de ces artistes qui se revendiquent du mouvement national palestinien. Leur présence en France est d’autant plus nécessaire que « l’on assiste à une répression et à une criminalisation de toute parole de soutien et de solidarité avec le peuple palestinien », a souligné Olivier Neveux, professeur à l’ENS-Lyon en préambule. Une rencontre en présence d’artistes palestiniens et de Najla Nakhlé-Cerruti, chercheuse au CNRS, dont le travail considérable de documentation et de contextualisation montre « qu’il n’y a pas un théâtre palestinien, mais des théâtres, avec des multitudes de trajectoires et de réalités, qui s’inscrivent dans l’histoire du mouvement national palestinien ». Marina Da Silva

– Focus Palestine (And here I am, Milk, Losing It) : du 21 au 23/11 au Théâtre de la Joliette, à Marseille. And here I am, interprété par Ahmed Tobasi : le 24/11 au Théâtre Alibi de Bastia, le 28/11 au Safran d’Amiens.

– Jusqu’au 19/11, l’Institut du monde arabe présente l’exposition Ce que la Palestine apporte au monde. Un cycle de trois expositions qui met en avant les artistes palestiniens, dans un dialogue avec leurs homologues du monde arabe et la scène internationale. Une programmation culturelle variée, concerts – colloques – ateliers – cinéma – rencontres littéraires, qui donne à voir l’élan et l’irréductible vitalité de la création palestinienne, qu’elle s’élabore dans les territoires ou dans l’exil.

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Le Doze, père et fils à l’affiche

Jusqu’à fin décembre pour l’un et janvier 2024 pour l’autre, au théâtre du Ranelagh, la famille Le Doze s’offre en spectacle. Gabriel le père, comédien en compagnie de Nicolas Vaude dans Le neveu de Rameau d’après Diderot, le fils Tristan dans la mise en scène de L’antichambre de Jean-Claude Brisville. Deux spectacles virevoltant d’esprit, brillants et pétillants.

Dans les deux pièces programmées en la même soirée au théâtre du Ranelagh, ils sont trois à occuper l’espace : deux comédiens et un musicien pour Le neveu de Rameau, deux femmes et un homme qui squattent L’antichambre… De joutes verbales en répliques cinglantes, chacune et chacun en imposent dans l’élégance ou l’outrecuidance du propos, par leur gestuelle et leur éloquence.

Et c’est peu dire avec Nicolas Vaude, ledit Neveu accouché de l’imaginaire de Diderot : un feu follet dépenaillé et d’une impertinence débridée qui caracole des coulisses à la scène, balance ses répliques du balcon au fin fond du théâtre, bouscule tous les codes dramaturgiques comme il se moque des convenances sociales et langagières dans un esprit frondeur sans bornes ni frontières ! Il faut bien de la patience et de la bienveillance, une étonnante science de l’écoute à Gabriel Le Doze, philosophe patenté des Lumières et improvisé père la sagesse, pour tempérer les ardeurs du fougueux neveu aux saillies verbales à l’emporte-pièce. Costume immaculé et cheveu bien peigné, face aux fripes et à l’outrecuidance de son interlocuteur, il impose sa présence d’un subtil mouvement de tête ou d’une légère intonation de voix. Un formidable numéro de comédiens réglé de bonne note par Olivier Baumont, éminent claveciniste dans l’interprétation au plateau des œuvres de Jean-Philippe Rameau (contemporain de Diderot, Voltaire et d’Alembert), une finesse du doigté qui déborde les cimaises des scènes musicales !

Le bon, la brute et le truand selon le célèbre film signé Sergio Leone, Le sage, l’art brut et l’impudent pourrait-t-on dire de ce truculent Neveu de Rameau ! De par son humour dévastateur et son humeur caustique portée à son paroxysme, la satire n’épargne personne, surtout pas les grands et les puissants. Diderot manie l’esprit de contradiction avec délectation, livrant un duel débridé entre le vice et la vertu ! Certes, mais pas que : derrière la supposée pochade du maître des Lumières, « un texte d’une grande modernité qui, sur le mode du dialogue philosophique, revient sur le sens de la vie et qui, en deux cents ans, n’a pas pris une ride », commente Jean-Pierre Rumeau, le metteur en scène. Dans ces plaisirs de l’esprit qui prennent ainsi chair et sueur, qui transpirent de la scène à la salle en un tsunami de rires, un trio qui vraiment décape et décoiffe avec force talent.

En ouverture de soirée, toujours en ce superbe écrin du Ranelagh héritier du siècle des Lumières, les amoureux du théâtre ne manqueront pour rien au monde L’antichambre du dramaturge Jean-Claude Brisville, auteur du fameux Souper mis en images par Édouard Molinaro ! Là encore une joute verbale, un dialogue finement ciselé qui ne masque ni prétentions ni ambitions entre anciens et modernes, plutôt entre Madame du Deffand atteinte par l’âge et la cécité et Julie de Lespinasse, la jeune et intrépide fille illégitime de son frère ! Autrement plus prometteur que le couvent, direction le salon de la susnommée Deffand qui cherche une lectrice… En cette année 1750, ce temple des conversations éclairées brille de ses plus beaux feux, rassemble les plus fins limiers des lettres et des sciences, d’Alembert et Diderot parmi les plus célèbres. Avec pertinence et doigté, Tristan Le Doze orchestre sans artifice ce duel à fleurets mouchetés : deux fauteuils et un tabouret, deux robes et un costume d’époque, le décor est planté, la partie de dames peut commencer !

Nous ferons silence sur la scène finale entre Céline Yvon l’aînée et la fringante Marguerite Mousset. Précisons seulement que cette dernière porte fièrement les audaces de sa jeunesse, manie la répartie d’une langue acérée, chante juste et dévoile de bien jolies jambes dans ses bas blancs. Qui ont l’heur de plaire au sieur Hénault (Rémy Jouvin) en charge d’arbitrer le conflit entre ces deux fortes personnalités… De l’impertinence à l’intelligence, à mots couverts L’antichambre soulève surtout moult questions essentielles en ce troisième millénaire gavé de prétendue modernité : quid du rapport à la vieillesse, quid du statut de la femme, quid de l’éducation et de l’acquisition des savoirs ? « Ces thématiques m’ont permis de faire un transfert temporel, de remplacer mentalement huguenot par musulman, bâtarde par fille d’immigrée, encyclopédie par internet », précise le metteur en scène. Créée en 1991 au théâtre de l’Atelier, avec les inoubliables Suzanne Flon et Henri Virlogeux (Molière du comédien en 1992) dans les rôles titres, la pièce se révèle d’une brûlante actualité. Sous la férule de Tristan Le Doze, dépouillement du décor et qualité de l’interprétation permettent de la savourer avec tendre jubilation. Yonnel Liégeois

L’antichambre, mise en scène de Tristan Le Doze : jusqu’au 14/01/24 (du jeudi au samedi à 19h, le dimanche à 15h). Le neveu de Rameau, mise en scène de Jean-Pierre Rumeau : jusqu’à fin décembre (du jeudi au samedi à 20h30, le dimanche à 17h). Théâtre du Ranelagh, 5 rue des Vignes, 75016 Paris (Tél. : 01.42.88.64.44).

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Bernhard, un homme à la dérive

Du 24 au 28/10, au Théâtre national de Strasbourg (67), Célie Pauthe propose Oui. Créée au CDN de Besançon, une pièce du dramaturge autrichien Thomas Bernhard. Un monologue intérieur fulgurant, interprété par Claude Duparfait, époustouflant.

Avec Claude Duparfait, Célie Pauthe s’était déjà aventurée en terres bernhardiennes. C’était il y a quelque temps, avec Des arbres à abattre, adaptation brillante de ce roman aussi cruel que jubilatoire. Cette fois-ci, la metteuse en scène, et encore directrice jusqu’en décembre du centre dramatique de Besançon, met en scène Oui, un court roman peu connu de Thomas Bernhard. Dans un coin reculé d’Autriche où il a trouvé refuge fuyant les lumières de Vienne, un homme, qui a pour seul nom « le narrateur », vit « barricadé dans (sa) maison, dans (son) cachot de travail » et ne fréquente qu’un vieil ami, Moritz, agent immobilier. Débarque un couple, « les Suisses », qui, à la surprise générale, achète un terrain pentu, rongé d’humidité, réputé invendable. Un couple mystérieux. Surtout elle, « la Persane », toujours emmitouflée dans son manteau de mouton noir, belle femme mutique.

Étrange monologue que cette confession à cœur ouvert où le narrateur est à la fois conteur et observateur de son propre récit. Entre lui et la Persane, une relation magnétique va s’installer, un coup de foudre intellectuel. Ils ont en commun une passion dévorante pour Schumann et Schopenhauer, la poésie du grand poète persan Saadi. Ensemble, ils vont s’aventurer dans la forêt de mélèzes dans une quête spirituelle et nouer une relation complice, loin des conversations grossières du village. Mais c’est comme si ce chemin oscillait entre folie et suicide devant l’impossibilité d’être au monde, d’être de ce monde. L’écriture de Bernhard vous happe. Remettant sans cesse sur le métier des interrogations existentialistes qui restent sans réponse, si ce n’est la mort, une mort précédée d’une lente agonie dont nous sommes les témoins impuissants, Thomas Bernhard provoque des déflagrations intimes à chaque endroit du récit.

Claude Duparfait maîtrise à la perfection cette partition, laissant entendre toute la musicalité de cette langue aussi baroque que singulière. Seul sur le plateau avec, pour unique accessoire, un vieux fauteuil, il raconte ces promenades musicales et philosophiques, l’émerveillement puis l’éloignement, jusqu’à n’éprouver que de l’animosité, avec cette femme si troublante. On l’imagine errer dans la « pièce aux livres », la « pièce aux araignées » ou la « pièce aux classeurs », où s’amassent livres et notes prises au cours de toute une vie. Il nous fait éprouver dans notre chair l’humidité de cette campagne peu aimable, ce froid qui vous envahit et paralyse vos sens. C’est « incroyable la rapidité avec laquelle une relation, quand on lui demande plus qu’elle ne peut donner, se détériore et finit par se consumer entièrement », dira-t-il. Duparfait rend perceptible la mauvaise conscience, puis ce sentiment de tristesse qui envahit son personnage, laissant des phrases en suspens, les ralentissant parfois pour que chaque mot nous atteigne.

La mise en scène de Célie Pauthe, fluide, épurée, épouse les méandres du récit. En ayant recours à des instants filmés dans les sous-bois où apparaît alors la Persane interprétée par Mina Kavani, elle sublime cette partition poétique et l’éclaire, magistralement. Marie-José Sirach

Oui, dans une mise en scène de Célie Pauthe : du 24 au 28/10 au TNS (Strasbourg). Du 24/05/24 au 15/06 à l’Odéon (Paris).

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Maryam Madjidi, une femme de nuance

Au lendemain du 7 octobre, le monde a basculé dans la sidération. L’horreur s’est affichée sur une muraille prétendument imperméable entre Israël et la bande de Gaza, là où plus de deux millions de personnes osaient encore survivre dans leur prison à ciel ouvert, dans leur pré carré. Il y belle lurette que les grandes puissances, y compris les états arabes, ne se souciaient plus de leur sort.

La terreur a réveillé les consciences internationales, impotentes et somnolentes depuis 1948…  D’un côté une organisation terroriste, de l’autre un gouvernement israélien composé « d’ultraorthodoxes et de nationaux-religieux messianiques, la version juive du Hamas », selon les propres termes d’Elie Barnavi, l’ancien ambassadeur d’Israël en France ! Alors que chaque camp comptabilise ses morts, plus de 1400 en Israël et presque quatre fois plus déjà en territoire gazaoui, experts autoproclamés et responsables politiques décervelés se livrent une sinistre bataille sémantique à l’heure où les mots ont perdu tout sens commun, surtout humain.

D’un côté, syndicaliste-footballeur-simple citoyen, le couperet tombe lorsque leurs voix s’élèvent pour la défense des droits du peuple palestinien, de l’autre un ministre de l’Intérieur français désavoué par le Conseil d’état et la présidence européenne embourbée entre son soutien inconditionnel à Israël et son silence au regard du respect du droit international et de la protection des populations civiles à Gaza… Au rebus, la nuance et la complexité : un état de fait que déplore l’écrivaine Maryam Madjidi dans les colonnes du quotidien L’Humanité. Une chronique, fort lucide et éclairante, proposée à l’appréciation des lecteurs de Chantiers de culture. Yonnel Liégeois

Née en 1980 à Téhéran, Maryam Madjidi quitte l’Iran avec sa famille en 1986 pour s’installer en France. Après des études de lettres à la Sorbonne, elle enseigne le « français, langue étrangère » auprès de réfugiés et de mineurs non accompagnés. Elle publie en 2017 son premier roman, Marx et la poupée, couronné du Goncourt du premier roman. En août 2021, sort Pour que je m’aime encore, toujours aux éditions Le nouvel Attila.

Le rameau d’olivier

Un ami m’envoie une vidéo de Yasser Arafat qui date du 13 novembre 1974. Il s’agit de son discours à l’ONU. « Je suis venu, un rameau d’olivier dans une main, un fusil de combattant dans l’autre. Ne laissez pas le rameau d’olivier tomber de ma main, ne le laissez pas tomber, ne le laissez pas tomber ». Cinquante ans après, le rameau d’olivier est bel et bien tombé, et a même été carrément piétiné. Samedi 7 octobre, un coin du monde a basculé dans l’enfer et, avec lui, le monde entier. Il est difficile de penser à autre chose, de détourner le regard, de vivre comme si ce tout ce sang n’avait pas coulé. Je suis suspendue aux informations, aux images déchirantes et aux vidéos sidérantes.

Je revis la même force écrasante de l’actualité qu’à l’automne 2022 en Iran, après la mort de Mahsa Amini. Cette actualité que l’on se doit de porter sur les épaules. Je ne suis pas palestinienne, je ne suis pas israélienne, je ne suis pas musulmane, je ne suis pas juive, mais cette guerre me frappe en tant qu’être humain sur cette terre. Je me répète sans cesse comme tout le monde : comment en est-on arrivé là ? Une multitude d’éléments, d’événements, de conjonctures pourrait être invoquée : j’en laisse le soin aux spécialistes qui travaillent depuis des années à comprendre, éclairer, analyser ce coin de terre qui n’a jamais connu de paix durable. Je ne prétends pas les compiler et les exposer ici. Ce n’est pas mon travail.

Mon travail d’écrivaine me porte ailleurs. Vers une région que j’appellerai la nuance. La nuance qui révèle la complexité. L’une et l’autre marchent ensemble sur le chemin de la vérité, comme deux amies, deux sœurs. Or, ces deux mots semblent disparaître de plus en plus du débat.

Nous n’avons que faire de la nuance et encore moins de la complexité. Elles demandent du recul, de la réflexion, du temps. L’époque est à la vitesse, à l’emporte-pièce. C’est intéressant l’origine du mot « emporte-pièce » : « instrument généralement d’acier qui permet de découper d’un seul coup et en une seule pression une pièce aux contours déterminés… », selon la définition du « Trésor de la langue française ». Nous découpons d’un coup un morceau de la réalité et voilà l’opinion tranchée et le débat terminé. La nuance demande surtout de se décentrer, de se déplacer, de se mettre à la place de. Elle nécessite de faire de la place à l’autre. Cet autre peut être l’opprimé aussi bien que l’oppresseur. D’ailleurs, dans le conflit israélo-palestinien – c’est là un aspect de sa complexité –, les deux figures se fondent l’une dans l’autre. Mais l’opinion radicale et tranchée doit immédiatement distribuer et figer les rôles. T’es pour ou contre ? Choisis ton camp ! Fin du débat.

Parce que la littérature est le terrain privilégié de la nuance, je voudrais vous parler d’un livre. Il s’intitule Apeirogon. Écrit par Colum McCann et publié en 2020. Sa lecture est d’une nécessité salvatrice en cette période de guerre et d’horreur. Le roman est construit par fragments, 400 au total qui disent, par cette forme éclatée, la confusion et la complexité de la réalité de ce conflit. C’est l’histoire vraie de deux pères, l’un israélien, l’autre palestinien. Ils ont tous deux perdu une fille dans ce conflit. Ils auraient pu se haïr mais ils ont fait le choix de se parler, de mettre des mots sur leur douleur et de combattre ensemble pour la paix. Ils ont ramassé le rameau d’olivier tombé à terre et ont tout fait pour le planter. Maryam Madjidi

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Le hidjab, un débat voilé

Aux éditions du Cerf, Ossila Saaïdia publie Les Voiles « islamiques » dans les sociétés européennes et musulmanes. Professeure à l’université Lyon2, l’agrégée en histoire et licenciée en langue arabe montre à quel point le voilement a commencé à faire débat, il y a plus d’un siècle, dans de nombreux pays musulmans. Paru dans le mensuel Sciences Humaines (N°362, octobre 2023), un article de Nicolas Journet.

Le voile exhibé par certaines femmes musulmanes est en France depuis plusieurs décennies une source de polémiques, de débats politiques et juridiques aussi acerbes qu’embarrassés. Quelle signification doit-on donner à la résurgence dans l’espace public européen de ce couvre-chef chargé de symboles ? Signe religieux attentatoire ou non à la laïcité ? Message politique ? Revendication décoloniale ? Refus de l’égalité des sexes ? Dissidence collective ou individuelle ?

Pour tenter de répondre à ces questions, avec Les Voiles « islamiques » dans les sociétés européennes et musulmanes, Oissila Saaïdia porte sur le sujet un regard comparatif, à la fois historique et géographique. Après avoir examiné les sources écrites de la tradition et les accessoires divers qui la portent (hijab, tchador, niqab, burqa), elle montre à quel point le voilement a commencé à faire débat, il y a plus d’un siècle, dans de nombreux pays musulmans. L’enjeu était celui de la voie à suivre pour relever le défi de la modernité : en Turquie comme en Égypte, le rejet du voile, prôné par des réformateurs, fut chargé d’éradiquer une tradition inégalitaire entravant le progrès général. Des courants opposés entendirent au contraire faire de l’islam « pur » le moteur d’une renaissance : Hassan el Bannah, fondateur des Frères musulmans, était un produit de l’école laïque et se voyait en réformateur.

L’universitaire souligne la diversité des objectifs poursuivis par les promoteurs du port du voile : entrer en politique, réformer les mœurs ou mener une guerre contre l’Occident. Il en va de même des porteuses de voile, pour lesquelles, selon les cas et les lieux, ce peut être une obligation, un acte de piété, un manifeste politique, ou encore la marque d’une dissidence individuelle. La situation des femmes voilées en France, objet d’un long examen par l’auteure, est conditionnée par l’image étrangère et misogyne de l’islam. Dans son ouvrage, Oissila Saaïdia insiste sur les postures variées des « niqabées » ou « hidjabées » : certaines sont loin de se comporter en femmes soumises, et leurs motivations peuvent être aussi bien personnelles et volatiles que communautaires. Son analyse très éclairante ne met cependant pas un terme au débat sur la présence de la religion dans l’espace public en démocratie. Nicolas Journet

Les Voiles « islamiques » dans les sociétés européennes et musulmanes. Histoire d’un débat 19e-21e siècle , d’Oissila Saaïdia (Éditions du Cerf, 233 p., 20 €).

Dans ce même numéro d’octobre, Sciences Humaines propose un original dossier, fort instructif : L’esprit critique est un sport de combat. « Il existe un danger quand l’exercice du débat fait place au relativisme des opinions, quand la critique se crispe en défiance généralisée, quand les vérités factuelles se retrouvent au même plan que les préjugés », écrit dans son éditorial Héloïse Lhérété, la directrice de la rédaction. Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des « Sites amis ». Une remarquable revue dont nous conseillons vivement la lecture. Y.L.

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Jon Fosse, Nobel de littérature

Le jeudi 5 octobre à Stockholm, l’Académie suédoise a couronné l’écrivain et dramaturge Jon Fosse du prix Nobel de littérature 2023. L’auteur norvégien s’est dit « bouleversé et reconnaissant » par l’annonce de sa récompense pour laquelle son nom circulait depuis une vingtaine d’années. Un article du service Culture de Franceinfo.

Le prix Nobel de littérature 2023 a été décerné au dramaturge norvégien Jon Fosse pour « ses pièces novatrices », a annoncé le jury ce jeudi 5 octobre lors de la cérémonie à Stockholm. L’auteur s’est dit « surpris mais pas trop » par l’annonce de sa récompense pour laquelle son nom circulait depuis une vingtaine d’années. L’Académie suédoise a distingué l’écrivain âgé de 64 ans « pour ses pièces de théâtre et sa prose novatrices qui ont donné une voix à l’indicible », citant Septologien, un roman en sept chapitres et trois volumes, non encore traduit.

Mélancholia, dans une mise en scène de Claude Régy en 2001 au théâtre de la Colline

« Je suis bouleversé et reconnaissant. Je considère qu’il s’agit d’une récompense pour la littérature qui vise avant tout à être de la littérature, sans autre considération », a réagi Jon Fosse dans un communiqué. « Je me suis prudemment préparé au fait que cela pourrait se produire ces dix dernières années. Mais croyez-moi, je ne m’attendais pas à avoir le prix aujourd’hui, même s’il y avait une chance », a-t-il dit au téléphone (…) Son œuvre, similaire à celle de Samuel Beckett, partage la vision pessimiste de ses prédécesseurs, selon la biographie de Jon Fosse publiée par l’Académie.

Dramaturge multi récompensé

Né le 29 septembre 1959 à Haugesund en Norvège, Jon Fosse est un écrivain touche-à-tout d’un accès peu facile pour le grand public. Il a débuté en littérature par l’écriture de romans et de poèmes. Il écrit également des textes à destination des jeunes lecteurs. En 1994, il écrit sa première pièce intitulée Et jamais nous ne serons séparés à la demande du metteur en scène Kai Johnsen. Encouragé par son succès, suit en 1995 Le Nom. En 1996, il publie Quelqu’un va venir (Prix international Ibsen 2010) et le roman Melancholia I, deux œuvres que Claude Régy mettra en scène et qui le révéleront en France.

Jon Fosse est désormais mondialement connu en tant que dramaturge. Il est, avec Ibsen, le dramaturge norvégien le plus joué aujourd’hui. Son œuvre théâtrale est riche d’une dizaine de pièces dont la plupart ont été traduites par Terje Sinding, connu pour ses traductions d’Ibsen. Ses écrits (romans, nouvelles, poésie, essais et pièces de théâtre) ont été traduits dans plus de quarante langues, et ses pièces ont été montées par les plus grands metteurs en scène particulièrement en France (Patrice Chéreau, Jacques Lassalle, Thomas Ostermeier, Claude Régy…). Son roman La Remise à bateaux (1989), lui gagne l’estime de la critique. Considéré comme l’un des plus grands auteurs contemporains, il a été décoré de l’Ordre national du Mérite français en 2007 et a reçu plusieurs prix dont le Prix européen de littérature en 2014 et le Grand prix de littérature du Conseil nordique en 2015.

Des textes sombres, une écriture sobre

L’œuvre théâtrale de Jon Fosse se caractérise par une écriture très épurée, minimale, répétitive avec d’infimes variations. La langue est banale, l’intrigue est pauvre, quasiment absente, l’ensemble paraît très simple. Mais l’auteur arrive à créer une tension extrême entre les personnages, dans un univers souvent très sombre. « Le langage signifie tour à tour une chose et son contraire et autre chose encore », affirme l’auteur. « Son œuvre immense, écrite en nynorsk (l’une des formes écrites de la langue norvégienne, ndlr) et couvrant une grande variété de genres, se compose d’une multitude de pièces de théâtre, de romans, de recueils de poésie, d’essais, de livres pour enfants et de traductions », a estimé le jury. « C’est par sa capacité à évoquer (…) la perte d’orientation, et la façon dont celle-ci peut paradoxalement donner accès à une expérience plus profonde, proche de la divinité, que Fosse est considéré comme un novateur », a détaillé Anders Olsson, président du comité Nobel pour la littérature.

Matin et soir, dans une mise en scène d’Antoine Caubet en 2019 au théâtre de l’Aquarium

L’écriture de Jon Fosse ne comporte pas de ponctuation, et se remarque tout particulièrement l’absence de points d’interrogation, alors que les personnages sont perpétuellement en recherche, en attente, sous tension : jalousie, exaspération, angoisse, vide existentiel… Souvent confrontés à leur propre solitude, les personnages restent des inconnus et on ignore à peu près tout de leur passé. Ils sont stylisés et ne portent pas de nom : ils sont désignés par un terme générique : lui, elle, le fils, le père, l’un, l’autre… Seuls importent le moment présent et les tensions qui s’exaspèrent entre eux. L’intrigue elle-même est épurée au point de devenir presque abstraite ou conceptuelle : la rencontre, la séparation, l’abandon, la solitude… Elle donne souvent l’impression d’être inachevée ou de se conclure sur un moment d’incertitude, de passage. Il en résulte, pour le comédien et le spectateur, une sorte de frustration qui excite leur curiosité, éveille leur imaginaire.

En France, les œuvres théâtrales de Jon Fosse sont publiées aux éditions de l’Arche

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