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Sabine Weiss, une photographe bienveillante

Sans bruit, pendant  plus de cinquante ans, l’artiste a saisi la vie de ses contemporains. Avec l’œil infaillible d’un témoin bienveillant. « Le monde de Sabine Weiss » vaut le détour, il est à (re)découvrir jusqu’au 30/07 à la galerie Les Douches.

 

 

Née en Suisse entre les deux guerres, petite femme mais grand photographe, Sabine Weiss a découvert très jeune son goût pour la photographie. Elle apprend son métier en trois ans à l’atelier Boissonas de Genève. Mais savait-elle qu’elle pourrait en vivre lorsqu’elle monte à

Marché aux puces. Paris, 1952

Marché aux puces. Paris, 1952

Paris à la fin des années 40 ? « On ne pensait pas à l’argent à l’époque, lorsque je me suis installée avec un copain dans un petit atelier qu’on louait pour une bouchée de pain », confie-t-elle à l’hebdomadaire La Vie Ouvrière, il y a quelques années, lors d’une rétrospective de son œuvre à la Maison Européenne de la Photographie.

Peu de femmes exerçaient alors cette activité. Avantage ou handicap ? « Je ne savais pas s’il y avait d’autres femmes photographes, je ne fréquentais pas ce milieu, je travaillais beaucoup… Je n’avais pas le temps ». En 1952, la rencontre avec Robert Doisneau au magazine Vogue sera décisive. Il la présente à Raymond Grosset, directeur de la prestigieuse agence Rapho, à laquelle sont également associés les noms d’Izis, Willy Ronis, Edouard Boubat et Janine Niepce. « Presque tous mes sujets pour Vogue, et les revues étrangères pour lesquelles je travaillais (Time, Life, Newsweek, Esquire…) étaient en couleur ».

Montmartre. Paris, 1952

Montmartre. Paris, 1952

En fait, ces portraits et instants de vie en noir et blanc, volés avec amour, représentaient pour elle plutôt « des récréations, lorsque j’avais fini mon travail de commande, ce qui explique la présence de nombreux clichés pris le soir et la nuit après ma journée de prises de vues ».

Après avoir sillonné le monde pendant plusieurs décennies, déjà octogénaire mais toujours dévorée de curiosité et pas prête à poser son sac, elle entreprend en 2008 un périple en Chine sur les traces d’une autre femme exceptionnelle, l’exploratrice et écrivaine Ella Maillart. Très ouverte sur le monde et les arts, elle traversa la seconde moitié du vingtième siècle dans une grande complicité affective et artistique avec son mari le peintre Hugh Weiss.

Experte des lumières de studio sophistiquées, les monde de la pub et de l’entreprise se la sont arrachée également (les banques, Pathé Marconi, l’Otan, l’OCDE…). Elle n’en excelle pas moins à maîtriser les subtilités de la lumière naturelle, ce sera même l’une des

Les lavandières. Bretagne, 1954

Les lavandières. Bretagne, 1954

marques de fabrique de ses photos plus personnelles : clarté vacillante des bougies, réverbères, clair-obscur des églises ou phares de voiture seront autant d’alliés pour saisir un regard, un geste émouvant ou simplement la vie qui passe.

Comme ses contemporains et amis Doisneau et Ronis, autres témoins bienveillants de leur époque, l’humain est au centre de son œuvre notamment dans ce Paris d’après-guerre ni bétonné ni aseptisé, avide de jouir de la liberté retrouvée, où règne encore une vraie mixité sociale,. Elle s’intéresse  particulièrement aux gens modestes et aux esseulés qu’elle révèle avec sa douce acuité, parfois à eux-mêmes….  Il était facile à l’époque d’immortaliser un sourire furtif, un chagrin ou n’importe quelle scène de la vie quotidienne sans que personne n’en prenne ombrage. Cela a bien changé comme en témoigne cette anecdote racontée récemment à une journaliste de Télérama. « Il y a quelques années, j’étais assise sur un banc du parc André-

Une rue à Naples, 1955

Une rue à Naples, 1955

Citroën à regarder des enfants qui se faisaient surprendre par les jets d’eau. Puis j’ai sorti mon appareil, un type est venu et m’a interdit de prendre des clichés. Il  a rameuté les gardiens et, moi qui suis une dame déjà âgée, ils m’ont interrogée, demandé mes papiers ! ».

Ses photos témoignent en tout cas d’une époque bénie, il faut le dire, pour les photographes. Avant les affres d’un droit de l’image invasif et de sa cohorte d’interprétations abusives à but très lucratif… Chantal Langeard

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Métro, boulot et… dodo ?

Français ou étrangers, retraités ou salariés, en cette veille de Noël, personne n’est à l’abri de semblable galère : se retrouver un jour sans logement, devoir errer de foyer en hôtel pour éviter la rue. Ni chômeurs ni clochards, les « sans-domicile » réclament juste un peu de dignité et un vrai toit pour leurs enfants.

 
En cette matinée pluvieuse, la charmante Célestine est ravie d’offrir un café bien rue1chaud à son interlocuteur. Ravie surtout de quitter son salon douillet où trône l’aquarium offert par des amis pour rejoindre sa cuisine spacieuse : presque un luxe pour la jeune femme, habituée à vivre depuis de trop longs mois en un espace restreint avec ses deux enfants !
Son HLM, Célestine l’attendait depuis plus de trois ans ! Trois ans à errer de foyer en hôtel, d’hôtel en foyer, une galère qu’elle n’est pas prête d’oublier, qu’elle ne veut surtout pas oublier en dépit d’un regard pétillant aujourd’hui de bonheur… « Dès mon bail signé, le soir même, sans lumière ni chauffage, j’ai emménagé. Disons plutôt que j’ai pris possession des lieux, une première nuit dont je me souviendrai : dans ma précipitation, j’ai confondu la valise aux couettes avec celle des chaussures ! Une nuit glaciale, mais si chaude au cœur pour les enfants et moi ». Avant, Célestine a tout connu : l’hébergement dans la famille, chez des amis, la ronde infernale des hôtels puis en foyer. De toutes, l’expérience la plus sinistre, la plus inhumaine : un loyer exorbitant pour un espace insalubre dans un hôtel du 12ème arrondissement de Paris, une chambre minuscule où règnent promiscuité et manque d’intimité, sans confort ni sécurité. Pourtant, comme tant d’autres en pareil cas, Célestine travaille et touche un salaire. Pas suffisant cependant, pour convaincre bailleurs et propriétaires à lui louer un appartement. Que faire ? « Dans mon malheur, j’ai toujours eu la chance d’échapper à la rue, Même lorsque je fus un jour expulsée sans ménagement par un hôtelier : j’ai retrouvé toutes nos affaires sur le trottoir, et sous la pluie. La honte, l’humiliation pour moi, et tout ça devant les enfants ! » Juste le temps d’alerter les services sociaux avant la nuit et de retrouver en catastrophe, avec les deux petits, un nouvel hébergement en hôtel. Le loyer mensuel de la chambre, « à prendre ou à laisser, il n’y a pas à discuter » ? 2000 € par mois…

Célestine et les autres ? Combien sont-ils à vivre ainsi en France, dans des rue2conditions de logement ou d’hébergement indignes du troisième millénaire ? Le 31 janvier 2014, comme chaque année, la Fondation Abbé Pierre a fait le bilan et livré à nos décideurs et gouvernants, presse et grand public, des chiffres révélateurs et accusateurs. Parmi les dix millions de Français en mal-logement, l’association compte 3,5 millions de personnes mal logées (c’est-à-dire privées de domicile personnel ou qui vivent dans des conditions difficiles), et plus de 5 millions de Français « fragilisés par rapport au logement » (les locataires en situation de précarité énergétique, qui ne peuvent pas payer leur loyer ou encore les foyers surpeuplés). 14 600 vivent dans la rue, 100 000 au camping, 150 000 chez des tiers et plus de 300 000 autres personnes logées à l’hôtel toute l’année : au final, la fondation a recensé plus d’un million de personnes privées de logement personnel ! Et les statisticiens de l’Insee d’enfoncer le clou : on dénombre près de 50% de sans-domiciles en plus entre 2001 et 2012 (141.500 personnes au total aujourd’hui)… Pourtant, ni Célestine ni tous les autres ne sont clochards ou en rupture de ban avec la société ou leur entourage. Le chômage ou le déracinement, l’endettement ou une rupture familiale, et c’est direction un square ou un squat pour tous ces précaires et victimes de la crise économique, ces accidentés de la vie ou ces salariés bien sous tous rapports jusqu’à l’expulsion fatale…
« La rue, ça arrive, et pas qu’aux autres », écrit Véronique Mougin dans « Papa, ruemaman, la rue et moi ». Et la journaliste de conter, avec une certaine pointe d’ironie, ce temps où l’on pensait que « ça » ne nous arriverait jamais. « Perdre sa maison, être expulsé de son appartement, se retrouver dehors : impensable, impossible. La galère, c’était bon pour le clochard du coin, plus ou moins sale et aviné, que l’on imaginait désocialisé, forcément seul dans la vie. Forcément. Car nul citoyen bien entouré, nul papa, nulle maman, ne pouvait être acculé à dormir en plein air ! L’emploi, la solidarité familiale étaient alors de solides remparts contre l’infortune. Du moins le pensait-on, c’était il y a longtemps ».

Depuis, restructurations et délocalisations industrielles frappent les uns tandis que le bouclier fiscal protège les autres, la crise boursière est prétexte à licenciement pour les uns et à l’enrichissement pour d’autres, le prix des loyers ou du mètre carré flambe tandis que le chiffre du chômage explose. Depuis, une autre réalité s’impose : selon un sondage Tns – Sofres réalisé en octobre 2008 pour le ministère du logement, 60% des Français jugent possible qu’eux-mêmes ou l’un de leurs proches finissent un jour à la rue ! Combien sont-ils les demandeurs d’un logement HLM en France métropolitaine ? 1 200 000, dont 330 000 en Ile de France et plus de 100 000 pour la seule capitale… Des chiffres au final si alarmants que d’aucuns estiment « scandaleuse la rétention de logements vacants dans des villes où sévit la crise du logement » ! Selon certains élus, il existe dans Paris, et alentour, des immeubles d’habitation inoccupés depuis des décennies. Une véritable provocation pour tous ceux qui sont en attente d’un toit…
Réquisition ? Le maître – mot est lâché, épouvantail pour les défenseurs de la propriété privée, solution équitable pour nombre d’associations. Pour l’heure, avant que la crise ne s’aggrave, l’urgence s’impose : engager un vaste plan de rénovation et de construction du logement social. Yonnel Liégeois

 

« Papa, maman, la rue et moi »
Durant deux ans, Véronique Mougin et Pascal Bachelet, l’une journaliste et l’autre photographe, sont partis à la rencontre de « mal-logés ». Pour les écouter et témoigner de leur situation, faire en sorte qu’on prenne enfin le temps de les voir et de les écouter. « Papa, maman, la rue et moi » se feuillette comme un superbe livre de vie où les mots et les photos s’entrechoquent et colorent de lumière le destin de ces hommes, femmes et enfants qui, en pleine galère, croient encore à leur dignité. Un livre constat éclairant, un livre combat émouvant.

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Arles, orpheline de Clergue

L’académicien et photographe Lucien Clergue, l’un des fondateurs des Rencontres photographiques d’Arles, nous a quittés. Le 15 novembre, à l’âge de 80 ans…Il nous laisse le souvenir ému d’un artiste pétri de talent, conjugué à la modestie et à la sincérité du citoyen. Nous avions rencontré Lucien Clergue en juillet 2014, Chantiers de culture vous propose de le retrouver à travers l’article qui lui était dédié. Demeurent ses œuvres et l’extraordinaire rétrospective que le musée Réattu d’Arles lui consacre, jusqu’en janvier 2015, en son bel écrin.

 

 

Souffle saccadé en raison de quelques soucis respiratoires mais esprit toujours aussi vif, Lucien Clergue se souvient. « Van Gogh avait réattu5l’habitude de venir poser son chevalet près des berges du Rhône mais il était si mal vêtu que les enfants lui jetaient des pierres. Quelques décennies plus tard, alors que je vaquai à faire quelques photos, il m’est arrivé la même mésaventure ! ». Coïncidence, prémonition faisant se croiser le destin commun de deux futurs grands artistes ? L’œil du photographe pétille de malice à l’évocation de semblables souvenirs, nul orgueil en bandoulière cependant : juste une façon polie de rappeler à son auditeur qu’il est un enfant du pays, la ville d’Arles est bien « sa » ville » ! Et c’est encore au contact de Van Gogh, à l’âge de 17 ans, lors d’une exposition au musée Réattu d’Arles en 1951 qu’il éprouve son premier grand émoi esthétique, « un choc pour l’éternité ».

Né dans une famille modeste en 1934, Lucien Clergue travaille d’abord en usine pour subvenir aux besoins familiaux. Il se prend de passion pour la photographie en 1949, toujours à la recherche de sa voie. Il fréquente dès 1953 le photo-club d’Arles, reçoit les encouragements d’Izis, le grand photographe qui symbolisera au côté de Doisneau et Ronis le courant de la photographie humaniste à la française. Surtout, cette année-là, il fait une rencontre capitale, déterminante pour son avenir. Lors d’une corrida aux arènes d’Arles, il croise Picasso et se lie d’amitié avec le Maître, ce « dieu vivant de l’art » auquel il présente son travail. Qui l’encourage, montre ses photographies à Jean Cocteau… Les images de cette époque, au lendemain de la guerre ? Arles en ruines, les charognes, les cimetières, les « Saltimbanques » qui impressionnent le peintre de Guernica … Dès ces premiers clichés, Clergue impose sa griffe : par le cadrage, la mise en scène, l’esthétique. Influencé toujours

Edward Weston. Nude, 1936. Arles, musée Réattu

Edward Weston. Nude, 1936. Arles, musée Réattu

en cette année 1953 par la photographie de l’américain Edward Weston, « Nude », qu’il découvre à la une du magazine Photo Monde : une révélation, une composition graphique et picturale qui le convainc et l’incite dès lors à promouvoir la photographie comme un art à par entière ! En 1957, il publie chez Pierre Seghers « Corps mémorable », une suite de quatorze poèmes de Paul Eluard avec douze photos de nus, un poème de Cocteau et un dessin de Picasso. Pascale Picard, la conservatrice du musée Réattu, est catégorique, « sur les traces de Man Ray, le photographe arlésien ouvre là l’un des plus grands corpus de sa carrière qui le conduira à l’éloge du nu ». Suivront en effet « Née de la vague » en 1968, puis « Genèse » en 1973 qui accompagne des poèmes de Saint-John Perse. « En dépit de mes réserves de principe contre la photographie, j’ai été si enthousiasmé par cette extraordinaire, vraiment extraordinaire réalisation », écrit le prix Nobel de littérature à Gaston Gallimard, « que j’aie de tout cœur autorisé, et même encouragé, l’artiste à une publication de l’œuvre avec son choix épigraphique de citations d’Amers ».

La force de l’image, sa puissance esthétique ? Deux convictions que Lucien Clergue ne cesse de professer et de mettre en œuvre, de cliché en cliché… Demeure la question essentielle : comment les faire partager à un grand public ? La réponse lui est donnée en 1961, lorsqu’il est invité à exposer au musée d’Art moderne de New York par Edward Steichen, le directeur du département d’Art photographique. « Une révélation !

Lucien Clergue. Saltimbanques, 1954. Arles, musée Réattu

Lucien Clergue. Saltimbanques, 1954. Arles, musée Réattu

Imaginez, traverser des salles où sont accrochées des photographies pour aller admirer Guernica de Picasso… Pour moi, c’est la consternation autant que la jubilation : une grande institution reconnaît le statut de la photographie en tant qu’authentique objet d’art ! ». De retour en terre arlésienne, il confie sa stupeur et son bonheur à Jean-Maurice Rouquette, un ancien copain de collège devenu conservateur au musée Réattu et lui propose d’ouvrir un département Photographie. Avec quoi, comment faire sans collection ? « C’est alors que j’écris à une quarantaine de photographes du monde entier que j’admirais pour leur demander de faire un don. Le premier à répondre fut Paul Strand. Le musée d’Arles devenait ainsi en 1965 le premier musée de France à ouvrir un département Photographie ! Aujourd’hui, la collection approche des cinq mille épreuves, dont d’exceptionnels Weston ». Mais aussi les tirages originaux de Clergue, portant au revers l’estampille du célèbre musée new-yorkais… A l’affiche de la première exposition organisée au Réattu, « dans une ambiance survoltée mais sans vrais moyens » ? Robert Doisneau, Cartier-Bresson, André Vigneau…
Le mouvement est lancé, Clergue voit encore plus loin, plus grand. « C’est au lendemain des événements de mai 68 que nous décidons de prendre le pouvoir culturel ! « Avec quelques amis, nous organisons en 1970 le Festival pluridisciplinaire de l’été où je tente timidement d’y introduire la photographie au côté des peintres et sculpteurs. Avec Michel Tournier, nous organisons ces fameuses soirées qui se tiennent désormais au Théâtre antique. C’est le triomphe, immédiat ». Qui ne se dément pas, 45 ans plus tard : les « Rencontres d’Arles » étaient nées. Forte de ses rencontres-débats, de sa soixantaine d’expositions organisées dans les lieux mythiques de la ville, l’édition 2014 espère bien encore accueillir pas moins de 100 000 visiteurs !

Dès lors, autour de la photographie et de l’engagement sans faille de

Lucien Clergue. Flamant mort dans les sables, Camargue, 1956. Arles, musée Réattu

Lucien Clergue. Flamant mort dans les sables, Camargue, 1956. Arles, musée Réattu

Lucien Clergue depuis plus de cinquante ans, la ville n’a de cesse d’asseoir son originalité et sa notoriété. Lors du vernissage de l’exceptionnelle exposition, « Les Clergue d’Arles », que le Réattu lui consacre jusqu’en janvier 2015 en l’honneur de son 80ème anniversaire, Hervé Schiavetti, le maire communiste, n’a pas manqué de le rappeler. « Sans le génie de Lucien Clergues, sa curiosité et son amour de l’image, il n’y aurait pas de Rencontres ni d’École nationale supérieure de la photographie, créée ici en 1982, qui forme les talents de demain » , soulignait à juste titre le premier édile. « Il a fait de notre commune une exception culturelle moderne et patrimoniale ». Et Pascale Picard, la conservatrice du Réattu de saluer « ce parcours formidable qui a permis de faire entrer à l’inventaire du patrimoine public une collection exceptionnelle ». Quatre vingt bonnes raisons pour tout amateur de la photographie, néophyte ou éclairé, pour tout amoureux de l’art et de la beauté, de faire escale à Arles. Yonnel Liégeois

« Les Clergue d’Arles »

Lucien Clergue. Genèse n°61, 1973. Arles, musée Réattu

Lucien Clergue. Genèse n°61, 1973. Arles, musée Réattu

Au musée Réattu jusqu’en janvier 2015. Outre les 360 photographies, héliogravures et documents que Lucien Clergue a légués au musée, une fantastique exposition où le visiteur croisera aussi les plus grands noms de la photographie mondiale, d’hier à aujourd’hui. Avec un superbe ouvrage-catalogue, au titre éponyme, qui fera date (Gallimard, 200 p. et 200 photographies, 35€).

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Les nuits colorées de Séméniako

Nouvellement paru, l’album « Lumières sur la ville » nous permet d’apprécier le travail original du photographe Michel Séméniako. Gros plan sur le regard singulier d’un artiste qui, derrière son objectif, repeint la nuit en couleurs pour donner à voir et penser autrement la réalité quotidienne.

 

Sémé1Photo ou tableau ? La question se pose devant les clichés de Michel Séméniako. Le plasticien a baladé ses objectifs et ses torches dans la ville de Sevran et de quelques communes avoisinantes en compagnie d’adolescents et de professionnels de l’aide sociale ! Les invitant à revisiter de nuit des lieux souvent familiers pour eux, les incitant surtout à les regarder sous un jour nouveau… Il habille d’étranges couleurs une banlieue souvent décriée et qui pourtant palpite d’énergies et de rêves. « Lumières sur la ville » ? Une réinterprétation symbolique du paysage et de l’espace urbains qui ouvre à l’imaginaire, un superbe travail esthétique où le photographe se fait tailleur de formes, travailleur coloriste de l’inconscient collectif.

Les influences de l’artiste ? Partagées entre l’École des Fauves et les expressionnistes allemands « qui ont ajouté les couleurs de l’émotion à celles du paysage », Man Ray et Brassaï… Mieux encore, à l’heure où le jeune homme réalise au printemps 67 une première expo à la « Macu » de Thonon, il croise les pas de Jean-Luc Godard qui l’invite à jouer dans « La chinoise ». Déjà au carrefour de deux avenirs : être acteur professionnel ou continuer dans la photographie ? Michel Séméniako choisit de garder l’œil rivé à l’objectif, nanti de cette grande découverte expérimentée sur les plateaux de cinéma : l’importance du langage dans le travail artistique ! Et son corollaire pour le photographe : ouvrir le regard à la pensée. Après une période « post soixante-huitarde », quand le cliché se fait propagande mais qu’il perçoit qu’il n’y a pas « coïncidence absolue entre création et idéal politique », il revient en 1980 sur ses chemins d’enfance. À Annecy, en Haute-Savoie, sur le plateau calcaire du Parmelan très précisément… Où il séjourne deux mois, en solitaire, et découvre au final qu’il y a une vie, la nuit ! Qu’une pierre, un paysage, un buisson dévoilent leurs mystères et de nouveaux visages à la lumière d’une torche… Révélation et décision : l’artiste ne photographiera plus que des paysages de nuit !

Sémé2« Quand j’ai commencé à photographier le pays du Vimeu en Picardie, il m’a paru d’abord triste, agricole et industriel. Puis, j’ai découvert la chaleur humaine qui l’habite : un pays qui résiste, des usines qui sont le bien commun de tous, des générations de luttes faisant valoir les métiers qui modèlent le visage du Vimeu. Les couleurs avec lesquelles j’ai éclairé ces sites industriels tentent de traduire cette énergie vitale qui habite les lieux ». Et l’artiste de poursuivre, « j’ai tenu aussi à représenter des postes de travail pour exprimer la relation entre la « perfection chorégraphique » des gestes du travail et leur pénibilité, quand la machine est sur le point de dévorer le travailleur alors qu’il produit « l’or » de l’entreprise » !
Jaurès empourpré après les trois coups de minuit, l’ancienne sucrerie de Beaucamps à la mode Perec, le silo de Martainneville à la verte saison… « Les couleurs sont ici celles que j’ai recensées sur le terrain », prévient Séméniako, « le rouge du feu des fondeurs, le bleu de l’acier, le doré du laiton, les ocres et les verts de campagne ». Et d’en user pour reconstruire et offrir une vision décalée du pays du Vimeu, ce territoire de Picardie. Une région façonnée par le labeur des hommes, ce monde des travailleurs que le photographe fréquente depuis sa prime jeunesse. Par solidarité d’abord, par conviction ensuite, lui qui regrette que les lieux de travail et l’homme au travail soient si peu représentés.
Membre du SNAP-CGT, le syndicat des artistes plasticiens, Michel Séméniako croit aux vertus de la rencontre et de la pédagogie. « Lorsqu’on comprend mieux le monde, on a prise sur lui. Aussi, je n’isole pas l’éducation artistique de la culture au sens large et de la prise de conscience syndicale qui en est un élément essentiel. Plus concrètement, tout commence à l’école, il faut se battre pour que l’art y ait sa place. Le rôle des comités d’entreprise est également très important pour promouvoir les rencontres avec les œuvres et les artistes, y compris à travers les pratiques amateurs ». Être photographe auteur indépendant est un métier difficile, reconnaît le professionnel de l’image. « Derrière une photographie exposée ou publiée, il y a beaucoup de travail invisible et en général une grande précarité. Comme militant syndical, je lutte pour la défense et l’amélioration de nos droits sociaux ainsi que du régime des droits d’auteur, mais aussi pour la défense du service public de la culture en tant qu’acteur essentiel de la promotion et de la diffusion de l’art ».

Sémé3Sensible, d’une humanité à fleur de peau, Séméniako l’esthète est avant tout un philosophe du regard et un éveilleur de conscience. La preuve ? Son album « Exil »… Fils d’une famille d’immigrés russes, époux d’une « républicaine espagnole » réfugiée en France, Michel Séméniako sait, dans sa chair et son cœur, ce que signifient pour des milliers d’hommes et femmes déshérités et sans-papiers les termes exil et frontière. « Un jour, en 2000, je découvre dans la presse l’image spectrale et verdâtre d’un groupe de clandestins, elle me bouleverse ». La même année, décède la maman de l’artiste. Qui, les dernières semaines de son existence, se remit à parler russe, elle qui sa vie durant avait enfoui sa langue natale et n’avait de cesse de s’intégrer à la culture de son pays d’accueil : un choc pour le fils, « la vie d’exil de ma mère remontait à la surface » ! Deux événements qui incitent le photographe, à l’instar des policiers et douaniers qui traquent les clandestins de leur caméra infra-rouge dans les bois ou sur les quais, a usé du même procédé pour narrer en images leur quête d’un ailleurs. La nuit toujours, à la chaleur des corps qui imprègne l’objectif… Des images sensibles, où se découpent des silhouettes entre vie et mort, espoir et douleur, rêves et cauchemars. « La clef des mers reste à trouver. Une porte ouverte, une main tendue, c’est si difficile ? », s’interroge l’écrivaine Louise L. Lambrichs dans le texte qui scande les images. Séméniako tend la sienne, au quotidien. Membre de Réseau sans frontières, l’ancien maître de conférences en photographie à l’université d’Amiens parraine avec son épouse une jeune lycéenne immigrée.

Un voyage dans le paysage urbain de la ville de Sevran aujourd’hui, des paysages industriels hier ou des hommes en fuite vers un ailleurs, Michel Séméniako transfigure la réalité au moyen de ses multiples faisceaux lumineux projetés sur tel ou tel élément, au gré de ses torches graphiques et de son imaginaire. Tel un peintre réinventant et découpant le réel pour donner à voir son expérience du monde où les temps de pose se comptent parfois en heures… « Mon travail se veut invitation à nous réapproprier notre propre regard, loin de ceux-là programmés et standardisés qui nous privent de l’expérience du monde et en abolissent même le désir. Que chacun puisse se dire : moi-aussi, j’ai pouvoir de repeindre le monde en couleurs ! ».
Yonnel Liégeois

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Jours de fête, acte 2

En cette veille de 2014, Chantiers de culture vous propose son ultime sélection de cadeaux à s’offrir ou à offrir. Du roman noir et d’autres venus de contrées orientales ou sud-américaines, des livres d’art et beaux-livres, quelques documents encore mais aussi de la poésie, des CD et DVD.

 

Tout bon lecteur en est convaincu. Loin d’être un genre mineur, le roman noir se présente souvent comme l’un des meilleurs révélateurs des maux de notre société. purAinsi en va-t-il encore une fois de « Pur » d’Antoine Chainas, son cinquième roman à paraître à la Série Noire. Avec ce nouvel opus, l’auteur nous introduit dans un milieu urbain sous haute surveillance, comme nous le suggérait déjà « Le bloc », le roman de Jérôme Leroy. Des locataires triés sur le volet, une épuration ethnique qui ne dit pas son nom conduite par une municipalité complice et une police à sa solde, et des meurtres étranges que tente d’élucider le flegmatique et obèse inspecteur Durantal… La peinture d’une société à deux vitesses, avec ses quartiers résidentiels super protégés et ses banlieues déshéritées ! Quant à Marek Krajewski, il plonge son lecteur dans la Pologne des années 1945, pilonnée par l’armée soviétique du soir au matin. « La forteresse de Breslau » est le cinquième et dernier volume des enquêtes de l’énigmatique Eberhard Mock. Qui avance masqué au sens propre du terme, pour des raisons que nous ne révèlerons surtout pas, à la recherche de la vérité dans une ville à feu et à sang : entre un monde qui s’écroule et un autre qui peine à prendre figure civilisée, que sera l’humanité demain ? Une question à laquelle répond à sa façon Gianni Biondillo dans « Le matériel du tueur » : une plongée hallucinante dans l’Italie contemporaine entre peurs anciennes et terreurs nouvelles, à la poursuite d’un tueur à l’implacable vengeance, originaire de contrées africaines.

aslamRécemment disparu, Ibrahim Aslan nous offre un succulent « petit feuilleton domestique » à la lecture de « Deux chambres avec séjour ». Ancien employé des postes du Caire, le grand romancier et nouvelliste égyptien nous conte ici par le menu le quotidien d’un couple de personnes âgées. Sans fard, avec tendresse et chaleur, la description extraordinaire de la vie ordinaire de gens de peu qui en dit long sur la réalité cairote d’avant les révolutions arabes… Une lecture à poursuivre avec « Saint Georges regardait ailleurs » du libanais Jabbour Douaihy : l’histoire mouvementée de Nizam, natif de Tripoli mais échoué à Beyrouth, à la recherche d’un improbable avenir dans une ville rongée par la guerre civile, à la recherche surtout de sa propre identité pour l’enfant de confession musulmane élevé dans une famille chrétienne. Pour clore cette incursion en terre orientale, nul besoin d’en dire plus sur « Les filles d’Allah » de Nedim Gürsel, l’emblématique écrivain turc : à déguster sans coup férir, un livre nouvellement réédité en poche chez Points-Seuil ! Outre-Atlantique, deux romans à ne surtout pas manquer : « Coup de sang » du mexicain Enrique Serna et « La dette » du chilien Rafael Gumucio. Deux auteurs encore trop méconnus du public français où la faillite, tant psychologique que sociale de leurs héros de papier, en dit long, entre humour et cinglante dérision, échec personnel et fiasco collectif, sur la dérive des pays dont ils sont natifs.

De l’univers déjanté des précédents romans, il est aisé de plonger allègrement dans un autre qui l’est tout autant ! Celui que nous dépeint Didier Ottinger dans son « Dictionnaire de l’objet surréaliste »… surréalisteSpécialiste de cette époque artistique, le directeur adjoint du Musée national d’art moderne décline dans cet ouvrage sans préface, mais agrémenté de fac-similés d’époque signés Breton ou Max Ernst, l’alphabet de ces « objets » venus d’ailleurs entre inconscient et désir, érudition et loufoquerie : du fromage sous cloche de Magritte au « Loup-table » de Brauner, du « Téléphone-homard » de Dali à « La poupée » de Bellmer ! Autant d’œuvres à admirer jusqu’en mars 2014 au Centre Pompidou… D’une institution l’autre, « Le musée d’Orsay à 360 degrés » nous propose une visite inédite de ses galeries nouvellement rénovées sous la plume de son président Guy Cogeval. Une balade joliment orchestrée entre « les habits neufs d’une collection ancienne » qui nous présente ses plus beaux atours, de 1848 à 1914, « soit l’âge industriel, de l’impressionnisme et du postimpressionnisme, du symbolisme, de l’émergence du socialisme, du syndicalisme, des impérialismes, de la course aux armements, des progrès de la médecine ». Un ouvrage superbement illustré qui mêle les œuvres de toute nature (peinture, sculpture, photographies, œuvres lyriques et premiers films…) sans souci de hiérarchie : quand Debussy côtoie Camille Claudel, quand Méliès fait de l’œil à Signac !

En cette fin d’année 2013, il est un événement qui ne peut rester sous silence : le 40ème anniversaire de la mort de Salvador Allende, le président chilien démocratiquement élu, assassiné lors du coup d’état du général Pinochet le 11 septembre 1973. ChiliHDEn compagnie d’Isabel Allende Bussi, la fille cadette du Président, et du romancier Gérard Mordillat, le photographe Georges Bartoli lui rend un vibrant hommage dans un superbe album. Une plongée du nord au sud, en noir et blanc mais haute en couleurs, dans ce Chili aux multiples visages et paysages. Pour se souvenir mais aussi espérer en un retour sur le chemin de la démocratie en ce pays à jamais orphelin de l’illustre locataire de la Moneda. Et à défaut d’en appeler à Pablo Neruda, le grand poète et ami d’Allende, d’autres enlumineurs de mots nous tendent le verbe pour ré-enchanter la vie grâce à Bruno Doucey, fondateur d’une remarquable petite maison d’édition. Et qui a creusé son sillon en peu de temps, accrochant à son catalogue les plus jolis noms de la poésie contemporaine. Les derniers nommés ? La poétesse haïtienne Evelyne Trouillot et l’astrophysicien français Jean-Pierre Luminet qui nous offrent deux magnifiques recueils, « Par la fissure de mes mots » et « Un trou énorme dans le ciel » : pour danser avec l’une « entre soleils et épouvante » au lendemain du séisme de 2010, pour l’autre « faire chanter l’absence » au lendemain de la perte d’Amande, sa fille. Et les mots, de vie ou de mort, continuent de danser et de chanter sous la plume de Paul Léautaud en son titanesque « Journal littéraire » ! Un homme, libre de sa plume, nous parle de tout. De ses chats et de ses chiens, de ses maîtresses et des célèbres écrivains de son temps, de ses sempiternels soucis financiers comme de ses problèmes vestimentaires… leautaudUn homme de lettres, secrétaire et critique dramatique à la célèbre revue du Mercure de France, qui court à bride abattue sur l’humeur de son temps, de 1893 à 1956. A défaut d’en lire les dix-neuf volumes, dévorez le « choix de pages », mille trois cent quatre tout de même, qu’en ont extrait Pascal Pia et Maurice Guyot en 1968, judicieusement réédité en poche chez Folio : un régal, un bonheur de lecture entre érudition et cocasserie, chronique littéraire et fantasme polisson ! Alors, après vous être exercé à digérer un gros pavé de l’édition, vous n’aurez aucun mal à en ouvrir un autre, le « Saint Louis » de Jacques Le Goff, mille deux cent soixante quatre pages couchées à l’encre noire pour l’incontournable spécialiste du Moyen Âge… Un modèle d’érudition et de culture, une leçon d’histoire sur les traces du bon Louis pour les amateurs éclairés comme pour les historiens patentés.

leprestUn autre bijou littéraire et poétique, en paroles et musique cette fois, avec le coffret « Allain Leprest » que nous offrent Didier Pascalis et sa maison de production Tacet… Ils sont cinq amis d’Allain, Romain Didier – Jean Guidoni – Yves Jamait – Claude Lemesle – Gérard Morel, à avoir conçu ce spectacle en hommage à Leprest, le chanteur et poète trop tôt disparu que Nougaro considérait comme le plus grand de notre temps ! Un superbe CD qu’accompagne un film d’Olivier Brunet, un entretien inédit et émouvant entre l’artiste et Jean-Louis Foulquier, le créateur des Francofolies. Et pour rendre parfaite l’adhésion au génie poétique de leur compère, le groupe Entre 2 caisses s’est emparé de ses chansons dédiées à l’enfance pour en faire aussi un spectacle de belle facture, mis en scène par Juliette. Pour réinventer notre propre jeunesse, se jouer du monde à tout âge ! Et l’amour dans tout ça, s’interrogent d’aucuns ? Il est bien présent entre toutes ces lignes, plus encore en ces « Quatre leçons de philosophie » sur l’amour que nous proposent les éditions Montparnasse. Un coffret de trois DVD où quatre philosophes patentés (André Comte-Sponville, Anne Dufourmantelle, Michel Erman, Nicolas Grimaldi) le conjuguent sur tous les modes et tous les tons : Amour & bonheur, Amour & désir, Amour & cruauté, Amour & passion & jalousie… Si l’amour se pose comme question philosophique essentielle, il est d’abord et avant tout le sel de la vie. Pour le meilleur comme pour le pire.

Et de l’amour, il en est encore question avec « D’une noce à l’autre, un metteur en scène en banlieue » de Didier Bezace. bezaceL’amour d’un homme pour son métier et la création, l’amour d’un homme pour le Théâtre de la Commune qu’il dirigea durant quinze ans, l’amour d’un homme pour sa ville Aubervilliers et ses citoyens de banlieue. « Exiger l’impossible de ceux qui attendent le possible, telle a été la pratique exigeante de Didier Bezace », témoigne l’ancien maire Jack Ralite, lui qui interpella le metteur en scène en 1996 pour qu’il prenne en main les destinées de La Commune… Il arriva avec une Noce, celle de Brecht, il en repart avec une autre, celle que lui inspira « Au diable Staline, vive les mariés ! », le film du roumain Horatiu Malaele. « Pendant quinze ans nous avons forgé, avec les outils de cette vieille machine à penser le monde qu’est le théâtre, quelques mensonges inédits pour dire notre vérité et celle, du moins je l’espère, du public auquel nous nous adressions », confesse l’artiste. Votre magnifique ouvrage-témoignage l’atteste, mission superbement remplie, Monsieur Bezace, devenu l’ami en connivence esthétique, le frère en humanité partagée, à qui je dis toujours « vous » après tant d’années de fréquentation sur et hors les planches. Par respect, par admiration, pour simple remerciement à tous ces bonheurs sur scène que vous nous avez offerts. Qui vont se poursuivre, du 4 février au 9 mars 2014, avec « Marguerite Duras, Les trois âges » que vous mettez en scène au Théâtre de l’Atelier cette fois : « Le square », « Marguerite et le Président », « Savannah Bay ».

A chacune et chacun, lecteurs et abonnés de ce blog, bonne et chaleureuse année nouvelle. Qu’elle soit riche de découvertes, de coups de cœur et coups de colère, de passions et de révoltes en tout domaine : social et artistique, culturel et politique. Y.L.

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Jours de fête, acte 1

Le 100ème article publié sur ce blog… En ces jours de fête, Chantiers de culture ne faillit pas à la tradition. Qui vous propose romans, documents et beaux-livres  à s’offrir ou à offrir. Suite et fin dans le prochain article !

 

En ces temps de froidure et de pluie, il est permis de s’évader en des terres censées plus chaudes et ensoleillées ! C’est le voyage impromptu que nous propose Marie Ferranti, avec sa « Marguerite et les grenouilles »… genouilleUn recueil de nouvelles, « Chroniques, portraits et autres histoires de Saint-Florent », la bourgade sise sur la côte ouest de la Corse où la romancière a élu domicile depuis longue date. Au fil de ses rencontres avec les anciens du pays, elle brosse à petites touches l’histoire intime de ce lieu où vécurent quelques figures hautes en couleurs, telles sir Warden Chilcott ou bien encore le comte et la comtesse de Beaumont en leur château de Forlani. Surtout, la lauréate du Grand Prix du roman de l’Académie Française en 2002 pour « La princesse de Mantoue » convoque à sa table d’écriture une cohorte de « petites gens », femmes d’honneur ou anciens pêcheurs, mémoires vives du pays qui lui narrent avec un brin de nostalgie la vie d’antan, la vie d’avant. La peinture de temps anciens où il faisait bon vivre, en dépit de la pauvreté d’alors ou de la dureté de l’existence sous l’occupation italienne lors de la seconde guerre mondiale, surtout avant l’arrivée massive de milliers de touristes qui ont bouleversé l’économie et l’image de son île.

C’est à un autre rendez-vous, à Saigon cette fois, que nous convie Antoine Audouard. Celui surtout, autant imaginaire que réel, d’un fils avec son père, Yvan, inénarrable chroniqueur au Canard Enchaîné… « Je me souviens de lui, à Noël, assis à côté de moi, une main posée sur ma cuisse, main que je voyais pour la première fois décharnée, tavelée, craquelée de ridules », confesse l’auteur. audouardEntre admiration et compassion, « Le rendez-vous de Saigon », nouvellement réédité en poche dans la collection Folio et titre de l’improbable roman auquel Audiard père affirme s’atteler, nous conte les ultimes moments de vie d’un homme usé par la plume, l’alcool et ses souvenirs d’Indochine dont son fils est témoin : une écriture pudique, emblématique de ces rencontres que chaque enfant, par pudeur ou rébellion, rate souvent avec ses parents. Dans un style fort différent, Audouard nous offre aujourd’hui « La geste des jartés ». Une écriture radicalement déjantée, à la mode des chansons de geste d’antan, pour mettre en mots les péripéties et vicissitudes d’une petite maison d’édition reprise par un grand groupe : entre projets de licenciements et rancœurs accumulées par les uns et les autres, une balade hallucinée d’un étage à l’autre, du bureau directorial où il s’agit désormais de faire du chiffre avec des bouquins branchés mais sans saveur au sous-sol de l’entreprise où le délégué syndical tente d’organiser résistance et riposte. « J’ai choisi la plus ancienne forme narrative de notre langue », explique l’auteur. « Elle s’est imposée par sa souplesse et la liberté qu’elle me donnait de me déplacer à travers toutes les couches du français, des plus archaïques aux plus modernes, des chants des trouvères aux slams ».

brantaAutre voyage, autre univers, celui de la bourse et de la City plus précisément, dans lequel nous entraîne Pascal Guillet. Un premier roman à l’ombre de traders qui, à l’exemple de Simon, se complaisent à longueur de journée à jouer sur le prix du baril de pétrole ou à lire quelques articles spécialisés du Financial Times… Une vie qu’il juge, au fil du temps, fade et sans saveur, mais à laquelle il s’accroche puisque l’on peut gagner beaucoup en un rien de temps. Il s’occupe du brent, le pétrole de la mer du Nord : une appellation qui vient de « Branta bernicla », nom latin d’une oie sauvage et titre du roman ! Peu de poésie ou de grandes envolées cependant dans le roman de Guillet, surtout beaucoup d’humour dans la description au scalpel des rouages d’un milieu qui se révèle avant tout un immense jeu de dupes : le fossé incroyable entre l’enjeu des décisions prises dans les bureaux de trading et l’ignorance comme la désinvolture qui les génèrent. « La vérité, c’est que personne ne sait rien», confesse Simon à la première page de l’ouvrage. A lire, sourire aux lèvres et frissons dans le dos ! Au même titre que « Le phénomène », celui que nous décrit Antoine Billot dans son roman où un jeune homme perd progressivement l’usage de son corps en échange d’une connaissance toujours plus fine des gens et des événements qui jalonnent son existence… Un roman de science-fiction qui n’avoue pas son nom, une parabole éclairante sur notre humanité déliquescente en dépit de sa science toute puissante.

Au rayon document, deux ouvrages retiennent plus particulièrement l’attention. D’abord, « Citroën par ceux qui l’ont fait, un siècle de travail et de luttes », une coédition Les Editions de l’Atelier- VO Editions… citroenUn travail éditorial conduit par Alexandre Courban, docteur en histoire, qui donne la parole aux acteurs des usines d’Aulnay ou de Rennes, mais aussi à d’autres plus inattendus qui ont gravé à leur façon leurs noms sur les chaînes d’automobiles : Missak Manouchian, celui de l’Affiche Rouge, le poète Jacques Prévert ou le photographe Willy Ronis ! Défilent ainsi d’une page à l’autre quelques modèles emblématiques de la marque aux chevrons qui ont façonné l’imaginaire de moult générations : la Traction ou l’Ami 6, la 2CV et la DS, la Rosalie ou la Dyane… La mise à jour d’une mémoire enfouie, souvent ignorée, à travers témoignages, documents et photographies rares qui font la lumière sur ce fabuleux objet de liberté que préfigure l’automobile autant que sur la passion de l’innovation de ceux qui la servirent. Avec « La science voilée » paru aux éditions Odile Jacob, la tunisienne Faouzia Farida, physicienne et professeur à l’université de Tunis, brosse un étonnant panorama de l’histoire des sciences. Rappelant à la mémoire de chacun combien le monde arabe fut précurseur en de nombreux domaines avant qu’islam et croyance imposent sa loi face à la raison et à la connaissance… L’ancienne secrétaire d’État à l’enseignement supérieur dans le gouvernement provisoire issu de la révolution de janvier 2011 qui chassa Ben Ali du pouvoir  s’interroge : après un véritable âge d’or des sciences arabes, de l’aube de l’humanité jusqu’au XIXe siècle, pourquoi et comment les penseurs islamistes ont-ils voulu et sont-ils presque parvenu à imbriquer idéologiquement théorie scientifique et Coran, dénaturant l’une comme l’autre ? N’hésitant pas, dans son lumineux plaidoyer en faveur d’une pensée libre, à dénoncer tant les fondamentalistes orientaux que les créationnistes américains.

Et la lumière, Michel Séméniako l’a faite aussi, en compagnie d’adolescents et de professionnels de l’aide sociale ! Les invitant à revisiter semeniakoleur ville, Sevran, et quelques communes avoisinantes, de nuit mais surtout sous un nouveau jour : habillant d’étranges couleurs une banlieue souvent décriée et qui pourtant palpite d’énergies et de rêves.  » Lumières sur la ville  » ? Une réinterprétation symbolique de la ville et de l’espace qui ouvre à l’imaginaire, un superbe travail esthétique où le photographe se fait tailleur de formes, travailleur coloriste de l’inconscient collectif. Des paysages naturels et urbains que Philippe Ollivier, un autre photographe, s’en est allé immortaliser dans « Patrimoines, l’histoire en mouvement », un colossal ouvrage tant sur le fond que dans la forme… Un regard autre sur la ville, lieu de mémoire et d’histoire, de ses hauts lieux architecturaux jusqu’à la reconversion de son patrimoine industriel. Y.L.

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Moulène ? Putain d’artiste…

Jean-Luc Moulène ? Un plasticien inclassable, un visionnaire au regard lucide sur la société qui l’environne. De ses « Objets de grève » lors du congrès de la CGT à Montpellier aux prostituées hollandaises dans la prestigieuse salle du Jeu de Paume, l’homme étonne et s’explique.

 

 

« Putain d’artiste », aurait pu s’exclamer le visiteur égaré au Jeu de Paume ! En mai 2006, la salle d’exposition parisienne accrochait sur ses murs treize photographies de femmes, grandeur nature. Treize photos de prostituées d’Amsterdam, jambes écartées et sexe épilé… Nulle envie de provocation gratuite dans le regard de Jean-Luc Moulène, juste la mise à nu de la misère affective et sociale du « voyeur-spectateur-consommateur » autant que celle de cet obscur objet de désir…

 

Moulène2Entre le statut de la prostituée et celui de l’artiste, le plasticien ne fait d’ailleurs pas grande différence, les deux se vendent et s’achètent ! Moulène n’est pas homme à manier la langue de bois… « Dans la mentalité française, il y a ce rapport intime du citoyen à l’art et à l’artiste. Il subsiste ce fonds de mélancolie pour un art prétendument authentique et pur, pour l’artiste maudit. Que l’art soit en rapport étroit avec l’argent ? Cessons de rêver et de faire semblant de le découvrir, il en a toujours été ainsi. Hier, avec les rois et les princes qui passaient commande et assuraient la subsistance des artistes, aujourd’hui avec l’État qui a instrumentalisé l’art et la culture ».

Photographe, dessinateur, peintre, sculpteur, l’oeuvrier d’art recèle cet incomparable avantage de n’être point prisonnier d’une seule culture. Né à Reims mais rapidement émigré en Espagne et au Maroc dans les années cinquante, il ne se frotte à la culture française qu’à l’âge de 14 ans. « Il m’a fallu découvrir et assimiler de nouvelles façons de voir et de penser ». Une chance. D’où cet éclectisme peut-être, cet engagement multiforme dans l’expression artistique qui le caractérise, tant par le support que dans l’usage des matériaux : un caillou égaré sur la plage, un camion d’enfant en papier, un graffiti sous un tunnel, une plante sauvage poussant entre les fissures du béton de Bercy, des « objets de grève »… Son outil privilégié ? La photographie, mais l’artiste manie avec autant d’originalité le béton ou la mousse polyuréthane. Le gamin se rêvait en vétérinaire, à défaut de soigner les bêtes il s’autorise à révéler les troubles enfouis en chacun lorsque notre regard croise l’une de ses créations.

L’homme ne se veut pourtant pas donneur de leçons. Après avoir travaillé douze ans dans les bureaux d’études de Thomson à la présentation des projets, il sait ce que veut dire bousculer les conventions, sociales et autres, ou en rester prisonnier. Lui a préféré quitter l’entreprise, sans vrai plan de carrière en tête. Un souvenir marquant, sa première expo en 1985 avec des peintures monochromes. « À la galerie Donguy rue de la Roquette, que j’avais investie comme un squatt en plein mois d’août. Un lieu qui a vraiment compté pour la reconnaissance de l’art contemporain » et pour l’enseignant aux Beaux-Arts jusque dans les années 2000…

 

MoulèneFaire œuvre d’art implique pour l’artiste, selon Jean-Luc Moulène, d’intégrer désormais tous les paramètres, toutes les conditions : la couleur, la forme mais aussi le marché. Ce fameux marché de l’art qui fait exploser la côte de tel ou tel plasticien au gré des modes parfois, pas toujours pour le bonheur des galiéristes qui prennent des risques, souvent dans l’intérêt des marchands qui négocient le « produit » comme n’importe quelle autre denrée… Moulène n’est pas dupe, l’aventurier des formules choc est surtout lucide : « il n’y a pas d’artistes libres, il n’y a que des artistes qui se libèrent » ! De la parole au geste, il n’y a qu’un pas qu’il franchit allègrement. Le musée du Louvre l’invite-t-il en résidence en 2005 ? « Banco, mais pas question de rester dans les murs, faisons sortir le Louvre de sa carapace », répond le plasticien choisissant 14 œuvres qu’il photographie en faisant exploser l’ordre historique et en déconstruisant les corps. Résultat ? Un cahier photographique, format Le Monde et tiré sur les rotatives du grand quotidien, qui donne à voir les richesses du musée ailleurs et autrement…

« Jamais, autant que dans un musée, le pouvoir ne se donne aussi bien à voir », affirme Jean-Luc Moulène, « il est le lieu par excellence où se met en scène la fabrication de l’histoire, où se transmet une culture dominante. Rendre visibles les rouages du pouvoir, tel est aussi l’enjeu de l’art ». Et la mission première de l’artiste, alors ? « Travailler le « non » dans une société de contraintes généralisées ». Propos recueillis par Yonnel Liégeois

Jean-Luc Moulène expose régulièrement à la galerie parisienne Chantal Crousel.

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