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MaKbeth, de sang et de fureur

Au théâtre du Rond-Point (75),le Munstrum théâtre présente Makbeth. Avec un K à la place du C, une version délirante d’une des plus célèbres pièces de Shakespeare… À partir d’un travail artistique méticuleux, d’un jeu d’acteur grand-guignol, se construit un spectacle gore où l’hémoglobine coule à flot. Paru sur le site Arts-chipels, l’article de notre consœur et contributrice Mireille Davidovici.

Sur la lande brumeuse, les combats font rage. Corps à corps sanglants, jets de grenades, explosions, incendies… Ambiance guerre de tranchée et film de cape et d’épée, avec costumes moyenâgeux, dans l’esthétique de la série Games of Throne. Un corps est planté dans la terre, tête en bas, pieds au ciel. Des bras volent dans les airs. Un soldat agonise tripes à l’air, le tout enveloppé de généreuses volutes de fumée… Certaines scènes rappellent les Désastres de la guerre de Goya. Une vision essentiellement picturale, à l’instar de tout le spectacle, succession de tableaux magnifiques. Quand les armes se sont tues, commence la pièce — que la superstition veut « maudite » — de Shakespeare, avec l’apparition, sur la route de Macbeth et Banquo, d’une créature surnaturelle indéterminée. Elle annonce au premier qu’il sera général puis roi, au second qu’il sera père de rois. La prophétie réjouit Lady Macbeth mais angoisse déjà son époux, saisi de mauvais pressentiments : « Macbeth a tué le sommeil ! ». On connaît la suite : le couple n’épargnera personne, l’assassinat de Duncan, roi d’Écosse étant le prélude à une sauvagerie en chaîne et un délire paranoïaque qui atteindront, dans cette adaptation, des sommets apocalyptiques.

Entre tragédie et parodie

Ionesco avait modifié la graphie de son adaptation avec un double « t » final, ici c’est un « K » qui s’introduit dans le titre. Pour Louis Arene, qui signe la mise en scène, cette incongruité indique un décalage par rapport à l’œuvre originelle, une distanciation qu’opère aussi la traduction de Lucas Samain. On peut y voir aussi une allusion à Kafka ou encore un respect de l’orthographe du vieil anglais, qu’on trouve dans les Chroniques de l’historien anglais Raphael Holinshed, publiées en 1577, source majeure des pièces de Marlowe et de Shakespeare dont MacbethLe Roi Lear et Cymbeline. Pour insuffler une dimension comique à cette tragédie, l’une des plus sombres de l’auteur élisabéthain, l’adaptation se nourrit d’anachronismes, de situations et de personnages nouveaux. En particulier le fou qui traverse la pièce, sorte de transfuge du Roi Lear, personnage ambigu, sage, sarcastique et assassin à ses heures. Acrobate hors pair,Erwan Tarlet virevolte, en tutu et basket et, entre deux pirouettes, va même s’adresser, dans un mélange de français et mauvais anglais, aux universitaires spécialistes de Shakespeare qui se seraient fourvoyés dans cette salle : « Vous n’êtes pas au bout de vos peines ! » « C’est un spectacle triste ! » conclut-il.

Louis Arene et Lionel Lingelser, directeurs de la compagnie alsacienne, se taillent la part du lion en jouant Makbeth et sa Lady. Celle-ci n’apparaît pas en drag-queen, mais en reine d’une élégance débraillée : elle déambule, affublée d’une tente Quechua en guise de traîne, sous laquelle se réfugie son timoré d’époux. La troupe, comme d’habitude, nourrit son imagerie foisonnante, par une recherche esthétique sur les costumes, postiches, et ne lésine pas sur les effets spéciaux. Dans ce spectacle monstre, les masques permettent de naviguer entre le rire et l’effroi avec une grande souplesse. Ainsi, le roi Macdunn n’est qu’un tyran obèse, affublé d’un ventre en mousse flasque. Sous ses allures de baudruche, il est aussi redoutable que stupide, à la manière du Père Ubu.

Une mascarade grandiose

De même qu’il y a confusion des esthétiques, le spectacle joue sur la confusion des genres : coiffes et maquillages outrés gomment les différences entre les sexes. Les interprètes, avec leurs prothèses ont une neutralité marionnettique. Les corps se démembrent, les viscères et le sang gicle avec effets grand-guignolesques. Les mains rouges du couple maudit maculent leur corps entier, souillent leurs vêtements. Au comble de la fureur meurtrière des protagonistes, l’hémoglobine coule à flot. Et au final, Makbeth plonge littéralement dans un bain de sang, avant d’être pendu, tête en bas, comme un vulgaire quartier de bœuf, par des créatures maléfiques, émanation tentaculaire de l’être prophétique apparu au début de la pièce. Devenu meurtrier par un concours de circonstances, le Makbeth du Monstrum devient une bête sanguinaire, un assassin en série. Les acteurs à l’énergie sans limites nous entraînent dans un univers cauchemardesque et fantasmagorique. Ils donnent un élan joyeux à la noirceur shakespearienne en mêlant au-delà de l’absurde, kitch, cruauté et exhibitionnisme. Ce sordide délirant et poétique, loin de toute vulgarité, force sur la veine comique, qui n’est nullement dans la pièce d’origine mais lui donne une résonance contemporaine. On peut cependant regretter l’excès d’effets spéciaux, les scènes répétitives, qui alourdissent la représentation.

Dans une transe joyeuse, un chaos dévastateur, ce théâtre de la cruauté transforme la catastrophe en rire. Sous cette avalanche d’images et de gags forcenés s’ouvrent les portes d’un enfer : celui de la guerre et du crime, l’antichambre du pouvoir qu’a si bien montrée William Shakespeare. Tout comme ses personnages, les puissants d’aujourd’hui commettent des massacres de masse, parfois au nom de la civilisation et de la démocratie.

Un Makbeth d’aujourd’hui

« Nous montons Makbeth, car la douleur de ce monde est insupportable. […] Au-delà de la fable politique, c’est aussi nos ténèbres individuelles que la pièce nous incite à contempler »écrit Louis Arene. « La catharsis nous permet l’empathie, la consolation, nous donne la force de regarder les monstres en face […] mais nous montons aussi Makbeth car au Munstrum, notre quête est celle de la Joie », poursuit le metteur en scène. Le public ne s’y trompe pas. Saisi de rire et d’horreur, il réagit au quart de tour à ce théâtre de genre, il remercie la troupe en se levant dans un tonnerre d’applaudissements. Mireille Davidovici, photos Jean-Louis Fernandez

Makbeth, le Munstrum théâtre : jusqu’au 13/12 au Théâtre du Rond-Point, du mercredi au vendredi à 19h30, le samedi à 18h30 et le dimanche à 15h. Les 5 et 6/03/26 au Carreau, Scène nationale de Forbach et de l’Est mosellan. Les 11 et 12/03 à la MC2 de Grenoble.

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Les vertiges de Nasser Djemaï

À la Manufacture des œillets d’Ivry (94), Nasser Djemaï présente Vertiges. L’histoire d’une famille française d’origine maghrébine, à l’heure où Nadir revient à la maison après une longue absence. Une chronique sociale et politique, à la fois sensible et drôle, au ton juste, qui le rappelle à chacun : tous, nous sommes nés quelque part !

Nasser Djemaï, l’auteur et metteur en scène de Vertiges, nous raconte simplement, et d’abord, l’histoire de Nadir qui, après une longue absence, revient voir ses parents. Il décide de rester quelques jours pour remettre de l’ordre dans les affaires de la famille. Les factures en souffrance, le père malade des poumons, le petit frère au chômage qui passe le plus clair de son temps sur les réseaux sociaux, la sœur cadette employée de cantine un peu frivole, la voisine du dessus qui erre comme un fantôme dans l’appartement de jour comme de nuit… Au plan médical, le vertige, c’est la peur ou le malaise ressenti au-dessus du vide, ou la sensation que les corps et les objets tournent autour de soi. Aîné d’une fratrie de trois, Nadir est respecté et écouté. Tout semble lui avoir réussi : propriétaire, chef d’entreprise, marié, deux enfants.

Dans la cité où il a grandi, les choses ne sont plus comme avant. Les gamins qui squattent au pied de l’immeuble, la présence marquée des barbus, l’ascenseur en panne… À bien y regarder, la vie de Nadir, non plus, n’est pas aussi limpide qu’il n’y paraît. Son épouse a demandé le divorce, les sourires de sa petite sœur sont de plus en plus forcés, derrière les paroles bienveillantes de sa mère et de son frère pointent l’amertume et les reproches. Progressivement, tout se dérobe. Il a beau se débattre, vitupérer, réclamer de l’ordre, il est hors de lui, comme s’il ne s’était jamais appartenu. Enfant d’un pays qui n’est pas celui de ses parents, Nadir ne cultive pas le mythe du retour. Lassé des faux-semblants et des chimères, il lance à son père : « Qu’est-ce qu’il t’a donné ton pays, à part l’envie de fuir ? ». À travers l’histoire d’une famille française d’origine maghrébine, Nasser Djemaï parle d’identité, de quête intérieure. Il montre sans volonté de démontrer, d’imposer un discours. « Vertiges nous invite simplement à prendre place dans la vie d’une famille orpheline de sa propre histoire, essayant de colmater les fissures d’un navire en plein naufrage », confie le metteur en scène. Un huis-clos familial parfois doux-amer où l’humour, l’amour, la poésie ne sont jamais absents.

Vertiges, c’est un double retour ! Celui de Nadir après une longue absence, celui d’une pièce originellement créée en 2017. Près de dix ans plus tard, Nasser Djemaï en donne une version enrichie d’intuitions nouvelles qui ouvrent le texte à de nouveaux imaginaires. Fable contemporaine, une re-création comme une mise en perspective pour raconter au temps présent cette odyssée intime où s’invitent les chimères, où le réel se teinte de fantastique. Yonnel Liégeois, photos Christophe Raynaud de Lage

Vertiges, Nasser Djemaï : jusqu’au 30/11. Du mardi au vendredi à 20h, le samedi à 18h et le dimanche à 16h. La Manufacture des œillets, Centre dramatique national du Val de Marne, 1 place Pierre Gosnat, 94200 Ivry-sur-Seine (Tél. : 01.43.90.11.11).

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Du théâtre de la « postmodernie »

Aux Presses du réel, Yannick Butel publie Le gai théâtre, essai d’histoire sociale et politique du phénomène théâtral contemporain. Un diagnostic aigu sur le théâtre dans la société ultralibérale propre à la « postmodernie ». Une sensibilité frémissante, doublée de l’emportement d’une auscultation théorique étayée.

Yannick Butel est professeur en arts de la scène à l’université d’Aix-Marseille. En 2008, il fonde le site insense-scenes.net, où il est affirmé, sans ambages, que « le théâtre facile est objectivement bourgeois, le théâtre difficile est pour les élites bourgeoises, le théâtre très difficile est le seul théâtre démocratique ». Dans la foulée de ce stimulant paradoxe paraît son dernier ouvrage, le Gai Théâtre, sous-titré Pour un théâtre de la contre-addiction, avec, pour précision : Essai d’histoire sociale et politique du phénomène théâtral contemporain. On saisit d’emblée que l’auteur va passer au crible un diagnostic aigu – comme obtenu par scanner – sur un impensé d’assez longue date quant aux tenants et aboutissants du théâtre et de ses spectateurs, réels ou putatifs, dans la société ultralibérale propre à la « postmodernie ».

Au long cours d’une réflexion constamment dialectique, Yannik Butel, fort d’une culture philosophique fertile, dialogue à distance avec Olivier Neveux et Dany-Robert Dufour, à qui l’on doit, respectivement, Politiques du spectateur. Les enjeux du théâtre politique aujourd’hui et le Divin Marché. La révolution culturelle libérale. Le livre tout entier est d’ailleurs placé sous le sceau d’un entretien infini où prennent part, à l’improviste, aussi bien Nietzsche que Bernard Noël, Jean-François Lyotard, Bernard Stiegler, Deleuze, Heiner Müller, Herbert Marcuse, Derrida, Foucault et tant d’autres fiers irréguliers de la pensée. Impossible, avec la meilleure volonté du monde, de rendre compte de façon exhaustive, en si peu d’espace, d’un ouvrage aussi dense, écrit d’une main sûre qui sait jouer sur les mots et qui, finalement, a valeur de manifeste, pour ne pas dire de brûlot.

Au sein de ce vaste panorama où s’analyse sans merci le rôle des industries culturelles dans le décervelage généralisé, Yannick Butel, fin critique, fait part de ses préférences de spectateur assermenté. Où l’on rencontre notamment le Théâtre du Radeau de François Tanguy, le groupe T’Chang de Didier-Georges Gabily, les Marchands de Joël Pommerat, Beckett, Claude Régy, Gatti, etc., ainsi que la figure essentielle d’Hamlet auquel il a jadis consacré une thèse mémorable. Une sensibilité frémissante, doublée de l’emportement d’une auscultation théorique étayée, caractérise ce livre, dont l’élaboration court au moins sur plus d’une dizaine d’années d’observations assidues, rapportées avec un ton de voix extrêmement personnel. Raison de plus de s’y confronter en toute spontanéité, en faisant fi de son apparente complexité. Jean-Pierre Léonardini

Le gai théâtre, Yannick Butel (Les Presses du réel, col. « Al Dante », 248 p., 18€). Un précédent ouvrage : Regard critique (Les solitaires intempestifs, 128 p., 13€).

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Michèle Audin, d’Alger à Paris

Mathématicienne, écrivaine, Michèle Audin est décédée le 14 novembre, à 71 ans. Elle était la fille de Josette et Maurice Audin, assassiné en 1957 par l’armée française en Algérie. Membre de l’Oulipo, elle se fit historienne, passionnée par la Commune de Paris. Paru dans le quotidien L’Humanité, un article d’Aurélien Soucheyre.

Il y a les littéraires. Il y a les matheux. Et puis il y avait Michèle Audin, qui savait jouer avec brio de ces deux langues. Mêler les chiffres et les lettres, inventer des structures alliant rigueur, poésie et travail mémoriel était devenu son terrain d’art et d’expérimentation. Dans son équation personnelle, il y avait d’abord eu un gros manque, un moins l’infini même : son père, le mathématicien et militant communiste Maurice Audin, torturé et assassiné par l’armée française pendant la guerre d’Algérie, en 1957. Elle avait seulement trois ans. Il avait eu le temps de lui apprendre à lire, à écrire, et à compter, un peu.

Ce sont les chiffres qu’elle explore d’abord, brillante mathématicienne et spécialiste de la géométrie symplectique et professeure à l’Institut de recherche mathématique avancée de Strasbourg à partir de 1987. Pour sa « contribution à la recherche fondamentale en mathématique et à la popularisation de cette discipline », le président de la République Nicolas Sarkozy lui propose en 2008 la Légion d’honneur. Michèle Audin la refuse aussi sec. La raison ? Un an auparavant, sa mère Josette Audin avait écrit à l’Élysée, demandant que vérité soit faite sur le meurtre de Maurice Audin, dont le corps et les assassins n’ont jamais été retrouvés. Le chef de l’État n’avait même pas daigné répondre. Il faudra attendre 2018 pour qu’Emmanuel Macron reconnaisse enfin la responsabilité de l’État et de l’armée française dans ce crime colonial. Une victoire à l’issue de la si longue quête de la famille Audin pour la justice, même si bien des zones d’ombre demeurent.

Membre de l’Oulipo

Plus tôt, en 2013, Michèle Audin avait écrit Une vie brève (Gallimard – Collection l’Arbalète), récit pudique consacré à ce père assassiné à 25 ans, et ce qu’il reste de lui tel qu’il était. « Ni le martyr, ni sa mort, ni sa disparition ne sont le sujet de ce livre. C’est au contraire de la vie, de sa vie, dont toutes les traces n’ont pas disparu, que j’entends vous parler ici », racontait-elle.. Mais c’est son tout premier récit, sur Sofia Kovalevskaïa, grande mathématicienne victime de sexisme, qui lui vaut immédiatement d’être repérée par l’Oulipo, l’ouvroir de littérature potentielle fondé par Queneau, où elle est élue en 2009.

Dès lors, Michèle Audin s’autorise toutes les audaces, en croisant prose et arithmétique, en inventant la très géométrique contrainte littéraire de Pascal et en usant d’onzine et de sixtine, jusqu’au roman La formule de Stokes (Cassini, 2016), où l’héroïne est carrément une formule mathématique ! À l’entrelacement des disciplines, va très vite s’ajouter celui des époques. Passé, présent et futur sont des temps métissés. Michèle Audin, prise de passion par la Commune de Paris, y consacre à la fois des romans, des travaux d’historienne, et un blog passionnant, d’une érudition phénoménale, reprenant le fil de la révolution de 1871 en la racontant au jour le jour pour le cent-cinquantenaire de la Commune, en 2021. Une entreprise titanesque, qui avait trouvé écho sur le site de l’Humanité, avec une chronique quotidienne.

Avec le peuple de 1871

D’où lui venait cet intérêt ? D’elle-même, Michèle Audin faisait le lien avec ses parents et l’Algérie. « J’ai été élevée dans une famille communiste. Une certaine idée de la Commune de Paris faisait partie de la culture ! », nous lançait-elle en 2021. Ou encore : « Comme l’a dit l’homme responsable du massacre des communards : » Le sol de Paris est jonché de leurs cadavres. Ce spectacle affreux servira de leçon, il faut l’espérer, aux insurgés qui osaient se déclarer partisans de la Commune. « Il s’agissait de terroriser la population, pour interdire d’autres insurrections. C’est analogue, par exemple, aux massacres menés en Algérie, eux aussi par l’armée française, à Sétif et Guelma en mai 1945. »

C’est aussi le peuple révolutionnaire de 1871, son ambition démocratique et sociale qui happe Michèle Audin, ce peuple en mouvement du roman Comme une rivière bleue (Gallimard, 2017). Ce peuple vaincu qui se cache après la défaite dans Josée Meunier, 19 rue des Juifs (Gallimard, 2021), l’écrivaine, à la manière de Georges Perec, « épuise » la litanie méticuleuse d’une perquisition, et décortique la vie d’un immeuble, d’un appartement à l’autre, et d’une révolution à l’autre : 1830, 1848, 1871… Ici, elle invente une histoire d’amour au sujet d’un personnage réel, Albert Theisz, délégué à la poste de la Commune de Paris, et témoin de mariage entre Charles Longuet et Jenny Marx.

Historienne de la Semaine sanglante

Sa rigueur toute mathématique la pousse parallèlement à devenir pleinement et très efficacement historienne. Michèle Audin avait déjà édité des textes d’Eugène Varlin, publiés en intégralité pour la première fois grâce à elle (Libertalia 2019). Elle avait aussi exhumé les lettres d’Alix Payen, ambulancière de la Commune (2020). Mais en 2021, elle se lance, avec l’ouvrage La semaine sanglantedans un décompte précis des victimes« Bizarrement, personne n’a fait cette histoire depuis Du Camp et Pelletan (1879-1880). À part une revitalisation des comptes de Du Camp par Tombs aussi tardivement qu’en 2010 », s’étonnait-elle alors.

La voilà plongée dans les archives, les registres de chaque cimetière, les documents des pompes funèbres. « On s’aperçoit vite qu’il n’est pas possible d’arrêter de « compter les morts » le 30 mai, comme l’ont fait Du Camp, puis Tombs. Par exemple, rien qu’au cimetière Montmartre, arrivent, le 31 mai, 492 nouveaux corps d’inconnus », signale-t-elle, avant de calculer, registres à l’appui, que 10 000 personnes ont été inhumées « pendant et après » la Semaine sanglante. À la fin, Michèle Audin est formelle : « il y a eu certainement 15 000 morts » lors de la répression versaillaise. Tout chiffre en dessous n’est pas sérieux.

Elle était la fois discrète, respectueuse et directe, sans filtre quand elle avait quelque chose à dire. Michèle Audin avait publié une belle géographie des luttes avec Paris, Boulevard Voltaire (Gallimard, L’arbalète) et s’était penchée sur le quotidien de Strasbourg sous l’Occupation, avec La maison hantée (Les éditions de minuit). Une capitale alsacienne qu’elle connaissait bien et où elle est morte. Elle avait 71 ans, 71 comme l’année de la Commune. Aurélien Soucheyre

À lire, paru dans L’Humanité, un autre article d’Aurélien Soucheyre : « Michèle Audin, l’une des plus justes continuatrices de Perec, l’hommage de son éditeur Thomas Simonnet ».

Lors de la publication d’une série d’articles sur La Commune de Paris ( du 22/03 au 31/05/2021), Chantiers de culture avait interrogé Michèle Audin sur les références et la pertinence de certains livres parus à l’occasion du 150ème anniversaire de l’événement. Elle avait répondu au courriel, le 16/04/21, avec le ton naturel et direct qui la caractérisait si bien : « Merci pour votre appréciation sur mon blog… Si vous n’avez rien trouvé sur ces livres, c’est simplement qu’il n’y a rien : je ne mentionne que les livres que j’ai utilisés dans tel ou tel article, et je n’utilise que des livres que j’ai lus. Mais je n’utilise pas tout ce que j’ai lu. Et, bien entendu, je n’ai pas tout lu ! Merci, en tout cas, pour les indications que vous me communiquez. Salut & égalité, Michèle Audin ». Une belle et grande figure des sciences et des lettres nous a quitté, une remarquable mathématicienne et flamboyante écrivaine, une plume à l’écoute de l’Histoire et pétrie d’humanisme. Yonnel Liégeois

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Jérusalem, shoah et nakba

Au studio des Mathurins (75), Ismaël Saidi présente Jérusalem. La pièce, mise en scène et interprétée par l’auteur, est un plaidoyer pour la paix. Dans la lignée de Djiad, son précédent spectacle à succès.

Sur le plateau nu, un homme se lamente. Il a perdu son procès, il doit dans quelques minutes remettre les clés de la demeure à sa nouvelle propriétaire. La vieille petite maison se trouve à Sheikh Jarrah, quartier de Jérusalem-Est. Shahid et Delphine Lachance (Ismaël Saidi et Inès Weill-Rochant en alternance avec Fiona Lévy) sont des inconnus l’un pour l’autre. Et chacun se dit convaincu de ses droits car il s’agit, clament-ils en chœur, de la maison de leurs ancêtres. Sur ce canevas souvent drôle, Ismaël Saidi a imaginé, à l’occasion d’une éclipse du soleil, une aventure assez fantastique. Le texte est de 2022, mais le drame actuel qui plonge cette partie du monde dans une actualité incertaine, dans le désespoir, lui confère une force supplémentaire.

Sur la scène, le dialogue permet de se comprendre, de s’entendre. Et du passé jaillit la lumière du présent. Voilà que deux revenants prennent la parole. Ruth et Al Qodsi, par la bouche de Delphine et Shahid, donnent à comprendre le passé sombre qui d’une certaine façon les unit. Tous deux se souviennent de la bonne entente des hommes et des femmes d’alors, qui partageaient les mêmes terres à défaut d’avoir épousé la même religion. Mais le respect de chacun faisait que tous vivaient en bonne harmonie.

Shoah et Nakba

Ruth est une rescapée de la Shoah, et Al Qodsi un exilé de la Nakba (l’exode palestinien de 1948). Tous deux ont souffert, et espéré la paix et la fraternité humaine. À travers ces personnages, explique l’auteur, « deux douleurs s’affrontent mais ne se hiérarchisent pas ». Loin de toute « compétition victimaire ». Né en 1976 à Bruxelles, Ismaël Saidi a été policier avant de se laisser séduire par l’écriture. Son premier grand succès dans les pays francophones, Djihad en 2014, mettait en présence trois garçons enrôlés par des fanatiques et se retrouvant armes au poing à Homs en Syrie, sans comprendre grand-chose à leur aventure. Agissant au nom, tentaient-ils de dire, de la défense d’un coran… qu’ils n’avaient jamais lu.

Avec un humour dévastateur, Saïdi démontait la mécanique. Ont suivi d’autres temps forts de cette saga, comme Géhenne ou encore Tribulations d’un musulman d’ici. Avec Jérusalem, la visée est toujours la même : contribuer à dire avec conviction combien le dialogue et la connaissance sont nécessaires, mais aussi que « sans mémoire il ne peut y avoir de paix ». Gérald Rossi

Jérusalem, Ismaël Saidi : Jusqu’au 31/12, les mercredi et jeudi à 19h. Théâtre des Mathurins, 36 rue des Mathurins, 75008 Paris (Tél. : 01.42.65.90.00).

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Bodin, le rire en fanfare !

En diverses communes de la Somme, sous l’égide de la Maison de la culture d’Amiens (80), Jean-Pierre Bodin interprète Le banquet de la Sainte Cécile. En complicité avec François Chattot, l’histoire de la fanfare municipale de Chauvigny en Poitou-Charentes ! Entre humour et humanité, un spectacle hautement festif et hilarant.

Une grande table à la nappe blanche, quelques verres de bon rouge posés de-ci de-là, d’autres en attente d’être remplis : à n’en point douter, la soirée sera bien arrosée ! D’un concert l’autre, de pause en pause, l’évidence s’impose : outre un gosier souvent à sec, ils ont la descente facile, les membres de la fanfare de Chauvigny ! Ce n’est point un souci pour le chef de l’harmonie municipale. Son exigence première ? « Vous faîtes ce que vous voulez pendant le morceau, mais à la fin on s’arrête tous en même temps », les adjure-t-il ! Depuis la représentation du spectacle au festival d’Avignon en 1994, le temps a filé, crinière et barbe blanches désormais, Jean-Pierre Bodin n’a pourtant rien perdu de sa verve enjouée. Ni les souvenirs de sa jeunesse poitevine quand lui-même, sax alto au bec, déambulait dans les rues de Chauvigny (chef-lieu de canton, département de la Vienne, 7000 habitants) et jouait de concert, chaque 11 novembre, devant le monument aux morts… Une histoire fort patriotique, mais quelque peu éthylique entre fausses notes et vraies chienlits, dont il nous narre l’épopée collective à grandes rasades de rire. Pour fêter son trentième anniversaire, après plus de 1000 représentations à guichet fermé, le spectacle s’était posé en son lieu de création : le théâtre Charles Trenet de Chauvigny ! Un succès jamais démenti, c’est encore et toujours avec bonheur que le public trinque à cette randonnée musicale et langagière !

Ses copains d’avant, Jean-Pierre Bodin nous en dresse un portrait aussi hilarant qu’attachant. Le verbe cru, à défaut d’être bien bu (!), ne masquant aucune de leurs faiblesses mais tissant une belle bordée de camaraderie, tous fiers de défiler, tous derrière et lui devant, fiers de s’en venir répéter pour mieux picoler et rigoler. Manque juste à l’appel monsieur le curé… Se retrouvent là le boucher, le pharmacien, le boulanger, l’épicier et bien d’autres qui, sans oublier femmes et enfants, embellissent les amours et nourrissent les querelles entre citoyens d’une petite ville de province. Pour rien au monde pourtant, ils ne manqueraient le banquet de la Sainte Cécile, cette soirée festive en l’honneur de la patronne des musiciens ! L’occasion pour notre conteur émérite de s’épancher sur les dons incertains de ces compères instrumentistes à la technique douteuse et au solfège rebelle dont répétitions et prestations ressemblent à tout, sauf à un long concert tranquille ! Toutes générations entremêlées, un portrait de groupe qui sent bon le terroir : gilets jaunes au rond-point, rassemblement place de la mairie ou au champ de foire, voisins-voisines conviés à la salle des fêtes, « celle qui sert à tout, qui sert à rin » selon un autre conteur poitevin, Yannick Jaulin…

Perclus ou fringants, vieux croûtons ou jeunes enfants, pressez-vous à la table du banquet, une soirée mémorable entre humour et convivialité à l’écoute d’un comédien de haut vol ! Qui déploie sa folle partition du marais poitevin en baie de Somme avec une extrême tendresse, dévoilant une portée de rêves et délires qui est nourriture terrestre à tout humain, même s’il n’est pas musicien. Citadine ou rurale, une chronique des terres profondes. Fanfare locale sur le plateau pour clore les ébats, sans hésiter, un spectacle à déguster cul sec ! Yonnel Liégeois

Le banquet de la Sainte Cécile, Jean-Pierre Bodin : Jusqu’au 22/11. Glisy – Salle Saint Exupéry, le 13/11 · 20h30. Molliens-Dreuil, le 14/11 · 20h30. Nibas – Salle Pierre Wattebled, le 16/11 · 17h. Boves – salle des fêtes, le 18/11 · 20h. Albert – Zèbre, le 21/11 · 20h30. MCA/New Dreams, le 22/11 · 18h30. La MCA, 2 place Léon Gontier, 80000 Amiens (Tél. : 03.22.97.79.77).

Le banquet de la Sainte Cécile, de Jean-Pierre Bodin et François Chattot, préface de Jean-Louis Hourdin (Association des publications chauvinoises, 59 p., 9€90).

« Au début, nous croyions qu’il ne portait en lui qu’une génération de Chauvinois, l’ambiance d’une petite ville du Poitou, certes de belle manière. Aujourd’hui, nous savons que le monde de Jean-Pierre Bodin est universel, ses regards partagés par chaque harmonie du monde francophone. Il a réalisé dans son spectacle le rêve de tous les ethnologues : décrire, fixer le comportement d’une société. Le rêve de tous les poètes : donner à entendre un monde nouveau que chacun reconnaît. Le rêve de tous les comédiens : transporter ses sœurs et frères humains l’espace d’un moment, dans un temps hors du temps, celui de l’artiste. Nous devons à Bodin et Chattot un récit de bonheur, un regard amusé et sensible sur les joies et les peines estompées des musiciens du banquet de la Sainte-Cécile. L’humanisme dont se repaissent les politiques est ici montré et nourri avec simplicité, connivence, offert comme un cadeau aux lecteurs avides de joies simples ». Max Aubrun

« Conteur de génie et comédien généreux, Jean-Pierre Bodin dépeint avec plaisir le quotidien pittoresque de la fanfare municipale de son enfance. Saxophoniste, il était de toutes les fêtes, de tous les défilés, partageant l’amitié fraternelle et festive de ces musiciens au solfège approximatif. Le récit d’événements ordinaires racontés avec naïveté et sérieux, ingrédients d’un comique subtil, qui embarque le public jusqu’au bouquet final. Créé par l’auteur en 1994 sur des bases autobiographiques, Le Banquet de la Sainte-Cécile renoue avec une tradition orale, la mémoire d’une France dite profonde. Un spectacle tendre et cocasse, rempli d’une humanité bienfaitrice. Culte ! ». L’équinoxe, Scène nationale de Châteauroux

« Quelle malice pour ressusciter, avec verve et tendresse, ces figures villageoises rabelaisiennes. De l’humour rural. Cela existe. Avec quelle ruse ! […] Jean-Pierre Bodin a un charme fou, l’œil brillant, un sens irrésistible de l’effet dans l’art du conteur ». Jean-Pierre Léonardini – L’Humanité

« Jean-Pierre Bodin réussit parfaitement son solo riche en personnages attachants et agaçants (…) On est un peu de la famille, jamais tout à fait seul. De concert avec le destin peu ordinaire de ceux d’en bas et de ceux d’en haut ». Robert Migliorini – La Croix

« Quelle histoire ! Que Jean-Pierre Bodin égrène à merveille, lui qui tint réellement, de 6 à 26 ans, le saxo alto de l’harmonie de Chauvigny. Avec gourmandise, il se souvient de tout (…) Aller les rejoindre l’espace d’un soir réchauffe le cœur, réveille en chacun sa mémoire provinciale, ses racines familiales... » Fabienne Pascaud – Télérama

« Chaque personnage est campé avec courtoisie et insolence : une leçon de tolérance, voire de civisme, qui resserre les liens de la communauté de façon exquise ». Fabienne Arvers – L’Express

« Bodin, seul en scène et un verre de vin à la main, (…) a une façon aussi drôle que diabolique de nous croquer ces dizaines d’individus formant l’harmonie, chacun dans son jus. C’est merveilleusement écrit et joué ». Jean-Pierre Thibaudat – Médiapart

« Un théâtre pictural et champêtre. Bodin renoue avec une tradition orale, courroie de transmission de la mémoire d’une France dite profonde et surtout rurale. Les couacs de l’harmonie ne sont pas épargnés et rendent encore plus réjouissante la performance ». V. Klein – Les inrockuptibles

« Au banquet de l’harmonie municipale de Chauvigny, ils étaient tous là ! C’est un fragment d’humanité qui apparaît dans ce spectacle généreux, tendre et surtout terriblement cocasse (…) Jean-Pierre Bodin croque et raconte les gens qui ont rempli son enfance au détour des rues, au hasard des conversations de café, au sein de l’harmonie. Bref, ceux qui l’ont marqué en bonheur, en beauté ». Hugues Letanneur – Le Monde

« Bodin: le « raconteur » mirobolant. Il (Jean-Pierre Bodin) est au centre de l’histoire la plus incroyable qui se soit développée dans le monde du théâtre ces dernières années. Il est l’inventeur et l’acteur d’un spectacle culte ! » Armelle Héliot – Le Figaro

« Une merveilleuse et drolatique photographie de la France profonde. Tous ces gens-là, nous les connaissons, nous avons leurs doubles dans nos familles. Jean-Pierre Bodin brosse un tableau de la vie en province, dont le style oscille entre la gentillesse rieuse d’un Doisneau et la rosserie énorme d’un Dubout ». Gilles Costaz – Les Echos

« Le banquet de la Sainte Cécile avec l’ami Bodin, un grand moment de complicité, de tendresse, d’humour et de convivialité : l’histoire d’une fanfare dans un petit bourg, comme jamais elle ne vous sera narrée. Une soirée qui se termine habituellement en musique et autour d’un petit verre ! » Yonnel Liégeois – Chantiers de culture

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14-18, des animaux de guerre

Le 11 novembre, Montreuil (93) et d’autres villes rendent hommage aux animaux morts pendant la Première Guerre mondiale. Une plaque, sculptée par l’artiste Virgil, fut apposée en 2021 dans le cimetière de la cité. Retour sur une hécatombe

Ils n’ont eu d’autre sépulture que les champs de la Somme et de la Marne sur lesquels ils sont tombés, les carnassiers les débarrassant de leur chair pour s’en nourrir. Ils furent les derniers auxiliaires vivants des armées en guerre. La Grande Guerre a tué, les deux camps confondus, 9,7 millions de militaires et 8,9 millions de civils. En marge de ces destinées humaines tragiques, on estime à 11 millions d’équidés, à une centaine de milliers de chiens et à 200 000 pigeons le nombre de victimes animales du conflit.

Une hécatombe bestiale

Quel souvenir aurait-on de « cet autre cheval, un allemand, une bête de selle, un alezan clair, presque doré, aux attaches déliées et pures, une encolure gracieuse et souple, des yeux ardents qu’une buée triste commençait à éteindre… La fusillade crépitait… Lui était debout, au milieu de la chaussée, seul dans la pleine clarté… Une de ses jambes de devant, déchirée à hauteur du poitrail, ruisselait jusqu’au sabot. Par une artère ouverte, un flot rouge affluait sans trêve, inépuisable, et tachait la route à ses pieds. Quand se coucherait-il dans ce sang, cheval mort au milieu de la route ? » Quel souvenir en aurait-on sans Maurice Genevoix l’ancien combattant qui, après Ceux de 14 consacré aux hommes, y associa avec Bestiaire sans oubli le sort des animaux de guerre.

Côté français, on a enrôlé 1,8 million de chevaux, et réquisitionné puis importé des ânes et des mulets, à hauteur de 570 000, des États-Unis lorsque les écuries du pays ont été taries. Des importations qui sont une source de mortalité avant même d’avoir atteint les champs de bataille. Sur le pont des bateaux, les animaux traversant l’océan Atlantique affrontent le froid et les vagues. Entassés dans les cales, ils subsistent dans leurs excréments et crèvent sans que l’on puisse évacuer les cadavres. La France, qui paie comptant les vendeurs pour passer les commandes à moindre coût, enregistre 40% de pertes à l’arrivée. Les Anglais, eux, ne paient qu’à réception et déduisent les pertes de la facture, ce qui ramène les pertes à 20 %.

Chevaux et mulets, chiens et pigeons

Les équidés se répartissent les rôles : aux chevaux de tirer charrettes et canons, aux ânes et mulets d’être bâtés de provisions et de munitions. Si pas moins de 700 000 chevaux français sont morts, tous ne sont pas tombés sous la mitraille. Qu’il soit de trait ou de selle, un cheval est incapable de parcourir les 50 à 80 km quotidiens qui lui étaient parfois imposés. Nombre d’entre eux sont morts d’épuisement. Et puis, il y a ceux qui, dans les plaines de Flandre, se sont enfoncés jusqu’à l’étouffement dans les trous de bombes dissimulés par la boue.

Les chiens sont impartis d’un rôle plus noble que celui de la traction ou du portage. À commencer par les « sanitaires » chargés de retrouver morts et blessés. « Avant de se concentrer sur les tranchées, le front de la Marne s’étendait sur plus de 50 km au long desquels il fallait repérer les blessés », rappelle Éric Baratay, historien et professeur à Lyon III, spécialisé dans les relations homme-animal. Nobles encore les tâches de chien messager ou de garde pour éviter les intrusions ennemies chargées de faire des prisonniers lorsque la guerre se confinera aux tranchées.

Cité à l’ordre de la Nation

En revanche, il en est qui seront sacrifiés à la détection des mines. À partir de 1917, aux chiens messagers chargés des missions à courte distance s’ajouteront les pigeons pour le long cours. Il en est un, le pigeon Vaillant, doté d’un numéro de matricule comme chaque soldat, qui s’est vu cité à l’ordre de la Nation pour avoir porté un message capital en traversant les nuages de gaz toxiques et au mépris des tirs.

Un honneur dont l’armée française fut avare au point d’avoir détruit dans les années 1930 les registres militaires qui mentionnaient les interventions des animaux. À l’inverse, ces auxiliaires de troupes ont été honorés à l’étranger. Un imposant monument de 18 mètres de large sur 17 de profondeur, nommé « Animals in War », a été érigé à Hyde Park, à Londres.

« Ils n’avaient pas le choix »

Australiens et Canadiens en ont fait de même dans des dimensions plus modestes, suivant en cela ce qui est sans doute un tropisme anglo-saxon. L’Australian War Animal Memorial Organisation a ainsi inauguré en 2017 un mémorial aux animaux à Pozières, dans la Somme. Sur le monument de Londres, une phrase d’Erich Maria Remarque extraite d’À l’Ouest rien de nouveau : « Ils n’avaient pas le choix ». Pas davantage que ceux des tranchées. Alain Bradfer

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Sept nains au tribunal

Au théâtre du Pays de Morlaix (29), Charlie Windelschmidt présente …Et les sept nains ? Une déconstruction du célèbre et fameux conte des frères Grimm, un original et fantasque tribunal des flagrants délires revisité au temps de la belle époque sur les ondes de France Inter ! Loin des images doucereuses de Blanche-Neige à la Walt Disney, la troupe mord dans la pomme à belles dents.

Ils se nomment N1, N2, N3… Au final, ils ont bien grandi, les Sept nains du conte ! Pas si joviaux, sympathiques et innocents qu’ils en avaient l’air au détour d’un bel album pour enfants ou de leur gentille image colportée à foison sur petits et grands écrans… Tels des précurseurs, Bruno Bettelheim et Mélanie Klein, psychanalystes, avaient déjà fortement et intelligemment perturbé et interrogé le beau livre d’images. Charlie Windelschmidt, à la manœuvre de la compagnie Derezo, offre à son tour un original et truculent retour à la réalité. Il est vrai qu’il est coutumier de spectacles hors norme, loin des mises en scène stéréotypées !

Les garçons n’ont vraiment aucune raison de se plaindre. Quand ils rentrent du boulot, les lits sont faits, la vaisselle et la cuisine aussi, la maison balayée, la table dressée… À petite taille, grande fortune ! Sauf que la révolte gronde sur la scène de Morlaix, précédemment au Quartz de Brest où les garnements devenus grands furent convoqués en justice, le tribunal siège en appel selon la formule consacrée. Tour à tour, l’un après l’autre, chaque nain est invité à s’expliquer ou se justifier devant la procureure. Un procès en bonne et due forme, fort coloré en mots, lumières et musique, mimes et pantomimes, éclats de voix et dérobades incontrôlées. Rien ne va plus dans le meilleur des contes ! Les masques tombent, la boîte à rêves se fissure devant la force de la réalité. Devenus de jeunes adultes, encore assoupis dans le mythe et chaudement serrés en groupe, chacun est convié plusieurs fois à la barre pour témoigner et faire la vérité sur ses comportements passés.

Dans un rectangle lumineux surplombant la scène, montent les questions de plus en plus précises et pressantes : pourquoi avoir hier agi ainsi, qu’en est-il aujourd’hui ? Pour les évincer, plaisanter ou minauder, plaider non coupable ou rejeter la faute sur la société… « L’enfer, c’est les autres », mine de rien, ils maîtrisent les Belles Lettres, citent Sartre le sulfureux. Bien d’autres, sans gêne ni remords, ont croqué dans la pomme, ensorcelé leur belle qui n’est pas toujours blanche ! Ils sont du « populo », les nains d’aujourd’hui, ils causent la langue des bandes de quartier. Pas forcément coupables, le délit de faciès n’est pas loin, ils sont même instruits : Kafka et Montaigne ne leur sont pas des auteurs méconnus ! Des planches à la salle, l’interpellation percute le public : fantasmer ou assumer nos singularités de vie ? Prendre ses désirs pour des réalités ? Quelle place pour la femme librement acceptée ? Comment casser le poids des habitudes ? Accepter ou non de grandir en reconnaissant ses propres doutes et contradictions ? Entre humour décomplexé et vérités prononcées, la mise au jour de nos présupposés éclate sous la lumière tamisée des projecteurs.

Une mise en scène détonante et fragmentée, comme à l’accoutumée avec Derezo ! Sur l’Adagio d’Albinoni, voire de la musique punk, se déploie la narration dans une écriture à trois imaginaires : Garance Bonotto, Lisa Lacombe, Morgane Le Rest. Les ombres chinoises découpent en noir et blanc les lumières changeantes et démultipliées, les dépositions se suivent et se complètent à l’envie dans une mise en espace à l’identique, répétitive au risque de lasser l’écoute… Il est une qualité pourtant à reconnaître : l’imagination débridée et débordante de Charlie Windelschmidt. Entre rire et sérieux assumés, la troupe et le public mordent à pleines dents dans ce nouveau livret d’images. Yonnel Liégeois

… Et les sept nains ?, Charlie Windelschmidt et la compagnie Derezo : le 12/11 à 19h et le 13/11 à 20h au Théâtre du Pays de Morlaix, 20 rue de Brest, 29600 Morlaix (Tél. : 02.98.15.22.77). Le 11/12 à L’Atelier à Spectacle, scène conventionnée de Vernouillet (78). Le 02/04/26 à L’Archipel, pôle d’action culturelle, Fouesnant (29). Le 09/04/26 au Manège, Scène nationale de Maubeuge (59).

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Femmes, les pionnières de l’ESS

Aux éditions du Campus ouvert, Scarlett Wilson-Courvoisier publie Le matrimoine, ce que nous ont transmis les pionnières de l’ESS. À l’aide d’une centaine de portraits de femmes engagées du XIXe et du XXe siècles, l’auteure met à l’honneur ce combat émancipateur au cœur de l’économie sociale et solidaire. Femmes pionnières, combattantes, affranchies et décideuses…

Il y a quelques années, les journalistes s’interrogeaient sur le sujet : « Pour être dirigeant de l’économie sociale et solidaire (ESS), faut-il être mâle sexagénaire et gaulois ? ». Aujourd’hui, Scarlett Wilson-Courvoisier nous propose le fruit d’un engagement de quarante années pour l’ESS et un long et passionnant travail, Le matrimoine, ce que nous ont transmis les pionnières de l’ESS (1830-1999). Ce sont plus de 100 portraits de femmes engagées du XIXe et du XXe siècles que l’autrice classe en « pionnières, femmes combattantes, femmes institutionnelles, affranchies et décideuses ».

Pédagogue et féministe

Certaines ont marqué durablement leur temps. Il y a les grandes pédagogues et militantes de l’éducation des filles et des femmes, Marie Pape-Carpantier et Élisa Lemonnier. Il y a l’écrivaine et militante Flora Tristan. Il y a les héroïnes de la Commune, Louise Michel et Nathalie Le Mel. Plus récemment, il y a Marie-Andrée Lagroua Weil-Hallé, fondatrice du Mouvement pour le planning familial, ou Geneviève de Gaulle-Anthonioz, qui présidera ATD-Quart monde. Mais on en retrouve (ou découvre) tant d’autres qui, le plus souvent dans le silence, ont, aux côtés des grands fondateurs, jeté les bases de l’économie sociale, structuré la société civile, mené le combat féministe.

Éclairée et émancipatrice

Émanation du collectif des femmes pour l’économie sociale et solidaire FemmESS, que Scarlett Wilson-Courvoisier a contribué à créer, Le Matrimoine permet de rendre justice aux anciennes et à toutes celles qui leur ont succédé et qui continuent de le faire. Le combat de FemmESS était nécessaire au sein d’une ESS qui se veut éclairée et émancipatrice, mais qui reproduit trop souvent des modèles patriarcaux. Une grande majorité des salariés de l’ESS sont des femmes, mais avec le plafond de verre et les distorsions hiérarchiques, elles se voient trop souvent confinées à l’exécution. Combien d’années Maguy Beau demeura seule au sein des instances dirigeantes de la Fédération nationale de la Mutualité Française ? Quelle est la place des femmes dans les présidences associatives ou coopératives ?

Avec Scarlett Wilson-Courvoisier qui fut longtemps l’une des très rares femmes au sein de la délégation interministérielle à l’économie sociale, sortent enfin de l’ombre des figures attachantes et impressionnantes par leurs réalisations. Si une civilisation se juge à la place qu’elle fait aussi aux femmes, il est grand temps que l’ESS se penche sur son histoire et sur sa réalité actuelle. Jean-Philippe Milesy

Le matrimoine, ce que nous ont transmis les pionnières de l’ESS, de Scarlett Wilson-Courvoisier (éditions Campus ouvert, 2 volumes, 500 p., 36€).

Le 20/11 à 18h, l’association Alpesolidaires organise à la Maison de la vie associative et citoyenne de Grenoble (6 rue Berthe de Boissieux, tél. : 04.76.87.91.90) une conférence, rencontre-débat, animée par Scarlett Wilson-Courvoisier.

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L’aquarius, une planche à la mer

Au théâtre Jean Vilar de Vitry (94), Lucie Nicolas présente Le dernier voyage (Aquarius). Du pont d’un bateau aux planches d’un théâtre, l’épopée de 629 réfugiés en quête d’une terre d’accueil. Du théâtre documentaire de belle facture.

« Il y a trois sortes d’hommes, les vivants, les morts

et ceux qui sont en mer »

Anacharsis, philosophe, VIème siècle avant J.C.

La sirène retentit, stridente. Le bateau reçoit l’ordre de couper les moteurs, interdiction lui est signifiée d’entrer dans les eaux italiennes… L’Aquarius, le fameux navire humanitaire affrété par S.O.S. Méditerranée, erre de côte en côte en ce terrible mois de juin 2018. Dans l’attente d’une réponse positive d’un port d’accueil, au risque d’une pénurie alimentaire et de graves conséquences sanitaires pour les 629 migrants à son bord…

Pour tout décor une forêt de micros haut perchés, en fond de scène un comédien-technicien-musicien ( Fred Costa) s’active entre lumières, bruits et sons. Sur les planches du théâtre Jean Vilar de Vitry, pas encore chahutés par les vagues de la haute mer, s’embarquent trois matelots peu ordinaires. Bénévoles engagés dans une mission humanitaire à grands risques, ils changeront de rôles au fil de la représentation : membre d’équipage, secouriste, capitaine, journaliste… Embarquement terminé, destination la mer Egée, et vogue la galère ! Avec force convictions et dotés d’une folle énergie, les trois comédiens (Saabo Balde, Jonathan Heckel, Lymia Vitte) nous content de la voix et du geste cette dernière mission de l’Aquarius à l’heure où les autorités italiennes lui refusent le droit de débarquer les centaines de rescapés à son bord.

Une tragique odyssée qui, entre émotion et réflexion, navigue dans les remous de questions en pleine dérive : comment justifier ce manquement au droit maritime international de prêter assistance à toute personne en détresse ? Comment expliquer ce silence des autorités européennes sous couvert de protéger les frontières des états membres ? Pourquoi criminaliser les actions des humanitaires et laisser croire que des centaines d’hommes, de femmes et d’enfants embarquent sur des canots de fortune au titre d’une immigration sauvage ? L’angoisse monte sur le pont, les conditions de sauvetage sont toujours périlleuses, naufragés – matelots et bénévoles croulent de fatigue et d’épuisement. Le bonheur explose en cale lorsque une femme sauvée des eaux retrouve son mari, une mère son enfant, un frère sa sœur. Point de discours lénifiant ou compatissant au cœur de ce spectacle conçu par le collectif F71, qui s’inspire du travail du philosophe Michel Foucault pour qui l’année 1971 fut celle d’un engagement résolu aux côtés des détenus et contre les violences policières ou racistes, juste un rappel des propos tenus par les diverses autorités gouvernementales avant que l’Espagne n’accepte avec ferveur d’accorder accueil et assistance aux migrants rescapés d’une mort programmée.

Une superbe épopée qui, entre musique et chants entremêlés, offre vie, lumière et couleur à ces hommes et femmes de bonne volonté qui osent engager leurs existences, planche ou bouteille à la mer, sur des voies d’eau solidaires. Qui interpellent chacune et chacun, au travers d’une création artistique de belle et grande facture, sur la place à prendre ou à trouver à la sauvegarde de notre humaine planète, océan de vivants aux valeurs partagées. Yonnel Liégeois

Le dernier voyage (Aquarius), Lucie Nicolas avec le Collectif F71 : Le 06/11 à 20h. Théâtre Jean Vilar, 1 place Jean Vilar, 94400 Vitry-sur-Seine (Tél. : 01.55.53.10.60). Les 04-05/02/26, au Moulin du Roc, scène nationale de Niort (79). Du 19 au 21/03/26 au Théâtre Aimé Césaire, Fort-de-France (972).

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Peter Watkins, le cinéaste de la Commune

Résidant en Creuse (23) depuis deux décennies, le réalisateur britannique Peter Watkins est décédé le 31/10. Auteur d’un cinéma engagé et pacifiste mêlant fiction et documentaire, dont La Commune en 2000, le cinéaste avait reçu un Oscar en 1967 pour La bombe. Disponible sur les réseaux sociaux, un article d’Abbas Fahdel.

Peter Watkins est mort, et avec lui s’éteint l’une des dernières consciences du cinéma occidental. Non pas un réalisateur parmi d’autres, mais un réfractaire. Un insurgé de l’image. Un homme qui aura passé toute sa vie à refuser la domestication du réel par les appareils du pouvoir, qu’ils soient médiatiques, politiques ou esthétiques. Né en 1935, il aura bâti une œuvre à contre-courant de tout ce que le cinéma institutionnel a produit. Dès The War Game (1965), son faux documentaire sur les effets d’une attaque nucléaire en Grande-Bretagne, il s’attaque à la première des hypocrisies modernes : celle des images “objectives”. En mêlant la forme documentaire à la fiction, Watkins invente une écriture nouvelle — une “reconstruction critique” — qui met à nu la manière dont les médias façonnent la perception du monde. Le film, jugé trop subversif par la BBC, sera interdit de diffusion pendant vingt ans. Ce bannissement préfigure tout le destin de Watkins : l’exil, le refus, la marginalisation.

Avant The War Game, Watkins avait déjà expérimenté cette hybridation radicale dans Culloden (1964), reconstitution de la dernière bataille livrée sur le sol britannique, en 1746, entre les troupes jacobites écossaises et l’armée anglaise. Filmée comme un reportage de guerre contemporain, avec interviews fictives et caméra à l’épaule, cette œuvre pionnière dénonce la barbarie du pouvoir impérial et la manipulation de l’histoire nationale. En transposant le langage télévisuel au XVIIIᵉ siècle, Watkins y démontre déjà la continuité entre les violences d’hier et celles d’aujourd’hui, entre la colonisation et la communication. C’est justement dans cette mise à l’écart que s’affirme son génie. Punishment Park (1971) transpose la répression du mouvement anti-guerre américain dans un désert californien devenu camp d’entraînement de la violence d’État. Watkins y déploie un dispositif implacable : les protagonistes, militants ou policiers, s’affrontent sous l’œil d’une fausse équipe de télévision — métaphore glaçante du spectacle contemporain, où tout devient image, même la souffrance. La caméra n’est plus l’instrument d’un récit : elle est le lieu même du conflit.

Cette mise en cause du médium, Watkins l’étend à toute l’histoire moderne. La Commune (Paris, 1871), tourné en 2000, est peut-être son œuvre la plus radicale. Avec des centaines de participants non-professionnels, il ressuscite l’expérience de la Commune, tout en la confrontant aux codes médiatiques du direct et du reportage. Le résultat est un film fleuve, d’une liberté presque insoutenable : un cinéma collectif, participatif, politique au sens le plus noble — non pas celui du pouvoir, mais celui du partage de la parole. Watkins refuse la séparation entre le spectateur et le sujet, entre la fiction et le réel, entre le passé et le présent. Tout est ici processus, débat, mémoire active. Entre Punishment Park et La Commune, une œuvre charnière condense la profondeur de sa démarche : Edvard Munch (1974). Watkins y explore la vie du peintre norvégien à travers un dispositif de fausse archive et de témoignages anachroniques, où les acteurs s’adressent directement à la caméra. Plus qu’un biopic, c’est une méditation sur la création, la douleur et l’aliénation de l’artiste dans une société bourgeoise qui transforme la sensibilité en marchandise. Edvard Munch devient ainsi le portrait de Watkins lui-même : un créateur en guerre contre les institutions culturelles, cherchant dans l’art un espace de résistance au conformisme des images.

Ce qui rend son œuvre unique, ce n’est pas seulement son courage politique, mais sa lucidité théorique. Watkins n’a cessé de dénoncer ce qu’il appelait le “Monoform”, cette grammaire audiovisuelle standardisée imposée par le cinéma et la télévision dominants : rythme rapide, montage autoritaire, narration fermée, émotion programmée. Contre cette forme totalitaire de l’image, il proposait un cinéma de la lenteur, de la contradiction, du dialogue — un cinéma où les spectateurs sont invités à penser, à discuter, à contester. Watkins fut ainsi l’un des rares cinéastes à faire du cinéma un espace démocratique réel, et non un simple reflet de la démocratie proclamée. En cela, il se rapproche de Brecht, de Godard, de Marker — mais avec une rigueur presque monastique, un refus absolu du compromis. Il a vécu en exil, loin des circuits commerciaux, tournant avec des moyens dérisoires, mais avec une fidélité rare à une idée : celle que l’image peut encore libérer, à condition qu’elle cesse de séduire.

Dans un monde saturé de flux, de contenus et de simulacres, Peter Watkins restera une balise : celle d’un cinéma qui ne cherche pas à “représenter” le réel, mais à le rendre à la parole, à le rendre au peuple. Ignorée ou censurée par les institutions, son œuvre continuera de hanter tous ceux qui refusent l’endormissement des consciences. Watkins n’a pas seulement filmé l’histoire, il a filmé la lutte contre la façon dont on nous empêche de la penser. Abbas Fahdel, cinéaste franco-irakien

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Saint-John Perse, cinquante ans après…

Aux éditions Honoré Champion, sous la direction d’Henriette Levillain et Catherine Mayaux, est paru Saint-John Perse 1975-2025, priorité à la poésie. Cinquante ans après la mort du poète, prix Nobel de littérature en 1960, cet ouvrage collectif montre l’attraction qu’il exerce aujourd’hui auprès des chercheurs et créateurs. Un article d’Henriette Levillain, professeur à l’université de la Sorbonne.

Le 10 décembre 1960, Saint-John Perse reçut le prix Nobel de littérature à Stockholm. L’obtention du prix avait été le résultat d’une campagne longue de six années, au milieu desquelles l’attribution du prix à Albert Camus en 1957 parut compromettre définitivement la candidature de Perse. Le jury avait préféré un prosateur à un poète. En outre, il était devenu improbable qu’un candidat de nationalité française pût être à nouveau lauréat avant quelques années. Mais que la campagne ait été longue ne constitue pas la véritable singularité de l’attribution du prix à Saint-John Perse. L’enjeu symbolique du Nobel est tel qu’il est nécessairement précédé de tractations laborieuses et incertaines, au cours desquelles les considérations de politique mondiale ont un rôle prépondérant. En revanche, il est plus rare que le combat, au lieu d’avoir été engagé en France, ait été mené aux États-Unis où résidait Alexis Léger, après avoir été congédié du poste de secrétaire général du Quai d’Orsay en juin 1940.

Depuis son refus en 1942 de rallier le général de Gaulle, sa position de conseiller occulte du président Roosevelt, sa décision de ne pas rentrer en France dès la Libération alors qu’il avait été réintégré dans la plénitude de ses droits de citoyen français et de diplomate, Alexis Léger s’était enfermé dans la posture de poète exilé. Il y avait de fameux précédents ! Il était fâché avec les gaullistes qui le lui rendaient bien, observait non sans une certaine inquiétude le succès des jeunes écrivains existentialistes qui, de leur côté, l’ignoraient. Mis à part Claudel qui avait rédigé une belle étude sur Vents en 1949 et Jean Paulhan qui avait rassemblé avec ténacité quelques voix importantes dans un hommage international des Cahiers de la Pléiade (1950), peu de lecteurs prêtaient attention à ce poète lointain, dans tous les sens du mot. Le grand massif de son œuvre poétique avait pourtant été écrit entre 1941 et 1959 et publié chez Gallimard à partir de 1945. Lui-même, se sentant étranger aux milieux littéraires parisiens, affirmait ne plus rien attendre de toutes les formes de reconnaissance provenant de sa patrie.

C’est à Henri Hoppenot, ami de longue date, poète lui-même et diplomate de carrière, que revint l’initiative de chercher à obtenir le Nobel pour Saint-John Perse. En 1952, il avait été nommé chef de la délégation française auprès de l’ONU à New York. Son appui auprès du jury de Stockholm était tout trouvé. En 1953, Dag Hammarskjöld était nommé Secrétaire général de l’ONU. Il était suédois, venait d’être nommé membre de l’Académie suédoise et du comité Nobel de celle-ci, cultivait la poésie en secret, partageait avec Léger le goût du nomadisme ainsi que ses réticences vis-à-vis du général de Gaulle ; ceci a fortiori après le retour au pouvoir du général en 1958, puisqu’il devra s’affronter à l’anti-atlantisme de celui-ci. Or, en 1953, un important massif de l’œuvre de Saint-John Perse avait été réuni sous la couverture blanche des éditions Gallimard (Éloges, La Gloire des Rois, Anabase, Exil, Vents). Et, à cette même date, le précédent ensemble était accessible aux lecteurs anglophones grâce aux traductions de T.S. Eliot (Anabase), Denis Devlin (Exile and other poems), Hugh Chisholm (Winds), et au remarquable travail éditorial de la fondation américaine Bollingen.

Une poésie à valeur universelle

Convaincu de la valeur « universelle » de la poésie de Saint-John Perse, Hammarskjöld se fit donc l’intermédiaire entre le comité Nobel et la fondation américaine Bollingen ; parallèlement, il s’entremit pour obtenir du poète suédois Erik Lindegren qu’il traduise rapidement Exil, Vents et Amers, ce qu’il fit, et alla jusqu’à le doubler en s’attribuant lui-même la traduction de Chronique (1959) ; à partir de 1955, sans se décourager, il sollicita les recommandations des anciens Nobel, Martin du Gard et Mauriac, qui s’exécutèrent. La correspondance régulière qu’il entretint tout au long de ces années avec Saint-John Perse est un témoignage de ténacité autant que de science diplomatique. (Cahiers SJP, n° 10, Gallimard, 1993).

De son côté, Saint-John Perse accueillit l’initiative de Hoppenot avec une évidente fausse modestie, soutint les efforts de Hammarsjköld avec une évidente fausse indifférence et invita T.S. Eliot à entreprendre une nouvelle édition anglaise de ses œuvres avec une fausse innocence. S’étant posé la question d’un éventuel retour en France après la Libération, au fur et à mesure de la rédaction de Vents, le poète s’était persuadé qu’il ne connaîtrait jamais ailleurs que dans le Nouveau Monde l’énergie qui lui avait permis de respirer des poèmes de longue haleine. Dix ans plus tard, à l’approche de ses soixante-dix ans, il avait certes le sentiment d’avoir accédé à l’âge de la maturité poétique (Amers), mais aussi de pressentir celui de la défaillance du langage, du déclin des forces physiques, du bilan de vie : À d’autres d’édifier, parmi les schistes et les laves. À d’autres de lever les marbres à la ville (Chronique VIII). Si grand que fût son ressentiment vis-à-vis des milieux politiques et littéraires français, il ne perdait pas l’espoir d’être reconnu comme un des grands créateurs de ce temps. Mais ne pouvant l’être à partir de la France, il lui fallait se faire connaître de l’extérieur. La gloire du Nobel lui permettrait, pensait-il, de faire un pied de nez à la critique parisienne, de prendre sa revanche sur l’opinion des gaullistes et de s’imposer au-dessus des factions littéraires et politiques comme le poète « de l’universel ».

Réconcilier l’homme avec lui-même

Encouragés dans cette direction par l’efficace parrain suédois, les membres du jury avaient motivé l’affectation du prix « pour l’envolée altière et la richesse imaginative de sa création poétique, qui donne un reflet visionnaire de l’heure présente. » Face à l’œuvre de Saint-John Perse, le comité Nobel n’avait pas évité la tentation trop fréquente de la grandiloquence. Néanmoins il avait saisi que, en dépit de son éloignement géographique et d’une solitude revendiquée, le poète était un contemporain ; et que sa poésie, en dépit d’une tendance à l’intemporel et à l’impersonnel, cherchait à réconcilier l’homme de « l’heure présente » avec lui-même.

Dans l’allocution qu’il prononça à Stockholm, devant la cour, Saint-John Perse rendit tout au long hommage à la poésie. Précédée d’une majuscule, celle-ci en est tout à la fois l’intitulé, le sujet et l’objet. L’enregistrement vaut la peine d’être écouté (INA) : la haute tenue oratoire du discours, faisant écho aux panégyriques du siècle classique, souligne la solennité de l’événement ; l’intonation déclamatoire et les ravalés de l’accent créole accentuent l’impression insolite d’une voix venue de loin : que la poésie puisse éclairer la conscience de l’homme et, mieux encore, le relier à la circulation de l’énergie spirituelle dans le monde, était à l’époque une révélation de taille dont l’intention était de discréditer les philosophies du néant. Au vu de l’usage et de la fréquence des citations du Discours de Stockholm, il peut être déduit sans risque que la révélation est encore d’actualité. Henriette Levillain, in FranceArchives.

Saint-John Perse, 1975-2025, Priorité à la poésie montre l’influence d’une œuvre au fil des générations. De jeunes lecteurs livrent des approches nouvelles, graves ou teintées de drôlerie. Ensuite, des spécialistes plus âgés relisent l’œuvre dans un contexte littéraire et critique tout autre que celui des années 70, au miroir de notre époque menacée des mêmes spectres qu’au XXe siècle. Enfin, écrivains antillais, poètes et artistes proposent leur rencontre stimulante avec un aîné qui, s’interdisant de s’abandonner à la tristesse, n’a cessé de chanter « l’émerveillement d’être au monde » (éditions Honoré Champion, 258 p., 42€).

La fondation Saint-John Perse : Elle rassemble le patrimoine littéraire et politique dont l’écrivain a fait don à la ville d’Aix-en-Provence. Les objectifs de la fondation ? Valoriser le fonds (plus de 14 000 documents), développer la recherche, organiser divers événements. Bibliothèque Méjanes, 8/10 rue des Allumettes, 13100 Aix-en-Provence (fondationsaintjohnperse@orange.fr).

Saint-John Perse, poète et diplomate : Jusqu’au 30/12/25, une grande exposition se tient à Pointe-à-Pitre. Poète de l’exil, diplomate de la République, prix Nobel de littérature, Saint-John Perse a porté haut le nom de la Guadeloupe et de Pointe-à-Pitre, sa ville natale. Son œuvre, exigeante et visionnaire, a su puiser dans la lumière des Caraïbes, ses paysages et son souffle créole, les ressources d’un lyrisme souverain et ouvert à l’universel. Pavillon de la ville, angle des rues Alexandre Isaac et Bebian, 97110 Pointe-à-Pitre (entrée libre, du lundi au vendredi).

Saint-John Perse, à lire : Œuvres complètes (La Pléiade Gallimard, 1472 p., 67€). Dictionnaire Saint-John Perse, sous la direction d’Henriette Levillain et Catherine Mayaux (éditions Honoré Champion, 664 p., 60€).

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Camus-Casarès, un amour fou

Au théâtre Essaïon (75), la metteure en scène Elisabeth Chailloux propose Camus/Casarès, une géographie amoureuse. D’après leur correspondance (1944-1959), avec Jean-Marie Galey et Teresa Ovidio. La mise en espace de leurs lettres, théâtralisées avec art et subtilité.

La publication par Gallimard, en 2017, de la Correspondance Albert Camus-Maria Casarès 1944-1959, a révélé au grand jour, sur l’initiative de Catherine Camus, fille de l’écrivain, l’histoire d’un amour entre deux êtres d’exception, d’autant plus ardent que contraint par les aléas de leur vie. Mis en scène par Élisabeth Chailloux avec Jean-Marie Galey et Teresa Ovidio, le spectacle Camus-Casarès, une géographie amoureuse suggère à la perfection les affres désordonnées de la plus brûlante passion dans des circonstances historiques imposées.

Pour ce faire, sur la petite scène judicieusement baignée dans les lumières de Franck Thévenon, des nouvelles du temps d’alors nous parviennent grâce à la radio (indicatif de Radio Londres, voix de Camus recevant le Nobel, trompettes du Festival d’Avignon, bruits de la guerre d’Algérie, musiques d’époque…), le tout dû au savoir-faire de l’ingénieur du son Thomas Gauder. Après cela, tout n’est plus qu’affaire de jeu, car il n’était pas question de simplement lire au micro, debout, ces lettres dignes d’une carte du Tendre contemporaine. Il fallait théâtraliser avec art. Les deux interprètes s’y emploient subtilement. Jean-Marie Galey invente un Albert Camus à l’élégance crispée, romancier fêté dès la parution de l’Étranger en 1942, soit à deux ans de sa rencontre avec la jeune actrice qui monte, à peine âgée de 21 ans. Plus tard, on verra l’homme rongé de doutes, l’auteur de théâtre sollicité par Vilar qu’il n’aime guère, le « pied-noir » ravagé par les événements, en proie à la concurrence larvée avec Sartre, l’amant qui est un homme marié non sans mauvaise conscience.

Le portrait dessiné par Jean-Marie Galey, d’une facture classique approfondie, s’impose avec rigueur face à Teresa Ovidio, à qui revient l’emportement passionnel sans frein. Elle ne singe pas Maria Casarès, elle en propose une version tourbillonnante, comme dansée, en déployant toutes les ressources d’un instinct sûr. Elle offre une interprétation proprement physique, face à l’intériorité anxieuse de son partenaire. Ici aussi, outre les mots du désir en alerte, on saisit des bribes de la biographie du modèle : évocation de ses rôles dans des pièces de théâtre, son premier triomphe au Festival d’Avignon, elle rapporte un de ses rêves où figure Serge Reggiani… Ainsi, face à l’amant tourmenté, elle déploie toutes les armes de la séduction en toute liberté. Le spectacle se clôt sur leur rupture et la mort tragique de Camus. Jean-Pierre Léonardini

Camus/Casarès, une géographie amoureuse, Elisabeth Chailloux : jusqu’au 17/11/25, les lundi et mardi à 20h50. Du 18/11 au 06/01/26, le lundi à 20h50 et le mardi à 19h. Du 12/01 au 31/03/26, les lundi et mardi à 20h50. Théâtre Essaïon, 6 rue Pierre-au-Lard, 75004 Paris (Tél. : 01.42.78.46.42).

Albert Camus/Maria Casarès, correspondance 1944-1959, présentation de Béatrice Vaillant et avant-propos de Catherine Camus (Folio, 1472 p., 15€90).

À lire : les quatre volumes des Œuvres complètes publiées dans la Pléiade chez Gallimard, sous la direction de Jacqueline Lévi-Valensi. Tous les titres sont disponibles aussi chez le même éditeur en Folio dont La mort heureuse présenté par Agnès Spiquel. Cahier Camus, dirigé par Raymond Gay-Crosier et Agnès Spiquel (Ed. de L’Herne, 376 pages, 39€). Œuvres d’Albert Camus, dans la collection Quarto Gallimard avec une préface de Raphaël Enthoven (1536 p., 29€). Le monde en partage, itinéraires d’Albert Camus, de Catherine Camus (Gallimard, 240 p., 35€)

À découvrir : Dictionnaire Albert Camus, sous la direction de Jeanyves Guérin (Robert Laffont, collection Bouquins, 975 p., 30€). Dictionnaire amoureux d’Albert Camus, par Mohammed Aïssaoui avec la complicité de Catherine Camus (Plon, 528 p., 28€)

À écouter : La peste, lue par Christian Gonon, de la Comédie Française (CD Gallimard, 26€40, deux CD MP3 à 18€99)

À savourer : La postérité du soleil. Sous le regard de René Char, les textes de Camus et les photos d’Henriette Grindat (Gallimard, 80 p., 28€)). L’étranger, illustré par José Munoz (Futuropolis-Gallimard, 144 p., 24€). Avec Le premier homme (272 p., 30€), les deux volumes en coffret (416 p., 54€)

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Villerupt et le cinéma italien

Du 24/10 au 11/11, à Villerupt en Lorraine (54), se déroule le Festival du cinéma italien. La 48ème édition met à l’honneur le réalisateur Andrea Segre pour l’ensemble de son œuvre. Avec Berlinguer la grande ambition, son dernier film actuellement en salles.

En passant par la Lorraine, chaque automne, on peut y déguster entre frimas et pasta les meilleurs crus cinématographiques transalpins. L’histoire débute en 1976, la MJC de Villerupt organise une Semaine du cinéma italien, sous l’impulsion d’un groupe de jeunes cinéphiles amoureux de leur péninsule d’origine. Le succès est immédiat, la région est terre d’immigration depuis la fin du XIXème siècle jusqu’aux années cinquante. La plaisanterie à l’époque ? L’annuaire téléphonique est entièrement italien ! Presque vrai, plus de 60 % de la population de Villerupt est alors d’origine transalpine. En hommage à tous ces « ritals » qui ont largement contribué à la force de leurs bras à l’essor sidérurgique de la Lorraine, avant d’être sacrifiés sur l’autel du profit industriel, une imposante machine, provenant du site minier de Micheville et sauvée de la casse, est installée Place de la mairie en 1988.

 Au début, le festival reflètera l’âge d’or du cinéma italien avec moult réalisateurs de grand talent et de nombreux chef-d’œuvres. Puis vint la crise, de mauvaises langues prétendaient le cinéma italien à l’agonie… À Villerupt pourtant, l’équipe continue et déniche la relève année après année avec la découverte des films de Giuseppe Tornatore, Gabriele Salvatores, Pupi Avati et tant d’autres… Ainsi qu’une nouvelle génération de comédiens talentueux. Peu à peu, le festival s’est professionnalisé pour s’étendre aux communes avoisinantes jusqu’au Luxembourg. Il accueille désormais plus de 35.000 spectateurs à chaque édition. La programmation est variée avec les rétrospectives des trésors du patrimoine. Elle se veut aussi panorama de la production cinématographique italienne contemporaine et tremplin pour les premières œuvres et des films inédits.

En outre, les spectateurs sont friands des rencontres-débats avec les réalisateurs et les acteurs, souvent surpris de s’entendre interpelés dans la langue de Dante… Le 06/11, Andrea Segre se prêtera au jeu à la suite de la projection de son film Berlinguer, la grande ambition. Celui-ci retrace l’épopée politique et humaine du chef du Parti communiste italien, le plus puissant d’Europe en 1975. Il propose une évocation d’Enrico Berlinguer, intelligemment incarnée par Elio Germano, qui montre avec sensibilité et énergie le combat de cet homme de conviction. En dépit des menaces, il prend ses distances avec le grand frère soviétique puis tente de mettre en place le fameux compromis historique avec la Démocratie Chrétienne.

On y découvre aussi son humanité en famille, face à ses enfants adolescents et déjà très politisés qui s’opposent parfois à lui. La réalisation de Segre, assez classique mais bien rythmée, laisse la part belle aux débats d’idées, aux doutes et finalement à la solitude de l’homme face à son destin historique. Chantal Langeard

Festival du film italien de Villerupt, 48ème édition : Du 24/10 au 11/11, pas moins de 70 films projetés. Hôtel de Ville de Villerupt, 6 rue Clémenceau, 54190 Villerupt (Tél. : 03.82.89.40.22). À ne pas manquer le spectacle Roberta, « la plus italienne des Parisiennes et la plus parisienne des Italiennes » (au théâtre de La Boussole à Paris, du 30/10 au 04/12, le jeudi à 20h) : le 10/11 à 20h30, l’Arche, 1 Esplanade Nino Rota, 54190 Villerupt.

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Laurent Gaudé, les mains en cendre

Au théâtre de l’Essaïon (75), Alexandre Tchobanoff présente Cendres sur les mains. D’après le texte de Laurent Gaudé au titre éponyme, paru en 2001 chez Actes Sud-Papiers… Deux fossoyeurs et une rescapée, la mort en face et la vie en prime.

Quelque part sur terre, au pays de la Grande Boucherie, deux individus sans état d’âme, fossoyeur I et fossoyeur 2, entassent les corps des morts et entretiennent le feu qui les réduit en poussière. Parmi ces victimes de la barbarie, d’une lutte armée dont on ne saura rien de plus, une femme se relève, une rescapée. Vivante parmi les défunts. Fantôme de chair et de sang. Mais muette, volontaire ou non.

Les deux hommes, personnages absurdes et pitoyables, interprétés par Arnaud Carbonnier et Olivier Hamel, accomplissent leur mission sans se poser la moindre question au-delà de la pénibilité de leur tâche. Mais sans jamais en concevoir l’horreur. Ils sont au bout de la chaine de l’extermination de masse, et s’ils se plaignent, c’est de leurs yeux qui piquent et de leurs membres qui démangent. Leur totale absence de conscience les amène quand même à donner à manger à la femme (Prisca Lona), avant de l’employer à les aider. Ce qu’elle fait à sa façon, redressant les corps entassés, les habillant, les coiffant, fermant leurs yeux ouverts sur les étoiles.

La mise en scène d’Alexandre Tchobanoff permet au texte de Laurent Gaudé de déployer sa démesure. Cendres sur les mains est un voyage dont on ne sort pas indemne. Les fossoyeurs, n’en reviendront pas. Le corps brulé par les vapeurs du feu, et la conscience humaine détruite par leur fonction. Pour Laurent Gaudé, « la scène doit avoir cette ambition-là : s’ouvrir aux fureurs du monde ». Avec la rescapée, il fait une démonstration clinique de l’injustice de ce temps, et des horreurs absolues de toutes les guerres. Avec les mots qui résonnent en elle-même seulement, la survivante, emportée par ce poème sombre, rejoindra les vivants, au-delà de l’anéantissement de masse. Gérald Rossi

Cendres sur les mains, Alexandre Tchobanoff : jusqu’au 06/11, les mercredi et jeudi à 19h. Essaïon théâtre, 6 rue Pierre-au-Lard (à l’angle du 24 rue du Renard), 75004 Paris (Tél. : 01.42.78.46.42). Le texte est disponible chez Actes Sud.

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