Jusqu’au 20 octobre, au 100ecs (75), René Loyon met en scène Le misanthrope. La célèbre pièce de Molière, revisitée à l’heure de la vieillesse pour les protagonistes ! Du plaisir renouvelé à goûter un classique du répertoire, libéré des fioritures prétendument imposées à l’heure de la modernité.
Au 100 – établissement parisien, culturel et solidaire, René Loyon présente une version du Misanthrope de Molière, assurément atypique ! Quelques chaises disséminées sur le plateau pour tout décor, le metteur en scène demeure fidèle à ses principes : le texte seul, tout le texte, rien que le texte ! Et pas n’importe lequel, celui de Molière où un homme, perclus de sa suffisance et de son intégrité, se refuse à toute passion amoureuse et à toute connivence avec le monde qui l’entoure… « Célimène a vingt ans, nous dit Molière, mais que se passerait-il si elle était au-delà de cette sorte de date de péremption fatidique appelée ménopause ? », s’interroge le metteur en scène, « que se passerait-il si tous les personnages de l’histoire avaient pris de l’âge ?
Un bel exercice de style où Loyon est passé maître en la matière, osant déjouer le temps en jouant de la maturité de ses interprètes : des vingt ans de Célimène à l’heure où Molière situe son chef d’œuvre, nous voilà en présence de personnages entre la cinquantaine et la soixantaine finissantes mis à l’épreuve d’une jeunesse révolue et d’un désir par trop émoussé. Que nenni, nous prouvent les interprètes, d’une audace et d’une vivacité à toute épreuve, rivalisant de talent pour mettre à l’honneur une belle langue déclinée en majestueux alexandrins ! Du plaisir renouvelé à goûter un classique du répertoire, libéré de fioritures soi-disant imposées à l’heure de la modernité. Yonnel Liégeois
Le misanthrope, mis en scène par René Loyon : jusqu’au 20/10 au 100ecs, à 20h, le 19/10 à 14h30. 100 rue de Charenton, 75012 Paris.
Jusqu’au 21/10, au Théâtre Public de Montreuil (93), Pauline Bayle présente Écrire sa vie. Une adaptation des écrits de la romancière anglaise Virginia Woolf. De l’enfance à l’âge adulte, les certitudes et contradictions de chacun dans le regard de l’autre. Entre humour et drame, rires et larmes, un spectacle tout aussi beau qu’énigmatique.
Dans une installation presque à l’identique aux Illusions perdues, la superbe adaptation du roman de Balzac, le spectacle s’ouvre en un espace bi-frontal, les interprètes cette fois jouant et dialoguant avec le public. Une introduction ludique et réussie, la création d’une atmosphère festive et conviviale… D’autant que très tôt une trentaine de ballons rouges, plus ou moins gros, envahit l’espace scénique pour s’élever dans les hauteurs des cintres : l’enfance, le jeu, la frivolité nous ouvrent les bras ! Écrire sa vie, la certitude s’impose, ne peut être qu’une belle aventure.
Les dialogues et répliques qui fusent alors font illusion un temps, peu de temps. Tous attendent avec bonheur et impatience l’arrivée de Jacob : l’ami, le frère ou l’amant de jeunesse, symbole de l’amitié entre les membres du groupe, symbole des années d’insouciance. Pour l’occasion, une table de banquet est dressée, fleurs et victuailles s’y accumuleront au fil de la représentation. La bande d’amis se raconte, chante et danse en chœur. De superbes moments, et mouvements, orchestrés avec délicatesse par la metteure en scène, une musique prenante, de beaux costumes taillés à juste mesure, des lumières savamment réglées pour éclairer le propos de l’une ou l’autre : six interprètes, filles et garçons, dans l’excellence de leur talent ! Las, Jacob se fait attendre, sa venue sans cesse espérée, que l’on attendra longtemps, qui n’apparaîtra jamais : empêché, malade, mort ? Le sort en a décidé autrement, la guerre est déclarée, l’avenir désormais est paré de clair-obscur, craintes et peurs. Les sourires se figent, le petit punch a un goût amer, le futur ne fait plus rêver.
Pour le spectateur averti, le doute n’est point de mise : l’univers mental et littéraire de Virginia Woolf est posé là, sur le plateau. Son écriture introspective, sa poésie, son regard libérateur sur la femme, ses tourments vitaux. Des Vagues à d’autres écrits, Pauline Bayle s’en inspire pour insuffler des interrogations bien contemporaines : notre choix de vivre ou mourir, comme la romancière qui se suicidera en 1941 ? Notre regard sur la nature qui nous offre beauté et respiration alors que nous la maltraitons et la saccageons ? Le droit à toute femme de disposer de son corps et de son futur, de choisir son métier et de ne point se marier ? Le spectre dantesque de la guerre qui anéantit toute perspective d’avenir, tel celui de l’écrivaine anglaise aux heures sombres du second conflit mondial ? Enfin et surtout, la complexité de la vie de chacun à s’écrire, à se construire hors et dans le regard des autres… Pour le public néophyte, étranger à son œuvre, l’énigme demeure, rien sur scène ne fait clairement référence au temps et à la vie de l’auteure de Mrs Dalloway et d’Une chambre à soi.
Si les critiques formulées en Avignon gardent une part de pertinence, preuve est faite : d’une création en extérieur à sa représentation en salle, regards et perspectives souvent changent, évoluent. S’imposent alors chaleur et saveur d’un spectacle rondement mené, d’une beauté incontestée, aux dialogues finement ciselés et aux interrogations subtilement d’actualité. Yonnel Liégeois
Écrire sa vie, adaptation et mise en scène de Pauline Bayle d’après l’œuvre de Virginia Woolf : jusqu’au 21/10 au Théâtre Public de Montreuil, du mardi au vendredi à 20h, le samedi à 18h. 10 place Jean-Jaurès, 93100 Montreuil (Tél. : 01.48.70.48.90). Les 20 et 21/11 au Parvis, scène nationale de Tarbes-Pyrénées. Les 8 et 9/12 au Châteauvallon Liberté, scène nationale de Toulon. Le 15/12 au Théâtre Châtillon Clamart. Du 13 au 16/02/24 au CDN Dijon Bourgogne. Du 5 au 8/03 au Théâtre de la Croix-Rousse, Lyon.
Jusqu’au 14 octobre, à la Manufacture des Abbesses (75), Marilyn Pape met en scène La nostalgie des blattes. Incarnant, en compagnie d’Eulalie Delpierre, deux vieilles femmes qui résistent avec malice dans un univers effrayant, fliqué et aseptisé. Le texte de Pierre Notte est servi avec talent.
Il y a du Godot dans l’air. Deux femmes, vieilles, en combinaison plus ou moins moulante, ce qui ne cache guère les chairs usées, attendent. Peut-être des clients, des parents, des amis. On ne saura pas. Personne ne viendra. La nostalgie des Blattes, publiée en 2017 par Pierre Notte, est une histoire un rien fantastique, mais qui surtout s’attache à parler d’un monde qui n’est plus. D’un monde qui vivait, avant que « la brigade sanitaire » aux ordres d’un pouvoir autoritaire, aliénant et hygiéniste ne surveille chacun à l’aide de drones. Pendant que le dérèglement climatique fait ses ravages sans retour possible.
Ces deux vieilles, que des autocars de curieux sont venus visiter il y a longtemps, comme on va au Louvre voir La Joconde, sont des vestiges. Toute leur vie, avant et après le grand chamboulement, elles ont refusé de céder aux injonctions d’apparence. Chez elles, pas de Botox ou de chirurgie esthétique. Elles en font une fierté. Leur apparence est celle de leur âge, au moins 70 printemps. Et c’est bien ainsi. Comme deux gamines, elles fument quelques cigarettes et se souviennent du temps où l’on avait le droit de fumer, de manger des fruits, des gâteaux, de la viande, du pain, de vrais légumes, et non pas des barres lyophilisées qui sont désormais la seule nourriture. Plus de sucre, de gluten, de café non plus. La vie n’a plus de goût.
Elles imaginent un avenir
C’est Catherine Hiegel qui souffla en jour à Pierre Notte l’idée d’écrire « un musée de la vieille ». Avec Tania Torrens, elle a créé la pièce au Théâtre du Rond-Point. Cette fois, à la Manufacture des Abbesses, Eulalie Delpierre et Marilyn Pape (à qui l’on doit aussi la mise en scène) ont repris les rôles en cette rentrée. Et elles les défendent avec finesse et talent. Les deux femmes font connaissance, et pas à pas construisent un avenir. C’est à la fois très drôle, cruel, amer. Tout autant que lucide. La vieillesse n’est pas souvent abordée en tant que telle ni questionnée au théâtre. Les personnages, qui certes se vieillissent un peu, ne caricaturent pas leur âge, mais l’assument. En toute franchise. L’une était comédienne et chanteuse, l’autre danseuse. Elles le prouvent un instant, et c’est beau.
« La vieillesse est un naufrage », a-t-on dit. Mais ce n’est peut-être pas aussi simple, ce peut être aussi l’heure d’une révolte. Vieille 1 et Vieille 2 ? On ne connaît pas leur état civil, elles ne se réfugient pas seulement dans leur passé. Elles disent le présent, et inventent, jouent, comme sur la scène, comme dans la vie. Dehors, tout est propre, très propre, « javellisé ». Des plantes, des arbres existent-ils encore ? Et les insectes ? Peut-être que voilà un moucheron, elles ont cru le voir. Sur un champignon. Alors, tout n’est pas perdu. Il faut aller voir ces deux vieilles femmes joliment nostalgiques, mais qui refusent de ne pas pouvoir rester libres jusqu’au bout du chemin. Gérald Rossi
La nostalgie des blattes, à la Manufacture des Abbesses : jusqu’au 14/10, du mercredi au samedi à 19h. 7 rue Véron, 75018 Paris (tél. : 01.42.33.42.03).
Jusqu’au 08/10, au Théâtre de la Colline (75), Laurent Mauvignier présente Proches. La première mise en scène de l’auteur, un psychodrame familial fondé sur la parole.
« Bienvenue Yoann », annonce une banderole. On s’apprête à fêter le retour de l’enfant prodigue, revenu après quatre ans passés derrière les barreaux. Un temps, père, mère, sœurs et beaux-frères demeurent figés dans l’attente tandis qu’un jeune homme arpente obstinément l’avant-scène, il décrit les lieux, le quartier : « Les zones pavillonnaires, on pourrait les reconnaître sans jamais y avoir mis les pieds » … Sa présence fantomatique hantera toute la pièce, rythmée par le choc d’une balle de tennis qu’il fait inlassablement rebondir au sol. C’est lui qui déplacera le décor mobile d’Emmanuel Clolus : un intérieur standard, gris, impersonnel, avec pour seule touche de couleurs, un bouquet de fleurs. Il regarde sans qu’on le voie ce petit monde s’agiter en parlant de lui, et commente sporadiquement d’un regard ironique. Arrive Clément, l’ex-amant de Yoann, un « proche » que l’on n’attendait pas.
Au fil des conversations, les personnages se dévoilent, avec leurs fragilités, leurs dissensions secrètes. Et ça parle beaucoup : d’abord pour meubler, pour s’exprimer, enfin pour blesser. De banalités en règlements de compte, les non-dits surgissent au grand jour, chacun y va de ses quatre vérités, jusqu’au chaos. Les fleurs répandues au sol, le vase brisé, une image simple figure ces retrouvailles avortées. « Mes premiers romans, par l’importance des monologues, cherchaient à trouver, par la langue, le moyen d’une incarnation des personnages », dit l’auteur. « Le théâtre (…) va plus loin que le roman, jouant de la simultanéité des paroles pour composer une sorte de partition, d’orchestration des malentendus (…) ». Les mots se bousculent, mais on ne s’entend pas. Parfois aussi, ça sort sans qu’on le veuille…
La partition de chaque personnage est composée au cordeau, d’une écriture à vif, qui fait mouche et nous saisit. Et les comédiens, dirigés avec justesse, portent avec talent et pudeur le drame jusqu’à son climax : une ultime révélation de Clément qui ne mettra pourtant pas fin à l’attente. Gilles David, d’une grande humanité, trouve la bonne distance avec ce père faussement fruste, et suffisamment d’humour pour éviter le pathos. Norah Krief se révèle, une fois de plus, surprenante en mère cinglante de vérité derrière des apparences anodines. Malou la parfaite (Charlotte Farcet) et Vanessa l’infantile (Lucie Digout) révèlent leurs jalousies de sœurs avec éclat. Les gendres, Cyril Anrep (Quentin) et Guillot Romain (Arthur) jouent à la perfection leur malaise au sein de leur belle-famille. Pascal Cervo (Clément, l’amant de Yoann) garde une froide réserve face à l’agressivité de classe des autres pour « sa gueule de prof » … Grâce à cette distribution hors-pair, nous entrons de plain pied dans le psychodrame familial.
Laurent Mauvignier, qui écrit régulièrement pour le théâtre (Ce que j’appelle oubli 2011, Tout mon amour 2012, Retour à Berrathammis 2015, Une légère blessure 2016), s’attelle ici pour la première fois à la mise en scène. Est-ce par souci de déréaliser les situations qu’il ménage, en pleine action, des apartés fantasmatiques, au ralenti, ou qu’il insère des flash-back où le fils fantôme intervient directement ? Ces procédés cinématographiques alourdissent et désamorcent les tensions implicites. Dommage. Malgré l’inquiétante présence de Maxime Le Gac-Olanié, pourquoi avoir incarné Yoann, ne serait-ce qu’en ombre à la fois angélique et maléfique ? Etait-il besoin de montrer visuellement qu’il tire les ficelles et manipule tout le monde, jusqu’au meubles de la maison ? Son absence complète n’aurait-elle pas eu plus d’impact dans le dévoilement progressif de son génie destructeur ?
De L’Orestie d’Eschyle, Œdipe de Sophocle à Juste la fin du monde de Jean-Luc Lagarce (1990), le théâtre abonde de ces fils qui reviennent perturber l’ordre familial. Ici, on n’entre pas dans le tragique mais dans un drame psychologique classique : Yoann est celui qui fait voler en éclat l’amour de façade qui unit la parentèle… On pense aussi au mystérieux visiteur de Théorème de Pier Paolo Pasolini. La bonne idée de la pièce était justement l’absence effective de celui qu’on ne finira jamais d’attendre. Reste 1h30 de jeu tendu, par une brochette d’excellents acteurs, au service d’un vrai talent d’écrivain. Mireille Davidovici
Proches, texte et mise en scène de Laurent Mauvignier : jusqu’au 08/10, du mercredi au samedi à 20h, le mardi à 19h et le dimanche à 16h. Théâtre de la Colline, 15 rue Malte-Brun 75020 Paris (Tél. : 01.44.62.52.52). Les 12 et 13/10, au théâtre du Bois de l’Aune – Aix-en-Provence (13). Le 19/10, au Trident – Scène nationale de Cherbourg (50). Le texte est publié aux Éditions de Minuit.
Du 02 au 12/10, au théâtre L’échangeur de Bagnolet (93) Jean Boillot propose La terre entre les mondes. Du Mexique à l’ailleurs, une pièce de Métie Navajo entre réalisme et poésie. Un joli conte sur la préservation de la planète et l’émancipation des femmes.
L’une est fille de paysans indiens. Fière de sa culture et de son parler Maya, « la langue des oiseaux »… L’autre est fille de colons mennonites, à la foi rigoureuse et férus d’agriculture intensive… Cecilia et Amalia, la brune et la blonde aux cultures radicalement différentes, sympathisent au fil de leurs rencontres. Au point de partir ensemble à la découverte de La terre entre les mondes, de l’autre côté de la forêt, en tout cas de ce qu’il en reste après déforestation et vastes plantations de soja !
En fond de scène, un immense arbre, siège des esprits et refuge pour la grand-mère fidèle aux valeurs ancestrales, morte-vivante qui s’en vient visiter en songe Cecilia, sa petite-fille. Chants, couleurs et senteurs envahissent alors l’espace du théâtre de L’échangeur, à l’heure où les deux jeunes femmes s’affrontent et confrontent leur mode de vie, leurs croyances et aspirations. Des dialogues d’une simplicité déroutante et pourtant porteurs d’une haute valeur ajoutée : le respect de la nature, le respect des cultures, le respect de la femme… Métie Navajo use d’un propos d’une belle lucidité et clarté. Un message politique au sens vrai du terme, une mise en scène aux couleurs chatoyantes d’une élégante finesse.
Est ainsi offert aux spectateurs, tous sens en éveil, un plaidoyer humaniste d’une incroyable puissance « poïétique ». La symbolique illustration du qualificatif choyé par le regretté Édouard Glissant, le romancier et poète antillais qui célébrait la partition du « Tout-Monde » au défi des particularismes locaux ou régionaux ! Du Mexique à l’ailleurs, entre réalisme et poésie, un joli conte fantastique sur le partage des ressources et des richesses, la préservation de la planète et l’émancipation des femmes. Vraiment, un spectacle d’une rare beauté. Yonnel Liégeois
La Terre entre les mondes : une pièce de Métie Navajo, dans une mise en scène de Jean Boillot. Du 02 au 12/10 à L’échangeur de Bagnolet, du 18 au 21/10 au théâtre Joliette de Marseille. Le texte est paru aux éditions Espace 34.
À Saulnay (36), Lucie et Damien Koziaz développent cultures maraîchères et plantes aromatiques. Avec Brin d’être, un retour à la terre qui répond à leurs aspirations et au bien-être collectif.
À l’heure où les circuits courts sont de plus en plus valorisés, il était difficile pour Lucie et Damien de faire mieux ! C’est au sein même du bourg de Saulnay, dans l’Indre, qu’ils ont trouvé une parcelle suffisamment vaste pour développer leur projet. « Les caractéristiques du sol sont différentes selon les endroits. Aussi, nous réservons certaines parties au maraîchage et d’autres aux plantes aromatiques ». Là se récoltent tomates, poireaux, pommes de terre, carottes, courgettes, salades, radis, betteraves… Pour lutter naturellement contre les pucerons et protéger les quelques deux cent pieds de tomates, à proximité on trouve du basilic qui chasse les insectes nuisibles ou des capucines qui les attirent et les éloignent ainsi du fruit. Le couple ne compte pas se limiter à ce type d’activités, le parc des poules sera augmenté pour répondre à une demande croissante d’œufs de qualité.
À quelques pas de là, la place est occupée par les plantes aromatiques : origan, sarriette, bourrache, sauge, thym, estragon … Au total, une vingtaine de variétés vers lesquelles Lucie et Damien souhaitent concentrer une partie plus importante de leur travail. Le projet ? La commercialisation de tisanes. Un bâtiment, déjà équipé d’une salle de séchage, doit être aménagé. « Nous sommes deux exploitants sur ce créneau dans le département, il y a de quoi envisager de réels débouchés », note Damien. Le domaine, ils l’ont trouvé au bout d’une longue série de visites. « Il correspond exactement à nos aspirations ». D’une surface suffisamment vaste (près de 7000 m²), avec une maison vivable immédiatement pour accueillir les deux enfants de la famille, à proximité d’autres habitations… « C’était important pour nous de nous intégrer dans la localité », précise Lucie. En effet, le couple a vécu la première partie de son existence sous d’autres cieux.
À l’ombre des chênes, les salades poussent mieux
Originaire de Châteauroux, Damien a passé sa jeunesse dans le sud-ouest. Après un bac scientifique pour devenir kiné, il s’inscrit à la faculté de médecine de Toulouse. C’est là qu’il rencontre Lucie. Ils arrêtent alors leurs études et exercent différents métiers : ajusteur chez Airbus pour l’un, restauration rapide et aide à domicile pour l’autre… N’y trouvant pas un réel épanouissement, ils décident de changer du tout au tout pour une activité et un rythme de vie plus conformes à leurs valeurs et aspirations. Direction l’Indre, un retour aux sources pour Damien où la greffe, de toute évidence, a bien pris !
Salle de séchage des aromates
Pour le couple, l’immersion en terre brennouse est une réussite. « Ça s’est fait naturellement et rapidement. Portés par le tissu associatif, nous avons le sentiment d’être pris dans une vague positive. On trouve toujours quelqu’un pour aider en cas de problème. Saulnay est une grande famille », constate Lucie avec un large sourire. Une vie sociale riche et un travail au service d’une agriculture biologique contribuant au bien-être des consommateurs et à la protection de l’environnement : pour Lucie et Damien, tant personnel que professionnel, au Brin d’être l’équilibre semble atteint. Philippe Gitton
Le Brin d’être, chez Lucie et Damien Koziac (visite de l’exploitation possible) : 8 chemin des loges, 36290 Saulnay (Tél. : 06.52.72.51.20 ou 02.18.01.08.57). Vente directe sur les marchés : le jeudi matin à Mézières, le vendredi matin à Buzançais, le dimanche matin à Vendœuvres.
Palme d’Or au Festival de Cannes 2023, sort Anatomie d’une chute. Un film de Justine Triet qui sonde les rapports de force dans un couple et les liens parents-enfants : plongée vertigineuse dans l’intimité d’une famille, portrait d’une femme forte, cheminement vers une vérité impénétrable.
Sandra, Samuel et Daniel, leur fils malvoyant de 11 ans, vivent isolés à la montagne. Un jour, Samuel est mystérieusement retrouvé mort au pied de leur chalet : une enquête est ouverte, Sandra inculpée. S’est-il suicidé comme elle le prétend, ou bien l’a-t-elle tué en le poussant du deuxième étage ? Plus tard, Daniel assiste au procès qui le plonge dans les méandres du couple d’intellectuels que formaient ses parents. Avant la radiographie qu’en fera le procès, la première scène du film montre Sandra confortablement installée dans son salon et occupée à répondre aux questions d’une étudiante venue interviewer l’écrivaine. Il y est question des ressorts de la création littéraire mais aussi d’une subtile séduction. Du premier étage émane une musique trop forte qui les perturbe et finit par les obliger à suspendre la conversation. Samuel jalouse le succès de Sandra, il se sent dans l’ombre alors qu’elle brille. Chargé de l’éducation de leur fils à la maison pour pallier son handicap, il n’est plus qu’un prof qui ne trouve ni inspiration ni temps pour écrire.
Justine Triet campe d’abord une femme complexe, puissante, qui assume sa liberté. Dans une scène violente et magnifique de dispute, le couple s’affronte. Quel don de soi, quels renoncements ? Quel engagement, quelle liberté ? Et, concrètement, quel temps reste-t-il ? Pour qui, pour quoi ? Dans une vertigineuse séquence de reconstitution, dont seule la bande son est entendue lors du procès, les deux parents s’affrontent sur l’inégalité du partage des tâches. Habilement, la cinéaste a retourné les rôles et a attribué au père la place traditionnellement dévolue à la mère : celle où les femmes sacrifient leur carrière et nombre de leurs aspirations personnelles pour l’équilibre de la cellule familiale. Loin d’être manichéenne, la plongée dans l’intimité du couple brasse les questions de culture, de culpabilité, de jalousie, de rapports de force.
Mais l’a-t-elle pour autant tué ? Le procès est un lieu où les points de vue se mêlent, se recoupent, se contredisent. La parole de l’un contre la parole de l’autre. En l’absence de preuves tangibles suffisantes, les récits deviennent tout-puissants. Surtout celui que chaque spectateur se raconte au gré des révélations. Ce qui compte, c’est la force du récit qui va appuyer l’innocence ou la culpabilité. En ce sens, la mise en scène montre le procès comme un nouveau lieu de lutte rhétorique, une scène de théâtre où il s’agit aussi de confronter le mode de vie d’une femme libre et moderne au regard de la société française contemporaine. Un exercice auquel Justine Triet ajoute sciemment une nouvelle couche de complexité en convoquant deux cultures et trois langues à la barre : Sandra est allemande, elle s’exprime en anglais (la plupart du temps), elle est jugée en français.
Anatomie d’une chute est le quatrième long métrage de Justine Triet. On peut le lire comme l’aboutissement d’un parcours. La bataille de Solférino, en 2013, racontait déjà l’affrontement d’un couple pour la garde de ses enfants sur fond de précarité et d’instabilité socio-politique. En 2016, Victoria faisait le récit des tribulations d’une jeune avocate et mère célibataire de deux jeunes enfants. En 2019, co-écrit avec Arthur Harari, Sibyl retraçait l’affranchissement douloureux d’un amour passionnel vécu par une psychanalyste et romancière qui soigne, en même temps qu’elle la manipule, une jeune comédienne en détresse sur un tournage… Depuis le départ, Justine Triet s’attache à montrer des personnages féminins se débattant avec leurs aspirations et leurs difficultés, courant après un épanouissement professionnel, personnel, intime. La question du couple est centrale, celle du poids des responsabilités parentales aussi. Les enfants étaient jusqu’ici des personnages secondaires, périphériques, car encore trop petits. Anatomie d’une chute marque, au contraire, la fin de l’enfance de Daniel. Et d’un aveugle, paradoxe, l’avènement du regard. Dominique Martinez
Anatomie d’une chute, de Justine Triet (2h32). Avec Sandra Hüller, Milo Machado Graner, Samuel Theis, Swann Arlaud.
Au cœur de la Bourgogne, du 25 au 30/08 à Cosne-sur-Loire (58), le Garage théâtre a organisé la 4ème édition de son festival. En lisière de cette bourgade, sous-préfecture de la Nièvre sur les bords de Loire,un surprenant atelier à curiosités artistiques : à l’essence même du théâtre, un fabuleux réservoir d’utopies !
Les gens de Cosne-sur-Loire (Nièvre) ont la chance d’avoir, depuis quatre ans, le Garage théâtre, tenu par les Wenzel père et fille (Lou, Cie la Louve). Leur festival avait lieu du 25 au 30 août. La soirée inaugurale a débuté avec Tout augmente, par le trio des Fédérés – Jean-Louis Hourdin, Olivier Perrier, Jean-Paul Wenzel –, reconstitué après quarante-quatre ans. Retrouvailles de pieds nickelés farceurs, finauds, lancés dans un précipité de blagues de potaches, de graves réflexions, de citations d’auteurs aimés, depuis la naissance de l’humanité jusqu’au désir fou incarné par Hourdin, en robe à fleurs, de changer de sexe ! Le lendemain, voilà l’Homme assis, élégant solo de danse conçu par Chloé Hernandez et Orin Camus, qui l’interprète sous de prodigieuses lumières pulsées (Sylvie Debare). Bureaucrate accablé ou écrivain en panne, l’homme quitte son siège, s’étire, exerce souplement un corps rompu à toutes prouesses et envoie valser des rames de papier…
Le concert de Mirtha Pozzi et Pablo Cueco, intitulé Percussions du monde, est un miracle d’ingéniosité sonore, à l’aide d’une multitude d’instruments issus pour la plupart de cultures ancestrales. Pablo Cueco, virtuose du bout des doigts, commente ses explorations avec humour, convoque le poète Benjamin Péret et l’anthropologue André Leroi-Gourhan, lance une incantation lettriste et rend hommage à son père Henri, peintre et penseur.
Thierry Gibault donne vie avec force au roman du Tchèque Bohumil Hrabal (1914-1997), Une trop bruyante solitude, parabole essentielle sur l’état de censure où l’on brûle des livres. Le Banquet de la Sainte-Cécile, de Jean-Pierre Bodin, plus de mille représentations depuis 1994 et la reconnaissance éperdue d’un paquet d’harmonies municipales. Frontalier, de Jean Portante, par Jacques Bonnaffé, mis en scène par Frank Hoffmann, idéal condensé de tout acte d’émigration, boucle la boucle en beauté. Des « surprises dans le jardin » pimentent les après-midi : Jean-Paul et Lou lisent sous un arbre étrange la Jeune Fille de Cranach, pièce qui leur appartient. Une autre fois, Hervé Pierre distille un magnifique poème en prose de Jean-Pierre Siméon sur Orphée et Eurydice, en compagnie du chanteur à voix nue Pierre Mervant. Tout cela est désormais peint sous le glacis des beaux souvenirs. Jean-Pierre Léonardini, photos Jean-Yves Lefevre
Le Garage théâtre, 235 rue des Frères Gambon, 58200 Cosne-sur-Loire (Tél. : 03.86.28.21.93/Web : le.garage.theatre@gmail.com). Pour tout savoir sur l’histoire du lieu, les programmations passées et futures, un petit clic pour le grand choc : les Amis du théâtre vous disent tout !
Post-scriptum : cette chronique a été bêtement rédigée à l’ancienne, sans recours à l’intelligence artificielle.
Que l’anthropologue travaille sur l’Iran, son pays d’origine, ou sur le statut des étrangers en France, Chowra Makaremi laisse dans ses recherches toute leur place à la subjectivité et aux émotions. Paru dans le mensuel Sciences Humaines (N°361, août-septembre 2023), un article d’Adèle Cailleteau.
Chowra Makaremi a sept mois quand sa mère, Fatemeh Zarei, opposante politique à la République islamique d’Iran est emprisonnée. Elle a sept ans quand elle disparaît au cours de l’exécution massive de milliers d’opposants, en 1988. Ce « massacre des prisons », aussi intime pour Chowra Makaremi qu’il est encore tabou en Iran, est le fondement du travail de recherche de l’enfant devenue anthropologue. « Comment l’absence des corps emprisonne-t-elle nos mémoires, là où le politique griffe au plus intime ? Là où seul l’intime reste en témoignage d’une politique ? », demande la chercheuse au CNRS dans son film documentaire Hitch, une histoire iranienne, sorti en 2019.
Cette enquête sur ce qu’il se passe « quand l’histoire a effacé les êtres » est l’aboutissement d’un travail commencé quinze ans auparavant grâce à une découverte fortuite : celle, à l’hiver 2004, des mémoires de son grand-père maternel. Aziz Zarei les a rédigées à partir de 1988 et la mort de sa seconde fille – la première avait été emprisonnée et tuée par le régime en 1982 – pour garder une trace de la tragédie. Chowra Makaremi s’attelle à leur traduction, en parallèle de sa thèse. La contestation populaire qui se met en place après les élections de 2009 – le pouvoir est accusé de fraude électorale par une partie de la population – motive la chercheuse. « Ce mouvement vert prodémocratique secoue toute une génération qui est la mienne, explique-t-elle. Réinscrire la mémoire des opposants politiques des années 1980, c’était une façon d’outiller les militants politiques face à l’État». Le Cahier d’Aziz*, publié en 2011 avec une longue postface qui décrit comment « l’histoire pénètre les vies individuelles », est nouvellement réédité chez Folio Gallimard avec une préface inédite de Chowra Makaremi.
La détresse d’une militante
Le sujet est intime, la démarche de la chercheuse subjective. Et elle l’assume, citant d’emblée le sociologue états-unien Howard Becker : « La question n’est pas de savoir si le chercheur prend parti mais whose side are we on ? (de quel côté sommes-nous ?) » C’est même son engagement qui l’a conduite à la recherche. Sa thèse visait à dénouer un paradoxe : alors que les militants gagnaient des combats juridiques en faveur des migrants, la situation de ces derniers se dégradait. Elle-même le vivait au quotidien : cette diplômée de Sciences po a travaillé de 2005 à 2008 avec l’association Anafé dans la « zone d’attente » de l’aéroport de Roissy, centre de détention pour les étrangers qui ne sont pas admis à entrer dans le pays. « J’ai commencé cette thèse à partir de la détresse vécue en tant que militante », souligne-t-elle aujourd’hui.
Son travail est récompensé en 2021 par la médaille de bronze du CNRS. C’était un peu avant que la mort de la jeune Mahsa Amini en septembre 2022, trois jours après son arrestation par la police des mœurs, éveille un mouvement majeur de contestation en Iran. Cet événement est le point de départ de son nouveau livre, Femme, vie, liberté*. Encore une nouvelle forme d’écriture, loin des articles scientifiques dans lesquels elle se sent « engoncée » : il sera sa chronique, presque au jour le jour sur les événements. « J’ai écrit le livre que j’aimerais lire plus tard, si je devais travailler dans dix ans sur le mouvement Femme, vie, liberté. Pour avoir la trace des micro événements qui ne font pas date, précise-t-elle. Un livre humble, qui nous introduit un monde ». Adèle Cailleteau
*Femme, vie, liberté (La Découverte, 352 p., 21€). Chowra Makaremi est anthropologue et chercheure au CNRS, spécialiste des nouvelles conditions migratoires.
*Le cahier d’Aziz, traduit et présenté par Chowra Makaremi, avec une postface de Christiane Vollaire (Folio Gallimard, 272 p., 8€70).
Dans ce même numéro d’août-septembre, Sciences Humaines propose un original dossier, fort instructif : Changer de vie, qu’est-ce qui influence nos choix d’existence ? « Au contact des penseurs et artistes, ce numéro invite à mettre de l’intelligence dans nos rêves et du rêve dans nos plans de carrière », écrit dans son éditorial Héloïse Lhérété, la directrice de la rédaction. Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des « Sites amis ». Une remarquable revue dont nous conseillons vivement la lecture. Y.L.
Jusqu’au 27/08, se joue au théâtre du Lucernaire (75) L’écume des jours. Le roman à succès de Boris Vian, adapté par Claudie Russo-Pelosi. Entre musique et chansons, un rafraîchissant spectacle proposé par la compagnie des Joues rouges.
Comédiens, musiciens et chanteurs, la bande de garçons et filles de la compagnie des Joues rouges s’empare avec énergie de L’écume des jours de Boris Vian. Il est question d’une belle et douce jeune femme dont est amoureux Colin. Las, Chloé est atteinte d’un mal incurable : la croissance d’un nénuphar qui squatte ses poumons ! En dépit de la mort qui rode, rien ne parvient pourtant à casser l’ambiance, le sourire et la bonne humeur semblent ne jamais devoir quitter les lèvres des joyeux lurons.
Ils ne cessent de s’amuser, chanter et danser, égrenant au fil des chapitres de cette histoireentièrement vraie, « puisque je l’ai imaginée d’un bout à l’autre » précise Boris Vian, les plus emblématiques refrains et ritournelles du célèbre trompettiste. Avec l’adaptation fort originale et réussie de Claudie Russo-Pelosi, l’insouciance et l’insolence premières du roman s’en trouvent magnifiées. L’urgence de vivre, propre à la jeunesse, s’impose envers et contre tout. Malgré les menaces extérieures qui minent le quotidien et le tragique qui s’affiche en permanence sans jamais quitter le devant de la scène, musique jazzy, refrains et couplets entretiennent la confiance aux lendemains, l’espérance en un fol devenir. Un théâtre musical et chansonnier inventif, où le public a plaisir à retrouver l’univers déjanté et surréaliste du grand Boris. Yonnel Liégeois
L’écume des jours : Jusqu’au 27/08, du mercredi au samedi à 19h, le dimanche à 16h, au Théâtre du Lucernaire (Tél. : 01.45.44.57.34).
Au cœur de la Bourgogne profonde, du 25 au 30/08 à Cosne-sur-Loire (58), le Garage Théâtre organise la 4ème édition de son festival. En lisière de cette bourgade de 10 000 habitants et sous-préfecture de la Nièvre, rôde une Louve fière et indomptée. Du nom de la compagnie de Lou Wenzel, la directrice artistique et muse des lieux !
Formée à l’exigeante et réputée école de la Comédie de Saint-Étienne au début des années 2000, la jeune femme à longue crinière noire déambule en toute liberté de cour à jardin : à Cosne-sur-Loire, plus qu’un vocabulaire théâtral, une réalité bien concrète ! En cet ancien garage transformé en repère atypique de création artistique, le spectacle se joue partout : de la scène classique à l’arrière-cour ombragée et en pleine verdure. Loin des ors de la capitale, à cent lieux des sites à la programmation formatée, une tanière à l’imagination rugissante. Conçue par le renommé dramaturge Jean-Paul Wenzel et sa fille Lou, metteure en scène et directrice artistique de la meute…
« Dès mon enfance, j’ai baigné dedans », avoue Lou Wenzel. Qui parle de théâtre, des plaisirs de la scène, de ses premiers émois en tant que jeune spectatrice… Elle est ainsi faite, la louve du Garage, entière, spontanée, d’un naturel confondant ! D’abord une gamine amoureuse des planches bien évidemment, ensuite une fille de comme disent les langues qui se prétendent bien attentionnées, certes mais pas que, qui a travaillé dur, s’est formée en diverses écoles de théâtre (Chaillot, Saint-Étienne), enfin une comédienne à part entière qui impose ses talents sans rien renier de sa filiation.
« Je suis redevable d’une belle transmission entre mon père et moi. Grâce à lui, j’ai découvert la vie de troupe », confesse la jeune femme, « Lui qui fut codirecteur du CDN Les Fédérés de Montluçon durant près de deux décennies, il m’a surtout appris ce que veut dire le verbe fédérer : créer des liens, faire des projets ». Et même bâtir ensemble un théâtre, réinvestir à leur façon ce temps de la décentralisation si chère aux prédécesseurs de l’après-guerre, la génération Dasté-Gignoux-Vilar ! Jean-Paul Wenzelnous l’assurait dans un récent entretien, « ce désir de poursuivre un théâtre de proximité et d’exigence ouvert au plus grand nombre, tel leThéâtre du Peupleà Bussang, me tient toujours autant à cœur » : là-bas un théâtre plus que centenaire au cœur de la forêt vosgienne, ici aux portes d’une cité nivernaise entre pâturage et petite industrie ! Trois ans après l’inauguration de leur nouvelle résidence, fiers d’un Garage Théâtre au sang bouillant, fille-père et mère (Arlette Namiand, dramaturge) s’affichent en un trio gagnant !
Forte de sa compagnie La Louve, créée en 2015 et inscrite en façade du lieu, Lou Wenzel respire à grandes bouffées la simplicité, la convivialité, la générosité. Une marque de fabrique du Garage où se tissent les liens avec la population locale, où se greffent en association les bénévoles qui assurent l’animation, où se bichonnent surtout les futurs spectacles hors toute pression. Avec, au fil de l’année, ateliers d’écriture et stages d’interprétation pour amateurs, accueil de compagnies, résidences de création avec représentation gratuite de sortie autour d’un repas partagé et le fameux festival d’été, du 25 au 30/08, sous l’égide de sa troupe… Amoureuse des textes et de la belle langue, désireuse de partager ses sensibilités poétiques, la metteure en scène et directrice artistique souhaite aujourd’hui s’investir plus intensément du côté de la danse. « J’aime regarder les corps, disséquer comment ils évoluent et bougent, chercher et trouver le lien entre texte et mouvement, parole et corps ». D’un endroit dévolu aux voitures cabossées, la muse des lieux a fait un surprenant garage à curiosités artistiques. Jamais en panne d’idées, à l’essence-même du théâtre, un fabuleux réservoir d’utopies ! Yonnel Liégeois, photos Jean-Yves Lefevre
Le Garage Théâtre, 235 rue des Frères Gambon, 58200 Cosne-sur-Loire (Tél. : 03.86.28.21.93/Web : le.garage.theatre@gmail.com). Pour tout, tout savoir sur La Louve et compagnie, un petit clic pour le grand choc : les Amis du théâtre vous disent tout !
La sélection du Garage, rien que de grosses cylindrées
– Le 25/08, à 21h00 : « Tout augmente », avec Jean-Louis Hourdin, Olivier Perrier, Jean-Paul Wenzel. Qu’on se le dise, une soirée à ne pas manquer : les trois compères des Fédérés se retrouvent pour nous balancer leurs quatre vérités. Une tragédie joyeusement grotesque qui passe en revue grand nombre de dérèglements du monde, de la préhistoire à nos jours : tout un programme !
– Le 28/08 à 21h00 : « Une trop bruyante solitude », du tchèque Bohumil Hrabal. Voilà trente-cinq ans que Hanta nourrit la presse d’une cave de recyclage où s’engloutissent jour après jour des tonnes de livres interdits par la censure. Diffusé d’abord en 1976 à Prague sous forme de publication clandestine, un splendide apologue de la « normalisation », machine à broyer l’esprit. Dans une adaptation et une mise en scène de Laurent Fréchuret, un texte poignant, une fulgurante interprétation de Thierry Gibault.
– Le 29/08, à 20h30 : « Le banquet de la Sainte Cécile ».De et par Jean-Pierre Bodin, avec la complicité de François Chattot. Avec l’ami Bodin, encore un grand moment de complicité, de tendresse, d’humour et de convivialité : l’histoire d’une fanfare dans un petit bourg, comme jamais elle ne vous sera narrée. Une soirée qui se termine habituellement en musique et autour d’un petit verre !
– Le 30/08, à 21H00 : « Frontalier », de Jean Portante. Une mise en scène de Frank Hoffmann, avec Jacques Bonnaffé. L’épopée de toutes les frontières enjambées depuis Enée, fuyant sa ville de Troie, jusqu’au migrant d’aujourd’hui. Processions des voyageurs contraints par l’exode ou le salaire quotidien à changer de pays. Avec l’inénarrable bateleur de mots à la dérive, de rime en rime et tout le toutime pour réveiller nos pupilles ou épicer nos papilles !
Jusqu’au 02/09, à Bussang (88), le Théâtre du Peuple met en scène pour la première fois Cyrano de Bergerac, la pièce d’Edmond Rostand. Portée par une magnifique troupe d’acteurs, cette tragédie romantique du XIXe siècle soulève émotion et enthousiasme.
Les étés se suivent et ne se ressemblent pas. Soleil radieux l’an dernier pour le Hamlet flamboyant de Simon Delétang, avec Loïc Cordery dans le rôle-titre, temps presque hivernal pour cette ouverture du théâtre vosgien avec Cyrano de Bergeracadapté et mis en scène par Katja Hunsinger et Rodolphe Dana, fondateurs de la Yanua Compagnie. Cela n’a pas empêché le public d’être au rendez-vous. Avec huit cents places réservées pour chacune des vingt-deux représentations, la pièce phare d’Edmond Rostand, l’une des plus populaires et les plus jouées du répertoire, confirme son pouvoir d’attraction. Elle y a trouvé sa place, tandis que la nouvelle directrice du Théâtre du Peuple, Julie Delille et première femme à diriger la vénérable institution, prendra ses fonctions en janvier.
Librement inspiré de la vie et de l’œuvre de l’écrivain libertin éponyme, Savinien de Cyrano de Bergerac, Rostand écrivit sa pièce entre 1896 et 1897, un an après la fondation par Maurice Pottecher du Théâtre du Peuple (1895), mais seul l’Aiglon y fut monté, bien plus tard, en 1994, par François Rancillac. Cette tragédie romantique avec son héros de cape et d’épée, au nez proéminent mais au cœur altruiste, avec sa foule de personnages – plus de quatre-vingts – se prête pourtant à merveille au lieu. Elle répond aussi à sa charte et à sa philosophie, qui exigent le mélange de comédiens professionnels et amateurs au plateau, distinguant toujours aujourd’hui « la pièce de l’après-midi », où les amateurs sont les plus nombreux, de « la pièce du soir », avec seulement des professionnels.
« C’est un roc ! C’est un pic ! C’est un cap ! Que dis-je, c’est un cap ? C’est une péninsule ! »
Pour Katja Hunsinger, qui y joua en tant que comédienne amateur il y a trente ans, puis avec Rodolphe Dana, en 2008, dans Hop là ! Fascinus, c’est la réalisation d’un rêve. Ils ont adapté ensemble la pièce fleuve en cinq actes, écrite en près de mille six cents vers, la ramenant à trois heures avec entracte en supprimant scènes et personnages sans rien enlever au rythme et à l’écriture de Rostand. C’est Rodolphe Dana qui interprète avec panache et émotion Cyrano et donne la pleine mesure de ses tourments. Amoureux depuis l’enfance de sa cousine Roxane, il n’a jamais osé déclarer ses sentiments par peur d’être rejeté à cause de ce nez dont il déclare : « C’est un roc ! C’est un pic ! C’est un cap ! Que dis-je, c’est un cap ? C’est une péninsule ! » Lorsqu’elle lui apprend qu’elle est éprise de l’un de ses hommes, Christian (Olivier Dote-Doevi), un cadet de Gascogne, il s’incline et ira même jusqu’à prêter sa voix et sa plume à son rival. Laurie Barthélémy interprète une Roxane complexe séduite par la beauté de Christian mais plus encore par la poésie et la fougue de Cyrano, qu’elle mettra plus de quatorze ans à découvrir. Antoine Kahan fait du comte de Guiche – qui convoite également Roxane – un antihéros. Tous les autres rôles ont été pris en charge par les comédiens amateurs… Ensemble, ils incarnent la rencontre entre une œuvre, un lieu, une équipe. Tous jouent collectif et font magnifiquement entendre un texte où les répliques fusent.
Barbara et Jean Ferrat viennent décaler le classique des alexandrins. La scénographie artisanale d’Adèle Collé et les costumes d’Irène Jolivard voilent et dévoilent les acteurs. La césure viendra juste après l’entracte, en deuxième partie. Envoyés à la guerre contre les Espagnols, Cyrano et ses hommes sont épuisés et affamés. Roxane, à cheval, a bravé le danger pour venir les rejoindre. L’ouverture du fond de scène tant attendue, qui tient les spectateurs en haleine, se donne dans toute sa beauté et son magnétisme. S’y joueront la mort de Christian puis celle de Cyrano. Du fond de la forêt vosgienne, nous parvient donc, forte et claire, la voix des comédiens : de chacun d’entre eux, aucun n’a de micro ! On est alors saisi par ce théâtre puissant et organique. Marina Da Silva, photos Cristophe Raynaud de Lage
Cyrano de Bergerac : jusqu’au 02/09, du jeudi au dimanche à 15H00. Théâtre du peuple, 40 rue du Théâtre, 88540 Bussang (Tél. : 03.29.61.50.48). Rens :info@theatredupeuple.com
Jusqu’au 28/07 en Avignon (84), au théâtre Présence Pasteur, Marie Levavasseur et Franck Berthier proposent L’affolement des biches et Voyage à Zurich. Deux spectacles qui traitent avec subtilité, mais aussi humour et fantaisie, de la mort et du choix de la fin de vie.
Comment parler de la morten famille ? Marie Levavasseur propose d’une part le rire, et de l’autre le regard d’une gamine de treize ans, « Cahuète », pour qui les codes des adultes sont tout simplement dépassés. Zoé Pinelli, avec sa bouille de gentil lutin au féminin, en veut beaucoup à sa grand-mère qui, sans prévenir, a fait le grand bond de l’autre côté du miroir. « Quels récits raconter à ceux qui partent et à ceux qui restent », se demande l’auteure pour qui « ce spectacle est aussi une manière de conjurer nos peurs et de célébrer la vie. Il pose la question de la place du sacré et des rituels dans nos sociétés où les institutions religieuses ou civiles semblent en panne d’inspiration ». Pour donner un coup de main à sa famille laissée sur le quai, Annabelle la défunte (pétillante Marie Boitel) revient parmi eux, pour participer à ces moments un peu particuliers qui précèdent la cérémonie finale.
Annabelle était malade, se savait condamnée. Seul Einstein (Serge Gaborieau) son compagnon et père des enfants, médecin de son état, était dans le secret. Elle avait choisi elle-même son dernier jour, avant de ne plus avoir la possibilité de le faire. Mais voilà que la famille (interprétée par Yannis Bougeard, Béatrice Courtois, Morgane Vallée) est confrontée à cette décision, et à quelques questions annexes comme le choix entre inhumation ou crémation. Pour l’aider, un très étonnant représentant des pompes funèbres (tourbillonnant Valentin Paté) assiste les survivants tout en dialoguant avec la défunte. L’affolement des biches, qui fait une vague référence à ces jolis animaux sensibles et peureux, met sur la table les relations familiales quand chacun, bouleversé par le décès, est aspiré par sa morale, ses convictions, son métier, ses études… Pour son premier spectacle « adulte » après plusieurs pièces destinées au jeune public, la directrice de la compagnie Les Oyatesfait entendre une petite partition originale et assez réjouissante.
Inspiré d’une histoire véritable (celle de la comédienne Maïa Simon), le récit de Jean-Benoît Patricot est adapté et mis en scène par Franck Berthier. Sur le plateau, Marie-Christine Barrault, remarquable, est entourée de Yannick Laurent, Arben Bajraktaraj, Marie-Christine Letort, et Magali Genoud. Ce Voyage à Zurich n’a rien d’une ballade d’agrément, puisque c’est là qu’a décidé de mourir la comédienne, se sachant atteinte d’un cancer désormais incurable. Elle a choisi la Suisse, puisqu’en France la loi interdit toujours aux personnes irrémédiablement condamnées de quitter ce monde dans la dignité, quand leur conscience le leur permet encore. La pièce n’écarte pas les multiples questionnements, inévitables. Avec humour, conviction et délicatesse. Gérald Rossi
L’affolement des biches (jusqu’au 28/07, à 12h25) et Voyage à Zurich (jusqu’au 28/07, à 16h20) : théâtre Présence Pasteur, 13 rue du Pont Trouca, 84000 Avignon (Tél. : 04.32.74.18.54/07.89.21.79.44).
Lors de cette ultime semaine de festival, Avignon (84) offre encore quelques belles surprises. Dont L’Espèce humaine, Les grandes espérances, La couleur des souvenirs ou Dracula Lucy’s Dream, d’après l’œuvre de Bram Stoker.
Dracula, comte et vampire, né de l’imagination de Bram Stoker en 1897, n’est pas un monstre bavard. Et ça tombe bien, car Yngvild Aspeli, comédienne, marionnettiste et directrice artistique de la compagnie Plexus Polaire, en propose une version sans paroles. Mais pas sans émotions. Comme à son habitude, la metteure en scène norvégienne fait montre de diversité créatrice, en mêlant pantins à taille humaine, masques, illusions, vidéos inondant le plateau avec bonheur, bruitages et acteurs qui démultiplient les personnages. Le roman de Bram Stoker a connu depuis sa publication plusieurs aventures, plusieurs traductions, plusieurs adaptations, et le cinéma ne s’en est pas privé. Ici, Yngvild Aspeli s’oriente principalement sur le personnage féminin, d’où le titre Dracula Lucy’s Dream que l’on peut traduire par « Le rêve de Lucy ». Laquelle se débat contre « un démon intérieur » représenté par Dracula. Mais on peut extrapoler le délire.
Domination, dépendance, addiction… sont au programme, comme les apparitions et les dents pointues. Cette adaptation de l’œuvre de l’écrivain irlandais, créée en décembre 2021 au Théâtre des Quartiers d’Ivry s’apprête à partir en tournée en France, mais aussi au Danemark avant le Canada et les États-Unis. Notons que si le sang coule à flots (enfin pas vraiment, mais on imagine) l’humour n’est pas en reste non plus. Finalement, Dracula aura la fin que l’on sait. Seul un pieu planté dans le cœur d’un vampire peut mettre fin à son existence maléfique. Lucy ne parviendra pas à se libérer autrement de cette emprise diabolique. Les comédiens manipulateurs Dominique Cattani, Yejin Choi, Sebastian Moya, Marina Simonova, et Kyra Vandenenden font partager un envoûtement magique et contagieux.
Robert Antelme est un survivant, dans le sens le plus total du mot. Interné par les nazis dans les stalags de Buchenwald puis de Dachau, il a été sauvé par la libération, à quelques jours d’une mort certaine. Membre actif de la Résistance, il a 26 ans quand il est arrêté par la gestapo en juin 1944. En 1939 il avait épousé l’écrivaine Marguerite Duras qui raconté son retour dans La Douleur.
L’espèce Humaine, le seul livre de Robert Antelme, est un récit douloureux. L’ignominie dont il parle est une tranche de son vécu. Du sien et de ses camarades prisonniers, morts ou rescapés. Mise en scène par Patrice Le Cadre, Anne Coutureau, à qui l’on doit aussi l’adaptation, interprète cette parole unique, sur la pensée d’hommes qui s’imaginaient supérieurs à d’autres, issus dont ne sait quelle autre race. Ce texte brulant, est d’une utilité toujours absolue.
L’humour anglais, c’est, avec l’air de rien, dire beaucoup pour rire. Charles Dickens, qui publie dès 1860 son 13e romanLes grandes espérances, a usé de cet artifice pour développer aussi des thèmes chers comme la défense des droits des enfants, des femmes… en passant par ses combats pour l’éducation pour tous. Il est considéré comme le plus grand romancier de l’époque victorienne et connut un gros succès populaire dès ses premiers ouvrages. La compagnie Mamaille, dans une adaptation d’Hélène Géhin a voulu, en 75 minutes, donner vie à l’un de ses ouvrages les plus célèbres. À destination de tous les publics. L’histoire de Pip, contée également par Augustin Bécard, et June McGrane, dans la mise en scène de Laurent Fraunié est au centre de l’aventure, menée avec quelques masques, un décor original et beaucoup de bonne humeur.
Cette douzième pièce, La couleur des souvenirs, que Fabio Marra a écrite, qu’il met en scène et joue, est un moment de tendresse. Ses partenaires, Dominique Pinon, et Catherine Arditi, en frère et sœur, lui, perdant progressivement la vue et elle tentant de venir à son secours, sont remarquables. Les reste de la distribution est à la hauteur; citons donc Sonia Palau, Floriane Vincent, Aurélien Chaussade. Vittorio est un artiste peintre méconnu, qui, on le découvre vite, s’est transformé en faussaire. Exhumant quelques tableaux de grands maitres… Que l’on croyait perdus à jamais. Le margoulin marchand d’art qui revend ces toiles après les avoir fait authentifier, le roule dans la farine du mensonge sans qu’il en soit réellement conscient. Seule certitude pour Vittorio, il perd la vue. Et son exécrable caractère n’arrange rien. Gérald Rossi
Dracula Lucy’s Dream : jusqu’au 24/07, à 09h30 à La Manufacture.
Au Festival d’Avignon, les spectacles se conjuguent au féminin. Plus loin, de l’autre côté de l’océan, à Los Angeles, l’actrice Fran Drescher a donné le top d’une grève historique des acteurs américains. Là-bas comme ici, les femmes prennent la parole.
La programmation de la 77 e édition du Festival d’Avignon s’annonçait féminine et féministe. Julie Deliquet est la deuxième femme à être programmée dans la Cour d’honneur, le lieu emblématique du Festival depuis sa création. D’autres femmes sont présentes : Pauline Bayle, la Brésilienne Carolina Bianchi, la Canadienne Émilie Monnet, Anne Teresa De Keersmaeker, Bintou Dembélé, Clara Hédouin, la Polonaise Marta Gornicka, Rébecca Chaillon, Patricia Allio, Maud Blandel… L’Antigone de Milo Rau est interprétée par l’actrice et activiste autochtone Kay Sara. À Hollywood, la prise de parole de Fran Drescher qui annonce la grève historique des acteurs états-uniens fait trembler les nababs des studios, de Los Angeles à New York. En Iran, en Afghanistan, les femmes ne renoncent pas, malgré la mort qui les guette.
À mi-parcours du Festival, les bruits du monde ne s’arrêtent pas au pied des remparts d’Avignon. Tous les soirs, des milliers de familles se promènent dans les rues de la ville, assistent aux spectacles rue de la République, achètent pour les gamins des ballons de baudruche qui clignotent, des glaces de toutes les couleurs et croisent des amateurs qui courent au théâtre. Les rues comme les salles font le plein. Il y a ceux qui y vont et ceux qui n’y vont pas, qui n’y vont pas encore. Mais qui sont là, quand même. « Courage », est-il écrit au fronton de la Maison Jean Vilar. Ne pas baisser les bras, ne pas renoncer face aux divisions, face à une extrême droite dont la parole est omniprésente, envahissante, trolle les réseaux sociaux. On coupe son smartphone et on court voir le film, magnifique, de Nanni Moretti Vers un avenir radieux. Parce qu’il est des films, comme des pièces, qui vous redonnent du courage.
On a vu l’Écriture ou la vieau Théâtre des Halles, adaptée du livre éponyme de Jorge Semprun, mise en scène par Hiam Abbass et Jean-Baptiste Sastre. On est embarqué par la puissance des mots, par la pensée en alerte de Semprun. On a vu Tomber dans les arbres, de et mise en scène par Camille Plocki. Elle raconte la vie, l’engagement de son grand-père, qui n’était autre que l’historien Maurice Rajsfus, rescapé de la rafle du Vél’d’Hiv, fondateur de l’Observatoire des libertés publiques. Formidable spectacle, joyeux, frondeur, un hommage à ce grand-père qui détestait la police, « comme tout le monde, non ? » s’amuse-t-elle à dire, et ravive ses idéaux révolutionnaires. Le spectacle s’est joué jusqu’à ce dimanche à la Factory. Il sera repris à Paris aux Déchargeurs, nous y reviendrons plus longuement.
On a vu Angela (a Strange Loop) et All of It. Deux propositions, différentes, qui mettent en scène chacune l’itinéraire d’une femme. L’Angela de Susanne Kennedy est un pur produit des réseaux sociaux, une influenceuse qui s’exhibe et parle à ses followers. Elle a basculé dans un autre univers, totalement virtuel, où le réel s’est dissous dans les limbes d’un monde aux contours factices. À ses côtés, un frère, une mère. Les mots sont rares, les voix robotiques (les acteurs parlent en play-back sur leur propre voix préenregistrée), un petit peuple de plastique – on songe au Plastic People de Frank Zappa – qui vit dans un appartement en Formica made in Ikea. Un doudou-loup, d’une voix calme et posée, intervient par écran interposé tout du long. Cela dit le narcissisme poussé jusqu’à son paroxysme, la perte d’humanité. Spectacle étrange, ésotérique même s’il ne laisse pas indifférent.
Alistair McDowall s’est glissé dans la pensée la plus intime de trois femmes et a composé trois monologues mis en scène par deux membres du Royal Court Theatre de Londres, Vicky Featherstone et Sam Pritchard. All of It est un spectacle d’une grande tenue, d’une très grande sobriété, porté par une actrice au jeu impressionnant, Kate O’Flynn. On est happé par cette histoire qui déroule la vie d’une femme, à travers le temps, avec des mots simples qui racontent son émancipation, son désir de vivre. All of It remet le théâtre au centre, la parole, la pensée, au féminin, singulier et pluriel. Marie-José Sirach
All of It : jusqu’au 23/07, à 19h00, Théâtre Benoît XII, 12 rue des teinturiers, 84000 Avignon.
Antigone in the Amazon : jusqu’au 24/07, à 21h30. L’Autre Scène du grand Avignon – Vedène, avenue Pierre de Coubertin, 84270 Vedène.
L’écriture ou la vie : jusqu’au 26/07, à 11h00 (relâche les 13 et 20/07). Théâtre des Halles, 22 rue du Roi René, 84000 Avignon (Tél. : 04.32.76.24.51).