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Brassens, un copain d’abord

Le 29 octobre 1981, disparaissait Georges Brassens. En compagnie de Rémi Jacobs, coauteur avec Jacques Lanfranchi de Brassens, les trompettes de la renommée, une petite balade amoureuse dans l’univers du grand poète et chanteur populaire. Sans oublier les deux conférences musicales, le 15/11 et 06/12, initiées par Philippe Gitton, contributeur aux Chantiers de culture.

« Auprès de mon arbre », « Fernande », « La cane de Jeanne », « Le gorille », « Une jolie fleur » : pour l’avoir fredonnée un jour, qui ne connaît au moins une chanson du répertoire de l’ami Jojo ? De son vivant déjà, nombreux sont encore aujourd’hui les interprètes qui s’amourachent des rengaines finement ciselées de Brassens. Une pléiade de textes toujours d’actualité, vraiment pas démodés qui font mouche là où ils touchent : les cocus, les cons, les curés, les pandores, les juges… En décembre 2021, pour le centième anniversaire de sa naissance, Sète, la ville natale du poète, organisait de nombreux événements. En particulier sur le bateau du centenaire, Le Roquerols. Compositeur et interprète, Brassens a marqué son époque par son regard incisif sur notre société. Avec, en fil conducteur, deux mots qui lui étaient chers : fraternité et liberté !

« Je fréquente Brassens dès mon plus jeune âge », avoue Rémi Jacobs, « je me souviens encore du scandale que ma sœur déclencha à la maison le jour où elle rentra avec le 45 tours du « Gorille » en main ! ». Le ver est dans le fruit, à cette date et en dépit des interdits familiaux, le coauteur de Brassens, les trompettes de la renommée ne cessera d’écouter le signataire de la « Supplique pour être enterré à la plage de Sète ». C’est en cette bonne ville du Sud, marine et ouvrière, que Georges Brassens naquit en octobre 1921. D’une mère d’origine italienne et fervente catholique, d’un père maçon farouchement laïc et libre penseur : déjà un curieux attelage pour mettre le pied à l’étrier, une enfance heureuse cependant pour le gamin à cheval entre règles de vie et principes de liberté, qui connaît déjà des centaines de chansons par coeur (Mireille, Misraki, Trenet…). Une rencontre déterminante au temps du collège, celle d’Alphonse Bonnafé, son professeur de français qui lui donne le goût de la lecture et de la poésie, Baudelaire – Rimbaud – Verlaine, avant qu’il ne découvre Villon, Prévert et bien d’autres auteurs… « On était des brutes à 14-15 ans et on s’est mis à aimer les poètes, tu mesures le renversement ? » confessera plus tard à des amis « Celui qui a mal tourné ».

« Des auteurs qui nourriront l’imaginaire de Brassens et l’inspireront pour composer des textes splendides et indémodables », souligne Rémi Jacobs. « Une versification, une prosodie qui exigèrent beaucoup de travail, on ne s’en rend pas compte à l’écoute de ses chansons, et pourtant… Brassens, ce grand amateur de jazz et de blues, révèle une extraordinaire habilité à poser des musiques sur les paroles de ses chansons ». D’où la question au fin connaisseur de celui chez qui tout est bon comme « tout est bon chez elle », il n’y a « Rien à jeter » : Brassens, un poète-musicien ou un musicien-poète ? « Les deux, tout à la fois », rétorque avec conviction le spécialiste patenté ! « Brassens est un musicien d’instinct, qui a cherché ses mélodies et a parfois cafouillé, mais il est arrivé à un statut de compositeur assez original. Musicien d’abord ou poète avant tout : d’une chanson l’autre, le cœur balance, il est impossible de trancher. Historiquement, hormis quelques chansons, on ne sait pas ce qui précède, chez Brassens, du texte ou de la musique ».

« Sauf le respect que je vous dois », ne sont que mécréants et médisants ceux qui prétendent que Brassens se contentait de gratouiller son instrument… « De même qu’il a su créer son style poétique, il est parvenu à imposer un style musical que l’on reconnaît d’emblée. Il me semble impossible de poser d’autres musiques sur ses textes. Par rapport à ses contemporains, tels Brel ou Ferré, il m’apparaît comme le seul à afficher une telle unité stylistique. Hormis Nougaro peut-être, plus encore que Gainsbourg… Brassens travaillait énormément ses mélodies, fidèle à son style hors des époques et du temps qui passe. D’une dextérité extraordinaire à la guitare au point que ses partenaires musiciens avaient du mal à le suivre sur scène », note Rémi Jacobs.

Un exemple ? « La chanson « Les copains d’abord » dont nous avons retrouvé le premier jet de la musique. Très éloigné du résultat que nous connaissons, la preuve qu’il a cherché longtemps avant d’arriver à cette perfection ». Et le musicologue de l’affirmer sans ambages : « Les copains d’abord ? Le bijou par excellence où Brassens révèle tout son acharnement au travail pour atteindre le sommet de son art, où il révèle surtout son génie à faire accéder ses musiques au domaine populaire dans le bon sens du terme. Ses chansons ont pénétré l’inconscient collectif, elles y demeurent quarante ans après sa disparition, elles y resteront encore longtemps pour certaines d’entre elles, comme « Les copains » ou « L’auvergnat ». Des chansons finement ciselées, au langage simple à force de labeur sur le vers et les mots ».

D’où la censure qui frappa certaines de ses chansons, jugées trop subversives et interdites de diffusion. En attestent les « cartons » des policiers des Renseignements Généraux, notant cependant que ce garçon irait loin… Il est vrai que « Le Gorille » fait fort là où ça peut faire mal ! Libertaire, anarchiste Brassens ? « Il s’élève avant tout contre l’institution, toutes les institutions, le pouvoir, tous les pouvoirs : la justice, la police, l’armée, l’église. Il suffit de réécouter « La religieuse », un texte ravageur, destructeur… Un vrai scud ! », s’esclaffe Rémi Jacobs.

Celui qui célébra « Les amoureux des bancs publics » au même titre qu’il entonna « La complainte des filles de joie » est avant tout un humaniste, tolérant, défenseur du mécréant et de la prostituée. Avec, pourtant, des sources d’inspiration étonnantes parce que récurrentes dans son oeuvre (Dieu, la mort…) et l’appel au respect d’un certain ordre moral. «  Brassens ? Un homme d’une grande pudeur, fidèle en amitié, pour qui la parole donnée est sacrée », affirme en conclusion notre interlocuteur, « un homme qui se veut libre avant tout, qui prend fait et cause pour les causes désespérées. à l’image de François Villon, le poète d’une grande authenticité et d’une grande liberté de ton qui l’inspira tout au long de sa vie ».

Georges Brassens ? Au final, un ami peut-être, un complice d’accord. Un copain d’abord qui, plus de quarante ans après, coquin de sort, nous manque encore ! Yonnel Liégeois

Le 15/11 à 16h, en la salle des fêtes de Mézières (36), Philippe Gitton et Sylvain Guillaumet proposent une conférence musicale en hommage à Georges Brassens : le rappel de quelques dates essentielles dans la vie de l’artiste par l’un, une douzaine de chansons interprétées par l’autre. Quarante-quatre ans après sa mort, le répertoire du Sétois suscite toujours autant d’intérêt y compris parmi les nouvelles générations. Grand prix de poésie de l’Académie française en 1967, Georges Brassens a mis en musique des poèmes de François Villon, Victor Hugo, Paul Verlaine, Francis Jammes, Paul Fort, Antoine Pol, Théodore de Banville, Alphonse de Lamartine ou encore Louis Aragon.

Le 06/12 à 16h30, à la salle polyvalente de la Résidence AVH, 64 rue Petit, 75019 Paris (Métro Ourcq, ligne 5). Philippe Hutet et Alain Martial interpréteront les chansons. Le rendez-vous musical est organisé par le GIPAA (Groupement pour l’Information progressiste des Aveugles et Amblyopes). Réservation indispensable auprès de Sylvie et Yves Martin (07.81.91.37.17).

Poète et musicien

Qu’il soit diplômé du Conservatoire de Paris en harmonie et contrepoint pour l’un, titulaire d’un doctorat d’histoire pour l’autre, les deux l’affirment : Brassens fut tout à la fois un grand poète et un grand musicien ! Avec Brassens, les trompettes de la renommée, Rémi Jacobs et Jacques Lanfranchi signent un ouvrage passionnant et fort instructif. Un livre à double entrée aussi, analysant successivement textes et musiques. Révélant ainsi au lecteur des sources d’inspiration littéraire inconnues du grand public (Musset, Hugo, Aragon, Montaigne…), au même titre que les filiations musicales de celui qui voulait bien « Mourir pour des idées », mais de mort lente : l’opérette qui connaissait encore un grand succès dans les années 30, les musiques de films, le comique troupier et surtout le jazz, celui de Sydney Bechet et de Django Reinhardt…

Un essai qui permet véritablement de rentrer dans la genèse d’une œuvre pour assister, au final, à l’éclosion d’une chanson. Deux autres livres à retenir, à l’occasion du 40ème anniversaire de la mort de Georges Brassens : Le libertaire de la chanson de Clémentine Deroudille qui narre par le menu la vie du poète, le Brassens de Joann Sfar qui illustre avec talent et tendresse le texte des 170 chansons écrites et enregistrées par celui qui souffla plus d’une « Tempête dans le bénitier ». Y.L.

Elle est à toi, cette chanson…

Diffusé en exclusivité à la Fnac, le coffret de quatre albums Georges Brassens, elle est à toi cette chanson conçu par Françoise Canetti surprendra les oreilles de celles et ceux qui pensent avoir écumé l’ensemble de l’œuvre.

Le premier album permet, explique Françoise Canetti « de découvrir Brassens autrement, à travers ses interprètes », pour damer le pion à celles et ceux persuadé·es qu’avec Brassens, deux accords de guitare et un « pom pom pom » final suffisent. « Mon père disait que ceux qui pensaient ça avaient vraiment des oreilles de lavabo, sourit Françoise Canetti. C’était en fait un immense mélodiste et les arrangements jazz, rock ou encore blues d’Arthur H, Sandra Nkake, Olivia Ruiz, Françoise Hardy ou encore Nina Simone révèlent toute la force de ces mélodies. »

Le deuxième album est consacré aux années Trois baudets, ces fameux débuts dans lesquels Brassens doit être littéralement poussé sur scène par Jacques Canetti. « Mon père a créé le phénomène d’artistes-interprètes, poussant les auteurs de chansons à interpréter leurs textes, parce qu’il croyait en eux, explique Françoise Canetti. Brassens, Brel, Vian : tous étaient à la base très mal à l’aise de se donner en spectacle mais mon père les encourageait avec bienveillance, parce qu’il avait vu leur immense potentiel. C’était un accoucheur de talent, qui ne dirigeait pas ses artistes comme d’autres dans le show business mais préférait suggérer en posant des questions, du type : Georges, pensez-vous que cette chanson soit à la bonne tonalité ? De fait, Brassens, qui aimait donner des surnoms à tout le monde, l’appelait Socrate. » Dans cet album, au milieu des classiques sont intercalées des morceaux d’interviews de l’artiste particulièrement émouvants.

Le troisième album est consacré aux artistes des premières parties de Brassens (Boby Lapointe, Maxime Le Forestier, Barbara, Rosita…) pour souligner le grand sens de l’amitié du chanteur. « Il s’est toujours rappelé que Patachou en premier puis mon père lui avaient tendu la main vers le succès et a mis un point d’honneur à faire de même pour de nombreux artistes débutant en retour. » Quant au quatrième CD, il rend grâce à son inséparable meilleur ami, le poète René Fallet. Une série de textes amoureux inédits de l’homme de lettres, mis en musique, à la demande de Brassens, par la mère de Françoise Canetti Lucienne Vernet, sont interprétés par Pierre Arditi. Exquis ! Anna Cuxac, in le magazine Causette (21/10/21)

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L’Algérie, terre mère

Au théâtre de Sartrouville et des Yvelines (78), Abdelwaheb Sefsaf présente Si loin, si proche. Un concert-récit sur son enfance, un spectacle plein d’humour et de tendresse quand ses parents, immigrés algériens, rêvaient du retour en terre promise. Sous le regard avisé d’Amélie Meffre et Jean-Pierre Han, deux fidèles critiques de Chantiers de culture.

Un spectacle à fleur de peau

Avec une belle constance, Abdelwahab Sefsaf poursuit son chemin avec Si loin, si proche, creusant le même sillon avec la même générosité. Ce n’est pas pour rien que la compagnie qu’il a créée en 2010 porte avec ironie le nom de Cie Nomade in France… Après le beau et mérité succès de Medina Merika, le voici à une autre station de son parcours. Une autre étape qui le mène cette fois-ci à l’évocation d’un retour (momentané) au pays, l’Algérie, pour cause de mariage de son frère aîné. Petite et très folklorique épopée de toute la famille réunie – parents, enfants et ami de toujours très cher – embarquée dans l’aventure vers cette maison que le père passionné par la politique et… l’Algérie, s’est acharné des années durant à faire construire. Mais, par-delà l’anecdote familiale, c’est encore et toujours la recherche de la mère, de la terre mère, de la langue maternelle dont il est question chez Abdelwahb Sefsaf, lui, l’enfant d’immigrés né à Saint-Étienne !

Cette thématique se retrouve ici comme elle apparaît dans les chansons qu’il compose et chante dans toutes les langues. On en avait déjà un bel aperçu dans le spectacle Quand m’embrasseras-tu ? consacré avec Claude Brozzoni au poète palestinien Mahmoud Darwish. Elle se développe ici et comme toujours entre récit et chant, Abdelwahad Sefsaf a l’art de passer de l’un à l’autre avec une belle aisance, il habite de sa forte présence le bel espace que lui a aménagé sa femme Souad Sefsaf et qu’éclaire avec subtilité Alexandre Juzdzewski. Comme toujours dans ses spectacles, le spectateur se retrouve dans un univers chaud propice à la rêverie et à qui l’accompagnement musical et sonore (Georges Baux et Nestor Kéa avec Sefsaf bien sûr) donne toute son ampleur. On n’aura garde d’oublier la présence de Marion Guerrero qui partage avec Abdelwahab Sefsaf, tout comme dans Medina Merika, le travail de mise en scène que l’aisance sur le plateau de ce dernier ferait presque oublier. Tout le spectacle oscille entre ce que le titre Si loin si proche induit : dans le balancement douloureux entre deux pôles opposés et dans le recherche d’une difficile réconciliation. Jean-Pierre Han

L’éternel retour d’Abdelwaheb Sefsaf

« Le monde arabe est un cimetière ». La première scène du spectacle où trône un immense crâne et des tombes aux calligraphies arabes, ne donnent pas le la du récit, loin s’en faut. Bientôt, les tombes se transforment en fauteuils fleuris et la tête de mort s’ouvre, ornée de boules à facettes. Abdelwaheb Sefsaf nous plonge dans son enfance à Saint-Étienne et le rêve de ses parents de retourner en Algérie. Son père Arezki, commerçant ambulant de fruits et légumes, après avoir trimé à la mine, se saigne pour faire construire sa maison du côté d’Oran. « Pour construire la maison témoin, l’immigré algérien des années 70/80, se saigne à blanc et vit en permanence dans du « provisoire ». Vaisselle dépareillée, ébréchée, meubles chinés, récupérés, rustinés, voire fabriqués ».  Car, selon les termes de Lounès, l’ami de la famille qui a réussi, « un centime dépensé en France est un centime perdu ».

Entrecoupé de chants en français et en arabe, le récit nous enchante. Qui prend toute sa force avec la voix puissante d’Abdelwaheb Sefsaf, accompagnée par Georges Baux aux claviers et à la guitare et de Nestor Kéa aux claviers électroniques. Et le chanteur comédien de nous conter l’interminable voyage vers Oran, à onze dans une camionnette surchargée, pour célébrer le mariage du fils, un temps reparti au bled. Le joint de culasse lâchera en Espagne et la famille attendra, dix jours durant, sur le parking du garage que la pièce de remplacement arrive. Il évoque avec tendresse et ironie le malaise de ces immigrés, tiraillés entre deux cultures et cette « maison témoin » en Algérie dont les meubles resteront emballés à jamais pour éviter les tâches. Un texte très fort porté par une musique orientale, rock et électro à savourer. Amélie Meffre

Si loin si proche, Abdelwaheb Sefsaf : Jusqu’au 14/11 (les 5-7 et 14/11 à 20h30, les 6-12 et 13/11 à 14h15, les 6 et 13/11 à 19h30). Le Centre dramatique national de Sartrouville et des Yvelines, place Jacques Brel, 78500 Sartrouville (Tél. : 01.30.86.77.79).

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Jessica et son chien

Au théâtre de La reine blanche (75), Laurène Marx présente Jag et Johnny. L’auteure et metteure en scène inaugure un style théâtral nouveau genre, le « stand-up triste ». Où l’on rit cependant en compagnie de Jessica Guilloud, lors de retrouvailles avec son chien Johnny et sa famille d’origine rurale.

Jessica, dite Jag, préfère ne pas prévenir ses parents lorsqu’elle décide de leur rendre visite à la ferme familiale. Pour éviter les refus ou remontrances, juste un coup de fil à sa mère pour qu’elle la récupère en voiture… Le dialogue entre les deux femmes se réduit au minimum, l’état de santé du cousin ou de la grand-mère, les potins du village… Jessica retrouve frère et sœur sans émotion particulière, ravie surtout de batifoler avec son chien Johnny malade du cœur. Une « famille de beaufs », comme elle la qualifie elle-même, sa famille dont l’immersion en épisodiques allers-retours lui permet de mesurer décalage et distance entre ce qu’ils sont et ce qu’elle est devenue.

Une transfuge de classe, selon l’expression consacrée, qui se remémore l’ambiance familiale dont elle est l’héritière : un beau-père qui ne cesse de la harceler, une grand-mère raciste et une tante homophobe… Elle raconte aussi l’alcoolisme d’un cousin, la maladie mentale d’un autre, les fêtes d’anniversaire à la salle communale, les rires grossiers et les histoires insipides narrées par les uns les autres. Un univers terne entre bouses de vaches et chemins boueux, sans éclaircie ni lueur d’avenir, des hommes et des femmes engoncés dans un quotidien sans relief. La seule embellie pour Jessica ? La tendresse et l’amour dans les yeux de son chien au cœur trop gros, qui va bientôt en crever. Un texte âpre, violent, sans concession, qui frappe là où ça fait mal : le désespoir d’une ruralité abandonnée des gouvernants et des pouvoirs publics, le mépris affiché à l’encontre des classes populaires, la misère sociale et la déchéance morale d’une population sans perspectives d’un ailleurs autre.

Laurène Marx orchestre la partition avec justesse. Seul un micro sur pied, des gestes mesurés, de judicieux clins d’œil au regard du public, quelques chansons fredonnées, Johnny le chien très présent dans l’imaginaire de la récitante… Le rire, bienvenu, évite de sombrer dans le pathos le plus morbide, la flûte traversière de Jessica Guilloud scande avec grâce ce « seule en scène » qui donne fort à penser. Sur le désir de « raconter toutes les histoires et pas juste celle qui nous arrange », sur les questions de classe et de féminisme, sur l’enjeu impérieux de ne point oublier d’où l’on vient sur le chemin où l’on va. Yonnel Liégeois

Jag et Johnny, Laurène Marx : jusqu’au 15/11, les mardi et jeudi à 21h, le samedi à 20h. La reine blanche, 2bis passage Ruelle, 75018 Paris (reservation@scenesblanches.com). Le 16/04/26, au théâtre Jean Vilar de Montpellier.

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Véronique Vella, la voix des poètes

Au Théâtre 14, jusqu’au 18/10 à Paris, Véronique Vella, la magnifique comédienne et 479ème sociétaire de la Comédie Française squatte les planches avec Poètes, vos papiers, un fabuleux récital poétique. En compagnie de Benoît Urbain au piano et à l’accordéon, mais aussi à la guitare et à la voix, elle clame et déclame, commente et joue, danse et chante les mots et maux des plus grands poètes. Mis en musique par Léo Ferré, Mathieu Chedid ou son complice de scène : Louis Aragon, Antonin Artaud, Charles Baudelaire, Andrée Chedid, Jean Genet, Nazim Hikmet, Victor Hugo, Marie Noël, Arthur Rimbaud, Paul Verlaine… Entre humour et émotion, un spectacle à ne surtout pas manquer, d’une rare puissance évocatrice quand la vie en vers, et contre tout, ouvre à la liberté, la fraternité, la combativité ! Merci à André Malamut pour son poème découvert sur les réseaux sociaux. Yonnel Liégeois, photo Vincent Pontet

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Di Fonzo Bo, double affiche

Sur la scène des Plateaux sauvages, à Paris, Marcial Di Fonzo Bo met en scène Il s’en va portrait de Raoul (suite) et Au Bon Pasteur, peines mineures. D’un comédien narrant sa vie de l’au-delà à des filles mineures placées en institution religieuse, deux « solo » d’une incroyable puissance et beauté. Entre poésie et réalisme, avec Raoul Fernandez et Inès Quaireau.

Ils sont trois, inséparables et complices depuis de nombreuses années : Philippe Minyana l’auteur, Raoul Fernandez l’acteur et Marcial Di Fonzo Bo le metteur en scène… Qui font cause commune, une nouvelle fois, sur la scène des Plateaux sauvages avec Il s’en va ! Le second volet du portrait de Raoul, le premier Qu’est-ce qu’on entend derrière une porte entrouverte ? créé en 2018 à la Comédie de Caen. Cette fois, ouverte ou fermée, il n’y a plus d’issue, la mort a frappé, Raoul est mort. Il n’empêche, avec humour et poésie, en musique et chansons, miracle du spectacle vivant, il nous revient, le spectacle peut commencer.

Et quelle sarabande ! Grimé et déguisé en histrion de cirque, Raoul Fernandez explose les codes de la comédie. Un hommage à l’art théâtral, le défilé d’une vie consacrée au plaisir des planches… Le bel et grand Raoul, d’une incroyable vitalité pour un mort-vivant, se souvient de sa vie au Salvador, de son arrivée en France et de son amour de la langue. La mise en scène de Marcial Di Fonzo Bo, entre couronne de fleurs mortuaire et paillettes, est toute à la fois légère et profonde comme le texte de Minyana : sans prise de tête ni poncifs, virevoltante et enchantée ! Raoul devenue Raoulita, costumière et habilleuse du génial Copi, nous livre quelques secrets d’existence, tel « bien se nettoyer les oreilles et entre les orteils », pour faire société ou communauté. Dans le partage, la joie et la bonne humeur : réjouissant !

En ce jour de septembre 1954 par contre, plaisir et joie ont déserté la vie d’Annette, 16 ans, gamine d’Aubervilliers (93). Son père l’a signalée à la protection de l’enfance, elle franchit la porte de la maison du Bon Pasteur d’Angers, tenue par les religieuses de la congrégation de Notre-Dame de Charité. Nue dans le grand couloir, fouillée, examinée par un gynécologue qui a « introduit ses doigts dans mon sexe, sans gant », elle s’est vue remettre trois robes : une pour le travail, l’autre pour les sorties et la troisième pour la prière. Une ambiance carcérale qui ne dit pas son nom, des centaines de jeunes filles « rebelles, aguicheuses, vicieuses » placées par décision de justice ou à la demande des familles en vue de modeler corps et esprit dans le respect de la norme sociale. Au programme d’Au bon Pasteur, peines mineures, travail, prière et pénitence. Le texte de Sonia Chiambretto est puissant, poignant.

Avec force réalisme et conviction, Inès Quaireau narre le quotidien de ces filles en rébellion, exploitées et humiliées, qui n’espèrent qu’en la fuite… Bouillonnante de vie et d’espoir, vivace et alerte, la jeune comédienne vitupère contre un système qui avilit plus qu’il ne libère. Qui partage aussi les projets d’avenir de gamines victimes de la précarité, de conditions familiales et sociales indignes d’une société prospère. Le principe des gouvernants d’alors ? Rendre cette population invisible plutôt que favoriser leur insertion, une supposée protection qui se mue en punition et condamnation… Une mise en scène colorée de Di Fonzo Bo pour ne point sombrer dans le pathos, une interprète qui prête langue et corps à ces filles presque du même âge, salue leur combativité et leur soif d’existence, dénonce des principes religieux et éducatifs hors d’âge, propices aux pires dérives. Un cri du cœur, la foi en la jeunesse ! Yonnel Liégeois

Il s’en va portrait de Raoul (suite), Marcial Di Fonzo Bo : jusqu’au 18/10, du lundi au vendredi à 19h30, le samedi à 16h30 (relâche du 10 au 12/10). Les plateaux sauvages, 5 rue des Plâtrières, 75020 Paris (Tél. : 01.83.75.55.70).  

Au Bon Pasteur, peines mineures, Marcial Di Fonzo Bo : le 10/10 à 19h30, le 11/10 à 16h30. Les plateaux sauvages, 5 rue des Plâtrières, 75020 Paris (Tél. : 01.83.75.55.70). Les 24 et 25/11 au Qu4tre-Université d’Angers, les 29 et 30/01/26 au Quai-CDN d’Angers.

À lire pour découvrir principes et dérives du Bon Pasteur : Mauvaises filles incorrigibles et rebelles (Véronique Blanchard et David Niget, éditions Textuel), Cloîtrées, filles et religieuses dans les internats de rééducation du Bon Pasteur d’Angers, 1940-1990 (David Niget, Presses universitaires de Rennes).

À voir le film remarquable de Peter Mullan, Les Magdalene Sisters : Couronné du Lion d’or à la Mostra de Venise en 2002 et disponible sur le site Arte TV, il narre l’histoire authentique de ces institutions religieuses chargées de punir les femmes « déchues » d’Irlande. Le travail de blanchisserie et sa pénibilité symbolisaient la purification morale et physique dont les femmes devaient s’acquitter pour faire acte de pénitence. Quatre congrégations religieuses féminines (les Sœurs de la Miséricorde, les Sœurs du Bon Pasteur, les Sœurs de la Charité et les Sœurs de Notre-Dame de la Charité du Refuge) avaient la main sur les nombreuses Magdalene laundries réparties sur l’ensemble du pays (Dublin, Galway, Cork, Limerick, Waterford, New Ross, Tralee, et Belfast).

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Grégory Mouloudji, au nom du père

Au théâtre Montmartre-Galabru (75), Grégory chante Mouloudji. Un récital où il ressuscite les chansons de Marcel, son père. Sans oublier celles de Vian et Prévert, partie intégrante de son répertoire.

Nous l’avions découvert en 1997 à La Pépinière Opéra lors d’un spectacle qu’il qualifiait de « promenade, chemin des écoliers dans l’univers de Jacques Prévert ». L’émotion était forte, son père était décédé trois ans auparavant laissant orphelins tous les admirateurs de cet artiste romantique si talentueux et si modeste a la fois. La ressemblance était troublante : même visage, même tignasse noire mais sans les boucles de Moulou… Mais, surtout, même voix sensuelle et ce phrasé unique si particulier ! Enfant de la balle, né en 1960 des amours de son père avec la danseuse Lilia Lejpuner, Grégory suivit sa mère dans ses tournées à Lisbonne où il vécut jusqu’à l’âge de huit ans. Dans le livre Athée, Oh grâce à Dieu ! écrit à quatre mains avec sa sœur Annabelle, ils retracent à tour de rôle la relation particulière qu’ils ont eu respectivement avec leur père.

Nés de deux mères différentes et n’ayant pas grandi ensemble, ils confrontent leurs souvenirs avec tendresse… Grégory y évoque ses retrouvailles à Paris avec un père au sommet de sa carrière qui va le familiariser avec Vian, Dimey, Bruant et Prévert et son propre univers poétique. Le jeune homme suit une formation de chant au Conservatoire ainsi que des cours de mime et d’art dramatique. Ce qui fait de lui cet interprète complet. Pour ce récital, nous le redécouvrons. L’homme a mûri, s’est enrobé. La voix s’est amplifiée, avec un très beau velouté dans les graves. Le regard tour à tour rieur ou sombre selon la chanson, il a une forte et chaleureuse présence scénique.

Si les Mouloudji père et fils ont même timbre et même phrasé, ils partagent aussi cette façon de tenir le micro : comme une fleur, comme un p’tit coquelicot ! Chantal Langeard

Grégory chante Mouloudji : les mercredis 08 et 15/10, 19h30. Théâtre Montmartre-Galabru, 4 rue de l’Armée d’Orient (face au 53 rue Lepic), 75018 Paris (Tél. : 01.42.23.15.85).

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Limoges, le mondial de la francophonie

Du 24/09 au 04/10, à Limoges (87), les Zébrures d’automne fêtent la francophonie. Durant dix jours, la capitale du Limousin s’affiche comme la ville-monde de la planète francophone. De la Palestine aux Antilles, de l’Iran à la Tunisie entre créations théâtrales et débats littéraires, saveurs épicées et paroles métissées.

Il y a mille raisons de se rendre à Limoges : la découverte de la « ville rouge », lieu mythique de puissantes luttes ouvrières et siège constitutif de la CGT en 1895… La découverte de la ville d’art, reconnue mondialement pour ses émaux et sa porcelaine depuis le XIIème siècle… La découverte, enfin, de l’espace francophone imaginé il y a plus de quarante ans, sous l’égide conjuguée de Monique Blin et Pierre Debauche, alors directeur du Centre dramatique national du Limousin ! Reconnus aujourd’hui sur la scène théâtrale, de jeunes talents y ont fait leurs premiers pas : Robert Lepage, Wajdi Mouawad… Désormais rendez-vous incontournable à l’affiche de l’hexagone, le festival des Francophonies, « Des écritures à la scène », impose sa singularité langagière et sa richesse culturelle. De l’Algérie à la Nouvelle-Calédonie, de la Palestine à l’Irak, du Burkina Faso au Congo, du Liban à la Tunisie, de la Syrie au Maroc, de la Guyane à la Martinique, de l’Égypte à l’Iran, du 24 septembre au 04 octobre, ils sont venus, ils sont tous là !

« Qu’un grand rendez-vous destiné aux auteurs et autrices dramatiques des cinq continents d’expression francophone puisse se tenir hors Paris constituait déjà un exploit, qu’il s’impose au fil du temps comme une référence mondiale pouvait relever de l’utopie ! », témoigne avec fierté Alain Van der Malière, le président des Francophonies. Désormais, aux côtés de la nouvelle Cité internationale de la langue française de Villers-Cotterêts et du réseau actif constitué avec la Cité internationale des arts de Paris et La Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon, « il est absolument nécessaire de protéger cette halte singulière qui nous apprend ou nous rappelle cette manière poétique d’être au monde » selon le propos de Felwine Sarr énoncé l’an passé. Aussi, pour les autochtones et tous les amoureux des belles lettres comme de la belle langue, aucune excuse ou faux alibi pour manquer ce rendez-vous d’automne : au menu rencontres, débats, expos, lectures, musique, cinéma et théâtre. Autant de propositions artistiques pour célébrer la francophonie et son pouvoir de création, de mots accouchés en mots bigarrés dans une riche palette multiculturelle !

Hassane Kassi Kouyaté, le directeur et metteur en scène, le souligne à juste titre, et sans fausse modestie, depuis plus de quarante ans et dans la grisaille d’aujourd’hui, « les Francophonies ont toujours refusé l’obscurantisme et le chauvinisme pour prôner les cultures du monde pour tout le monde« . Artistes venus de plus d’une vingtaine de pays, « l’écho des armes et les souffrances humaines résonnent, c’est assourdissant », constate avec douleur le maître burkinabè, descendant d’une famille de griots. « Ce festival est donc plus que jamais nécessaire. Il est un miroir tendu à l’humanité (…), un espace où les peurs peuvent être nommées et les espoirs, même les plus utopiques, peuvent éclore« . Qui, entre sagesse et folie, a composé encore une fois une programmation très riche, le regard tourné derechef vers le Moyen-Orient et le Maghreb : du formidable Kaldûn d’Abdelwaheb Sefsaf qui nous mène d’Algérie en Calédonie au Cœur ne s’est pas arrêté de François Cervantes en pleine guerre du Liban, du Bois diable d’Alexandra Guenin où croyances ancestrales et mémoire coloniale se rencontrent à Iqtibas de Sarah M. à l’heure où tremblement de terre et douleurs des sens se percutent, de Sogra d’Hatem Derbel en quête de la terre promise aux Matrices de Daniely Francisque quand les corps se souviennent de l’enfer esclavagiste.

En ouverture de cette 42ème édition des Zébrures d’automne, le 24/09 à 15h, trois conteurs (Halima Hamdane, Ali Merghache, Luigi Rignanese) nous offriront leurs Racines croisées. Trois voix métissées pour nous embarquer dans des histoires de voyages et de rencontres autour de la Méditerranée… Les créations théâtrales qui scandent les temps forts du festival se déploient de la Maison des Francophonies à l’Espace Noriac de Limoges, de l’auditorium Sophie Dessus d’Uzerche aux Centres culturels municipaux, du Théâtre de l’Union au théâtre Jean Lurçat d’Aubusson, de l’Espace culturel Georges Brassens de Feytiat à la Mégisserie de Saint-Junien. Le 04/10, en clôture du festival sur la scène du Grand théâtre de Limoges, résonneront chant et oud, cuivres et percussions, cultures yoruba et jazz : l’iranien Arash Sarkechik et son second opus Bazaari, la fanfare Eyo’Nlé dans l’héritage des musiques de rue, le Bladi Sound System qui mêle grooves-beats et mélodies d’un Orient réinventé ! Trois concert qui mélangent avec force et puissance, grâce et beauté, styles panafricains, accords orientaux et harmonies pop contemporaines.

Outre la remise du Prix SACD (Société des auteurs et compositeurs dramatiques) de la dramaturgie francophone et du Prix RFI Théâtre, parmi moult débats à l’affiche de cette 42ème édition, le directeur Hassane Kassi Kouyaté s’entretiendra avec Omar Fertat, maître de conférences à l’université Bordeaux-Montaigne. Le thème ? Les enjeux de la création artistique autour de cette mythique mer Méditerranée qui lie les continents au passé, au présent et pour le futur. De cinq à vingt euros pour tous les spectacles, l’expérience initiée en 2024 est reconduite : les tarifs d’entrée sont libres, sans justificatif d’âge ou de ressources. En fonction des possibilités de chacun pour que toutes et tous, sans barrières ni frontières, puissent partir à la découverte d’autres horizons, osent emprunter ces chemins de traverse qui ouvrent à l’imaginaire, à l’autre, à l’ailleurs… Les Francophonies de Limoges ? Un hymne au Franc parler où l’on danse et chante le Tout-Monde selon le regretté Édouard Glissant, l’humanité créolisée et la fraternité partagée. Yonnel Liégeois

Les Francophonies, des écritures à la scène : du 24/09 au 04/10. Les zébrures d’automne, 11 avenue du Général-de-Gaulle, 87000 Limoges (Tél : 05.55.10.90.10).

« Le monde entier vient à Limoges pour créer de nouveaux espoirs en termes de création mais aussi d’ouverture des esprits et d’ouverture des cœurs (…) Limoges est le seul lieu de création théâtrale francophone (…) Notre objectif ? Que celles et ceux qui participent au festival en ressortent différents, qu’ils fassent toutes les découvertes qu’ils souhaitent. L’argent ne peut être un frein ». Hassane Kassi Kouyaté, metteur en scène et directeur

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Joachim Latarjet, musicien poète

Au théâtre de l’Athénée-Louis Jouvet (75), Joachim Latarjet présente C’est mort (ou presque). Sous le regard du metteur en scène Sylvain Maurice, la mise en musique des textes du poète Charles Pennequin. Fulgurants, extravagants et drôles… Un spectacle où la parole résonne fort d’une note à l’autre.

Une petite estrade, tout autour moult micros et instruments de musique, C’est mort (ou presque)… Authentique homme-orchestre, l’homme entame sa partition ! Quelques doigts qui tapotent la console à proximité, battements de cœur ou sons venus d’ailleurs, Joachim Lartajet se la joue poète au grand large à lui tout seul. Des mots aux notes, c’est tout bonheur, enivrant, envoûtant ! Sur les traces de Pennequin l’écrivain, coutumier des lectures publiques scandées en musique, l’artiste virtuose s’empare à son tour des vers et rimes extraits de divers textes, dont le fameux Pamphlet contre la mort.

Un récital où mots et notes se mêlent et s’entremêlent quand le musicien disparaît derrière son imposant tuba, quand les jeux de lumière et d’ombre transforment guitares et trombone en spectres vivants… Ce n’est plus de la musique seule, ou de la récitation textuelle en solitaire, c’est un concert inattendu où parole et musique s’accouplent avec frénésie entre jazz, rock et pop, une jouissance orgiaque entre strophes déclamées et lignes mélodiques. De la poésie vivante dont on s’abreuve, bouche et oreilles, un spectacle total entre la vie et la mort, entre pensées moribondes et rage de vaincre. Un spectacle d’une rare puissance, d’une incroyable beauté entre récital poétique et concert symphonique, à ne pas manquer ! Yonnel Liégeois

C’est mort (ou presque), Joachim Latarjet : du 23/09 au 04/10, 20h30. Théâtre de l’Athénée, 4 square de l’Opéra Louis-Jouvet, 75009 Paris (Tél. : 01.53.05.19.19). En tournée : au Théâtre Jean-Vilar de Montpellier les 17 et 18/12, à l’ACB – Scène nationale de Bar le Duc les 06 et 07/01/26, aux 2 Scènes à Besançon du 27 au 29/01, au Quartz à Brest les 12 et 13/05.

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Cosne, les mécanos du théâtre

Du 27au 31 août, à Cosne-sur-Loire (58), le Garage Théâtre propose la sixième édition de son festival d’été. Un lieu conçu par le dramaturge Jean-Paul Wenzel et sa fille Lou, directrice de la compagnie La Louve En ce troisième millénaire, une décentralisation réussie pour une programmation de haute volée.

Jean-Paul Wenzel n’est point homme à s’effondrer devant l’adversité ! Que la Drac Île-de-France lui coupe les subventions et l’envoie sur la voie de garage pour cause d’âge avancé ne suffit pas à l’intimider… Bien au contraire, jamais en panne d’imagination, avec le soutien de sa fille Lou et d’une bande de joyeux drilles, il retape « au prix de l’énergie de l’espoir, et de l’huile de coude généreusement dépensée » selon les propos du critique Jean-Pierre Léonardini, un asile abandonné pour voitures en panne : en 2020, les mécanos nouvelle génération inaugurent leur nouvelle résidence, le Garage Théâtre ! Loin des ors de la capitale, dans la Bourgogne profonde, à Cosne-sur-Loire, bourgade de 10 000 habitants et sous-préfecture de la Nièvre… À la veille de l’ouverture de la sixième édition de leur festival d’été, du 27 au 31 août, ils peuvent s’enorgueillir du succès : ni panne d’essence et encore moins d’inspiration, ni pénurie de pièces moteur et encore moins d’erreurs d’allumage, l’imagination au volant et le public conquis sur la banquette arrière !

« J’avais envie de créer une nouvelle aventure de décentralisation », confie Jean-Paul Wenzel. « Grâce à Agnès Decoux, une amie de longue date qui habite Cosne, m’est venue l’idée de rechercher un lieu pour y fabriquer un abri théâtral et j’ai trouvé cet ancien garage automobile avec une maison attenante ».

Wenzel est connu comme le loup blanc dans le milieu théâtral. Comédien, metteur en scène et dramaturge, avec une bande d’allumés de son espèce, les inénarrables Olivier Perrier et Jean-Louis Hourdin, il co-dirige le Centre dramatique national des Fédérés à Montluçon durant près de deux décennies. Surtout, il est l’auteur d’une vingtaine de pièces, dont Loin d’Hagondange, un succès retentissant, traduite et représentée dans plus d’une vingtaine de pays, Grand prix de la critique en 1976. Loin de courir après les honneurs, l’homme de scène peut tout de même s’enorgueillir d’être deux fois couronné par la SACD, la Société des auteurs et compositeurs dramatiques : en 2022 pour l’ensemble de son œuvre et quarante-cinq ans plus tôt, en tant que… jeune talent ! Le 27 août, première soirée des festivités, il met en scène l’ultime volet de sa trilogie : après Loin d’Hagondange et Faire bleu, Au vert ! interprété par Lou Wenzel, Calille Grandville et Gilles David, sociétaire de la Comédie française…

Depuis six ans maintenant, le Garage Théâtre accueille donc à l’année des compagnies où le public est convié gratuitement à chaque représentation de sortie de résidence. À l’affiche également un printemps des écritures où, autour d’un atelier d’écriture ouvert aux habitants de la région, sont conviés des auteur(es) reconnus comme Michel Deutsch, Marie Ndiaye, Eugène Durif… Enfin, se tient le fameux festival organisé par la Louve, du nom de la compagnie de Lou Wenzel : au programme théâtre, musique et danse avec des spectacles ouverts à tous et unanimement plébiscités par le public.

« Cette nouvelle aventure de décentralisation est passionnante, elle ouvre à un avenir joyeux », confie Jean-Paul Wenzel avec gourmandise. « Après la création du Centre dramatique national de Montluçon et les Rencontres d’Hérisson (petit village de 700 habitants) dont j’ai partagé l’animation avec Olivier Perrier pendant 28 ans, ce désir de poursuivre un théâtre de proximité et d’exigence ouvert au plus grand nombre, tel le Théâtre du Peuple à Bussang, me tenait vraiment à cœur », avoue le dramaturge sans cesse à fouler les planches !

Confiant en l’avenir, Jean-Paul Wenzel l’affirme, persiste et signe, « le théâtre ne peut pas mourir » ! « J’ai fait toute ma carrière dans le théâtre public, je suis un enfant de la République ». Se désolant cependant qu’aujourd’hui « cette même République s’éloigne peu à peu de son rôle essentiel qui est de soutenir ce lien si précieux entre l’art et le peuple », élargissant son regard à tous les services publics en déshérence : éducation, hôpital, transports… « Un peuple sans éducation, sans culture, sans confrontation à l’art, est un grand danger pour la République », affirme-il avec force et moult convictions. Jean-Paul Wenzel ? Un grand homme des planches, un citoyen de haute stature. Yonnel Liégeois

Le festival, du 27 au 31/08 : spectacles à 19h dans le jardin, à 21h en salle. Pour tout savoir et réserver : Les amis du garage. Le Garage Théâtre, 235 rue des Frères-Gambon, 58200 Cosne-sur-Loire (Tél. : 06.26.75.38.39). Courriel : le.garage.theatre@gmail.com

CHANTEZ, DANSEZ, JOUEZ : MOTEUR !

Le mercredi 27/08 : La surprise du jardin à 19h. Au vert ! à 21h : « Il y a vingt-cinq ans, j’écrivais Loin d’Hagondange : un couple de retraités des usines sidérurgiques se retire à la campagne dans une maison isolée. Vingt-cinq ans plus tard, j’écris Faire bleu : leurs enfants ont la mauvaise idée de s’installer dans la même maison à l’heure de leur pré-retraite, les usines d’Hagondange sont devenues un parc de Schtroumpfs ! Aujourd’hui, j’écris Au vert ! : moi-même à la campagne, vingt-cinq ans après, un troisième volet sur la vieillesse quelque peu désenchantée ». Jean-Paul Wenzel

Le jeudi 28/08 : La surprise du jardin à 19h. Voyage au bout de la nuit, de Céline à 21h. Adaptation et jeu Felipe Castro : « Faire résonner aujourd’hui ces mots, cette langue, celle de Céline, celle du Voyage, celle de sa guerre, de son pacifisme acharné. Le faire maintenant. C’est ce qui m’a semblé nécessaire, évident. Partager la fascination qu’exerce cette langue unique, puissante, charnelle ». Felipe Castro

Le vendredi 29/08 : La surprise du jardin à 19h. L’intranquillité, de Fernando Pessoa à 21h. Dans une mise en scène de Jean-Paul Sermadiras, avec Thierry Gibault et Olivier Ythier. « Pour être grand, sois entier : rien en toi n’exagère ou n’exclue. Sois tout en chaque chose. Mets tout ce que tu es dans le plus petit de tes actes. Ainsi en chaque lac brille la lune entière pour la raison qu’elle vit haut ». Fernando Pessoa

Le samedi 30/08 : La surprise du jardin à 19h. Error 404 à 21h : formé au cirque, à la danse, au théâtre, au clown, Eliott Pineau-Orcier s’inspire du cinéma muet pour développer un impressionnant travail sur le mouvement. Un seul-en-scène mêlant mime, acrobatie, ombres chinoises et arts de la marionnette. Une succession de séquences soigneusement chorégraphiées, intégrant musique et vidéos pour un spectacle aussi brillant qu’enjoué !

Le dimanche 31/08 : L’auberge espagnole à 13h, où chacune et chacun apportent ses meilleures quiches, salades, tartes salées ou sucrées, gâteaux. Le bar sera ouvert… Récital à 15h, dans le jardin : musicien et compositeur, le syrien Hassan Abd Alrahman se consacre à l’oud depuis l’âge de 16 ans. Il a étudié la musique traditionnelle du Moyen Orient à Alep. Son style de musique ? Le jazz oriental !

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Uzeste, le village en fête

Jusqu’au 23/08, se déroule à Uzeste (33) la 48ème Hestejada. Un festival créé en 1978 par le musicien Bernard Lubat, une initiative artistique qui privilégie improvisation et convivialité. Loin de la culture standardisée, mêlant sans vergogne innovations musicales et palabres sociales en pays de Gascogne.

​Bientôt quinquagénaire, la 48ème Hestejada (fête au village, en gascon) bat de nouveau le rappel à soixante kilomètres de Bordeaux, dans la commune d’Uzeste. Coorganisé avec la CGT d’Aquitaine depuis le bicentenaire de la Révolution française en 1989, un festival qui ne ressemble à aucun autre, une « mine d’art à ciel ouvert » aussi déjantée que le dénommé Lubat Bernard, percussionniste de renommée internationale mais pas seulement, multi-instrumentiste et jazzman émérite, fondateur du festival et maître œuvrier de la compagnie Lubat de Jazzcogne…

Le signataire du Manifeste des œuvriers dévoile l’événement en un langage fleuri dont il est coutumier : « La Cie Lubat et ses artistes œuvriers associés ne perdent ni leur temps ni leur talent à la pro-duction de spectacles déclarés marchandisants télessivants ! Improètes distingués en libertés, esprits critiques en situation critique, ils risquent leur existence sur l’audacieux fil de l’inventé de l’exploré de l’expérimenté de l’exigé, minoritaires bien ou mal compris ! », commente le batteur-persifleur en son propos « jazzgasconnant » et cognant fort singulier, à jamais déroutant pour les non-initiés ! Rien que çà au programme mais pas seulement, avec une féérie d’étoiles musiciennes, conteuses, chanteuses ou débatteuses dans le ciel de Gascogne jusqu’au 23 août : André Minvielle, Juliette Caplat Dite Kapla, Zabou Guérin, Lucile Marmignon, Louis Sclavis et Benjamin Moussay, Marc Perrone, Margot Auzier, François Corneloup, Fabrice Vieira… Sans oublier, le 22/08, l’hommage à Eddy Louiss !

« C’est quoi l’art ? C’est ce qui n’existe pas, c’est pour ça qu’il faut l’inventer », ose proclamer le musicien émérite, multi instrumentiste à tout vent et contre courant, génial producteur de sons et rimeur de mots.

Qui m’aime se suive Urgent créer, criait l’autre
Sauve qui veut la vie…
À la recherche du contre-temps perdu
Et comme disait Thélonius Monk,
compositeurimprovisionnaire d’en base
« Le jazz c’est la liberté… pensez-y ! »

Bernard Lubat

Outre représentations théâtrales, récitals chansonniers et concerts de jazz (de la clarinette aux percussions, de la trompette à l’accordéon…), avec Alain Delmas (un entretien en date de 2023) à la baguette, l’un des responsables régionaux de la CGT et président d’Uzeste musical, comme de coutume temps forts et débats sont à l’affiche de cette 48ème Hestejada : l’exposition des dessins du regretté Gilles Defacque (« Pour l’exposition tu leur diras bien (…) que c’est pas morbide, bien sûr il y a l’hôpital, il y a la mort mais c’est le processus créatif qui ne peut pas s’arrêter. C’est pas morbide. C’est pas un hommage« ), clown poétique et fondateur du Prato à Lille, cet incroyable Théâtre international de Quartier. Sans oublier les diverses rencontres autour de la guerre en Ukraine et en Palestine, la conférence-débat sur Syndicalisme européen et extrême droite à l’ombre de la traditionnelle cabane du gemmeur (ouvrier chargé de récolter la sève des pins), l’hommage rendu au cinéaste Jean-Pierre Thorn, infatigable filmeur des réalités et luttes sociales, des usines et des immigrés ainsi que celui à Jack Ralite autour de Mon alphabet d’existence, son ultime ouvrage publié aux éditions Arcane 17.

D’ici d’en poètes et paysans cultivateurs de culture artistisans techniciens œuvriers
chercheurs créateurs pionniers passeurs transformateurs faux menteurs…
Pour une colère joyeuse dans un océan d’indifférence généreuse…
Le village comme écrin et ses habitants comme partenaires solidaires salutaires
Humour humeur humanité humidité !

Pour une lutte à vie à vivre éperdue d’avance d’enfance…
Ni d’avant ni d’arrière-garde mais bien plus tôt d’avant les gardes…
Bio diversité créatrice artistique culturelle sociale éducative…
Ne pas confondre éducation populaire et démagogie participative
Ne nous laissons pas simplifier, enfumer, entuber, marchandiser !

Musique, cinéma, théâtre mais aussi réflexion-question-confrontation… Uzeste ? Un lieu privilégié, unique en son genre, où se croisent artistes et chercheurs, universitaires et travailleurs : un festival vraiment pas comme les autres ! Yonnel Liégeois

La 48ème Hestejada : du 17 au 23/08. Uzeste Musical visages villages des arts à l’œuvre, 18 rue Faza, 33730 Uzeste (Tél. : 05.56.25.38.46) – uzeste.musical@uzeste.org).

Œuvriers et Ouvriers

Le swing des œuvriers, de Jean-Michel Leterrier avec la complicité d’Alain Delmas (coédition NVO/IN8, 248 p., 25€), est un bel ouvrage, tant par la photographie que par le texte, qui relate les trois décennies de fréquentation/création entre le festival d’Uzeste et la CGT de la Gironde ! « Le compagnonnage s’est vivifié année après année, les artistes se conjuguant aux ouvriers pour donner naissance aux œuvriers, fabuleux exemples de créolisation », soulignent les deux auteurs. De chapitre en chapitre, entrecoupés de portraits aussi savoureux que cocasses des têtes d’affiche comme des « petites mains » à la réussite du chantier, Jean-Michel Leterrier et Alain Delmas dressent avec allégresse l’aventure culturelle de l’organisation syndicale. Des bourses du travail en 1892 jusqu’à l’élaboration de la « Charte de la lecture à l’entreprise » en 1981…

Plus tard, lancée conjointement par l’UD CGT des Vosges et l’hebdomadaire La Vie Ouvrière, il y aura l’invitation d’un « Grand Témoin » aux représentations du Théâtre du Peuple à Bussang (88) dans les années 2000… Sans oublier les initiatives à chaque festival d’Avignon (84) et à celui de la BD d’Angoulême (16), la présence forte de la CGT des Ardennes au Mondial des Marionnettes de Charleville-Mézières (08), la participation au Printemps des Poètes à Paris et au festival de la poésie de Lodève (34) « Les voix de la Méditerranée »… Sans compter les multiples invitations au siège de la centrale syndicale à Montreuil (93) à des rencontres-débats avec écrivains-comédiens ou plasticiens, l’organisation de plusieurs colloques « Travail-Culture-Syndicat » sous l’égide de la Commission confédérale Culture animée en son temps par Jean-Pierre Burdin puis Serge le Glaunec, eux-aussi singuliers œuvriers d’Uzeste et d’ailleurs dont les portraits manquent à l’appel ! En supplément d’âme, le livre s’enrichit d’un DVD symbolisant le mariage heureux entre texte-image et son !

Le manifeste des œuvriers, de Roland Gori/Bernard Lubat/Charles Sylvestre (coédition Actes Sud/Les liens qui libèrent, 80 p., 9€50), affiche et décline le retour à l’œuvre du désir sous toutes ses formes lorsqu’il sonne aux portes de l’existence : la vie de l’humain qu’on soigne, qu’on éduque, à qui on rend justice, qui s’informe, qui se cultive, qui joue, qui s’associe, qui se bat, fort de la solidarité qui s’offre à qui sait la chercher. Ce manifeste revendique la place de l’homme au centre des activités de production et de création pour lutter contre la normalisation technocratique et financière.

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Saint-George, le Mozart noir !

En six épisodes, le quotidien Le monde consacra sa série d’été au Chevalier de Saint-George. Aux éditions Actes Sud, en mars 2025, Alain Guédé publiait Monsieur de Saint-George, un rival de Mozart. Passionné de musique classique, l’ancien journaliste du Canard Enchaîné se consacre à la réhabilitation du « Mozart noir » et « Nègre des Lumières », injustement ignoré des musicologues patentés.

Alain Guédé voue une passion immodérée pour Mozart ! Jusqu’à ce qu’il découvre que le virtuose s’est fortement imprégné, lors de ses séjours à Paris alors place forte de la création musicale, du courant de la symphonie concertante ainsi que de l’École de violon parisienne, jusqu’à ce qu’il écoute le premier enregistrement des musiques de Saint-George réalisé par l’Orchestre de chambre de Bernard Thomas. Pour lui, une révélation, « une musique absolument magnifique et très expressive, avec un sens de la ligne mélodique qui confine au génie ». Entre le dossier des fausses factures de la Chiraquie et celui de l’extrême-droite qu’il suit pour Le Canard, le discours de Le Pen en mai 96 sur l’inégalité des races fut pour le journaliste un choc terrible. « Dès le lendemain, je décidai d’écrire pour montrer qu’un « noir » était capable de création littéraire et artistique, que déjà au XVIIIème siècle un nègre pouvait être aussi un génie ! » Et de publier alors la première biographie du Maestro…

En ce mois de mars 2025, fort des recherches conduites par la section historique de l’association Le concert de Monsieur de Saint-George, trône en librairie Monsieur de Saint-George, un rival de Mozart, sa biographie revisitée dans une édition revue et augmentée, nouvelle couverture et nouveau titre. Un personnage hors du commun que ce Chevalier, une véritable célébrité de son temps choyée par les grands comme par les petites gens, homme de cour comme des faubourgs, un génie aux multiples facettes : brillant cavalier et meilleur escrimeur du royaume de France, galant danseur et fatal séducteur, violoniste virtuose et talentueux compositeur, chef d’orchestre adulé par les foules parisiennes… Un fils d’esclave qui s’impose par ses seuls talents, le premier homme de couleur initié franc-maçon au sein de la loge des Neufs Sœurs du G.O.D.F. !

Le seul tort de l’enfant né en Guadeloupe en 1739 ? Être mulâtre, fruit des amours interdites entre une esclave sénégalaise débarquée des cales d’un navire négrier et un riche propriétaire terrien installé aux Antilles. La chance de sa vie ? La fierté que Guillaume-Pierre Tavernier de Boulogne éprouve pour un fils aux talents précoces. Quoique métis, le petit d’homme est donc confié dès son retour en métropole aux meilleurs précepteurs et bénéficie de l’éducation d’ordinaire réservée aux rejetons de l’aristocratie de sang et de rang. À l’aube de ses vingt ans, il brille par ses qualités de corps et d’esprit ! Il dirige le Concert des amateurs puis la société des concerts de L’Olympique, considérés comme les meilleurs d’Europe.

À Londres, il se bat en duel contre le chevalier d’Eon, avant de s’engager corps et âme pour la Révolution Française : il crée alors un régiment de Noirs et de métis, la légion de Saint-George, qui combat sur les frontières du Nord. Bien avant, sur l’insistance de la reine Marie-Antoinette dont il fut le maître de musique, Louis XVI envisage en 1776 de le nommer à la direction de l’Académie royale de musique, le futur Opéra de Paris. Un « Noir » dans le fauteuil de Lulli et de Rameau ? À la nouvelle, quelques divas mal embouchées orchestrent une véritable cabale contre le « demi-nègre », déclarant publiquement dans un placet que « leur honneur et la délicatesse de leur conscience ne leur permettraient jamais d’être soumises aux ordres d’un mulâtre ».

La polémique enfle. À l’égal de la querelle des « Bouffons » hier et de la future « bataille d’Hernani » demain… Des jardins de Versailles à ceux du Palais-Royal, elle embrase le tout-Paris jusqu’à ce que le roi recule devant l’ampleur de la contestation. « Cet épisode constitue sans doute la première grande affaire de racisme de la société moderne », souligne Alain Guédé, le biographe du Chevalier et fondateur de l’association qui se bat pour la réhabilitation de sa mémoire et de son œuvre. Pour le journaliste du Canard Enchaîné, « c’est le premier interdit professionnel de l’histoire liée à la discrimination raciale ». Et d’affirmer qu’avec l’affaire Saint-George, le monde civilisé est invité pour la première fois à répondre à une question de fond : quand on ne les réduit pas à l’état de bétail ou de domestique, les Noirs peuvent-ils développer les mêmes qualités que les Blancs ?

Face à Saint-George, la réponse ne prête même pas à débat : homme des Lumières, franc-maçon éclairé, ardent défenseur de la Révolution Française en 1789, il composera au total 12 symphonies, 25 concertos pour violon, un concerto pour clarinette, 18 quatuors à cordes et divers opéras, déclenchant les passions à la direction d’orchestre et imposant un style musical qu’on finira par confondre avec celui de Mozart, son contemporain. C’est peu dire de la grandeur et du talent du personnage ! « Les valeurs dont Saint-George est porteur sont des valeurs qu’il nous faut continuer à défendre », reprend Alain Guédé. « Saint-George est un personnage fabuleux, tant pour son humanisme que pour sa musique. C’est pourquoi notre association se bat pour réhabiliter sa mémoire et inviter à la (re)découverte de cet oublié de l’histoire pour cause de racisme ». Une victime de la double peine au lendemain de sa mort en 1799 : il est banni des manuels, tant par les historiens que par les musicologues, lorsque le perfide Napoléon rétablit l’esclavage en 1802 ! Le nègre des Lumières, « Voltaire de la musique » selon l’abbé Grégoire, « Watteau de la musique » selon La Laurencie, s’enfonce alors dans une nuit de deux siècles.

Un vrai défi à relever désormais pour l’association Le concert de Monsieur de Saint-George qui organise moult manifestations en l’honneur du Chevalier : permettre à un public mélomane ou non de goûter aux grandes œuvres du répertoire, réhabiliter la mémoire d’un artiste de haute stature, signifier à chacun que la couleur de peau n’est pas une référence sur l’échelle du talent, affirmer haut et fort qu’en chaque petit d’homme sommeille un Mozart blanc, noir ou basané, qu’il est interdit d’assassiner… « La vie du Nègre des Lumières invite quiconque à prendre son destin en main », souligne avec force conviction Alain Guédé, « chacun est invité à se battre, comme Saint-George l’a fait durant la Révolution Française, pour un idéal de fraternité et de liberté ». Yonnel Liégeois

Monsieur de Saint-George, un rival de Mozart, par Alain Guédé ( éd. Actes Sud, 352 p., 24€50). Le concert de Monsieur de Saint-George, 172 boulevard Vincent Auriol, 75013 Paris (Tél : 06.80.64.02.50).

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Les Mécanos, festifs et combatifs

En tournée jusqu’à l’automne, les Mécanos sortent Usures, leur premier album. Ces dix chanteurs, percussionnistes et stéphanois, reprennent et réinventent les chants de lutte en occitan et en français. Les Mécanos ? Un plein de vitamines garanti !

Musicien de formation, Sylvère Décot avait envie de chanter en occitan, la langue de ses grands-parents. On lui a alors parlé d’un groupe de copains du côté des Monts du Pilat qui bringuaient en reprenant des chants traditionnels du coin. Il les a rencontrés et le groupe s’est peu à peu monté. « Au début, on était quatre, maintenant, on est dix », explique-t-il. « Nous sommes nés au sud de Saint-Etienne à la frontière de l’Occitanie venant d’un milieu ouvrier ou paysan. Nous voulions parler de là d’où nous venions et défendre l’idée de classes sociales ». Parmi les membres des Mécanos dont la moyenne d’âge avoisine la trentaine, peu étaient musiciens à la base, certains étaient boulanger, menuisier ou employé à la poste. Beau parcours, depuis quatre ans ils sont tous devenus professionnels, intermittents du spectacle.

Pour célébrer la mémoire ouvrière comme les luttes actuelles, ils réaménagent les chants traditionnels comme « Les Canuts » d’Aristide Bruant et en inventent d’autres qu’ils chantent en français et en occitan. « Deman matin me levarai pas/Me’n anirai pas trabalhar » (Demain matin je ne me lèverai pas/Je ne m’en irai pas travailler). « Avec le titre Demain matin, on a imaginé la réaction des ouvriers de la manufacture d’armes fraîchement installée au lendemain de la fusillade du Brûlé en 1869, encore présente dans la mémoire des Stéphanois », explique Sylvère Décot. « Face à cette répression de la grève des mineurs de La Ricamarie qui a fait 14 morts, on les a imaginés refusant de fabriquer des munitions qui servaient à tuer leurs confrères ».

« Vènon coma lo tronaire que baronta/Dins lo boès tot es pasmens tant tranquile » (Ils viennent comme le tonnerre qui gronde/Dans le bois tout est pourtant si tranquille). Avec « Tronaire » (le tonnerre), leurs voix s’élèvent contre la déforestation qui sévit un peu partout et notamment dans le Massif central. « Et le monde subit les décisions des riches et leur soif de profit ». Les Mécanos sont aussi un peu métallos. Outre les éléments classiques de batterie, ils fabriquent de nouveaux instruments faits de clés, de bidons ou de pots d’échappement. Leurs voix savamment mêlées sont rythmées par des trouvailles de percussions, ce qui inscrit leur polyphonie dans la modernité et la rend joyeuse et dansante même si les sujets sont graves. Dès le départ, le groupe s’est frotté au réel en allant dans les prisons, les écoles, les maisons de retraite où les aînés ont partagé leurs souvenirs. Des rencontres qui nourrissent leur répertoire et leur réflexion. Sylvère se souvient ainsi d’une Ardéchoise qui racontait ne pas oser parler « patois » tellement il paraissait « pouilleux »

En 2023, ils ont participé à un projet sur la mémoire industrielle à Chazelles-sur-Lyon et Feurs (42). Tels des ethnologues, ils ont mené l’enquête auprès des musées et des médiathèques pour élaborer des chansons qu’ils ont travaillées avec les élèves de deux collèges pour créer un spectacle sur place. Maintenant, les voilà embarqués pour deux ans sur un projet à Givors (69) où fut implantée l’usine Fives-Lille qui fabriqua des charpentes métalliques ou le moteur des avions Hispano. Ils récolteront les témoignages des anciens ouvriers sur leurs grèves et leurs métiers. Et de créer alors livret sonore et podcasts, ensuite un concert spectacle… Comme l’on dit en occitan, boulégan ! Amélie Meffre, photos Wilfried Marcon

Usures, les Mécanos (L-EMA, L’Eclectique Maison d’Artistes / InOuïe Distribution). Les Mécanos en tournée

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L’ouvrir, ne point se taire…

Au théâtre 11-Avignon (84), Morgan.e Janoir présente L’ouvrir. Un trio de femmes, interprètes et musicienne, pour narrer avec humour et sensibilité les choix de vie de chacun, libérer la parole de chacune. Une invitation au public à assumer préférences et engagements.

Elle sourit, la jeune femme, pleinement heureuse et épanouie ! Qui l’affirme, persiste et signe : un boulot durable, un appart à Paris, un petit ami qui l’invite à déménager et à le rejoindre pour une vie à deux… « La ville brille de mille feux, J’ai jamais été aussi heureu…se. Je me réjouis de commencer. Commencer ce qui m’est dû – commencer ma vie à Paris ». Alors, pourquoi cette hésitation, ce doute qui l’envahit à l’heure où son chéri lui fait si belle proposition ? Elle qui peine à mettre des mots sur les maux profonds qui la taraudent, sans trop comprendre encore, elle ose L’ouvrir. « Ouvrir sa gueule pour dire non, un cri hurlé du plus profond de ne pas faire ça, de ne pas dire oui et emménager avec chéri » !

Ainsi parle Alex, alias Pauline Legoëdec convaincante de vérité et de sensibilité dans sa confession, ce dévoilement public. Accompagnée sur les planches par Valentine Gérinière à la flûte traversière, et de Morgan.e Janoir l’auteure de la pièce et confidente de l’héroïne… Qui libère enfin sa parole, non sans humour, pour annoncer la couleur. Une surprenante révélation depuis qu’elle a poussé un soir la porte d’un bar à l’ambiance particulière : Alex préfère et aime les filles ! Un « coming out », tout en finesse et tendresse, pour se libérer des interdits et non-dits, trouver et prendre sa place : être soi enfin, vivre en pleine liberté sans crainte du futur ni du regard des autres. Un trio lumineux qui invite chacune, chacun à ne jamais hésiter à emprunter le chemin qui lui convient, d’assumer son devenir quoi qu’il en coûte. Yonnel Liégeois, photos Thalie Alvesteguie

L’ouvrir, Morgan.e Janoir : jusqu’au 24/07, 11h45. Le 11-Avignon, 11 boulevard Raspail, 84000 Avignon (Tél. : 04.84.51.20.10).

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Ubu président, merdre alors !

Au théâtre du Balcon d’Avignon (84), Isabelle Starkier présente Ubu Président. Une adaptation du chef d’œuvre d’Alfred Jarry, signée Mohamed Kacimi. Deux chômeurs patentés, le père et la mère Ubu, rêvent devant le frigo vide : gagner l’élection présidentielle.

Père Ubu, imaginé dès 1896 par l’écrivain facétieux Alfred Jarry, était dès ses origines obscures à la fois capitaine de dragons, comte de Sandormir, roi de Pologne, docteur en pataphysique, grand maître de l’ordre de la Gidouille, etc. Désormais, sous la plume de l’écrivain et dramaturge Mohamed Kacimi, qui adapte l’œuvre célébrissime, Ubu veut devenir Président. Le drame, c’est qu’il est élu ! Pour cette nouvelle version, la mise en scène est d’Isabelle Starkier, les musiques signées Alain Territo. Ubu Président est devenu une désopilante comédie musicale. Avec Stéphane Miquel, dans la peau grasse du père Ubu, parfait dans ce rôle de grand guignol effrayant. Clara Starkier est une mère Ubu d’une belle sottise, qui roucoule d’amour pour son débile d’époux. Les musiciens comédiens Stéphane Barriere, Michelle Brûlé et Virgile Vaugelade sont autant à l’aise instruments en main que lorsqu’ils chantent ou jouent la comédie.

Mohamed Kacimi a frappé juste. Père Ubu est un beau parleur, qui éructe, harangue des foules avec une démagogie fantastique et n’a qu’un seul et unique but : capter pour lui et ses amis, mais en vérité surtout pour lui, toutes les richesses de la nation. Si l’on efface un peu, juste un peu, la farce, l’image de personnages actuels se matérialise sans la moindre erreur possible. Donald Trump par exemple… Passer de chômeur professionnel à locataire du palais présidentiel ne pose aucun cas de conscience à Ubu. Du moment qu’il y a du fric à faire. Les pauvres seront toujours plus fauchés ? Qu’importe à ces personnages qui flirtent avec les idéologies les plus nauséabondes. Voilà « une réflexion sur les enjeux mondiaux contemporains tout en redécouvrant ce classique de la littérature française », pointe l’auteur.

Le langage vert de père et mère Ubu est conservé, juste un peu modernisé. Leur « risible et terrifiante » ascension sociale mériterait presque que l’on précise dans le programme que « toute ressemblance avec des personnes existant ou ayant existé… ». Gérald Rossi

Ubu président, Isabelle Starkier : jusqu’au 26/07, 18h30. Théâtre du Balcon, 38 rue Guillaume Puy, 84000 Avignon réservations (Tél. : 04.90.85.00.80).

« Ubu c’est l’emblème du tyran, mais d’un tyran ridicule, pathétique, comme notre 21ème siècle sait en produire à la pelle – à tarte ! C’est celui devant lequel on hésite entre rire et pleurer, celui qui n’a plus même l’air vrai : un dictateur en carton-pâte maquillé sous les oripeaux populistes de la démocratie ». Isabelle Starkier, metteure en scène

« J’ai conçu cette pièce comme un cri d’alarme. À travers les aventures grotesques d’Ubu, je veux montrer comment la démocratie peut basculer, d’un moment à l’autre, dans l’absurde et la violence quand la démagogie l’emporte sur la raison. C’est l’ambition que je porte avec cet Ubu : faire du rire une arme contre l’obscurantisme, rappeler que l’art reste un des derniers remparts contre la folie des hommes ». Mohamed Kacimi, auteur

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Cisaruk et Aragon, la fiancée du poète

Le 19/07, au festival Jean Ferrat d’Antraigues (07), Annick Cisaruk et David Venitucci présentent Qu’est-ce qu’il m’arrive ? Riche des compositions originales de l’accordéoniste, un récital à forte intensité où la chanteuse épouse les rimes et vers de Louis Aragon, l’immense poète du XXème siècle.

Public collé-serré, le piano à bretelles entame sa litanie. Jusqu’à ce que la dame en noir enchaîne de la voix sur la scène de l’espace culturel Christine Sèvres d’Antraigues… Regard complice, œil malicieux, la Cisaruk se révèle convaincante, émouvante ! Après Ferrat, Ferré et bien d’autres, elle ose à son tour visiter et se mettre en bouche la poésie d’Aragon. Un spectacle conçu avec le regretté Bernard Ascal, lui-même poète et porteur de moult gènes artistiques. Pour la plupart, des poèmes méconnus, posés sur les mélodies inédites de David Venitucci, permettant ainsi au public enthousiaste de porter un regard neuf sur la grande œuvre du poète. La preuve ? Ici, il ne sera pas question de ses yeux, mais de La main d’Elsa, « Donne-moi tes mains dont j’ai tant rêvé (…) que je sois sauvé / Lorsque je les prends à mon pauvre piège / De paume et de peur de hâte et d’émoi ».

Un Aragon surprenant, détonant, loin de l’image figée du communiste intransigeant ou du dandy décadent, un homme de lettres et poète pris en étau entre doctrine et idéaux libertaires, amoureux des arts et de la beauté, s’enivrant des mots et des corps de l’autre, hanté par le souvenir de la guerre… Chantre de la femme et des étoiles, « des vertes et des pas mûres (…) un bateau /Des bonbons des fleurs /De toutes les couleurs ».

Une palette d’émotions qui s’évade du micro pour toucher sa cible plein cœur, spectateurs esbaudis par tel surplus de sensations !

La question, Aragon se la pose : « Qu’est-ce qu’il m’arrive ? Chaque mot que je dis me découvre (…) me trahit ». La belle interprète la fait sienne. En compagnie de Didier-Georges Gabily le grand auteur dramatique trop tôt disparu, elle aura découvert théâtre et littérature. En 1981, elle entre au Conservatoire de Paris. Sous la direction de Marcel Bluwal, elle joue Le Petit Mahagonny de Brecht au côté d’Ariane Ascaride, régulièrement elle foulera les planches sous la houlette de Giorgio Strehler et Benno Besson. Derrière le micro, elle fait les premières parties des récitals de Pia Colombo et Juliette Gréco. D’hier à aujourd’hui, Annick Cisaruk cultive ses talents avec la même passion. Toujours elle aura mêlé chant, théâtre, comédie musicale.

Un moment crucial pour la chanteuse et… l’amoureuse ? Sa rencontre avec les doigts d’orfèvre de David Venitucci ! Du classique au jazz, en passant par la variété, d’une touche l’autre, le musicien compose et libère moult mélodies enchanteresses. Lorsqu’il n’accompagne pas Patricia Petibon ou Renaud Garcia-Fons, Michèle Bernard à la chanson ou Ariane Ascaride au théâtre, en duo ils écument petites et grandes scènes. De l’Olympia au caboulot de quartier, elle éprouve autant de bonheur et de plaisir à chanter. « Je prends tout de la vie », affirme avec conviction la fiancée du poète.

« C’est une chose étrange à la fin que le monde / Un jour je m’en irai sans en avoir tout dit », clame Louis Aragon, le grand poète. « Ces moments de bonheur ces midi d’incendie (…) N’ayant plus sur la lèvre un seul mot que merci / Je dirai malgré tout que cette vie fut belle ». Le récital l’est aussi ! Yonnel Liégeois

Qu’est-ce qu’il m’arrive ? Louis Aragon, Annick Cisaruk et David Venitucci : le 19/07, à 17h30. Festival Jean Ferrat, Place de la Résistance, 07530 Antraigues (Tel : 06.99.11.54.88).

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