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L’enfant et l’oiseau

Jusqu’au 26/07 en Avignon (84), au Théâtre des Halles, Ingrid Heiderscheidt interprète À cheval sur le dos des oiseaux. Une pièce écrite et mise en scène par Céline Delbecq. Survivante aux injonctions des services sociaux, la parole d’une femme ordinaire revendiquant sa part de vivante depuis la naissance de son enfant.

En fond de scène, une grande fontaine d’eau, salle d’accueil d’un centre social… Les mains croisées sur les genoux, assise solitaire, une femme ordinaire… Au discours quelque peu trébuchant, des paroles saccadées, le visage inquiet, le propos sans fioritures ni éloquence : des mots simples, ceux du quotidien, un vocabulaire peu riche peut-être pour les bien-disants, emprunt pourtant d’une sincérité évidente ! L’assistante sociale l’a prévenue, il ne faut pas dormir avec son enfant, une grave erreur éducative qui interroge ses capacités à s’occuper du bambin ! Depuis longtemps déjà, Carine est sous haute surveillance ! Depuis qu’un fameux test de Q.I. l’a rangée dans la catégorie « handicapé, déficient mental », le système la protège tout autant qu’il lui impose des règles de vie. Qu’on ne discute pas, à exécuter sans mot dire, sans tenir compte de ses désirs.

Logan son fils, c’est son trésor, sa raison de vivre, elle l’affirme et le répète, avec lui elle a « reçu le monde entier » ! Même si l’alcool ne fut jamais bonne conseillère, un petit verre même de mauvais vin lui permet de dormir tranquille, son fils près d’elle. Lui qui ne dit rien le jour, mais ne cesse de crier la nuit… Elle l’emmène en promenade, lui fait écouter le chant des petits oiseaux, le fait danser sur la musique de la fanfare « même si ça va trop fort pour lui ». Son fils, jamais elle ne l’abandonnera, « c’est mon petit, on se regardera jamais de travers lui et moi ». Carine ? Une femme aimante, émouvante, certes tributaire d’un parcours de vie scellé dans la précarité et la pauvreté, fichée à jamais en marge de la société, mais qui revendique le droit à la parole. Pleine et entière, avec fulgurance et poésie, passion et persuasion !

Seule en scène, mains vacillantes et regard d’une beauté troublante, Ingrid Heiderscheidt affiche une présence bouleversante. Un monologue qui interpelle, interroge de manière radicale les règles, normes et statut d’un système social qui veut tout régenter et contrôler. Privant, ceux-là même déjà démunis et diminués, d’espérer ressembler un peu aux autres, d’aimer et rêver un peu comme les autres : un texte fort, d’une inconfortable lucidité, l’humanité de chacun réhabilitée aux confins de nos failles et défaillances. Yonnel Liégeois

À cheval sur le dos des oiseaux : Jusqu’au 26/07, à 16h30 (relâche les 13 et 20/07). Théâtre des Halles, 22 rue du Roi René, 84000 Avignon (Tél. : 04.32.76.24.51).

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Femme et arabe, libre !

Jusqu’au 24/07 en Avignon (84), au Théâtre de la Manufacture, Anne-Laure Liégeois présente Harems. Une adaptation réussie de l’œuvre de la sociologue marocaine Fatema Mernissi, pour qui le monde n’est pas un harem ! Féministe et politique, une parole portée à la scène sans fioriture mais avec beaucoup de justesse.

Il faut savoir gré à Anne-Laure Liégeois de redonner la parole à la célèbre sociologue marocaine, Fatema Mernissi, disparue il y a un peu moins d’une dizaine d’années à Rabat, en 2015. Sa vie durant, dans ses nombreux ouvrages, tout comme dans ses conférences à travers le monde, Fatema Mernissi s’était évertuée à porter la parole des femmes qui, à bien y regarder, dépassait largement l’immense territoire du monde musulman. Son œuvre dépasse aussi la simple sphère théorique pour aborder des rivages purement littéraires et fictionnels comme en témoigne par exemple son livre le plus connu d’un large public, Rêves de femmes.

C’est dans ce livre que l’autrice précise qu’elle est « née en 1940 dans un harem à Fès, ville marocaine du IXe siècle, située à 5 000 km à l’ouest de La Mecque, et à 1 000 km au sud de Madrid, l’une des capitales des féroces chrétiens », incipit entièrement, et à juste raison, repris par Anne-Laure Liégeois dans le très habile montage qu’elle a opéré dans l’œuvre de Fatema Mernissi, parvenant ainsi à jouer sur tous les tableaux, celui du combat féministe comme sur celui quasiment fictionnel. C’est déjà, de ce point de vue, une première réussite du spectacle dont le titre Harems met avec justesse l’accent sur l’une des thématiques essentielles de l’écrivaine. Ce terme apparaît dans les titres de nombre de ses livres, du Harem et l’Occident au Harem politique en passant par Le monde n’est pas un harem ! Le terme, on le voit, est plus qu’emblématique dans son œuvre, Fatema Mernissi allant même jusqu’à interroger les fantasmes aussi savoureux que déplorables que le mot aura déclenché dans nos sociétés occidentales…

Du harem aux contes des Mille et une nuits, la liaison est toute trouvée et Anne-Laure Liégeois ne rate pas l’occasion pour suivre le parcours. Pour en décrire les connotations, bien sûr éminemment (et subtilement) politiques, la metteure en scène a fait appel à deux comédiennes marocaines, Amal Ayouch et Sanae Assif, « sagement » assises derrière une table pour se partager la parole de Fatema Mernissi. Elles le font sans fioriture et avec beaucoup de justesse. Anne-Laure Liégeois y ajoute de très subtiles touches qui font théâtre avec trois fois rien, mais qui mettent véritablement en lumière la force d’une pensée plus que jamais nécessaire. Jean-Pierre Han

Fatema Mernissi, Harems : jusqu’au 24/07, à 13h00 (relâche les 12 et 19/07). La Manufacture, 2bis rue des Écoles, 84000 Avignon (tél. : 04.90.85.12.71).

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Trois femmes à la hauteur

Aux éditions Le Clos Jouve, Michel Sportisse publie Yannick Bellon, toute une tribu d’images. Une captivante monographie, d’une écriture chaleureuse et empathique, sur l’œuvre et la vie de la cinéaste et féministe. Avec de beaux portraits de famille, ceux de la sœur et de la mère, Loleh et Denise.

Quand Yannick Bellon (1924-2019) devient cinéaste dans les années 1950, on compte sur les doigts d’une main les femmes derrière la caméra. Il y a Nicole Védrès, laquelle a tourné en 1948 Paris 1900 (Yannick Bellon était son assistante), puis Agnès Varda, dix ans plus tard, avec son film la Pointe courte. Michel Sportisse, historien du cinéma, publie sous le titre Yannick Bellon, toute une tribu d’images, une captivante monographie sur celle qui, élève de l’Institut des hautes études cinématographiques (Idhec), finira par totaliser quelque quinze courts métrages de qualité, huit longs métrages marquants et quantité d’émissions exigeantes pour la télévision, sans compter ses travaux de monteuse, sa formation initiale.

Michel Sportisse analyse précisément, une à une, les œuvres de son héroïne, toutes inscrites dans l’ardent souci du réel de la documentariste ( Goémons, d’une durée de 23 minutes, sorti en 1949, fruit d’un filmage ardu dans une île perdue de Bretagne, fut couronné d’un grand prix à Venise), qu’on retrouve dans ses œuvres de fiction de longue haleine, dont la Femme de Jean (1974), Jamais plus toujours (1976), l’Amour violé (1978), l’Amour nu (1981), la Triche (1984) ou encore les Enfants du désordre (1989)… « L’enracinement réaliste » qu’évoque l’auteur va de pair avec un féminisme inspiré en exact rapport avec l’époque de la réalisatrice, qu’il s’agisse du couple, du cancer, du souvenir, du viol, de l’homosexualité ou de l’adolescence délinquante.

Remarquablement informé, d’une écriture chaleureuse et empathique, l’ouvrage brosse de surcroît un beau portrait de famille où sont dépeintes Loleh, la sœur magnifiquement actrice, et la mère, Denise, pionnière de la photographie, tendrement honorée dans le Souvenir d’un avenir. Et l’on croise, dans ces pages érudites et émues, les frères Prévert et le groupe Octobre, l’oncle Brunius, surréaliste impénitent, Jean Rouch, Claude Roy, Jorge Semprun, Henri Magnan, hommes à des moments aimés, tout un bel épisode de la vie intellectuelle et artistique de Paris où ont évolué ces trois femmes à la hauteur dûment ressuscitées. Jean-Pierre Léonardini

Yannick Bellon, toute une tribu d’images : Michel Sportisse, avec une préface d’Éric Le Roy, archiviste au Centre national du cinéma (CNC). Aux éditions Le Clos Jouve où sont déjà parus, du même auteur, des ouvrages sur les réalisateurs italiens Ettore Scola et Mauro Bolognini.

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Alice Guy, pionnière du cinéma

L’année 2023 est l’année du 150ème anniversaire de la naissance d’Alice Guy-Blaché. Pamela B.Green lui rend hommage avec Be natural, le film qui conte l’histoire de la première femme cinéaste. Un nom gommé des mémoires du cinéma, enfin sorti de l’oubli.

Au début, sa vie est « un beau roman, une belle histoire… », comme le dit la chanson. Alice Guy naît à Saint-Mandé (94) le 1er juillet 1873 et commence sa carrière comme sténo-dactylo chez Léon Gaumont en 1894. C’est avec lui qu’elle découvre, l’année suivante, la première projection organisée par les Frères Lumière. Gaumont, très intéressé, souhaite développer le procédé. Le cinématographe n’étant alors qu’un divertissement pour amateurs, il accepte  la proposition d’Alice de créer des petits films. « C’est un métier pour jeunes filles », affirme-t-il. Elle y excelle très rapidement, trouvant là une vraie vocation. Sa Fée aux choux, en 1896, est de fait le premier film de fiction au monde. Elle ne s’arrête pas en si bon chemin, des centaines d’autres suivent, près de mille  selon Martin Scorsese ! Elle sait tout faire (scénariste, réalisatrice, décoratrice, costumière), elle gère toute la production. Elle aborde tous les styles, comique ou sentimental, elle tourne des westerns et invente le « clip musical » avec les chansonniers de l’époque, Mayol ou Dranem. Point d’orgue en 1906, elle tourne La vie du Christ. Un film de 35 mn, une durée exceptionnelle à l’époque, en 25 tableaux, sans doute son chef d’œuvre !

À l’origine de nombreuses innovations technologiques, comme la colorisation et le chronophone (ancêtre du parlant), elle les introduit aux États-Unis où elle suit son mari Herbert Blaché en 1907. Léon Gaumont l’encourage à partir, craignant peut-être que son talent protéiforme ne lui fasse ombrage… Elle crée sa propre société de production à Fort Lee dans le New Jersey, la Solax, qui restera le studio de cinéma le plus important de toute la période pré-hollywoodienne et fera d’elle la première femme directrice de studio. Elle travaille d’arrache-pied, la maternité ne freine pas sa passion. Elle tourne avec les stars de l’époque, mais aussi avec des acteurs noirs, elle révolutionne sur bien des aspects ce que l’on appelle alors la « photoscène ». À savoir la mise en scène : apparition des gros plans, sonorisation et direction d’acteurs résolument moderne avec pour seule consigne « Be natural »… À l’avant-garde quant aux thèmes de ses films souvent teintés d’humour, elle aborde le féminisme et parfois des sujets aussi graves que la maltraitance des enfants ! Plus étonnant pour l’époque, elle tourne en 1916 un film sur le planning familial, Shall the parents decide.

Après des années d’intense activité et d’un large succès, les  choses se gâtent : une partie de ses studios est la proie d’un incendie, elle est en instance de divorce. Alice Guy-Blaché décide de regagner l’hexagone avec ses deux enfants mais la France l’a oubliée et elle ne trouve pas de travail. Dans les premiers ouvrages relatant l’histoire du cinéma, elle constate que son nom n’apparaît pas. Pire, certaines de ses œuvres sont attribuées à d’autres qu’elle a fait travailler, comme Louis Feuillade ! Elle tombe dans les oubliettes, même dans l’histoire de la maison Gaumont : Léon Gaumont promet une correction pour la seconde édition de l’ouvrage, mais il meurt en 1946, ce n’est qu’en 1954  que son fils Louis rétablit l’« oubli ». Alice Guy décide alors de s’attaquer à sa propre réhabilitation. Elle cherche à retrouver ses films, non sans mal. Sans copyright ni générique, ils sont déjà égarés ou disséminés chez les premiers collectionneurs…. Découragée, elle entreprend alors d’écrire ses mémoires, Autobiographie d’une pionnière du cinéma qui, refusée par les éditeurs, ne sort qu’en 1976 chez Denoël : à titre posthume, elle meurt en 1968. À noter que Daniel Toscan du Plantier lui-même, directeur de la maison Gaumont de 1975 à 1985, ignorait son existence !

Comme l’explique l’historienne Laure Murat, « encouragée par Léon Gaumont qui sut lui confier d’importantes responsabilités, objet d’hommages appuyés signés Eisenstein ou Hitchcock, Alice Guy n’a pas tant été victime « des hommes » que des historiens du cinéma. Son effacement est l’exemple même d’un déni d’histoire ». En 1916, l’un de ses derniers films a pour titre Que diront les gens ? Ceux qui verront le documentaire de Pamela B.Green applaudiront à la découverte de ce personnage méconnu. Selon l’aveu de la réalisatrice, reconstituer la vie et l’œuvre d’Alice Guy nécessita un véritable travail d’enquête qu’elle mena en France et aux USA pendant près de dix ans pour dénicher des bobines, des documents, des correspondances, des photos d’époque et glaner des témoignages de son épopée américaine. On y découvre notamment celui de sa fille Simone et, plaisir suprême, deux interviews d’Alice Guy (1957 et 1964) où la vieille dame toujours élégante évoque ses souvenirs. La masse d’informations recueillies est telle que le format du film (103mn) n’y suffit pas. Parfois, on s’y perd un peu sans que l’intérêt ne faiblisse pour ce documentaire exceptionnel.

Sorti en 2019 aux États-Unis et depuis dans plusieurs pays, non sans peine le film trouva enfin un distributeur en France. La Covid 19 coupa le souffle au film, lors de sa sortie nationale… Sans tarder, courez voir Be natural, Alice ne peut sombrer à nouveau dans le jardin de ses merveilles ! Chantal Langeard

Be Natural : L’Histoire cachée d’Alice Guy-Blaché, de Pamela Green. Avec la voix de Jodie Foster (durée : 1h42). Sur Youtube, quelques films d’Alice Guy. Notamment Les résultats du féminisme de 1906, une audacieuse inversion des rôles de genre.

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De Kaboul à Villeurbanne, des Antigones afghanes

Du 28 au 30/06, à Villeurbanne (69), Jean Bellorini propose Les messagères. Sur la scène du Théâtre National Populaire, neuf jeunes comédiennes afghanes formidables jouent leur propre révolte corps et âme. Une aventure humaine et théâtrale exceptionnelle.

Elles sont neuf : Hussnia Ahmadi, Freshta Akbari, Atifa Azizpor, Sediqa Hussaini, Shakila Ibrahimi, Shegofa Ibrahimi, Tahera Jafari, Marzia Jafari, Sohila Sakhizada. Elles ont entre 19 et 24 ans. Elles faisaient partie de l’Afghan Girls Theater Group, la seule troupe exclusivement féminine fondée à Kaboul fin 2015 par le metteur en scène Naïm Karimi, alors qu’elles étaient encore lycéennes. La troupe avait passé un partenariat avec l’Institut Français en Afghanistan. Ensemble, elles écrivaient et jouaient régulièrement. Puis leur vie a basculé, avec celle de toute la population et des femmes plus particulièrement, lorsque fin juillet 2021, les  talibans ont repris le pays et fait main basse sur Kaboul le 15 août de cette année-là.

En France, à l’initiative de la plasticienne et performeuse Kubra Khademi, un appel est lancé pour secourir ces artistes afghans menacés de mort ou d’emprisonnement. Plusieurs directeurs et directrices de centres dramatiques nationaux, de centres chorégraphiques et de scènes nationales y répondent et s’engagent à les accueillir dans leur exil. Les toutes jeunes femmes de l’Afghan Girls Theater Group vont atterrir dans la métropole lyonnaise et bénéficier de dispositifs d’accompagnement, soutenues par Joris Mathieu (directeur du Théâtre Nouvelle Génération) et Jean Bellorini (directeur du TNP, Théâtre National Populaire). Elles ne seront pas séparées, auront accès à des cours de français – aucune d’entre elle ne le parlait -, pourront suivre des études, travailler et, surtout, poursuivre leur formation théâtrale. 

Aujourd’hui, elles à sont l’affiche du Théâtre National Populaire avec Les Messagères, d’après Antigone de Sophocle, dans la mise en scène de Jean Bellorini, joué en dari et surtitré en français. Aucune d’entre elles ne connaissait ce texte – traduit du persan au dari par Mina Rahnamaei – qu’elles ont choisi parmi nombre de propositions. Une véritable révélation pour elles tant la dialectique du NON d’Antigone à Créon, de la désobéissance d’une femme à un tyran (« tant que je serai vivant aucune femme ne me dominera »), est au cœur de leur propre histoire. Une révélation aussi pour le public qui les découvrira dans la grande salle du TNP, avant une tournée à mettre en place. C’est ce que promettent les dernières séances de travail, impressionnantes d’exigence et de beauté. Saluons les choix de mise en scène – un immense plan d’eau au-dessus duquel évolue un astre dans sa lumière et sa noirceur – qui laissent tout l’espace au jeu des actrices, et surtout à leur présence, une à une et ensemble. 

Ce chœur de jeunes femmes qui entre en scène avec fragilité et puissance, ancrage et légèreté, confrontant sa propre langue et histoire à une histoire millénaire universelle, va bien au-delà d’une aventure théâtrale. Pour elles, c’est aussi la construction de leur être en devenir et en autonomie qui est en jeu. Pour nous, la mise en partage du monde d’où elles viennent. Marina da Silva

Les messagères, d’après Antigone de Sophocle : du 28 au 30/06 au Théâtre National Populaire – Villeurbanne, dans une mise en scène de Jean Bellorini (Tél. : 04.78.03.30.00). Une tournée est en cours d’élaboration.

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Annie Ernaux, en mémoire

Jusqu’au 16/07, au Vieux Colombier (75), Silvia Costa présente Mémoire de fille. Avec force et délicatesse, trois comédiennes du Français portent à la scène l’impressionnant récit d’Annie Ernaux. Une partition rare, douce, autant que bouleversée et bouleversante. 

L’été 1958 fut « celui du retour du général de Gaulle, du franc lourd et d’une nouvelle République (…) et de la chanson de Dalida Mon histoire c’est l’histoire d’un amour », écrit Annie Ernaux, dans les premiers paragraphes de Mémoire de fille. Ce livre, publié seulement en 2016, est un regard sur deux années de sa jeune existence, quand des milliers d’hommes étaient envoyés à la guerre en Algérie. La voix magique de Dalida enveloppe l’espace d’une couleur à la fois rayonnante et intime. Tout comme l’est la parole de l’autrice qui, dans ce récit, remonte le temps sur sa première expérience sexuelle. En quelques mots : monitrice dans une colonie de vacances cet été-là, presque amoureuse, elle se retrouve au lit avec un homme, le moniteur chef, à peine plus âgé, qui se conduit comme un crétin de macho dominant, quasi violent, quasi-violeur.

Pour la metteuse en scène Silvia Costa, à qui l’on doit aussi la scénographie (avec Thomas Lauret), les costumes et les lumières, il s’agit d’une recréation, après une première présentation en 2021 en Allemagne, avec d’autres interprètes. C’est sa première collaboration avec le Français, où l’on devrait la retrouver la saison prochaine salle Richelieu avec Macbeth, de Shakespeare. Ici, elle a choisi de confier le rôle aux trois sociétaires Anne Kessler, Coraly Zahonero et Clotilde de Bayser. Trois personnages qui n’en font qu’un, puisqu’il s’agit de raconter un fragment de la vie de cette demoiselle qui ne se nommait alors qu’Annie Duchesne, fille d’épiciers installés dans un quartier populaire de la petite ville normande d’Yvetot.

Les trois comédiennes n’incarnent pas chacune un âge différent de l’autrice, mais elles sont, successivement, comme un chœur, comme un reflet, comme une illustration du personnage. Et cela n’en est que plus impressionnant. Silvia Costa, en adaptant ce texte-récit, en suit la trame essentielle, c’est-à-dire une certaine chronologie, en respectant les questions posées, les interrogations d’alors et d’aujourd’hui. Prix Nobel de littérature en 2022, Annie Ernaux a longtemps « tourné » autour de cette aventure intime avant de s’en libérer du bout de sa plume. Mais ce « n’est pas un livre du regret, c’est un livre de dénonciation, peut-être celui où elle dénonce le plus directement la société patriarcale, la condition féminine », note Silvia Costa.

Le décor est aussi délicat qu’indéfini, et il se prête à l’imagination, tout comme la petite exposition d’objets présentée à l’entrée de la salle, lesquels, fournis par les comédiennes, sont comme des marqueurs du vécu intime du rôle. Les costumes sont des traces subtiles d’une époque mais aussi des sentiments et des rêves. Il faut aussi dire combien l’enveloppe sonore et musicale conçue par Ayumi Paul contribue à faire de cette Mémoire de fille une partition rare, douce, autant que bouleversée et bouleversante. Gérald Rossi

Mémoire de fille, d’Annie Ernaux : une mise en scène de Silvia Costa, jusqu’au 16/07 au Théâtre du Vieux Colombier (Comédie-Française), 21 rue du Vieux-Colombier, 75006 Paris ( tél. : 01.44.58.15.15).

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Emma Dante, fabuleuse conteuse

Jusqu’au 28 juin, au Théâtre de la Colline (75), la metteure en scène Emma Dante présente La scortecata. Un conte de l’écrivain et poète napolitain Giambattista Basile (1583-1632) : quand la vieillesse rêve d’une nouvelle jeunesse… Au rendez-vous de l’imaginaire, entre humour et détresse.

Assises face à face, les deux sœurs offrent un triste spectacle : vieilles, elles sont usées, voûtées, brisées, cassées… Pire encore, d’une laideur à faire pâlir ou vomir, elles ont fait fuir tous les éventuels prétendants de leur entourage ! Deux vieilles filles qui ne cessent de se quereller, d’échanger de sempiternels reproches, voire des insultes, se mouvant avec peine, éructant à loisir, d’une chaise l’autre se crêpant le chignon à défaut de s’envoyer des mots doux : tel est le tableau, pas vraiment engageant, qui s’impose aux yeux du public, lorsque les projecteurs inondent de lumière le grand plateau du Théâtre de la Colline à l’occasion de l’adaptation du conte du napolitain Giambattista Basile, La scortecata.

Dans des combinaisons élimées et d’un autre âge, les deux commères ne cessent de sucer leurs doigts pour les rendre aussi lisses qu’une peau de jeunette. Sans manquer d’entrecouper leur manie mandibulaire de réparties plus ou moins fleuries à l’encontre l’une de l’autre : bouche édentée, morue qui pue, sorcière poilue… La liste est longue, ce n’est qu’un bref aperçu, ce n’est que le début. De surprise en surprise, les deux évadées d’un potentiel ehpad implanté en terre napolitaine au XVIIème siècle nous en réservent plus d’une ! La plus explosive, la plus incroyable ? L’une des mamies a envoûté le roi. Subjugué dans la profonde nuit italienne par une voix de vierge effarouchée, le jeune monarque libidineux et péteux, dont seul l’assouvissement de ses bas instincts lui sert de conduite générale, rêve d’une nuit de luxure avec la donzelle.

Plus dure sera la chute, et sa déconvenue, lorsqu’il découvrira la supercherie et ce corps flétri aux portes de l’outre-tombe : il se souviendra longtemps de cette orgie royale ! La seconde surprise, aussi déroutante et délirante ? Comme le veut la tradition théâtrale aux grandes heures du royaume de Naples, ce sont des hommes qui endossent le costume, piteux et miteux, des deux mégères. Deux comédiens prodigieux, Salvatore d’Onofrio et Carmine Maringola, qu’Emma Dante dirige sous les faux airs de la commedia dell’arte ! Un délire grandiose, faire fi de la vieillesse ennemie et succomber enfin au désir de la chair qu’ils explorent, du verbe et du geste, avec une incroyable audace. Se moquant du pouvoir des puissants, brocardant les rêves de jeunesse éternelle, renvoyant les vieilles dames comme le roi à leurs pires insanités ! Entre humour noir et farce macabre, un conte vraiment pas sage, à déguster sans aucune modération, sur le poids des ans et la fuite du temps. Yonnel Liégeois

La scortecata : jusqu’au 28/06, du mercredi au samedi à 20h30, le dimanche à 15h30 au Théâtre national de La Colline. Aux mêmes dates, Emma Dante présente aussi Pupo di zucchero, l’adaptation d’un autre conte de Giambattista Basile. Deux spectacles en napolitain, surtitrés en français.   

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Le palmarès de la critique

Le 19 juin, à la Philharmonie de Paris, le Syndicat de la Critique a remis les prix décernés aux spectacles de la saison : Chloé Dabert pour la mise en scène du Firmament, le chorégraphe Thomas Lebrun pour L’envahissement de l’être (danser avec Duras), ex aequo pour le Grand prix musical Katharina Kastening avec Manru et Célie Pauthe avec L’annonce faite à Marie, Jean-Marie Hordé pour son livre Au cœur du théâtre 1989-2022 (éd. Les solitaires intempestifs).

Célébrer la création musicale, chorégraphique et théâtrale, rendre hommage à un parcours, consacrer une œuvre qui a su non seulement trouver son public, mais aussi séduire, toucher, émouvoir, marquer les esprits, fait partie de nos missions de journalistes, de critiques. C’est une joie chaque année renouvelée de pouvoir nous réunir le temps d’une cérémonie pour mettre en lumière une écriture, un geste, une vision. Depuis maintenant soixante ans, le Syndicat professionnel de la Critique de Théâtre, Musique et Danse a institué ce rituel, ce moment unique de partages et d’échanges. Ni la pandémie, qui a fragilisé le secteur et précarisé de nombreuses compagnies, de nombreux lieux, de nombreux artistes, de nombreux techniciens et de nombreux confrères, ni les grèves de cet hiver, ni les mouvements sociaux liés à une réforme des retraites particulièrement décriée, n’ont empêché notre institution, âgée de cent-cinquante ans, d’honorer ses engagements et de décerner ses prix.

Dans le contexte social, économique et mondial actuel, difficile de se réjouir. Les signes avant-coureurs d’une crise à venir de la culture et tout particulièrement du spectacle vivant sont au rouge. Face à l’inflation, à l’augmentation des factures énergétiques et de l’ensemble des charges, un changement de paradigme, une réflexion de fond sur les modes de production et de diffusion s’impose, que ce soit dans le secteur privé ou public. En raison d’une non-réévaluation, d’une baisse importante voire d’une suppression de leurs subventions, la plupart des établissements culturels et des compagnies sont confrontés à des choix drastiques. Après deux saisons pléthoriques, conséquence directe des confinements, force est de constater une réduction des programmations. De nombreux théâtres et salles de spectacle n’ont eu d’autres possibilités que de réduire la voilure, de renoncer à certaines productions, de diminuer leur soutien à nombre de créations. Le temps est à l’économie, aux budgets serrés, à une modification en profondeur des pratiques.

En résonance aux mutations de la société, un regard particulier des institutions, des syndicats et des structures artistiques, s’est porté sur le respect de la parité et l’ouverture sur la diversité. On en est loin, il suffit de se pencher sur le rapport de l’association des centres nationaux chorégraphiques pour s’en persuader. En 2022, Sur dix-neuf centres en France, seuls trois – faisant partie des moins bien dotés – ont une directrice. Le chemin est encore long. En tant qu’observateur, nous nous devons d’en faire écho, d’en suivre de près les évolutions. Le syndicat s’engage depuis plusieurs années en ce sens.

La situation est inquiétante mais pas désespérée. Dans le ciel assombri, des trouées laissent passer le soleil. Depuis que les spectateurs peuvent revenir sans contraintes dans les salles, ils sont de plus en plus nombreux à franchir le pas, à vouloir partager leur expérience, à privilégier les festivals, plus conviviaux, plus festifs. Ce n’était pas gagné. Les changements d’habitudes, la baisse du pouvoir d’achat, les réticences face à un virus qui reste aux aguets ont fait craindre le pire. Mais plus vibrant que jamais, l’art vivant n’a pas dit son dernier mot. Irremplaçable, non reproduisible ailleurs que dans le réel, dans le face-à-face unique entre un artiste et son public, il ne cesse de surprendre, de questionner, d’interroger l’état de nos sociétés. Porteur d’espoir, de joie, de tristesse ou de mélancolie, poétique ou lyrique, il est, à l’instar de la culture, dont il est un des éléments capitaux, une des pierres angulaires de nos démocraties et un indicateur de sa bonne santé.

À la Philharmonie de Paris ce 19 juin 2023, le temps fut à la fête. Mais en ce jour de célébration, et le palmarès en est le reflet, nous ne pouvons oublier la guerre qui se déroule aux portes de l’Europe, les drames féminicides qui trop régulièrement font la une de nos journaux. Nous ne pouvons non plus oublier que de grands noms des arts vivants et du journalisme nous ont quittés cette saison. Alors profitons d’être réunis pour avoir une pensée pour François Tanguy, Peter Brook, Jean-Louis Trintignant, Colette Nucci, Pascale Bordet, Kaija Saariaho, mais aussi pour Lucien Attoun, qui fut longtemps notre secrétaire général, Georges Banu, Philippe Tesson et Colette Godard.

Pour aujourd’hui, mais surtout pour demain, continuons à célébrer le théâtre, la danse et la musique, continuons à hanter les couloirs, les foyers, à user les sièges rouges ou bleus des salles de spectacle… Ensemble, alimentons toujours ce souffle vital qui fait de l’art un moteur pour changer le monde. Olivier Fregaville-Gratian d’Amore, Président du Syndicat Professionnel de la Critique

Prix Théâtre

Grand Prix (meilleur spectacle théâtral de l’année)
Le Firmament, de Lucy Kirkwood, mise en scène de Chloé Dabert

Prix de la meilleure création d’une pièce en langue française
L’amour telle une cathédrale ensevelie, de Guy Régis Jr

Prix Laurent-Terzieff (meilleur spectacle présenté dans un théâtre privé)
Fin de partie, de Samuel Beckett, mise en scène de Jacques Osinski 

Prix du meilleur comédien
Gilles Privat dans En attendant Godot, de Samuel Beckett, mise en scène d’Alain Françon

Prix du meilleur livre sur le théâtre
Au cœur du théâtre 1989-2022, de Jean-Marie Hordé. Éd. Les Solitaires Intempestifs 

Prix du meilleur compositeur de musique de scène
Dakh Daughters pour Danse macabre, mise en scène de Vlad Troitskyi

Prix spécial
La Mort d’Empédocle (Fragments), de Johann-Christian-Friedrich Hölderlin, mise en scène de Bernard Sobel

Prix Musique

Grand Prix (meilleur spectacle musical de l’année) ex aequo
Manru, d’Ignacy Jan Paderewski, direction musicale de Marta Gardolińska, mise en scène de Katharina Kastening
L’Annonce faite à Marie, de Philippe Leroux, direction musicale Guillaume Bourgogne, mise en scène de Célie Pauthe

Prix Danse

Grand Prix (meilleur spectacle chorégraphique de l’année) 
L’envahissement de l’être (danser avec Duras), de Thomas Lebrun

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Antigone, une femme libre

Jusqu’au 2 juillet, à la Cartoucherie (75), le Théâtre du Soleil d’Ariane Mnouchkine propose la première édition de son festival Départ d’incendies. L’accueil de cinq jeunes compagnies, invitées à vivre « une expérience de partage, de poésie et d’école de la vie en troupe » : Les Barbares avec Mephisto d’après Klaus Mann, , la compagnie Populo avec Les aveugles de Maurice Maeterlinck, la compagnie Immersion avec Platonov d’Anton Tchekhov, le Théâtre de l’hydre avec sa création originale Macabre Carnaval. Sans oublier la compagnie Dyki Dushi dirigée par la metteure en scène suisse-romande Madeleine Bongard qui collabore depuis 2016 avec des artistes de plusieurs régions d’Ukraine : elle invite des comédiennes restées au pays et propose au public francophone une rencontre originale, au-delà des frontières, avec la création de Blach Hole, sur la ligne de front. Pour l’heure, Chantiers de culture ouvre ses colonnes à Sébastien Kheroufi, metteur en scène d’Antigone de Sophocle avec la compagnie La tendre lenteur. Yonnel Liégeois

Le point de départ de la création Antigone se trouve à Annaba, en Algérie. Après la guerre, mon père et ses frères décident de quitter leur pays natal pour une terre qu’ils pensent plus paisible, la France. Mes tantes, désireuses de se battre, restent en Algérie. Mon père terminera sa vie dans la chambre d’un centre d’hébergement d’urgence parisien, à Emmaüs, là où je passerai une partie de mon enfance.

Antigone, je suis bouleversé par Ismène. Tandis qu’Antigone lutte jusqu’à la mort pour ses idées, Ismène se range du côté de la vie. Ismène me rappelle mon père. À la fin de la pièce, nous ne savons plus rien d’elle, seule survivante de la famille des Labdacides. J’ose imaginer qu’elle s’exilera, qu’elle fuira pour échapper à la tyrannie, à l’horreur des guerres recommencées et aux tristesses répétées des frères qui s’entretuent. Ismène incarnera peut-être cette pulsion de vie qui pousse des femmes et des hommes à tout quitter quand ce tout n’est plus fait que de cadavres et de fantômes.

Quant à Antigone, elle est ces femmes que je n’ai pas connues, une tante restée au pays pour lutter, pour résister aux violences et aux misères de l’après-guerre. Elle est cette ardeur admirable, cette force libre qui s’enracine et qu’aucun homme, aucun diktat, ne pourra jamais faire ployer.

Lors de la création du spectacle, nous avons cherché à saisir l’humanité de cette pièce qui expose, à la lumière des sentiments, les raisons de vivre de chacun des personnages et à l’envers de celles-ci, les raisons de mourir. Nous avons chassé le manichéisme, il fallait atteindre les essences, donner vie à une langue commune, à sa poésie, au rituel du spectacle vivant, se livrer au concret du texte, succomber à la théâtralité. J’ai la chance de travailler avec les mêmes comédiennes et comédiens depuis plusieurs années. Pour Antigone, quatre nouveaux visages ont intégré la bande et ont permis la réalisation de nos désirs de théâtre. Quatre femmes rencontrées au Foyer Emmaüs de Saint-Maur-des-Fossés. Quatre forces venues d’ailleurs ayant connu l’exil. Des Ismène, des Antigone. Elles forment ici le Chœur du spectacle. Vive le théâtre ! Sébastien Kheroufi

Antigone, de Sophocle : Compagnie La tendre lenteur, dans une mise en scène de Sébastien Kheroufi. Les 20-21 et 22/06 à 20H, le 23/06 à 20H30, les 24/06 et 01/07 à 14H (La Cartoucherie, route du Champ de manœuvre, 75012 Paris. Tél. : 01.43.74.24.08).

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Pelloutier cherche patron !

Organisé par le Centre de culture populaire de Saint-Nazaire (44), le prix littéraire Fernand Pelloutier 2023 a rendu son verdict. Il est décerné à Il est où le patron ?, signé Maud Bénézit&Les paysannes en colère. Un roman graphique qui dénonce le patriarcat et le machisme en milieu agricole.

Il fut un temps, presque glorieux et pas si lointain, où moult entreprises s’enorgueillissaient de posséder en leur sein une bibliothèque riche et active. Sous la responsabilité des responsables du Comité d’entreprise, parfois dirigée par un bibliothécaire professionnel, elle proposait des prêts de livres aux salariés et à leurs ayant-droits, organisait des rencontres avec libraires et auteurs sur le temps de pause, initiait des ateliers d’écriture qui rencontraient un certain succès. Las, depuis les années 2000, chômage et réduction d’effectifs, emplois précaires et crise du syndicalisme, nouveau statut des C.E. et démotivation des engagements militants ont radicalement changé le paysage. En bon nombre d’entreprises, désormais, le livre n’a plus son ticket d’entrée et le service Culture s’apparente à un banal comptoir à billetterie.

Comme Astérix et Obélix en pays breton, le Centre de culture populaire (CCP) de Saint-Nazaire fait de la résistance ! Il défend, contre les envahisseurs à spectacle de grande consommation et les hérauts d’une culture bas de gamme, la place et l’enjeu du livre au bénéfice de l’émancipation des salariés. Bibliothécaire à Assérac en pays de Guérande et animatrice de la commission Lecture-Écriture au sein du CCP, Frédérique Manin en est convaincue et n’en démord pas : au cœur de l’entreprise, le livre demeure un outil majeur dans l’expression et la diversité culturelles, un formidable vecteur d’ouverture au monde pour tout salarié. Depuis 1992, le CCP organise donc le prix Fernand Pelloutier. Consacré à la bande dessinée et au roman graphique, un original prix littéraire du nom du militant nazairien (1867-1901), l’emblématique « patron » de la fédération des Bourses du travail.

Le 8 juin, dans les locaux de l’école des Beaux-Arts de Saint-Nazaire, Pelloutier a rendu son verdict ! Des votes très diversifiés, des résultats très serrés entre les sept albums en compétition… Au final, il a couronné Il est où le patron ?, le roman graphique signé Maud Bénézit&Les paysannes en colère. L’argumentaire ? Au fil d’une saison agricole, dans un petit village de moyenne montagne, trois femmes paysannes se rencontrent, s’entraident et se lient d’amitié. Toutes trois sont confrontées au sexisme ambiant. En les suivant dans la pratique de leur métier, on accompagne leur cheminement quotidien sur les questions féministes et aussi sur la difficulté de la vie agricole. Bonne lecture et rendez-vous l’an prochain pour de nouvelles aventures ! Yonnel Liégeois

Il est où le patron ?, un roman graphique signé Maud Bénézit&Les paysannes en colère (éd. Marabout/Marabulles, 176 p., 19€95). Le Centre de culture populaire : 16, rue Jacques Jollinier, 44600 Saint-Nazaire (Tél : 02.40.53.50.04),  contact@ccp.asso.fr.

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Amours, de la prison à la scène

Les 08 et 09/06, au Musée du Louvre-Lens (62), Joël Pommerat propose Amours (2). Créé en prison, le spectacle réunit deux anciens détenus et trois actrices professionnelles : une performance humaine, si humaine. Mieux qu’un spectacle, une leçon de vie.

Comme pas mal de ses pairs, le metteur en scène Joël Pommerat intervient en prison. Un engagement évident auprès de détenus pour l’un des metteurs en scène les plus créatifs de sa génération, loin des lumières de la ville. Premier spectacle en 2014, à la maison centrale d’Arles. Il y croise Jean Ruimi, ancienne figure du grand banditisme marseillais qui, dans le cadre d’ateliers en prison, écrit Désordre d’un futur passé, fragments de témoignages recueillis in situ auprès de ses codétenus. Le spectacle est joué deux fois en décembre 2015. En 2018, Joël Pommerat (avec la collaboration de Caroline Guiela Nguyen, désormais directrice du TNS) propose à ce même groupe de détenus de jouer une réécriture de Marius, d’après Marcel Pagnol. En 2019, l’aventure se poursuit, toujours avec le soutien des autorités pénitentiaires mais dans une économie plus restreinte. Une contrainte qui n’effraie pas Pommerat, qui voit là l’occasion de revenir à un geste théâtral simple, sans décor, sans lumière, sans son, sans costumes, avec juste quelques chaises. Pommerat les entraîne dans un nouveau chapitre de cette aventure théâtrale si singulière. Ce sera Amours (1). C’est dorénavant Amours (2), qui tourne hors les murs, dans les théâtres, avec deux anciens détenus désormais libres, Jean Ruimi et Redwane Rajel (qui avait joué dans le Hamlet mis en scène par Olivier Py à la prison du Pontet) et trois comédiennes professionnelles – Élise Douyère, Roxane Isnard et Marie Piémontèse.

La pièce a été créée entre les murs des Baumettes historiques, en 2019, à Marseille. Elle se joue désormais partout en France, dans des théâtres et autres lieux connexes, dans les conditions particulières énoncées plus haut, devant une petite quarantaine de spectateurs par représentation. C’est un montage de textes de Pommerat qui proviennent de Cercles/Fictions, Cet Enfant et la Réunification des deux Corées. Des histoires de vies, souvent cabossées, des histoires d’amours et de dés­amours, des histoires au bord de la folie, de celle qui fait irruption dans le quotidien d’hommes et de femmes ordinaires, sans crier gare, et provoque des déflagrations intimes.

Échanges au cordeau, duos d’acteurs qui se font et se défont au fil de ces courtes scènes jouées sans effet de manches, avec un naturalisme qui crée des zones de tensions et de turbulences vertigineuses. Chacun tient son rôle dans ces face-à-face troublants qui déroulent des tranches de vie où le fait divers, ici, n’est pas jeté en pâture au spectateur mais sublimé par la tragédie qui se joue à l’échelle d’une humanité à la dérive. Une humanité le plus souvent ignorée, caricaturée, méprisée. C’est toute la force de l’écriture de Pommerat que l’on retrouve dans l’attention qu’il porte à ceux qu’on range dans la marge. Chez lui, ces petites gens se métamorphosent en héros, se débattent avec les moyens du bord sur le fil d’une vie le plus souvent chaotique. On est saisi par l’authenticité et la générosité du jeu. Un jeu sobre qui résiste à toutes les facilités, à toutes les évidences ; un jeu tout en retenue qui laisse percevoir les errements intimes, les doutes et les espoirs qui jaillissent au détour d’un mot, d’un silence, d’un regard qui se perd dans le noir. Un spectacle, mieux, une leçon de vie. Marie-José Sirach

Les 08 et 09 juin au musée du Louvre-Lens. Reprise de la tournée à partir de l’automne.

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Histoires d’ici et d’ailleurs, chapitre 2

C’est sous le signe des combats et des destinées, souvent tragiques, que s’est déroulée la rencontre littéraire du club de lecture de la médiathèque de Mézières (36). Bande dessinée, document, roman ou polar : il y en a pour tous les goûts ! Philippe Gitton

Les fossoyeurs, de Victor Castanet (éd. Fayard, 400 p., Prix Albert Londres 2022, 22€90)

« L’auteur est quelqu’un de courageux. Il a subi des pressions. Une proposition de quinze millions d’euros lui a été faite pour ne pas sortir ce livre », précise Yvette

Après trois ans d’investigations, Victor Castanet livre une plongée inquiétante dans les secrets du groupe Orpéa, leader mondial des Ehpad et des cliniques. Truffé de révélations spectaculaires, ce récit haletant et émouvant met au jour de multiples dérives, bien loin du dévouement des équipes d’aidants et de soignants, majoritairement attachées au soutien des plus fragiles. Personnes âgées maltraitées, salariés malmenés, acrobaties comptables, argent public dilapidé… Nous sommes tous concernés.

Trois ans d’investigations, 250 témoins, le courage d’une poignée de lanceurs d’alerte, des dizaines de documents explosifs, plusieurs personnalités impliquées… Victor Castanet est journaliste d’investigation indépendant. Durant trois ans, il a résisté à toutes les pressions pour livrer ce document éprouvant, tirant peu à peu les ficelles d’une incroyable enquête. Au nom de son grand-père.

Une femme, d’Annie Ernaux (éd. Gallimard, 112 p., 7€50)

« Un texte fort qui retrace la destinée d’une femme et traite de la complexité des sentiments », estime Philippe

Après avoir écrit sur la mort de son père dans La place, Annie Ernaux récidive avec la perte de sa mère – Une femme. Parler de la femme de son imaginaire, mais aussi de la femme réelle, celle qui a existé en dehors d’elle, mettre en mots le portrait d’une femme, comme pour « mettre au monde sa mère ». Dessiner son parcours, son enfance en Normandie, son milieu modeste, ouvrier, la volonté de s’élever, d’être commerçante, indispensable pour les autres, mais être au-dessus. Pousser sa fille à faire des études, à réussir, à s’en sortir et basculer dans le monde bourgeois, d’où vicieusement la mère se sentira exclue, flouée, déçue… Le portrait qu’Annie Ernaux fait de sa mère est écrit au plus juste, sans tendance lacrymale, contrairement à La place qui m’avait davantage touché.

Une femme est aussi tendre et attendrissant, toutefois la maladie de la mère laisse une traînée presque amère. Cette femme forte et lumineuse devenue démente, dit-elle… Dans un autre livre, Je ne suis pas sortie de ma nuit, l’auteur s’étend plus à ce sujet. Il y a cependant de très beaux passages sur cette maman, quittée la veille devant Jacques Martin pour apprendre sa mort le lendemain à dix heures. La honte, la colère, le ras-le-bol, la culpabilité. C’est une petite fille qui parle aujourd’hui, qui se sent seule et abandonnée, orpheline. Aussi ce livre est une très belle déclaration d’amour, pleine de délicatesse et d’acuité. « Il fallait que ma mère, née dans un milieu dominé, dont elle a voulu sortir, devienne histoire pour que je me sente moins seule et factice dans le monde dominant des mots et des idées où, selon son désir, je suis passée ». Juste monnaie de la pièce…

L’Anglais qui voulait nettoyer la France, d’Edmund Platt et Natacha Neveu (éd. Librinova, 313 p., 19€90)

« L’enthousiasme de cet anglais est communicatif et responsabilisant. On ne regarde plus les déchets de la même façon après avoir lu ce livre », concède Philippe

En 2017, Edmund Platt, alias l’Escargot Anglais, s’est lancé dans un tour de France de 8. 000 kilomètres en auto-stop pour ramasser les déchets qu’un Français sur trois jette chaque jour de sa voiture. Déterminé à dénoncer haut et fort le problème des déchets et son impact désastreux sur la planète, tout comme celui du plastique qui étouffe nos océans et notre société de consommation défaillante, Eddie délivre un message honnête, juste, extrêmement puissant et plein de vérités qui dérangent. Très attendu par les médias et les fans, son premier livre détaille l’essentiel de son périple sur les routes du pays des cuisses de grenouilles et de l’apéro.

Seul avec son sac à dos, sa pince à déchets et son insatiable soif de bière, l’Escargot Anglais a voyagé pendant trois mois autour de l’Hexagone. Son récit chamboulera votre manière de voir la vie, et peut-être même vos priorités. Le temps, ce n’est pas de l’argent. C’est bien plus précieux que ça, bordel de merde ! Ce livre est une aventure humaine, une montagne russe parsemée de rebondissements auxquels n’importe qui peut s’identifier. Riche en spontanéité, amusant et révélateur, L’Anglais qui voulait nettoyer la France est la gifle et le coup de fouet ultimes dont nous avons tous besoin.

Impact, d’Olivier Norek (éd. Pockett, 312 p., 8€)

Martine souligne l’efficacité du genre : un policier pour dénoncer les problèmes environnementaux

Ce n’est pas vraiment une dystopie, ni un « romanquête », mais un peu les deux à la fois. Fondé sur un impressionnant travail de documentation, Impact, le sixième roman d’Olivier Norek, recense et accole toutes les manifestations du dérèglement climatique de la dernière décennie pour imaginer une France en pleine crise, à l’aube de l’élection présidentielle de 2022. Virgil Solal, soldat des forces spéciales, sait à quel point ce monde (pré) apocalyptique peut être dangereux. Sa fille est mort-née à cause de la pollution atmosphérique. Il décide donc de faire payer ceux qu’il tient pour responsables : les grands ­patrons, les financiers, les politiques. Il devient alors un écoterroriste à la tête de Greenwar (sorte de branche armée de Greenpeace) dont la population soutient l’action.

Capitaine de la police judiciaire pendant dix-huit ans, Olivier Norek est l’auteur de quatre polars – Code 93, Territoires, Surtensions et Surface -, qui ont reçu plusieurs prix littéraires prestigieux et ont été traduits dans de nombreux pays. Ce n’est pas pour rien que cet écrivain s’est lancé dans l’humanitaire avant de devenir policier. Régulièrement, il lui prend l’envie de s’attaquer à des problèmes sociaux, comme ce fut le cas dans Entre deux mondes, bouleversant roman salué par la critique. Avec Impact, il va plus loin : son enquête s’étend au monde entier et concerne notre survie.

Un long, si long après-midi, d’Inga Vesper (éd. La Martinière, 416 p., 22€90)

« Un beau roman, pour moi qui n’en lis pas beaucoup », précise Michel

Dans un quartier riche et ensoleillé de Los Angeles, tout semble parfait. Mais la perfection n’existe pas, et là où il y a soleil, il y a ombre. Secrets et tragédies se cachent à chaque coin de rue. Dans une veine qui rappelle « La Couleur des sentiments » ou « Desperate Housewives », Un long, si long après-midi est un premier roman époustouflant au cœur d’une Amérique asphyxiée par son sexisme et son racisme ordinaires. C’est l’été 1959, les pelouses bien taillées de Sunnylakes, en Californie, cuisent sous le soleil. Dans la chaleur étouffante d’une trop longue après-midi, Joyce, une mère de famille comme on en rencontre dans les belles histoires du rêve américain, s’ennuie. Ses enfants crient, son mari va bientôt rentrer.

Les minutes rampent comme des limaces. Ruby, la femme de ménage de Joyce, rejoint la maison où elle doit effectuer ses dernières heures de travail de la journée. Mais Joyce a disparu et ne subsiste plus dans la cuisine qu’une mince tâche de sang sur le sol. On suspecte un crime, la femme de ménage noire et célibataire est toujours la meilleure des suspectes. Le fusible à faire sauter pour éviter que n’explose le grand miroir des faux semblants. Si ce n’est que Ruby a décidé de se saisir de son propre sort. L’émancipation féminine et raciale n’est pas encore à la mode, mais elle est déterminée à faire entendre sa voix.

L’Odyssée d’Hakim, un roman graphique de Fabien Toulmé (éd. Delcourt, trois volumes. De 264 à 280 p. selon chaque tome, 24€95 chacun)

« La qualité de la plume et du trait, alliée à la beauté de la cause, hante les pages de ce superbe roman graphique », témoigne Albert

L’histoire vraie d’Hakim, un jeune Syrien qui a dû fuir son pays pour endosser l’appellation « réfugié ». Un témoignage puissant, touchant, sur ce que c’est d’être humain dans un monde qui oublie parfois de l’être. L’histoire vraie d’un homme qui a dû tout quitter : sa famille, ses amis, sa propre entreprise… parce que la guerre éclatait, parce qu’on l’avait torturé, parce que le pays voisin semblait pouvoir lui offrir un avenir et la sécurité. Un récit du réel, entre espoir et violence, qui raconte comment la guerre vous force à abandonner votre terre, ceux que vous aimez et fait de vous un réfugié.

L’odyssée d’Hakim (1), de la Syrie à la Turquie : Hakim, jeune Syrien, raconte les circonstances qui l’ont conduit à quitter les siens pendant la guerre en Syrie et à chercher refuge en Turquie.

L’odyssée d’Hakim (2), de la Turquie à la Grèce : En Turquie, Hakim et sa femme Najmeh, réfugiés syriens, ont un fils, Hadi. De nouvelles difficultés séparent la famille et Hakim se retrouve seul avec son enfant. Il décide de faire appel à des passeurs pour traverser la Méditerranée sur un canot de fortune.
L’odyssée d’Hakim (3), de la Macédoine à la France : Enfin arrivés en Europe sain et saufs, Hakim et son fils Hadi affrontent désormais le rejet et la xénophobie ambiante sur le chemin qui les mène à la France. Ils rencontrent aussi des inconnus qui leur viennent en aide.

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Philippe Sollers, maître écrivain

Décédé le 5 mai à Paris, Philippe Sollers s’était imposé dans le monde des lettres : romancier, essayiste, directeur de revue, critique littéraire ! De la recherche abstraite dans le champ de l’écriture jusqu’au retour figuratif dans la verve du récit, ce maître écrivain infiniment libre, qui a épousé alternativement plusieurs causes, ne doit pas cesser d’être lu et relu.

On a du mal à croire que c’est à 86 ans que Sollers est mort ce 5 mai. On le revoit toujours jeune, insolent, sarcastique, encore gravement penché sur sa machine à écrire portative, dans sa maison de l’île de Ré survolée par les mouettes, ou dans ce bureau exigu de directeur de collection, chez Gallimard. Il n’y a qu’un an, il publiait Graal. « Tout est maintenant immédiat, y écrivait-il au début, le temps ne coule plus, et le plus stupéfiant est que personne ne semble s’en rendre compte. »

C’est que ce temps n’était plus le sien, qui eut à voir avec un moment intense de l’histoire des idées, dans lequel il prit part avec vigueur dans la seconde moitié du XXe siècle. On sait qu’en 1958 il fut élu par Aragon et Mauriac, à la sortie de son premier roman, Une curieuse solitude, écrit à 22 ans. On dirait que le reste de sa longue vie a consisté à déjouer ces bénédictions initiales, que d’autres auraient gravées sur leurs cartes de visite. Sollers, né coiffé, talentueux comme pas deux, ne s’est-il pas ingénié, fiévreux dialecticien, à cultiver la contradiction en permanence, quitte à se contredire lui-même, jusqu’au retournement, voire la palinodie. Ce lui fut alternativement reproché à droite, à gauche, au centre.

Réfractaire d’instinct, il avait été viré par les jésuites de Versailles pour « indiscipline chronique et lecture de livres surréalistes ». Il simule la folie pour ne pas être incorporé lors de la guerre d’Algérie. Il passe trois mois en observation à l’hôpital militaire de Belfort. Il est réformé sur intervention de Malraux. À la fin des années 1960, il est proche du Parti communiste. Le 29 mai 1968, il participe à la grande manifestation de la CGT, aux côtés d’Aragon, Elsa Triolet, Jean-Luc Godard… En mars 1969, il est à la Semaine de la pensée marxiste, sur le thème « Les intellectuels, la culture et la révolution ». Il fait partie du comité national de soutien à la candidature de Jacques Duclos à l’élection présidentielle. En 1970, Tel Quel (revue qu’il a fondée en 1960) et l’organe communiste la Nouvelle Critique organisent, de concert, le colloque de Cluny, qui ne débouche sur aucun accord quant aux différents aspects de la recherche en littérature et le mouvement socio-politique immédiat. J’y étais, avec mon camarade Charles Haroche, pour le compte de l’Humanité.

Il a fait entendre Artaud, Bataille,

Ponge, Barthes, Derrida, Foucault

Il y eut ce chemin de Damas qui s’ouvrit devant Sollers et d’autres, non des moindres, vers la Chine de Mao. En 1971, Maria-Antonietta Macciocchi, journaliste à l’Unità, publie De la Chine. Le livre ne sera pas admis à la vente à la Fête de l’Humanité. En Chine, Sollers se rend en 1974, avec Julia  Kristeva (épousée sept ans plus tôt), Roland Barthes, François Wahl… Ce qui le fascine là-bas, me semble-t-il, est d’abord d’ordre esthétique ; la calligraphie, l’élan de masses en effervescence, les vers sibyllins de Mao… Il était nourri de la Pensée chinoise, l’indispensable ouvrage du sinologue Marcel Granet. Le virage chinois de Tel Quel lors de la Révolution culturelle fut cause de scissions. Jean-Pierre Faye crée la revue Change. Jean Ricardou et Jean Thibaudeau claquent la porte. Sollers reconnut plus tard un emballement excessif. L’époque était politiquement très dure, mais en est-il de douces ? 1973 avait vu la parution de l’Archipel du goulag, de Soljenitsyne. Bernard-Henri Lévy et André Glucksmann, « nouveaux philosophes », tenaient le haut du pavé. Il n’était facile pour personne d’avoir la conscience tranquille. Le monde d’alors ne dessinait-il pas le brouillon du monde actuel ?

Rebelle constant, Philippe Sollers a multiplié les causes à embrasser, jusqu’à donner quitus à la papauté, grâce à l’art de la Contre-Réforme : vengeance de jésuites. Il a tout lu, tout digéré et métamorphosé par l’écriture, en une période historique où ce mot a dûment remplacé celui de littérature. La revue Tel Quel, dont il fut l’actif chef de bande, constitua le tambour battant d’une avant-garde dont on recueille encore les fruits dans la pensée, même si l’air du temps pue la réaction. Lorsqu’il a défini la France comme « moisie », quel tollé ! Artaud, Georges Bataille, Francis Ponge, Roland Barthes, Jacques Derrida, Michel Foucault, entre autres, il a contribué à les faire entendre et nombreux furent ceux à qui il mit le pied à l’étrier.

Il a expérimenté sa vie durant, a lutté contre la métaphysique en prônant le matérialisme, tout en ayant la mystique de l’expression au plus haut prix. De l’écriture sérielle au récit hardiment troussé, chercheur inlassable, expert en coulées verbales inextinguibles ( Lois, H, Paradis…), il a su, quittant soudain le ciel des conceptions novatrices inspirées de Joyce et consorts, retrouver avec Femmes, en particulier, la verve pamphlétaire ancestrale. Il a chéri la langue dans tous ses états. Son œuvre de journaliste dans le Monde a été considérable. Il a magnifié l’esprit musical du XVIIIe siècle. Il faut lire Sollers de A à Z, sans oublier son lumineux visage de moine libertin. Jean-Pierre Léonardini

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Du soap opera à la série télé

Aux éditions Amsterdam, Delphine Chedaleux publie Du savon et des larmes, le soap opera une subculture féminine. L’historienne des médias analyse la fascinante trajectoire du soap opera, né dans les années 30 et financé par les fabricants de produits d’hygiène et d’entretien ! Paru dans le mensuel Sciences Humaines (N°358, mai 2023), un article de Fabien Trécourt.

La série culte Plus belle la vie s’est interrompue en novembre dernier, après avoir battu tous les records : 18 saisons, 4 666 épisodes, plus de six millions de téléspectateurs… Comment expliquer ce succès ? Outre des intrigues à quatre bandes et un suspense insoutenable, « le feuilleton s’avère pionnier dans la prise en compte de sujets considérés comme trop clivants pour la fiction française », souligne l’historienne des médias Delphine Chedaleux, auteure Du savon et des larmes. PBLV, pour les intimes, est lancée en 2004, alors que le CSA impose aux chaînes de télé de mieux représenter la diversité de la société française.

« Au départ conçue comme une chronique sociale, PBLV se présente comme un melting-pot de personnages aux origines, aux religions et aux cultures variées. » En 2007 par exemple, après un débat houleux sur le port de signes religieux à l’école, la série aborde la question du foulard islamique à travers le personnage de Djamila. Elle introduit aussi des personnages homosexuels dès la première saison, le serveur du bar Le Mistral Thomas Marci, ou plus tard le couple formé par Virginie Mirbeau et Céline Frémont. En 2018 enfin, PBLV est la première fiction télévisuelle française à mettre en scène la transition de genre d’un adolescent, Antoine Bommel, ainsi qu’un personnage et acteur trans, le responsable associatif Dimitri.

Cette propension à s’emparer d’enjeux de société est propre à toutes les séries de ce genre, insiste Delphine Chedaleux. Nés dans les années 1930 aux États-Unis, d’abord conçus comme des programmes publicitaires pour les marchands de lessive, les « soap operas » deviennent rapidement des outils d’éducation populaire pour les femmes au foyer : comment gérer une grossesse non désirée, un avortement, un mari alcoolique, la maladie mentale d’un proche… ? Autant de questions abordées de façon ouverte et bienveillante, tant sur un plan narratif qu’idéologique, dans des feuilletons comme Santa Barbara (1984-1993) ou Coronation Street (depuis 1960). « Ils reformulent les questions sociales sous forme de problèmes personnels et relationnels qui peuvent trouver une issue par la discussion, insiste la chercheuse. Leur lenteur et leur caractère répétitif, souvent moqués, permettent en fait de multiplier les points de vue sur une même question ».

La formule rencontre un immense succès depuis près d’un siècle. La série PBLV, d’ailleurs, revient déjà sur les écrans : elle est rediffusée en intégralité sur la chaîne Chérie 25 depuis mars. Fabien Trécourt

Du savon et des larmes, le soap opera une subculture féminine, de Delphine Chedaleux (éd. Amsterdam/Les Prairies ordinaires, 250 p., 18€). Dans ce même numéro de mai, la revue ausculte L’enfant hors norme. Un imposant dossier, fort instructif. Sans oublier l’entretien avec Michel Pastoureau, le talentueux historien des couleurs.

Dès sa création, Chantiers de culture inscrit le mensuel Sciences Humaines sur sa page d’ouverture au titre des « Sites amis ». Une remarquable revue dont nous conseillons vivement la lecture. Y.L.

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De Rouen à Vire, mon beau festival !

En cette première quinzaine de mai, se sont déroulées deux manifestations de belle facture : le Festival des langues françaises à Rouen (76), le festival À vif à Vire (14). Des initiatives qui font la part belle aux écritures contemporaines et tentent de conquérir de nouveaux publics. Avec audace et jeunesse

Il fait beau en Normandie, le soleil brille en ce quartier de la Piscine du Petit-Quevilly ! Sur l’éphémère estrade de bois installée en plein air, prennent place nombreux jeunes et enfants. Quelques adultes égarés, passants attirés par l’attroupement et la musique d’ambiance, se joignent au public. Une bande d’apprentis-comédiens du cru, avec énergie et enthousiasme, frappe symboliquement les trois coups : une mise en scène minimaliste pour faire entendre des paroles venues d’ailleurs, en l’occurrence du Congo Brazaville. Ils renouvelleront leur prestation trois jours durant. En d’autres lieux, ce sont des propos surgis d’Iran, de Guadeloupe, de Guyane et de Haïti qui squattent le devant de la scène : un éloge, appuyé et cosmopolite, à la langue française ! « En cette cinquième édition du festival tourné vers les Caraïbes, de nouveau nous entendons célébrer toutes « les langues françaises » dans leur diversité et faire découvrir des auteurs éloignés géographiquement et peu souvent programmés », commente Ronan Chéneau.

Le programmateur de l’événement, et artiste permanent au CDN Normandie-Rouen, se réjouit en outre du fidèle partenariat instauré avec le prix RFI Théâtre (Radio France Internationale), ce grand prix littéraire décerné chaque année aux Francophonies de Limoges. « C’est une grande voix haïtienne contemporaine, Gaëlle Bien-Aimé, que nous accueillons cette année ». Dont la metteure en scène Lucie Berelowitsch crée Port-au-Prince et sa douce nuit. Dans une capitale dévastée, tant par les séismes que par l’errance politique et les bandes mafieuses, un jeune couple s’interroge : fuir ou rester ? De leur passion partagée à l’amour viscéral éprouvé pour leur terre, l’aspiration à la liberté et au bonheur fissure leur devenir… Une mise en scène épurée, chaude et colorée, où chantent les accents créoles. Servie par deux comédiens d’une incroyable puissance évocatrice (Sonia Bonny, Lawrence Davis), d’une irradiante et sensuelle humanité : il nous tarde déjà de retrouver ce spectacle sur les scènes hexagonales !

Et c’est aussi Lucie Berelowitsch, directrice du CDN de Vire, que nous retrouvons à l’entrée du Préau où de joyeux lurons, garçons et filles, ont installé leurs tréteaux pour le festival À vif. Une manifestation en direction de la jeunesse adolescente qui prend les affaires en main en ouvrant les festivités avec quelques saynètes de leur cru sur le parvis du théâtre… Changeant, à grande vitesse, de genre et de tenue pour décliner ces fameuses Métamorphoses, le thème de l’édition 2023 ! « Notre festival se veut un endroit de rencontre et de fête théâtrale ouvert à tous les âges où les adultes communiquent avec les plus jeunes », témoigne la metteure en scène. Il est une certitude, comme l’écrit notre consœur Marie-Céline Nivière non sans humour, à Vire on ne prend pas les adolescents pour des andouilles !  Ils viennent d’Alençon, de Caen et du Havre pour présenter au public leurs improvisations, acteurs aussi aux premières loges pour dialoguer avec les grands lors de tables rondes ou de rencontres en bord de scène. Car il est une autre certitude, jeune ou adulte, la ou les métamorphose(s) touche(ent) chacune et chacun quel que soit son âge : dans le corps et l’esprit, la tête et les jambes !

Pour illustrer justement ce qui bouge, change et se transforme, Julie Ménard propose Dans ta peau. Sous l’appellation « conte musical fantastique », elle tente d’illustrer la métamorphose de Sybille qui, musicienne devenue star iconique, s’interroge sur son devenir au lendemain d’un amour perdu. Un décor tantôt appartement tantôt scène de concert, des lumières vives et colorées qui aveuglent le public ou enveloppent les protagonistes, une musique rock chère à Romain Tiriakian qui alterne entre douceur et saturation, la voix tantôt parlante tantôt chantante de Léopoldine Hummel au visage masqué et à l’étrange costume : quand la métamorphose se transforme en énigme, le spectateur risque d’y perdre tous ses sens ! En tout cas, petits et grands, ils sont nombreux au rendez-vous de cette atypique fête théâtrale. Qui essaime avec succès hors des lieux balisés et convenus, de cours d’école en lycée agricole. Yonnel Liegeois

Dans ta peau, texte et mise en scène de Julie Ménard : les 19-20 et 21/05 au festival Théâtre en mai, CDN Dijon-Bourgogne.   

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