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Le travail aux grilles du Luxembourg

Jusqu’au 14 juillet à Paris, sont accrochés aux grilles du Jardin du Luxemboug des « EtreS au travail » (Photos Magnum). Une exposition photographique qui met un coup de projecteur sur le vécu de millions d’hommes et de femmes à travers le monde. Sous le regard de Bernard Thibault, le représentant des syndicats français à l’Organisation Internationale du Travail (O.I.T.). Propos recueillis par Dominique Martinez

 

Bernard Thibault, représentant des syndicats pour la France à l’OIT et ancien secrétaire général de la CGT, nous partage son regard sur une petite sélection de photographies.

Fishermen, Weligama, South Coast, Sri Lanka, 1995 © Steve McCurry/Magnum Photos / Pêcheurs perchés. « Telle une fresque, cette photo montre des pêcheurs, superbes, sur leur perchoir. C’est aussi le symbole de l’instabilité et de la précarité dans lesquelles vivent de plus en plus de travailleurs aujourd’hui ».

Plantation de riz chez les lolo noirs, région de Cao Bang, Vietnam, 2015 © Jean-Michel Turpin. « Malgré les avancées technologiques, il reste des tâches basiques – ici, planter du riz – que seuls des femmes et des hommes peuvent accomplir. L’objectif est de se battre et de créer les conditions pour un travail décent, avec des rémunérations à la hauteur, des horaires à respecter, etc., car c’est dans le domaine des travaux manuels que le travail décent est le moins respecté dans le monde ».

Staff working at DF-ROBOT, siège d’une entreprise de robotique open source, Shanghai, China, 2015 © Jonas Bendiksen/Magnum Photos. « Une forme de figure mécanique à image humaine laisse entrevoir la question de l’impact des technologies d’aujourd’hui sur le travail et la vie quotidienne. Il n’y a pas de fatalité quant aux conséquences de leur usage. Le défi sur les finalités de ces évolutions est en revanche de première importance, d’où la volonté que ces évolutions se fassent en toute transparence, en s’appuyant sur un débat démocratique qui permette aux travailleurs d’intervenir. »

Jean-Michel, fondeur de l’aciérie de Saint-Saulve, France, 2008 © Jean-Michel Turpin – Fondeur à l’aciérie de Saint-Saulve dans le Nord. « L’ouvrier fondeur a des allures de chevalier blanc au milieu de cette aciérie, un environnement de travail particulièrement pénible et usant, avec chaleur, bruits et cadences. C’est une représentation héroïque du travail, au cœur de la transformation de la matière en objets usuels ».

Brick kilns marooned in water, Ashulia, Bangladesh, 2010 © Jonas Bendiksen/Magnum Photos – Ouvrier bengali sortant les briques de l’eau après un orage. « Voilà un travail directement lié aux effets des bouleversements climatiques qui frappent déjà certaines zones du globe, notamment parmi les plus pauvres. Il montre l’enjeu de la redéfinition des modes de production et d’échange à l’échelle internationale, pour faire face aux impératifs environnementaux ».

At the offices of Turkcell, Istanbul, Turkey, 2013 © Jonas Bendiksen/Magnum Photos. Bureaux de la Turkcell, opérateur de téléphonie, Istanbul. « Un open space, un espace de travail ouvert. Cela laisserait croire à un espace de travail collectif, convivial, alors que très souvent c’est en réalité une forme d’organisation géographique du travail conçue pour espionner et surveiller encore un peu plus un travail de plus en plus individualisé ».

Atelier Valentino in Rome, Italy, 2015 © Jerome Sessini /Magnum Photos. Atelier de la maison de couture Valentino, Rome. « Les petites mains de la haute couture montrent que le travail peut être un art. Or, malgré cette dimension de création, ces métiers restent très mal payés, alors que les produits finaux sont vendus parfois des fortunes puisque nous sommes dans le secteur du luxe ».

Modern Gallery of the Menil Collection, Houston, Texas, USA, 2000 © Thomas Hoepker / Magnum Photos. Surveillants dans une salle de la Menil Collection, Houston. « Dans une des œuvres d’art exposées dans cette salle de musée, un être humain est en position assise alors même que les surveillants, de vrais êtres humains, sont, eux, debout. Le contraste, la contradiction sont frappants. On se demande si ce ne sont pas les œuvres qui surveillent les surveillants ».

Usine d’électroménager, Shangai, Chine, 2006 © Jean-Michel Turpin. « Cette photo, qui montre une rangée d’ouvrières anonymes devant une chaîne de montage, n’a une dimension humaine que parce que l’une des ouvrières a le visage tourné vers l’objectif. Ce regard empêche la photo d’exprimer une inhumanité totale. Il y a presque une forme d’interpellation ».

Hospital cafeteria of Asti, Italy, 2011 © Steve McCurry / Magnum Photos-Alex Majoli/Magnum Photos. Cuisines de l’hôpital, Asti, Italie. « La préparation des repas participe à l’ensemble de la chaîne de santé. Il y a un énorme contraste entre l’objet même de l’établissement – la santé des individus – et un espace de travail très confiné, pénible ».

Factory workers doing quality control checks, Shanghai, China, 2012 © Olivia Arthur / Magnum Photos. Ouvrières au poste de contrôle qualité – Shanghai, Chine. « Cette photo illustre à nouveau un paradoxe : la production industrielle a été obligée d’imaginer des postes de contrôle pour vérifier la qualité des produits en bout de fabrication. Mais le travail des contrôleuses est également un travail à la chaîne, dans une tâche routinière, dos à dos et qui renvoie à l’individualisation des personnels ».

EMI – Saipem, Black Sea, Turkey, 2001 © Ian Berry / Magnum Photos. Forage pétrolier sur la Mer Noire, Turquie. « Même lorsqu’il est individualisé par des formes de management qui y incitent, le travail reste très souvent le résultat d’un travail collectif. Ici, au milieu de l’exploitation d’un gisement pétrolier, on voit un travail d’équipe avec une répartition des tâches. En même temps, c’est bien l’avenir de la planète qui est en jeu : on ne pourra pas continuer à prélever ses ressources aussi aveuglément qu’on l’a fait durant ces dernières décennies ».

 

À voir aussi :

Usimages, jusqu’au 15/06 sur l’agglomération Creil Sud Oise (60). Comme les précédentes, cette troisième édition d’une biennale photographique au contenu fort original et ciblé s’attache à explorer les liens entre art, travail et entreprise. Avec cette question lancinante : comment rendre compte de la réalité du travail lorsque le regard photographique se pose souvent avec peine au coeur de l’usine ou du bureau ? Treize superbes expositions, gratuites et ouvertes à tous, dans des parcs et lieux publics sur les communes de Creil. L’oeil averti et stylisé, interrogatif ou contemplatif de photographes contemporains, français et étrangers. Les deux coups de coeur de Chantiers de culture : « La mélodie des échafaudages » du taiwanais Huang Sheng-Min à la Halle Perret de Montataire, « La CGT à la une, des slogans et des images » avec une sélection des Unes de l’hebdomadaire La Vie Ouvrière accrochées aux grilles du square Philippe Decourtray à Nogent-sur-Oise. Yonnel Liégeois

Manuscrits de l’extrême, jusqu’au 07/07 à la BNF François-Mitterrand de Paris. Les textes microscopiques rédigés par Blanqui dans sa prison, le message d’un résistant anonyme écrit sous l’assise de sa chaise de torture, des petits papiers jetés du wagon de déportation, la révélation couchée sur feuille de Blaise Pascal, le sang du prisonnier comme encre sur la chemise… Au total, ce sont 150 manuscrits (quatre thématiques : Prison, Passion, Possession, Péril), émouvants et inattendus qui s’offrent à la vision et à la lecture du visiteur. Des mots écrits dans l’urgence ou sous le feu de la passion, à l’heure souvent des moments ultimes quand la mort est annoncée ou quand la faucheuse a frappé l’être aimé, des mots pour survivre ou espérer, des mots d’une puissance insoupçonnée à l’heure dernière ou pour survivre face à l’enfermement ou à la catastrophe, pour exprimer l’amour fou ou les hallucinations. Des manuscrits de larmes et de sang, d’utopies et de rêves, de passions dévorantes et d’espoir aussi, une magnifique exposition d’une grande puissance évocatrice. À ne surtout pas manquer ! Y.L.

 

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Les droits de l’Homme prennent la pose

Jusqu’en juin 2019, deux artistes de la prise de vue, Sebastião Salgado et Clarisse Rebotier, couvrent de leurs œuvres les murs du Musée de l’Homme, à Paris. Pour commémorer les droits du même nom, adoptés en 1948 par l’ONU. Place du Trocadéro, une pose s’impose.

 

À l’occasion du 70ème anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’homme, le Muséum national d’histoire naturelle, à Paris, organise une série d’expositions, conférences et projections destinées à commémorer l’événement. Adopté le 10 décembre 1948 par la toute jeune ONU, le texte définit les droits fondamentaux inaliénables au plan civil, politique, social, économique et culturel inhérents à toute personne humaine. Le droit à l’éducation, au travail, à la liberté d’opinion, la protection des enfants…

De tous les artistes invités au Musée de l’homme (situé dans une aile du Palais de Chaillot où fut signé le texte), le photoreporter brésilien Sebastião Salgado est sans doute le plus connu. Du Kenya aux Philippines, de l’Inde au Rwanda, en passant par l’Angola, l’Algérie, la Bosnie, l’ancien professeur d’économie a témoigné des conditions de travail dans les mines d’or ou les champs de pétrole, des injustices frappant les paysans sans terre du Sertão, des atrocités de la guerre, des dégâts de l’homme sur la nature, du déracinement. Aussi des beautés du monde, comme ce désert au sud de Djanet (Algérie) où un Touareg se recueille. Salgado a puisé dans quarante

Co MNHN – JC Domenech

ans de travail pour illustrer chacun des trente articles de la Déclaration.

Clarisse Rebotier, quant à elle, s’est focalisée sur le seul article 13 qui stipule que « toute personne a le droit de circuler librement et de choisir sa résidence à l’intérieur d’un État ». L’artiste a proposé à des réfugiés et à des demandeurs d’asile de les photographier sur le Parvis des droits de l’homme. « Pour le symbole, bien sûr, et parce que ces gens ont leur place ici ». D’où le titre de sa série, « Hic et Nunc », « Ici et maintenant ». De rencontres en ateliers, Khadija, Gabriel, Hissen, Sahil et vingt-six autres ont accepté de poser. Seuls ou à deux. Quelques-uns se tiennent par la main. Derrière eux, la tour Eiffel. Ils sourient.

Sauf Adema, dont le regard semble se perdre au-delà de l’objectif. Jean-Philippe Joseph

 

Sebastião Salgado

Les photographies de Sebastião Salgado illustrent certains des articles de la déclaration, tels que le droit à l’asile, à la liberté de pensée, de conscience et de religion, le droit au travail, et d’autres encore. Des articles qui font particulièrement échos aux valeurs humanistes portées par le Musée depuis sa création en 1937 et que le

© MNHN – JC Domenech

photographe illustre en portant un regard rétrospectif sur son œuvre.

Tout au long de 40 ans de carrière, trente photographies réalisées dans 20 pays : Afghanistan, Angola, Algérie, Bosnie, Brésil, Éthiopie, France, Hong Kong, Inde, Indonésie, Italie, Kenya, Mexique, Mozambique, Philippines, Rwanda, Somalie, Soudan et Tanzanie. Des images comme autant de témoignages émouvants qui incarnent la nécessité de défendre au quotidien les droits énoncés dans la Déclaration universelle des droits de l’Homme, quelle que soit la région du monde concernée, soulignant la portée universelle de ce texte. « Je ne veux pas qu’on apprécie la lumière ou la palette de tons. Je veux que mes photos informent, provoquent le débat », déclare Sebastião Salgado.

 

Clarisse Rebotier

Pour réaliser cette série d’une trentaine de clichés, Clarisse Rebotier a rencontré des dizaines de personnes ayant fui la guerre. Pourtant, ces portraits représentent des personnes sereines et souriantes. « Ils sont joyeux. Ce sont des battants ! Je voulais montrer que les personnes réfugiées sont d’abord des citoyens, incroyablement emplis d’émotions et de vie », confie l’artiste. Pour cette série, la photographe a souhaité monter un projet participatif : les sujets sont devenus auteurs, ils ont tiré eux-mêmes leur portrait en chambre noire. Ces photographies deviennent un plaidoyer pour la solidarité, prises sur l’esplanade des Droits de l’Homme, au Trocadéro, à l’ombre du Musée de l’Homme qui reste très attaché

Rose et Khadija-Co C.Rebotier

aux valeurs humanistes et universalistes, qui ont présidées à sa création en 1937.

Si l’accueil de la diversité et l’intégration des réfugiés sont actuellement un défi pour l’Europe et pour la France, ils mobilisent également des principes humanistes et universalistes chers au Musée de l’Homme. Ces photographies deviennent un plaidoyer pour la solidarité, dans lequel les préjugés sur les immigrés sont déconstruits peu à peu. « J’entends parler souvent des « gens différents », mais je n’ai pas encore compris de quoi ils sont censés être différents », affirme Clarisse Rebotier.

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Gérald Bloncourt, l’œil partagé

En ce 29 octobre 2018, le photographe haïtien Gérald Bloncourt est décédé à Paris. Opposant à la dictature en Haïti, expulsé et réfugié en France, il conte en images cinquante ans d’histoire populaire. Un homme à la chaleur communicante, à la main fraternelle, à l’œil partagé : un poète, un peintre, un créateur !

« C’était un conteur extraordinaire, mais aussi un militant très dur », témoigne Isabelle Bloncourt-Repiton, son épouse, en référence à l’engagement sans faille du photographe qui nous a quittés le 29 octobre, à la veille de ses 92 ans. « Son rêve de jeunesse ? Devenir peintre, mais il était trop militant et actif », ajoute-t-elle. Enfant métis de parents français, né le 4 novembre 1926 dans le sud d’Haïti, il crée en 1944, avec d’autres intellectuels, le Centre d’art d’Haïti, pour la promotion de la création artistique. Deux ans plus tard, en janvier 1946, il est l’un des leaders de la révolution des Cinq Glorieuses. En cinq jours, le pouvoir est renversé mais la junte qui s’installe traque les jeunes communistes. Gérald Bloncourt est expulsé. « Il est resté viscéralement attaché à son île », poursuit sa femme. « En 1986, quand la dictature est tombée, il a créé un comité pour faire juger les Duvalier. Il a fait

DR, Gérald Bloncourt

tout ce qu’il a pu pour que ce type ne meure pas tranquille. C’est un combat qu’il n’a jamais lâché ».

À Paris, après son expulsion d’Haïti, il obtient des papiers sous la protection d’Aimé Césaire et se met à la photo. Embauché par le quotidien « L’Humanité », il découvre les immenses bidonvilles de la région parisienne. Devenu reporter indépendant en 1958, il couvre la manifestation anti-OAS du 8 février 1962 qui fit neuf morts au métro Charonne. « Il s’est mis à photographier les conditions de travail », résume Isabelle Bloncourt-Repiton : il suit la construction de la tour Montparnasse (1969-1973), « étage par étage », et se fond dans la communauté portugaise, dont le destin lui tient à cœur. En 1974, il est à Lisbonne pour la Révolution des Œillets et immortalise les capitaines d’avril.

Dès lors, ses clichés fleurissent à la une de nombreux journaux : L’Express, Témoignage Chrétien, L’Humanité, Le Nouvel Observateur, La Vie Ouvrière à laquelle il restera fidèlement attaché : chaque année, jusqu’en 2017, il participe au repas fraternel des « Anciens » ! Malade depuis trois ans, « il

DR, Gérald Bloncourt

a toujours continué à écrire, à dessiner », confie son épouse. Gérald Bloncourt avait achevé en avril une fiction aux accents autobiographiques, dans laquelle « il livre en quelque sorte son testament aux générations futures d’Haïti ».

Ma première rencontre avec Gérald remonte à la fin des années 1970, nos routes convergeront plus tard dans les couloirs d’autres rédactions, celles de Témoignage Chrétien et de La Vie Ouvrière. En ce temps-là, je suis animateur national à la J.O.C. (Jeunesse Ouvrière Chrétienne), un mouvement d’éducation populaire alors florissant. Jeune rédacteur à « Jeunesse Ouvrière », le mensuel de l’organisation, intimidé, je croise le photographe, sacoche en bandoulière, la démarche intrépide et le sourire bienveillant. Il vient nous livrer ses photos ! Un jour, avec le don du partage qui le caractérisait, en actes et en paroles, il m’offre les tirages noir et blanc de deux de ses photographies que nous avions publiées. L’une quelque peu jaunie, l’autre mieux conservée, les deux depuis ne m’ont jamais quitté en dépit des aléas de la vie, heurts et déménagements ! Pour moi, elles symbolisent tout l’art de Gérald Bloncourt : son amour sans bornes des hommes debout et en bleu de travail, sa foi en l’avenir du monde et de la jeunesse, joyeuse ou mutilée,  son attention sans cesse renouvelée et jamais rassasiée aux « gens de peu ».

Plus qu’un photographe, un déclic fraternel qui savait aussi peindre l’autre et décliner le poème ! Yonnel Liégeois, avec Culturebox

Les funérailles de Gérald Bloncourt auront lieu le lundi 5 novembre au Père Lachaise. RDV à 14h30, entrée principale du cimetière, Bd de Ménilmontant, Paris 11e. La cérémonie se déroulera à 15h30 au Crématorium du Père Lachaise, salle de la Coupole, 75020 Paris. Ni fleurs ni couronnes, dons possibles à  l’association Haïti Futur.

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Art&Mondes du travail, chapitre 3

Les rapports qu’entretiennent l’activité artistique et l’entreprise industrielle ou commerciale, et donc la « société du travail », connaissent aujourd’hui une acuité nouvelle. Un séminaire, intitulé Art&Mondes du travail, fut organisé sous l’égide du ministère de la Culture d’avril à novembre 2015.

Au fil des cinq séances, les participants (directions d’entreprise, entrepreneurs, comités d’entreprises, syndicats, associations culturelles ouvrières territoriales, artistes, chercheurs en sciences du travail) ont confronté leurs réflexions et leurs expériences, mesuré les évolutions, débattu de l’ampleur des enjeux et défis.

En mars 2017, une publication au titre éponyme (disponible auprès de la Direction de la création artistique – service des arts plastiques ((MCC) : jean-yves.bobe@culture.gouv.fr) a rendu compte de ces travaux.

Au fil des semaines, Chantiers de culture proposera à l’attention de ses lecteurs plusieurs de ces contributions. Troisième livraison : le texte d’Yves Clot, titulaire de la chaire de psychologie du travail au Conservatoire national des arts et métiers (Cnam), initialement paru dans la rubrique « Forum » du quotidien La Croix. Yonnel Liégeois

 

 

LE TRAVAIL CONTRE LA CULTURE ?

Quand l’activité professionnelle manque d’inspiration, elle finit par empoisonner la vie entière. Métamorphosée en consommable culturel, l’œuvre d’art, qui n’a pas d’adresse chez le désœuvré, n’est plus qu’un tranquillisant.

 

Il faut remettre la France au travail. L’argument est à la mode. Et, sur les tribunes, l’approximation n’effraie pas. Efficacité et intensification du travail seraient purement et simplement la même chose. Pourtant, dans la réalité professionnelle, la course aux chiffres mine l’intelligence du but à atteindre, l’ingéniosité et la qualité  de l’acte. La tyrannie du court terme laisse les femmes et les hommes aux prises avec un compactage du temps qui use le corps et l’esprit, parfois jusqu’à la rupture. L’obsession des résultats et le fétichisme du produit imposent la démesure d’un engagement sans horizon. Travaillez plus : expirez, inspirez. Du rythme ! Le travail est fait pour travailler ! On respire dehors ! Et pourtant, sous le masque d’une mobilisation de tous les instants, une immobilisation psychique insidieuse fait son nid. D’un côté s’avance une sorte d’« externalisation de la respiration », figure moderne du travail « en apnée ». Mais, de l’autre, cette suractivité ressemble de plus en plus à un engourdissement. Le travail est  malade, enflammé et éteint à la fois. Gâté par le manque d’air, il essouffle ceux qui travaillent sans reposer les autres, ceux qui sont livrés à la respiration artificielle des appareils du chômage de masse. De grâce, ne mettons pas ce type de travail au centre de la société. Il y est déjà trop.

L’efficacité du travail est pourtant tout le contraire de cette intensification factice. Car, au fond, travailler – on le sait, on le sent –, c’est aussi le loisir de penser et de repenser ce que l’on fait. C’est le temps que l’on perd pour en gagner, l’imagination de ce que l’on aurait pu faire et de ce qu’il faudra refaire. La source insoupçonnée du temps libre se trouve là. Dans l’interruption de l’action, là où l’action bute sur ses limites, dans la disponibilité conquise au travers du résultat, par-delà le déjà fait et au-delà du déjà dit. Le temps libre, c’est d’abord la liberté que l’on prend de ruminer son acte, de le jauger, même et surtout différemment de son collègue, avec son collègue, contre son chef, avec son chef. [C’est] la possibilité gardée intacte de s’étonner ; la curiosité nourrie par l’échange au sein de collectifs humains dignes de ce nom, branchés sur le réel qui tient si bien tête aux idées reçues ; [le lieu] où la pensée circule pour progresser. C’est le loisir de déchiffrer et pas seulement le devoir de chiffrer.

Si la France doit se remettre au travail, que ce soit plutôt celui-là. Voilà qui prend sans doute à contre-pied « l’homme nouveau » du néo-stakhanovisme montant. Mais il faut choisir. Car le loisir de penser au travail ne « s’externalise » pas sans risque. Quand l’activité professionnelle manque d’inspiration, elle finit par empoisonner la vie entière. Elle a le bras long. Ce qui s’y trouve refoulé intoxique les autres domaines de l’existence. Alors, le « temps libre » vire au temps mort que l’on cherche à remplir à tout prix. Et même sans penser. Qui n’a pas connu ce désœuvrement ? Dangereux pour les destinées de la création artistique, il s’enracine au travail.

Quand l’activité ordinaire se trouve systématiquement contrariée, ravalée et finalement désaffectée, la vie au travail, d’abord impensable, devient indéfendable. Superflue. De trop. Désœuvrée. Le désœuvrement premier se tapit là. La suractivité laisse la vie en jachère.

L’effet sur l’âme de ce refroidissement climatique de la vie professionnelle n’est pas à sous-estimer. Ses incidences sur la culture non plus. Car cet activiste désœuvré embusqué en chacun de nous n’a jamais dit son dernier mot. Pour se défendre, il se durcit et se ramasse. Il s’insensibilise. Pour oublier, il s’oublie. Diminué, il « fait le mort ». Et, à cet instant, l’œuvre d’art ne lui parle plus. Elle parle seule. Car l’œuvre d’art n’a pas d’adresse chez le désœuvré. Lourdes conséquences. Car alors, l’œuvre elle-même, métamorphosée en

« Monument d’images », hôpital Paul-Brousse de Villejuif. Co Alain Bernardini

consommable culturel, n’est plus qu’un tranquillisant. Elle soulage une vie amputée : anesthésique pour « boxeur manchot ».

La faute consiste à croire qu’empoisonnée au travail, la vie pourrait être placée sous perfusion culturelle. Car lorsque l’on assèche le continent du travail de son potentiel créatif, on brise les ressorts de sa « demande » à l’égard des artistes. Au mieux, on fabrique le souci de se distraire. Mais le divertissement culturel ne fait pas la voie libre. Il prend souvent l’allure grimaçante d’une passion triste où l’on s’oublie une deuxième fois. Plus grave, il vaccine à tort contre les risques de l’œuvre. Car l’œuvre, au fond, irrite le désœuvré en attisant la vie empêchée qu’il a dû s’employer à éteindre, à tromper comme on trompe sa faim. Sans destinataire dans le monde du travail, la création artistique est donc en danger. Nous aussi. Elle respire mal et se rouille en marchandises. Elle survit. Mais pour vivre, il lui faut se mêler à la re-création du travail. De l’air ! C’est une question de santé publique, comme on dit aujourd’hui… Yves Clot

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En douze clics, Creil au travail

Jusqu’au 4 juin, se déroule à Creil ((60) et dans son agglomération « Usimages ». En douze expositions, un original et superbe parcours photographique qui met à l’honneur l’homme et son travail, l’outil et la machine. Rencontre avec Fred Boucher, le directeur artistique de l’événement.

 

 

Yonnel Liégeois –  « Usimages » inaugure son second parcours photographique. Quelles nouveautés par rapport à la précédente édition ?

Fred Boucher – La majorité des expositions présentées dans le cadre d’ «Usimages » sont organisées en plein air. Cette année, nous avons mis l’accent sur la création, par exemple avec l’expo « RER, 1970-1980 » à partir des archives de la RATP. C’est la même démarche qui nous a guidé en imaginant celle sur les « Industries rouennaises » à partir du fond photographique de Bernard Lefebvre, dit Ellebé. Un travail qui demande des recherches dans les archives et permet de revisiter des fonds rarement offerts à la vue du grand public. Enfin, nous avons initié un travail de résidence sur cinq entreprises du

« Industries rouennaises ». Co Ellebé

bassin creillois. Ce sont deux jeunes photographes fraichement diplômés de l’École d’Arles, Margot Laurens et Vincent Marcq, qui ont été choisis : nous faisons vraiment une grande place à la création !

 

Y.L. – « L’homme au travail dans son rapport à la machine ou à son outil », est le fil conducteur des douze expositions. Une réhabilitation de l’image ouvrière ?

F.B. – Oui et non, tout à la fois… L’idée était de mettre en avant comment cette imagerie évolue, mais aussi comment peu à peu disparait cette image de l’homme et de la machine. Il y a une déshumanisation des photographies. Par exemple, le travail de Daniel Stier, qui présente des photographies de laboratoire, pose vraiment la question du rapport de l’homme à la machine. Même si les expériences présentées permettent d’améliorer les postes de travail, l’impression que l’on ressent est toute autre. Les humains semblent asservis

Les ouvriers de la Cofrablack. Co Dominique Delpoux

à la machine, ils apparaissent comme le prolongement de celle-ci. Le point de vue de ce photographe nous amène à un questionnement et joue de cette ambiguïté.

 

Y.L. – Les expositions, dans leur majorité, sont présentées en plein air. Un choix délibéré ?

F.B. – Oui, c’est un choix politique de la part des élus que de présenter la photographie dans les espaces publics comme dans les parcs. Cela permet d’abord au grand public d’accéder plus facilement à une telle manifestation culturelle, cela lui permet aussi de découvrir des lieux de promenade en milieu urbain. Pour nous, ce fut un vrai challenge : créer des

Au cœur du Creillois. Co Margot Laurens

modules de présentation en plein air, développer des actions de médiation grand public (visites sportives, visites en vélo …) sur ces lieux !

 

Y.L. – Vous donnez à voir ce qui semble avoir disparu : l’ouvrier, l’outil, le monde industriel. Un paradoxe ?

F.B. – Ce qui a disparu, mais aussi ce qui est contemporain… Et surtout, comment documenter, quelle valeur accorder à ce document du passé qui peut devenir œuvre d’art dans le cadre d’une exposition ? De la même manière, quel regard et comment photographier les activités industrielles d’aujourd’hui qui ne sont plus autant visuelles que ce que l’on pouvait trouver dans l’industrie lourde du 19e ou du début de ce siècle ?

 

Y.L. – La ville de Creil se propose de collecter les photographies personnelles de ses habitants au travail. Dans quelle perspective ?

F.B. – Cette collecte s’est réalisée en écho à l’exposition sur l’auto-représentation. Nous avons réussi à collecter un certain nombre de photographies que nous avons présentées. Le but est bien évidemment de

« Espace-Machine ». Co Caroline Bach

continuer cette collecte afin de constituer une mémoire des activités industrielles du bassin creillois. Cette mémoire individuelle permet peu à peu de construire une mémoire collective.

 

Y.L. – Divers établissements scolaires sont associés à la manifestation. Une sensibilisation à l’univers de l’entreprise ?

F.B. – Les opérations de médiation sont au cœur de notre projet, des ateliers ont été réalisés tout au long de l’année scolaire. Les jeunes pratiquent la photographie et visitent les expositions. Beaucoup de visites sont organisées et des livrets « Découverte » donnent des clefs pour la compréhension des images. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

 

LE TRAVAIL SOUS TOUS LES ANGLES

« Ateliers ». Co Cédric Martigny

Organisé par l’agglomération Creil Sud Oise sous la direction artistique de Diaphane, le pôle photographique en Picardie, le parcours proposé par « Usimages » offre un regard croisé sur le monde du travail sous trois angles : des photographies historiques issues de fonds d’archives, des photographies contemporaines et des photographies en rapport avec les entreprises de la région. De l’employée de bureau des années 70 au conducteur de machines numérisées, le contraste est saisissant : l’ouvrier est-il pour autant un homme libéré ? L’image se révèle d’une force extraordinaire lorsqu’elle donne à voir ce nouvel univers du travail aseptisé, robotisé au cœur duquel le salarié n’est plus maître de son temps…

Et pourtant du geste au travail, sourd la beauté de l’ouvrage quand l’image s’accorde le temps de pose nécessaire. « Usimages » permet aussi de mettre en pleine lumière le travail de photographes, hommes et femmes, jeunes ou aînés dans le métier, qui ont élu l’entreprise comme source d’inspiration. Des travailleurs de la

« Ways of knowing ». Co Daniel Stier

focale, artistes de l’ombre (Caroline Bach, Dominique Delpoux, Cédric Martigny…) qui prennent le temps de regarder, d’observer, d’écouter pour mieux capter une ambiance, un regard, un geste… De la photographie documentaire à la recherche esthétique, ils sont les témoins privilégiés de l’univers de l’entreprise souvent caché et parfois méprisé, rarement à l’affiche des galeries ou des musées, dont ils partagent bien souvent les valeurs : la ténacité, la fraternité, l’amour du métier et du travail bien fait. D’une expo l’autre, entre l’hier et l’aujourd’hui, de l’Île Saint-Maurice au Parc de la Brèche, une balade photographique qui se savoure à l’air libre.

 

NANTES, IMAGES DU TRAVAIL

Des hommes allongés dans leurs hamacs lors des grèves de 1936 aux chantiers navals, l’étrave du célèbre paquebot Normandie à Saint-Nazaire en 1932, l’occupation de l’usine Chantelle à Saint-Herblain en 1981… De page en page, les images défilent. Bien avant l’usage du portable, toutes réalisées par des salariés, ouvriers en lutte ou en vacances ! En charge du fonds photographique du Centre d’histoire du travail de Nantes où elles furent déposées par les organisations ouvrières ou des militants, Xavier Nerrière (en préparation, un autre ouvrage à sortir prochainement sur l’œuvre d’une photographe engagée : « Le peuple d’Hélène Cayeux ») les a sélectionnées et rassemblées dans un magnifique ouvrage.

Mieux qu’un album de photos, « Images du travail » s’offre tel un incroyable roman-photo populaire ! Qui retrace une histoire sociale trop souvent rayée des mémoires, qui raconte au quotidien l’épopée de milliers d’anonymes bâtisseurs de la France d’aujourd’hui… Plus encore, en interrogeant le pourquoi et comment les classes populaires s’emparèrent ainsi de la photographie, Nerrière pose les

Co René Bouillant

premiers jalons d’une histoire encore à écrire : quid de la photographie sociale comme œuvre patrimoniale ? Quid de sa reconnaissance culturelle ? Quid de l’intérêt des conservateurs et des chercheurs pour semblables clichés ? D’une photographie à l’autre, un étonnant voyage au cœur de « la sociale » qui ravira l’œil de l’amateur comme de l’esthète.

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Arts&Mondes du travail, chapitre 2

Les rapports qu’entretiennent l’activité artistique et l’entreprise industrielle ou commerciale, et donc la « société du travail », connaissent aujourd’hui une acuité nouvelle. Un séminaire, intitulé Art&Mondes du travail, fut organisé sous l’égide du ministère de la Culture d’avril à novembre 2015.

Au fil des cinq séances, les participants (directions d’entreprise, entrepreneurs, comités d’entreprises, syndicats, associations culturelles ouvrières territoriales, artistes, chercheurs en sciences du travail) ont confronté leurs réflexions et leurs expériences, mesuré les évolutions, débattu de l’ampleur des enjeux et défis.

En mars 2017, une publication au titre éponyme (disponible auprès de la Direction de la création artistique – service des arts plastiques ((MCC) : jean-yves.bobe@culture.gouv.fr) a rendu compte de ces travaux.

Au fil des semaines, Chantiers de culture proposera à l’attention de ses lecteurs plusieurs de ces contributions. Seconde livraison : la suite et fin du texte de Jean-Pierre Burdin, consultant « Artravail-s », dans une version légèrement remaniée. Yonnel Liégeois

 

 

L’ENTREPRISE, UN NOUVEAU TERRITOIRE DE L’ART

Dépassant la seule problématique d’accès aux œuvres du patrimoine ou contemporaines, de nouvelles démarches artistiques à l’entreprise se  sont affirmées depuis le début des années 1980 (1). Considérant l’entreprise comme une ressource essentielle pour appréhender et explorer la complexité du monde, des artistes cherchent à croiser et à confronter leur création aux valeurs/croyances, aux formes, aux pratiques, aux « matérialités » des mondes du travail. Ils sont maintenant nombreux à penser leurs démarches artistiques dans de multiples disciplines, souvent conjuguées, non seulement au sein de l’entreprise mais avec l’entreprise et  les hommes et les femmes qui la composent, y produisent, y interprètent leur travail. C’est ainsi, comme « naturellement », qu’ils recherchent des partenaires médiateurs associatifs, privés ou publics, pour mettre en place de tels dispositifs de résidences. Faire de l’entreprise  un « nouveau territoire de l’art » ne relève pas de l’évidence. Dissiper des confusions, lever des contradictions demande courage, clairvoyance, patience, ingéniosité, détermination et conviction. Cela nécessite de casser des représentations, de renouveler  des schèmes de pensées. Pour tous les protagonistes.

Les expositions « Et voilà le travail ! » (Aix-en-Provence, 2007), « Usine » (Paris, 2000), « (Be)au boulot ! » (Paris, 2012) et d’autres manifestations  ont témoigné de l’émergence, puis de la multiplication de telles démarches artistiques et de leurs pertinences. Les comptes-rendus de chacune des séances du séminaire montrent bien que d’autres modalités, d’autres protocoles différents s’affirment : ils dépassent mais n’annulent pas ceux qui  cherchaient initialement à permettre l’accès à l’art, à soutenir une occupation d’usine, à instruire, à initier et éclairer en exposant des œuvres dans les locaux sociaux, à recevoir soutien et commande. En 2008, la première Biennale d’art contemporain de Rennes s’inscrivait dans cette dynamique en proposant plusieurs résidences (2). Organisé en 2013 par le Centre de culture populaire de Saint-Nazaire,  le colloque national « Art et travail, culture et entreprise : nouveaux horizons ! » témoignait de

Le travail, selon Fernand Léger

l’engagement hardi d’organismes et d’associations du monde du travail à poser ainsi une alternative à la seule consommation massive de produits culturels proposés par un marché qui a pris son essor fin des années 1960.

 

Le travail, terra incognita à explorer

Toutes les sphères de notre société connaissent des transformations. Le salariat, dans sa diversité professionnelle et hiérarchique, est pris dans leurs rets. Elles touchent son identité, sa composition organique, sa représentation, sa culture, son rapport à la société entière. Surtout, elles affectent, au-delà de ses conditions d’exercice, le travail lui-même,  la « tâche ». Le travail, son activité et ses métiers, est profondément brouillé, empoisonné, comme mis en incapacité « d’exister ». Bref, la culture même du travail est en question. Il faut la « manifester » à nouveau, la concevoir à nouveaux frais, la sortir réellement de là où l’enferme la seule vision étroite et ressassée  de la souffrance, qui tend à replier sa compréhension sur la seule étymologie latine de « tripalium ». Cette définition fait oublier que le travail devrait être, qu’il est d’abord et toujours un peu résolution, force, affirmation de soi, puissance d’agir, refus du sort, invention, attention et confrontation au réel. Ce dont il pâtit, c’est tout bonnement de ne pas être émancipé et, comme le souligne Yves Clot, d’être « empêché ». C’est peut-être là que l’art peut nous aider pour approcher cette terra incognita qu’est l’activité de travail. L’art, qui est d’ailleurs lui-même un travail, peut nous armer

Nicolas Frize, la musique in situ

en pensée pour explorer cette boite noire : il réveille la perception, l’approche critique, instruit le jugement, la dispute. Il permet de « lire », dans les contradictions du réel, des richesses que nous ne savons voir sans lui.

Qu’est-ce que travailler, si ce n’est s’inscrire dans la transformation du monde et de soi ? Il s’agit d’habiter le monde. Et l’homme n’habite le monde qu’en le faisant. Et peut-être, enfin, ne l’habite-t-il véritablement que poétiquement (Hölderlin). Il apparaît dès lors inconcevable, profondément injuste et au fond inefficace, que l’activité de travail dans son exercice-même, sur son temps et son lieu, soit écartée de la réflexion sensible, du monde des formes et des représentions. La déperdition est préjudiciable pour le travail, pour l’entreprise collective qu’il est, pour les sphères artistiques et pour la cité elle-même. Dangereuse, car lorsque aucune proposition artistique n’épouse la société du travail, c’est le travail lui-même qui est exilé du

« Ateliers », menuiserie Riaux, Bazouge-la-Pérouse. *Co Cédric Martigny

mouvement de la société, de la cité. Il est alors le trou noir de la démocratie. On touche là une limite de la démocratisation culturelle telle qu’elle a été menée de façon assez consensuelle, et pourtant non sans succès, depuis le lendemain de la guerre en 1945.

Tout appelle aujourd’hui à ce que le travail concoure à la composition d’une démocratie culturelle, qu’il entre en culture commune. « On ne saurait donc penser la liberté dans la Cité  sans la penser d’abord dans le travail. Toute cité est d’abord une cité du travail et elle n’est vraiment libre que si elle permet à ses membres d’éprouver leur liberté dans le travail », nous dit Alain Supiot dans sa belle introduction à La cité du travail, le livre de Bruno Trentin. Tout le contraire  de Metropolis. Jean-Pierre Burdin

(1) Différentes rencontres nationales et rapports témoignent de ces évolutions : « Pour la culture dans l’entreprise, rapport au ministre de la Culture », par Pierre Belleville (La documentation française, 1982). « Création et monde du travail, actes des rencontres nationales de la création et du monde du travail », par Luc Carton, Jean-Christophe Bailly, Nicolas Frize, Michèle Perrot, Michel Verret (Maison de La Villette, octobre 1993). « Culture et monde du travail », par Claude Goulois (Enquête commandée par l’IRES et le ministère de la Culture et de la Communication, 2000).

(2) « Valeurs croisées. Les ateliers de Rennes-Biennale d’art contemporain » (Les presses du réel, 2009).

*La photographie de Cédric Martigny est extraite de la superbe manifestation « Usimages », un parcours de douze expositions réparties sur l’agglomération de Creil, qui se déroule jusqu’au 04/06/17.

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Hocine Chabira, passeur d’imaginaires

Jusqu’au 14 mai, Place de la République, se déroule à Metz « Passages, le festival qui relie les mondes ». De l’Est (Lituanie, Russie…) au Sud (Syrie, Tunisie…), une manifestation qui, pour son vingtième anniversaire, interroge notre devenir à travers spectacles, concerts, lectures, expositions et débats. Rencontre avec Hocine Chabira, le directeur et passeur d’imaginaires.

 

 

Yonnel Liégeois – Charles Tordjman, qui fonda le festival il y a vingt ans, vous a passé le relais en vue de cette édition 2017. Votre plus grande peur et votre plus grand bonheur ?

Hocine Chabira – Installer toutes les infrastructures, chapiteaux et tentes, en trois jours : un temps record ! À tout moment, je redoutai l’accident d’un monteur, d’un technicien. Au final, tout s’est bien passé, aucun incident à signaler… Pour le reste, bâtir un festival s’apparente à une mise en scène, elle est réussie ou ratée, c’est faire en sorte que nos rêves prennent forme. Quand je constate l’engouement du public devant la diversité des spectacles proposés à Passages, je suis heureux du travail accompli par toute l’équipe du festival.

 

Y.L.Passages semble jouer de tous les genres, du théâtre de répertoire au théâtre documentaire. Une marque de fabrique du festival ?

H.C. – Ce grand écart entre les formes et les genres est doublement intéressant. D’abord, parce que les « classiques » sont revisités avec grand talent pour nous en livrer une lecture contemporaine. De celles et ceux qui ont vu le « Richard III » de Nikolaï Kolyada ou « La mouette » d’Oskaras Korsunovas, nombreux sont les spectateurs enthousiastes qui en témoignent : sans même comprendre ni le russe ni le lituanien, ils avouent avoir redécouvert les œuvres de Shakespeare et de Tchekhov ! C’est une manière incroyable de casser « le quatrième mur » du théâtre : en inventant de nouvelles formes, en donnant à voir et à entendre sa modernité, rendre l’œuvre dite classique accessible à un large public, sans renier le texte et ses exigences. Et tout à la fois, Passages propose des spectacles où les drames de la modernité nous frappent de plein fouet : le conflit israélo-palestinien avec « Décris-Ravage » d’Adeline Rosenstein, la guerre en Syrie avec le concert « Refugees Of Rap » de Mohamed et Yasser Jamous, le spectacle musical « Exil » conçu par Sonia Wieder-Atherton…

Avec Passages, le festival porte bien son nom, nous invitons les spectateurs à passer d’une rive à l’autre, à oser la différence. Avec toute la force du cœur, pour eux comme pour nous ! S’ouvrir aux mondes d’aujourd’hui, et en même temps se souvenir : c’est ici, à Metz, lors de la première édition du Festival en 1997, que Korsunovas fut programmé pour la première fois en France, idem pour Kolyada en 2009 !

 

Y.L. – L’édition 2017 semble quelque peu s’éloigner de l’Est européen pour accoster les côtes méditerranéennes. C’est une nouvelle direction que vous voulez insuffler ?

H.C. – Non, pas vraiment. À partir de 2011, déjà, le festival s’ouvrait au large en s’intitulant « Théâtres de l’Est et d’ailleurs ». Cette année, effectivement, nous proposons un focus sur la Méditerranée avec des troupes et des groupes en provenance de Grèce, du Liban, du Maroc par exemple… En 2015, les artistes de Cuba débarquaient en Lorraine !

« Décris-Ravage », le 10/05 à 18h30. Co Hichem Dahes

Après avoir « essuyé » les planches du théâtre de salle dans ma jeunesse étudiante, j’ai ensuite beaucoup pratiqué le théâtre de rue avec la compagnie Azimuts. Pourquoi ? Parce que j’ai souvent ressenti le froid des salles de théâtre. D’où mon attention privilégiée à la place du spectateur afin que, de la rue à la salle, il ne se sente pas frustré, qu’il retrouve et éprouve la chaleur de l’émotion et la convivialité d’un public rassemblé. Aussi, j’insiste beaucoup sur l’ancrage territorial du festival, sur l’enjeu à ce que les Messins le fassent leur, se le réapproprient. En développant les ateliers participatifs, en lançant des initiatives avec les associations locales, en sollicitant les réseaux de lutte contre les discriminations sur les thèmes de la frontière, de l’exil, de la diversité. Dans le cadre du projet Bérénice, financé par l’Europe, à l’échelle de la Grande Région (n.d.l.r. : Lorraine, Luxembourg, Sarre, Rhénanie-Palatinat, Wallonie, Communauté germanophone de Belgique).

 

Y.L. – En tout cas, cette année, vous faîtes la part belle au Verbe en lançant un week-end Poésie très alléchant.

« Exil », le 13/10 à 20h. Co Marthe Lemelle

H.C. – En effet, pour la première fois, Passages et le festival Poema s’associent pour donner voix à des poètes du bassin méditerranéen et du Proche-Orient. Certes, des témoignages vivants de la violence de notre monde et de son humanité mais, comme les poètes savent si bien le chanter, nous allons dans un même mouvement investir des lieux de mort pour renaître à la vie. Ce seront sept lieux différents sur la colline Sainte Croix, les 13 et 14/05, avec sept plumes aussi diverses qu’émouvantes : la syrienne Maram Al Masri, le maltais Antoine Cassar, le marocain Mohammed El Amraoui, le turc Müesser Yeniay… Et l’an prochain, nous espérons poursuivre dans la même veine avec le Burkina-Faso et la Tunisie, pays invités d’honneur au festival des Écoles de Passages. Créer des fidélités, être encore et toujours des passeurs d’imaginaires, telles sont nos intimes convictions ! Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

 

La petite fille afghane. Co Reza

UNE TERRE, UNE FAMILLE

Des visages d’adultes et d’enfants meurtris et terrorisés par la guerre, usés par la faim et la soif, terrés dans les camps de réfugiés… De Massoud le bien-aimé au combattant le plus anonyme… L’Afghanistan, le Pakistan, la Syrie, l’Iran, l’Inde, l’Afrique vous donnent rendez-vous durant le festival Passages. Reza, l’exilé iranien dont la France fut terre d’accueil, le photojournaliste engagé de renommée internationale, expose ses superbes clichés à l’Arsenal de Metz. « Au-delà des frontières et des guerres meurtrières, mes images ne disent pas le seul constat triste de nos vies mutilées », témoigne Reza. « Elles tendent à montrer le sourire derrière les larmes, la beauté derrière la tragédie, la vie, plus forte que la mort ». Un regard d’une grande humanité, l’émotion à fleur de pixels, une foi en un monde plus juste dont l’artiste ne se départit jamais et dont les photographies sont autant de symboles offerts aux générations futures. « Une Terre, une Famille » ? Vraiment une exposition qui fait date, à voir absolument. Y.L.

Jusqu’au 21 mai, Arsenal de Metz

 

RETOUR EN ENFANCE

Norah Krief l’avoue sans honte. Enfant, elle détestait la langue arabe et son pays natal, la Tunisie ! Elle ne supportait surtout pas la voix d’Oum Kalsoum, la diva égyptienne que sa mère écoutait en boucle… Les raisons profondes ? Le sentiment de la différence et de l’exclusion que ressentait la petite fille dans le regard des autres, dès l’installation de la famille en France : à l’école, dans le quartier, ses tenues vestimentaires, l’appartement sans rideaux. Et puis, un jour, bien plus tard, le metteur en scène Wajdi Mouawad lui demande de chanter un extrait de Al Atlal, un poème d’Ibrahim Nagi interprété par Oum Kalsoum…

Le choc, le déclic, « j’ai eu une montée de nostalgie, une bouffée d’enfance », raconte la comédienne et chanteuse, « je retrouvais l’odeur de ma maison, elle m’aidait à mieux voir, à circuler dans les années, chez moi ». Aujourd’hui, Norah Krief nous offre cet « Al Atlal, chant pour ma mère » : superbe de tendresse et d’émotion, un récital qu’elle entrecoupe en évoquant divers souvenirs de son enfance et de sa jeunesse. Accompagnée par trois grand musiciens (Frédéric Fresson, Yousef Zayed et Lucien Zerrad)), sa voix chaude et complice vibre de mille sonorités chatoyantes et méditerranéennes. Après son « Passages » à Metz, un récital en tournée à ne pas manquer ! Y.L.

 

ILS TOURNENT, LES DERVICHES !

Beauté des sons, beauté des voix, beauté des danses ! Quand la musique devient spiritualité et les chants prières, le spectateur demeure comme ébahi, envoûté, subjugué… Selon la légende, dont plusieurs contes mystiques attribuent une origine divine à la musique, les confréries soufies considèrent qu’elles jouent et dansent dans le seul but de louer le créateur. Sur scène, règne une ambiance étrange qui se répand dans le public transporté par telle beauté, musicale et visuelle. Conduits par Noureddine Khourchid, les Derviches Tourneurs de Damas enchantent par leur excellence et leur virtuosité. Du grand art, après Metz, en Arles et à Labeaume cet été. Y.L.

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Instants de théâtre, livres en fête

Pour clore l’année en beauté, les amoureux des planches auront plaisir à feuilleter divers ouvrages narrant ou illustrant l’histoire et l’art du théâtre. Du beau livre au document de fond, de la pièce inédite au témoignage éclairant, la scène est bien garnie !

Les photographies de l’article, signées Laurencine Lot, sont extraites de l’ouvrage « Instants de théâtre » (en Une de couverture, Hugues Quester et Valérie Dashwood dans « Six personnages en quête d’auteur » de Luigi Pirandello)

 

 

Un bien bel ouvrage que ces « Instants de théâtre », surgis de la plume du regretté Michel Corvin et mis en images par la photographe Laurencine Lot ! L’émotion, la beauté, la puissance des clichés rivalisent avec la finesse et la force de conviction des commentaires… Dans une chronique consacrée à ces fabuleux « Instants », le critique dramatique Gilles Costaz parle « d’un Louvre théâtral ou plutôt d’un Beaubourg de la scène, photolottant la meilleure actualité de ces quarante dernières années est saisie dans une forme d’éternité ». Une affirmation parfaitement justifiée et méritée.

C’est avec un réel bonheur, entre le silence des pages et la fureur passée des planches, que nous découvrons ces corps en mouvement, aussi expressifs et vivants que lorsqu’ils apparaissaient à l’ouverture du rideau rouge. Laurent Terzieff, émacié et si convaincant en Philoctète, Michel Bouquet si vaillant lorsque « Le roi se meurt », Nicolas Bataille et sa « Cantatrice chauve » toujours à l’affiche des emblématiques planches de la Huchette… Ce livre est plus qu’un abécédaire du spectacle vivant, il est par excellence le témoignage « vivant » du théâtre. Puissance de frappe, en trois coups et sept chapitres, le texte de Michel Corvin éclaire, commente, interroge, propose. Avec intelligence, ironie, mordant, passion, comme à l’accoutumée, lui le spécialiste jamais rassasié, toujours à l’affût, l’amoureux du théâtre de Genet et de Novarina ! Quarante ans de scène défilent ainsi sous nos yeux, éberlués. Dans sa préface, lumineuse de culture et de pédagogie, « c’est l’histoire imaginaire de toute une société de jadis et de maintenant – et le jadis est cousin du maintenant – qui se déploie devant nous », écrit Corvin, « avec ses héros et ses bouffons, ses forts, ses faibles et sa part d’ombre ». Et l’œil de Laurencine Lot, amoureuse de la scène, pour transfigurer l’humanité de ses sujets en un déclic esthétique à mille postures !

 

Une passion, un amour du vivant que le grand auteur italien, Erri de Luca, transpose pour une fois du roman à la scène avec son « Dernier voyage de Sindbad »… « J’ai écrit ce Sindbab en 2002 », nous prévient-il, « les poissons de la méditerranée se nourrissaient déjà de naufragés depuis cinq ans ». Et de poursuivre, « j’ai emprunté un marin aux « Mille et une nuits » pour le faire naviguer sur notre mer avec le chargement de la plus rentable des marchandises de contrebande : le corps humain ». Un texte aussi fort que poétique, aussi puissant que tragique pour mettre en scène ces « passagers de la malchance vers nos côtes fermées par des barbelés ». Et l’auteur napolitain de se souvenir alors de Jonas avalé vivant par la baleine, de tous ces émigrés italiens avalés vivants par les Amériques… Le beau texte de cette pièce se clôt par une étrange prière laïque – « Notre

Laurent Terzieff, dans "Philoctète" de Jean-Pierre Siméon.

Laurent Terzieff, dans « Philoctète » de Jean-Pierre Siméon.

mer qui n’es pas au ciel, tu es plus juste que la terre ferme… garde les vies, les visites tombées comme des feuilles dans l’allée » -, prions pour entendre ces mots résonner bientôt sur les planches !

Un texte dont pourrait s’emparer assurément Claude Régy, une ode à la vie et à la fraternité qui résonnerait avec fracas dans le noir silence qu’il instaure sur les planches… Avec ces « Écrits, 1991-2011 » rassemblés en un gros volume, le metteur en scène nous livre au fil des pages ce qu’il ressent et croit avec beaucoup de force : « le désir d’un théâtre qui n’en serait plus un, en ce qu’il serait le lieu de toutes les présences, le lieu des choses elles-mêmes ». Homme de théâtre inclassable, souvent décrié par ses pairs ou les critiques, Claude Régy n’en conduit toujours pas moins sa recherche d’une esthétique qui est pour lui essence de vie : le silence qui retentit fort, la lenteur qui exacerbe le mouvement, l’obscurité qui éblouit de lumière. Autre qu’un recueil de réflexions figées, nous est proposé là un authentique voyage où doutes et convictions balisent les étapes au fil des créations. Lire Régy, c’est laisser voguer son imaginaire à la dérive d’une pensée et d’une poétique souvent dérangeantes, toujours troublantes, jamais pédantes.

 

Comme est troublant, dérangeant le « Shakespeare, le choix d’un spectre », dont nous gratifie Daniel Bougnoux ! L’homme n’est nullement un vilain farceur ou un vulgaire plaisantin. Universitaire patenté et éditeur des œuvres romanesques d’Aragon dans la fameuse collection de La Pléiade, il épouse en ce livre les thèses de Lamberto Tassinari. Qui récuse le médiocre bourgeois de Stratford, William Shakespeare, comme l’authentique auteur de son théâtre pour l’attribuer à un émigré italien, John Florio… « Le véritable Shakespeare ne sort pas diminué de cette enquête », nous avertit Bougnoux, « mais doté d’une éducation, d’une surface sociale et d’un visage enfin dignes de son œuvre ». À la recherche d’indices et de preuves, l’ouvrage nous plonge au cœur de l’Angleterre du XVIIième siècle, à Londres plus précisément. Dans une large part, la vie de l’auteur d’Hamlet et de tant d’autres chefs d’œuvre nous demeure inconnue, rares sont les documents qui attestent de son existence et les débats-querelles d’experts autour de sa personnalité controversée sont légion. Sur les pas de Tassinari, nouvel Holmes sans redingote ni parapluie, Bougnoux mène donc l’enquête, instruit son dossier, élimine les fausses pistes, éclaire les zones d’ombre pour se forger une solide conviction. À lire

Nicolas bataille et Simone Mozet, dans "La cantatrice chauve" de Ionesco.

Nicolas Bataille et Simone Mozet, dans « La cantatrice chauve » d’Eugène Ionesco.

expressément pour découvrir à qui profite le crime, ce n’est pas ici que sera dévoilée la résolution de l’énigme !

Des affirmations qui laissent de marbre un autre larron, lui-aussi universitaire et éditeur à la Pléiade des œuvres du grand Will ! Dans « Shakespeare, être ou ne pas être ? », Jean-Michel Déprats récuse d’un trait de plume « ces élucubrations » et « opinions fantaisistes ». Leur préférant le bon mot d’Alphonse Allais : « Shakespeare n’a jamais existé. Toutes ses pièces ont été écrites par un inconnu qui portait le même nom que lui » !

 

À cent lieux de ces débats universitaires, Gérard Astor enracine plutôt sa pensée dans une recherche de longue date sur les articulations entre théâtre et monde du travail. Avec ses « Labyrinthes, théâtre/exercice », de lecture exigeante, il nous en livre quelques réflexions de fond. « S’agissant du théâtre de Gérard Astor, le terme Labyrinthes se charge de significations et de symboliques multiples », nous avertit dans la préface Adel Habbassi, professeur à l’université de Tunis, « la poésie du monde, des cultures et des hommes qui les animent, métaphorise les repères et les configurations géo-historiques qu’on nous avait inculqués à l’école ». Un vaste programme de réappropriation, donc, que nous propose Astor à la lecture de quelques-uns de ses textes ici rassemblés : réinvestir le présent, le travail pour que « le théâtre retrouve l’essentiel du réel et que la poésie nous chante la musique de la vie », comme nous y invite Nicolas Hocquenghem le

Michel Bouquet et Juliette Carré, dans "Le roi se meurt" de Ionesco

Michel Bouquet et Juliette Carré, dans « Le roi se meurt » d’Eugène Ionesco.

compagnon de route, directeur du Théâtre de Bligny et metteur en scène de « Leïla-Enki » au Théâtre des Carmes d’André Benedetto lors du festival d’Avignon 2005.

Une réflexion que poursuit à sa façon Jacques Kraemer dans un court texte, avare de pages mais riche de convictions ! « Un phare dans la nuit profonde » invite son auteur à revisiter son parcours et sa trajectoire à la lumière de ce qu’il advient aujourd’hui. De la fondation du Théâtre Populaire de Lorraine en 1963 jusqu’à l’installation de sa compagnie à Mainvilliers (28) en 2013, de ses déboires avec la censure aux coupes de subvention érigées en sanction, l’acteur de la décentralisation se remémore plus de cinquante ans de pratique théâtrale. Pour conclure, avec la même fougue et la même force de persuasion, qu’il aspire encore et toujours à « proposer le théâtre d’art le plus exigeant et novateur à un public toujours plus large, toujours plus populaire »… Un Sisyphe des temps modernes ! Yonnel Liégeois

À chacune et chacun, lecteurs et abonnés de ce blog, chaleureuses fêtes. Que l’année à venir soit riche de découvertes, de coups de cœur et coups de colère, de passions et de révoltes en tout domaine : social et artistique, culturel et politique. À bientôt en 2017, dans de nouvelles aventures communes ! Y.L.

 

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Métro, boulot et… dodo ?

Français ou étrangers, retraités ou salariés, en cette veille de Noël, personne n’est à l’abri de semblable galère : se retrouver un jour sans logement, devoir errer de foyer en hôtel pour éviter la rue. Ni chômeurs ni clochards, les « sans-domicile » réclament juste un peu de dignité et un vrai toit pour leurs enfants.

 
En cette matinée pluvieuse, la charmante Célestine est ravie d’offrir un café bien rue1chaud à son interlocuteur. Ravie surtout de quitter son salon douillet où trône l’aquarium offert par des amis pour rejoindre sa cuisine spacieuse : presque un luxe pour la jeune femme, habituée à vivre depuis de trop longs mois en un espace restreint avec ses deux enfants !
Son HLM, Célestine l’attendait depuis plus de trois ans ! Trois ans à errer de foyer en hôtel, d’hôtel en foyer, une galère qu’elle n’est pas prête d’oublier, qu’elle ne veut surtout pas oublier en dépit d’un regard pétillant aujourd’hui de bonheur… « Dès mon bail signé, le soir même, sans lumière ni chauffage, j’ai emménagé. Disons plutôt que j’ai pris possession des lieux, une première nuit dont je me souviendrai : dans ma précipitation, j’ai confondu la valise aux couettes avec celle des chaussures ! Une nuit glaciale, mais si chaude au cœur pour les enfants et moi ». Avant, Célestine a tout connu : l’hébergement dans la famille, chez des amis, la ronde infernale des hôtels puis en foyer. De toutes, l’expérience la plus sinistre, la plus inhumaine : un loyer exorbitant pour un espace insalubre dans un hôtel du 12ème arrondissement de Paris, une chambre minuscule où règnent promiscuité et manque d’intimité, sans confort ni sécurité. Pourtant, comme tant d’autres en pareil cas, Célestine travaille et touche un salaire. Pas suffisant cependant, pour convaincre bailleurs et propriétaires à lui louer un appartement. Que faire ? « Dans mon malheur, j’ai toujours eu la chance d’échapper à la rue, Même lorsque je fus un jour expulsée sans ménagement par un hôtelier : j’ai retrouvé toutes nos affaires sur le trottoir, et sous la pluie. La honte, l’humiliation pour moi, et tout ça devant les enfants ! » Juste le temps d’alerter les services sociaux avant la nuit et de retrouver en catastrophe, avec les deux petits, un nouvel hébergement en hôtel. Le loyer mensuel de la chambre, « à prendre ou à laisser, il n’y a pas à discuter » ? 2000 € par mois…

Célestine et les autres ? Combien sont-ils à vivre ainsi en France, dans des rue2conditions de logement ou d’hébergement indignes du troisième millénaire ? Le 31 janvier 2014, comme chaque année, la Fondation Abbé Pierre a fait le bilan et livré à nos décideurs et gouvernants, presse et grand public, des chiffres révélateurs et accusateurs. Parmi les dix millions de Français en mal-logement, l’association compte 3,5 millions de personnes mal logées (c’est-à-dire privées de domicile personnel ou qui vivent dans des conditions difficiles), et plus de 5 millions de Français « fragilisés par rapport au logement » (les locataires en situation de précarité énergétique, qui ne peuvent pas payer leur loyer ou encore les foyers surpeuplés). 14 600 vivent dans la rue, 100 000 au camping, 150 000 chez des tiers et plus de 300 000 autres personnes logées à l’hôtel toute l’année : au final, la fondation a recensé plus d’un million de personnes privées de logement personnel ! Et les statisticiens de l’Insee d’enfoncer le clou : on dénombre près de 50% de sans-domiciles en plus entre 2001 et 2012 (141.500 personnes au total aujourd’hui)… Pourtant, ni Célestine ni tous les autres ne sont clochards ou en rupture de ban avec la société ou leur entourage. Le chômage ou le déracinement, l’endettement ou une rupture familiale, et c’est direction un square ou un squat pour tous ces précaires et victimes de la crise économique, ces accidentés de la vie ou ces salariés bien sous tous rapports jusqu’à l’expulsion fatale…
« La rue, ça arrive, et pas qu’aux autres », écrit Véronique Mougin dans « Papa, ruemaman, la rue et moi ». Et la journaliste de conter, avec une certaine pointe d’ironie, ce temps où l’on pensait que « ça » ne nous arriverait jamais. « Perdre sa maison, être expulsé de son appartement, se retrouver dehors : impensable, impossible. La galère, c’était bon pour le clochard du coin, plus ou moins sale et aviné, que l’on imaginait désocialisé, forcément seul dans la vie. Forcément. Car nul citoyen bien entouré, nul papa, nulle maman, ne pouvait être acculé à dormir en plein air ! L’emploi, la solidarité familiale étaient alors de solides remparts contre l’infortune. Du moins le pensait-on, c’était il y a longtemps ».

Depuis, restructurations et délocalisations industrielles frappent les uns tandis que le bouclier fiscal protège les autres, la crise boursière est prétexte à licenciement pour les uns et à l’enrichissement pour d’autres, le prix des loyers ou du mètre carré flambe tandis que le chiffre du chômage explose. Depuis, une autre réalité s’impose : selon un sondage Tns – Sofres réalisé en octobre 2008 pour le ministère du logement, 60% des Français jugent possible qu’eux-mêmes ou l’un de leurs proches finissent un jour à la rue ! Combien sont-ils les demandeurs d’un logement HLM en France métropolitaine ? 1 200 000, dont 330 000 en Ile de France et plus de 100 000 pour la seule capitale… Des chiffres au final si alarmants que d’aucuns estiment « scandaleuse la rétention de logements vacants dans des villes où sévit la crise du logement » ! Selon certains élus, il existe dans Paris, et alentour, des immeubles d’habitation inoccupés depuis des décennies. Une véritable provocation pour tous ceux qui sont en attente d’un toit…
Réquisition ? Le maître – mot est lâché, épouvantail pour les défenseurs de la propriété privée, solution équitable pour nombre d’associations. Pour l’heure, avant que la crise ne s’aggrave, l’urgence s’impose : engager un vaste plan de rénovation et de construction du logement social. Yonnel Liégeois

 

« Papa, maman, la rue et moi »
Durant deux ans, Véronique Mougin et Pascal Bachelet, l’une journaliste et l’autre photographe, sont partis à la rencontre de « mal-logés ». Pour les écouter et témoigner de leur situation, faire en sorte qu’on prenne enfin le temps de les voir et de les écouter. « Papa, maman, la rue et moi » se feuillette comme un superbe livre de vie où les mots et les photos s’entrechoquent et colorent de lumière le destin de ces hommes, femmes et enfants qui, en pleine galère, croient encore à leur dignité. Un livre constat éclairant, un livre combat émouvant.

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Arles, orpheline de Clergue

L’académicien et photographe Lucien Clergue, l’un des fondateurs des Rencontres photographiques d’Arles, nous a quittés. Le 15 novembre, à l’âge de 80 ans…Il nous laisse le souvenir ému d’un artiste pétri de talent, conjugué à la modestie et à la sincérité du citoyen. Nous avions rencontré Lucien Clergue en juillet 2014, Chantiers de culture vous propose de le retrouver à travers l’article qui lui était dédié. Demeurent ses œuvres et l’extraordinaire rétrospective que le musée Réattu d’Arles lui consacre, jusqu’en janvier 2015, en son bel écrin.

 

 

Souffle saccadé en raison de quelques soucis respiratoires mais esprit toujours aussi vif, Lucien Clergue se souvient. « Van Gogh avait réattu5l’habitude de venir poser son chevalet près des berges du Rhône mais il était si mal vêtu que les enfants lui jetaient des pierres. Quelques décennies plus tard, alors que je vaquai à faire quelques photos, il m’est arrivé la même mésaventure ! ». Coïncidence, prémonition faisant se croiser le destin commun de deux futurs grands artistes ? L’œil du photographe pétille de malice à l’évocation de semblables souvenirs, nul orgueil en bandoulière cependant : juste une façon polie de rappeler à son auditeur qu’il est un enfant du pays, la ville d’Arles est bien « sa » ville » ! Et c’est encore au contact de Van Gogh, à l’âge de 17 ans, lors d’une exposition au musée Réattu d’Arles en 1951 qu’il éprouve son premier grand émoi esthétique, « un choc pour l’éternité ».

Né dans une famille modeste en 1934, Lucien Clergue travaille d’abord en usine pour subvenir aux besoins familiaux. Il se prend de passion pour la photographie en 1949, toujours à la recherche de sa voie. Il fréquente dès 1953 le photo-club d’Arles, reçoit les encouragements d’Izis, le grand photographe qui symbolisera au côté de Doisneau et Ronis le courant de la photographie humaniste à la française. Surtout, cette année-là, il fait une rencontre capitale, déterminante pour son avenir. Lors d’une corrida aux arènes d’Arles, il croise Picasso et se lie d’amitié avec le Maître, ce « dieu vivant de l’art » auquel il présente son travail. Qui l’encourage, montre ses photographies à Jean Cocteau… Les images de cette époque, au lendemain de la guerre ? Arles en ruines, les charognes, les cimetières, les « Saltimbanques » qui impressionnent le peintre de Guernica … Dès ces premiers clichés, Clergue impose sa griffe : par le cadrage, la mise en scène, l’esthétique. Influencé toujours

Edward Weston. Nude, 1936. Arles, musée Réattu

Edward Weston. Nude, 1936. Arles, musée Réattu

en cette année 1953 par la photographie de l’américain Edward Weston, « Nude », qu’il découvre à la une du magazine Photo Monde : une révélation, une composition graphique et picturale qui le convainc et l’incite dès lors à promouvoir la photographie comme un art à par entière ! En 1957, il publie chez Pierre Seghers « Corps mémorable », une suite de quatorze poèmes de Paul Eluard avec douze photos de nus, un poème de Cocteau et un dessin de Picasso. Pascale Picard, la conservatrice du musée Réattu, est catégorique, « sur les traces de Man Ray, le photographe arlésien ouvre là l’un des plus grands corpus de sa carrière qui le conduira à l’éloge du nu ». Suivront en effet « Née de la vague » en 1968, puis « Genèse » en 1973 qui accompagne des poèmes de Saint-John Perse. « En dépit de mes réserves de principe contre la photographie, j’ai été si enthousiasmé par cette extraordinaire, vraiment extraordinaire réalisation », écrit le prix Nobel de littérature à Gaston Gallimard, « que j’aie de tout cœur autorisé, et même encouragé, l’artiste à une publication de l’œuvre avec son choix épigraphique de citations d’Amers ».

La force de l’image, sa puissance esthétique ? Deux convictions que Lucien Clergue ne cesse de professer et de mettre en œuvre, de cliché en cliché… Demeure la question essentielle : comment les faire partager à un grand public ? La réponse lui est donnée en 1961, lorsqu’il est invité à exposer au musée d’Art moderne de New York par Edward Steichen, le directeur du département d’Art photographique. « Une révélation !

Lucien Clergue. Saltimbanques, 1954. Arles, musée Réattu

Lucien Clergue. Saltimbanques, 1954. Arles, musée Réattu

Imaginez, traverser des salles où sont accrochées des photographies pour aller admirer Guernica de Picasso… Pour moi, c’est la consternation autant que la jubilation : une grande institution reconnaît le statut de la photographie en tant qu’authentique objet d’art ! ». De retour en terre arlésienne, il confie sa stupeur et son bonheur à Jean-Maurice Rouquette, un ancien copain de collège devenu conservateur au musée Réattu et lui propose d’ouvrir un département Photographie. Avec quoi, comment faire sans collection ? « C’est alors que j’écris à une quarantaine de photographes du monde entier que j’admirais pour leur demander de faire un don. Le premier à répondre fut Paul Strand. Le musée d’Arles devenait ainsi en 1965 le premier musée de France à ouvrir un département Photographie ! Aujourd’hui, la collection approche des cinq mille épreuves, dont d’exceptionnels Weston ». Mais aussi les tirages originaux de Clergue, portant au revers l’estampille du célèbre musée new-yorkais… A l’affiche de la première exposition organisée au Réattu, « dans une ambiance survoltée mais sans vrais moyens » ? Robert Doisneau, Cartier-Bresson, André Vigneau…
Le mouvement est lancé, Clergue voit encore plus loin, plus grand. « C’est au lendemain des événements de mai 68 que nous décidons de prendre le pouvoir culturel ! « Avec quelques amis, nous organisons en 1970 le Festival pluridisciplinaire de l’été où je tente timidement d’y introduire la photographie au côté des peintres et sculpteurs. Avec Michel Tournier, nous organisons ces fameuses soirées qui se tiennent désormais au Théâtre antique. C’est le triomphe, immédiat ». Qui ne se dément pas, 45 ans plus tard : les « Rencontres d’Arles » étaient nées. Forte de ses rencontres-débats, de sa soixantaine d’expositions organisées dans les lieux mythiques de la ville, l’édition 2014 espère bien encore accueillir pas moins de 100 000 visiteurs !

Dès lors, autour de la photographie et de l’engagement sans faille de

Lucien Clergue. Flamant mort dans les sables, Camargue, 1956. Arles, musée Réattu

Lucien Clergue. Flamant mort dans les sables, Camargue, 1956. Arles, musée Réattu

Lucien Clergue depuis plus de cinquante ans, la ville n’a de cesse d’asseoir son originalité et sa notoriété. Lors du vernissage de l’exceptionnelle exposition, « Les Clergue d’Arles », que le Réattu lui consacre jusqu’en janvier 2015 en l’honneur de son 80ème anniversaire, Hervé Schiavetti, le maire communiste, n’a pas manqué de le rappeler. « Sans le génie de Lucien Clergues, sa curiosité et son amour de l’image, il n’y aurait pas de Rencontres ni d’École nationale supérieure de la photographie, créée ici en 1982, qui forme les talents de demain » , soulignait à juste titre le premier édile. « Il a fait de notre commune une exception culturelle moderne et patrimoniale ». Et Pascale Picard, la conservatrice du Réattu de saluer « ce parcours formidable qui a permis de faire entrer à l’inventaire du patrimoine public une collection exceptionnelle ». Quatre vingt bonnes raisons pour tout amateur de la photographie, néophyte ou éclairé, pour tout amoureux de l’art et de la beauté, de faire escale à Arles. Yonnel Liégeois

« Les Clergue d’Arles »

Lucien Clergue. Genèse n°61, 1973. Arles, musée Réattu

Lucien Clergue. Genèse n°61, 1973. Arles, musée Réattu

Au musée Réattu jusqu’en janvier 2015. Outre les 360 photographies, héliogravures et documents que Lucien Clergue a légués au musée, une fantastique exposition où le visiteur croisera aussi les plus grands noms de la photographie mondiale, d’hier à aujourd’hui. Avec un superbe ouvrage-catalogue, au titre éponyme, qui fera date (Gallimard, 200 p. et 200 photographies, 35€).

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Les nuits colorées de Séméniako

Nouvellement paru, l’album « Lumières sur la ville » nous permet d’apprécier le travail original du photographe Michel Séméniako. Gros plan sur le regard singulier d’un artiste qui, derrière son objectif, repeint la nuit en couleurs pour donner à voir et penser autrement la réalité quotidienne.

 

Sémé1Photo ou tableau ? La question se pose devant les clichés de Michel Séméniako. Le plasticien a baladé ses objectifs et ses torches dans la ville de Sevran et de quelques communes avoisinantes en compagnie d’adolescents et de professionnels de l’aide sociale ! Les invitant à revisiter de nuit des lieux souvent familiers pour eux, les incitant surtout à les regarder sous un jour nouveau… Il habille d’étranges couleurs une banlieue souvent décriée et qui pourtant palpite d’énergies et de rêves. « Lumières sur la ville » ? Une réinterprétation symbolique du paysage et de l’espace urbains qui ouvre à l’imaginaire, un superbe travail esthétique où le photographe se fait tailleur de formes, travailleur coloriste de l’inconscient collectif.

Les influences de l’artiste ? Partagées entre l’École des Fauves et les expressionnistes allemands « qui ont ajouté les couleurs de l’émotion à celles du paysage », Man Ray et Brassaï… Mieux encore, à l’heure où le jeune homme réalise au printemps 67 une première expo à la « Macu » de Thonon, il croise les pas de Jean-Luc Godard qui l’invite à jouer dans « La chinoise ». Déjà au carrefour de deux avenirs : être acteur professionnel ou continuer dans la photographie ? Michel Séméniako choisit de garder l’œil rivé à l’objectif, nanti de cette grande découverte expérimentée sur les plateaux de cinéma : l’importance du langage dans le travail artistique ! Et son corollaire pour le photographe : ouvrir le regard à la pensée. Après une période « post soixante-huitarde », quand le cliché se fait propagande mais qu’il perçoit qu’il n’y a pas « coïncidence absolue entre création et idéal politique », il revient en 1980 sur ses chemins d’enfance. À Annecy, en Haute-Savoie, sur le plateau calcaire du Parmelan très précisément… Où il séjourne deux mois, en solitaire, et découvre au final qu’il y a une vie, la nuit ! Qu’une pierre, un paysage, un buisson dévoilent leurs mystères et de nouveaux visages à la lumière d’une torche… Révélation et décision : l’artiste ne photographiera plus que des paysages de nuit !

Sémé2« Quand j’ai commencé à photographier le pays du Vimeu en Picardie, il m’a paru d’abord triste, agricole et industriel. Puis, j’ai découvert la chaleur humaine qui l’habite : un pays qui résiste, des usines qui sont le bien commun de tous, des générations de luttes faisant valoir les métiers qui modèlent le visage du Vimeu. Les couleurs avec lesquelles j’ai éclairé ces sites industriels tentent de traduire cette énergie vitale qui habite les lieux ». Et l’artiste de poursuivre, « j’ai tenu aussi à représenter des postes de travail pour exprimer la relation entre la « perfection chorégraphique » des gestes du travail et leur pénibilité, quand la machine est sur le point de dévorer le travailleur alors qu’il produit « l’or » de l’entreprise » !
Jaurès empourpré après les trois coups de minuit, l’ancienne sucrerie de Beaucamps à la mode Perec, le silo de Martainneville à la verte saison… « Les couleurs sont ici celles que j’ai recensées sur le terrain », prévient Séméniako, « le rouge du feu des fondeurs, le bleu de l’acier, le doré du laiton, les ocres et les verts de campagne ». Et d’en user pour reconstruire et offrir une vision décalée du pays du Vimeu, ce territoire de Picardie. Une région façonnée par le labeur des hommes, ce monde des travailleurs que le photographe fréquente depuis sa prime jeunesse. Par solidarité d’abord, par conviction ensuite, lui qui regrette que les lieux de travail et l’homme au travail soient si peu représentés.
Membre du SNAP-CGT, le syndicat des artistes plasticiens, Michel Séméniako croit aux vertus de la rencontre et de la pédagogie. « Lorsqu’on comprend mieux le monde, on a prise sur lui. Aussi, je n’isole pas l’éducation artistique de la culture au sens large et de la prise de conscience syndicale qui en est un élément essentiel. Plus concrètement, tout commence à l’école, il faut se battre pour que l’art y ait sa place. Le rôle des comités d’entreprise est également très important pour promouvoir les rencontres avec les œuvres et les artistes, y compris à travers les pratiques amateurs ». Être photographe auteur indépendant est un métier difficile, reconnaît le professionnel de l’image. « Derrière une photographie exposée ou publiée, il y a beaucoup de travail invisible et en général une grande précarité. Comme militant syndical, je lutte pour la défense et l’amélioration de nos droits sociaux ainsi que du régime des droits d’auteur, mais aussi pour la défense du service public de la culture en tant qu’acteur essentiel de la promotion et de la diffusion de l’art ».

Sémé3Sensible, d’une humanité à fleur de peau, Séméniako l’esthète est avant tout un philosophe du regard et un éveilleur de conscience. La preuve ? Son album « Exil »… Fils d’une famille d’immigrés russes, époux d’une « républicaine espagnole » réfugiée en France, Michel Séméniako sait, dans sa chair et son cœur, ce que signifient pour des milliers d’hommes et femmes déshérités et sans-papiers les termes exil et frontière. « Un jour, en 2000, je découvre dans la presse l’image spectrale et verdâtre d’un groupe de clandestins, elle me bouleverse ». La même année, décède la maman de l’artiste. Qui, les dernières semaines de son existence, se remit à parler russe, elle qui sa vie durant avait enfoui sa langue natale et n’avait de cesse de s’intégrer à la culture de son pays d’accueil : un choc pour le fils, « la vie d’exil de ma mère remontait à la surface » ! Deux événements qui incitent le photographe, à l’instar des policiers et douaniers qui traquent les clandestins de leur caméra infra-rouge dans les bois ou sur les quais, a usé du même procédé pour narrer en images leur quête d’un ailleurs. La nuit toujours, à la chaleur des corps qui imprègne l’objectif… Des images sensibles, où se découpent des silhouettes entre vie et mort, espoir et douleur, rêves et cauchemars. « La clef des mers reste à trouver. Une porte ouverte, une main tendue, c’est si difficile ? », s’interroge l’écrivaine Louise L. Lambrichs dans le texte qui scande les images. Séméniako tend la sienne, au quotidien. Membre de Réseau sans frontières, l’ancien maître de conférences en photographie à l’université d’Amiens parraine avec son épouse une jeune lycéenne immigrée.

Un voyage dans le paysage urbain de la ville de Sevran aujourd’hui, des paysages industriels hier ou des hommes en fuite vers un ailleurs, Michel Séméniako transfigure la réalité au moyen de ses multiples faisceaux lumineux projetés sur tel ou tel élément, au gré de ses torches graphiques et de son imaginaire. Tel un peintre réinventant et découpant le réel pour donner à voir son expérience du monde où les temps de pose se comptent parfois en heures… « Mon travail se veut invitation à nous réapproprier notre propre regard, loin de ceux-là programmés et standardisés qui nous privent de l’expérience du monde et en abolissent même le désir. Que chacun puisse se dire : moi-aussi, j’ai pouvoir de repeindre le monde en couleurs ! ».
Yonnel Liégeois

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Moulène ? Putain d’artiste…

Jean-Luc Moulène ? Un plasticien inclassable, un visionnaire au regard lucide sur la société qui l’environne. De ses « Objets de grève » lors du congrès de la CGT à Montpellier aux prostituées hollandaises dans la prestigieuse salle du Jeu de Paume, l’homme étonne et s’explique.

 

 

« Putain d’artiste », aurait pu s’exclamer le visiteur égaré au Jeu de Paume ! En mai 2006, la salle d’exposition parisienne accrochait sur ses murs treize photographies de femmes, grandeur nature. Treize photos de prostituées d’Amsterdam, jambes écartées et sexe épilé… Nulle envie de provocation gratuite dans le regard de Jean-Luc Moulène, juste la mise à nu de la misère affective et sociale du « voyeur-spectateur-consommateur » autant que celle de cet obscur objet de désir…

 

Moulène2Entre le statut de la prostituée et celui de l’artiste, le plasticien ne fait d’ailleurs pas grande différence, les deux se vendent et s’achètent ! Moulène n’est pas homme à manier la langue de bois… « Dans la mentalité française, il y a ce rapport intime du citoyen à l’art et à l’artiste. Il subsiste ce fonds de mélancolie pour un art prétendument authentique et pur, pour l’artiste maudit. Que l’art soit en rapport étroit avec l’argent ? Cessons de rêver et de faire semblant de le découvrir, il en a toujours été ainsi. Hier, avec les rois et les princes qui passaient commande et assuraient la subsistance des artistes, aujourd’hui avec l’État qui a instrumentalisé l’art et la culture ».

Photographe, dessinateur, peintre, sculpteur, l’oeuvrier d’art recèle cet incomparable avantage de n’être point prisonnier d’une seule culture. Né à Reims mais rapidement émigré en Espagne et au Maroc dans les années cinquante, il ne se frotte à la culture française qu’à l’âge de 14 ans. « Il m’a fallu découvrir et assimiler de nouvelles façons de voir et de penser ». Une chance. D’où cet éclectisme peut-être, cet engagement multiforme dans l’expression artistique qui le caractérise, tant par le support que dans l’usage des matériaux : un caillou égaré sur la plage, un camion d’enfant en papier, un graffiti sous un tunnel, une plante sauvage poussant entre les fissures du béton de Bercy, des « objets de grève »… Son outil privilégié ? La photographie, mais l’artiste manie avec autant d’originalité le béton ou la mousse polyuréthane. Le gamin se rêvait en vétérinaire, à défaut de soigner les bêtes il s’autorise à révéler les troubles enfouis en chacun lorsque notre regard croise l’une de ses créations.

L’homme ne se veut pourtant pas donneur de leçons. Après avoir travaillé douze ans dans les bureaux d’études de Thomson à la présentation des projets, il sait ce que veut dire bousculer les conventions, sociales et autres, ou en rester prisonnier. Lui a préféré quitter l’entreprise, sans vrai plan de carrière en tête. Un souvenir marquant, sa première expo en 1985 avec des peintures monochromes. « À la galerie Donguy rue de la Roquette, que j’avais investie comme un squatt en plein mois d’août. Un lieu qui a vraiment compté pour la reconnaissance de l’art contemporain » et pour l’enseignant aux Beaux-Arts jusque dans les années 2000…

 

MoulèneFaire œuvre d’art implique pour l’artiste, selon Jean-Luc Moulène, d’intégrer désormais tous les paramètres, toutes les conditions : la couleur, la forme mais aussi le marché. Ce fameux marché de l’art qui fait exploser la côte de tel ou tel plasticien au gré des modes parfois, pas toujours pour le bonheur des galiéristes qui prennent des risques, souvent dans l’intérêt des marchands qui négocient le « produit » comme n’importe quelle autre denrée… Moulène n’est pas dupe, l’aventurier des formules choc est surtout lucide : « il n’y a pas d’artistes libres, il n’y a que des artistes qui se libèrent » ! De la parole au geste, il n’y a qu’un pas qu’il franchit allègrement. Le musée du Louvre l’invite-t-il en résidence en 2005 ? « Banco, mais pas question de rester dans les murs, faisons sortir le Louvre de sa carapace », répond le plasticien choisissant 14 œuvres qu’il photographie en faisant exploser l’ordre historique et en déconstruisant les corps. Résultat ? Un cahier photographique, format Le Monde et tiré sur les rotatives du grand quotidien, qui donne à voir les richesses du musée ailleurs et autrement…

« Jamais, autant que dans un musée, le pouvoir ne se donne aussi bien à voir », affirme Jean-Luc Moulène, « il est le lieu par excellence où se met en scène la fabrication de l’histoire, où se transmet une culture dominante. Rendre visibles les rouages du pouvoir, tel est aussi l’enjeu de l’art ». Et la mission première de l’artiste, alors ? « Travailler le « non » dans une société de contraintes généralisées ». Propos recueillis par Yonnel Liégeois

Jean-Luc Moulène expose régulièrement à la galerie parisienne Chantal Crousel.

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