Jusqu’au 23/12, au Théâtre 14 (75), Éric Didry présente Maîtres anciens. Un roman de l’autrichien Thomas Bernhard, mort en 1989, dont s’empare le comédien Nicolas Bouchaud. Jubilant avec l’auteur dans ce jeu de massacre qui s’en prend aux arts mais aussi aux pouvoirs et à l’église, sans une minute de répit.
Beethoven ? Il faisait du bruit. Au mieux. Klimt, comme Véronèse peignaient-ils vraiment ? Quant à la philosophie de Heidegger, elle ne vaut pas mieux. Et l’on pourrait en citer d’autres, ainsi Le Greco, ou Bruckner. Dans ce jeu de massacre, l’auteur Thomas Bernhard jubile. Avec raison, il a sous-titré « Comédie » cet avant-dernier roman, Maîtres anciens, publié en 1985 en Autriche et trois ans plus tard en France chez Gallimard.
Depuis peu, Reger, qui a passé les quatre-vingt printemps, est veuf. Ce n’est certes pas très gai. Depuis trente ans, avant d’y rencontrer son épouse puis pendant leur union et désormais seul, le bonhomme fréquente le musée d’art ancien de Vienne, peut-être comme un réconfort. Il s’y assoit toujours sur la même banquette, dans la salle Bordone, en face du tableau du Tintoret intitulé L’homme à la barbe blanche. Et là c’est comique. D’autant plus que, depuis longtemps critique musical, il n’aime pas vraiment la musique ni les compositeurs, sans parler des interprètes. Et il n’aime pas plus Le Tintoret.
Cette critique, qui ratisse large, est forcément hilarante, notamment par l’accumulation des baffes et autres coups plus ou moins bas. L’église catholique comme le pouvoir ne sont plus épargnés et c’est saignant. Dans cette adaptation de Véronique Timsit, d’Éric Didry (à qui l’on doit aussi la mise en scène élégante) et de Nicolas Bouchaud, qui est seul en scène, Maîtres anciens n’a pas pris une ride. Et quelques résonances actuelles en font même une pochade bien contemporaine. Avec la forte présence qu’on lui connaît, et l’on pourrait parler même de sympathique truculence, Nicolas Bouchaud ne prend pas une minute de répit.
Pas plus qu’il n’en laisse au public, presque assigné comme témoin, et qui au final fait un peu partie de l’intrigue. Car, après tout, pourquoi donc Reger, sous le regard bienveillant de Irrsigler, le gardien qui lui permet de rester assis sur cette banquette plusieurs heures un jour sur deux, a-t-il convié aujourd’hui son ami Atzbacher ? Créée avant le Covid, cette pièce jouit depuis d’un succès mérité. En 2021, Mathieu Amalric en a aussi fait un film, tourné dans un théâtre alors fermé. Aujourd’hui, c’est un bien joli cadeau de fin d’année. Gérald Rossi
Maîtres anciens : Jusqu’au 23/12, les mardi-mercredi et vendredi à 20h, le jeudi à 19h et le samedi à 16h. Théâtre 14, 20 avenue Marc Sangnier, Paris 14e (Tél. : 01.45.45.49.77).
Jusqu’au 17/12, au théâtre de La Tempête (75), Margaux Eskenazi présente Gilles ou qu’est-ce qu’un samouraï ?. Un spectacle conçu à partir d’extraits de la conférence de Gilles Deleuze (1925-1995), intitulée « Qu’est-ce que l’acte de création ? ». Filmée, elle fut énoncée en 1987 devant les élèves de la Fémis, l’École nationale supérieure des métiers de l’image et du son.
On est heureux d’emblée qu’une jeune femme, Margaux Eskenazi, prenne de nos jours fait et cause pour celui qui a tellement concouru à créer des concepts tous azimuts, à ses yeux l’essentielle mission du philosophe. Le spectacle, Gilles ou qu’est-ce qu’un samouraï ?, est un parfait exercice d’admiration, au cours duquel on voit Margaux Eskenazi se mettre à l’école du bushido intellectuel de l’auteur de Logique du sens, entre autres courants traités qui lui valurent reconnaissance et contestation.
Lazare Herson-Macarel incarne le philosophe avec feu et nous, spectateurs, devenons pour une heure dix les étudiants de jadis. Ils découvraient notamment, grâce à lui, « l’image-mouvement » au vu d’extraits projetés du film d’Akira Kurosawa les Sept Samouraïs(1954), mis en perspective avec Shakespeare et Dostoïevski, dont le grand cinéaste nippon fut, en actes, l’analyste idéal. L’acteur bondit en scène, comme celui qu’il figure bondissait, de son propre aveu, dans les concepts, les affects et ce qu’il nommait les « percepts ». Cela s’inscrit sur un espace bifrontal avec, au milieu, comme un petit cirque assorti de quatre mâts mobiles. Le musicien Malik Soarès, en robe orange de moine shintoïste, ponctue l’action réflexive des percussions et du chant recto tono, qui maintient sans faillir la note grave.
Un vif plaisir d’intelligence en partage s’affirme chemin faisant, au fur et à mesure que se dévoile la maïeutique propre à Deleuze, et sa défense est illustration de l’art envisagé sous l’angle de la résistance résolue, jusque et y compris face à la mort, au lieu que la communication ne consiste qu’en la paresseuse répétition de mots d’ordre. La profération scandée de la Ballade des pendus, de François Villon, dans sa sublime violence médiévale à goût d’éternité, s’avère enfin tel l’exemple cardinal de cette leçon, qui semble toujours inaugurale d’un art poétique au plus haut prix. Gilles Deleuze aimait le théâtre, comme il chérissait toutes les manifestations artistiques aptes à contrebattre « la prétention de l’Étatà être l’image intériorisée d’un ordre du monde, et à enraciner l’homme ». Jean-Pierre Léonardini
Jusqu’au 22/12, à Nanterre (92), le metteur en scène Christophe Rauck présente Richard II. Au festival d’Avignon 2022, le directeur du théâtre des Amandiers s’attaquait à l’une des pièces les plus denses de Shakespeare. Succès public et critique, une reprise à ne pas manquer ! Dans une impressionnante scénographie, Micha Lescot campe un monarque imprévisible et mélancolique.
Pleins feux sur Bolingbroke et Mowbray. Plantés dans leur rond de lumière, ils s’accusent mutuellement de trahison. Dans l’ombre, le roi écoute, interrompt, tente de calmer le jeu, en vain. Devant l’imminence d’un duel dont l’issue est incertaine, Richard II prend la décision de bannir à vie Mowbray et condamne son cousin Bolingbroke à six années d’exil en France. Un an plus tard, Jean de Gand, le père de Bolingbroke, qui fut l’un des précepteurs de Richard, meurt. Richard s’approprie tous les biens de son oncle pour alimenter les caisses du royaume et partir guerroyer en Irlande. Mal lui en prit. Bolingbroke revient avant l’heure de son exil. Soutenu par une partie des nobles qui craignent de se faire dépouiller à leur tour, acclamé par le peuple exsangue, il se débarrasse des derniers alliés de Richard qui se retrouve isolé. Capturé, Richard II abdique. Incarcéré, il sera assassiné par Exton, un proche de Bolingbroke, lequel devient ainsi Henry IV.
Assassinats, guerres et exils
L’histoire est un rien complexe avec ses trente personnages, ses assassinats, ses guerres et autres exils. La tragédie de Shakespeare, qui augure une tétralogie, si elle revêt un aspect historique évident, ne faillit pas à la règle dont sont porteuses toutes ses autres pièces. À savoir un questionnement permanent sur le pouvoir, sur ce qui fonde ou pas sa légitimité, auquel se greffent ses corollaires : trahison, conspiration, corruption, loyauté. Ce grand tout interroge de plein fouet la politique, le cœur de l’appareil politique et ses coulisses, hier et aujourd’hui. Voilà pourquoi Shakespeare nous est si contemporain.
Tel est le parti pris de Christophe Rauck dans sa mise en scène, nerveuse, énergique, qui s’approche au plus près de tous ces enjeux. À grande fresque, grand plateau. C’est comme si le metteur en scène avait repoussé les murs du gymnase Aubanel pour laisser à découvert un immense plateau où sont disposés des gradins amovibles manipulés à vue, où des tulles vont délimiter et ouvrir les aires de jeu, et sur lesquels seront projetées quelques scènes en gros plans ou une mer déchaînée aux mouvements hypnotiques (scénographie d’Alain Lagarde). Si les enjeux de la pièce nous échappent quelque peu au démarrage – il est vrai que nous ne sommes pas anglais et que nous connaissons mal cette histoire –, nous sommes très vite rattrapés par la force qui émane de cette intrigue dont la figure centrale, Richard II, est portée par un Micha Lescot majestueux dans son costume blanc qui, de sa longue silhouette, domine la pièce de bout en bout. Incroyable acteur qui se métamorphose à vue, tantôt mélancolique, tantôt colérique, à la fois monarque qui inspire le respect pour soudain se comporter en enfant gâté. Imprévisibles, ses décisions prennent de court ce qui lui reste de cour, lui-même naviguant à vue au milieu des trahisons qui sont légion.
Un monarque entre failles et trahisons
Il se pensait invincible, monarque de droit divin, il ne comprend que trop tard que le retour de Bolingbroke scelle à jamais son destin de roi soudain maudit. Car Bolingbroke va tirer sa légitimité du peuple et de ses alliés. Pour Rauck, ce combat presque fratricide entre ces deux-là, qu’un lien sanguin lie à jamais, annonce la fin d’un cycle, la légitimité n’étant plus d’ordre divin. La scène d’abdication de Richard II est fulgurante à bien des égards. Le roi prend soudain conscience des trahisons, mais aussi de ses propres failles, de son incapacité à avoir su anticiper ce qui allait advenir. Alors, il joue avec sa couronne, l’enlève, la remet, la tend à Bolingbroke et la lui reprend. À cet instant, on sent un Bolingbroke hésitant, qui doute de sa légitimité, qui voulait juste récupérer ses biens, pas la couronne, mais poussé par le vent de l’Histoire, n’a pas d’autre choix que de succéder à son cousin. Dépouillé de ses habits de roi, Richard, « ce monarque plus malheureux que le malheur », comme l’écrivait Aragon, ce roi « unkinged » (non-roi), disait Shakespeare, ce roi qui embrassait la terre d’Angleterre à pleine bouche, renonce et son corps porte tous les stigmates de la mélancolie et de la perte.
Aux côtés de Micha Lescot, Thierry Bosc, qui interprète d’abord Gand puis le duc d’York, est incroyable de lâcheté et veulerie ; Éric Challier dans la peau de Bolingbroke, d’abord tout en force, parvient à trouver le juste équilibre ; Emmanuel Noblet, Aumerle, le fils de York sans cesse ballotté entre son père et sa mère (formidable Murielle Colvez), est terriblement humain. Si Cécile Garcia Fogel revêt avec majesté les habits de reine, chante sublimement dans son jardin, son jeu, sa voix si particulière semblent moins compatibles avec les deux autres personnages qu’elle joue, Salisbury et Exton. Nous ne pouvons citer toute la distribution, mais saluons les jeunes acteurs issus de l’École du Nord, qui furent à Lille vraiment à bonne école. Marie-José Sirach
Richard II, mise en scène de Christophe Rauch : jusqu’au 22/12, du mardi au vendredi à 19h30, le samedi à 18h et e dimanche à 15h. Théâtre des Amandiers de Nanterre, 7 avenue Pablo-Picasso, 92000 Nanterre (Tél. : 01.46.14.70.00).
Aux éditions des Belles Lettres, l’historien Giusto Traina publie Le Livre noir des classiques, une histoire incorrecte de la réception de l’Antiquité. Avec érudition et humour, le spécialiste de l’histoire romaine dénonce les récupérations et rétablit quelques vérités sur les temps antiques. Paru dans le mensuel Sciences Humaines (N°363, novembre 2023), un article de Frédéric Manzini.
Ce qu’il y a de commode avec les morts, c’est qu’on peut leur faire dire à peu près tout ce qu’on veut. Et c’est encore plus vrai de l’antique, dont on maltraite d’autant plus aisément la mémoire que ses défenseurs se font rares. Parmi ces derniers, Giusto Traina, alliant l’érudition à l’humour, revêt les habits du chevalier blanc dans ce Livre noir des classiques. Ce grand spécialiste d’histoire romaine dénonce par exemple la désinvolture avec laquelle les nazis ont cherché à récupérer l’héritage de la Grèce classique, mais aussi l’idéalisation de la polis abusivement promue modèle de démocratie, ou encore les multiples mésusages dont la figure d’Antigone fait régulièrement l’objet pour incarner ce qui serait une authentique justice hors la loi, sans oublier notre fameux fantasme national concernant « nos ancêtres les Gaulois » qui méconnaît la présence antérieure de Basques sur le territoire.
Un très édifiant bêtisier des antiquisants, donc ? Oui, mais pas seulement, car les conséquences de l’idéologie ignorante sont éminemment politiques, surtout lorsque la question des « origines » et autres « racines » de notre civilisation devient un enjeu sensible. Aujourd’hui, c’est la la cancel culture qui inquiète de plus en plus souvent les classicistes, à l’image de ces « collèges américains qui, pour des raisons avant tout budgétaires, ont éliminé ou projettent d’éliminer les études classiques, en utilisant le cas échéant le politiquement correct comme cheval de Troie, en arguant de contenus racistes et sexistes qui seraient présents dans les œuvres des auteurs antiques ». Pourtant, l’Antiquité n’était pas plus préfasciste que les sculptures grecques n’étaient uniformément blanches…
Giusto Traina ne fait pas que rétablir quelques vérités sur ces objets de nos propres projections que sont les classiques : il nous invite à prendre du recul et à comprendre que l’historicisation du passé est la meilleure manière de contrer son instrumentalisation par le présent. Frédéric Manzini
Le Livre noir des classiques. Une histoire incorrecte de la réception de l’Antiquité, de Giusto Traina (Les Belles Lettres, 208 p., 15€50).
Dans ce même numéro de novembre, Sciences Humaines propose un original dossier, fort instructif : Vivre avec la mort, ici et ailleurs. Avec un grand entretien en compagnie de la philosophe et psychanalyste Cynthia Fleury, La dignité est l’affaire de tous. Ainsi que l’émoustillant témoignage du plus que centenaire Edgard Morin, auteur de L’homme et la mort (Points Seuil, 352 p., 6€50). Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des « Sites amis ». Une remarquable revue dont nous conseillons vivement la lecture. Yonnel Liégeois
Le dimanche 19 novembre, 14h à Paris, à l’initiative du collectif « Une autre voix », plus de 500 personnalités du monde de la culture appellent à une « marche silencieuse, solidaire, humaniste et pacifique ». Pour que « cesse immédiatement » la « guerre fratricide » entre Palestiniens et Israéliens.
L’actrice Lubna Azabal, présidente du collectif « Une autre voix »
Parmi les signataires : Simon Abkarian, Isabelle Adjani, Pierre Arditi, Ariane Ascaride, Aure Atika, Jacques Audiard, Nathalie Baye, Pauline Bayle, Charles Berling, Juliette Binoche, Sami Bouajila, Laure Calamy, Marilyne Canto, Isabelle Carré, Marion Cotillard, Jean-Pierre Darroussin, Arnaud Desplechin, Nasser Djemaï, Stéphane Goudet, Christophe Honoré, Agnès Jaoui, Michel Jonasz, Claude Lelouch, Jalil Lespert, Anne-Laure Liégeois, Alex Lutz, Ibrahim Maalouf, Nicolas Mathieu, Sylvain Maurice, Kad Merad, Sabrina Ouazani, Bruno Podalydès, Elie Semoun, Leila Slimani, Bérangère Vantusso,Régis Wargnier,Elsa Wolinski…
« Le 7 octobre 2023, le monde s’est réveillé éventré. Les viscères de son humanité entre les mains. Le 7 octobre 2023, les vies de 1450 civils Israéliens ont été broyées, exterminées, détruites, assassinées, un massacre perpétré par les milices terroristes du Hamas. Le 7 octobre 2023, 240 civils israéliens ont été kidnappés et demeurent introuvables (…) Depuis le 7 octobre 2023, le sang ne cesse de couler, depuis, des milliers de civils palestiniens meurent à leur tour, ils meurent toutes les heures, tous les jours sous les bombardements de l’armée israélienne.
(…) Depuis le 7 octobre 2023, l’horreur et la souffrance déchirent Palestiniens et Israéliens selon une mathématique monstrueuse qui dure déjà depuis longtemps. Cette guerre fratricide nous touche toutes et tous, et peu importent nos raisons ou affinités de part et d’autre du mur, nous souhaitons qu’elle cesse immédiatement et que les deux peuples puissent enfin vivre en paix.
(…) Aujourd’hui le monde est dramatiquement divisé. Aujourd’hui nos rues sont divisées. Une vague immense de haine s’y installe peu à peu et tous les jours actes antisémites et violences en tous genres surgissent dans nos vies. Les mots « choix » et « clan » nous sont imposés : « Choisis ton clan ! » Mais quand la mort frappe, on ne pleure ni ne se réjouit en fonction de son lieu de naissance.
(…) À cette injonction de choisir un camp à détester, il est urgent de faire entendre une autre voix : celle de l’« union ». La voix de l’union, c’est la voix multiple, polyphonique, vivante, c’est la preuve du lien si puissant qui existe en France entre les citoyens juifs, musulmans, chrétiens, athées et agnostiques (…) C’est la voix qui est à l’unisson de nos cœurs et plus que jamais il est urgent de la faire entendre. Ensemble. Urgent que cette voix-là se mette en marche et retisse maille à maille les tissus déchirés de nos rues.
Cette voix forte et unie n’a pas besoin de parler parce que le silence, nos visages et nos corps côte à côte sont la plus belle réponse aux vociférations de tous les extrêmes. C’est pourquoi nous organisons une marche silencieuse, solidaire, humaniste et pacifique qui s’ouvrira avec une seule longue banderole blanche. Pas de revendication politique, ni de slogan. Drapeaux blancs, mouchoirs blancs sont les bienvenus…
Rejoignez-nous le dimanche 19 novembre à 14 heures. Nous partirons de l’Institut du monde arabe vers le musée d’Art et d’Histoire du judaïsme pour aller vers les Arts et Métiers ».
Le collectif « Une autre voix » : Lubna Azabal (présidente), actrice. Arnaud Antolinos, secrétaire général du Théâtre national de La Colline. Clémentine Célarié, actrice et réalisatrice. Vito Ferreri, auteur et scénariste. Julie Gayet, actrice, scénariste, réalisatrice. Christelle Graillot, agent artistique. Baya Kasmi, scénariste et réalisatrice. Wajdi Mouawad, auteur et metteur en scène. Jamila Ouzahir, attachée de presse.
Jusqu’au 25 novembre, au Théâtre de la Tempête (75), Astrid Bayiha propose M comme Médée. La tragique histoire d’une femme et de Jason, à travers le prisme d’une dizaine d’auteurs. « D’Euripide à Heiner Müller, en passant par Jean-René Lemoine ou encore Sara Stridsberg et Dea Loher, tout en suivant la chronologie, je tente de raconter Médée et Jason, à travers différents imaginaires que je mêle à mon imaginaire », commente la metteure en scène.
Qui est Médée ? Pour aider Jason à s’emparer de la Toison d’or, elle a tué son frère, trahi sa famille et son peuple. Et si Jason l’a oublié, elle, non. Elle a encore son couteau, et bien affûté, elle a encore sa passion intacte. Exilée en Grèce, rejetée par Jason, elle commet, selon la légende, un acte de vengeance effroyable en tuant ses enfants. Monstre, sorcière ? Ou juste une femme qui ne plaisante pas avec la loi de l’amour, qui refuse son sort et la trahison des hommes ? Astrid Bayiha ne donnera pas réponse. Ses Médée sont multiples : trois comédiennes et une chanteuse affrontent deux Jason, dans une succession de séquences orchestrées et commentées par Nelson-Rafaell Madel. Tour à tour coryphée, entremetteur, ange gardien, ce volubile meneur de jeu vient nous conter et commenter cette histoire d’amour et de sang versé.
Un chœur polyphonique
En préambule, apparaît Swala Emati. Majestueuse dans sa longue robe rouge ornée d’or, elle chante l’amour en sourdine. L’air créole Ti doudou chéri lanmou mwen, repris en chœur, accompagne l’entrée des artistes. Les comédiens évoluent avec grâce dans un décor dépouillé : un plateau nu prolongé au lointain par une estrade flanquée de tentures argentées, tantôt voiles du navire qui emporte les amants fugitifs loin de la Colchide, tantôt entrée du palais du roi Créon où Jason va épouser la princesse Créuse, tandis que Médée est brutalement chassée du pays. On ne verra ni n’entendra d’autres protagonistes que Jason et Médée, sous leurs différents jours littéraires. Aux textes français se mêlent chants et expressions en créole, brésilien, portugais et autres langues de l’exil.
Portrait en mosaïque
Il y a la Maidai romantique et défaite du beau poème dramatique de Jean-René Lemoine qui ressasse son exil, son malheur et ses crimes : digne et élégante Fernanda Barth. La furie forte, blessée, bornée de Dea Loher est interprétée par la pulpeuse Jann Beaudry. Seule et abandonnée sur les trottoirs de Manhattan, elle boue d’une colère impuissante devant la gentille lâcheté de Jazon (Josué Ndofusu, veule à souhait), devant son infantilisme naïf quand il lui propose de partager sa vie avec sa future épouse. C’est une Médée meurtrie, qu’on retrouve à l’hôpital psychiatrique sous la plume de Sara Strisberg dans le lancinant monologue partagé entre la radicale Daniély Francisque et le Choryphée : « État de Médée : Ka palé san rété. A des propos incohérents, insensés, aberrants. Confuse. Mauvaise perception de l’espace et du temps. État de Médée : Ka chaché chapé di kò’y menm. Pa sa menm wè kò’y adan an glas. N’a plus la force de vivre ».
Celle de Heiner Müller, M. prendra le relais, toujours sous les traits d’une Daniély Francisque remontée à bloc. Combattante, elle déverse sa vindicte acide sur un Jason qui, ici, n’aura pas la réplique. Enfin, tous les acteurs réunis mêleront leurs voix pour raconter l’acte innommable de Médée : pas de sang versé ici mais, sous une lumière rouge, le récit de multiples infanticides, comme autant de faits divers d’aujourd’hui. Le chant d’amour du début, telle une berceuse nostalgique, clôt en douceur cet élégant spectacle, tout en nuances.
Racine fait dire à Médée: « Que me reste-t-il ? Moi – Moi, dis-je, et c’est assez ». Et, tout au long de la pièce, l’héroïne reste fidèle à elle-même, digne dans sa douleur, allant jusqu’au bout de sa haine et de sa révolte. Et nous, que retiendrons nous de cette histoire complexe, qui a traversé les époques sans prendre une ride ? Un portrait composite où Astrid Bayiha mêle habilement les écritures et les chants. Un procès intenté à Jason où, par la voix des autrices d’aujourd’hui, la balance penche surtout en faveur de Médée. Et si au soir de la première subsistaient quelques longueurs, si par endroits on voyait encore les coutures de ce subtil tissage textuel, le voyage en vaut la peine et nous incite à relire ces Médée. Mireille Davidovici
M comme Médée, d’Astrid Bayiha : jusqu’au 25/11, au Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes, route du Champ-de-Manœuvre, 75012 Paris (Tel. : 01.43.28.36.36).
Adaptation d’après : Médée, poème enragé de Jean-René Lemoine, Manhattan Medea de Dea Loher (trad. Laurent Muhleisen et Olivier Balagna), Medealand de Sara Stridsberg (traduction Marianne Ségol-Samoy), Médée de Sénèque (traduction Florence Dupont), Médée d’Euripide (traduction Florence Dupont), Médée de Jean Anouilh, Médée-Matériau de Heiner Müller (traduction de Jean Jourdheuil, Heinz Schwarzinger, Jean- François Peyret, Jean-Louis Besson, Jean-Louis Backès).
Du 14 au 28 octobre à Lyon (69), s’est tenue la 9ème édition du festival international Sens Interdits. Avec un focus Palestine, consacré aux guerres et aux exils, qui a bien eu lieu. En dépit des difficultés des artistes pour circuler, jouer et s’exprimer.
Après le très politique « report », le 11 octobre, de Here I am (Et me voilà), à Choisy-le-Roi (94) « au regard de la situation, et de l’émotion qui étreint toutes les communautés touchées par les événements en Israël et dans la bande de Gaza », le comédien palestinien Ahmed Tobasi a pu jouer la pièce qu’il a créée en 2017 à Bordeaux et ouvrir le focus Palestine du festival Sens interdits à Lyon. Créé en 2009 et dirigé par l’infatigable Patrick Penot, ce festival international s’est construit « autour des notions de mémoire, d’identité et de résistance » et, cette année plus que jamais après la suppression des visas aux artistes sahéliens en septembre – également programmés à Lyon –, il a fallu se battre sur tous les fronts.
On y a vu Losing it, de la chorégraphe et performeuse Samaa Wakim, membre du Yaa Samar ! Dance Theatre (YSDT) fondé par Samar Haddad King à New York, puis en Palestine, qui en signe et interprète la musique. Les deux artistes explorent la peur et transposent la réaction des corps au bruit des balles et des bombardements. Samaa Wakim fait partie du Khashabi Théâtre d’Haïfa, elle était l’une des danseuses du magnifique Milk, de Bashar Murkus, donné au Festival d’Avignon en 2022, à la suite du Musée, l’année précédente, faisant enfin connaître ce théâtre de création qui œuvre à « promouvoir la culture indépendante comme renouvellement de l’identité palestinienne ». Les 27 et 28/10, les Monologues de Gaza auraient dû mettre en jeu et en interaction de jeunes acteurs français avec, en duplex, des auteurs gazaouis devenus adultes, des paroles recueillies par le Ashtar Theatre après l’opération « Plomb durci » de 2008-2009 qui fit plus de 1 400 morts palestiniens, dont de nombreux enfants. Une forme qui tourne depuis quinze ans et se révèle aujourd’hui d’autant plus effroyable qu’il a fallu se confronter à l’absence béante des visages et des voix des Palestiniens de Gaza.
And here I am, mis en mots par l’auteur irakien Hassan Abdulrazzak et en scène par Zoe Lafferty, est le récit autobiographique et kafkaïen d’Ahmed Tobasi, dont la famille a été chassée des territoires de 1948 lors de la Nakba, atterrissant au camp de Jénine. Né en 1984, détenu à tout juste 17 ans durant quatre ans en Israël lors de la deuxième Intifada, Ahmed Tobasi raconte avec détermination et non sans humour les persécutions auxquelles il est confronté. Exilé à Oslo après sa sortie de prison, il y a fait sa formation théâtrale avant de revenir à Jénine, où il vit avec sa famille. Son spectacle est programmé en France jusqu’à fin novembre. Ahmed Tobasi est aussi, depuis 2013, et après l’assassinat de son fondateur, Juliano Mer-Khamis, en 2011, le directeur artistique du Freedom Theatre.
Créé en 2006, le Freedom Theatre, dont l’ADN est l’éducation populaire sous toutes ses formes, à destination des adultes et surtout des enfants, est l’une des plus importantes expériences théâtrales des territoires occupés, « un projet de résistance culturelle utilisant les arts comme outil de libération populaire dans la lutte pour la justice, l’égalité et la liberté », nous dit-il. Sa gestion collective se nourrit de collaborations avec de nombreux artistes étrangers. « Jénine, 14 000 habitants, est le camp le plus attaqué par l’armée israélienne. » En septembre 2023, durant un Festival féministe international, les balles et le bruit des explosions font effraction durant les représentations, en dépit des nombreux invités étrangers. « Les affrontements ont été très violents. L’armée israéliennecherchait vraiment à nous terroriser. Le gouvernement israélien ne veut pas que le monde extérieur témoigne de ce qui se déroule à Jénine ». Lui sait depuis toujours qu’être directeur du Freedom Theatre, « c’est la possibilité d’être tué à tout moment ».
Un tour d’horizon des théâtres palestiniens
Le débat « La scène palestinienne : obstacles, perspectives et luttes », qui s’est déroulé le 22/10, s’est révélé aussi rare que passionnant. Il a permis d’éclairer les conditions d’existence et de résistance de ces artistes qui se revendiquent du mouvement national palestinien. Leur présence en France est d’autant plus nécessaire que « l’on assiste à une répression et à une criminalisation de toute parole de soutien et de solidarité avec le peuple palestinien », a souligné Olivier Neveux, professeur à l’ENS-Lyon en préambule. Une rencontre en présence d’artistes palestiniens et de Najla Nakhlé-Cerruti, chercheuse au CNRS, dont le travail considérable de documentation et de contextualisation montre « qu’il n’y a pas un théâtre palestinien, mais des théâtres, avec des multitudes de trajectoires et de réalités, qui s’inscrivent dans l’histoire du mouvement national palestinien ». Marina Da Silva
– Focus Palestine(And here I am, Milk, Losing It): du 21 au 23/11 au Théâtre de la Joliette, à Marseille. And here I am, interprété par Ahmed Tobasi: le 24/11 au Théâtre Alibi de Bastia, le 28/11 au Safran d’Amiens.
– Jusqu’au 19/11, l’Institut du monde arabe présente l’exposition Ce que la Palestine apporte au monde. Un cycle de trois expositions qui met en avant les artistes palestiniens, dans un dialogue avec leurs homologues du monde arabe et la scène internationale. Une programmation culturelle variée, concerts – colloques – ateliers – cinéma – rencontres littéraires, qui donne à voir l’élan et l’irréductible vitalité de la création palestinienne, qu’elle s’élabore dans les territoires ou dans l’exil.
Jusqu’à fin décembre pour l’un et janvier 2024 pour l’autre, au théâtre du Ranelagh, la famille Le Doze s’offre en spectacle. Gabriel le père, comédien en compagnie de Nicolas Vaude dans Le neveu de Rameau d’après Diderot, le fils Tristan dans la mise en scène de L’antichambre de Jean-Claude Brisville. Deux spectacles virevoltant d’esprit, brillants et pétillants.
Dans les deux pièces programmées en la même soirée au théâtre du Ranelagh, ils sont trois à occuper l’espace : deux comédiens et un musicien pour Le neveu de Rameau, deux femmes et un homme qui squattent L’antichambre… De joutes verbales en répliques cinglantes, chacune et chacun en imposent dans l’élégance ou l’outrecuidance du propos, par leur gestuelle et leur éloquence.
Et c’est peu dire avec Nicolas Vaude, ledit Neveu accouché de l’imaginaire de Diderot : un feu follet dépenaillé et d’une impertinence débridée qui caracole des coulisses à la scène, balance ses répliques du balcon au fin fond du théâtre, bouscule tous les codes dramaturgiques comme il se moque des convenances sociales et langagières dans un esprit frondeur sans bornes ni frontières ! Il faut bien de la patience et de la bienveillance, une étonnante science de l’écoute à Gabriel Le Doze, philosophe patenté des Lumières et improvisé père la sagesse, pour tempérer les ardeurs du fougueux neveu aux saillies verbales à l’emporte-pièce. Costume immaculé et cheveu bien peigné, face aux fripes et à l’outrecuidance de son interlocuteur, il impose sa présence d’un subtil mouvement de tête ou d’une légère intonation de voix. Un formidable numéro de comédiens réglé de bonne note par Olivier Baumont, éminent claveciniste dans l’interprétation au plateau des œuvres de Jean-Philippe Rameau (contemporain de Diderot, Voltaire et d’Alembert), une finesse du doigté qui déborde les cimaises des scènes musicales !
Le bon, la brute et le truand selon le célèbre film signé Sergio Leone, Le sage, l’art brut et l’impudent pourrait-t-on dire de ce truculent Neveu de Rameau! De par son humour dévastateur et son humeur caustique portée à son paroxysme, la satire n’épargne personne, surtout pas les grands et les puissants. Diderot manie l’esprit de contradiction avec délectation, livrant un duel débridé entre le vice et la vertu ! Certes, mais pas que : derrière la supposée pochade du maître des Lumières, « un texte d’une grande modernité qui, sur le mode du dialogue philosophique, revient sur le sens de la vie et qui, en deux cents ans, n’a pas pris une ride », commente Jean-Pierre Rumeau, le metteur en scène. Dans ces plaisirs de l’esprit qui prennent ainsi chair et sueur, qui transpirent de la scène à la salle en un tsunami de rires, un trio qui vraiment décape et décoiffe avec force talent.
En ouverture de soirée, toujours en ce superbe écrin du Ranelagh héritier du siècle des Lumières, les amoureux du théâtre ne manqueront pour rien au monde L’antichambre du dramaturge Jean-Claude Brisville, auteur du fameux Soupermis en images par Édouard Molinaro ! Là encore une joute verbale, un dialogue finement ciselé qui ne masque ni prétentions ni ambitions entre anciens et modernes, plutôt entre Madame du Deffand atteinte par l’âge et la cécité et Julie de Lespinasse, la jeune et intrépide fille illégitime de son frère ! Autrement plus prometteur que le couvent, direction le salon de la susnommée Deffand qui cherche une lectrice… En cette année 1750, ce temple des conversations éclairées brille de ses plus beaux feux, rassemble les plus fins limiers des lettres et des sciences, d’Alembert et Diderot parmi les plus célèbres. Avec pertinence et doigté, Tristan Le Doze orchestre sans artifice ce duel à fleurets mouchetés : deux fauteuils et un tabouret, deux robes et un costume d’époque, le décor est planté, la partie de dames peut commencer !
Nous ferons silence sur la scène finale entre Céline Yvon l’aînée et la fringante Marguerite Mousset. Précisons seulement que cette dernière porte fièrement les audaces de sa jeunesse, manie la répartie d’une langue acérée, chante juste et dévoile de bien jolies jambes dans ses bas blancs. Qui ont l’heur de plaire au sieur Hénault (Rémy Jouvin) en charge d’arbitrer le conflit entre ces deux fortes personnalités… De l’impertinence à l’intelligence, à mots couverts L’antichambre soulève surtout moult questions essentielles en ce troisième millénaire gavé de prétendue modernité : quid du rapport à la vieillesse, quid du statut de la femme, quid de l’éducation et de l’acquisition des savoirs ? « Ces thématiques m’ont permis de faire un transfert temporel, de remplacer mentalement huguenot par musulman, bâtarde par fille d’immigrée, encyclopédie par internet », précise le metteur en scène. Créée en 1991 au théâtre de l’Atelier, avec les inoubliables Suzanne Flon et Henri Virlogeux (Molière du comédien en 1992) dans les rôles titres, la pièce se révèle d’une brûlante actualité. Sous la férule de Tristan Le Doze, dépouillement du décor et qualité de l’interprétation permettent de la savourer avec tendre jubilation. Yonnel Liégeois
L’antichambre, mise en scène de Tristan Le Doze : jusqu’au 14/01/24 (du jeudi au samedi à 19h, le dimanche à 15h). Le neveu de Rameau, mise en scène de Jean-Pierre Rumeau : jusqu’à fin décembre (du jeudi au samedi à 20h30, le dimanche à 17h). Théâtre du Ranelagh, 5 rue des Vignes, 75016 Paris (Tél. : 01.42.88.64.44).
Aux éditions du Cerf, Ossila Saaïdia publie Les Voiles « islamiques » dans les sociétés européennes et musulmanes. Professeure à l’université Lyon2, l’agrégée en histoire et licenciée en langue arabe montre à quel point le voilement a commencé à faire débat, il y a plus d’un siècle, dans de nombreux pays musulmans. Paru dans le mensuel Sciences Humaines (N°362, octobre 2023), un article de Nicolas Journet.
Le voile exhibé par certaines femmes musulmanes est en France depuis plusieurs décennies une source de polémiques, de débats politiques et juridiques aussi acerbes qu’embarrassés. Quelle signification doit-on donner à la résurgence dans l’espace public européen de ce couvre-chef chargé de symboles ? Signe religieux attentatoire ou non à la laïcité ? Message politique ? Revendication décoloniale ? Refus de l’égalité des sexes ? Dissidence collective ou individuelle ?
Pour tenter de répondre à ces questions, avec Les Voiles « islamiques » dans les sociétés européennes et musulmanes, Oissila Saaïdia porte sur le sujet un regard comparatif, à la fois historique et géographique. Après avoir examiné les sources écrites de la tradition et les accessoires divers qui la portent (hijab, tchador, niqab, burqa), elle montre à quel point le voilement a commencé à faire débat, il y a plus d’un siècle, dans de nombreux pays musulmans. L’enjeu était celui de la voie à suivre pour relever le défi de la modernité : en Turquie comme en Égypte, le rejet du voile, prôné par des réformateurs, fut chargé d’éradiquer une tradition inégalitaire entravant le progrès général. Des courants opposés entendirent au contraire faire de l’islam « pur » le moteur d’une renaissance : Hassan el Bannah, fondateur des Frères musulmans, était un produit de l’école laïque et se voyait en réformateur.
L’universitaire souligne la diversité des objectifs poursuivis par les promoteurs du port du voile : entrer en politique, réformer les mœurs ou mener une guerre contre l’Occident. Il en va de même des porteuses de voile, pour lesquelles, selon les cas et les lieux, ce peut être une obligation, un acte de piété, un manifeste politique, ou encore la marque d’une dissidence individuelle. La situation des femmes voilées en France, objet d’un long examen par l’auteure, est conditionnée par l’image étrangère et misogyne de l’islam. Dans son ouvrage, Oissila Saaïdia insiste sur les postures variées des « niqabées » ou « hidjabées » : certaines sont loin de se comporter en femmes soumises, et leurs motivations peuvent être aussi bien personnelles et volatiles que communautaires. Son analyse très éclairante ne met cependant pas un terme au débat sur la présence de la religion dans l’espace public en démocratie. Nicolas Journet
Les Voiles « islamiques » dans les sociétés européennes et musulmanes. Histoire d’un débat 19e-21e siècle , d’Oissila Saaïdia (Éditions du Cerf, 233 p., 20 €).
Dans ce même numéro d’octobre, Sciences Humaines propose un original dossier, fort instructif : L’esprit critique est un sport de combat. « Il existe un danger quand l’exercice du débat fait place au relativisme des opinions, quand la critique se crispe en défiance généralisée, quand les vérités factuelles se retrouvent au même plan que les préjugés », écrit dans son éditorial Héloïse Lhérété, la directrice de la rédaction. Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des « Sites amis ». Une remarquable revue dont nous conseillons vivement la lecture. Y.L.
Les actions terroristes du Hamas, à la frontière entre Israël et Gaza, ont sidéré l’opinion internationale. Ancien ambassadeur d’Israël en France, Elie Barnavi estime que ces événements sont « la résultante d’une conjonction de deux facteurs : une organisation islamiste fanatique et une politique israélienne imbécile ». Une tribune parue le 08/10, dans les colonnes du quotidien Le Monde.
Il se produit dans l’histoire des événements à la fois surprenants et prévisibles. Tel fut l’attaque du Hamas contre les localités israéliennes de « l’enveloppe » de la bande de Gaza. Surprenant par le moment choisi, l’ampleur et l’audace inédites de l’opération et la dévastation qu’elle a provoquée, ainsi que, côté israélien, par la totale incurie des renseignements militaires et civils (Shin Beth) et le désarroi initial des forces de défense.
Des scènes de cauchemar : des combattants juchés sur des pick-up munis de fusils automatiques, façon Etat islamique, qui franchissent sans coup férir une formidable barrière érigée à coups de milliards et hérissée de senseurs technologiques dernier cri ; des terroristes armés qui marchent une heure durant, sans rencontrer personne sur leur chemin, pour investir villes et kibboutz ; hommes, femmes et enfants tués à bout portant dans la rue ou dans leur maison, pris par dizaines en otages et emmenés de l’autre côté de la frontière, où les réseaux sociaux les montrent exhibés, battus, insultés ; des familles qui étouffent dans leurs abris et dont la radio répercute les appels désespérés à l’aide ; un reporter de radio gazaoui qui transmet en direct (!) depuis la cour d’un immeuble où opèrent les terroristes ; et, lorsque l’armée arrive enfin, des combats acharnés rue par rue, maison par maison, tout au long d’une journée, d’une nuit et une journée encore…
Surprenant, oui. Car enfin, comment l’armée la plus puissante de la région, l’une des premières au monde nous assure-t-on, comment des services secrets aussi performants, capables de localiser un chef terroriste au troisième étage à gauche dans un immeuble qui en compte trente, ont-ils été incapables de voir venir le coup, puis de le prévenir ? C’est là qu’intervient le second terme : prévisible. Car ce que nous venons de subir n’est pas un décret du ciel. C’est la résultante d’une conjonction de deux facteurs : une organisation islamiste fanatique dont l’objectif déclaré est la destruction d’Israël ; et une politique israélienne imbécile à laquelle se sont accrochés les gouvernements successifs et que le dernier a portée à l’incandescence.
Au fil des ans, un rapport de force s’est installé entre Israël et le Hamas, où ce dernier a fini par s’assurer une sorte de droit d’initiative. C’est lui qui décidait de la hauteur des flammes, en fonction de l’évolution de ses intérêts. Ainsi, que le Qatar, son financier, ne se montre pas assez généreux à son gré, ou assez rapide, il lui suffisait d’une salve de roquettes pour entraîner Israël dans une spirale d’où les habitants sortaient meurtris. Mais lui obtenait ce qu’il voulait au prix d’un cessez-le-feu nécessairement éphémère. Pour sortir de ce cercle vicieux, il eût fallu que le gouvernement de Jérusalem imagine une solution : la réhabilitation politique de l’Autorité palestinienne couplée à celle, économique, de la bande de Gaza. Cela supposait toutefois la résurrection du « processus de paix », alors que le découplage des deux tronçons du territoire palestinien était précisément censé éviter cela. Le Hamas, finalement, était bien utile.
Avec l’actuel gouvernement, cette « politique » a atteint son point de perfection. L’unique souci du premier ministre étant de s’extraire du mauvais pas judiciaire où il s’est fourré, il a composé sa coalition d’ultraorthodoxes et de nationaux-religieux messianiques – la version juive du Hamas –, dont l’Etat de droit est le dernier souci, et avec lesquels il a conclu un pacte faustien : à lui la tête des juges de la Cour suprême, à eux la « Judée-Samarie » biblique et le libre accès au mont du Temple, de plus en plus investi par les zélotes.
Comme on sait, ce pacte a eu un prix : l’insurrection civile de l’Israël démocratique et libéral, le coup grave porté à la cohésion de l’armée et des services, l’atmosphère de guerre civile latente qui s’est installée dans le pays. Le Hamas, comme le Hezbollah au Nord et son patron iranien à l’Est, a bien étudié la situation. Mais les zélotes n’en ont eu cure, le premier ministre non plus. A la question de savoir où était l’armée au moment de l’attaque, la réponse est simple : en Cisjordanie. Détail anecdotique : à la veille de l’attaque, un bataillon entier était affecté à la protection d’une prière publique et d’une « leçon de la Torah » sur la chaussée qui traverse la ville d’Huwara, au sud de Naplouse. Il n’en fallait pas davantage pour faire barrage à l’invasion des commandos du Hamas. L’opération du Hamas ne s’intitule-t-elle pas le « Déluge d’Al-Aqsa » ? La prochaine Intifada est une question de temps.
Immanquablement, on a évoqué la catastrophe de Kippour, cinquante ans auparavant à un jour près. A juste titre. Même « conception » arrogante – ils n’oseront pas, ils savent qui nous sommes, ils ont tout à perdre et rien à gagner –, même surprise douloureuse, mêmes échecs initiaux… En un sens, c’est même plus humiliant aujourd’hui. A l’époque, on a eu affaire à deux armées nationales suréquipées et bénéficiant, en sus de l’effet de surprise, de la supériorité numérique. Aujourd’hui, même si le Hamas a beaucoup appris, il ne fait pas le poids face à Tsahal. Pis encore, pour la première fois depuis la guerre d’Indépendance, en 1948, il a fallu se battre sur le sol souverain.
La comparaison s’arrête cependant là. La guerre du Kippour fut une épreuve suprême, existentielle ; pendant quelques jours, le pays a tremblé au bord du précipice. Rien de tel aujourd’hui, évidemment. Pour autant, ce mini-Kippour est, comme l’autre, susceptible de bouleverser les équilibres régionaux. J’ignore sur quelle configuration il débouchera. Une chose, néanmoins, est certaine : le rêve de Benyamin Nétanyahou de s’entendre avec l’Arabie saoudite sur le dos des Palestiniens a du plomb dans l’aile. C’est un axiome de sa diplomatie, apparemment justifié par les accords d’Abraham de septembre 2020, que les Etats sunnites se moquent du sort des Palestiniens et que l’on peut faire la paix avec ceux-là tout en ignorant ceux-ci. Cela va s’avérer compliqué.
Qui sait, peut-être l’énigme de Samson va-t-elle se vérifier sur la terre où il l’a proposée aux Philistins (Juges, 14-14) : « Du fort est sorti le doux ». Elie Barnavi
Ambassadeur d’Israël en France de 2000 à 2002, l’historien et essayiste Elie Barnavi dirige le comité scientifique du Musée de l’Europe à Bruxelles. Il est l’auteur de nombreux ouvrages, parmi lesquels Israël-Palestine, une guerre de religion ? (Bayard, 2006), Israël, un portrait historique (Flammarion, 2015), Dix thèses sur la guerre (Flammarion, 2015).
Le 14/10 à 19h, au Grand Aslon à Ligné (36),l’association Noces de Paroles invite les amoureux de la chanson et de la poésie à partager une soirée autour de Gaston Couté. Interprété par Yves Champigny, le répertoire du poète libertaire et révolté retrouve ainsi toute sa place dans le patrimoine de la chanson française. Le site Du temps des cerises aux feuilles mortes lui consacre un brillant article.
« Né à Beaugency en 1880, ayant passé sa première enfance dans le moulin paternel de Meung-sur-Loire, cette petite cité pleine du souvenir de François Villon, Gaston Couté était destiné par une famille ambitieuse à l’administration des Finances nationales. En conséquence, il fut confié au lycée d’Orléans, mais, rimant et rêvant d’autres succès, il partit pour Paris en 1898, avec cent francs en poche ».
« Admis à réciter des vers à Al Tarlane, il délaissa bientôt ce cabaret, où il se produisait gratuitement, pour l’Âne Rouge dont le patron, plus généreux, lui donne en guise de salaire un café-crème quotidien. On ne devine que trop peu ce que fut l’existence du pauvre déraciné réduit à cette maigre pitance, à laquelle s’ajoutaient parfois les alcools corrosifs offerts par d’aimables spectateurs. Il subsista ainsi, pourtant, pendant un an, créant Le champ de naviots et tant d’œuvres d’une facture déjà puissante, cris de révolte d’une âme simple et droite se dressant face à la société égoïste et veule pour laquelle « l’honneur quient [tient] dans l’carré d’papier d’un billet d’mille ».
« S’il atteignit la gloire, il ne connut jamais l’aisance […] Sincère dans ses propos comme dans ses œuvres, Gaston Couté distribuait avec beaucoup trop de générosité les vérités désagréables […] Son indépendance, hélas aussi son intempérance, faisaient de [lui] un pensionnaire inconstant. C’est pourquoi il ne figura pas à la place d’honneur qui lui revenait sur les programmes de nos cabarets. Victime de l’alcoolisme, il mourut en 1911 à l’hôpital Lariboisière, laissant à 31 ans une œuvre admirable ». Armelle Audigane est catégorique. « Connu pour ses textes antimilitaristes, sociaux et anarchistes, nul doute que s’il vivait encore, au vu des événements actuels, le poète aurait la plume « causeuse » à souhait », avoue sans détour l’animatrice de l’association Noces de Paroles, « mettant sûrement sa poésie au service du petit peuple et des iniquités que ce dernier endure ». Philippe Gitton
Gaston Couté, interprété par Yves Champigny : le 14/10 à 19h, entrée libre, au Grand Aslon à Ligné (36). Accompagné par Fetchaï Nadji et Éric Champigny à la guitare, Claude Jaussint à l’accordéon diatonique (confirmation souhaitée : 06.16.25.66.54).
Jusqu’au 22/10, au Studio Hébertot, le comédien et pianiste Guilhem Fabre joue Dernières notes. Mise en scène par François Michonneau, la pièce de Michel Mollard permet une (re)découverte sensible de l’écrivain Romain Rolland, prix Nobel de littérature en 1915.
Ce 24 décembre 1944 est le dernier Noël de Romain Rolland dans sa demeure de Vézelay. Le 30 décembre, il fermera les yeux définitivement. Prix Nobel en 1915, l’écrivain est âgé de 78 ans, et se sait à bout de forces. Ce soir, Macha, son épouse, l’a laissé seul pour assister à la messe de minuit, dans la basilique toute proche. Dernières notes, de Michel Mollard, est une pièce attachante et étonnante, mise en scène par François Michonneau. Elle dresse un pont musical et poétique entre théâtre documentaire et concert. Sait-on par exemple que la musique, notamment l’œuvre de Beethoven, occupa une part importante de la vie de l’écrivain ?
Sur la scène, un fauteuil lui aussi en fin de course, une table basse où s’empilent des livres, et un peu plus loin un piano. Guilhem Fabre, comédien et pianiste (lauréat du conservatoire national supérieur de musique en 2015), campe le personnage. Il donne vie à l’auteur qui des années durant a défendu son engagement en faveur de l’URSS et ses convictions pacifistes. Romain Rolland, dont le roman-fleuve Jean-Christophe, publié de 1904 à 1912, assura la renommée, a entretenu des correspondances soutenues avec Louis Aragon, Richard Strauss, André Suarès, Stefan Zweig, Paul Claudel, entre autres. Il a aussi été critique musical. Il enseigna même l’histoire de la musique à la Sorbonne.
Guilhem Fabre, à travers quelques citations, lettres et fragments de textes, traduit la réflexion de l’écrivain, et donne à partager sa passion musicale. C’est d’ailleurs la « Sonate pour piano n° 32, opus 111 » (la dernière composée par Ludwig van Beethoven entre 1820 et 1822) qui clôt ce spectacle imaginé hors des sentiers battus. Gérald Rossi
Dernières notes, la dernière soirée de Romain Rolland : jusqu’au 22/10, du jeudi au samedi à 19h, le dimanche à 17h. Studio Hébertot, 78bis boulevard des Batignolles, 75017 Paris (Tél. : 01.42.93.13.04).
Jusqu’au 08/10, au Théâtre de la Colline (75), Laurent Mauvignier présente Proches. La première mise en scène de l’auteur, un psychodrame familial fondé sur la parole.
« Bienvenue Yoann », annonce une banderole. On s’apprête à fêter le retour de l’enfant prodigue, revenu après quatre ans passés derrière les barreaux. Un temps, père, mère, sœurs et beaux-frères demeurent figés dans l’attente tandis qu’un jeune homme arpente obstinément l’avant-scène, il décrit les lieux, le quartier : « Les zones pavillonnaires, on pourrait les reconnaître sans jamais y avoir mis les pieds » … Sa présence fantomatique hantera toute la pièce, rythmée par le choc d’une balle de tennis qu’il fait inlassablement rebondir au sol. C’est lui qui déplacera le décor mobile d’Emmanuel Clolus : un intérieur standard, gris, impersonnel, avec pour seule touche de couleurs, un bouquet de fleurs. Il regarde sans qu’on le voie ce petit monde s’agiter en parlant de lui, et commente sporadiquement d’un regard ironique. Arrive Clément, l’ex-amant de Yoann, un « proche » que l’on n’attendait pas.
Au fil des conversations, les personnages se dévoilent, avec leurs fragilités, leurs dissensions secrètes. Et ça parle beaucoup : d’abord pour meubler, pour s’exprimer, enfin pour blesser. De banalités en règlements de compte, les non-dits surgissent au grand jour, chacun y va de ses quatre vérités, jusqu’au chaos. Les fleurs répandues au sol, le vase brisé, une image simple figure ces retrouvailles avortées. « Mes premiers romans, par l’importance des monologues, cherchaient à trouver, par la langue, le moyen d’une incarnation des personnages », dit l’auteur. « Le théâtre (…) va plus loin que le roman, jouant de la simultanéité des paroles pour composer une sorte de partition, d’orchestration des malentendus (…) ». Les mots se bousculent, mais on ne s’entend pas. Parfois aussi, ça sort sans qu’on le veuille…
La partition de chaque personnage est composée au cordeau, d’une écriture à vif, qui fait mouche et nous saisit. Et les comédiens, dirigés avec justesse, portent avec talent et pudeur le drame jusqu’à son climax : une ultime révélation de Clément qui ne mettra pourtant pas fin à l’attente. Gilles David, d’une grande humanité, trouve la bonne distance avec ce père faussement fruste, et suffisamment d’humour pour éviter le pathos. Norah Krief se révèle, une fois de plus, surprenante en mère cinglante de vérité derrière des apparences anodines. Malou la parfaite (Charlotte Farcet) et Vanessa l’infantile (Lucie Digout) révèlent leurs jalousies de sœurs avec éclat. Les gendres, Cyril Anrep (Quentin) et Guillot Romain (Arthur) jouent à la perfection leur malaise au sein de leur belle-famille. Pascal Cervo (Clément, l’amant de Yoann) garde une froide réserve face à l’agressivité de classe des autres pour « sa gueule de prof » … Grâce à cette distribution hors-pair, nous entrons de plain pied dans le psychodrame familial.
Laurent Mauvignier, qui écrit régulièrement pour le théâtre (Ce que j’appelle oubli 2011, Tout mon amour 2012, Retour à Berrathammis 2015, Une légère blessure 2016), s’attelle ici pour la première fois à la mise en scène. Est-ce par souci de déréaliser les situations qu’il ménage, en pleine action, des apartés fantasmatiques, au ralenti, ou qu’il insère des flash-back où le fils fantôme intervient directement ? Ces procédés cinématographiques alourdissent et désamorcent les tensions implicites. Dommage. Malgré l’inquiétante présence de Maxime Le Gac-Olanié, pourquoi avoir incarné Yoann, ne serait-ce qu’en ombre à la fois angélique et maléfique ? Etait-il besoin de montrer visuellement qu’il tire les ficelles et manipule tout le monde, jusqu’au meubles de la maison ? Son absence complète n’aurait-elle pas eu plus d’impact dans le dévoilement progressif de son génie destructeur ?
De L’Orestie d’Eschyle, Œdipe de Sophocle à Juste la fin du monde de Jean-Luc Lagarce (1990), le théâtre abonde de ces fils qui reviennent perturber l’ordre familial. Ici, on n’entre pas dans le tragique mais dans un drame psychologique classique : Yoann est celui qui fait voler en éclat l’amour de façade qui unit la parentèle… On pense aussi au mystérieux visiteur de Théorème de Pier Paolo Pasolini. La bonne idée de la pièce était justement l’absence effective de celui qu’on ne finira jamais d’attendre. Reste 1h30 de jeu tendu, par une brochette d’excellents acteurs, au service d’un vrai talent d’écrivain. Mireille Davidovici
Proches, texte et mise en scène de Laurent Mauvignier : jusqu’au 08/10, du mercredi au samedi à 20h, le mardi à 19h et le dimanche à 16h. Théâtre de la Colline, 15 rue Malte-Brun 75020 Paris (Tél. : 01.44.62.52.52). Les 12 et 13/10, au théâtre du Bois de l’Aune – Aix-en-Provence (13). Le 19/10, au Trident – Scène nationale de Cherbourg (50). Le texte est publié aux Éditions de Minuit.
Le 23 septembre 1973, il y a cinquante ans, disparaît Pablo Neruda. Poète, écrivain, diplomate, prix Nobel de littérature et communiste, il aura consacré toute sa vie à l’écriture et à son engagement politique. Sa mort survient quelques jours après le coup d’État de Pinochet qui a vu le Chili basculer dans la nuit noire de la dictature.
« Camarada Pablo Neruda, presente ! Camarada Pablo Neruda, presente ! Ahora y siempre ! » Le corbillard traverse doucement les rues de Santiago entouré de centaines d’hommes, de femmes et d’enfants qui accompagnent la dépouille de Pablo Neruda. Le poète national, le poète universel est mort le 23 septembre 1973. Il n’aura pas survécu au coup d’État perpétré par le général Pinochet. Il n’aura pas survécu à la mort du président Salvador Allende, survenue le 11 septembre. Il n’aura pas survécu à celle de son ami auteur-compositeur Victor Jara, exécuté sous les balles de ses tortionnaires le 15 septembre dans le stade de Santiago. Celui qui a chanté la beauté foudroyante de la nature, celui qui disait de la poésie qu’elle était insurrectionnelle, vient de mourir. Dans des circonstances pour le moins mystérieuses.
Ils sont des centaines ce jour-là à l’accompagner. Les images tournées par Bruno Muelsont les rares qui nous soient parvenues de ce moment historique. Elles sont terribles, magnifiquement terribles. « Camarada Pablo Neruda ! » : un cri de rage et de désespoir, un cri de résistance repris par des hommes et des femmes en larmes ! En regardant ces images, on scrute les visages du peuple chilien. Seul un poète peut insuffler autant de courage, car on se dit qu’il leur en a fallu, du courage, pour braver la dictature. Soudain éclate l’Internationale. Les poings serrés se lèvent.Autour, des soldats en armes. Ils ont ordre de ne pas intervenir. On ne tire pas sur la foule qui assiste aux obsèques d’un prix Nobel de littérature. Même quand on s’appelle Pinochet et que le monde entier, effaré, regarde un pays sombrer dans la nuit.
Puis on entend un slogan, incroyable, qui s’élève entre les tombes du cimetière. « La izquierda, unida, jamás será vencida » (La gauche unie ne sera jamais vaincue). Un appel à maintenir en vie cette Unité populaire qui avait soulevé un immense espoir sur tout le continent sud-américain. Jusqu’à son dernier souffle, l’itinéraire poétique et politique de Pablo Neruda aura accompagné les soubresauts du XXe siècle. Son œuvre, gigantesque, impressionne par son lyrisme, ses métaphores, une écriture enracinée dans une nature tumultueuse et indocile qui consacre les hommes. Il est né Ricardo Eliecer Neftali Reyes-Basoalto le 12 juillet 1904. Il a grandi à Temuco, capitale de l’Araucanie, aux portes de la Patagonie. Dès l’enfance, la nature est à portée de main, dans ces paysages aux couleurs vives et saturées où l’eau coule en cascade, où le chant des oiseaux retentit, joyeux, où les lianes indociles s’enroulent le long des troncs des arbres qui s’étirent vers la voûte étoilée du ciel.
Son engagement pour la République espagnole
Tout vient de là, dira-t-il plus tard, des souvenirs lointains de son enfance où couleurs et odeurs s’entrelacent à jamais dans son imaginaire. Très tôt, il recopie des poèmes dans des cahiers à spirales et se lance dans l’écriture. Il a 19 ans quand paraît son premier recueil de poésie, Crépusculaire ; 20 ans lorsque Vingt Poèmes d’amour et une chanson désespérée, longue élégie érotique et sensuelle, organique, aubade à la femme, à toutes les femmes, muses éternelles, le consacrent. Certes, la thématique n’est pas nouvelle. Déjà Ronsard en son temps n’écrivait pas autre chose. Mais du haut de ses 20 ans à peine, Neruda libère sa plume de tous les carcans de la métrique, s’émancipe de toute pudeur. « Je puis écrire les vers les plus tristes cette nuit. Je l’aimais, et parfois elle aussi elle m’aima. » Séduction, passion, trahison, rupture. « Il est si bref l’amour et l’oubli est si long. »
Pablo Neruda est un jeune homme qui croque la vie par tous les bouts. L’écriture ne le lâche pas mais il a soif d’aventures et voudrait embrasser le monde. À partir de 1927, il pousse les portes du corps diplomatique. Il est d’abord nommé consul à Rangoun, puis à Colombo, Calcutta, Buenos Aires. S’ensuit un bref retour au pays natal et, en 1935, il est nommé consul en Espagne. Il s’était déjà lié d’amitié avec Federico Garcia Lorca. La Generación del 27 – Lorca, Alberti, Guillén, Hernandez – et Antonio Machado l’accueillent à bras ouverts. La maison madrilène de Neruda, la Casa de las flores, est le rendez-vous quotidien incontournable des poètes de la capitale, laquelle vit dans l’euphorie de la victoire du Front populaire. Mais le coup d’État de Franco, en juillet 1936, les bombardements massifs auxquels est soumise la population, l’assassinat de son ami Federico Garcia Lorca vont provoquer, chez Neruda, un choc. Il s’engage pour la République espagnole, sans relâche. « L’honneur de la poésie a été de sortir dans la rue, de prendre part à ce combat. La poésie fut une insurrection, écrira-t-il. Nous, les poètes, nous haïssons la haine et nous faisons la guerre à la guerre. »
En 1939, il organise, avec l’assentiment du président chilien d’alors, le départ de 2 400 républicains espagnols à bord du Winnipeg, un vieux cargo abandonné dont il dira : « J’ai aimé dès le début le mot Winnipeg. Les mots ont des ailes ou n’en ont pas. Les mots rugueux restent collés au papier, à la table, à la terre. Le mot Winnipeg est ailé. »Toute cette première moitié du XXe siècle, Neruda n’aura cessé d’écrire. Tentative de l’homme infini en 1926, Résidence sur la terre de 1925 à 1931, en 1926, l’Espagne au cœur en 1938… À Paris, il se lie d’amitié avec Aragon, Éluard. En 1940, Neruda est nommé consul général au Mexique, sa route croise celle des grands peintres muralistes, Orozco, Rivera, Siqueiros. En 1945, il adhère au Parti communiste chilien et est élu sénateur des provinces minières du nord du Chili. La gouvernance chilienne a changé de président. Persécuté par les autorités de son pays, Neruda fuit le Chili à travers la cordillère. Il a ces mots pour évoquer ce temps : « L’exil est rond : un cercle, un anneau ; les pieds en font le tour, tu traverses la Terre et ce n’est pas ta Terre. Le jour t’éveille et ce n’est pas le tien, la nuit arrive : il manque tes étoiles. »
La voix de tous les opprimés d’Amérique du Sud
En 1950, paraît le Chant général,el Canto general. Un monument qui brasse l’histoire du continent sud-américain, un récit transnational où le poète chante la terre, l’eau, le vent et le feu, mais aussi l’histoire des peuples andins. Un souffle épique traverse cette œuvre-monde, et la voix de Neruda devient celle des sans-voix et de tous les opprimés de ce continent. La guerre d’Espagne aura marqué une rupture dans l’œuvre et l’écriture de Neruda. Même s’il ne va jamais renoncer à « chanter l’amour », Neruda réunit à jamais engagement poétique et politique. De retour au Chili en 1952, il devient en 1957 président de l’Union des écrivains chiliens. En 1964, il publie Mémorial de Isla negra, du nom de sa maison refuge, désormais un musée, qui regorge d’objets insolites, fruit de ses pérégrinations de par le monde. Pénétrer dans ce lieu pas trop loin de Santiago, face à l’immensité de l’océan Pacifique, c’est ressentir la vie du poète. En 1969, le Parti communiste le désigne candidat à l’élection présidentielle.
Mais Neruda laisse sa place à Salvador Allende, qui devient ainsi le candidat unique de l’Unité populaire. Allende président, Neruda devient ambassadeur à Paris. Il y retrouvera d’anciens amis, fera connaissance du grand compositeur grec en exil Mikis Theodorakis, qui mettra en musique le Chant général. En 1971, il reçoit le prix Nobel de littérature. Malade, il retourne au Chili, où il est accueilli triomphalement. Jusqu’à la fin de sa vie, il aura écrit, combattu le fascisme, milité pour un monde de justice et de paix. Sa poésie ne nous dit pas comment vivre mais nous apprend à vivre. Il fut le poète de l’amour et de la révolte. Le coup d’État de Pinochet mettra fin à une aventure progressiste et démocratique qui se déployait dans ce pays, longue bande de terre étroite, coincée entre la cordillère des Andes et le Pacifique.
Recevant le Nobel, Neruda emprunte, pour conclure, les mots d’Arthur Rimbaud : « Ce n’est qu’au prix d’une ardente patience que nous pourrons conquérir la cité splendide qui donnera la lumière, la justice et la dignité à tous les hommes. Ainsi la poésie n’aura pas chanté en vain ». Marie-José Sirach
Jusqu’au 31/12, à Montreuil (93), le Musée de l’Histoire vivante accueille Marx en France. Une exposition qui retrace les années parisiennes du philosophe allemand, à travers dessins humoristiques et œuvres contemporaines. Paru dans Le Montreuillois, un entretien de Jean-François Monthel avec Éric Lafon, le directeur scientifique du musée et commissaire de l’exposition.
Jean-François Monthel – Que raconte Marx en France, la nouvelle exposition du Musée de l’Histoire vivante ?
Éric Lafon – Il est frappant de constater que Karl Marx est toujours d’actualité. 2023 célèbre les cent quarante ans de sa mort. Cette commémoration a donné lieu à la publication de nombreux hors-séries dans la presse. Il y a eu aussi, en 2017, la sortie du film de Raoul Peck sur la jeunesse de Marx. La réédition de ses œuvres rencontre un certain succès. Le Musée de l’Histoire vivante s’associe à ce mouvement, à sa manière. Nous nous sommes intéressés aux années parisiennes de Marx. Et nous avons souhaité explorer la permanence de son image et de sa pensée, à travers un panel d’œuvres et de documents amusants et accessibles à tous.
J-F.M. – Quand Marx a-t-il séjourné à Paris ?
É.L. – Il arrive en 1843, avec son épouse, Jenny, enceinte. Il est chassé par la monarchie de Juillet, en 1845. Il revient en 1849, avant d’être à nouveau expulsé. Les Allemands forment alors la plus grande communauté étrangère à Paris. Il y a des intellectuels, mais aussi des ouvriers, des tisserands, des métalliers… Karl Marx fréquente le café Le Régence, où il croise les premiers socialistes et les révolutionnaires français. C’est là qu’il rencontre pour la première fois Friedrich Engels. Pour tous les révolutionnaires de cette époque, Paris occupe une place «centrale». La Révolution française est encore proche.
J-F.M. – Que reste-t-il de cette époque de sa vie ?
É. L. – Quand Marx vient à Paris pour la première fois, il n’a que 25 ans, il est totalement inconnu. Nous avons cependant réussi à suivre sa trace. À travers sa correspondance, nous le retrouvons par exemple à Argenteuil et à Enghien-les-Bains, où sa fille et lui se font soigner pour des maladies pulmonaires. Ils vivaient alors dans des conditions misérables. Plus tard, en 1882, Marx embarque à Marseille pour l’Algérie, à bord du paquebot Le Saïd. Un voyage que lui ont conseillé les médecins pour soigner ses problèmes respiratoires. Il séjournera plusieurs mois à Alger. Nous exposons d’ailleurs la dernière photo de lui, prise dans un studio algérois. Karl Marx s’était fait raser la barbe pour l’occasion ! Pour plonger dans l’ambiance, nous avons aussi entièrement restauré la véranda du musée, où nous avons installé des transats…
J-F.M. – Une partie de l’exposition est consacrée à la pensée de Marx. En quoi reste-t-elle d’actualité ?
É. L. – Ses analyses sont décortiquées aujourd’hui encore dans toutes les facultés d’économie, même les plus libérales. Elles expliquent le capitalisme. Avec des dessins, des planches de bandes dessinées, Marx en Francepropose d’aborder simplement les notions de profit, de plus-value, de lutte des classes… Nous exposons également toutes sortes d’œuvres contemporaines qui montrent à quel point l’image de Marx inspire. Son visage barbu est de toutes les manifestations, parfois dans toutes les couleurs. Cela mérite d’y regarder de plus près. Propos recueillis par Jean-François Monthel
Marx en France : Du 25/03 au 31/12/23, au Musée de l’Histoire vivante (31 bd Théophile-Sueur, parc Montreau, 93100 Montreuil).