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Dreyfus, Alfred et Lucie

Au théâtre Essaïon, Éric Cénat met en scène Si tu veux que je vive. De la plume de Marie-Neige Coche et Joël Abadie, une pièce d’histoire contemporaine qui redonne aux femmes une place souvent occultée et dénonce l’antisémitisme ambiant.

Dix-neuf septembre 1899. Ce jour-là, Émile Loubet, président de la République, signe la grâce d’Alfred Dreyfus. Mais il faudra attendre 1906 pour que l’officier d’artillerie natif d’Alsace soit définitivement reconnu pleinement innocent. L’affaire, qui suscita des passions vives dans tout le pays, aura duré douze années. Pendant lesquelles le militaire a été emprisonné puis déporté au bagne de l’île du Diable en Guyane. Accusé à tort parce que juif, accusé de trahison, il aurait pu être condamné à mort, mais cette peine avait été abolie pour les actes considérés comme « crimes politiques ». Une chance, si l’on peut dire. La correspondance entre Alfred et Lucie Dreyfus, son épouse, est la base de cette pièce écrite par Marie-Neige Coche et Joël Abadie, mise en scène par Éric Cénat.

Les auteurs affirment leur volonté de regarder cette tranche d’histoire à travers les yeux de l’épouse fidèle que rien ne prédestinait à ce rôle particulièrement engagé. Mère de famille, fille d’un négociant en diamants à Paris, Lucie Dreyfus a été un soutien sans faille, sauvant Alfred d’une profonde dépression qui aurait pu le conduire au suicide. Une autre femme est aussi sollicitée par le metteur en scène, la journaliste Séverine. Un personnage à peu près oublié aujourd’hui mais qui participa activement à la campagne en faveur de Dreyfus le calomnié. Carolina Rémi pour l’état civil, proche de Jules Vallès (homme politique journaliste et écrivain de gauche), à la mort de ce dernier en 1885, elle a dirigé le Cri du peuple, journal qu’il avait fondé. Sur la scène, elle commente et précise les points essentiels. Séverine, qui fut la première femme à diriger un quotidien d’envergure, fut contrainte à la démission face à une rédaction machiste comme on peut l’imaginer. Cela ne l’empêcha pas de poursuivre son métier dans diverses publications, ni d’adhérer au Parti socialiste en 1918 puis au Parti communiste en 1921.

Avec leur compagnie du Théâtre de l’imprévu, Joël Abadie, Lucile Chevalier et Claire Vidoni donnent chair et passion à cette aventure qui a mobilisé nombre d’écrivains et d’intellectuels en faveur de Dreyfus. Comme Charles Péguy, Marcel Proust et bien sûr Émile Zola, dont le texte sobrement titré « J’accuse » publié dans le quotidien l’Aurore du 13 janvier 1898 fit grand bruit. Au fil du temps, il est apparu que le dossier d’accusation était un coup monté, additionnant des ragots mais vide de preuves, et transpirant l’antisémitisme de l’époque. Le lieutenant-colonel Picquart, alors chef du service des renseignements militaires, est convaincu que l’armée se trompe. Il est alors muté loin de Paris. Le commandant Ferdinand Walsin Esterhazy est le véritable auteur du message de trahison attribué primitivement à Dreyfus. Mais il est acquitté par ses pairs le 10 janvier 1898, à l’issue d’un procès à huis clos. La Grande Muette sait aussi être aveugle. « Notre vie, notre futur à tous sera sacrifié à la recherche du coupable. Nous le trouverons, il le faut », a écrit Lucie Dreyfus. Gérald Rossi, photos Clémence Grenat

Si tu veux que je vive, Éric Cénat : jusqu’au 26/03, les mercredis et jeudis à 19 h. Théâtre Essaïon, 6 rue Pierre-au-Lard, 75004 Paris (Tél. : 01.42.78.46.42).

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Avec deux gâs qu’ont mal tourné !

Le 21/03 pour l’un, le 29/03 pour l’autre, Georges Brassens et Gaston Couté donnent de la voix. Jojo et Gaston, deux gâs qu’ont mal tourné : une conférence musicale avec Philippe Gitton et Sylvain Guillaumet à Azay-le-Ferron (36), un récital d’Yves Champigny au Moulin de la filature du Blanc (36). Pour mémoire et plaisir, deux spectacles poétiques et chansonniers qui tournent bien !

C’est une conférence musicale qui attend le public à la médiathèque d’Azay-le-Ferron, le 21/03 à 16h. Philippe Gitton et Sylvain Guillaumet évoqueront la vie de Georges Brassens. Le premier rappellera quelques faits importants du parcours de l’artiste et présentera les douze chansons interprétées par le second. Quarante-quatre ans après sa mort, le répertoire du Sétois suscite toujours autant d’intérêt, y compris parmi les nouvelles générations. Il reçut le Grand prix de poésie de l’Académie française en 1967.

Georges Brassens, à l’instar de Léo Ferré et de Jacques Brel, est considéré comme l’un des artisans d’un âge d’or de la chanson française. Auteur de plus de 200 chansons aux textes soignés, exigeants et littéraires (Chanson pour l’Auvergnat, La Mauvaise Réputation, Le Gorille, Les Amoureux des bancs publics, Les Copains d’abord), Georges Brassens a également mis en musique des poèmes de François Villon, Lamartine, Victor Hugo, Paul Verlaine, Francis Jammes, Paul Fort ou encore Louis Aragon.

Une semaine plus tard, le 29/03 à 17h00, au Moulin de la Filature du Blanc, Yves Champigny interprète Gaston Couté qui fit une brève carrière dans les cabarets parisiens au début du XXème siècle. Là, il côtoie les chansonniers du quartier Montmartre. À travers ses textes, il égratigne la vie rurale et les idées rétrogrades, il chante le dur labeur du prolo et la misère du petit peuple. De révolte en révolte, il meurt à Paris en 1911. Il laisse derrière lui des œuvres mémorables. Ce sont ces rimes riches dans un argot parfois détonant qu’Yves Champigny interprète avec brio. En alternant textes et chansons poétiques ou dramatiques, il se révèle en « diseur » remarquable. Fort d’une interprétation talentueuse, il redonne espoir et vie au « gâs qu’a mal tourné ». Yonnel Liégeois

Brassens, Gitton et Guillaumet : le 21/03, 16h, à la médiathèque d’Azay-le-Ferron (Tél. : 02.54.39.40.97). Couté et Champigny : le 29/03, 17h, au Moulin de la filature du Blanc (Téléphone et réservation conseillée : 02.54.37.05.13).

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Les justes, selon Camus

Au théâtre de Poche, Maxime d’Aboville met en scène Les Justes. Écrite en 1949, la pièce d’Albert Camus s’empare d’un fait historique, l’attentat contre le Grand-Duc Serge à Moscou en 1905. Une intense réflexion sur l’idée de violence, du théâtre « philosophique » magistralement orchestré par la compagnie des Fautes de frappe.

Sur le plateau, trois hommes et une femme… Qui fomentent un attentat, excédés par la politique antisociale du gouvernement tzariste. Ils réclament justice contre l’arbitraire imposé aux populations paysanne et ouvrière. Le jeune Kaliayev est chargé de lancer la bombe contre l’oncle du tzar. Stupeur, il renonce à son geste : le grand-duc est accompagné de ses deux jeunes neveux ! Avec Les justes, Albert Camus pose la question de front : le droit à la justice autorise-t-il toute forme d’action, jusqu’à la mort d’enfants ou de femmes innocents ? Après cette première tentative, avortée volontairement, les quatre protagonistes s’interrogent avant de passer à l’action de nouveau.

Le débat central : « Quel est le prix de la vie d’un homme ? Jusqu’où peut-on aller pour défendre une cause ? » L’idéal révolutionnaire ne s’interdit aucun acte, la mort n’est point un crime en regard de la cause à défendre, affirment d’aucuns avec autorité et conviction. D’autres, dont Kaliayev et Dora sa compagne, en doutent fortement. Pas un théâtre d’action, un théâtre d’idées passionnant et émouvant grâce à l’adaptation réussie du metteur en scène Maxime d’Aboville… Une pièce dont les attendus alimenteront bien plus tard les réflexions d’Albert Camus au cœur du conflit algérien, une œuvre qui résonne étrangement face aux tragédies meurtrières qui ensanglantent aujourd’hui notre planète, en Ukraine comme en Palestine. Yonnel Liégeois

Les justes, Maxime d’Aboville : Jusqu’au 12/04/26, du mardi au samedi à 19h, le dimanche à 15h. Théâtre de Poche, 75 boulevard du Montparnasse, 75006 Paris (Tél. : 01.45.44.50.21).

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Raoul Peck, avec Orwell

Un documentaire, un essai filmé, une dystopie d’autant plus cruelle qu’elle dit notre présent ? Le film de Raoul Peek, 2+2=5, est tout ça à la fois. Pour disséquer notre monde et les événements qui l’agitent, le cinéaste haïtien s’appuie sur un scalpel des plus acérés : l’écrivain britannique George Orwell, et son fameux roman 1984.

Quel regard Raoul Peck, cinéaste haïtien et citoyen engagé, pouvait-il porter sur un monde saturé de mensonges, fracturé par les extrêmes droites et ravagé par des conflits sans fin ? Après avoir ressuscité la figure d’Ernest Cole, photographe, et figure de lutte contre l’apartheid, il s’attaque à un autre éclaireur : George Orwell. Et le résultat n’a rien de rassurant.

Avec 2 + 2 = 5, le réalisateur de Je ne suis pas votre nègre revient en terrain miné. Peck ne se contente pas de convoquer Orwell : il l’utilise comme scalpel pour disséquer notre présent. Double langage institutionnalisé, mensonge érigé en méthode de gouvernement, novlangue omniprésente, surveillance numérique tentaculaire, guerre permanente comme moteur du capitalisme : tout y passe, sans anesthésie. Les euphémismes managériaux — ces « plans de sauvegarde de l’emploi » qui détruisent des vies — et les récits guerriers réécrits en « lutte contre le nazisme » ne sont que les symptômes d’un système qui s’auto-justifie en boucle.

Les États-Unis occupent le centre du tableau mais Peck n’a pas besoin d’insister, les dérives autoritaires débordent partout : Ukraine, Gaza, Birmanie… Les images s’enchaînent, non comme un catalogue de catastrophes, mais comme les pièces d’un même puzzle. Raoul Peck ne filme pas le chaos, il en expose la logique, les rouages. Plutôt que d’empiler les preuves, il remonte à la source : la vie d’Orwell, ses combats, la gestation et l’écriture de 1984. Le film devient une mise en perspective implacable, nourrie par une lecture de classe assumée. Pourtant, malgré la noirceur du constat, il refuse le désespoir. La voix du comédien et metteur en scène Éric Ruf, grave et intemporelle, guide le spectateur à travers ce labyrinthe idéologique, lui laissant juste assez d’air pour comprendre et surtout ne plus pouvoir dire qu’il ne savait pas. On est prévenu, cette fois personne ne pourra prétendre tomber des nues. Dominique Martinez

2+2=5, le documentaire de Raoul Peck (1h59)

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Sylvain Maurice, le roman d’une vie

Au théâtre de L’échangeur, à Bagnolet (93), Sylvain Maurice présente Le projet Barthes. L’adaptation flamboyante, et fascinante, du cours de Roland Barthes dispensé au Collège de France entre 1978 et 1980. De La préparation du roman à la vie intime de l’universitaire et théoricien critique, une pensée féconde accessible à tout public.

Un rectangle blanc au sol, une chaise et une table avec crayons et feuilles de papier, de temps à autre les couleurs changeantes au fil de la représentation… L’homme s’avance au-devant du public, tout à la fois détendu et concentré sur ses pensées. Pas sur ses notes, qu’il ne consultera presque jamais, pourtant il disserte sur son cours patiemment rédigé, parsemé de citations finement recherchées. Le roman en littérature, tel est le thème, sa genèse, sa conception, mieux encore : comment écrire, pourquoi écrire ? Du théâtre intello pour bobos, aucunement, un solo d’à peine 75mn flamboyant et fascinant, jouissif et festif, truffé d’intelligence et d’humour.

Le point de départ de la réflexion de Barthes, que Vincent Dissez distille avec finesse et malice, la réflexion de Dante qui rêve d’une Vita Nova, une vie nouvelle qui subjugue l’universitaire, l’invite à « une sorte de conversion littéraire », selon son propos. « L’idée d’entrer en littérature, d’entrer en écriture, l’idée d’écrire comme si je ne l’avais jamais fait », que tout instant de sa vie soit désormais intégré à l’écriture… Un projet fou, insensé bien sûr, « une sorte d’illumination » qu’il éclaire de moult illustrations puisées chez ces auteurs qui l’ont nourri et qu’il chérit, de Pascal à Chateaubriand, Flaubert à Rimbaud, Kafka à Proust… Lors de ce séminaire au Collège de France, Roland Barthes a joué de l’oralité, a beaucoup improvisé, surtout comme jamais auparavant il s’est livré, dévoilé en toute intimité, mêlant les épisodes de sa vie à ses divagations littéraires de haute intensité. Un personnage d’une grande sensibilité, proche de son auditoire, un esprit truffé d’un humour renversant.

Une série de cours, dispensés au Collège de France en 1978-80, enregistrée puis publiée en 2015 sous le titre La préparation du roman, dans l’ouvrage de 780 pages Sylvain Maurice a taillé, coupé, sélectionné pour offrir ce florilège d’une incroyable richesse. Dans une mise en scène, comme à l’habitude, épurée, ciselée avec précision, dans une économie de mouvements qui privilégie la parole, son écoute et son partage. Un égal bonheur, pour l’adolescent et ses parents, qui mêle le rire à l’érudition, le plaisir à l’émotion, qui invite avec force chacune et chacun à lire et écrire, à s’engager dans une vie nouvelle où l’intellect et le sensoriel se conjuguent avec semblable acuité. Un récital de mots et pensées que Vincent Dissez, l’un des comédiens fétiches de Sylvain Maurice, délivre avec gourmandise et intensité, d’un naturel confondant sans prétention à copier Barthes, juste pénétré de la parole du maître, l’auteur des Mythologies et des Fragments d’un discours amoureux. D’une voix posée, d’une subtilité hésitante à l’image d’un conférencier cherchant ses mots, le miracle surgit, perdure à l’infini : le spectateur scotché au regard du récitant ! Le miracle du spectacle vivant. Yonnel Liégeois, photos Christophe Raynaud de Lage

Le projet Barthes, Sylvain Maurice : jusqu’au 21/03, du lundi au vendredi à 20h, le samedi à 18h, le jeudi 19/03 à 14h30. Diverses rencontres et débats sont prévus lors des représentations des 16 et 19/03. Théâtre L’échangeur, 59 avenue du Général de Gaulle, 93170 Bagnolet (Tél. : 01.43.62.71.20). Les spectateurs qui le désirent sont invités à rejoindre le collectif qui se bat pour la pérennité de L’échangeur, menacé de fermeture suite à la coupe de subventions.

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Ahmadou Kourouma n’était pas obligé…

En ce mois de mars, s’affiche sur grand écran Allah n’est pas obligé. Un long métrage d’animation réalisé par Zaven Najjar, l’adaptation du roman au titre éponyme d’Ahmadou Kourouma, prix Renaudot et prix Goncourt des Lycéens en 2000. Le film donne à voir une réalité dramatique : celle des enfants-soldats, enrôlés de force dans des milices armées dès leur plus jeune âge.

« Le film aborde un sujet d’une extrême violence à travers le regard d’un enfant, sans didactisme. Zaven Najjar maintient l’équilibre entre l’empathie pour son héros et le réalisme cru de la guerre. Parfois dérangeant mais toujours maîtrisé, c’est un film qui n’hésite pas à aborder des thèmes difficiles, mais essentiels à transmettre ». Lola Antonini, Les écrans du Sud

Aujourd’hui, on estime à plus de 250 000 le nombre d’enfants soldats engagés activement dans un conflit armé. Une estimation vague, en l’absence de données officielles. Nombre d’entre eux sont enrôlés de force ou s’engagent « volontairement » pour sortir de la précarité. Du fait de leur vulnérabilité, ces enfants sont avant tout des victimes. Leur participation à un conflit est une violation du droit international et de la Convention Internationale des droits de l’enfant. Avec d’autres organisations humanitaires, Amnesty international s’y oppose fermement.

Créé en 2004 au Salon du livre de Genève, le Prix Ahmadou Kourouma honore chaque année un auteur d’expression française, africain ou d’origine africaine. Pour un ouvrage, roman – récit ou nouvelles, dont « l’esprit d’indépendance, de clairvoyance et de lucidité s’inscrit dans l’héritage littéraire et humaniste légué par le romancier ivoirien ». À l’occasion de la sortie de ce superbe film que nous soutenons et vous invitons expressément à découvrir, Chantiers de culture remet en ligne l’entretien exclusif qu’Ahmadou Kourama nous accordait en son exil lyonnais, quelques semaines avant son décès le 11 décembre 2003. En hommage au grand pourfendeur de toutes les dictatures, au sage griot de l’Afrique contemporaine. Yonnel Liégeois

Ahmadou Kourouma, griot des temps modernes

Né en 1927 à Boundiali en Côte d’Ivoire, Ahmadou Kourouma s’affiche comme l’un des plus grands écrivains d’Afrique noire. Prix du Livre Inter en 1998 avec En attendant le vote des bêtes sauvages, Prix Renaudot et Prix Goncourt des Lycéens en 2000 pour Allah n’est pas obligé, son œuvre littéraire se révèle alors au grand public. Une écriture foisonnante, détonante et luxuriante, la magistrale plume d’un « colossal » romancier ivoirien.

Yonnel Liégeois – Natif de Côte d’Ivoire, vous êtes certainement affecté par les événements dramatiques (en 2003, ndlr) qui secouent actuellement votre pays ?

Ahmadou Kourouma – Je suis très inquiet, à plus d’un titre. D’abord pour ma famille restée là-bas qui me donne des nouvelles pas toujours rassurantes, ensuite pour l’avenir du pays qui s’enfonce progressivement dans la guerre civile. Pour moi-même, enfin, puisque la presse ivoirienne m’accuse d’avoir déclaré en Allemagne la présence de « tueurs à gage dans l’entourage du président Laurent Ghagbo ». Une affirmation erronée : lors de cette conférence de presse à l’occasion de la sortie de mon livre Allah n’est pas obligé en traduction allemande, j’ai simplement dit qu’il y avait des tueurs en Côte d’Ivoire…

Y.L. – Le quotidien ivoirien L’inter écrit que vous êtes dans l’incapacité de dire si vous avez obtenu la nationalité ivoirienne par adoption ou par naturalisation. Que penser de l’idée d’« ivoirité » ?

A.K. – Une absurdité, et c’est cette absurdité qui nous conduit au chaos présent ! L’ivoirité est une absurdité en tant qu’argument politique. Comment peut-on parler de racines séculaires en Afrique, alors que les tribus et les peuples ont été divisés pour constituer des États dans le seul intérêt des puissances occidentales coloniales ? En Côte d’Ivoire, comme pour toute l’Afrique, la démocratie est la seule solution, on n’a pas le choix. Que l’on soit illettré ou non, nous pouvons y arriver. Ne détruisons pas la Côte d’Ivoire, un pays florissant et paisible s’est transformé subitement en un vrai champ de bataille. Mon message est un appel à la paix et à la raison, il nous faut retrouver le chemin du dialogue entre Ivoiriens. Je suis moi-même originaire de la région du Nord, près de la frontière avec le Mali, je suis né en 1927 à Boundiali. Je suis terriblement inquiet, mais je garde encore espoir en l’avenir.

Y.L. – Des Soleils des indépendances, votre premier livre considéré aujourd’hui comme un classique de la littérature africaine, à Allah n’est pas obligé, vous posez un regard sévère sur le pouvoir en Afrique. Pour paraphraser le titre de l’un de vos ouvrages, ne peut-il donc se concevoir qu’en « bête sauvage », qu’en prédateur capable de dévorer ses propres enfants ?

A.K. – Cessons de voir le continent africain avec les seules images d’Amin Dada, de Bokassa et d’autres… L’Afrique compte cinquante-quatre États, ils ne sont pas tous en guerre ! À l’heure des indépendances, après la période de l’esclavage, nous avons hérité des dictatures issues du temps de la « guerre froide » avec des présidents au long cours comme Houphouët-Boigny en Côte d’Ivoire, avec les partis uniques. L’Occident s’est façonné une image de l’Afrique à sa convenance, entre guerres tribales et conflits ethniques, qui l’autorise à se penser comme seul territoire civilisé et démocratique. Or, la démocratie n’est pas une spécificité occidentale, les pays d’Occident ne sont pas nés avec, loin s’en faut ! La démocratie s’impose aux hommes, où qu’ils soient et quels qu’ils soient, mais personne ne peut vous l’imposer. Je crois en l’avenir de l’Afrique, les progrès sont lents, mais l’Afrique est en progrès.

Y.L. – Malgré génocides et catastrophes humanitaires en Sierra Leone et au Libéria, votre dernier roman Allah n’est pas obligé s’en fait l’écho dans une langue paradoxalement chargée d’humour. C’est une histoire terrifiante pourtant que celle de Birahima, ce « p’tit nègre Malinké de dix ou douze ans », sans père ni mère et embrigadé comme enfant-soldat ?

A.K. – Écrire s’apparente pour moi à un devoir de mémoire. Pour dénoncer, de mon premier roman jusqu’à aujourd’hui, le mensonge, la dictature, les atrocités commises pour prendre ou conserver le pouvoir. Des réalités dont l’Afrique, hélas, n’a pas le monopole. Lors d’un récent voyage en Allemagne, l’un de mes interlocuteurs m’a signalé l’existence d’un roman relatant la guerre de Cent ans qui traitait du même sujet. Avec encore plus de force et de violence à propos des enfants-soldats. Outre mon étonnement et ma surprise, est confortée ma conviction que dictature et pouvoir corrompu conduisent partout à semblables atrocités, même en Occident. Je n’ai pas vraiment choisi le thème de ce livre, ce sont des enfants qui me l’ont presque imposé ! Participant en Éthiopie à une conférence sur les enfants-soldats de la Corne de l’Afrique, j’en ai rencontré plusieurs, originaires de Somalie. Ils m’ont demandé d’écrire leur histoire, ce qu’ils avaient vécu. Des événements atroces, terribles, inimaginables : pensez que certains ont dû tuer leurs parents pour être enrôlés. Un mélange de cruauté et d’innocence insoutenable. Faire parler un enfant avec ses mots, exploité dans son innocence et inconscient de la portée réelle de ses actes, était une façon pour moi de rendre cette violence lisible et recevable par le lecteur. Sans volonté délibérée de condamner l’Afrique seule, je le répète, mais avec la ferme intention de dénoncer tous ceux qui fomentent ou entretiennent ce genre de conflit, qu’ils soient d’Afrique ou d’ailleurs.

Y.L. – Mathématicien de formation, vous êtes entré en littérature à quarante-quatre ans. Pourquoi à un âge si tardif ?

A.K. – Ce sont presque toujours les événements qui m’ont obligé à prendre la plume. La Côte d’Ivoire indépendante, je fus accusé de complot et emprisonné par le président Houphouët-Boigny. Libéré, je fus contraint à l’exil en Algérie. De cette époque, a germé l’écriture de mon premier roman, Les soleils des indépendances. Écrit en 1964, publié seulement en 1970 en France : jusqu’alors, les maisons d’édition refusaient le manuscrit pour cause de « mauvais français » que je mêlais au Malinké, ma langue d’origine, par peur peut-être des premières dérives du pouvoir que je dénonçai déjà au lendemain des indépendances. En ces années-là, nous nous disions tous communistes, y compris Houphouët-Boigny, en ces temps de « guerre froide » nous croyions tous sincèrement que le socialisme était l’avenir de l’Afrique. Si le livre connut un grand succès, au point que d’aucuns parlent d’un « classique » de la littérature, mon sort personnel connut un autre cours : dix ans d’exil au Cameroun d’abord, puis dix ans au Togo. Ce n’est qu’en 1993 que je pus enfin revenir au pays.

Y.L. – Vous usez d’une langue métissée qui se joue avec bonheur du français et du malinké, cette langue « p’tit nègre parlée en de nombreuses républiques bananières et foutues ». Au point que votre héros compulse quatre dictionnaires pour bien faire sentir au lecteur « sa vie de merde » ! À vous lire, on songe à la nouvelle génération d’auteurs antillais, de Glissant à Chamoiseau.

A.K. – Votre remarque me fait sourire. Lecteurs et critiques me font souvent la même réflexion : « vous écrivez comme Chamoiseau ». Je m’en amuse, je le reçois avec humour, mais il serait plus juste d’inverser la proposition : il me semble bien que Chamoiseau était encore en culottes courtes lorsque j’écrivais mon premier roman ! Je n’ai pas le sentiment de prendre une revanche sur la langue française. Elle n’est pas une langue passagère, elle est la langue de l’échange et du dialogue, mais il me semble impérieux qu’elle s’adapte à la culture africaine. Je m’y sens à l’étroit, d’où cet enjeu pour moi de la subvertir et de la charger d’un sens nouveau. Au contraire du français qui est une langue écrite et codifiée, la langue africaine relève de l’oralité. D’où son extrême richesse et souplesse, cette créativité de tous les instants à chaque fois qu’elle est parlée. Lorsque vous usez d’un mot pour signifier un objet en français, en Afrique nous en disposons de trente-cinq pour le nommer ! D’où mon admiration pour Céline, en tant qu’écrivain, que je lis et relis : c’est très certainement le romancier français qui a le plus et le mieux travaillé l’oralité de la langue.

Y.L. – En guise de conclusion provisoire à cet entretien, quels sont vos souhaits et projets, tant en politique qu’en littérature ?

A.K. – Je crois toujours que le socialisme peut sauver le monde, l’individualisme n’est pas une voie d’avenir. Le mouvement anti-mondialisation est porteur d’espérance. Il me vient parfois à rêver d’une sorte de plan Marshall pour sortir le continent africain du marasme économique. Après les temps de l’esclavage et de la colonisation, l’Afrique le mérite vraiment ! Quant à mes travaux d’écriture, je songe à un livre qui conterait l’histoire du président Sékou Touré (1922-1984, ndlr), ce « dictateur de gauche ». Une biographie romancée, à la demande de mes amis guinéens. Toujours le devoir de mémoire. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

Les ouvrages d’Ahmadou Kourouma : Les soleils des indépendances, Monné,outrages et défis, En attendant le vote des bêtes sauvages, Allah n’est pas obligé, Quand on refuse on dit non (paru à titre posthume). Tous disponibles dans la collection Points Seuil.

Kourouma, un grand d’Afrique

De stature olympienne, à la voix et au rire tonitruants, Ahmadou Kourouma ressemblait à ces sages d’antan, à ces anciens dont la parole, nourrie de l’expérience, de la mémoire et de la coutume, s’imposait comme une évidence. De nature conviviale, empreint d’une chaleur et d’une bonhomie naturelles qui transformaient d’emblée son interlocuteur en ami et en frère, Kourouma l’exilé n’aura donc pas revu sa terre natale avant de s’éteindre. Pour cause de conflit en Côte d’Ivoire, lui le natif de Boundiali en 1927, le Malinké de confession musulmane originaire de la région Nord, près de la frontière malienne.

Ahmadou Kourouma s’est bâti un étonnant itinéraire littéraire. En quatre romans seulement, mais quels romans : tout à la fois fables poétiques, brûlots épiques, manifestes politiques ! C’est le Prix du Livre Inter en 1998 pour En attendant le vote des bêtes sauvages qui le révèle au grand public et lui accorde reconnaissance et notoriété justifiées. Deux années plus tard, il est couronné en 2000 du Prix Renaudot et du Prix Goncourt des Lycéens pour Allah n’est pas obligé. De puissants ouvrages, sans concession envers les potentats locaux, une plume acérée devenue l’arme de prédilection du démocrate et de l’humaniste dès les premières heures de l’indépendance africaine.

De la tradition à la modernité, entre humour et tragédie, Ahmadou Kourouma brosse dans son œuvre un tableau étonnant et détonant de la société africaine. Dans une langue métissée qui marie à profusion le malinké au français, un style qui balance entre poétique et réalisme, une écriture surtout qui se nourrit de cette oralité pour transformer le romancier en authentique griot des temps modernes. À lire ou relire avec jubilation, pour éprouver l’ivresse des mots et découvrir la beauté cachée des terres d’Afrique. Yonnel Liégeois

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Sapho en force

Le 08/03 à Tomblaine (54), Sapho est en concert en compagnie du guitariste flamenco Vicente Almaraz. La compositrice-interprète, poétesse et même dessinatrice, continue à nous bluffer du haut de ses 50 ans de carrière. Avec la sortie de son Live au New Morning, ses chansons nous font voyager tout autour de la planète. Un régal !

Sapho incarne la liberté dans toute sa beauté, celle qui mélange les inspirations, les langues, les poésies pour sublimer l’amour et casser les codes comme les diktats. Son album Live au New Morning (concert enregistré en mars 2024) le démontre avec brio. Les quinze chansons, puisées dans sa vingtaine d’albums, mêlent les époques comme les univers. Il démarre avec celui de William Shakespeare et Willow, se poursuit avec son personnage Iago sur une musique bien rock : « I am not what I am/Je ne suis pas ce que je suis. Je suis Iago. Je suis Desdémone. Je suis Othello… ». On croise plus tard celui de Cassandre : « Si tu revenais Cassandre, arrivée aujourd’hui en France, annoncer les catastrophes, les maux de la vie/Tu ferais un malheur (…) A côté de toi, Zemmour, Finky seraient des amateurs »… Elle porte haut avec ses musiciens hors pairs les vers de Rimbaud (Le dormeur du val ) ou de Mahmoud Darwich avec L’art d’aimer en arabe et en français. Chère Sapho, elle partit il y a quelques années chanter à Gaza, à Bagdad, à Nazareth avec un orchestre oriental mêlant juifs, chrétiens et musulmans. « A un moment donné, la vie va vaincre la mort. Ils vont arrêter de s’entretuer, ce n’est pas possible », lâchait-elle, le 10 février, au micro de radio Libertaire.

« Fous-moi la paix le barbu, les hommes tombent sous mes charmes/Les femmes se tuent de jalousie/ Je suis libre et je suis en vie ». Chanté en arabe et en français, le morceau Lala Imilia nous invite à résister et à danser tout comme Tam Tam : « Je chante une sérénade sous le ciel andalou des dames/Souris sous la pression franquiste/Au fond de ma rêverie Tam Tam/Les rockeurs, agents du futur, établissent la liaison sur les nuits de la Kommandantur et le vieux passé des passions ». Sapho qui livra un Ferré flamenco détonant en 2006 reprend aussi L’Affiche rouge d’Aragon. Ses morceaux s’enchaînent, graves et légers, entrecoupés de ses délicieux éclats de rire et des applaudissements du public. « Ne me fais pas mal, c’est trop bon/Sois plus radical, prends l’avion »… « Maman, j’aime les voyous », entonne-t-elle encore. L’album se finit sur la chanson arabo-andalouse de Mohamed Bendebbah Koum Tara : « Toi qui nous sers à boire du vin, les nuits de jardin/Profitons de la vie, une heure au moins ». La balade est enchanteresse. Amélie Meffre, photo Steiner/Pecheteau

Sapho, en concert : Le 08/03, à 18h. Espace Jean-Jaurès, Place des arts, 54510 Tomblaine (Tél. : 03.83.33.27.50).

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Jean-Yves Mollier, censuré !

Selon Le Monde, l’entretien de l’historien de l’édition Jean-Yves Mollier au sujet du groupe Hachette a été amputé. En cause ? Depuis le rachat du groupe par Vivendi dont le principal actionnaire est Bolloré, une réponse dénonçant l’ingérence dans les contenus éditoriaux. Paru le 24/02, un article du quotidien L’humanité.

C’est une censure pure et simple. Un comble pour un historien spécialiste de l’édition qui a écrit plusieurs ouvrages sur le sujet. Selon les révélations du Monde, l’entretien qu’a donné Jean-Yves Mollier à Livres Hebdo à propos du groupe Hachette, qui fête ses 200 ans, a été caviardé par la revue professionnelle. Auteur de deux livres de référence (Louis Hachette (1800-1864) : le fondateur d’un empire, Fayard 1999, et Hachette, le géant aux ailes brisées, L’Atelier 2015), le professeur émérite à l’université Paris-Saclay détaille la longue et passionnante histoire du géant mondial de l’édition jusqu’à son rachat en 2023 par Vivendi, dont le principal actionnaire est le groupe Bolloré. D’abord publié intégralement sur le site lundi 23 février, l’entretien a été amputé d’une question et de sa réponse détaillant les pressions sur les éditeurs des différentes filiales du groupe (dont Fayard) depuis la fin de l’ère Lagardère.

Les dangers qui menacent l’édition

Dans un mail envoyé le mardi 24 février à 8H50, Jean Yves Mollier a été averti par Jacques Braunstein, rédacteur en chef de Livres Hebdo. « La direction de Livres Hebdo m’a demandé de supprimer de votre interview la question et la réponse concernant la gouvernance actuelle du groupe Hachette. Sachez que j’en suis désolé mais n’ai pas pu faire autrement », écrit le journaliste. Envoyé au Monde et à l’Humanité par l’historien, le passage retiré de l’entretien était le suivant :

Quelle est la clé de la longévité du groupe sur deux siècles ?

« Jusqu’à Jean-Luc Lagardère, la direction du groupe a eu l’intelligence de ne jamais se mêler d’édition. Les directeurs des filiales, qu’on qualifiait de « seigneurs féodaux », avaient une autonomie absolue. Jean-Luc Lagardère n’a jamais téléphoné à Jean-Claude Lattès, Claude Durand ou Jean-Claude Fasquelle pour leur dire qui publier ou censurer un auteur. Arnaud Lagardère a conservé cette attitude jusqu’à la prise de contrôle de Vincent Bolloré en 2022.  La première tentative d’interférence est venue de Nicolas Sarkozy, entré au conseil d’administration de Lagardère Groupe en 2020. Ne comprenant pas qu’il n’était pas membre du conseil de Hachette Livre, il est intervenu auprès d’Olivier Nora (PDG de Grasset et anciennement de Fayard) pour se plaindre d’un livre qui lui déplaisait. La réponse d’Olivier Nora fut ferme et, quoi qu’il ait affirmé vouloir son départ, il ne l’a pas obtenu. L’indépendance des éditeurs était la caractéristique du groupe Hachette jusqu’à cette date, mais le départ de Sophie de Closets de la direction de Fayard (en 2022) montre qu’il y a eu une rupture, puisque la PDG de cette filiale a préféré partir plutôt que de céder aux pressions de sa direction ».

Contacté par le quotidien du soir, le directeur de la publication de Livres Hebdo, Michel Lanneau, précise n’avoir subi « aucune pression de Hachette ni du Syndicat national de l’édition ». Auteur d’une Brève histoire de la concentration dans le monde du livre (Libertalia, 2022, 198 p., 10€), Jean-Yves Mollier s’exprime régulièrement sur la recomposition du paysage éditorial et les dangers qui menacent l’édition aux mains de quelques grands groupes, terrain d’une offensive idéologique de l’extrême droite. La rédaction, photo Ayoub Benkarroum

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Les héros de la petite reine

Au théâtre de la Concorde, à Paris, Jacques Vincey présente Forcenés. Seul en selle et à coups de pédale, Léo Gardy raconte l’épopée du cyclisme. L’adaptation à la scène des chroniques sportives de Philippe Bordas. Une prose héroïque à la Céline, aux accents de tragédie classique.

« Le cyclisme prend la mesure du monde dans ses excès. Il exige démesure de l’homme, une tension complète qui touche aux organes et au cerveau. C’est le lieu infernal du maximalisme », avertit Philippe Bordas, dans Forcenés. D’Anquetil à Hinault, c’est la geste du cyclisme que relate l’auteur, qui fut le chroniqueur sportif à L’Équipe (1984-1989) avant de devenir photographe en Afrique, d’où son sens de l’image et de la formule. Jacques Vincey, adepte lui aussi de la petite reine, découvre, grâce à une émission de radio, ce texte dont la qualité littéraire le frappe. Il l’adapte pour l’un des jeunes comédiens avec lequel il travaille. Léo Gardy, passionné de vélo, relève le défi et enfourche sa bécane pour un solo d’une heure quinze. Le metteur en scène a puisé à sa guise dans les chroniques fragmentaires qui composent l’opus de Philippe Bordas, portraits enflammés, dans une prose héroïque à la Céline, à la lisière de la poésie. Il y a des accents de tragédie classique dans son vocabulaire, et de l’alexandrin dans ses phrases.

Un comédien en mouvement

À cheval sur son destrier mécanique (un home trainer), il pédale sans relâche tandis que sur l’écran, derrière lui, défilent les paysages et des films d’actualité. Un dialogue constant s’établit entre le comédien en action, son texte et ces archives en noir et blanc puis, au fil du temps, en couleurs. Il n’est pas seul dans sa course : gros plans de cyclistes, maelstrom des pelotons, supporteurs en délire l’accompagnent, ainsi qu’une bande son qui fait entendre son souffle et les cliquetis du pédalier, comme s’il roulait lui-même sur la route dans des courses mémorables, en particulier le Tour de France, ou le Paris-Roubaix dit l’Enfer du Nord. Pour commencer, on voit Anquetil, « sang de reptile » et légèreté d’oiseau, « un blondin sans passé (… ) qui enroule un braquet sans exemple ». Et son exploit inouï, enchainer sans dormir le Critérium du Dauphiné Libéré avec un Paris-Bordeaux : « une Iliade suivie d’une Odyssée » dont on suit les étapes, sa lutte contre la douleur, ses moments de découragement, jusqu’à la victoire au Parc-des -Princes, avec 2 600 kilomètres dans les jambes, sous les vivats de la foule.

Raymond Poulidor le chouchou des Français, qui le talonne en éternel second, est, lui, à peine cité. Il y a aussi les grimpeurs célèbres, du temps où les dérailleurs étaient interdits. On reconnait « le roi de la montagne », René Pottier, à son calot blanc de pâtissier, Gino Bartali. Il y a son challenger acharné, le campionissimo Fausto Coppi « géant maigre ayant fui le salariat du lumpen milanais », vainqueur du Tour d’Italie en 1936, puis entré dans la Résistance contre Mussolini. « Son style tient du récitatif et illustre le théorème sur l’énergie mécanique de Rerverdy : “La vie est grave, il faut gravir“ »… D’autres suivront le chemin de la gloire : Robic «  un Iago nabot (…) pantin hydrocéphale (…) vilain », de 1947 jusqu’à la fin des années 1950. Et l’incandescent Charly Gaul qui bat le record du Ventoux. Il faudra attendre 40 ans et les progrès mécaniques pour qu’il soit égalé. De destinée en destinée plus ou moins rocambolesque, immergé dans la course des autres, dirigé au cordeau par Jacques Vincey, Léo Gardy fait entendre avec aisance l’ode de l’auteur à ces forcenés du bitume.

Grandeur et décadence

Cet exercice d’admiration pour ces hommes qui ont sculpté notre imaginaire collectif ne va pas sans questions. « Le cyclisme, à l’instar de la tragédie antique et de l’épopée, est un genre aujourd’hui disparu ». La légende dorée du cyclisme n’aura duré qu’un siècle. Pour sombrer dans le spectaculaire, être pervertie par le dopage, l’appât du gain et le mercantilisme dans un monde faussé par la pollution, la génétique et la pharmacopée bio-énergique. Le sport a ses martyrs, ceux qui ont visé trop haut, trop grand comme le « pirate » Marco Pantani, victime d’une overdose de cocaïne : « Combien d’hommes sombrent dans une tristesse torride en cherchant à rattraper leur rêve », écrivait avant sa mort cet enfant pauvre, vainqueur des Tours de France et d’Italie entre 1994 et 2003. Il faut dire que la plupart de ces champions ne sont pas nés avec une cuillère d’argent dans la bouche. « Ces aristos du populo », selon Philippe Audiard, sont arrivés à la force du mollet.

Le spectacle convoque un monde perdu, un monde artisanal d’avant les diffusions télévisées mondiales. Il interroge l’ivresse de l’extrême qui pousse les corps à des exploits surhumains. Car le cyclisme est fait de démesure. On voit sur l’écran un vélo défier un cheval au galop. À l’instar des pratiques extrêmes d’aujourd’hui, aux consonances anglo-saxonnes (ultra trail, ultra cycling, iron man…), les champions de la petite reine cherchent l’extase kinesthésique, « l’émotion esthétique de la vitesse dans le soleil et la lumière » d’un Alfred Jarry, les « illuminations profanes » d’un Walter Benjamin. Sur scène, Léo Gardy réalise le rêve auquel il renonça pour des raisons de santé : devenir un professionnel du cyclisme. Il allie ici ses deux passions en faisant vibrer la prose de Philippe Bordas tout en alignant 24 kilomètres chrono dans la soirée. Au sortir du spectacle, il nous reste à enfourcher une bicyclette ou à nous plonger, par défaut, dans les romans de Philippe Bordas. Mireille Davidovici, photos Christophe Raynaud de Lage

Forcenés, Jacques Vincey : jusqu’au 28/02, à 20h. Théâtre de la Concorde, 1-3 avenue Gabriel, 75008 Paris (Tél. : 01.71.27.97.17). En juillet 2026, au festival d’Avignon. Le recueil de Philippe Bordas est disponible aux éditions Gallimard (Folio, 352 p., 9€20).

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Le flan, une drôle d’histoire !

Aux éditions Pérégrines, l’humoriste Alexis Le Rossignol publie Petite philosophie du flan. La recette est tellement simple qu’il est très difficile de savoir d’où elle vient, chaque région du monde a élaboré sa propre version. Paru dans le mensuel Sciences humaines (N°385, 02/26), un article de Frédéric Manzini.

Mettez sur le feu du lait, des œufs et du sucre jusqu’à l’obtention d’un mélange bien lisse. Nul besoin d’être un génie pâtissier pour faire un flan et c’est pourquoi il est très difficile de lui assigner une origine précise. Vient-il de la cuisine romaine, a-t-il été inventé dans la région d’Amiens au cours du 13e siècle ou en Angleterre à la faveur du couronnement d’Henri IV en 1399 ? Il n’existe pas « un » flan, mais de multiples variétés selon qu’on ajoute de la crème, de la farine, de la vanille…

« Trembler, mais rester debout. Et si la sagesse, c’était d’adopter une vie flanesque ? » Alexis Le Rossignol

Chaque région du monde a élaboré sa propre version, pâtissière ou non, à partager ou en portion individuelle, depuis le pastel de nata portugais jusqu’au flan thaï ou au haupia hawaïen au lait de coco, en passant par la custard tart britannique ou le leche asada chilien. Sait-on seulement où s’arrêtent le pudding et la crème caramel et où commence le flan ? Voilà tout le problème du flan : ses contours pas très nets, sa texture tremblante, son manque de tenue et de consistance le rendent difficile à cerner.

Or, cette plasticité est aussi la raison de son succès : en prêtant sa simplicité à tous les parfums et toutes les saveurs, il donne libre cours aux plus extravagantes des créations pâtissières. Faute d’avoir été inventé, le flan ne cesse donc d’être réinventé, au point de connaître un engouement spectaculaire ces dernières années avec le développement de bars à flans et même, à Paris, la tenue d’un « Festival du flan » ! Gâteau accessible, simple et populaire par excellence, ne risque-t-on pas alors de perdre l’« esprit » du flan, comme s’en inquiète l’humoriste Alexis Le Rossignol, auteur d’un livre et d’un sketch absurde et désopilant sur le sujet ? La menace est sérieuse, ce n’est pas du flan ! Frédéric Manzini

Petite philosophie du flan, Alexis Le Rossignol (éditions Les Pérégrines, 176 p., 14€)

« Faire de Sciences Humaines un lien de savoir à un moment où l’histoire s’opacifie et où les discours informés se trouvent recouverts par un brouhaha permanent », Héloïse Lhérété, la directrice de la rédaction, s’en réjouit ! Au sommaire du numéro 385, un dossier sur La psychologie de l’audace ainsi qu’un passionnant portrait de l’historienne Michelle Perrot, pionnière en France de l’histoire des femmes. Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des Sites amis. Un magazine dont nous conseillons vivement la lecture. Yonnel Liégeois

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Téhéran, de l’exil à l’asile

Au Studio Marigny (75), Aïla Navidi propose 4211 km. La distance, entre Téhéran et Paris, qui sépare de ses proches une famille contrainte à l’exil. De la dictature sous le règne du chah à la torture sous le joug du régime islamique, le combat pour la liberté entre amour d’un pays et espoir d’un retour.

Le plateau recouvert d’un immense tapis persan, la fête peut commencer : Yalda donne naissance à son premier enfant, ses parents Mina et Fereydoun rayonnent de bonheur ! Il n’en fut pas toujours ainsi du temps où, épris de démocratie et de liberté, ils combattaient le régime du chah d’Iran. Prison et torture déjà jusqu’à la chute et à la fuite en Egypte des Pahlavi en 1979, torture et prison encore au lendemain de leur révolution avortée et confisquée par l’ayatollah Khomeini avec l’instauration de la République islamique… Face à la répression programmée, l’exil obligé en 1980 par instinct de survie !

Entre humour et tragédie, Yalda raconte et se raconte. Avec passion, en un langage fleuri et coloré : sa propre naissance en France, ses années de jeunesse en banlieue parisienne, sa découverte d’un pays que ses parents ne cessent de lui décrire et louer, leur confiance chevillée au corps en un avenir radieux, l’accueil incessant de réfugiés iraniens dans le petit appartement… Des scènes fortes de la vie au quotidien loin des leurs et de leurs racines, ponctuées de musique et de chants, entrecoupées de flashbacks où reviennent en mémoire les atrocités commises par les mollahs et leurs affidés, les gardiens de la révolution. « Quand nous sommes partis, nous pensions que c’était pour six mois, ça fait trente-cinq ans », raconte un jour son père à Aïla Navidi, l’auteure et metteure en scène de 4211 km (deux Molière en 2024 : meilleur spectacle dans le théâtre privé, révélation féminine pour Olivia Pavlou-Graham). D’où cette envie d’écrire, vite transformée en nécessité « pour mettre en lumière le destin d’une famille déracinée et d’une fille en quête d’identité », confesse-t-elle.

Hommage d’une jeune femme à ses parents, Aïla Navidi donne à comprendre, voir et entendre la douleur du partir de tout exilé, l’attachement viscéral à une terre d’origine, l’espérance ancrée dans le cœur et les tripes d’un possible retour. De parcours individuels en saga universelle, une pièce qui bouscule nos certitudes et ravive nos convictions en la liberté sauvegardée à l’heure où des milliers d’hommes et femmes, d’Iran en Ukraine, de Palestine en Afghanistan, combattent et meurent pour la défense de leur droit à la parole et à la vie. Au tableau final, pour mémoire, défilent en fond de scène les noms des victimes torturées, assassinées ou pendues, depuis la mort de la jeune Mahsa Amini en septembre 2022 pour avoir mal porté son voile ! Au bilan de l’ultime répression, l’ampleur du massacre en janvier 2026 : de 30 000 à 50 000 morts, un bilan très provisoire, 100 000 blessés… Des cris de désespoir aux lueurs futures, un spectacle de toute beauté et d’une profonde humanité. Yonnel Liégeois

4211 km, Aïla Navidi : jusqu’au 12/04, du mercredi au samedi à 21h00, le dimanche à 15h00. Théâtre Marigny, Carré Marigny, 75008 Paris (Tél. : 01.86.47.72.77).

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Le manifeste de Karl

Le 21 février 1848, Marx et Engels publient le Manifeste du Parti Communiste. Plus qu’un texte théorique, toujours d’actualité, un appel à lutter contre les inégalités sociales. Pour un équitable partage des richesses.

Paraît à Londres le 21 février 1848, le Manifeste du Parti communiste rédigé par Karl Marx et Friedrich Engels à la demande de la Ligue des communistes. Ce court texte, facilement accessible, va devenir l’un des écrits politiques les plus influents de l’histoire contemporaine. Au moment où l’Europe entre en ébullition révolutionnaire, le Manifeste expose une analyse nouvelle : l’histoire de toute société jusqu’à nos jours est l’histoire de la lutte des classes. Il décrit le rôle révolutionnaire du prolétariat, critique le capitalisme naissant et appelle les travailleurs de tous les pays à s’unir. À l’heure où l’extrême droite et les forces conservatrices pavanent dans les rues de France et d’ailleurs, il peut être salutaire de relire quelques textes fondamentaux en ces temps troublés et troublants,

Son mot d’ordre final — « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » — traverse les décennies et inspire la formation des partis ouvriers, des syndicats de masse et des grandes révolutions du XXᵉ siècle. Publié à la veille des révolutions de 1848, le Manifeste n’est pas seulement un texte théorique : il est un appel à l’organisation politique du monde du travail et à la transformation radicale de la société. Contre les inégalités sociales, pour un équitable partage des richesses, l’égalité et la fraternité entre citoyens. Yonnel Liégeois

Le manifeste du Parti communiste, Karl Marx et Friedrich Engels (éditions de La Dispute – Les éditions sociales, 140 p., 10€).

Cette nouvelle édition offre toutes les préfaces de Marx et d’Engels publiées de leur vivant, possédant un grand intérêt documentaire, théorique et politique. Ces textes sont présentés par la philosophe Isabelle Garo qui en livre les enjeux théoriques et politiques, avec une préface de l’écrivain Éric Vuillard qui s’intéresse à l’ incroyable charge littéraire du Manifeste.

Le Manifeste, un grand texte émancipateur

« Alors que la domination est pour la première fois sur le point de devenir mondiale, que les inégalités atteignent désormais des niveaux infiniment plus élevés que durant la période féodale, tandis que la concentration du pouvoir entre quelques mains est devenue un motif d’effroi, que partout la vie sociale se fracture entre les nouveaux privilégiés et la masse des gens ordinaires, tandis que les plus grandes entreprises peuvent désormais concurrencer directement les États, à l’heure où la mondialisation plonge l’humanité entière dans les eaux glacées du calcul égoïste, il faut relire le Manifeste, l’un des grands textes émancipateurs de l’Histoire du monde ». Éric Vuillard

Éric Vuillard et Billy the Kid

D’un ouvrage l’autre, Éric Vuillard poursuit son décryptage de la grande Histoire, en s’installant à la table ou dans les salons feutrés de ceux qui en tirent les ficelles, jusque dans les plaines de l’ouest américain. Avec érudition et brio, fouillant les archives, mettant en scène les événements dont ils nous rapportent les dessous au plus près des documents et des personnages… Qu’il s’empare d’un objet historique unanimement reconnu et connu, il en fait énigme et mystère pour son lecteur, le surprenant de page en page pour lui dévoiler la complexité, familiale-clanique-affairiste-sociale, banale ou scandaleuse du sujet qu’il traite.

Hier le sulfureux Congo du roi des Belges ou l’emblématique 14 juillet au temps de la Bastille, le prix Goncourt 2017 pour L’ordre du jour sur l’agenda du régime nazi ou l’émouvante Guerre des pauvres conduite au XVIème siècle en Allemagne, plus récente l’ahurissante Sortie honorable à propos de l’Indochine française et de la débâcle de Diên Biên Phu au printemps 1954. Au-delà du récit documentaire, Vuillard nous plongeait dans les états d’âme des militaires et leurs errances sur le terrain, les trahisons des politiciens et les gains juteux engrangés par les industriels à l’affût du caoutchouc au mépris des recrues envoyées à la mort de manière délibérée. Aujourd’hui, entre mensonges et fantasmes, affabulations et vérités de l’histoire, Éric Vuillard nous conte Les orphelins, la vie tourmentée du légendaire Billy the Kid. Un petit format, toujours un grand livre ! Yonnel Liégeois

Les orphelins, une histoire de Billy the Kid, Éric Vuillard (éditions Actes sud, 167 p., 20€90)

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La Havane de Padura

Aux éditions Métailié, Leonardo Padura publie Aller à La Havane. Le cubain est l’un des écrivains phares de sa génération. Son nouvel ouvrage est une déclaration d’amour à la capitale, une balade au fil du temps de ses souvenirs.

Tout le ramène à Mantilla, ce quartier légèrement excentré du cœur de La Havane où il est né et vit encore. C’est de là que, depuis plus de trente ans, Leonardo Padura nous raconte sa ville, intranquille et indocile, où l’on croise des hommes et des femmes qui font battre le cœur de la cité. Chez lui, tout nous ramène à La Havane. Son nouvel ouvrage est conçu comme un diptyque qui embrasse tous les genres littéraires dans une construction narrative où des extraits de ses romans d’hier font écho à ses préoccupations actuelles dans un entrelacement vertigineux.

Des personnages hauts en couleur

Sous forme de confidences, Padura observe une ville en mutation, aux murs lépreux et aux rues défoncées, les incivilités qui gagnent, peut-être parce que les seuls slogans révolutionnaires ne suffisent plus. Dans un pays sanctionné par un blocus injuste, la vie se déroule au ralenti. Alors Padura convoque des personnages hauts en couleur : des joueurs de base-ball lui qui, comme tout Cubain qui se respecte, aime passionnément ce sport, des marchands de glace et de grands musiciens de jazz, des voyous légendaires et des amateurs de combats de coqs. Mais aussi des écrivains, Alejo Carpentier et Cabrera Infante, incontournables pour tomber en amour de Cuba.

Aller à La Havane, accompagné d’un portfolio de © Carlos T. Cairo

Sans oublier Manuel Vazquez Montalban et son double, Pepe Carvalho, comme en miroir de lui-même et de son propre double fictionnel, Mario Conde. Ce que nous disent ces deux écrivains et leurs héros désabusés des mutations de Barcelone et de La Havane est à la fois terrible et passionnant. Dans les dédales des rues de La Havane, le long du Malecon, là où se retrouve une jeunesse qui n’a plus rien à perdre et danse et chante au son du reggaeton, Padura se souvient de sa jeunesse, des odeurs de poulet frit, du bruissement permanent de la ville, redessine un plan des avenues autrefois fringantes ; observe quelques changements de nom, le cabaret Montmartre rebaptisé restaurant Moscou…

Leonardo Padura aime La Havane, malgré tout. Il ne nous vend pas un portrait carte postale de la ville, ne nous promène pas dans les quartiers ripolinés pour touristes. Il la raconte avec tendresse et tristesse. Il émane une certaine nostalgie du temps qui passe devant des mutations urbanistiques qui donnent un « sentiment d’étrangéité », écrit-il en créant ce barbarisme. Devant le temps qui passe, les rides et les cheveux blancs de l’auteur avancent comme celles de la ville. Dans nos échanges, Leonardo Padura a précisé : « Je n’ai écrit que 14 romans, tous sont reliés à La Havane ». À jamais. Marie-José Sirach

Aller à La Havane, de Leonardo Padura (traduction René Solis. Éd. Métailié, 368 p., 22€50, portfolio de Carlos T. Cairo).

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Michel Portal, le prince de la clarinette

Disparu le 12 février à l’âge de 90 ans, Michel Portal était un virtuose de toutes les musiques, jazz-classique-contemporaine, un rebelle de la clarinette aux multiples facettes… Natif de Bayonne en 1935, il fait ses classes au conservatoire de la ville pour s’afficher, quelques décennies plus tard, comme un grandiose électron libre et interprète. Soliste ou compagnon de route des plus doués de sa génération, français ou américains, du multi-instrumentiste Bernard Lubat au regretté guitariste Sylvain Luc, il écume petites ou grandes scènes d’Uzeste à Minneapolis, du New Morning à la fête de l’Huma… De Mozart au jazz, clarinette aux lèvres, il aura tout aimé, tout joué, tout vécu avec passion et intensité. Un homme attachant, d’une profonde et sincère humanité, un musicien à l’immense talent.

En hommage à l’artiste, Chantiers de culture remet en ligne l’entretien réalisé en 2016 à l’occasion du Festival de jazz de Saint-Germain à Paris. Entre tradition et improvisation, des pépites désormais à savourer sur platine, de beaux et grands moments de musique et de convivialité. Yonnel Liégeois

Comme Obélix, aussi atypique qu’attachant, Michel Portal fait partie de ces gens qui sont tombés dedans tout petit ! « Très jeune, j’ai ressenti la musique », confesse notre homme. Ses maîtres à l’âge de dix ans ? Son père et les autres musiciens de l’Harmonie de Bayonne… Issu d’un milieu modeste, il s’initie alors aux musiques populaires, « la variété au bon sens du terme ». Ses instruments de prédilection ? « La trompette d’abord, nous n’avions pas les moyens de nous payer un piano à la maison ». Premier prix de clarinette du Conservatoire national supérieur de musique de Paris en 1959 et du Concours international de Genève en 1963, Grand prix de la musique en 1983, Michel Portal fut considéré, par les critiques comme par ses pairs, comme « le prince de la clarinette ». De formation classique, il n’hésite pas à s’aventurer sur tous les terrains musicaux. De Mozart à Kagel, de Duke Ellington à Pierre Boulez… « Je suis autant passionné à interpréter un concerto de Ravel qu’une pièce de musique contemporaine de Stockhausen. Dès ma jeunesse, j’ai apprécié les métissages musicaux, le dialogue entre les genres. J’écoute avec un égal bonheur Léo Ferré et le grand Duke ».

« Des musiciens de jazz ont pu me dire que je n’étais pas un jazzman… Et des classiques, que je n’étais pas un classique… C’est possible. Je réponds toujours que je suis musicien, mon itinéraire n’a pas de frontières ». Michel Portal

Solitaire au caractère trempé mais à la tendresse cachée, l’homme nourrit sa richesse d’interprétation à la rage que lui inspire la folie de notre monde. « Je suis toujours étonné par cette course folle contre le temps qui semble caractériser mes contemporains : pour aller où ? Sûrement pour ne pas voir la vérité, pour ne pas penser que le massacre est imminent si rien ne change. Un exemple ? Les relations Israël-Palestine : pourquoi accepter ce « bordel » depuis le temps que ça dure ? J’ai parfois l’impression que les gens construisent leur bonheur sur un langage de mort ». Musicien, Portal se préfère en marchand de rêves ou d’utopies. « Un homme au cœur à gauche certes mais surtout pas un politicien, plutôt un rebelle ! ». Pour le virtuose de la clarinette, la musique est avant tout un jeu de la vérité avec laquelle il est impossible de tricher.

« Mozart, par exemple, est pour moi un compositeur que la musique met en danger. Il vous contraint, comme toute forme de musique d’ailleurs, à vous élever spirituellement, à sortir de l’âge de bête de notre pauvre humanité ». Pour preuve, l’interprétation du « Concerto pour clarinette K622 » que Michel Portal remet en permanence sur l’ouvrage pour tenter d’en percer les mystères. Yeux fermés, regard inspiré, l’interprète nous transporte alors en des territoires inconnus où l’indicible se fait proche, où les notes de son instrument ont le don magique de nous transformer en être beau et intelligent. L’instant d’une mesure, le temps d’une partition, d’une note l’autre, on ose même y croire ! Son souhait majeur ? Rester amoureux de la musique, garder la fraîcheur de l’enfant, laisser son oreille ouverte aux délices de la mélodie… Yonnel Liégeois

Portal, un souffle ardent

Michel Portal est un cas d’espèce dans le paysage musical français. Poly-instrumentiste virtuose (clarinettes, saxophones, bandonéon), il est à la fois soliste international, salué comme « la Callas des clarinettistes », et explorateur infatigable des musiques en liberté. Classique (Mozart, Brahms, Poulenc…), contemporaine (Berio, Boulez, Kurtág, Rihm…), jazz (avec des hommages à Monk, Parker ou Coleman), chanson (Barbara, Nougaro, Gainsbourg), musiques de film… Il traverse les genres comme on franchit des frontières imaginaires, avec le même souffle ardent.

Dans ce livre d’entretiens, Michel Portal se livre sans réserve. Il convoque ses souvenirs, ses rencontres, ses expériences, ses révoltes et ses émerveillements. Ce récit d’une vie musicale intense est aussi celui d’un homme libre, polymorphe et insaisissable. Un hommage vibrant à la musique comme terrain de jeu, de désir et de risque. Une célébration du son dans tout ce qu’il a de plus direct, de plus magique, de plus humain. Patrick Frémeaux

Le souffle Portal – Du classique au jazz : de Mozart à Monk, Franck Médioni (éd. Fremeaux&Associés, 160 p., 20€).

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Avec vue sur les toilettes…

Au théâtre de la Colline à Paris, Wajdi Mouawad met en scène Willy Protagoras enfermé dans les toilettes. Le paradoxe ? La reprise d’un texte de jeunesse pour clore le mandat de l’auteur à la direction du lieu… Une pièce qui ne manque ni de sel ni de piquant, surtout pas de matière quelque peu nauséabonde : la guerre, une sacrée merde !

Une première vision, impressionnante : une vaste façade percée de moult fenêtres où paraissent et disparaissent les occupants ! Où chacune et chacun, entre insultes et prises de tête, échangent et énoncent ses quatre vérités avant qu’une seule s’impose, bien terre à terre : Willy Protagoras, le petit jeune de la famille, squatte les toilettes avec la ferme intention de ne point en sortir de sitôt ! Un désagrément fort déplaisant, c’est certain, chacun en convient…

Si Willy prend plaisir à faire « chier » tout le monde, et d’abord famille et voisins, garçon bien élevé et homme de l’institution, Wajdi Mouawad n’use certes pas du même langage pour signifier son départ. Il n’empêche, au fil des saisons depuis son arrivée en 2016, au gré des commentaires et réflexions, s’éclairent diverses pistes : un ministère qui a perdu toute visibilité et crédibilité, le secteur du spectacle vivant à la recherche de substantiels moyens et soutiens (cf. leThéâtre-Studio d’Alfortville, L’échangeur de Bagnolet…), une politique culturelle sans ambitions ni perspectives. Aussi, n’est-il pas innocent de boucler un parcours en affichant une œuvre de jeunesse, écrite et créée il y a quarante ans. Car la jeunesse, justement, prend le pouvoir sur le vaste plateau de la Colline !  

Une jeunesse qui clame haut et fort que les guerres des vieux sont lassantes, leurs querelles intestines chiantes, que ce monde est pourri, qu’il est l’heure de renverser pots de chambre et potentats de toute nature, politique ou financier… En cet immeuble où cohabitent la famille Protagoras et celle des Philisti-Ralestine, les portes claquent souvent, locataires et voisins déjantés à tous les étages. L’allusion est claire : le Liban, pays d’origine de l’auteur, ruiné par la guerre civile depuis des décennies, les exilés palestiniens encore et toujours otages et monnaie de partage. Alors, la résistance s’organise. Saugrenue, inattendue : le jeune fils Protagoras, lassé des arguties et sophismes des uns et des autres, occupe les toilettes comme ultime refuge contre despotes guerriers et bouffons de la finance.

La métaphore frise parfois le grotesque, les cadavres surgis des placards comme les merdes enterrées entre gens de même famille ne sentent pas toujours très bon. Derrière la pantomime ubuesque qui accumule hurlements et affrontements, recèle quelques longueurs, perce pourtant l’espoir secret d’un monde autre où la guerre des clans ferait place à l’amour des vivants. Yonnel Liégeois, photos Simon Gosselin

Willy Protagoras enfermé dans les toilettes, Wajdi Mouawad : jusqu’au 08/03, du mercredi au samedi à 20h30, le mardi à 19h30 et le dimanche à 15h30. Théâtre de la Colline, 15 rue Malte-Brun, 75020 Paris (Tél. : 01.44.62.52.52).    

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