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La cassette de Benoît Lambert

Du 13 au 15/03, au Théâtre de Sartrouville (78), Benoît Lambert, le directeur de la Comédie de Saint-Etienne, présente L’Avare de Molière. Dans une mise en scène sobre et sans artifices, la mise à nu d’une société gangrenée par le machisme et la cupidité. Un vibrant plaidoyer en faveur de nouvelles libertés à conquérir.

Sur la grande scène de Sartrouville, le monde ancien semble au bord de l’effondrement : d’une maison jadis vivable, ne subsistent qu’une charpente de bois délabrée, poteaux et cordages, de multiples malles où s’amoncellent objets et ustensiles recouverts de poussière ! L’image forte d’une société en faillite, minée par l’appât du gain et les contraintes sociales. Certes, au final, Harpagon serrera fort sa cassette retrouvée. Il n’empêche, la jeune génération aura bousculé les conventions, libéré l’amour des carcans familiaux, laissé entrevoir un possible autre que celui hérité de l’usure et du droit divin.

Nul besoin pour Benoît Lambert d’emprunter les artifices qui minent la scène contemporaine (vidéo, costumes alambiqués, scénographie pompeuse, phrasé jargonnant…), d’accumuler tics et tocs pour faire choc, pour faire entendre Molière. « J’ai l’impression qu’il m’accompagne depuis toujours, qu’il incarne pour moi l’essence du théâtre », confesse le metteur en scène. « Depuis Les Fourberies de Scapin qui fut l’un de mes premiers spectacles, jusqu’à L’Avare aujourd’hui qui coïncidait avec mon arrivée à la Comédie de Saint-Etienne, il rythme mon parcours : Tartuffe lorsque j’ai pris la direction du CDN de Dijon, Le Misanthrope quand nous nous sommes installés à Belfort avec ma compagnie ». Une fidélité de longue haleine, ouverte à la modernité du propos sans céder un pouce aux sirènes de la facilité : comme au bon vieux temps des tréteaux chers aux anciens (Copeau, Dasté, Vilar…), des visages enfarinés, des habits d’époque, le respect de la diction du XVIIème siècle.

La force de la comédie s’impose toujours, bien sûr, celle qui a provoqué nos fous rires lorsque nous désertions les bancs de l’école, par obligation scolaire ou déjà par plaisir du spectacle vivant, pour caler nos fessiers dissipés dans de jolis petits théâtres à l’italienne en de lointaines provinces ! Jouant Le Malade Imaginaire ou Tartuffe, si quelques interprètes en herbe ont cru à une fulgurante carrière de comédien par bonheur bien vite avortée, demeurent en mémoire de célèbres répliques et une affection irraisonnée pour cet auteur qui osa bousculer pouvoirs et conventions. Fort d’une troupe mêlant avec subtilité comédiens débutants et aguerris d’une étonnante fraîcheur et complicité, Benoît Lambert laisse libre cours à notre imaginaire, nous autorisant à interroger l’aujourd’hui à la lumière de ce propos surgi du passé. Et de basculer alors dans le drame à la vue de cette jeunesse maltraitée dans ses amours et son avenir par les suppôts d’un ordre hérité d’un monde où convenances et accumulation des richesses, discours rétrogrades et rigidités morales figent toute perspective de transformation.

Derrière le conflit familial, L’Avare de Molière et Lambert nous ouvre en vérité à une incroyable guerre de générations, à une prémonitoire lutte des classes qui n’aurait pas encore dit son premier mot : le partage des biens contre leur accaparement par quelques-uns, la place accordée à la jeunesse contre les caciques de l’ordre établi, la main tendue vers l’autre contre le poing serré sur une funeste cassette ! Yonnel Liégeois, photos Sonia Barcet

L’Avare de Molière, mise en scène de Benoît Lambert : Du 13 au 15/03, Théâtre de Sartrouville. Théâtre – Cinéma – Choisy-le-Roi, le 19/03. Le Théâtre de Rungis, le 22/03. Les Bords de Scènes – Espace Jean Lurçat – Juvisy-sur-Orge, les 26 et 27/03. Le Théâtre – Scène nationale de Mâcon, les 4 et 5/04. Théâtre de Roanne, les 10 et 11/04. Théâtre de la Ville de Saint-Lô, les 15 et 16/04. Pont des arts – Cesson-Sevigné, les 18 et 19/04.

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Clara Zetkin, féministe et socialiste

Le 8 mars 1977, l’ONU décrète cette date « Journée des Nations unies pour les droits des femmes et la paix internationale ». Appelée plus communément Journée internationale de la femme, officialisée en France en 1982. Aussi contemporaine qu’elle paraisse, la lutte pour les droits à l’égalité des femmes remonte en réalité à plus d’un siècle.

Tout commence à la fin du XIXème siècle dans une Allemagne dirigée par l’empereur Guillaume Ier, secondé par le chancelier Bismarck, c’est-à-dire figée dans un conservatisme confinant à l’autoritarisme. Clara Eissner, fille d’un instituteur et d’une militante féministe, a 20 ans lorsqu’elle rencontre Ossip Zetkin, émigré juif ukrainien installé à Leipzig et militant du mouvement social-démocrate. Un couple se forme, Clara adoptant le nom de son compagnon sans qu’il y ait eu mariage. Un couple, contraint de fuir cette Allemagne dont l’empereur a décrété les « lois antisocialistes », qui se réfugie à Paris en 1880.

Au féminisme, ajouter le socialisme

Au militantisme féministe hérité de sa mère, Clara ajoute la dimension socialiste inspirée par son compagnon. À l’occasion du Congrès de la IIe Internationale à Paris en 1889, il lui est demandé de fournir un rapport sur la situation des travailleuses. Elle n’en fait rien, opposant que le sort des travailleuses est identique à celui des travailleurs. En revanche, elle prend la parole pour défendre le droit au travail des femmes, lequel embarrasse les socialistes, qui estiment que le travail féminin est responsable d’une pression sur le salaire des hommes. De retour seule en Allemagne – Iossip est mort à Paris peu après le Congrès – en 1890, Clara prend la tête d’un mouvement alliant le socialisme au féminisme. Elle fonde en 1892 un journal, Gleichheit (« Égalité »), en sous-titre « Journal des intérêts des travailleuses ».

Contournant l’interdiction faite aux femmes d’adhérer à un parti politique, elle crée une structure parallèle au Sozialistischer Arbeiter Partei (SAP), ancêtre de l’actuel SPD, qui se réunit en marge des congrès du parti socialiste et en aiguille l’aile gauche. En 1907, lors du congrès de la IIe Internationale à Stuttgart, Clara organise simultanément la première Conférence internationale des femmes socialistes (59 participantes de quinze nationalités), qui pèse sur le congrès voisin. En 1910, la Conférence des femmes socialistes, organisée à Copenhague, attire deux fois plus de participantes que celle de Stuttgart. C’est là qu’est décidée l’instauration d’une journée internationale des femmes, fixée au 19 mars.

En 1977, une journée mondiale

Le 8 mars 1977, l’Organisation des nations unies (ONU) adopte une résolution qui enjoint tous les pays membres à célébrer une « Journée des Nations unies pour les droits des femmes et la paix internationale », plus communément appelée Journée internationale de la femme. En France, le 8 mars 1982, à l’initiative du Mouvement de libération de la femme (MLF) et de la ministre déléguée aux Droits de la femme Yvette Roudy, le gouvernement de François Mitterrand donne un statut officiel à cette journée. Alain Bradfer

Clara Zetkin et l’internationale socialiste

Il est 17 h ce 28 décembre 1920, lorsque la salle du Manège de Tours, où se réunit le XVIIIe congrès du Parti socialiste, est plongée dans le noir et les portes verrouillées. Une femme de 63 ans traverse la salle pour monter à la tribune accompagnée du chant de l’Internationale entonné par les participants, pratiquement tous masculins : Clara Zetkin, députée au Reichstag du tout jeune Kommunistische Partei Deutschlands (KPD) fondé deux ans plus tôt par Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht. Celle qui s’est fait connaître depuis le début du siècle par ses combats pour les droits des femmes puis pour la paix est interdite de séjour en France au titre de sa nationalité, deux ans après la fin de la Première Guerre mondiale.

Qu’importe, « A la barbe de la police, Clara Zetkin arrive à Tours », titre L’Humanité. Elle prend la parole durant une petite demi-heure et emporte la salle. Ce soir-là, par 3208 voix pour et 1022 contre, les délégués votent (grâce à elle, selon la légende) l’adhésion à la IIIe Internationale. Deux partis naissent le lendemain : le communiste, majoritaire, et le socialiste. Aussi tranquillement, Clara rejoint Valenciennes en voiture puis Berlin par le train.

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Déflorée, la mécanique de l’inceste

Jusqu’au 15/03, aux Amandiers de Nanterre (92), Stanislas Nordey propose Le voyage dans l’Est. L’adaptation, sensible et percutante, de l’ouvrage de Christine Angot décryptant l’inceste dont elle fut victime. Avec trois comédiennes pour incarner la narratrice, adolescente-jeune femme-adulte. D’une intense présence sur les planches, absolument poignantes.

La force de l’écrire, la puissance du dire… Sur la scène des Amandiers, la formule revêt tout son sens ! Un Voyage à l’Est au long cours, de Châteauroux à Strasbourg, 2h30 de parcours sur les planches qui défile pourtant à grande vitesse : pas un instant de répit, pas une once d’ennui ! Peut-on d’ailleurs, au terme de ce peu banal itinéraire, s’autoriser les applaudissements, hormis à la prestation lumineuse des trois comédiennes incarnant Christine Angot l’auteure et protagoniste, victime d’inceste ? Tant est prégnant, cinglant, émouvant, le poids du dire. Tant nous touchons, avec les rebonds récents de l’actualité, la vérité imprescriptible des actes dénoncés. Tant nous saisissons innocence et douleur de l’adolescente, fragilité de la femme ainsi torturée et martyrisée dans son intégrité… Du corps à la tête, de la tête au corps pour une longue durée, tant le temps n’est plus compté pour se retrouver, se reconstruire, reconquérir dignité et identité.

Un visage flouté sur grand écran, dont nous percevons cependant regards et doutes lorsque la gamine de 14 ans conte ses retrouvailles et rencontres, diverses et multiples, avec un père longtemps ignoré… Plus mûre peut-être ou plus lucide, les pieds ancrés sur le sol des Amandiers, la jeune femme en prise avec un démon, sous l’emprise d’un géniteur qui use de tous les stratagèmes pour nommer l’innommable, abuser sa fille en termes de plaisir partagé… À proximité, l’adulte du temps présent qui fait front au prédateur, qui ose interpeller mère et compagnon qui se sont tus, qui maîtrise les tenants et aboutissants de l’histoire à une époque où la loi se satisfait encore d‘un procès en correctionnel plutôt qu’aux Assises, où le non-lieu est monnaie courante sans preuves ni témoins.

Trois comédiennes, certes, pour incarner l’inceste subi par Christine Angot, surtout trois femmes d’aujourd’hui qui prennent visage et voix de milliers d’autres réduites au silence, accusées de docilité voire de complicité, suicidées et enterrées sous la chape du crime demeuré impuni. Sans parler de l’enfant, 160 000 victimes de violences sexuelles chaque année en France, dénombrées dans l’essai écrit par le magistrat Édouard Durand qui a coprésidé pendant trois ans la Ciivise (la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles). Avec Carla Audebaud, Charline Grand et Cécile Brune, magnifiques et puissantes incarnations, enfin la honte change de camp. Le prédateur est nommé, démasqué. La force clinique de la représentation ? La déflagration des mots couchés sur le papier qui adviennent ainsi en pleine lumière, en pleine face des spectateurs. Faits et gestes, stratégies et mensonges, motivations et justifications du violeur sont disséqués, inventoriés, répertoriés. Déflorée, la mécanique de l’inceste ! Quand la clarté des mots pointe sous la noirceur des maux, plus jamais le supposé geste d’amour ne saurait être invoqué : la perversité est ouvertement dénoncée, affichée.

Fidèle au propos de l’auteure, Stanislas Nordey le transmute en chant choral d’une puissance insoupçonnée au cœur même de l’horreur du séisme. D’une voix l’autre, d’un moment à l’autre, le temps est suspendu pour qu’advienne la vérité. Liberté, j’écris ton nom, clame le poète. Demain dans les commissariats de police et les palais de justice, sur un plateau de théâtre aujourd’hui, trois femmes libèrent la parole en défense de l’intégrité de l’enfant, de la responsabilité de l’homme, de la dignité de la Femme. Un acte fort à l’accent « poïétique » comme l’aurait qualifié le regretté Édouard Glissant, pas un plaidoyer manichéen, une parole à proférer partout et par tous. Yonnel Liégeois

Le voyage dans l’Est, mise en scène de Stanislas Nordey : Jusqu’au 15/03, les mardi et mercredi à 19h30, les jeudi et vendredi à 20h30, le samedi à 18h et le dimanche à 15h. Théâtre Les Amandiers, 7 avenue Pablo Picasso, 92000 Nanterre (Tél. : 01.46.14.70.00).

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Modesta, fille de joie

Jusqu’au 10/03, à la MC de Bobigny (93), Ambre Kahan propose L’art de la joie. L’adaptation à la scène du fameux livre de Goliarda Sapienza, la romancière italienne. L’épopée d’une femme libre, Modesta, un spectacle de longue durée qui irrite et ravit tout à la fois.

Sur la grande scène de la MC93, un imposant décor d’arches monumentales qui découpent les divers espaces de jeu, chambre-salon-dépendances… Un bel et majestueux agencement, à la taille de ce qui va se jouer à en perdre haleine : un siècle de l’existence d’une femme, symbole d’une incroyable fureur de vivre, d’un intarissable appétit d’amour et de liberté ! Modesta ? De l’enfant miséreuse à la princesse conquérante, bravant conventions sociales et tabous, une belle sicilienne qui cultive L’art de la joie comme manière d’être au monde et aux autres.

Reconnaissons-le d’emblée, en cette adaptation du fantastique et lumineux roman de Goliarda Sapienza, une première partie (5h30 déjà, entracte inclus !) qui en appellera une seconde, Ambre Kahan fait preuve d’une imagination, d’une audace et d’une bravoure à chavirer les têtes et les esprits. C’est beau, fort et puissant ! Jouissif en un mot, d’un tempérament explosif à l’image de Modesta l’héroïne… Celle-là même qui, sous la plume de la romancière, nous fait traverser l’histoire de la Sicile sur près d’un siècle.

Une épopée « spectaculaire »

Une véritable épopée, humaine et singulière, aux rebondissements et coups de théâtre tantôt burlesques tantôt dramatiques, dont nous ne dévoilerons surtout pas la trame, sinon qu’après bien des péripéties amoureuses et cavalières la gamine des campagnes se verra intronisée princesse d’un imposant domaine. Une existence authentiquement « spectaculaire » dont s’empare avec panache et sensualité la belle Noémie Gantier, époustouflante et flamboyante dans le rôle-titre.

Cependant, à trop vouloir étreindre tous les épisodes du volumineux ouvrage, pas moins de 798 pages, la metteure en scène nous offre une version scénique qui tend parfois vers le roman-photo. Certes bien agencé, animé et coloré, mais qui nuit à rendre compte de la puissance subversive de l’œuvre littéraire. D’autant qu’elle s’ingénie, comme bien de ses pairs, à immiscer des allusions et situations contemporaines, à surajouter des personnages venus d’ailleurs sous couvert d’actualisation. Qui se révèlent incongrus, alourdissent et ralentissent le propos, le hors-texte superflu s’avérant hors-jeu évident.

Une telle chanson de geste qui mérite force applaudissements, à n’en point douter, s’affinera dans le temps. Sans hésiter, voguez alors au fil des pages de L’art de la joie, le chef d’œuvre d’une femme et romancière exceptionnelle ! Yonnel Liégeois

L’art de la joie, mise en scène Ambre Kahan : Jusqu’au 10/03 à Bobigny, MC93 – Maison de la Culture de Seine Saint-Denis avec le Théâtre Nanterre-Amandiers. Les 16 et 17/03 à L’Azimut / Antony – Châtenay-Malabry. Les 28 et 29/03 à Malraux SN de Chambéry. Les 11 et 12/10 à Châteauvallon – Liberté SN.

Un roman culte, un classique

D’un chapitre l’autre, un bonheur de lecture à savourer sans  modération. Près de 800 pages qui se dégustent à petites gorgées pour que dure la musique des mots : la joie, tout un art ! L’art de la joie ? Une histoire de femme écrite par une femme, Goliarda Sapienza… Un roman culte, un classique de la littérature italienne qui nous  conte la vie  aventureuse, et amoureuse, de Modesta la sicilienne, née pauvre mais insoumise, éprise de son destin que nul ne peut lui imposer.

Une saga à multiples rebondissements, haletante et poignante, qui nous plonge avec talent dans les soubresauts de l’Histoire, individuelle et collective : la femme et le peuple, libérés (Le Tripode, 798 p., 14€50). Disponible jusqu’au 06/05/2024 sur ArteTV, ne manquez pas Désir et rébellion-« L’art de la joie » de Goliarda Sapienza, le superbe documentaire de Coralie Martin. Au travers d’extraordinaires archives qui restituent la voix bouleversante de l’écrivaine sicilienne disparue en 1996, un hommage lumineux à son destin et à son chef-d’œuvre « anarchiste » qui a triomphé de l’oubli près de vingt ans après sa mort. Y.L.

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Joséphine, souris parmi les souris

Jusqu’au 08/03, au théâtre de l’Échangeur à Bagnolet (93), Régis Hebette met magistralement en scène Joséphine la cantatrice ou Le peuple des souris. Le dernier texte de Kafka, que vient éclairer le jeu rayonnant de Laure Wolf.

À la suite de K ou le paradoxe de l’arpenteur, d’après le Château, Régis Hebette, metteur en scène et directeur du Théâtre de l’Échangeur à Bagnolet, explore avec rigueur et passion la dernière nouvelle de Franz Kafka, rédigée deux mois avant sa mort, Joséphine la cantatrice ou Le peuple des souris. Ce texte majeur, considéré comme son testament littéraire, interroge la place de l’artiste dans la société et la relation du peuple avec l’art. Il a été finement analysé par Sarah Chiche dans sa préface de l’édition Payot (2019) ou par Diane Scott dans S’adresser à tous (les Prairies ordinaires, 2021), plusieurs fois adapté à la scène dans des approches singulières.

Souris parmi les souris

Laure Wolf endosse à elle seule le rôle de Joséphine. Celui de la narratrice et de ce peuple des souris qui se décline en souris obséquieuses ou râleuses, soumises ou contestataires, admiratives ou méprisantes… Elle est rentrée par les coulisses, s’introduisant dans ce qui pourrait aussi bien être la loge de l’artiste que la piste d’un cabaret. De sobres panneaux noirs sur lesquels seront projetés des images et dessins en noir et blanc (lumières d’Éric Fassa) vont créer une scénographie puissante et un espace de jeu qui ouvre à l’imaginaire et à l’émotion. Sans se grimer, avec juste une petite queue qui sort de son imperméable, par sa façon de se déplacer à petits pas sautillants, de s’avancer vers le public comme pour lui frotter le museau, elle est la servante ou l’alter ego de Joséphine, souris parmi les souris.

Elle va chercher le public, le faire rentrer dans cette étrange fable animalière et métaphysique qui investigue la relation entre Joséphine et son peuple : « Qui ne l’a pas entendue ignore le pouvoir du chant. » Un peuple humble et travailleur qui joue le jeu de la vénération mais remettra aussi en cause son chant qui ne se distinguerait en rien du « sifflement ordinaire de ses congénères » et serait alors « sans qualité », renvoyant la cantatrice à sa fragilité. Cette énigmatique introspection sur la relation entre l’artiste et le peuple peut aussi être transposée à la relation entre le peuple et le pouvoir politique, la figure de Joséphine empruntant alors les traits d’un leader ou d’un dictateur. Le peuple des souris lui oppose le silence ou s’agite sans parvenir à constituer un corps commun qui se ferait entendre. Derrière l’apparente facétie de la fable, sourd aussi le désenchantement ou le pressentiment du désastre.

Kafka, atteint de tuberculose, écrit ce récit alors qu’il ne peut presque plus parler ni avaler. On entend alors le chant de Joséphine comme son dernier souffle. Qu’il rend le 3 juin 1924 au sanatorium de Kierling, près de Vienne. Marina Da Silva

Joséphine la cantatrice ou Le peuple des souris : Jusqu’au 8 mars, du mardi au vendredi à 20h30. Théâtre de l’Échangeur, 59 avenue du Général de Gaulle, 93170 Bagnolet (Rens. : 01.43.62.71.20). Le 29/03, à La Commune – CDN d’Aubervilliers (lors de la reprise de K ou Le paradoxe de l’arpenteur, du 27 au 31/03).

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Les Funambules, la voix aux femmes

Plafond de verre, charge mentale, violences physiques et sociales, filles-mères… Le collectif Les Funambules, avec son double album Elles et un spectacle prévu à la Gaîté- Montparnasse (75), fait retentir la voix des femmes. Tendre, drôle autant que grave.

L’aventure des Funambules démarre en 2013 au moment des Manif pour tous contre la loi sur le mariage homosexuel. Choqué par cette déferlante pleine d’intolérance voire de haine, Stéphane Corbin, auteur-compositeur-interprète, décide de réagir. « Réunir plein d’artistes pour composer un documentaire en chansons sur l’homosexualité. Celles qui existaient, telle Comme ils disent d’Aznavour, étaient datées », explique-t-il. L’idée ? Raconter l’homosexualité ordinaire à travers différents portraits. « Je me disais que plus on allait raconter ces histoires, moins ça ferait peur. » Un collectif rassemblant quelques 200 artistes – paroliers, chanteurs, musiciens des deux sexes – se met en place. S’ensuivent un album Chansons d’amour(s) et plus d’une centaine de concerts donnés d’Avignon à Montréal, dont les recettes sont versées au Refuge et à SOS Homophobie.

« Ils ont hurlé que non, c’est impossible que toi et eux, moi et nous, ce soit la même chose, le même amour. (…) Et vos cœurs amoureux et mon cœur malheureux qui battent la chamade de colère et de peur et d’amour à l’unisson ». La chanson Je vous ai vus, finement interprétée par Pierre Richard, a été écrite par Valérie Peronnet. L’écrivaine a tout de suite participé au projet. « On pouvait enfin agir, faire courir des chansons pour faire bouger les lignes. En amenant leurs parents aux concerts, des gamins ont pu faire leur coming out ».

Le quotidien des copines
Après une quarantaine de chansons pour faire reculer l’homophobie, Stéphane Corbin se demande comment continuer Les Funambules. « J’ai toujours été entouré de copines qui, à un moment ou à un autre, évoquaient les discriminations dont elles étaient victimes. J’ai eu envie de lancer un deuxième projet sur les femmes. A ce moment-là, Me Too a commencé à se déployer », raconte Stéphane. « Finalement, il a réalisé que la problématique des femmes rejoignait celle des homosexuels. Toutes et tous subissent les violences et les a priori », ajoute Valérie Peronnet. Comme pour le premier opus, les artistes, cette fois, en majorité des femmes, ont répondu présents dont certains de renom comme Jil Caplan, Marie-Paule Belle ou Enzo-Enzo.

Le collectif s’est encore étoffé rassemblant des centaines de membres qui ont mis la main à la pâte pour le tournage des clips, les séances photos, l’écriture des chansons, la musique et évidemment le chant. Valérie a ainsi écrit des textes et fait la tambouille sur les tournages. « C’est un vrai collectif qui rassemble tous les sexes, tous les âges, toutes les couleurs. Des citoyens et des citoyennes qui veulent que le monde ressemble à ça. C’est joyeux, c’est humain, c’est tout ce que j’aime. » Durant deux ans, malgré l’épidémie de covid qui a ralenti les ardeurs, l’équipe a enregistré l’album « Elles ». Un premier disque de 16 titres est sorti en janvier 2022 et un second, enrichi de 19 titres, en octobre 2023. Il a donné lieu à un spectacle rassemblant cinq chanteuses, danseuses, musiciennes et Stéphane Corbin, au piano. Donné à l’Européen et à l’Alhambra, il y a deux ans, il est repris ces jours-ci au théâtre de la Gaîté Montparnasse. Les recettes sont cette fois versées au Planning Familial.

Un chœur féministe
Finie la loi du silence, finis les bleus et les coups, finis les poings qui tapent contre les cordes, tambours des hommes fous, finis les regards de haut, finis les mots qui nous couchent…(…) Entends-tu ? Entends-tu ? On a une voix ! Les morceaux disent les violences conjugales, les abus sexuels, mais aussi les préjugés, les tâches ménagères peu partagées, les salaires différents, les maternités ou pas… « C’est un sujet sans fin », dixit Stéphane qui orchestre le tout, en même temps qu’il écrit des textes et compose les musiques. Qui est-ce qui dynamise les plus grandes entreprises ? Qui est fer de lance du profit, de la croissance ? C’est nous ! (Femina Index/Pierre Corbin). Parmi les paroliers, on trouve évidemment Stéphane Corbin mais aussi son père Pierre, professeur de linguistique ou son frère François. Et plein d’autres : Eva Darlan, Luciole, Noémie de Lattre… Les plumes s’entrecroisent pour raconter la transidentité (Je t’ai toujours aimé/Valérie Peronnet), le féminicide (J’ai aimé un homme/Patrick Loiseau), l’injonction de l’épilation (L’esthéticienne/Alice Faure), les joies de la vieillesse (Vieille/Valérie Zaccomer) ou l’attention des hommes (Elles/François Corbin).

Humour, gravité et douceur sont tour à tour convoqués pour composer un magnifique hymne aux femmes. Sans oublier les pionnières, comme dans la chanson In honorem : Sans elles, le plafond de verre serait au niveau de la mer. (…) Leur a-t-on rendu hommage ? Les Funambules, assurément ! Amélie Meffre

À écouter : le double album « Elles » de 35 titres, disponible sur https://bfan.link/elles-1

À voir les 7/03, 4/04, 16/05 et 20/06 : le spectacle acoustique des Elles. Théâtre de la Gaîté-Montparnasse, 26 rue de la Gaîté, 75014 Paris (Tél. : 01.43.20.60.56).

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Enfant, des violences sexuelles

Dans la collection Tracts Gallimard, Édouard Durand publie 160 000 enfants, violences sexuelles et déni social. Pour l’ancien juge aux enfants et co-président de la Ciivise (commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles), la parole des victimes doit toujours être entendue sans arrière-pensée. Parue dans le quotidien L’humanité, la chronique de l’écrivaine Maryam Madjidi.

160 000 ? C’est le nombre d’enfants victimes de violences sexuelles chaque année en France, c’est le titre de l’essai écrit par le magistrat Édouard Durand. Pendant trois ans, il a présidé aux côtés de Nathalie Mathieu la Ciivise (la commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles). Il en a dirigé les travaux, recueillant 30 000 témoignages d’enfants sexuellement violentés. Trois ans de travaux de reconnaissance et de légitimité de la parole des enfants. Puis, il en est évincé. On lui demande de partir. Il dérange. On lui reproche une posture trop militante, trop féministe, dénonçant un peu trop les dysfonctionnements de la justice. Mais comment ne pas être militant lorsqu’il s’agit de lutter contre une société entière fondée sur le déni ? Comment ne pas être féministe lorsque 8 victimes sur 10 sont des filles et 9 agresseurs sur 10 sont des hommes ou des garçons ?

Ce court essai de 32 pages déploie toutes les facettes du déni social et de l’impunité des pédocriminels. Là où il y a déni, il y a impunité. Tout d’abord les chiffres. Des chiffres ahurissants. Quand un enfant prend son courage à deux mains et révèle les violences sexuelles qu’il subit à une personne dont le métier est de le protéger, celle-ci ne fait rien dans 60 % des cas. Quand le professionnel fait son travail, plus de 70 % des plaintes déposées pour violences sexuelles sur mineurs sont classées sans suite. Et quand enfin la justice fait son travail, seulement 3 % des pédocriminels sont déclarés coupables par un tribunal ou une cour d’assises. Effrayant. Des chiffres qui rappellent ceux des viols et agressions sexuelles sur les femmes. Sur les 94 000 femmes victimes de viol ou de tentative de viol chaque année, un peu plus de 10 % des victimes portent plainte et 70 % des plaintes pour violences sexuelles sont classées sans suite. Un très faible pourcentage de ces plaintes parvient aux assises (environ 10 %) et un plus faible pourcentage encore aboutit à une condamnation.

Les violences sexuelles sur enfants ou sur les femmes sont recouvertes d’une épaisse couverture de silence et d’impunité. On fait comme si ça n’existait pas. Pourtant, on répète aux enfants qu’il faut parler, signaler à papa ou à maman si quelque chose ne va pas. Pourtant, on répète aux femmes qu’il faut sortir du silence, nommer l’agresseur et porter plainte. Quand l’enfant ou la femme a le courage de le faire, alors tout un système se met en place pour étouffer cette voix en la rendant illégitime. Les enfants mentent, inventent toutes sortes d’histoires abracadabrantes, c’est bien connu. Les femmes sont des manipulatrices, organisent des chasses à l’homme comme autrefois des sabbats de sorcières, c’est bien connu.

Le véritable tabou n’est pas l’inceste mais le fait d’en parler. Ce qui est insupportable n’est pas la violence mais la révélation de la violence. La présomption d’innocence est brandie. Or, « la présomption d’innocence ne peut être opposée aux victimes de violences pour leur interdire de dire qu’elles sont victimes de violences et de le dire comme elles pensent devoir le faire » écrit Édouard Durand. « Improprement invoqué », ce principe ne fait que renforcer le déni collectif et social en lui donnant une « valeur constitutionnelle ». Le magistrat insiste sur l’importance de croire la parole de la victime, car, si on la croit, on la protège.

Depuis son éviction de la Ciivise, l’instance fragilisée voit les démissions s’enchaîner. Qui protégera à l’avenir ces enfants, victimes et futurs victimes ? Maryam Madjidi

160 000 enfants, Violences sexuelles et déni social, par Édouard Durand : Tracts Gallimard (n°54, 32 p., 3€90).

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Clara Ysé, l’univers d’une voix

Le 02/03 à Blois et le lendemain à Cognac, Clara Ysé entame en 2024 un long tour de France. Diplômée en philosophie, chanteuse et musicienne depuis l’enfance, elle a sorti Oceano Nox, son premier album d’une grande audace. Une voix à découvrir, un CD à offrir.

« Toi qui crois que je suis douce (…) / Si tu savais la haine qui coule dans mes veines, tu aurais peur / Si tu savais la chienne que je cache à l’intérieur… ». C’est en écoutant la radio, un matin, que la voix magnifique de Clara Ysé nous a mis aux aguets. Dès le premier couplet de Douce, on a cherché à en savoir plus sur cette chanteuse aux airs de Barbara. Elle s’avère être autrice-compositrice, écrivaine (Mise à feu, disponible en édition de poche). En septembre, elle a sorti un premier album de onze titres, Oceano Nox, dont le titre est tiré d’un poème de Virgile (« et ruit Oceano Nox » / « et la nuit s’élance de l’océan »). Il nous embarque dans un univers singulier où se mêlent douceur et gravité comme dans Le monde s’est dédoublé : « Ce matin, il est arrivé une chose bien étrange (…) / Je n’apercevais plus les choses comme des choses réelles (…) / Regarde derrière les nuages, il y a toujours un ciel bleu azur qui luit, vient toujours en ami, te rappeler tout bas que la joie est toujours à deux pas / Il m’a dit prends patience… ».

Ses paroles, pleines de force poétique, sont portées par des envolées vocales et musicales rares. « J’ai voulu mêler des instruments anciens que sont les voix, les cuivres, les cordes, à des instruments plus modernes, des synthés, des rythmiques électroniques », explique l’artiste. Et c’est sacrément grisant. À l’écoute des onze titres, envoûtants, on se surprend à les fredonner tels Pyromanes, Cœurs indomptés ou encore Souveraines. Comme pour conjurer un brin la grisaille ambiante : « Vous êtes souveraines, femmes qui côtoyez la haine (…) / Que les voix s’élèvent, qu’on prenne les arènes / Et que dans la nuit s’élève le chant des sirènes »…

La belle Clara Ysé démarre une tournée dans toute la France et ça promet : son tour de piste à la Cigale à Paris, prévu fin mars, est déjà complet tandis que l’Olympia est annoncé pour novembre 2024. Avant, elle sera en concert à Annecy, Blois, Carmaux, Cholet, Dijon, Lyon, Marseille, Rennes… Réservez une date près de chez vous, sans tarder. Une voix à découvrir, un CD à offrir ! Amélie Meffre

Oceano Nox, de Clara Ysé : onze titres, un CD paru chez Tôt ou tard. Tournée : toutes les dates sont à retrouver sur son site.

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Léonore Chaix, la ménagère !

Jusqu’au 20/03 à la Scala (75), Léonore Chaix s’avoue Femme à qui rien n’arrive ! Fort déjantée, une pièce connectée à l’oncle Tati où l’humour le dispute à l’absurde ! Sans oublier, du 25/02 au 19/06 en ce même lieu, An irish story, de et avec Kelly Rivière.

Seule en scène, auteure et interprète, Léonore Chaix nous fait craindre le pire, confessant tout de go qu’elle est Femme à qui rien n’arrive ! Au temps d’avant, en compagnie de sa complice Flor Lurienne, la comédienne nous avait déjà littérairement conquis avec son éloquent et désopilant « strip texte » Déshabillez-mots ! En fond de scène, un espace faiblement éclairé et transformé en table de cuisine où trônent deux ou trois kilos de pommes de terre, au-devant une chaise seule et solitaire où siègent les peurs et fantasmes de la femme d’intérieur… Elle n’a qu’un objectif, la brave ménagère, conséquence de la signature d’un « contrat de production de choses qui arrivent » : accomplir la liste des tâches, quotidiennes et incompressibles, au rythme robotique dicté par la « Machine » !

Selon la Loi de Murphy, dite « loi de l’emmerdement maximum », c’est en imaginant que rien (ou plus rien) ne peut nous arriver, que tout peut nous tomber dessus… Un texte totalement déjanté, mis en scène par Anne Le Guernec, où l’héroïne d’infortune doit faire face à des servitudes et démons bien contemporains : la banalité de tâches quotidiennes orchestrées par ordinateur, frustrantes et répétitives, devant lequel la volonté humaine a capitulé… Une désopilante bataille de mots et de maux contre une modernité débridée ! Connectée à l’oncle Tati, quand l’humour le dispute à l’absurde, le délire d’une existence prétendument branchée et pourtant consumée de solitude. Yonnel Liégeois

La femme à qui rien n’arrive, mise en scène Anne le Guernec : jusqu’au 20/03, les mardi et mercredi à 19h30. Théâtre La Scala, 13 boulevard de Strasbourg, 75010 Paris (Tél. : 01.40.03.44.30).

Une balade irlandaise

An irish story, à la Scala : Il était une fois… une histoire irlandaise qui pourrait fort bien être espagnole, portugaise, italienne ou autre, à l’heure où des hommes et des femmes, fuyant la misère de leur existence et de leur pays, tentent d’aller voir ailleurs si plus verte est la vallée ! Mêlant les langues et jouant des accents, tantôt volubile tantôt secrète, toujours volontaire dans sa quête du grand-père mystérieusement disparu entre l’Irlande et l’Angleterre, Kelly Rivière s’inspire d’une authentique histoire familiale. Entre joies et frustrations au détour de ses recherches, elle nous entraîne avec ravissement et conviction à la quête de ses racines. La saga joliment contée d’une génération l’autre entre exil et mémoire, la reprise d’un spectacle à la tendresse infinie et à l’émotion retenue. Entre humour et authenticité, seule sur scène pour donner vie à pas moins de vingt-cinq personnages, une performance artistique d’une rare qualité, à ne vraiment pas manquer ! Y.L.

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Entrez ici, Missak et Mélinée !

Quelques semaines après l’adoption d’une loi stigmatisant immigration et immigrés, le 21 février, Missak et Mélinée Manouchian font leur entrée au Panthéon. Quand vingt-deux étrangers, fusillés, meurent pour la France, un événement d’une haute portée symbolique. Contre racisme et xénophobie

C’est en 1915 que se noue ce qui fera de Missak Manouchian l’un des héros de la Résistance française. Un fils de paysans arméniens d’Adiyaman, dans le sud de la Turquie. L’enfant de neuf ans est, avec son frère Karapet, l’un des seuls survivants d’une famille victime du massacre ordonné par les Jeunes-Turcs, au pouvoir à Istanbul. Recueillis par une famille kurde, les frères Manouchian sont pris en charge par la communauté arménienne, qui leur trouve un point de chute dans un orphelinat de Jounieh, dans un Liban sous mandat français. S’il y est formé au métier de menuisier, le jeune Missak voue une passion à la littérature qui se double d’un talent d’écriture.

La France, nation bienfaitrice

Il n’échappe pas à la culture française qui baigne le Liban de l’époque et lui fait apparaître la France comme une nation bienfaitrice. Au point qu’il passe par une filière clandestine qui lui permet de débarquer à Marseille en 1925. Il travaille quelques mois aux chantiers navals de La Seyne-sur-Mer (Var), avant de décider de gagner Paris, où il est embauché comme ouvrier tourneur dans les usines Citroën. Son frère meurt en 1927, ce qui accentuera son isolement. La crise économique du début des années 1930 le met au chômage. Il partage alors son temps entre les activités sportives et la littérature. On le retrouve bientôt parmi les fondateurs de la revue Tchank (L’effort), qui précède le lancement de Machagouyt (Culture) dans laquelle il publie, outre ses premiers écrits, des traductions en arménien d’Hugo, Verlaine et Baudelaire.

La manifestation d’extrême droite du 6 février 1934 marque un tournant dans sa vie. Sensibilisé aux relents xénophobes exprimés ce jour-là, il adhère – comme beaucoup d’immigrés – au PC-SFIC (futur PCF). On le retrouve rédacteur en chef de l’hebdomadaire communiste en langue arménienne Zangou (du nom d’un fleuve d’Arménie) édité sous les auspices du HOC, un comité de soutien à l’Arménie où il fait la connaissance de Mélinée, une secrétaire-dactylo qu’il épouse en 1936. Née dans une famille de fonctionnaires de l’Empire ottoman, arménienne d’origine, apatride comme Missak, Mélinée avait moins de trois ans lorsque ses parents ont été tués, victimes du génocide. Orpheline, elle a été recueillie avec sa sœur Armène par une mission protestante de Smyrne, puis déportée vers Thessalonique et placée dans un orphelinat de Corinthe. Comme une centaine de milliers d’Arméniens, Mélinée et sa sœur débarquent à Marseille en 1926, envoyées par le Comité américain du Secours arménien. Ayant repris ses études en 1929, elle s’installe à Paris où elle croise la route du futur Charles Aznavour. Elle adhère au PCF en 1934.

Arrêté le 16 novembre 1943, fusillé le 21 février 1944

La dissolution des organisations liées au PCF décrétée en 1939 mène à la première arrestation de Missak. Libéré, il est intégré à l’armée et envoyé dans une usine de la région de Rouen, jusqu’à son retour à Paris en 1940, dans la clandestinité. Arrêté une deuxième fois en 1941, il est interné au camp de Royallieu, à Compiègne, puis libéré, faute de charges. C’est en février 1943 que Missak Manouchian est rattaché, pour conduire la guérilla urbaine en France, aux FTP-MOI (Main-d’œuvre immigrée), mouvement lié à l’Internationale communiste fondé en 1942 – et au sein duquel Mélinée, entrée en résistance dès 1940, remplira la fonction de pourvoyeuse d’armes. À ce titre, il supervise le 28 septembre 1943 l’exécution du colonel SS Julius Ritter. Il est arrêté le 16 novembre 1943, torturé puis remis avec 22 de ses camarades aux autorités allemandes, qui organisent le 19 février 1944 un procès à grand spectacle dans les salons parisiens de l’hôtel Continental.

L’acte d’accusation reprend 92 attentats commis en 1943, imputés aux groupes FTP-MOI dont les effectifs dépassent à peine une soixantaine d’hommes et de femmes. Les condamnations à mort tombent le 20 février et sont exécutées le lendemain au Mont Valérien. Seule femme du groupe, déportée, Olga Bancic est guillotinée à Stuttgart le 10 mai 1944. Les murs de Paris se couvrent alors d’une « affiche rouge » de propagande sur laquelle figurent les portraits de dix condamnés : deux Hongrois, quatre Polonais, un Italien, un Français, un Espagnol et un « chef de bande » arménien. Mélinée décède le 6 décembre 1989 après avoir publié les poèmes de Missak à titre posthume. Historien et directeur de recherches au CNRS, Denis Peschanski juge la panthéonisation importante à double titre, « elle reconnaît le rôle joué dans la Résistance tant par les étrangers que par les communistes ». Alain Bradfer

Le 21/02, la cérémonie sera retransmise à la télévision. Enterré au cimetière parisien d’Ivry, le cercueil de Missak Manouchian remontera la rue Soufflot, couvert d’un drapeau français. Un parcours de lumière pavera le chemin du résistant jusqu’au pied du Panthéon où est prévu un spectacle son et lumières. À l’intérieur de l’édifice républicain, le chef de l’État prononcera l’oraison funèbre. Nikol Pachinian, premier ministre de l’Arménie, sera présent.

Le couple Manouchian rejoindra le caveau numéro XIII de la crypte du Panthéon. Une plaque sera apposée en l’honneur de leurs 22 autres camarades FTP-MOI, ainsi que de leur chef Joseph Epstein, pour marquer l’entrée symbolique du groupe dans le sanctuaire de la République. Trois vers d’Aragon et un extrait de la dernière missive de Missak Manouchian y seront également gravés.

Ce même jour, à 16h, CGT et PCF donnent rendez-vous à la population devant le 11 rue Plaisance (75014, Paris), dernier domicile de Missak Manouchian avant son arrestation. Avec les prises de parole de Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT et de Fabien Roussel, secrétaire national du PCF. Quant à la municipalité de Montreuil (93), elle organise le 24 février à 11 h, esplanade Missak Manouchian, une cérémonie d’hommage aux 22 fusillés.

Strophes pour se souvenir

En 1955, Louis Aragon publie, dans L’Humanité, Strophes pour se souvenir, un poème qui sera repris dans Le Roman inachevé. Sous le titre L’Affiche rouge, Léo Ferré le met en musique en 1961. Chanson reprise par Lény Escudero, Marc Ogeret, HK, Feu Chatterton...

Vous n’avez réclamé la gloire ni les larmes Ni l’orgue ni la prière aux agonisants

Onze ans déjà que cela passe vite onze ans Vous vous étiez servi simplement de vos armes

La mort n’éblouit pas les yeux des Partisans Vous aviez vos portraits sur les murs de nos villes

Noirs de barbe et de nuit hirsutes menaçants L’affiche qui semblait une tache de sang

Parce qu’à prononcer vos noms sont difficiles Y cherchait un effet de peur sur les passants

Nul ne semblait vous voir français de préférence Les gens allaient sans yeux pour vous le jour durant

Mais à l’heure du couvre-feu des doigts errants Avaient écrit sous vos photos MORTS POUR LA FRANCE

Et les mornes matins en étaient différents Tout avait la couleur uniforme du givre

À la fin février pour vos derniers moments Et c’est alors que l’un de vous dit calmement

Bonheur à tous Bonheur à ceux qui vont survivre Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand

Adieu la peine et le plaisir Adieu les roses Adieu la vie adieu la lumière et le vent

Marie-toi sois heureuse et pense à moi souvent Toi qui vas demeurer dans la beauté des choses

Quand tout sera fini plus tard en Erivan Un grand soleil d’hiver éclaire la colline

Que la nature est belle et que le cœur me fend La justice viendra sur nos pas triomphants

Ma Mélinée ô mon amour mon orpheline Et je te dis de vivre et d’avoir un enfant

Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent Vingt et trois qui donnaient leur cœur avant le temps

Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir

Vingt et trois qui criaient la France en s’abattant. Louis Aragon

Spartaco Fontanot, Montreuillois fusillé aux côtés de Manouchian

Né en 1922 à Monfalcone en Italie, arrêté en 1943 à Montreuil (93) et fusillé le 21 février 1944 au Mont-Valérien. Trois dates qui résument la brève vie de Spartaco Fontanot.

Ses parents, militants antifascistes, quittent en 1924 une Italie devenue mussolinienne et passent par le département du Nord avant de s’installer à Nanterre pour y retrouver des cousins. Le jeune Spartaco passe son CAP de tourneur en nourrissant un rêve d’ingénieur qui butte sur les faibles moyens de la famille. Embauché comme tourneur par la maison Bellanger, à Courbevoie, il adhère à la CGT et sympathise avec le Parti communiste. Sans se départir de ses ambitions, il s’inscrit aux cours du soir et du dimanche des Arts et Métiers. En 1943, recherché par la police de Vichy (son père et sa sœur ont déjà été arrêtés), il se rapproche des Jeunesses communistes et rejoint les rangs des Francs-tireurs et partisans (FTP), avec Paul pour pseudonyme et 10166 pour numéro de matricule. Intégré au 3e détachement des FTP, il est de ceux qui, le 4 mai 1943, lancent des grenades sur le siège parisien du Fascio, le parti mussolinien. Cet acte perpétré, d’autres s’enchaînent.

Arrêté et torturé par la police française

Le 10 juillet 1943, il est du groupe qui lance des explosifs sur la Feldkommandantur de Choisy-le-Roi. Fin juillet, il participe à l’attentat manqué contre le général von Schaumburg, commandant du Gross Paris. Le 20 octobre, il envoie des grenades contre un restaurant de la rue Caumartin fréquenté par les Allemands. Les FTP ont fait de lui un tireur d’élite. Les inspecteurs de la brigade spéciale de la préfecture de police de Paris mettent un terme à ses activités en l’arrêtant à son domicile du boulevard Aristide-Briand, à Montreuil. Nom et adresse figuraient sur un document tombé aux mains de la police française. Torturé dans les locaux de la préfecture, jugé avec ses 22 camarades de la FTP-MOI, les 23 condamnés à mort. L’affiche rouge, placardée par les Allemands dans les rues de Paris, lui impute douze attentats. Spartaco Fontanot est fusillé, le 21 février 1944 au Mont-Valérien. A.B.

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McCoy, des chevaux et des hommes

Les 15 et 16/02, au Théâtre de Caen (14) se joue On achève bien les chevaux. Bruno Bouché, directeur du Ballet de l’Opéra du Rhin, Clément Hervieu-Léger et Daniel San Pedro, de la Compagnie des Petits Champs, mettent en selle le roman d’Horace McCoy pour 32 danseurs et 8 comédiens. Impressionnante cavalcade

Il est étonnant que, jusqu’à présent, aucun chorégraphe n’ait porté au plateau ce roman noir, publié en 1935 et redécouvert grâce au film de Sidney Pollack, They Shoot Horses Don’t They ?,  en1970. Sujet idéal pour mêler, comme chez Pina Bausch, théâtre et ballet, il met en scène un de ces marathons de danse organisés à travers les Etats-Unis, au temps de la Grande Dépression. Suite la crise financière de 1929, et son cortège de chômage et de misère, ces concours qui pouvaient durer des semaines, voire des mois, permettaient aux participants de gagner quelques dollars ou, du moins, d’obtenir des repas gratuits tant qu’ils tenaient le coup au rythme infernal imposé à ce « bétail humain ». Horace McCoy (1897-1955) situe On achève bien les chevaux en Californie, et y parle des figurants prêts à tout, dans l’espoir d’être remarqués et de décrocher un contrat auprès d’éventuels producteurs de cinéma présents dans le public. L’écrivain et scénariste, écorne ici le rêve américain, exacerbé par le mirage de Hollywood.

Pour cette création très attendue, le trio de réalisateurs est parti du seul roman. « Nous avons d’abord déterminé des plans-séquences, puis inséré les dialogues. Peu de texte, la danse est privilégiée et le rôle principal, c’est le groupe ». 40 interprètes déboulent sur le plateau de l’amphithéâtre, aménagé comme un gymnase. Un peu perdus, houspillés par Socks, directeur et animateur du show, et Rocky son adjoint, ils cherchent un coin où se poser, avec leurs maigres bagages. Le temps d’entendre le règlement et les voilà partis pour danser jusqu’à perdre haleine. De cette petite foule, émergent des individus dont les destins croisés seront le fil conducteur de la pièce. Au milieu des couples, Robert et Gloria, venus seuls, s’apparient par nécessité, dans le même désir de sortir du lot. Leur histoire tragique dessine la trame principale de la pièce.

Danseurs et comédiens se fondent dans le même mouvement narratif, difficile de distinguer qui appartient au Ballet de l’Opéra du Rhin et qui à la compagnie des Petits Champs. Ils se glissent dans la peau des différents personnages, se distinguant les uns des autres par leurs gestuelles et leurs costumes. Les pauses, trop courtes, sont l’occasion de brefs échanges. Une danseuse tente un solo classique… Au fil des styles de danse, des derbys éliminatoires, d’une fête de mariage, de moments d’abattement ou de révolte, la fatigue s’inscrit dans les corps… Certains abandonnent, d’autres s’effondrent. Sous les yeux d’un public à la fois voyeur et complice, attisé par Socks, Daniel San Pedro en inépuisable bateleur à la solde de ce show de bas étage.

Quatre musiciens donnent le tempo : rock, blues, swing… Leur entrain contraste avec l’épuisement des danseurs. Ils citent et détournent avec talent des tubes intemporels. On reconnaît des airs du film Le Magicien d’Oz ou la chanson de Louis Armstrong What a Wonderful World… Marquant le pas, eux aussi, ils sont parfois relayés par des musiques enregistrées… Le petit orchestre reste présent tout au long du ballet, découpé en séquences ponctuées par les ambiances urbaines de la bande son avec le passage d’un métro. Des annonces égrènent le temps qui s’écoule, 63 jours et 1 500 heures de danse, puis le marathon est interdit, suite à une plainte de la Ligue des Mères pour le Relèvement de la Moralité Publique. En 1937, c’est le suicide d’une danseuse, à Seattle, qui mit fin à ces spectacles dignes des jeux du cirque romain.

Dans le cadre enchanteur de Châteauvallon, le 6 juillet 2023, la première mondiale avait subi les aléas du plein air. Les artistes ont courageusement fait face à une pluie torrentielle qui a inondé le plateau. Comme dans On achève bien les chevaux, « the show must go on », ils se sont remis en piste après vingt minutes d’interruption, encouragés par un public resté stoïque sous l’orage. Difficile dans ces conditions de reprendre la course. Mais ce galop d’essai fut plus que prometteur. Le chorégraphe et les metteurs en scène voient dans leur projet des résonnances avec nos crises contemporaines, « avec de lourdes conséquences pour les artistes indépendants ». Le spectacle rend aussi hommage à l’engagement physique des danseurs en remettant la fatigue au cœur même de leur pratique. Mireille Davidovici, photos Agathe Poupeney

On achève bien les chevaux, d’après They Shoot Horses, Don’t They? d’Horace McCoy. Adaptation, mise en scène et chorégraphie de Bruno Bouché, Clément Hervieu-Léger et Daniel San Pedro : Les 15 et 16/02, au Théâtre de Caen. Du 07 au 10/03, à La Filature de Mulhouse. Du 02 au 07/04, à l’Opéra de Strasbourg. Les 11 et 12/04, à la Maison de la culture d’Amiens.

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Céleste, une autre planète

Jusqu’au 25/02, au Théâtre Paris-Villette(75), Didier Ruiz présente Céleste, ma planète. Une adaptation du conte fantastique de Timothée de Fombelle, paru aux éditions Gallimard. Pour petits et grands, une interpellation joyeuse sur l’avenir de notre terre.

Solitaire et désœuvré dans cette tour de verre de plus de 300 étages, le jeune garçon est tout tourneboulé depuis qu’il a croisé Céleste dans l’ascenseur ! Le coup de foudre, il lui faut absolument la revoir, l’amoureux transi en oublie la promesse qu’il s’est faite alors qu’il n’avait que huit ans : ne plus jamais tomber amoureux !

Sa quête s’avère plus difficile et dangereuse qu’il n’y paraît. Impossible de rejoindre la jeune fille, séquestrée au dernier étage de la tour infernale… Malade et peut-être contagieuse, elle est condamnée à l’isolement. Sur son corps, apparaissent d’étranges tâches sombres, tantôt dessinant la déforestation des forêts tantôt la fonte des glaces en Arctique. L’adolescent en est convaincu : retrouver et sauver Céleste, c’est sauver la planète ! Le défi est de grande ampleur. En fond de scène, entre dialogues et situations comiques ou dramatiques, sont projetés des images alarmantes de l’état du monde. Une pollution galopante, un monde industriel qui ne pense qu’aux profits et se moque de l’avenir de l’humanité…

Dans cette cité futuriste, glaciale et aseptisée, l’amour réchauffe les cœurs et énergise cette enquête policière pour le moins originale. Ils sont seulement trois comédiens à endosser tous les rôles, alternant humour et fantaisie pour mieux faire passer le message écologique au jeune public : si la planète était une personne, ne ferait-on pas tout pour la sauver ? Un spectacle convaincant pour petits et grands, où l’on ne s’ennuie pas un seul instant, emporté par le souffle virevoltant de la mise en scène de Didier Ruiz. Une histoire joliment orchestrée sur le plateau, une adaptation pleinement réussie de l’œuvre de Timothée de Fombelle qui ne relève en rien du conte à l’eau de rose. Yonnel Liégeois

Céleste, ma planète : jusqu’au 25/02, dans une mise en scène de Didier Ruiz. Théâte Paris-Villette, 211 avenue Jean-Jaurès, 75019 Paris (Tél. : 01.40.03.72.23). Céleste ma planète, de Timothée de Fombelle (éd. Folio junior/Gallimard jeunesse, 96 p., 4€50).

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Algérie, le silence de l’exil

Jusqu’au 09/02, au Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis (93), Sabrina Kouroughli présente L’art de perdre. De l’exil algérien à l’éveil des consciences, surtout au sortir du silence pour tous les déracinés, l’adaptation du livre d’Alice Zeniter. Entre espoir et tragédie, humanité et dignité.

Deux femmes, un homme… Le grand-père prostré en fond de scène, la grand-mère attablée à éplucher les légumes et au premier plan, la jeunesse qui s’affiche pleine de vie et cependant comme en attente d’une parole, d’une histoire. Le silence est roi dans L’art de perdre. Petite-fille de harki, Naïma ignore tout de ses origines, elle décide de partir à la quête de ses racines. Le travail de mémoire est une épreuve de longue haleine. Progressivement, perce la vérité, les langues se délient. « Si on arrive à se rendre jusqu’à Tefeschoun, nous pourrons passer en France. Là-bas ils ont un camp pour les harkis », raconte alors Ali, l’ancêtre. Son objectif ? Sauver Yema son épouse et les enfants. L’exil, la déchirure lorsqu’il quitte son village de Kabylie, du bateau glissant loin des quais d’Alger il sait que c’est un adieu définitif à sa terre, aux oliviers, au vent du désert !

Metteure en scène et comédienne, Sabrina Kouroughli signe aussi l’adaptation de L’art de perdre, le livre emblématique d’Alice Zeniter, prix Goncourt des lycéens. « Je me suis rendu compte que j’avais un point commun avec elle : sa grand-mère kabyle et la mienne sont analphabètes, parlent à peine français, tandis que nous, les « petites-filles », sommes le fruit de l’école de la République », commente la dramaturge. « Le cœur de la pièce ? La relation intime de Naïma avec sa grand-mère, elle va briser la loi du silence d’une génération qui avait choisi, malgré elle, de ne pas nommer l’innommable ». Un spectacle tout en finesse et délicatesse qui avance par petites touches, qui libère maux et mots avec infinie tendresse.

Les maux et mots des exilés d’hier à aujourd’hui, de tous les déracinés de ce troisième millénaire qui fuient la Syrie ou l’Afghanistan, l’Érythrée ou l’Ukraine… Une émotion à fleur de peau pour signifier la douleur de l’exil, quand la mémoire n’oublie rien de ce que le silence s’obstine à masquer. Yonnel Liégeois

L’art de perdre, dans une mise en scène de Sabrina Kouroughli : Jusqu’au 09/02, du lundi au vendredi à 20h, samedi à 18h, dimanche à 15h30, relâche le mardi. Théâtre Gérard Philipe, 59 Bd Jules-Guesde, 93200 Saint-Denis (Tél. : 01.48.13.70.00).

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Zoé, s’en allant promener…

Jusqu’au 29/02 pour l’une au Théâtre de Belleville (75), seulement trois dates pour l’autre à la Comédie Nation (75), Zoé et M’en allant promener… se révèlent deux pièces fortes d’intelligence et d’humanité. Les metteurs en scène Julie Timmerman et Serge Sandor, dans leur registre respectif, signent avec une rare élégance deux œuvres bouleversantes.

Julie Timmerman (Cie Idiomécanic Théâtre) a écrit et mis en scène Zoé, une œuvre, de son propre aveu, dictée par son histoire personnelle. Le sujet en est grave. Il s’agit de l’émancipation progressive d’une fillette, devenant femme et mère sous nos yeux, au sein d’une famille dont le père, aimé, aimant, est atteint de variations pathologiques de l’humeur. On le dirait aujourd’hui bipolaire. Il y a peu encore, on parlait de psychose maniaco-dépressive. Lui et son épouse, la mère de Zoé, sont comédiens de leur état. Julie Timmerman, sublimant ses souvenirs, après s’être fortement documentée sur l’affection chronique en question, a su, avec une rare élégance, théâtraliser une délivrance chèrement conquise. La partition verbale est vive, inventive, riche d’une sorte de folklore familial plausible, dans un climat électrique où se mêlent le goût partagé de la poésie et les paroxysmes de crise, du dynamisme déchaîné à l’abattement.

Ils sont quatre en scène : Alice Le Strat (Zoé), Anne Cressent (la mère), Mathieu Desfemmes (le père) et Jean-Baptiste Verquin (Victor, le copain d’école, le psy, la mort), tous animés d’un feu constant, dans les registres du tragique ou du pittoresque, non loin du comique parfois. Il y a là un fier courage dans le jeu, à l’unisson d’un texte qui, ma foi, ne s’éloigne, à aucun instant, du ton épique dans l’intime. Les beaux coups de théâtre abondent, entre la sirène du Samu, les embrassades, les bouffées d’un délire incoercible et le lavage musical à grande eau de Wagner, quand Zoé-Siegfried brandit l’épée pour symboliquement tuer un père accablé. Julie Timmerman révèle ainsi, avec une grâce nerveuse, un talent d’écriture parfaitement joint à celui de mettre en scène.

Serge Sándor (Cie du Labyrinthe) a mis en scène M’en allant promener, de Jean-Frédéric Vernier, qui a été bénévole pour l’association caritative les Petits Frères des pauvres. L’acteur Denis Verbecelte tient son rôle. Il est censé visiter, l’une après l’autre, sept personnes enfermées dans un hôpital-prison, jouées par des gens qu’accompagne l’association. Le spectacle est repris pour trois dates au théâtre de la Comédie Nation. La pièce est belle, forte d’une humanité criante et joueuse à la fois, avec les accents infiniment justes d’une commisération proprement fraternelle. Serge Sándor, depuis des années, est passé maître dans la direction d’acteurs qui ne sont pas du métier, de surcroît cabossés, comme on dit couramment. Cette fois encore, c’est bouleversant. Jean-Pierre Léonardini

– Zoé, dans une mise en scène de Julie Timmerman : jusqu’au 29/02, du mercredi au samedi à 21H15. Théâtre de Belleville, 16 passage Pivert, 75011 Paris (Tél. : 01.48.06.72.34) jusqu’au 29 février. En tournée, du 2 mars au 28 mai, sous l’égide des Amis du théâtre populaire.

– M’en allant promener, dans une mise en scène de Serge Sandor : les 30 janvier, puis les 6 et 13 février à 20h. Comédie Nation, 77 rue de Montreuil, 75011 Paris (Tél. : 01.48.05.52.44).

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Steinlen, Montmartre et le peuple

Jusqu’au 11/02, à l’occasion du centenaire de sa mort, le Musée de Montmartre consacre une grande exposition à Théophile-Alexandre Steinlen. Personnage emblématique du Montmartre de la fin du XIXe siècle, un vibrant hommage à cet artiste inclassable et protéiforme, dessinateur-graveur-peintre-sculpteur, qui n’appartint qu’à une seule école : celle de la liberté.

Originaire de Lausanne (1859) en Suisse, Théophile-Alexandre Steinlen s’établit dès son arrivée en 1881 à Montmartre, qu’il habite et arpente sans relâche jusqu’à sa mort en 1923. Le peintre Adolphe Willette, avec qui il reste ami toute sa vie, lui fait découvrir les hauts-lieux du quartier, et notamment ses fameux cafés et cabarets. En signant l’affiche iconique La Tournée du Chat Noir, il est irrévocablement associé au Montmartre bohème et anarchiste de la fin du XIXème siècle, considéré comme l’un des les plus fidèles témoins de l’histoire et de l’atmosphère de la Butte. Porté par des idées de justice et d’égalité universelles, Steinlen rêve un monde meilleur et espère l’avènement d’une société nouvelle. Avec ferveur et éloquence, humour et gravité, ironie et tendresse, l’artiste n’a de cesse d’utiliser son crayon pour faire valoir la revendication politique et sociale de son temps. Son œuvre extrêmement prolifique et multiforme est engagée au service du peuple, son principal sujet : « Tout vient du peuple, tout sort du peuple et nous ne sommes que ses porte-voix », écrit-il.

Steinlen compte parmi les dessinateurs de presse les plus prolifiques de la fin du XIXe siècle. Dans le contexte de l’essor des périodiques illustrés entrainé par la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse, il gagne principalement sa vie comme illustrateur. Au cours de sa carrière, il exécute des dessins pour une vingtaine de revues françaises et internationales. Il laisse ainsi plusieurs milliers de dessins ; pour le seul Gil Blas illustré, entre 1891 et 1900, il en réalise 703. Il est le principal illustrateur du Mirliton, journal associé au cabaret fondé par Aristide Bruant. Entraîné dans les faubourgs par ce dernier, Steinlen met en scène le peuple des rues mais aussi la société de spectacles du XIXe siècle, sur un ton humoristique, ironique et parfois grave.

Dans le contexte des années 1890, des grands mouvements sociaux de la Troisième république, du scandale de Panama, de l’Affaire Dreyfus et de la montée en puissance des mouvements socialistes et anarchistes, Steinlen prend ses distances avec le Chat Noir. Il travaille avec des personnalités et organes de presse aux positions radicales, sans pour autant s’attacher clairement à un parti politique. Méfiant envers toutes les chapelles, Steinlen croit en la mission sociale et politique de l’art, comme voie et voix vers un monde meilleur. Tout au long de sa carrière, il s’engage au service du peuple. Son arme est son crayon : il l’utilise pour railler et dénoncer les pouvoirs politiques, religieux et bourgeois, considérés comme les tyrans modernes. À travers des œuvres allégoriques de la Révolution populaire – Le Cri du Peuple (1903) et Le Petit Sou (vers 1900) – ou des compositions naturalistes, Steinlen dénonce la misère sociale, les conditions de vie du petit peuple et toutes les formes d’oppression. Dans la lignée des artistes réalistes, tels que Daumier, Grandville ou Balzac, Steinlen réalise une véritable typologie des travailleurs. Paysans, blanchisseuses, porteuses de pain, terrassiers, charretiers, mineurs, trieuses de charbon… sont représentés avec vérité dans leur milieu de manière naturaliste et synthétique.

Marqué dès sa jeunesse par les idées de Zola, l’artiste se rend sur le terrain pour y prendre des notes et mieux saisir les physionomies, attitudes et habitudes des travailleurs dans leur milieu. Il visite ainsi les mines de Courrières en 1906, lors du drame qui conduit plus d’un millier de mineurs à la mort, pour observer les travailleurs. Il se fait le témoin de la vie populaire contemporaine. En 1902, Steinlen milite pour la constitution d’un syndicat des artistes peintres et dessinateurs dont il prononce le discours d’adhésion à la CGT en juillet 1905. En 1904, il adhère à la Société des dessinateurs et humoristes dont, en 1911, il est un des présidents d’honneur. En 1907, il figure parmi un comité constitué pour ériger une statue à Louise Michel. À 64 ans, le 14/12/1923, Théophile-Alexandre Steinlen décède à Paris d’une crise cardiaque. Propos croisés de Geneviève Rossillon (présidente du Musée de Montmartre), Fanny de Lépinau (directrice) et Leïla Jarbouai (commissaire de l’exposition)

Théophile-Alexandre Steinlen, l’exposition du centenaire : Jusqu’au 11/02, au Musée de Montmartre, 12 rue Cortot, 75018 Paris. Ouvert tous les jours, de 10h à 18h (Tél. : 01.49.25.89.39). Le catalogue de l’exposition (coéd. Musée de Montmartre et In fine, 176 p., 29€). L’artiste qui aimait les chats, l’histoire inspirante de Théophile-Alexandre Steinlen, un album de Susan S. Bernardo, illustrations de Courtenay Fletcher (éd. In fine, 32 p., 19€).

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