Un documentaire, un essai filmé, une dystopie d’autant plus cruelle qu’elle dit notre présent ? Le film de Raoul Peek, 2+2=5, est tout ça à la fois. Pour disséquer notre monde et les événements qui l’agitent, le cinéaste haïtien s’appuie sur un scalpel des plus acérés : l’écrivain britannique George Orwell, et son fameux roman 1984.
Quel regard Raoul Peck, cinéaste haïtien et citoyen engagé, pouvait-il porter sur un monde saturé de mensonges, fracturé par les extrêmes droites et ravagé par des conflits sans fin ? Après avoir ressuscité la figure d’Ernest Cole, photographe, et figure de lutte contre l’apartheid, il s’attaque à un autre éclaireur : George Orwell. Et le résultat n’a rien de rassurant.
Avec 2 + 2 = 5, le réalisateur de Je ne suis pas votre nègre revient en terrain miné. Peck ne se contente pas de convoquer Orwell : il l’utilise comme scalpel pour disséquer notre présent. Double langage institutionnalisé, mensonge érigé en méthode de gouvernement, novlangue omniprésente, surveillance numérique tentaculaire, guerre permanente comme moteur du capitalisme : tout y passe, sans anesthésie. Les euphémismes managériaux — ces « plans de sauvegarde de l’emploi » qui détruisent des vies — et les récits guerriers réécrits en « lutte contre le nazisme » ne sont que les symptômes d’un système qui s’auto-justifie en boucle.
Les États-Unis occupent le centre du tableau mais Peck n’a pas besoin d’insister, les dérives autoritaires débordent partout : Ukraine, Gaza, Birmanie… Les images s’enchaînent, non comme un catalogue de catastrophes, mais comme les pièces d’un même puzzle. Raoul Peck ne filme pas le chaos, il en expose la logique, les rouages. Plutôt que d’empiler les preuves, il remonte à la source : la vie d’Orwell, ses combats, la gestation et l’écriture de 1984. Le film devient une mise en perspective implacable, nourrie par une lecture de classe assumée. Pourtant, malgré la noirceur du constat, il refuse le désespoir. La voix du comédien et metteur en scène Éric Ruf, grave et intemporelle, guide le spectateur à travers ce labyrinthe idéologique, lui laissant juste assez d’air pour comprendre et surtout ne plus pouvoir dire qu’il ne savait pas. On est prévenu, cette fois personne ne pourra prétendre tomber des nues. Dominique Martinez
Aux éditions de L’humanité, Marc Perrone publie Tu vois… c’est ça qu’on cherche. L’autobiographie de l’accordéoniste de renommée internationale : de son enfance à Gentilly, puis à La Courneuve, jusqu’à ses derniers concerts… Le musicien, atteint de sclérose en plaques, partage avec générosité tous ses souvenirs. Paru dans le quotidien L’humanité, un article d’Eléonore Houée.
Marc Perrone adore les voitures. En tout cas, il se rappelle de celles dans lesquelles il est monté pour un concert, un voyage en Italie, un séjour à l’hôpital. Dans son autobiographie Tu vois… c’est ça qu’on cherche, parue aux éditions de l’Humanité, elles se manifestent à chacun des chapitres. En 1961, son père obtient son permis de conduire et acquiert « une 2 CV fourgonnette grise en tôle ondulée ». Durant l’été – le gamin né à Villejuif en 1951 a alors 9 ans –, l’auto franchit les Alpes, direction Pallanza, un village au bord du lac Majeur. Nouvelle anecdote, plus tard dans le livre : « Mon premier fauteuil roulant, je suis allé le chercher avec Fred Bourdeau, qui venait d’acquérir le magnifique coupé BMW de son frère ».
Les noms, les lieux, les dates… l’artiste mémorise tout. Le lecteur ne manque rien de la vie du moustachu de 73 ans, ni même de celle de ses proches, à commencer par ses parents italiens, naturalisés français tous les deux. L’enfant grandit jusqu’à ses 6 ans à Gentilly, dans le Val-de-Marne, avant de déménager à la cité des 4000, à La Courneuve, en Seine-Saint-Denis. Au collège, il découvre le lancer de disque, activité physique qui préfigure son « plaisir à jouer et rejouer, des valses de préférence, mélodies répétées en boucle, tel le mouvement dans le cercle d’élan ». En guise de premier emploi, Marc Perrone devient prof de sport, à raison de trois heures par semaine. Dans les vestiaires, sa guitare l’attend.
Une vie sur scène
Il découvre l’accordéon diatonique à la Fête de l’Humanité en 1972 : un « objet has been total » pour une génération biberonnée à Jimi Hendrix et aux Stones. Mais lui se dit « fasciné, comme les enfants, par le soufflet qui se gonfle, se dégonfle et semble rendre cet objet vivant ». Le vieux compagnon lui permet d’« enlacer la musique de ses deux bras comme un être cher ». Le musicien joue d’abord « dans les folk-clubs parisiens » et rejoint, un temps, les copains du Perlinpinpin Fòlc à Agen (Lot-et-Garonne). Dans son ouvrage, il accorde une place particulière à ses amitiés, comme avec Michel Portal et Bernard Lubat. Lors d’une répétition en 1982 à la Fête de l’Huma, le premier s’approche du second et affirme : « Tu vois, Bernard, c’est ça qu’on cherche ! ». L’accordéoniste s’est produit moult fois à Uzeste (Gironde). « Ici, se risquer est toujours possible », raconte-t-il.
En 2018, les Hestejadas de las arts l’accueillent de nouveau, mais l’artiste ne peut plus jouer. « Je suis porteur d’une sclérose en plaques, redit-il. C’est en 1992 que les médecins ont mis un nom sur mes ennuis et diagnostiqué la maladie. » Au fil des pages, elle prend davantage de place et le handicape de plus en plus. Dans ses confidences, il s’enthousiasme aussi de ses nombreuses collaborations avec le septième art, ses compositions pour le grand écran, ou encore sa venue au Festival du court métrage de Clermont-Ferrand, en 2002, en tant que membre du jury. Autre cadeau : les photographies dispersées dans le bouquin, issues de sa collection personnelle. Eléonore Houée, photo Patrick Nussbaum
Tu vois… c’est ça qu’on cherche, Marc Perrone (éditions de L’humanité, 380 p., 24€90).
En ce mois de mars, s’affiche sur grand écran Allah n’est pas obligé. Un long métrage d’animation réalisé par Zaven Najjar, l’adaptation du roman au titre éponyme d’Ahmadou Kourouma, prix Renaudot et prix Goncourt des Lycéens en 2000. Le film donne à voir une réalité dramatique : celle des enfants-soldats, enrôlés de force dans des milices armées dès leur plus jeune âge.
« Le film aborde un sujet d’une extrême violence à travers le regard d’un enfant, sans didactisme. Zaven Najjar maintient l’équilibre entre l’empathie pour son héros et le réalisme cru de la guerre. Parfois dérangeant mais toujours maîtrisé, c’est un film qui n’hésite pas à aborder des thèmes difficiles, mais essentiels à transmettre ». Lola Antonini, Les écrans du Sud
Aujourd’hui, on estime à plus de 250 000 le nombre d’enfants soldats engagés activement dans un conflit armé. Une estimation vague, en l’absence de données officielles. Nombre d’entre eux sont enrôlés de force ou s’engagent « volontairement » pour sortir de la précarité. Du fait de leur vulnérabilité, ces enfants sont avant tout des victimes. Leur participation à un conflit est une violation du droit international et de la Convention Internationale des droits de l’enfant. Avec d’autres organisations humanitaires, Amnesty international s’y oppose fermement.
Créé en 2004 au Salon du livre de Genève, le Prix Ahmadou Kourouma honore chaque année un auteur d’expression française, africain ou d’origine africaine. Pour un ouvrage, roman – récit ou nouvelles, dont « l’esprit d’indépendance, de clairvoyance et de lucidité s’inscrit dans l’héritage littéraire et humaniste légué par le romancier ivoirien ». À l’occasion de la sortie de ce superbe film que nous soutenons et vous invitons expressément à découvrir, Chantiers de culture remet en ligne l’entretien exclusif qu’Ahmadou Kourama nous accordait en son exil lyonnais, quelques semaines avant son décès le 11 décembre 2003. En hommage au grand pourfendeur de toutes les dictatures, au sage griot de l’Afrique contemporaine. Yonnel Liégeois
Ahmadou Kourouma, griot des temps modernes
Né en 1927 à Boundiali en Côte d’Ivoire, Ahmadou Kourouma s’affiche comme l’un des plus grands écrivains d’Afrique noire. Prix du Livre Inter en 1998 avec En attendant le vote des bêtes sauvages, Prix Renaudot et Prix Goncourt des Lycéens en 2000 pour Allah n’est pas obligé, son œuvre littéraire se révèle alors au grand public. Une écriture foisonnante, détonante et luxuriante, la magistrale plume d’un « colossal » romancier ivoirien.
Yonnel Liégeois – Natif de Côte d’Ivoire, vous êtes certainement affecté par les événements dramatiques (en 2003, ndlr) qui secouent actuellement votre pays ?
Ahmadou Kourouma – Je suis très inquiet, à plus d’un titre. D’abord pour ma famille restée là-bas qui me donne des nouvelles pas toujours rassurantes, ensuite pour l’avenir du pays qui s’enfonce progressivement dans la guerre civile. Pour moi-même, enfin, puisque la presse ivoirienne m’accuse d’avoir déclaré en Allemagne la présence de « tueurs à gage dans l’entourage du président Laurent Ghagbo ». Une affirmation erronée : lors de cette conférence de presse à l’occasion de la sortie de mon livre Allah n’est pas obligé en traduction allemande, j’ai simplement dit qu’il y avait des tueurs en Côte d’Ivoire…
Y.L. – Le quotidien ivoirien L’inter écrit que vous êtes dans l’incapacité de dire si vous avez obtenu la nationalité ivoirienne par adoption ou par naturalisation. Que penser de l’idée d’« ivoirité » ?
A.K. – Une absurdité, et c’est cette absurdité qui nous conduit au chaos présent ! L’ivoirité est une absurdité en tant qu’argument politique. Comment peut-on parler de racines séculaires en Afrique, alors que les tribus et les peuples ont été divisés pour constituer des États dans le seul intérêt des puissances occidentales coloniales ? En Côte d’Ivoire, comme pour toute l’Afrique, la démocratie est la seule solution, on n’a pas le choix. Que l’on soit illettré ou non, nous pouvons y arriver. Ne détruisons pas la Côte d’Ivoire, un pays florissant et paisible s’est transformé subitement en un vrai champ de bataille. Mon message est un appel à la paix et à la raison, il nous faut retrouver le chemin du dialogue entre Ivoiriens. Je suis moi-même originaire de la région du Nord, près de la frontière avec le Mali, je suis né en 1927 à Boundiali. Je suis terriblement inquiet, mais je garde encore espoir en l’avenir.
Y.L. – Des Soleils des indépendances, votre premier livre considéré aujourd’hui comme un classique de la littérature africaine, à Allah n’est pas obligé, vous posez un regard sévère sur le pouvoir en Afrique. Pour paraphraser le titre de l’un de vos ouvrages, ne peut-il donc se concevoir qu’en « bête sauvage », qu’en prédateur capable de dévorer ses propres enfants ?
A.K. – Cessons de voir le continent africain avec les seules images d’Amin Dada, de Bokassa et d’autres… L’Afrique compte cinquante-quatre États, ils ne sont pas tous en guerre ! À l’heure des indépendances, après la période de l’esclavage, nous avons hérité des dictatures issues du temps de la « guerre froide » avec des présidents au long cours comme Houphouët-Boigny en Côte d’Ivoire, avec les partis uniques. L’Occident s’est façonné une image de l’Afrique à sa convenance, entre guerres tribales et conflits ethniques, qui l’autorise à se penser comme seul territoire civilisé et démocratique. Or, la démocratie n’est pas une spécificité occidentale, les pays d’Occident ne sont pas nés avec, loin s’en faut ! La démocratie s’impose aux hommes, où qu’ils soient et quels qu’ils soient, mais personne ne peut vous l’imposer. Je crois en l’avenir de l’Afrique, les progrès sont lents, mais l’Afrique est en progrès.
Y.L. – Malgré génocides et catastrophes humanitaires en Sierra Leone et au Libéria, votre dernier roman Allah n’est pas obligé s’en fait l’écho dans une langue paradoxalement chargée d’humour. C’est une histoire terrifiante pourtant que celle de Birahima, ce « p’tit nègre Malinké de dix ou douze ans », sans père ni mère et embrigadé comme enfant-soldat ?
A.K. – Écrire s’apparente pour moi à un devoir de mémoire. Pour dénoncer, de mon premier roman jusqu’à aujourd’hui, le mensonge, la dictature, les atrocités commises pour prendre ou conserver le pouvoir. Des réalités dont l’Afrique, hélas, n’a pas le monopole. Lors d’un récent voyage en Allemagne, l’un de mes interlocuteurs m’a signalé l’existence d’un roman relatant la guerre de Cent ans qui traitait du même sujet. Avec encore plus de force et de violence à propos des enfants-soldats. Outre mon étonnement et ma surprise, est confortée ma conviction que dictature et pouvoir corrompu conduisent partout à semblables atrocités, même en Occident. Je n’ai pas vraiment choisi le thème de ce livre, ce sont des enfants qui me l’ont presque imposé ! Participant en Éthiopie à une conférence sur les enfants-soldats de la Corne de l’Afrique, j’en ai rencontré plusieurs, originaires de Somalie. Ils m’ont demandé d’écrire leur histoire, ce qu’ils avaient vécu. Des événements atroces, terribles, inimaginables : pensez que certains ont dû tuer leurs parents pour être enrôlés. Un mélange de cruauté et d’innocence insoutenable. Faire parler un enfant avec ses mots, exploité dans son innocence et inconscient de la portée réelle de ses actes, était une façon pour moi de rendre cette violence lisible et recevable par le lecteur. Sans volonté délibérée de condamner l’Afrique seule, je le répète, mais avec la ferme intention de dénoncer tous ceux qui fomentent ou entretiennent ce genre de conflit, qu’ils soient d’Afrique ou d’ailleurs.
Y.L. – Mathématicien de formation, vous êtes entré en littérature à quarante-quatre ans. Pourquoi à un âge si tardif ?
A.K. – Ce sont presque toujours les événements qui m’ont obligé à prendre la plume. La Côte d’Ivoire indépendante, je fus accusé de complot et emprisonné par le président Houphouët-Boigny. Libéré, je fus contraint à l’exil en Algérie. De cette époque, a germé l’écriture de mon premier roman, Les soleils des indépendances. Écrit en 1964, publié seulement en 1970 en France : jusqu’alors, les maisons d’édition refusaient le manuscrit pour cause de « mauvais français » que je mêlais au Malinké, ma langue d’origine, par peur peut-être des premières dérives du pouvoir que je dénonçai déjà au lendemain des indépendances. En ces années-là, nous nous disions tous communistes, y compris Houphouët-Boigny, en ces temps de « guerre froide » nous croyions tous sincèrement que le socialisme était l’avenir de l’Afrique. Si le livre connut un grand succès, au point que d’aucuns parlent d’un « classique » de la littérature, mon sort personnel connut un autre cours : dix ans d’exil au Cameroun d’abord, puis dix ans au Togo. Ce n’est qu’en 1993 que je pus enfin revenir au pays.
Y.L. – Vous usez d’une langue métissée qui se joue avec bonheur du français et du malinké, cette langue « p’tit nègre parlée en de nombreuses républiques bananières et foutues ». Au point que votre héros compulse quatre dictionnaires pour bien faire sentir au lecteur « sa vie de merde » ! À vous lire, on songe à la nouvelle génération d’auteurs antillais, de Glissant à Chamoiseau.
A.K. – Votre remarque me fait sourire. Lecteurs et critiques me font souvent la même réflexion : « vous écrivez comme Chamoiseau ». Je m’en amuse, je le reçois avec humour, mais il serait plus juste d’inverser la proposition : il me semble bien que Chamoiseau était encore en culottes courtes lorsque j’écrivais mon premier roman ! Je n’ai pas le sentiment de prendre une revanche sur la langue française. Elle n’est pas une langue passagère, elle est la langue de l’échange et du dialogue, mais il me semble impérieux qu’elle s’adapte à la culture africaine. Je m’y sens à l’étroit, d’où cet enjeu pour moi de la subvertir et de la charger d’un sens nouveau. Au contraire du français qui est une langue écrite et codifiée, la langue africaine relève de l’oralité. D’où son extrême richesse et souplesse, cette créativité de tous les instants à chaque fois qu’elle est parlée. Lorsque vous usez d’un mot pour signifier un objet en français, en Afrique nous en disposons de trente-cinq pour le nommer ! D’où mon admiration pour Céline, en tant qu’écrivain, que je lis et relis : c’est très certainement le romancier français qui a le plus et le mieux travaillé l’oralité de la langue.
Y.L. – En guise de conclusion provisoire à cet entretien, quels sont vos souhaits et projets, tant en politique qu’en littérature ?
A.K. – Je crois toujours que le socialisme peut sauver le monde, l’individualisme n’est pas une voie d’avenir. Le mouvement anti-mondialisation est porteur d’espérance. Il me vient parfois à rêver d’une sorte de plan Marshall pour sortir le continent africain du marasme économique. Après les temps de l’esclavage et de la colonisation, l’Afrique le mérite vraiment ! Quant à mes travaux d’écriture, je songe à un livre qui conterait l’histoire du président Sékou Touré (1922-1984, ndlr), ce « dictateur de gauche ». Une biographie romancée, à la demande de mes amis guinéens. Toujours le devoir de mémoire. Propos recueillis par Yonnel Liégeois
De stature olympienne, à la voix et au rire tonitruants, Ahmadou Kourouma ressemblait à ces sages d’antan, à ces anciens dont la parole, nourrie de l’expérience, de la mémoire et de la coutume, s’imposait comme une évidence. De nature conviviale, empreint d’une chaleur et d’une bonhomie naturelles qui transformaient d’emblée son interlocuteur en ami et en frère, Kourouma l’exilé n’aura donc pas revu sa terre natale avant de s’éteindre. Pour cause de conflit en Côte d’Ivoire, lui le natif de Boundiali en 1927, le Malinké de confession musulmane originaire de la région Nord, près de la frontière malienne.
Ahmadou Kourouma s’est bâti un étonnant itinéraire littéraire. En quatre romans seulement, mais quels romans : tout à la fois fables poétiques, brûlots épiques, manifestes politiques ! C’est le Prix du Livre Inter en 1998 pour En attendant le vote des bêtes sauvages qui le révèle au grand public et lui accorde reconnaissance et notoriété justifiées. Deux années plus tard, il est couronné en 2000 du Prix Renaudot et du Prix Goncourt des Lycéens pour Allah n’est pas obligé. De puissants ouvrages, sans concession envers les potentats locaux, une plume acérée devenue l’arme de prédilection du démocrate et de l’humaniste dès les premières heures de l’indépendance africaine.
De la tradition à la modernité, entre humour et tragédie, Ahmadou Kourouma brosse dans son œuvre un tableau étonnant et détonant de la société africaine. Dans une langue métissée qui marie à profusion le malinké au français, un style qui balance entre poétique et réalisme, une écriture surtout qui se nourrit de cette oralité pour transformer le romancier en authentique griot des temps modernes. À lire ou relire avec jubilation, pour éprouver l’ivresse des mots et découvrir la beauté cachée des terres d’Afrique.Yonnel Liégeois
Aux éditions du Poutan, Grégori Baquet publie Momo & Cérébos ou « la vie d’mon père ». Momo, c’est le pseudonyme de Maurice Baquet (1911-2005), violoncelliste virtuose, chasseur alpin, clown musical, artiste de cabaret à la grande époque. Et quoi, encore ? Partenaire de Tino Rossi et de Luis Mariano dans les opérettes de Francis Lopez, compagnon du beaujolais, skieur aguerri, alpiniste de haut vol…
Son fils, Grégori Baquet, comédien et chanteur (les chiens ne font pas des chats) lui consacre un livre épatant, Momo & Cérébos. Cérébos ? Son violoncelle, inséparable compagnon, dont le patronyme est né d’un jeu de mots. Momo décida d’ainsi le nommer, au vu de la marque de la boîte de sel posée sur la table familiale : « Le violon-sel Cérébos ». Le ton est donné, de l’évocation enjouée d’un père si aimable et tant aimé. Momo, dans les années 1930, aux côtés des frères Prévert, de Marcel Duhamel, de Raymond Bussières, de Roger Blin et tutti quanti, est du fameux groupe Octobre, où se pratique l’agit-prop en lien avec le Parti communiste français.
Maurice Baquet aura plus de 80 films à son actif, le premier ayant été, en 1935, les Beaux jours, de Marc Allégret. En 1936, il est dans ce chef-d’œuvre de Jean Renoir, vrai signe du temps d’alors, le Crime de monsieur Lange et, du même, dans les Bas-Fonds. Il tournera avec André Cayatte, Jean-Paul Le Chanois, Jean Grémillon, Louis Daquin, Billy Wilder, Christian-Jaque, Jacques Feyder, Marcel Carné, Jacques Becker… La liste est vertigineuse – idem pour la télévision et le théâtre – de la comédie familière au drame social. Son esprit loustic l’a prédestiné à incarner Bibi Fricotin à l’écran, ainsi que le Pied nickelé Ribouldingue.
Grégori Baquet fait, à juste titre, la part belle au culte de l’amitié vécu par son père, avec Robert Doisneau, entre beaucoup d’autres,qui a laissé de Momo d’admirables portraits photographiques en noir et blanc. Autre fraternité, celle de la montagne, au premier rang de laquelle trône Gaston Rébuffat, ce roi de la grimpe avec qui Momo a gravi des sommets d’anthologie. En témoignent les films Étoiles et tempêtes (1955) et Entre terre et ciel, qui relate l’ascension de la face sud de l’aiguille du Midi, dans la voie qu’ils ouvrirent de concert. Momo & Cérébos, chronique familiale et bel exercice d’amour filial fertile en anecdotes, est joliment illustré par des dessins de Ludovic Pozas. François Morel, en préface, note que la principale qualité de Maurice Baquet était d’être « doué pour la vie ». Ce sera aussi notre conclusion. Jean-Pierre Léonardini
Momo & Cérébos ou « la vie de mon père », de Grégori Baquet, illustrations de Ludovic Pozas, préface de François Morel (éditions du Poutan, 94 p., 18€).
Le 22/12, la chaîne T18 diffuse les quatre derniers épisodes de L’art de la joie. L’actrice et réalisatrice italienne Valeria Golino s’est attelée à l’adaptation du chef-d’œuvre de Goliarda Sapienza. Une ode à la liberté insolente, dense. Paru dans le quotidien L’Humanité, un article de Catherine Attia-Canonne.
Une petite fille entame une course effrénée en pleine nuit alors que, derrière elle, l’incendie fait rage. L’entame de l’Art de la joie donne d’emblée le ton : son héroïne, Modesta (enfant, interprétée par Viviana Moccario, et, adulte, par Tecla Insolia) fuit. Sa famille. Sa condition. Sa solitude. Sur sa route, elle croise Mimmo (Giovanni Calcagno), qui la confie au couvent dont il est l’homme à tout faire. Traitée moins bien qu’une chèvre dans sa propre maison, Modesta ne peut que se comporter en animal, jusqu’à ce que la mère supérieure Leonora (Jasmine Trinca) la prenne sous son aile. Instruite, nourrie « tous les jours comme si c’était dimanche », dit-elle, elle dort dans « des draps au parfum de dragée ».
Figure féministe fougueuse
Sa nature rebelle, celle d’une enfance souillée, et son autodétermination, pourraient mettre à mal ce confort. « Elles avaient Dieu, je voulais avoir la vie. Et, à la vie, les sœurs opposaient des mots comme le mal, le péché et l’obéissance ». Sans remords ni regrets, Modesta saisit sa chance lorsqu’elle est placée chez la princesse Brandiforti (Valeria Bruni-Tedeschi), aristocrate farfelue et arrogante, qui intime à Modesta de ne jamais céder à la maternité « qui éloigne les femmes de leur vie. Tu pourrais perdre toute ton intelligence, toute ta force », lui assure-t-elle. Née sur les pentes de l’Etna le 1er janvier 1900, sa trajectoire la mènera jusqu’au rivage de la Méditerranée, à Catane, au travers de la Première Guerre mondiale et de la grippe espagnole.
Cette adaptation du scandaleux pavé de Goliarda Sapienza est magistralement portée par Tecla Insolia, révélation montante du cinéma italien. De façon sensuelle, elle donne chair à cette figure féministe fougueuse, à ses outrances, à ses amours bisexuelles. Ces six épisodes sont tirés de la première partie du roman, soit les vingt premières années de Modesta. Nous avons hâte de voir la suite. Catherine Attia-Canonne
L’art de la joie, Valeria Golino : T18, 21h, lundi 22/12. Les deux premiers épisodes sont disponibles en replay.
L’art de la joie, Goliarda Sapienza
D’un chapitre l’autre, un bonheur de lecture à savourer sans modération. Près de 800 pages qui se dégustent à petites gorgées pour que dure la musique des mots : la joie, tout un art ! Une histoire de femme écrite par une femme, Goliarda Sapienza… L’écrivaine sicilienne, méconnue, achève en 1976 un volumineux roman, L’art de la joie. Consacré aujourd’hui comme une œuvre majeure de la littérature italienne, un classique, il ne sera jamais publié du vivant de son auteure. Un roman devenu culte qui nous conte la vie aventureuse, et amoureuse, de Modesta la sicilienne, née pauvre mais insoumise, éprise de son destin que nul ne peut lui imposer.
Une saga à multiples rebondissements, haletante et poignante, qui nous plonge avec talent et ravissement dans les soubresauts de l’Histoire, individuelle et collective : la femme et le peuple, libérés. Disponible sur ArteTV, ne manquez pas Désir et rébellion-« L’art de la joie » de Goliarda Sapienza, le documentaire de Coralie Martin. Au travers d’archives qui restituent la voix de l’écrivaine sicilienne disparue en 1996, un hommage lumineux à son destin et à son chef-d’œuvre « anarchiste » qui a triomphé de l’oubli près de vingt ans après sa mort (Le Tripode, 798 p., 14€50). Yonnel Liégeois
Avec sa dernière fiction sortie en salles, Dossier 137, le réalisateur Dominik Moll remonte la piste d’une bavure policière. Survenue au cours des mobilisations des Gilets jaunes en 2018, près des Champs-Élysées. Rencontre
Dominique Martinez – Dossier 137 est-il un film sur la police ou sur les Gilets jaunes ?
Dominik Moll – C’est un polar qui porte à la fois sur l’un et sur l’autre, une enquête policière assez documentée. Je voulais examiner l’Inspection générale de la police nationale (IGPN), la police des polices, comme institution de contrôle démocratique. Le film explore la situation inconfortable des enquêteurs de l’IGPN. D’un côté, ils sont mal vus par la profession, qui considère leur travail comme discréditant, de l’autre, ils sont accusés par une partie du public et des médias d’être juges et parties, incapables d’enquêter de manière impartiale sur leurs collègues.
D.MA. – Comment vous y êtes-vous pris ?
D.MO. – Je reconnais la difficulté pour les forces de l’ordre d’être confrontées à des épisodes violents, mais refuse que l’on criminalise tous les manifestants. La majorité des Gilets jaunes, souvent novices en matière de mobilisation, avaient des revendications légitimes : défense des services publics, dénonciation des inégalités territoriales, volonté de participer à la vie démocratique… Beaucoup ont été blessés et stigmatisés. Après la crise du Covid, j’ai eu le sentiment que cette période était tombée dans l’oubli, alors que les fractures sociales persistaient. J’ai imaginé les Girard, une famille de Gilets jaunes venue de Saint-Dizier, en Haute-Marne. Je cherchais une ville peu identifiable et proche de Paris. Ancienne cité métallurgique en déclin, proche de Commercy – lieu de la première assemblée des Gilets jaunes –, Saint-Dizier incarne la fracture entre les centres de pouvoir et les petites villes de province, souvent délaissées. Suivre le regard d’une enquêtrice de l’IGPN originaire de là-bas me permettait d’explorer les liens sociaux et géographiques entre manifestants et policiers.
D.MA. – L’autre regard est celui d’une femme de chambre noire…
D.MO. – Oui, parce qu’elle travaille dans un palace parisien proche de la place de l’Étoile mais vit en banlieue, ce qui lui donne une connaissance directe des violences policières dans les « quartiers sensibles ». Elle est légitime pour reprocher à l’enquête de s’intéresser à l’affaire parce que la victime est blanche, alors que les violences contre les jeunes racisés de banlieue sont souvent ignorées. Des comportements racistes dans la police existent et je déplore leur tolérance par la hiérarchie. Et puis, le film joue aussi sur les contrastes entre Paris et sa périphérie, les lieux de pouvoir et les zones modestes.
D.MA. – Images de journalistes, de caméras de rue, de réseaux sociaux… Pourquoi avoir multiplié les sources ?
D.MO. – Lors de mon immersion à l’IGPN, j’ai vu les enquêteurs passer beaucoup de temps à analyser et recouper des heures de vidéos pour reconstituer les faits en cas de plainte. Ce travail minutieux et très cinématographique a inspiré la construction du récit. Les nombreux rushs [ensemble des documents originaux filmés, NDLR] journalistiques visionnés m’ont par ailleurs permis d’imaginer le parcours de la famille Girard, au cœur de l’enquête.
D.MA. – Vous avez laissé le mot de la fin à la victime, filmée face caméra…
D.MO. – Le film suit le regard de l’enquêtrice et suscite de l’empathie pour elle, il fallait donc rappeler que la véritable victime est le jeune Guillaume Girard, grièvement blessé et marqué à vie. Nombre de manifestants touchés ont le sentiment qu’on leur refuse même le statut de victimes, comme si leur présence justifiait les violences subies. C’est un déni terrible. Les autorités devraient pouvoir reconnaître que, dans cette séquence chaotique, des erreurs ont été commises. Propos recueillis par Dominique Martinez
Dossier 137, Dominik Moll : Le dossier 137 est en apparence une affaire de plus pour Stéphanie, enquêtrice à l’IGPN, la police des polices. Une manifestation tendue, un jeune homme blessé par un tir de LBD, des circonstances à éclaircir pour établir une responsabilité. Mais un élément inattendu va troubler Stéphanie, pour qui le dossier 137 devient autre chose qu’un simple numéro. Avec Léa Drucker, Côme Peronnet, Guslagie Malanda, Mathilde Roehrich et Solan Machado-Graner (1h56, 2025).
Résidant en Creuse (23) depuis deux décennies, le réalisateur britannique Peter Watkins est décédé le 31/10. Auteur d’un cinéma engagé et pacifiste mêlant fiction et documentaire, dont La Commune en 2000, le cinéaste avait reçu un Oscar en 1967 pour La bombe. Disponible sur les réseaux sociaux, un article d’Abbas Fahdel.
Peter Watkins est mort, et avec lui s’éteint l’une des dernières consciences du cinéma occidental. Non pas un réalisateur parmi d’autres, mais un réfractaire. Un insurgé de l’image. Un homme qui aura passé toute sa vie à refuser la domestication du réel par les appareils du pouvoir, qu’ils soient médiatiques, politiques ou esthétiques. Né en 1935, il aura bâti une œuvre à contre-courant de tout ce que le cinéma institutionnel a produit. Dès The War Game (1965), son faux documentaire sur les effets d’une attaque nucléaire en Grande-Bretagne, il s’attaque à la première des hypocrisies modernes : celle des images “objectives”. En mêlant la forme documentaire à la fiction, Watkins invente une écriture nouvelle — une “reconstruction critique” — qui met à nu la manière dont les médias façonnent la perception du monde. Le film, jugé trop subversif par la BBC, sera interdit de diffusion pendant vingt ans. Ce bannissement préfigure tout le destin de Watkins : l’exil, le refus, la marginalisation.
Avant The War Game, Watkins avait déjà expérimenté cette hybridation radicale dans Culloden (1964), reconstitution de la dernière bataille livrée sur le sol britannique, en 1746, entre les troupes jacobites écossaises et l’armée anglaise. Filmée comme un reportage de guerre contemporain, avec interviews fictives et caméra à l’épaule, cette œuvre pionnière dénonce la barbarie du pouvoir impérial et la manipulation de l’histoire nationale. En transposant le langage télévisuel au XVIIIᵉ siècle, Watkins y démontre déjà la continuité entre les violences d’hier et celles d’aujourd’hui, entre la colonisation et la communication. C’est justement dans cette mise à l’écart que s’affirme son génie. Punishment Park (1971) transpose la répression du mouvement anti-guerre américain dans un désert californien devenu camp d’entraînement de la violence d’État. Watkins y déploie un dispositif implacable : les protagonistes, militants ou policiers, s’affrontent sous l’œil d’une fausse équipe de télévision — métaphore glaçante du spectacle contemporain, où tout devient image, même la souffrance. La caméra n’est plus l’instrument d’un récit : elle est le lieu même du conflit.
Cette mise en cause du médium, Watkins l’étend à toute l’histoire moderne. La Commune (Paris, 1871), tourné en 2000, est peut-être son œuvre la plus radicale. Avec des centaines de participants non-professionnels, il ressuscite l’expérience de la Commune, tout en la confrontant aux codes médiatiques du direct et du reportage. Le résultat est un film fleuve, d’une liberté presque insoutenable : un cinéma collectif, participatif, politique au sens le plus noble — non pas celui du pouvoir, mais celui du partage de la parole. Watkins refuse la séparation entre le spectateur et le sujet, entre la fiction et le réel, entre le passé et le présent. Tout est ici processus, débat, mémoire active. Entre Punishment Park et La Commune, une œuvre charnière condense la profondeur de sa démarche : Edvard Munch (1974). Watkins y explore la vie du peintre norvégien à travers un dispositif de fausse archive et de témoignages anachroniques, où les acteurs s’adressent directement à la caméra. Plus qu’un biopic, c’est une méditation sur la création, la douleur et l’aliénation de l’artiste dans une société bourgeoise qui transforme la sensibilité en marchandise. Edvard Munch devient ainsi le portrait de Watkins lui-même : un créateur en guerre contre les institutions culturelles, cherchant dans l’art un espace de résistance au conformisme des images.
Ce qui rend son œuvre unique, ce n’est pas seulement son courage politique, mais sa lucidité théorique. Watkins n’a cessé de dénoncer ce qu’il appelait le “Monoform”, cette grammaire audiovisuelle standardisée imposée par le cinéma et la télévision dominants : rythme rapide, montage autoritaire, narration fermée, émotion programmée. Contre cette forme totalitaire de l’image, il proposait un cinéma de la lenteur, de la contradiction, du dialogue — un cinéma où les spectateurs sont invités à penser, à discuter, à contester. Watkins fut ainsi l’un des rares cinéastes à faire du cinéma un espace démocratique réel, et non un simple reflet de la démocratie proclamée. En cela, il se rapproche de Brecht, de Godard, de Marker — mais avec une rigueur presque monastique, un refus absolu du compromis. Il a vécu en exil, loin des circuits commerciaux, tournant avec des moyens dérisoires, mais avec une fidélité rare à une idée : celle que l’image peut encore libérer, à condition qu’elle cesse de séduire.
Dans un monde saturé de flux, de contenus et de simulacres, Peter Watkins restera une balise : celle d’un cinéma qui ne cherche pas à “représenter” le réel, mais à le rendre à la parole, à le rendre au peuple. Ignorée ou censurée par les institutions, son œuvre continuera de hanter tous ceux qui refusent l’endormissement des consciences. Watkins n’a pas seulement filmé l’histoire, il a filmé la lutte contre la façon dont on nous empêche de la penser.Abbas Fahdel, cinéaste franco-irakien
Du 24/10 au 11/11, à Villerupt en Lorraine (54), se déroule le Festival du cinéma italien. La 48ème édition met à l’honneur le réalisateur Andrea Segre pour l’ensemble de son œuvre. Avec Berlinguer la grande ambition, son dernier film actuellement en salles.
En passant par la Lorraine, chaque automne, on peut y déguster entre frimas et pasta les meilleurs crus cinématographiques transalpins. L’histoire débute en 1976, la MJC de Villerupt organise une Semaine du cinéma italien, sous l’impulsion d’un groupe de jeunes cinéphiles amoureux de leur péninsule d’origine. Le succès est immédiat, la région est terre d’immigration depuis la fin du XIXème siècle jusqu’aux années cinquante. La plaisanterie à l’époque ? L’annuaire téléphonique est entièrement italien !Presque vrai, plus de 60 % de la population de Villerupt est alors d’origine transalpine. En hommage à tous ces « ritals » qui ont largement contribué à la force de leurs bras à l’essor sidérurgique de la Lorraine, avant d’être sacrifiés sur l’autel du profit industriel, une imposante machine, provenant du site minier de Micheville et sauvée de la casse, est installée Place de la mairie en 1988.
Au début, le festival reflètera l’âge d’or du cinéma italien avec moult réalisateurs de grand talent et de nombreux chef-d’œuvres. Puis vint la crise, de mauvaises langues prétendaient le cinéma italien à l’agonie… À Villerupt pourtant, l’équipe continue et déniche la relève année après année avec la découverte des films de Giuseppe Tornatore, Gabriele Salvatores, Pupi Avati et tant d’autres… Ainsi qu’une nouvelle génération de comédiens talentueux. Peu à peu, le festival s’est professionnalisé pour s’étendre aux communes avoisinantes jusqu’au Luxembourg. Il accueille désormais plus de 35.000 spectateurs à chaque édition. La programmation est variée avec les rétrospectives des trésors du patrimoine. Elle se veut aussi panorama de la production cinématographique italienne contemporaine et tremplin pour les premières œuvres et des films inédits.
En outre, les spectateurs sont friands des rencontres-débats avec les réalisateurs et les acteurs, souvent surpris de s’entendre interpelés dans la langue de Dante… Le 06/11, Andrea Segre se prêtera au jeu à la suite de la projection de son film Berlinguer, la grande ambition. Celui-ci retrace l’épopée politique et humaine du chef du Parti communiste italien, le plus puissant d’Europe en 1975. Il propose une évocation d’Enrico Berlinguer, intelligemment incarnée par Elio Germano, qui montre avec sensibilité et énergie le combat de cet homme de conviction. En dépit des menaces, il prend ses distances avec le grand frère soviétique puis tente de mettre en place le fameux compromis historique avec la Démocratie Chrétienne.
On y découvre aussi son humanité en famille, face à ses enfants adolescents et déjà très politisés qui s’opposent parfois à lui. La réalisation de Segre, assez classique mais bien rythmée, laisse la part belle aux débats d’idées, aux doutes et finalement à la solitude de l’homme face à son destin historique. Chantal Langeard
Festival du film italien de Villerupt, 48ème édition : Du 24/10 au 11/11, pas moins de 70 films projetés. Hôtel de Ville de Villerupt, 6 rue Clémenceau, 54190 Villerupt (Tél. : 03.82.89.40.22). À ne pas manquer le spectacle Roberta, « la plus italienne des Parisiennes et la plus parisienne des Italiennes » (au théâtre de La Boussole à Paris, du 30/10 au 04/12, le jeudi à 20h) : le 10/11 à 20h30, l’Arche, 1 Esplanade Nino Rota, 54190 Villerupt.
Au studio Marigny, à Paris, Guy-Pierre Couleau présente La corde. De la pièce de l’américain Patrick Hamilton en 1929 au film d’Alfred Hitchcock en 1948, l’adaptation de Julien Lambroschini et Lilou Fogli livre un huis clos pétri d’humour et de suspense. À trop tirer sur la corde, d’aucuns risquent pourtant d’en perdre le souffle !
Les cartons sont faits, les valises bouclées, Louis et Gabriel déménagent : de bon matin, demain, ils prennent la route de la Suisse pour affaires. Une destination rêvée pour ces deux jeunes parvenus, fiers de leur réussite financière, condescendants et arrogants. Ce soir, ils ont invité un petit comité pour fêter leur départ : la mère de Louis l’intriguant, son ancien professeur de philosophie et leur voisin d’étage, un serrurier de métier pas très fûté mais sympathique… Plus tôt dans la soirée, Louis et Gabriel ont accueilli un copain de promotion, Antoine, qu’ils n’apprécient guère. Il travaille dans le social, un choix de vie radicalement différent, un tempérament profondément humaniste… Un pauvre type, un raté donc au prisme de l’échelle de valeurs des deux compères. Qui ne mérite pas de vivre, sa mort préméditée par pur plaisir, La corde au cou et le corps dans la malle.
Un petit cadenas pour la boucler, la vigilance s’impose, le serrurier à surveiller tout de même, le tour est joué. Précaution supplémentaire, on n’est jamais à court d’idées chez ces gens-là, elle servira de table pour éteindre l’éventuelle curiosité des convives. Bien sûr, lorsque Marie arrive, elle est inquiète, sans nouvelles de son fiancé. La soirée de dupes peut commencer. Entre coupes de champagne et blagues de bas étage, les dialogues fusent, la tension monte, les bourdes de Gabriel s’amoncellent. Pas rassuré, transpirant de peur à l’idée que l’on découvre le cadavre, alors que Louis son comparse n’en finit pas de minauder, de persifler, de se moquer des uns et des autres. Comme à l’accoutumée, soutenu par sa mère (merveilleuse Myriam Boyer) engoncée dans des principes d’un autre âge, soucieuse surtout de ce qu’il est advenu de la soupière en porcelaine prêtée à son si charmant garçon. Tout sonne faux dans cette famille de nantis, tout est vrai pour le public, complice du meurtre commis sous ses yeux. Le paradoxe ? Humour et fous rires ponctuent les discussions, on grignote les amuse-gueules sur la tête du mort, planqué dans le coffre.
Le crime presque parfait, sans mobile apparent, sinon le mépris de classe et la conviction de se croire intouchable au regard de son statut social… Cinéphile averti ou public avisé, nous savons bien que la comédie prendra fin, pourtant l’intrigue nous passionne jusqu’au dénouement. La philosophie en sort grandie, le prof aura le dernier mot pour une pipe oubliée et un ticket de cinéma égaré… Une mise en scène diabolique, sous tension et sans temps mort, une bande d’acteurs au talent machiavélique. Point de « doute raisonnable », corde au cou ou pas, le verdict : une pièce à couper le souffle ! Yonnel Liégeois, photos Bertrand Exertier
La corde, Guy-Pierre Couleau : du mercredi au samedi à 21h, le dimanche à 15h. Théâtre Marigny, Carré Marigny, 75008 Paris (Tél. : 01.86.47.72.77).
À l’occasion des 30 ans de la collection Quarto des éditions Gallimard, paraît un volume consacré au duo de choc Boileau-Narcejac, dont les écrits furent adaptés par les plus grands cinéastes. À la clef, sept romans qui nous tiennent en haleine de bout en bout.
Après avoir mené des carrières solos, les écrivains Pierre Boileau (1906-1989) et Thomas Narcejac (1908-1998) vont conjuguer leurs talents pour écrire plus d’une cinquantaine de romans et nouvelles, renouveler le genre du roman policier. Ni détective fétiche, ni condamnation de l’assassin, leurs intrigues se focalisent sur le parcours psychologique d’une victime en proie à des machinations. Comme l’écrivait Narcejac, « si le roman policier était le roman du détective et le roman noir celui du bourreau, le suspense est celui de la victime ». En suivant les angoisses comme les stupeurs de celle-ci, on se délecte de la mécanique implacable imaginée par le duo qui sème l’effroi. On dévore Les visages de l’ombre (1953), Les louves (1955) ou Maléfices (1961).
Fausses pistes, cadavres qui disparaissent, morts qui réapparaissent, identités doubles, personnages tourmentés, complots démoniaques, tous les ingrédients sont là pour captiver l’attention du lecteur jusqu’au dénouement. C’est le cas au fil des sept romans réunis dans ce Quarto, tous portés à l’écran. Les auteurs sont vite devenus scénaristes-dialoguistes et adaptateurs au cinéma. Outre les romans, le volume nous retrace les parcours singuliers de Boileau-Narcejac, la déclinaison de leurs œuvres comme leur place dans la littérature policière, sous la plume de Dominique Jeannerod, grand spécialiste du genre qui dirige le groupe de recherches international Crime Friction.
Dans Celle qui n’était plus (1952), on suit la frayeur d’un représentant de commerce dupé par sa femme et sa maîtresse. Le roman est porté à l’écran par Henri-Georges Clouzot sous le titre Les diaboliques. Un film qui va lancer la carrière littéraire du duo et lui garantir un franc succès. Idem pour D’entre les morts (1958) qui nous raconte les tourments d’un homme trompé par un ami, dont s’empare Alfred Hitchcock pour réaliser Sueurs froides. La filmographie tirée de leurs écrits est impressionnante, tant au cinéma qu’à la télévision : une quarantaine de films au total. Il faut dire que leurs histoires sont rondement menées au point que le spectateur, comme le lecteur, s’y perd quand les victimes s’avèrent parfois être des bourreaux ou l’inverse. Du grand art ! Amélie Meffre
Suspense, du roman à l’écran, Boileau-Narcejac (Quarto Gallimard, 1280 p., 35€)
Le 16août 1951, Louis Jouvet meurt dans son bureau de l’Athénée. En hommage à l’inoubliable comédien et metteur en scène, Chantiers de culture imagine un entretien exclusif avec le docteur Knock et l’évêque de Bedford dans Drôle de drame, le film de Marcel Carné avec Michel Simon. Tirés de ses ouvrages et répliques, Vous avez dit bizarre, moi j’ai dit bizarre ? Comme c’est bizarre…, les propos authentiques d’un maître dans tous les arts.
Yonnel Liégeois – Bonjour, monsieur Jouvet. Quelle étrange destinée, vous avez failli être pharmacien plutôt que comédien !
Louis Jouvet – Comédien, ce n’est pas un métier… Toute ma famille en chœur me l’a chanté et répété avec toutes les variations que comporte l’art de la fugue. J’ai découvert le théâtre au collège, mais à 17 ans j’ai dû m’inscrire à l’école de pharmacie de Paris. Je l’avais juré aux miens et c’est grâce à cette promesse qu’ils m’ont lâché… Pour interpréter des petits rôles tout en passant brillamment mes examens. C’est en 1909, chez Léon Noël au théâtre Montparnasse, que j’ai fait mes véritables débuts de professionnel.
« On fait du théâtre parce qu’on a l’impression de n’avoir jamais été soi-même et qu’enfin on va pouvoir l’être »
Y.L. – En 1911, c’est la rencontre déterminante avec Jacques Copeau. Qui vous demande de devenir son régisseur au futur théâtre du Vieux Colombier…
L.J. – Alors que j’obtiens mon diplôme de pharmacien de première classe en 1913, je rassure Copeauen lui affirmant que « je serai des vôtres ». En octobre, une affiche orange au nom du Vieux Colombier couvre les murs de la rive gauche. C’est un appel « à la jeunesse pour réagir contre toutes les lâchetés du théâtre mercantile et défendre les plus sincères manifestations d’un art dramatique nouveau ». Àla première, je joue Macroton dans L’amour médecin. Les critiques remarquent d’emblée mon phrasé particulier et me surnomment « le grand cadavre bègue ». Si j’ai cette diction, c’est évidemment le trac qui me la donne !
Y.L. – Mobilisé comme infirmier en 1914, c’est la guerre et l’horreur des tranchées…
L.J. – Dans le boyau à côté de moi, il y a des Arabes, des Malgaches, des Sénégalais. Que je soigne, réconforte, aide à mourir… Le soir venu, j’allume ma bougie et me plonge dans la lecture de Molière. Autour de moi, des milliers d’yeux m’observent et me regardent : des rats, des centaines de rats ! C’était horrible, insupportable, c’est vraiment des instants où l’on touche le fond.
« Rien de plus futile, de plus faux, de plus vain, rien de plus nécessaire que le théâtre »
.Y.L. – Nouveau directeur de la Comédie des Champs-Elysées, vous créez Knock de Jules Romains en 1923. Un triomphe ?
L.J. – Certes, mais inattendu… André Gide se précipite sur scène pour me féliciter. Pour le public et la critique, désormais, je suis Knock ! Même si le succès de la pièce ne se démentira jamais, je l’ai jouée quelque 2000 fois en 17 reprises, c’est une façon simpliste et commode de voir les choses. L’autre grande rencontre de ma vie ? Jean Giraudoux. Je créerai à la scène la majorité de ses œuvres. Un véritable ami, une vraie complicité littéraire et artistique.
Y.L. – Vous lancez le Cartel en 1927 : un accord inédit entre « théâtreux » ?
L.J. – Notre ambition avec Baty, Dullin et Pitoëff ? Défendre l’esprit du théâtre face à la comédie de boulevard, coordonner nos répertoires, pratiquer une politique commune d’abonnements et de publicité… Chaque associé conserve sa pleine liberté artistique, mais les quatre s’engagent à se solidariser dans toutes les affaires où les intérêts professionnels ou moraux de l’un sont en jeu. Notre communion de vues vivra jusqu’en 1939, date de la déclaration de guerre et de la mort de Pitoëff.
« Le théâtre est une de ces ruches où l’on transforme le miel du visible pour en faire de l’invisible »
Y.L. – Pourquoi avoir quitté la Comédie en 1934 pour l’Athénée ?
L.J. – Les cinq cents places de l’Avenue Montaigne ne suffisaient plus à équilibrer le budget et il faut de l’argent pour que l’œuvre d’art soit une chose parfaite. S’installer sur les boulevards, et alors ? Je n’ai jamais cessé d’être Jouvet, je ne me suis pas déshonoré en changeant de lieu, en prenant la direction du théâtre de l’Athénée. La classe de Giraudoux, c’est cela qui donne la ligne de conduite à mon théâtre : un beau langage, un décor et une mise en scène au service d’un texte.
L.J. – Foutaises… Demander à un acteur s’il préfère le cinéma au théâtre revient à penser au choix que ferait un poisson entre un vivier champêtre et un aquarium climatisé ! Certes, j’ai toujours considéré le cinéma comme mon « gagne-théâtre ». Il n’empêche, qu’on me donne encore 25 ans à vivre et je montrerai à tous de quoi je suis capable !
« Le cinéma, c’est du théâtre en conserve »
Y.L. – Professeur au Conservatoire, comment définissez-vous votre métier ?
L.J. – D’abord une incompréhensible possession et dépossession de soi. Un art exigeant, un exercice qui demande à l’interprète un travail acharné pour s’ouvrir peu à peu au personnage et lui offrir une technique, une voix, un visage. Disons tout de suite que la pensée n’est pas nécessaire au théâtre et qu’elle lui est contraire. J’appelle pensée ces raisonnements qui recouvrent la sensibilité des faits ou des choses au profit de théories ou d’idées, qui éteignent ce dont les comédiens ont besoin : la spontanéité, la vivacité. Le connais-toi toi-même de la philosophie antique, c’est tout le métier du comédien, tout son art. Se connaître soi-même par rapport à Alceste, Marguerite Gauthier ou bien Elvire, ce n’est pas donné à tous les gens qui font de la philosophie ! Propos recueillis par Yonnel Liégeois
Né à Crozon en Bretagne, le 24 décembre 1887, celui qui faillit être prénommé Jésus par sa mère s’éteindra en son bureau du théâtre de l’Athénée le 16 août 1951. Exceptionnel interprète, génialement doué en décors et éclairages, metteur en scène d’une intransigeance absolue, Louis Jouvet maîtrise à la perfection tous les arts du théâtre. « De l’architecture à l’éclairage en passant par le décor et la machinerie. Jouvet fut un personnage combattant du théâtre », dit de lui le grand critique Jean-Pierre Léonardini. Hanté par les œuvres majeures de Molière (L’école des femmes, Dom Juan et Tartuffe), Louis Jouvet sera aussi à l’avant-garde du théâtre contemporain : Giraudoux, Genêt, Sartre…
Au centre culturel Pablo Picasso d’Homécourt (54), Julia Vidit présente Quatrième A (lutte de classe). Sur un texte de Guillaume Cayet, la révolte d’une bande d’élèves en rébellion contre l’ordre établi ! Sous couvert d’humour, la description d’un système scolaire en mal d’égalité.
Elle déambule, solitaire, entre chaises et tables de la Quatrième A… Normal, ses camarades de classe l’ont surnommée « la discrète », celle qui ne dit rien et ne se mêle de rien, celle qui pourtant voit tout et réfléchit beaucoup ! En fait, la gamine ne se satisfait guère de l’ambiance qui règne dans l’établissement scolaire : un proviseur dépassé par ses responsabilités, un délégué de classe qui se verrait bien calife à sa place, des professeurs plus ou moins conciliants, un élève nouvellement arrivé qui se la joue forte tête par rapport aux sanctions injustifiées. Plus grave : la tentative de suicide d’une élève qu’Emma la discrète découvre ensanglantée dans les toilettes ! La révolte gronde sur les rangs, elle nous conte le fil des trois jours qui ont précédé l’explosion.
Au premier rang de la classe, les forts en thème, au fond bien sûr les rigolos et dépassés par les études, au milieu les garçons et filles qui suivent les cours envers et contre tout… Emma est du lot, qui présente chacune et chacun à la place qu’il ou elle occupe entre les murs. Mais pas que : il y a aussi les pions qui se la jouent parfois gros bras, les profs qui prononcent des exclusions à la tête du client, le délégué de classe qui ne cache pas ses ambitions personnelles. La partition de Guillaume Cayet, allègrement mise en scène par Julia Vidit, au-delà des péripéties racontées par le menu, pointe en réalité les multiples dysfonctionnements de l’institution scolaire au regard des attentes des élèves : une authentique prise en compte de leurs aspirations, le respect de leurs paroles, leur désir d’autonomie. Quelques maladresses certes, il n’empêche, la bande de jeunes comédiens se révèle convaincante dans son propos. Enthousiaste à l’idée de bien dire et faire, intrépide dans les multiples changements de personnages et de costumes, dynamique et virevoltante dans la maîtrise de l’espace.
Avec force humour et une grosse pointe d’autodérision, s’inspirant de Zéro de conduite, le film de Jean Vigo tourné en 1933 mais interdit jusqu’en 1946, la pièce dresse un peu banal portrait de nos jeunes têtes pensantes du troisième millénaire. Décidées à prendre le pouvoir, organiser un bal sur le toit du collège, pour signifier leur souhait d’un mieux vivre ensemble ! Yonnel Liégeois
Quatrième A (lutte de classe), Julia Vidit : Le 04/04, à 14h30 et 20h30. Centre culturel Pablo Picasso, Place Général Leclerc, 54310 Homécourt (Tél. : 03.82.22.27.12).
Au théâtre de la Colline (75), le réalisateur Khalil Cherti adapte à la scène son film T’embrasser sur le miel. L’histoire de deux amants séparés par une guerre qui n’en finit pas de dévaster leur pays, la Syrie. Un manifeste à la poésie et à l’humanité.
L’histoire commence en mars 2011. Tout un peuple manifeste et réclame le départ de Bachar Al Assad. Pas d’image, juste les cris de joie et de colère, les youyous et les chants des manifestants. Siwan pousse une porte dérobée et pénètre dans sa maison. Elle tient entre ses mains un aquarium rond rempli de chewing-gums enveloppés dans du papier blanc qu’elle a confectionnés en prenant soin d’écrire, dans ces enveloppes de fortune, le goût de la liberté. « Pour vous, quel serait le goût de la liberté ? », demande-t-elle aux manifestants. Pour les uns, le goût du miel, pour d’autres celui du jasmin ou du chawarma… Chaque jour, elle offre aux soldats qui encerclent les manifestants un chewing-gum au parfum de liberté, dans un geste aussi dérisoire que poétique.
ولما كنا ما نعرف شو بدنا نقول، لما كنا نغص بالحكي، كنتي تسأليني: شو؟ صرت قدران ما تموت منشاني ، ولّا لسا ؟
[Et quand nous n’avions plus de mots, quand nos gorges se trouaient. Tu me demandais toujours : « Alors aujourd’hui, t’es capable de ne pas mourir pour moi ? »]
Khalil Cherti, dans cette pièce adaptée de son cout métrageéponyme,T’embrasser sur le miel, relève haut la main le défi du passage à la scène. La guerre a séparé les deux amants. Alors Siwan et Emad se filment dans leur quotidien, des vidéos comme des capsules de petits bonheurs volées à la guerre qui leur permettent de maintenir à flot leur amour, malgré la séparation. Des vidéos qui racontent une vie trouée de silences et de points de suspension, où l’on s’aime à distance, où les corps s’enlacent à distance, où l’on partage les rires et les larmes. Les déflagrations nous parviennent, d’abord lointaines, puis se rapprochent, plus fortes, plus violentes, jusqu’à faire basculer le récit et les spectateurs au cœur de la guerre, dans un champ de ruines où les enfants ne peuvent plus jouer, les amants s’aimer.
Comme Siwan et Emad, le public est séparé par un mur érigé par une guerre qui n’en finit pas. Le plateau ainsi divisé nous permet d’être au plus près d’eux grâce à l’intervention de la vidéo. Le jeu sensible et généreux de Reem Ali et Omar Aljbaai, formidables comédiens syriens formés à Alep et Damas et désormais réfugiés en France, confère à leurs personnages une dimension érotique et poétique bouleversante. Dans ce huis clos qui se joue sous nos yeux, c’est l’histoire d’un pays coupé du monde qui se dessine. Face au massacre de tout un peuple, le geste théâtral est bien peu de chose. En redonnant vie aux désirs de rêve et de liberté du peuple syrien sur un plateau de théâtre, Khalil Cherti provoque une catharsis d’une portée politique salutaire. Il nous rappelle combien ce qui se passe là-bas nous concerne tous, ici.
Musique et poésie pour libérer l’imaginaire
Face à une guerre qui déploie ses tentacules meurtriers jusque dans l’intimité des hommes et des femmes, les mots résistent à la haine. Qu’il s’agisse d’un poème de Maïakovski, d’extraits de films en noir et blanc de l’Égyptien Ezz El Dine Zulficar (le Fleuve de l’amour, 1960) ou du syrien Nabil Maleh (le Léopard, 1971), qui ont le goût de l’enfance, celui des glaces achetées au marchand ambulant par des volées de gamins dévalant les rues d’un pays qui n’existe plus. L’art, la poésie, la musique libèrent alors l’imaginaire. Et si la poésie ne prétend pas arrêter les guerres, elle permet aux hommes et aux femmes de rester dignes, debout face à la barbarie. La mise en scène de Khalil Cherti est d’une sensibilité qui défie tous les obscurantismes. Transcendant les peurs et la mort, T’embrasser sur le miel résonne comme un manifeste à la poésie et à l’humanité. Marie-José Sirach, photos Tuong-Vi Nguyen
T’embrasser sur le miel, Khalil Cherti : Jusqu’au 05/04, du mercredi au samedi à 20h. Théâtre de la Colline, 15 rue Malte-Brun, 75020 Paris (Tél. : 01.44.62.52.52).
Alors que partout en France, les artistes appellent le public à se « mettre debout pour la Culture », afin de protester contre les coupes budgétaires drastiques des financements publics de l’État et des collectivités, un ensemble de 40 000 professionnels de la Culture, issus de toutes les disciplines (spectacle vivant, cinéma, littérature, musique, arts plastiques, etc.), rejoint par des citoyennes et citoyens de tous horizons professionnels, lance aujourd’hui la pétition « Debout pour la Culture ! Debout pour le service public ».
En décembre 2024, présidente de la région des Pays de la Loire, Christelle Morançais (Horizons) faisait fort déjà : elle annonçait 75 % de baisse des subventions au secteur de la culture. Mieux ou pire encore, le conseil départemental de l’Hérault, présidé par Kléber Mesquida (Parti socialiste), a décidé « une coupe de 100 % du budget alloué à la culture ». Hormis les financements obligatoires d’un département (lecture publique dans les médiathèques, les écoles de musique, les actions dans les maisons d’enfants à caractère social et les Ehpad)… En outre, la région Occitanie a d’ores et déjà annoncé une baisse de 100 000 euros pour la culture dans l’Hérault. Prochainement, la présidente socialiste de la région, Carole Delga, doit donner le détail de ces baisses. Pendant ce temps, que fait Rachida Dati, la ministre de la Culture ? Silence sur toute la ligne ! Chantiers de culture a signé la pétition, et vous ? Yonnel Liégeois
DEBOUT POUR LA CULTURE DEBOUT POUR LE SERVICE PUBLIC !
Les coupes budgétaires de l’État et des collectivités plongent le service public de l’art et de la culture dans une situation alarmante. Chaque fois qu’une coupe budgétaire de 20.000 euros est annoncée, c’est l’équivalent d’un emploi permanent dans une structure culturelle ou d’un emploi artistique, technique ou administratif intermittent, qui est menacé de disparition.
À chaque perte d’emploi, c’est l’accès à l’art et à la culture qui recule pour toute la population française, dans les villes, dans les villages ruraux, dans les banlieues. C’est moins de créations, moins de représentations, moins d’éducation artistique dans les établissements scolaires, moins d’interventions culturelles dans les hôpitaux ou ailleurs. À chaque perte d’emploi, les risques augmentent de cessation d’activité des équipes artistiques et des lieux qui nous permettent de nous réunir et de faire débat.
Le contexte d’austérité budgétaire ne peut pas occulter les menaces qui planent sur notre démocratie. C’est pourquoi nous disons que sacrifier les services publics, dont celui de l’art et de la culture, est un calcul dangereux au regard des grands bénéfices sociétaux qui en découlent. Que l’État consacre 0,8 % de son budget à cette politique publique est déjà largement insuffisant pour répondre aux besoins exprimés par la population et par les professionnels. Aussi, nous toutes et tous, bénéficiaires du service public de l’art et de la culture, publics, artistes, technicien.ne.s, salarié.e.s, directeur.ices de lieux, nous nous tenons debout, ensemble, pour affirmer notre besoin d’une culture vivante qui stimule les imaginaires, partage les savoirs, reflète notre diversité et favorise le bien vivre ensemble.
Ensemble, nous nous tenons DEBOUT et nous signons LA PÉTITION pour défendre notre service public, ses emplois et les revendications portées unitairement par les syndicats d’employeurs et de salariés.
LES PREMIERS SIGNATAIRES
Parmi les 40 000 premiers signataires dont vous pouvez découvrir les noms ici, on trouve notamment :
Laure Calamy / François Morel / Marina Foïs / Vincent Dedienne / Camille Cottin / Ludivine Sagnier / Denis Podalydes / Adèle Haenel / Jeanne Added / Pascal Legitimus / Emily Loizeau / Joey Starr / Nancy Huston / Vincent Macaigne / Julie Gayet / Philippe Torreton / Jeanne Balibar / Swann Arlaud / Corinne Masiero / Wajdi Mouawad / Agnès Jaoui / Bruno Solo / Nicole Garcia / Louis Garrel / Marie Ndiaye / Judith Henry / Cyril Dion / Juliette Binoche / Barbara Schulz / Emmanuel Mouret / Anouk Grinberg / Yann-Arthus Bertrand / Leonore Confino / Denis de Montgolfier / Robin Renucci / Romane Bohringer / Caroline Guiela Nguyen / Mathilda May / Julien Gosselin / India Hair / Stanislas Nordey / Leslie Kaplan / Julie Delpy / Jacques Gamblin / Clara Ysé / Charles Berling / Gisèle Vienne / Philippe Quesne / Irène Jacob / François Schuiten / Maguy Marin / Benoît Delepine / Ariane Ascaride / Mathias Malzieu / Claire Nebout / Yves Pagès / Isabelle Carré / Albin de La Simone / Charlelie Couture / Régine Chopinot / Boris Charmatz / Dominique Blanc / Antoine Wauters / Rosemary Standley / Benoît Peeters / Anna Mouglalis / Olivier Saladin / Barbara Carlotti / Xavier Duringer / Alice Zeniter / Gaël Morel / Olivier Cadiot / Emmanuelle Huynh / Jean Bellorini / Claudine Galea / Jean-Loup Hubert / Sonia Rolland / Rafi Pitts / Emilie Dequenne / Camille Besse / Kader Attou / Gisèle Vienne / Adama Diop / Julie Brochen / Jean-Charles Massera / Mariana Otero / Jerôme Bel / Julie Bertuccelli / Jean-Louis Martinelli / Valérie Dréville / David Bobée / Anne Alvaro / Sylvain Creuzevault / Phia Ménard / Mohamed El Khatib / Jil Caplan / Jean-François Sivadier / Irène Bonnaud / Stéphane Braunschweig / Eva Darlan / Céline Sallette / Pascal Rabaté / Françoise Breut / Boubacar Sangaré / Gaelle Bourges / Michel Lussault / Véronique Vella / Gaëtan Châtaignier / Marie Morelle / Koya Kamura / Nadia Beugré / Thierry Thieu Niang / Chloé Moglia / Jean-François Zygel / Julie Deliquet / Vincent Dieutre / Valerie Bonneton / Martin Page / La Ribot…
Le dimanche 18/08, en sa demeure de Douchy-Montcorbon (45), Alain Delon est décédé à l’âge de 88 ans. Amitié avec Le Pen père, propos homophobes et sexistes, apologie de la peine de mort : telle est la face sombre de l’acteur. Qui n’a jamais caché ses engagements à droite toute et son goût pour l’ordre et les codes virils.
Il aurait été facile de titrer Mort d’un pourri, le film de Georges Lautner sorti en 1977. C’était faire fi de toutes les ambiguïtés du personnage à la personnalité double, trouble. Magnifique acteur à la beauté captivante, politiquement, Alain Delon s’est toujours situé sur une ligne de crête, entre gaullisme nostalgique et droitisme viriliste. Acteur et voyou, mauvais garçon, il a tout d’un jeune Rastignac, prêt à tout pour décrocher ses premiers rôles, y compris coucher. Il jouera de sa beauté, de cette plastique sublime pour gravir les échelons qui le conduiront au sommet. Et de ses amitiés dont il ne se défera jamais, par fidélité. Chez Delon, on ne trahit pas. On scelle des pactes à la vie à la mort aussi bien avec ses maîtres en cinéma (Visconti, Clément, Melville) qu’avec des êtres peu recommandables, croisés au cours de virées nocturnes en Indochine ou dans les arrière-salles de cafés malfamés. La découverte du cadavre de son garde du corps Stevan Markovic, en 1968, jettera une ombre sur son aura.
L’honneur et l’ordre
Fasciné par les codes « d’honneur » du milieu qu’il fréquente dès son plus jeune âge, il aime l’ordre, la discipline, qu’il apprend à l’armée, lors de fréquents séjours au cachot pour désobéissance ou pour quelques menus larcins. Il se prononcera pour la peine de mort jusqu’à son abolition. Sa vision de la femme est d’une misogynie décomplexée. À l’image de certains des personnages qu’il incarnait à l’écran, ses partenaires féminines étaient bonnes à baiser ou à gifler. Quant à l’homosexualité, il l’a toujours considérée « contre-nature ». Précisant sa pensée, il ajoutera à propos des homosexuels : « Qu’ils se marient entre eux, je m’en fous complètement ! Ce que je ne veux pas, c’est qu’ils adoptent. »Blessure d’enfance ? Quel Delon parlait ? Celui abandonné par ses parents après leur divorce ? Obsédé par l’idée de famille, il soutiendra Christine Boutin dans sa croisade contre le mariage pour tous.
En politique, à droite toute
Ses fréquentations politiques se déploient sur un éventail à droite toute. En 1974 et 1981, l’acteur appelle à voter Valéry Giscard d’Estaing, puis Raymond Barre en 1988 et Nicolas Sarkozy en 2007. Il votera François Fillon au premier tour de la présidentielle de 2017 et déclarera être « resté chez (lui) » lors du second entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen. Il préférait, de loin, le père de cette dernière – « un ami de longue date » – à la fille, disait-il. Pris en flagrant délit d’amitiés lepénistes, il parlera de « points d’accord et de désaccord » qu’il aurait eus avec le chef de l’extrême droite française d’alors. Son amitié avec l’homme au bandeau faisait « jaser » mais « j’emmerde les gens« , affirmait-il sur un ton à la fois goguenard et provocateur.
À l’instar d’Éric Ciotti, premier à dégainer sur les réseaux sociaux pour saluer « un patriote sincère et homme de droite (…) qui a toujours défendu une certaine idée de la France »,tous les opportunistes rivalisent d’hommages franchouillards, tandis que l’étoile s’éclipse avec sa part d’ombre et de secrets. Marie-José Sirach
Michelangelo Antonioni, Bertrand Blier, René Clément, Jacques Deray, Jean-Luc Godard, Joseph Losey, Jean-Pierre Melville, Luchino Visconti… Sous la conduite des plus grands maîtres du septième art, Alain Delon a construit son univers à travers une centaine de films, dont quelques chefs d’œuvre : La piscine, Le cercle rouge, Le guépard, L’éclipse, Mélodie en sous-sol, Monsieur Klein, Nouvelle vague, Rocco et ses frères. Au côté de stars du grand écran : Claudia Cardinale, Annie Girardot, Jeanne Moreau, Romy Schneider, Simone Signoret, Monica Vitti…« On me demande de mettre des mots, mais la tristesse est beaucoup trop intense (..) Le bal est fini, Tancredi s’en est allé danser avec les étoiles. Per sempre tua, à toi pour toujours, Angelica », pleure Claudia Cardinale à l’annonce de la mort du Guépard. « J’étais très heureux quand j’étais Alain Delon au cinéma. Très heureux », déclare-t-il en 2020 dans un entretien à Paris-Match. Y.L.